Terrestres
Revue des livres, des idées et des écologies. CC BY-SA 4.0

Publié le 20.12.2019 à 18:20

Imaginer la suite du monde, grâce à la fiction

Karine Mauvilly

Temps de lecture : 15 minutes

A propos de Bâtir aussi, Fragments d’un monde révolutionné, par Les Ateliers de l’Antémonde (édition Cambourakis, mai 2018, réédité en 2019).

Uchronie : réécriture de l’histoire à partir de la modification d’un événement du passé. Les mouvements populaires de 2011 dans le monde arabe sont ici le point de départ d’un exercice de politique-fiction stimulant. Deux temporalités sont explorées par les auteurs.trices de Bâtir aussi : le moment insurrectionnel de 2011 devenu mondial, appelé Haraka, et le monde post-industriel qui en a émergé, saisi en l’année 2021… Dans ce monde temporellement proche, dont on ne connaît pas le périmètre exact, l’État centralisé a cédé la place à des communes libres, coopérantes ; le salariat a été aboli, tout comme le système bancaire ; les infrastructures industrielles ont été abandonnées suite à la « grande coupure nucléaire », laissant des ateliers de production low-tech fleurir sur leurs ruines, ou loin de leurs ruines ; le langage a évolué pour intégrer le féminin, entraînant de nouveaux rapports sociaux anti-autoritaires.

Mais tout n’est pas « réglé » dans ce nouveau monde  : les traces de l’Antémonde (notre monde) sont parfois tenaces, comme la tentation d’un retour au productivisme dans les manufactures artisanales de 2021.

Cet univers inspiré du municipalisme libertaire de Bookchin est plein de trouvailles, sonne parfois un peu outrancier ou démonstratif, mais interpelle. Il se pense avant tout comme un point de départ puisque le collectif  propose, depuis la sortie du livre, des « labo-fictions » permettant à de petits groupes de réflexion de rebondir sur l’univers de Bâtir aussi, pour imaginer d’autres futurs habitables1Voir le site antemonde.org pour l’organisation de ces labo-fictions..

L’intérêt de l’ouvrage est triple, me semble-t-il. Il explore d’une part notre rapport à la technique, dans une perspective à la fois anti-industrielle et technophile (I). Qu’est-ce qui « résiste dans les corps et les têtes, lorsque l’on s’attelle à redéfinir les biens communs » ? s’interroge le collectif. Il met ensuite au premier plan les questions de domination et de discrimination, questions qu’il ne faudrait pas remettre à « après la révolution » – au risque de recréer le même monde (II). Enfin, c’est une insurrection armée qui mène les insurgés de l’Antémonde à l’Haraka, un choix narratif loin d’être neutre à l’heure où se confrontent plusieurs stratégies de dépassement du capitalisme (III).

Tenter une reconnexion avec les moyens de notre survie

Dans une manufacture artisanale installée dans les locaux d’une ancienne usine métallurgique, on casse, on fond, on tord les objets de l’Antémonde pour forger ceux du nouveau, en particulier des vélos, ayant acquis au passage le genre féminin et désormais appelés « vélas ». Tout groupe d’habitant.es peut réserver la forge quelques jours en échange de jours équivalents de bûcheronnage – le bois servant à alimenter la forge. Du CO2 se dégage donc de cette activité, mais sans commune mesure avec la pollution engendrée par l’ancienne usine. 

« Depuis dix ans, nous cherchons à fabriquer un monde accessible, un monde à notre échelle. Nous tentons une reconnexion avec les moyens de notre survie. Retrouver une prise directe avec ce qui nous fait vivre. Mesurer la dureté des choses pour choisir quoi conserver et quoi abandonner. Connaître les gens avec lesquellEs négocier les moyens de nous en sortir. Ce genre de baratin ». (p. 130)

Un « baratin » et une démarche inspirées, aux dires mêmes du collectif d’écriture, par la relecture critique de l’article de Murray Bookchin « Vers une technologie libératrice », écrit en 1965.2 Murray Bookchin, « Towards a Liberatory Technology », publié dans le recueil Pour une société écologique en 1973. Autour des machines à laver, d’Internet, des véhicules à essence, des avions, des appareils médicaux de pointe, la population de l’Haraka débat en permanence du niveau acceptable de son développement technique, machine par machine, mais surtout besoin par besoin.

