Journal de Bord Aquarius

Publié le 20.03.2019 à 19:42

Le Prix Seligmann contre le racisme remis à Marie Rajablat

Hier, le Prix Seligmann contre le racisme 2018 a été conjointement décerné à Marie Rajablat et Samuel Sandler à la Sorbonne, par le recteur de l'académie de Paris Gilles Pécout. Marie est bénévole en mer et sur terre, et fait également partie du conseil d’administration de SOS MEDITERRANEE. Toute l’équipe de SOS MEDITERRANEE la félicite pour son ouvrage "Les naufragés de l’enfer - Témoignages recueillis sur l'Aquarius", un outil précieux pour témoigner de la situation en mer et des terribles parcours d’exil, particulièrement de l’enfer libyen décrit par les rescapés.

 

Le prix Seligmann de la Chancellerie des Universités de Paris récompense chaque année une création écrite contribuant à la lutte contre le racisme.

En 2017 puis en 2018, Marie Rajablat est montée à bord de l’Aquarius pour recueillir les témoignages des rescapés et les accompagner, le temps d’une traversée. Elle en a tiré un ouvrage, "Les Naufragés de l’enfer", publié aux éditions Digobar en avril 2017. Voici son allocution lors de la remise du prix, à la Sorbonne :

« Difficile de prendre la parole à vos côtés, M Sandler, tellement l'horreur sidère. La tentation est grande de se taire mais le risque est aussi de détourner le regard. C'est la double peine infligée à celui qui a été touché dans sa chair : il devient à son tour « intouchable ».

J'ai en tête une de vos interviews dans laquelle vous disiez que vous aviez de la peine de voir le chagrin dans le regard de vos interlocuteurs, lorsque vous témoigniez. Alors je me ressaisis et me tiens debout, à vos côtés pour témoigner contre le racisme, l’injustice et l’intolérance.

 

Je n'ai pas été touchée dans ma chair comme vous, mais j'ai été touchée dans mon humanité si je puis dire, une nuit de novembre. Bénévole de l'association SOS MEDITERRANEE, qui recherche et secourt les personnes en détresse en Méditerranée centrale, je me suis embarquée sur son navire, l'Aquarius. Cette nuit-là donc, j'étais en passerelle, à fixer sur un fond noir d’encre, un mince trait luminescent puis de minuscules scintillements, lorsque soudain, des visages ont surgi de nulle part. En fait, ces lucioles qui scintillaient, n'étaient autres que le reflet des projecteurs sur les pupilles d'hommes, de femmes et d'enfants… Des regards vides, incrédules, hébétés ... Pendant quelques fractions de secondes - qui m'ont paru une éternité - c'était comme si le temps était suspendu et j'entendais juste le clapot de l'eau sur la coque du petit bateau de bois bleu ... De part et d’autre, nous nous regardions en silence. Eux n'y croyaient plus et moi, je n'y croyais pas. Comme le racontera ailleurs Erri de Luca[1], cette image est restée « tatouée » en moi.

 

Le flux migratoire c'est ça : un bateau de bois délabré de 8 à 10 mètres de long, bondé d'êtres humains à la dérive, qui n'ont aucune chance d’atterrir quelque part. Des êtres qui ont pris le risque de mourir car c'était à leurs yeux, le moindre de tous...

 

Cette vision formidablement étrange et irréelle, suspendue et condensée dans le temps, fait basculer l'ordre du monde. Difficile à mettre en mots le vacillement puis la dissolution de repères fiables, surtout lors du premier sauvetage. Qu'est-ce que c'est que ce monde-là ? Comment cela est-il possible ? Comment en sommes-nous arrivés là ? ... Et moi, qu'ai-je fait jusqu'alors ?! … Autant de questions que nous nous posons sur les ponts, sans trouver de réponse.

 

Pendant qu'à terre, les ports se ferment et que les discussions politiques s'éternisent, à bord de l'Aquarius, nous mettons à profit ces jours d'errance imposés en pleine mer, dans l'attente d'un port sûr. 

Avant d’arriver sur le navire, les rescapés ont été affamés, rackettés, humiliés, torturés, violés... Considérés comme des esclaves, des sous-hommes, ils ont été exclus du registre de l’humain par des geôliers qui leur ont fait vivre l’horreur dans des camps.

