Journal de Bord Aquarius

Publié le 17.06.2019 à 13:55

[TRIBUNE] Amère Méditerranée

Il y a tout juste un an, le premier navire de sauvetage à avoir été bloqué en mer, l’Aquarius, accostait à Valence, flanqué de deux navires de la marine italienne, pour débarquer 630 rescapés après dix jours en mer. Que reste-t-il de la solidarité alors exprimée en ce 17 juin 2018 ?

 

Frédéric Penard, directeur des opérations de SOS MEDITERRANEE, était à bord de l’Aquarius en juin 2018. Il a vécu heure par heure les sauvetages critiques de la nuit du 9 au 10 juin, les transbordements, la fermeture des ports italiens, le balai diplomatique à terre et la longue odyssée vers Valence en Espagne.

 

Le 9 juin 2018, toute la nuit durant, au milieu de nulle part et dans des conditions critiques et dangereuses, 630 hommes, femmes et enfants étaient secourus en haute mer par les efforts conjoints des marins et sauveteurs de SOS MEDITERRANEE, des garde-côtes et de la Marine italienne. A l’issue de longues heures d’opération, les naufragés étaient transférés et pris en charge à bord de l’Aquarius, en mer pour sa 40ième mission en Méditerranée.

La suite est connue de tous et les images ont fait le tour du monde : une annonce brutale de la fermeture des ports italiens, un navire orange à l’arrêt au milieu d’une mer d’huile, des rescapés bannis sous un soleil de plomb, puis une lente odyssée, des tempêtes, et pour finir une impressionnante mobilisation citoyenne et solidaire au débarquement le 17 juin en Espagne.

Dans le sillage de l’Aquarius, des kilomètres de tweets, des émissions spéciales, des débats, des déclarations, de la colère, de l’émotion, des réunions au sommet, de la solidarité. Quels que soient les points de vue, cette situation était inacceptable pour tous, incompréhensible, des solutions devaient être trouvées pour qu’elle ne se reproduise pas. Paradoxalement, cette odyssée indigne, parce qu’elle symbolisait une certaine faillite des Etats européens, faisait naitre un espoir.

Parce qu’il y avait eu l’Aquarius, plus personne ne pouvait ignorer en Europe le drame qui se jouait à notre frontière sud. Parce qu’il y avait eu l’Aquarius, les gouvernements avaient peut-être enfin réalisé le prix de leur inaction, ils allaient sortir de leur torpeur et de leur indifférence, une certaine solidarité européenne allait enfin se reconstruire, on avait enfin compris qu’ici il ne s’agissait pas de politique mais de valeurs, de principes, du respect du droit, des mesures allaient être prises, une solution serait trouvée.

 

Juin 2019. Un an plus tard, ces espoirs ont été trahis.

La situation était dramatique, elle est désormais chaotique. Les gouvernements sont sortis de leur inaction, mais pour tisser un peu plus le piège autour de cette zone de non droit qu’est devenue la mer entre l’Italie, Malte et la Libye. Les conventions internationales sur la recherche et le sauvetage en mer ont été manipulées pour faire naître une zone de recherche libyenne, artifice incohérent au regard de la situation en Libye.

Les navires gouvernementaux en capacité d’effectuer des sauvetages se sont alors retirés de la zone, garde-côtes italiens puis navires de l’opération européenne Sophia. Les garde-côtes libyens ont été renforcés, financés, équipés et entrainés à mener des interceptions et refoulements illégaux, alors même que le pays sombrait un peu plus dans l’instabilité et que les rapports sur les conditions effroyables des centres de détention se multipliaient.

Comme si ça n’était pas suffisant, les navires de sauvetage des organisations non gouvernementales ont en parallèle été pris pour cible, bloqués au port par un harcèlement administratif inique, privés de pavillon, sujets de poursuites judiciaires prétexte, tandis que la diffamation se systématisait et que les fake news à leur encontre se développaient.

Enfin, la solidarité européenne promise il y a un an n’a toujours pas vu le jour. Si des solutions de débarquement ad-hoc ont été parfois trouvées, péniblement, aucune solution pérenne n’a été réellement envisagée.