En Europe, ils seront en attente dans d'autres lieux de rétention pendant des semaines ou des mois ; ils seront parfois malmenés par des administrations ou par les forces de l’ordre ; ils devront constamment justifier de leur histoire, de leur parcours, de leurs intentions, de leur bonne foi. En amont comme en aval, ils ont été et seront enfermés, que ce soit dedans ou dehors.

 

Alors, sur les ponts de l'Aquarius, nous prenions soin de nos passagers comme on ne l'avait pas fait depuis des semaines, parfois des années ou peut-être comme on ne l'avait jamais fait. Isolés, exclus, les rescapés le sont, mais nous le sommes avec eux. Si au Nord comme au Sud, les rives lointaines sont hostiles et si tout autour de nous, la mer prélève son tribut, les ponts de l'Aquarius, eux, devenaient pour quelques jours un îlot d'humanité.

 

Dans ces circonstances, on ne triche pas. On va droit à l'essence même de l'être. Nous, équipes de SOS MEDITERRANEE, comme celles d'autres ONG, nous sommes les dernières digues contre lesquelles s'écrasent les déferlantes politiques déshumanisées. Et pour protéger notre humanité, la leur comme la nôtre, nous n'avons pas d'autres choix que d'affréter le plus rapidement possible un nouveau navire, un nouvel îlot éphémère où mettre à l'abri ces naufragés d'une mort certaine.

 

Nous avons connu une époque où notre association a reçu de nombreuses récompenses, des prix décernés par l’Union Européenne, par l’Unesco, par tel ou tel jury européen ou africain. Aujourd’hui nous sommes plutôt victimes de calomnies ou de mauvais procès. Les politiques pérorent et s'indignent contre ces ONG « qui trafiquent l'humain », ils barguignent des jours et des semaines comme des maquignons pour choisir sur dossier leurs migrants méritants et rejeter les autres vers la Libye en dépit du droit maritime international, etc... Il est clair que l'Humain pèse bien peu de chose aujourd'hui.

 

Alors oui, dans un premier temps j'ai été très étonnée que « les Naufragés de l'enfer » ait retenu l'attention d'un jury en dehors de notre « entre-soi ». Serais-je devenue cynique ? Je vous prie de bien vouloir excuser ma méconnaissance initiale du Prix Seligmann. Évidemment j'ai vite comblé cette ignorance en lisant votre site de fond en comble. Et là, j'ai été très honorée d'avoir retenu l'attention d'un jury aussi prestigieux que le vôtre. Honorée aussi de figurer parmi tant de lauréats connus et reconnus. Aussi, au nom de toutes les équipes de SOS MEDITERRANEE, en mer ou à terre, je vous en remercie du fond du cœur. »

 

Une seconde édition des "Naufragés de l’enfer - Témoignages recueillis sur l'Aquarius" sera publiée prochainement.

 

Voir notre interview de Marie Rajablat en juin 2018.

 

Crédits photos : SOS MEDITERRANEE / Sylvain Lhermie - Chancellerie des universités de Paris

 

[1]Erri de Luca s'est embarqué, lui, sur le Prudence en avril 2017.


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Publié le 18.03.2019 à 11:36

[TÉMOIGNAGE] Des femmes courageuses, histoires de vies à bord

Au fil de l’eau, Viviana, marin-sauveteur sicilienne, se remémore quelques histoires qui étaient restées enfouies en elle. Des histoires de femmes, histoires de mères perdues au milieu de la mer.

 

« C’est la première fois que je raconte ces histoires. Ces femmes que nous accueillons à bord sont incroyablement courageuses et fortes, je les admire tellement. A bord, on finit par penser que ces histoires de vie, ces noyades, ces joies aussi, parfois, sont presque des histoires « normales ». Chaque marin-sauveteur vit avec ces choses à l'intérieur, des centaines d’histoires, mais non ! ce n’est pas normal que des gens meurent ainsi. Il est triste que certaines personnes puissent oublier qu’il s’agit d’êtres humains. Tout comme nous.

 

Compagnons d’infortune

 

Je me souviens d'une femme qui voyageait seule avec des enfants. Elle a rencontré un homme au centre de détention et ils sont devenus amis. Il s’était mis à s’occuper de ses enfants dans le centre et il veillait sur eux encore sur le bateau. Il venait d'Erythrée, il est parti parce qu'il avait été enrôlé de force dans l’armée, alors il s'est échappé. Il essayait de rejoindre sa femme et ses enfants en Europe. Il s'ennuyait beaucoup de sa famille, alors il trouvait ça normal de s'occuper des bébés de cette dame. C'était une sorte de leader naturel, une personne très charismatique. Il aidait aussi l'équipe à bord dès qu’il en avait l’occasion, préparant la nourriture, nettoyant les toilettes, tout ce qu'il pouvait faire ! Il m’a même confié qu’il rêvait de devenir marin-sauveteur plus tard.

 

Un enfant sans mère, une mère sans enfant

 

Beaucoup d’histoires ne sont pas si heureuses... Comme celles du sauvetage tragique du 27 janvier 2018. A notre arrivée, il y avait des personnes partout dans l'eau, certaines criaient, d’autres étaient déjà inconscientes. C’était terrible. Nous avons récupéré deux femmes inconscientes. L'une était très belle. D’un regard, j’ai senti qu’elle nous avait déjà quittés. J'ai appris qu'elle était effectivement morte quand je suis revenue à bord de l’Aquarius. Elle laissait derrière elle son bébé Richy. Je m'occupais de lui constamment. Il prenait le sein de la mère, alors je ne pouvais rien faire pour le calmer. Le corps de sa maman était dans la chambre funéraire réfrigérée, sur le pont. Et moi j’avais son bébé dans les bras, bien vivant.

 

Une autre femme était l'amie de la mère, et elle a perdu son bébé en mer. Elles venaient toutes les deux du Nigeria. Elle ne voulait pas parler du tout. Elle était là, impassible, les yeux vides. Traumatisée. Anéantie.

 

Evacuation sans retour

 

Lors du même sauvetage, j'ai évacué une femme à bord de mon canot de sauvetage. Elle avait été secourue alors qu’elle était déjà en train de couler. Elle a été évacuée par hélicoptère vers la Tunisie avec son enfant, mais elle n'a pas survécu. Je n'oublierai jamais le moment où nous avons annoncé au père que la mère était morte et que son fils de 8-9 ans était coincé en Tunisie sans protection. Il était très désespéré. Détruit par une seule parole.

 

Le petit Egyptien qui ressemblait à mon fils

 

Je me souviens très bien de l'un de ces enfants qui voyageait seul. Il était Egyptien, il ressemblait à mon fils. Il était intelligent. Pour une mère, il est toujours difficile d'imaginer qu'un enfant, qui pourrait être le nôtre, soit laissé seul dans un si terrible voyage et soit confronté à la violence, la faim, la peur, la mort...

 

Les lumières de la joie

 

Une autre fois, nous avons sauvé une famille entière, originaire du Maroc. Le petit avait à peine deux ans. Ils avaient emménagé en Libye des années auparavant pour travailler, mais la situation s'est ensuite détériorée et ils ont dû partir en catastrophe. La nuit suivant le sauvetage, j'étais de garde. Au milieu de la nuit, la maman, qui dormait avec son bébé dans le « shelter », s’est réveillée et est venue me rejoindre sur le pont. Nous commencions à voir les lumières apparaître sur les côtes siciliennes. Elle s'est mise à crier, à pleurer de joie. Enfin elle et sa famille allaient être en sécurité ! Elle m'a embrassée et m'a serrée dans ses bras ! C'était tellement fort. Dans ces moments-là, je m'imagine moi-même avec mon fils de deux ans : j'aurais eu la même réaction. En tant que mère, vous voulez fuir un endroit dangereux avec vos enfants, c'est humain ! Nous voulons tous pouvoir offrir une éducation, des soins de santé, un toit à nos enfants ! Tout le monde veut mettre sa famille à l’abri, c'est humain. Ça pourrait aussi m'arriver à moi. »

 

CREDITS PHOTO : Patrick Bar / SOS MEDITERRANEE


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Publié le 12.03.2019 à 19:36

Mission d’écoute et de protection à bord

Depuis sa première opération en mer, SOS MEDITERRANEE, en partenariat avec Médecins sans Frontières (MSF), se donne pour mission suite aux sauvetages de répondre aux besoins des rescapés, notamment en termes de protection. Cette mission est le prolongement du devoir d’assistance et des exigences du droit maritime international : le navire ayant procédé au sauvetage représente la première opportunité de répondre aux besoins médicaux des rescapés, de recueillir leur témoignage mais aussi d’identifier les personnes particulièrement vulnérables telles que les survivants d’actes de torture ou les mineurs non-accompagnés. Cette mission de protection revêt un caractère particulier au vu du profil psychique et physique des personnes secourues après des mois voire des années passés en Libye. Retour sur les activités de protection de SOS MEDITERRANEE et de MSF en mer.