Le bilan de cette année tient en un simple chiffre : 1245 personnes sont décédées depuis juin 2018 en Méditerranée centrale. Une personne toutes les sept heures.

La Méditerranée a offert à l’Europe une partie de son histoire, de ses langues, de sa culture mais aussi ses valeurs, son respect pour le droit. Aujourd’hui, l’Europe la trahit en lui offrant en retour déshonneur, lâcheté et manipulations.

Si les Etats ont failli, il appartient aux citoyens de ne pas renoncer et de ne pas à leur tour sombrer dans l’indifférence. Le sursaut des Etats viendra tard, mais il viendra, tant que les navires continueront à porter assistance malgré les difficultés, tant qu’aux côtés de marins citoyens déterminés, se rassemblera la majorité, nous tous qui refusons qu’avec nos semblables, ce soit notre humanité qui se noie en Méditerranée.

N’oublions pas, restons mobilisés.

 

CREDITS PHOTO : Karpov / SOS MEDITERRANEE


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Publié le 14.06.2019 à 12:40

[TÉMOIGNAGE] Le devoir de solidarité des gens de mer

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Publié le 13.06.2019 à 10:28

[L'OEIL DU PHOTOGRAPHE] Anthony Jean

Anthony Jean fait partie des 13 photographes montés à bord de l’Aquarius et qui exposent actuellement au Rocher de Palmer à Bordeaux (Cénon) dans le cadre de l’exposition Sauver, protéger, témoigner. Il s’y est rendu pour l’Appel du 8 juin dernier et a capturé cette image de l’exposition, visible jusqu’au 19 juin à Bordeaux, puis du 8 au 19 juillet au Festival d'Avignon.

 

« L'éducation sera toujours l'arme la plus puissante pour changer les consciences. Ces images, prises en pleine mer, au cœur de la crise humanitaire qui y sévit, sauront peut-être mener notre jeunesse à conserver les valeurs humanistes qui menacent de couler dans la confusion de ce monde en crise. Je ne peux qu’espérer que la force visuelle que représentent les expositions comme celle-ci servira la mission de témoignage portée par les bénévoles de SOS MEDITERRANEE. »

 

Suivre l'exposition "Sauver, protéger, témoigner" du 8 au 19 juillet au Festival d'Avignon.



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Publié le 12.06.2019 à 11:22

[COMMUNIQUE] Les politiques européennes continuent de faire des victimes en mer

Amsterdam/Marseille, le 12 juin 2019 - Un an après la décision de l'Italie de fermer ses ports aux navires humanitaires et le premier blocage politique sur le sort des personnes secourues en Méditerranée centrale, au moins 1 151 hommes, femmes et enfants vulnérables sont morts et plus de 10 000 autres ont été renvoyés de force en Libye, exposés à encore plus de souffrances. Ces morts évitables témoignent du coût humain de politiques migratoires européennes irresponsables, ont déclaré aujourd'hui Médecins Sans Frontières (MSF) et SOS MEDITERRANEE.

« La réponse des gouvernements européens à la crise humanitaire en Méditerranée et en Libye n’a fait que se dégrader », a déclaré Annemarie Loof, responsable opérationnelle de MSF.  « Il y a un an, nous avons imploré les gouvernements européens de faire passer la vie des personnes avant la politique. Nous avons plaidé pour une réponse humaine ; pour mettre fin à la déshumanisation des personnes vulnérables en mer à des fins politiques. Pourtant, un an plus tard, la réponse européenne a atteint un niveau des plus déplorables. »

Blocages en mer : la nouvelle « norme »

Depuis que le navire de recherche et de sauvetage « Aquarius », affrété par SOS MEDITERRANEE et opéré en partenariat avec MSF, a été empêché d'entrer dans les ports italiens il y a un an, les blocages de navires en Méditerranée centrale sont devenus la nouvelle « norme », avec plus de 18 incidents publiquement documentés. [1] Ces blocages ont duré  140 jours, soit plus de quatre mois, pendant lesquels 2 443 hommes, femmes et enfants vulnérables ont été bloqués en mer alors que les dirigeants européens débattaient de leur avenir.