 

L’arrivée à bord de notre navire de sauvetage représente une première étape dans le processus d’identification des personnes les plus vulnérables -personnes ayant été particulièrement exposées à des souffrances physiques et/ou psychologiques et nécessitant de fait une protection et une attention médicale et humanitaire appropriées. Les rescapés sont « enregistrés » par notre partenaire médical à bord, Médecins sans Frontières (MSF), ce qui permet aux équipes de repérer les premiers cas visibles de vulnérabilité pour pouvoir assurer un suivi par la suite (un bracelet leur est remis à cet effet) : une personne mineure non accompagnée d’adultes, une personne handicapée… mais derrière ces cas visibles, une multitude de cas de vulnérabilité plus difficilement perceptibles et des récits souvent indicibles…

Fin février 2019, la chaîne de télévision britannique Channel 4 diffuse en prime-time des images des conditions des migrants en Libye, notamment entre les mains de passeurs et de trafiquants1. Les téléspectateurs découvrent des images insoutenables, recueillies sur les réseaux sociaux : des femmes et des hommes y sont battus, suspendus par les pieds, attachés avec des chaînes, menacés par des armes à feu.

Des scènes maintes et maintes fois entendues par les équipes de SOS MEDITERRANEE et Médecins sans Frontières (MSF) à bord de l’Aquarius pendant deux ans et demi. Au détour d’une conversation avec les rescapés, chacun devenait soudainement un confident, à l’écoute d’histoires personnelles qu’aucun n’aurait pu même imaginer auparavant. Alors que fait-on de ces paroles, de ces récits douloureux, des traces de torture sur les corps ?

Il existe à bord un mécanisme de signalement des personnes particulièrement vulnérables. Toute personne, membres d’équipages comme journalistes, susceptible d’entrer en contact avec les rescapés à bord reçoit une formation adaptée au contexte dans lequel nous opérons (aux premiers secours psychologiques et au signalement des personnes vulnérables). Chacun est ainsi sensibilisé à la forte probabilité de faire face à des profils psychiques et physiques brisés, à la manière d’interagir au mieux face à des personnes victimes de torture, de trafic humain, de violences sexuelles. Il s’agit avant tout de rester en alerte : écouter ceux qui souhaitent parler ; repérer ceux qui sont reclus dans le silence, car cela peut dire quelque chose sur leur vécu ; et connaître ses propres « limites », savoir passer le relais aux co-équipiers spécialistes des affaires humanitaires lorsque les récits se font trop difficiles à entendre. Tous les marins-sauveteurs sont ainsi conscients de l’importance de signaler les personnes qui présentent des signes de vulnérabilité, à travers le récit de leur parcours, au personnel de MSF (au chargé des affaires humanitaires, aux médiateurs culturels, au personnel médical). Il s’agit pour MSF d’apporter un soutien médical et une écoute psychologique professionnelle, même pour la durée relativement courte de la traversée vers un lieu sûr de débarquement, et de signaler les cas particulièrement vulnérables aux autorités et aux organisations spécialisées dans la protection internationale qui pourront prendre le relais à l’arrivée au port. Ces témoignages ne sont recueillis que sur consentement des personnes et en toute confidentialité.

Dans un entretien avec SOS MEDITERRANEE, Seraina, médiatrice culturelle pour MSF à bord de l’Aquarius en 2017, raconte les récits qu’elle a recueillis sur la Libye : « ces gens souffraient de violence à travers l’extorsion [qu’ils subissaient] dans les centres de détention, il se sont fait battre quotidiennement, ils étaient traités comme des animaux. Ils n’étaient pas bien nourris aussi, ils n’avaient pas d’eau à boire, et si oui, c’était souvent de l’eau salée. (…) Malheureusement, ce sont des violations [des droits de l’Homme] très répandues et systématisées […] ».

Pour assurer la protection à bord, les équipes de MSF et SOS MEDITERRANEE se relaient sur le pont, de manière à assurer une présence, une assistance et une écoute aux rescapés, nuit et jour. Des lieux dédiés à l’accueil des rescapés sont divisés de manière à garantir le plus de sérénité possible à certains groupes de personnes particulièrement vulnérables suite à leur parcours et à la traversée. « Très très peu de femmes avec lesquelles j’ai parlées n’avaient pas été victimes de violences sexuelles ou de viols répétés », raconte Seraina. « Beaucoup de femmes étaient tombées enceintes suite à un viol. C’était particulièrement difficile d’avoir des témoignages de femmes, justement car c’est un sujet très sensible. Le viol subi par les hommes est aussi un sujet très sensible. Les violences sexuelles étaient un thème très répandu parmi tous les témoignages ». Ces expériences traumatisantes sont prises en compte dans le dispositif de protection mis en place à bord du navire de sauvetage. Les femmes et les enfants dorment dans le « shelter » (« abris » en anglais), une salle à l’intérieur du navire dans laquelle la sage-femme est particulièrement présente, disponible et à l’écoute.

Pour rappel, l’Aquarius a accueilli 4694 femmes depuis sa première mission. En 2017 et 2018, en moyenne 10% des femmes rescapées étaient enceintes. 6508 mineurs ont été secourus par les marins de l’Aquarius depuis février 2016. Parmi eux, en moyenne 80% étaient non accompagnés.

 

Les équipes de SOS MEDITERRANEE cherchent actuellement un navire qui pourra accueillir le même dispositif d’écoute et de protection des rescapés. Pour continuer à sauver, protéger et témoigner, dans les meilleures conditions possibles, malgré un contexte en mer pouvant se montrer adverse.

 

CREDITS PHOTO : Laurin Schmid / SOS MEDITERRANEE

 

1 “Torture and shocking conditions: the human cost of keeping migrants out of Europe”, Channel 4, 25 February 2019, https://www.channel4.com/news/torture-and-shocking-conditions-the-human-cost-of-keeping-migrants-out-of-europe

 


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Publié le 12.03.2019 à 00:59

[3 QUESTIONS A] Marie Rajablat, infirmière en secteur psychiatrique

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Publié le 10.03.2019 à 19:44

[3 QUESTIONS A] Viviana, marin-sauveteur

Viviana est l’une des femmes marins-sauveteurs de SOS MEDITERRANEE. Au sein de l’équipe, elle tient une place à part. Sur l’Aquarius, seules les femmes étaient autorisées à pouvoir pénétrer dans le « shelter », un espace réservé aux femmes rescapées. Dans ce havre, elle accueillait avec compassion les récits les plus terribles, les chansons les plus douces, les rires, les larmes aussi. Depuis Marseille, où elle suit un entraînement en attendant l’arrivée d’un nouveau navire, elle témoigne de ces moments privilégiés.

 

1. En quoi les femmes qui traversent la Méditerranée sont-elles particulièrement vulnérables ?

 

Les femmes constituent l'un des groupes les plus vulnérables parmi ceux que nous recueillons en mer.

Lorsque nous les trouvons sur les bateaux pneumatiques, les femmes et les enfants sont placés au centre du bateau, ou parfois dans les cales des barques en bois, avec les enfants. Elles sont particulièrement exposées aux blessures à bord à cause des clous qui dépassent du sol ou aux brûlures dues au mélange d'eau de mer et de fioul. Elles peuvent aussi être victimes de noyade, suite à l'inhalation des gaz toxiques qui leur fait perdre connaissance au fond du bateau.

Beaucoup sont enceintes, et une bonne partie d’entre elles ne le savent même pas. Par ailleurs, la plupart des femmes voyagent seules, y compris des adolescentes. Les jeunes filles érythréennes de 14 à 17 ans, notamment, qui fuient la dictature et la violence dans leur pays, sont le plus souvent laissées à elles-mêmes. Beaucoup de femmes voyagent aussi seules avec de jeunes enfants, parfois des nouveau-nés. La plupart ont été violées. Certaines ne sont encore que des fillettes.