Les conséquences de la criminalisation du sauvetage en mer n'affectent pas seulement les navires humanitaires, mais érodent l’obligation même de prêter assistance aux personnes en détresse en mer. Les navires commerciaux et même les navires militaires sont de moins en moins disposés à répondre aux personnes en détresse en raison du risque élevé d'être bloqués en mer et de se voir refuser un lieu sûr pour débarquer. Les navires commerciaux qui effectuent des opérations de sauvetage se retrouvent dans une situation extrêmement difficile où ils doivent prendre le risque de se retrouver bloqués en mer ou de renvoyer des personnes en Libye en violation du droit international.

 « Il y a un an, nous avons sonné l’alarme :  les blocages politiques en mer, dangereux et inhumains, ne devraient en aucun cas créer un précédent. C'est pourtant exactement ce qui s'est passé », a déclaré Sam Turner, chef de mission de MSF pour la Libye et la Méditerranée.  « Cette impasse politique entre les pays européens et leur incapacité à prioriser des vies humaines n’est que plus choquante aujourd'hui, alors que les combats continuent à faire rage à Tripoli. »

Renvoyés vers un cycle de violence

Au cours des six dernières semaines seulement, des personnes vulnérables ont tenté de fuir la Libye en nombre croissant. Plus de 3 800 départs sur des embarcations de fortune ont été répertoriés. Alors que le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) et d'autres organisations telles que MSF ont appelé à l'évacuation humanitaire des réfugiés et des migrants hors de Libye depuis le début du conflit à Tripoli, la réalité est que cette année pour chaque personne évacuée ou réinstallée, au moins deux fois plus de personnes ont été renvoyées de force en Libye par les garde-côtes libyens. Les dirigeants européens soutiennent ces retours alors qu’ils connaissent exactement le cycle d'exploitation, de torture, de violence sexuelle et de détention arbitraire auquel ces personnes sont exposées en Libye.

« Le manque de navires humanitaires en Méditerranée centrale au cours de cette période devrait mettre un terme aux allégations non fondées d’ "appel d’air" », a déclaré Frédéric Penard, directeur des opérations de SOS MEDITERRANEE.  « La réalité est que même avec de moins en moins de navires humanitaires en mer, les personnes n’ont que très peu d'alternatives et continueront à tenter cette traversée maritime meurtrière, quels que soient les risques. La seule différence est que ces personnes ont quatre fois plus de risques de mourir en mer que l'an dernier, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). »

Un an après le premier blocage en mer, MSF et SOS MEDITERRANEE continuent d'appeler tous les Etats membres de l'UE à :

  • mettre en place d'urgence des capacités de recherche et de sauvetage proactives et suffisantes ainsi que des autorités de coordination compétentes et réactives en mer Méditerranée pour empêcher les pertes supplémentaires de vies humaines ;
  • mettre fin aux actions punitives contre les ONG qui tentent de fournir une assistance vitale pour combler le manque de telles capacités;
  • supprimer le soutien politique et matériel actuel au système de renvoi forcé des réfugiés, demandeurs d'asile et migrants vers la détention arbitraire et inhumaine en Libye ;
  • mettre en place un système de débarquement pérenne, fiable et prévisible vers des lieux sûrs où les survivants seront traités humainement, bénéficieront de services appropriés et pourront demander l’asile.

 [1] Le chiffre 18 fait référence au nombre de fois où des navires de sauvetage sont restés bloqués en mer, faute d'autorisation de débarquement dans un port sûr durant plusieurs heures voire plusieurs jours.