 

Je me souviens d'une très jeune fille du Nigéria. Elle était très intelligente. Elle est venue me parler d’elle-même. Elle m'a dit combien de fois elle a essayé de fuir la Libye. Elle m'a dit qu'au début, elle a été vendue à une famille en Libye pour faire le ménage.Elle n'a pas été payée, bien sûr. Elle disait « Every night, big big problem »  (« Tous les soirs, gros gros problèmes »). L'homme de la maison venait en effet chaque soir et la violait, systématiquement. Elle a réussi à s'échapper et s’est à nouveau retrouvée dans un centre de détention.

Or dans ces centres de détention, beaucoup de jeunes filles sont violées par les gardiens. Certains les vendent à d'autres hommes qui viennent pour abuser d’elles. J'ai souvent entendu ces histoires.

Les femmes et les jeunes filles sont également torturées. J'ai vu de grands trous sur leur peau, faits à l'aide d'un bâton brûlant. De gros trous, dans le dos, sur les cuisses, partout sur le corps. Dans ce cas, elles ont besoin d'une intervention chirurgicale car c'est très profond. Elles souffrent énormément de ces blessures.  

Un autre problème est qu’il n'y a pas d’installations sanitaires décentes dans les centres de détention libyens : cela cause de nombreux problèmes de santé, mais aussi des problèmes d’hygiène intime. Imaginez lorsque ces femmes accouchent en prison, sans assistance, sans pouvoir même se laver, ni boire de l’eau salubre, manger... Beaucoup de femmes ont la gale - pas seulement des femmes, beaucoup d'hommes et surtout les petits bébés.

 

2. Comment SOS MEDITERRANEE a-t-elle contribué à la protection des femmes rescapées ?

 

D’abord, il faut les sortir de l‘eau. Les femmes et les jeunes enfants sont parmi les personnes évacuées en priorité par les marins-sauveteurs sur les canots de sauvetage, afin d’être mises en sécurité à bord du navire, après les personnes inconscientes, malades et gravement blessées.

Une fois à bord, nous commençons par répondre aux premières nécessités : les soins urgents, la nourriture, l'eau… Les femmes et les enfants sont amenés à l’abri dans le « shelter », qui leur est réservé.

Bien entendu, en tant qu’association de sauvetage en mer, notre mission de protection la plus importante consiste à les amener, comme le prévoit la loi, dans un lieu sûr dès que possible après le sauvetage.

 

Sur le navire, les femmes ont parfois besoin de parler une fois qu’elles se sont reposées. Mais elles ne parleront qu’à quelqu'un en qui elles ont entièrement confiance. Après tout ce qu'elles ont vécu, il est très difficile pour une femme d’avoir pleinement confiance en un homme en se confiant à lui. Ce sera donc forcément une femme qui pourra les écouter. Il est très pénible pour elles de parler de ces choses ! Elles sont vraiment traumatisées.

Le « shelter » (abri) était une grande salle à l’intérieur de l’Aquarius, l'endroit du navire le plus sécurisé pour l’accueil des rescapés. N’y étaient autorisés que des femmes et des enfants de moins de 12 ans. Ils étaient à l'intérieur, au chaud, trouvant enfin un refuge où se sentir vraiment en sécurité, protégés, après des mois - parfois des années - d'insécurité.

 

Habituellement, les femmes dorment beaucoup quand elles arrivent. Elles sont épuisées par la nuit passée en mer, parfois par plusieurs jours à dériver, et par tout ce qu’elles ont vécu en Libye. Elles n'ont reçu que très peu de nourriture en centre de détention, elles sont faibles. On leur donne des couvertures. Parfois, certaines femmes dorment tellement longtemps que les marins-sauveteurs jouent avec les petits pour que les mamans puissent se reposer tranquilles.

L'ambiance dans le « shelter » est détendue, calme. Quelque chose de magique s’en dégage...Ces femmes ne se connaissent pas, elles s'entraident, même avec les nouveau-nés, elles sont comme une famille unie.

Parfois dans le « shelter » les femmes chantent, leur voix est comme celle des anges. Cela crée une connexion magique entre elles. Je ne sais pas comment elles arrivent à chanter ensemble le même chant, c'est incroyable, elles viennent de différents pays, elles ne parlent pas la même langue, mais ces chansons sont si douces, si suaves ! Beaucoup de femmes pleurent aussi à ces moments-là.

Au printemps dernier, nous avons procédé à un sauvetage. Il y avait environ 400 personnes dans un bateau en bois. J'étais la chef du canot « Easy 3 »1 , en charge de la communication avec les survivants. A un moment donné, nous avons fait monter 10 femmes dans notre canot, des Erythréennes. Or nous avons dû patienter en mer en attendant que les deux autres canots de sauvetage évacuent des rescapés vers l’Aquarius. L’une d’entre elle s’est adressée à moi. Elle s’exprimait au nom de toutes les autres car elle était la seule à parler anglais. Elle m’a dit ceci : « toutes les femmes ici veulent te remercier ! Tu es notre sœur ! Merci ! » Puis elles ont commencé à chanter. C'était un moment vraiment incroyable, en plein milieu de la mer, alors qu'elles venaient d'affronter la mort, c'était la première chose qu'elles faisaient : elles chantaient  !  C'était leur façon de dire merci. Le chant des femmes érythréennes est vraiment très doux, très apaisant. C’était magnifique et incongru à la fois.

 

3. A l’heure où SOS MEDITERRANEE est à la recherche d'un nouveau navire de sauvetage, quels critères feriez-vous prévaloir pour protéger les personnes vulnérables comme les femmes ?

 

Il est très important qu'il y ait un endroit pour installer une clinique bien sûr. Les gens arrivent blessés, malades, les femmes ont des affections spécifiques, certaines sont enceintes, elles demandent un test de grossesse... Certaines ont perdu de la peau, brûlées parce qu'elles baignaient dans le mélange de carburant et d'eau salée, qui est très corrosif.

Le « shelter » sur l’Aquarius était un lieu vraiment essentiel. Il faudra que le nouveau navire dispose également d'une zone spécifique et fermée pour les femmes et les enfants. Bien sûr nous préférerions mettre tout le monde à l’abri dans un endroit fermé où tous sont protégés du froid et du vent. Mais souvent, il n'y a pas assez de place et les hommes doivent rester sur le pont, abrités seulement par des bâches.

Je rêve aussi d’un lieu réservé aux enfants seulement, une sorte de jardin d'enfants où ils pourraient jouer. Pour les enfants, jouer est une façon de revenir à la normalité.

 

CREDITS PHOTO : SOS MEDITERRANEE

1 Easy One, Two et Three : noms donnés aux trois canots de sauvetage.


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Publié le 10.03.2019 à 00:38

[TÉMOIGNAGE] Elisabeth, infirmière à bord

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Publié le 08.03.2019 à 19:36

[8 MARS] Hommage aux femmes sauveteurs et rescapées

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Publié le 07.03.2019 à 19:46

[L'OEIL DU PHOTOGRAPHE] Patrick Bar

Le premier sauvetage

« Cette photo représentera à jamais l’une des premières personnes à avoir été sauvées par les marins-sauveteurs de SOS MEDITERRANEE. Nous sommes le 7 mars 2016, il est 7h05. Une main tendue, une autre qui s’y accroche, et ce regard dans le vide. Il était 6h20 quand la frêle embarcation a été aperçue. Il faudra plus d’une demi-heure avant que cette rescapée puisse enfin se sentir en sécurité à bord de ce grand bateau à la coque orange. Une demi-heure qui ne représente rien après les longs mois qu’elle a dû passer en Libye. Une demi-heure avant de pouvoir reprendre sa vie. Une vie loin des atrocités libyennes. » - Patrick Bar

 

Patrick Bar a été le premier photographe de SOS MEDITERRANEE. Les premières images de l’Aquarius arrivant à Marseille, tout comme celles des premiers sauvetages, sont de lui. Cette semaine, nous consacrons l'Œil du photographe au premier sauvetage, celui du 7 mars 2016.

 

Pour en savoir plus sur le travail de Patrick Bar.