Photo: Kenny Karpov / SOS MEDITERRANEE


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Publié le 11.06.2019 à 17:00

Un an après « l’Odyssée forcée » vers Valence : rien ne nous fera renoncer

C’était il y a un an. En quelques secondes, un tweet venait de mettre à mal des décennies de solidarité maritime. Après plusieurs opérations de sauvetage difficiles qui ont duré près de 7h en pleine nuit, l’Aquarius, son équipage et les 630 rescapés (dont 123 mineurs non accompagnés) à son bord se voyaient contraints de couper les moteurs en pleine mer, entre Malte et l’Italie. Les autorités italiennes, après avoir coordonné six opérations de sauvetage entre leurs propres garde-côtes et l’Aquarius, avaient retiré leur autorisation à ce dernier de débarquer dans un port italien.

 

Très vite, journaux, télévisions, réseaux sociaux et radios du monde entier se sont emparés de cet événement inédit. A terre, une vague de solidarité a alors commencé à se former. Les questions fusaient : « qui pour accueillir ces 630 « migrants » ? », « comment l’Europe peut-elle laisser cela se dérouler à ses portes sans réagir en 2018 ? ». A bord, d’autres questions et d’autres peurs : « allez-vous nous faire repartir en Libye ? Si oui, je préfère sauter à l’eau ».

 

Plus de 36 heures d'attente avant que ne soit désigné un lieu sûr où débarquer les rescapés. Ce sera Valence en Espagne. Il faudra cependant 24 heures de plus pour s’assurer que cette longue route vers l’Espagne ne soit trop risquée pour les rescapés et l’équipage, d’autant plus qu’une tempête s’annonce. Comble de l’histoire : il faudra alors transférer plus de 500 personnes à bord de navires militaires italiens pour traverser la Méditerranée et enfin trouver refuge en Espagne, à 1500km de l’Italie. A l’arrivée, après 10 jours en mer, 800 journalistes internationaux, un millier de bénévoles, près de 500 traducteurs et des dizaines d’associations prenaient le relais alors que des citoyens ouvraient même leurs portes aux rescapés.

 

Dix jours auront suffi aux Etats européens pour confirmer leur mépris du droit maritime international de manière collégiale. On prône un mécanisme de débarquement prévisible et coordonné en Méditerranée tout en officialisant du jour au lendemain une coordination libyenne des opérations de recherche et sauvetage, financée par l’Union Européenne, au large de la Libye.

 

Résultats un an plus tard : le mécanisme de débarquement solidaire entre plusieurs Etats membres a connu quelques balbutiements prometteurs, mais la vraie réussite réside dans un mécanisme cynique de retours forcés et illégaux vers la Libye et les entraves aux navires d’ONG de sauvetage. Ces derniers ont tous connu le même sort, l’un après l’autre, à travers l’action de plusieurs Etats européens : bloqués en mer en attente de ports où débarquer, « dépavillonés »1, interdits de quitter le port, mis sous séquestre avec enquêtes ouvertes pour "trafic d'êtres humains". Et régulièrement, les blocages administratifs et judiciaires se lèvent et les navires d’ONG sont libérés, faute de preuves.

 

En ce printemps 2019, le taux de mortalité explose, les naufrages s’accumulent. Les navires de l’opération européenne Sophia ont quitté la zone. Et l’on continue à compter, loin des caméras cette fois, les morts et les disparus. Alors que les conflits font rage, notamment à Tripoli en Libye, on continue sciemment à permettre le renvoi illégal de milliers de personnes vers l’insécurité, la torture, la détention illégale ou encore le travail forcé.

 

Alors, un an après l’odyssée forcée vers Valence et l’élan solidaire qu’elle a malgré elle suscité, nous, citoyens, continuons à nous informer, à nous indigner et à protéger le sauvetage en mer. Nous ne nous habituerons pas à ce vide abyssal laissé par les Etats en mer Méditerranée. Ensemble, citoyens et marins-sauveteurs, nous repartirons bientôt sauver des vies en mer !

 

CREDITS PHOTO : Karpov / SOS MEDITERRANEE

 


1 L’Aquarius a par exemple été « dépavilloné » deux fois en l’espace de deux mois : Gibraltar puis Panama lui ont retiré leur pavillon sous pression politique de certains Etats européens.


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Publié le 11.06.2019 à 13:06

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