 

CREDITS PHOTO : Patrick Bar / SOS MEDITERRANEE


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Publié le 26.02.2019 à 14:05

[VIDEO] 3 ans de savoir-faire en mer

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Publié le 25.02.2019 à 15:29

[A TERRE] Mission sensibilisation : des faits qui appellent à la réflexion

Depuis sa création, SOS MEDITERRANEE déploie son savoir-faire autour de trois missions : sauver des vies en mer, protéger les rescapés et sensibiliser le public sur les réalités et les visages de la migration. Cette dernière mission, effectuée à terre par quelque 500 bénévoles partout en France, dans les festivals, les écoles, les médias et autres débats s’appuie sur des faits, et sur des chiffres qui parlent d’eux-mêmes : 2 275 personnes mortes en mer Méditerranée pour la seule année 2018.  Une hécatombe qui appelle à une prise de recul… et de conscience !

 

Deux heures dans la vie d’un collégien

 

La scène se passe dans un collège au milieu des vignes, au nord de Sète, dans l’Hérault. Il y a, dans la salle polyvalente, trois classes de cinquième rassemblées. Un peu plus de soixante-dix élèves.

 

Deux heures durant, les élèves ont écouté les bénévoles de SOS MEDITERRANEE venus leur parler de leur association, des drames qui se nouent entre Libye et Europe, dans cette Méditerranée qui est aussi leur mer, où ils se baignent tous les étés, où leur père travaille parfois, aux chaluts ou aux « petits métiers ».

 

Sur des cartes terrestres et maritimes, des photos de reporters embarqués sur l’Aquarius qui fut, il y a peu, le navire affrété par l’ONG, ils ont mesuré les périls de l’exil, vu les visages de ceux qui ont échappé à la mort ; ils ont entendu, sur des vidéos réalisées par des équipes de télévision, les témoignages des rescapés de l’enfer libyen, les terribles récits de ceux qui sont passés entre les mains des trafiquants d’êtres humains, les paroles de compassion des marins sauveteurs aussi.

 

Ils ont écouté, sidérés, Bertrand expliquer, face caméra, en tutoyant ses auditeurs : « Quand tu arrives sur un sauvetage, c’est comme si tu débarquais dans une autre réalité (…). Huit à dix personnes sur un bout de plastique qui flotte plus ou moins,  c’est de l’ordre de l’inimaginable (…) Si nous ne sommes pas là pour arrêter ces bateaux avant qu’ils ne coulent, ils n’arrivent pas à destination ».

 

Des mots simples, des mots qui touchent

 

Dans la vidéo, Bertrand, Simon, Anto, sauveteurs des premières opérations, parlent avec des mots simples, des mots qui touchent. Des mots que les bénévoles, présents ce matin-là dans le lycée, ont repris et détaillés : les deux flotteurs en plastique trop mince pour maintenir à flot un plancher assemblé de bric et de broc à l’aide de vis dont les pointes blessent les corps, le jerrican de carburant qui se renverse à la première vague, l’essence qui se répand dans l’embarcation, se mélange à l’eau salée, attaque la peau. Les émanations qui brûlent les poumons. La promiscuité, la peur dans la nuit, les angoisses de ces femmes, de ces hommes, de ces enfants dont la plupart n’avait jamais vu la mer.

 

L’attention était telle dans la salle polyvalente, qu’on n’a pas entendu la sonnerie de la récréation. Les questions ont alors fusé, se sont bousculées trois quarts d’heure durant. Les bénévoles ont répondu à toutes, les enseignants aussi. L’échange fut intense, riche, vitalisant. Il aurait duré plus longtemps encore si tout ne devait pas avoir une fin.

 

La principale du collège était venue écouter. Elle prend maintenant la parole pour conclure : « vous avez eu de la chance ce matin d’avoir ces témoignages, de rencontrer ces gens qui donnent de leur temps à une cause humanitaire, des citoyens engagés…», dit-elle aux élèves, mais la voix se noue. Tout le monde se lève et applaudit.

 

Les 14 antennes de SOS MEDITERRANEE France réparties sur le territoire disposent désormais d’un pôle de sensibilisation scolaire capables de mettre à disposition des bénévoles pour venir à la rencontre des scolaires. A la fin de l’année dernière, 23 216 élèves avaient reçu leur visite. Ils ne sont pas près de l’oublier.

 

CREDITS PHOTO : SOS MEDITERRANEE

Carte : UNHCR - « Voyages du désespoir » 30/01/2019


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