Qu’est-ce qu’un besoin légitime, dans une société de pénurie ? Est-ce nécessairement un besoin partagé par tous, un besoin collectif ? Pour la philosophe hongroise Agnes Heller, citée par Razmig Keucheyan dans un récent essai3Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels, Comment sortir du consumérisme, Zones, 2019., « Marx ne connaît pas d’autres besoins que ceux des individus »4Agnes Heller, La Théorie des besoins chez Marx, trad. par Martine Morales, Paris, UGE, 1978, citée par Razmig Keucheyan, op. cit., p.180.. Keucheyan explicite la théorie de Heller :

« Certains besoins sont communs à de nombreux individus. Ils n’en demeurent pas moins des besoins individuels. La société ou l’État, eux, n’ont pas de besoins. Postuler des « besoins collectifs » hiérarchiquement supérieurs aux besoins individuels est une opération de domination, visant à instituer et légitimer une démocratie d’ « experts » dont la fonction est précisément de décider ou non de les satisfaire. Rien à voir avec le socialisme, affirme Heller.»5Razmig Keucheyan, op. cit., p.180.

Cette idée qu’il n’y aurait pas de réels besoins collectifs, mais seulement des besoins individuels juxtaposés, n’empêche pas de les hiérarchiser, de les écarter s’ils nuisent à autrui ou sont écologiquement néfastes. Les besoins individuels doivent faire l’objet « d’une délibération collective permanente », c’est d’ailleurs cette délibération qui peut faire d’eux des besoins authentiques, c’est-à-dire légitimes. Ainsi « la distinction entre les besoins authentiques et superflus n’est pas ontologique, (…) elle est démocratique», précise Razmig Keucheyan6Razmig Keucheyan, op. cit., p.180-181..

C’est à ce jeu démocratique sur les besoins que se livrent les personnages de Bâtir aussi. Dans ce nouveau monde, tout ce qui est technique fait débat, des IRM des hôpitaux aux éoliennes. Un habitant évoque par exemple le débat autour de deux éoliennes récemment installées dans son village : 

« Maintenant, au moindre petit problème de maintenance, on vit une nouvelle crise en assemblée, la faction des primitivistes nous tanne pour qu’on démonte tout ! (…) On est à peine deux mille personnes ici, mais si tu oses prononcer le mot « technologie », tu récoltes deux mille avis divergents sur le sujet ! » (p. 12)

Si seulement cette diversité de points de vue sur la technologie correspondait à une réalité ! Difficile d’imaginer une population qui réfléchit massivement autour de ces enjeux pour en faire des questions centrales, dans notre Antémonde subissant la technique tel un Moloch implacable. 

Internet semble encore exister (sans que l’on sache bien qui entretient les réseaux, les antennes-relais et les satellites), mais sur une philosophie bien différente de l’actuel délire numérique. Un personnage a bricolé un serveur et veut relier ses voisins par un Intranet, se heurtant à leur refus. 

« Il voulait (…) que les gens arrêtent de découvrir trop tard qu’iels étaient en train de construire la même chose à deux endroits simultanément. L’Assemblée du quartier s’était clairement prononcée contre : personne ne fonctionnait avec ça, personne ne voyait ce que ça apporterait alors qu’on pouvait traverser la rue. (…) la plupart reconnaissant l’intérêt de connecter les quelques lieux collectifs entre eux mais pas l’ensemble de leur vie. » (p. 276-277)

La survivance d’un Internet a minima, réservé à quelques usages raisonnables, a quelque chose de chimérique. Comment imaginer que le réseau puisse encore fonctionner sans de très grandes entreprises (capables de diviser le travail, d’investir massivement dans les infrastructures) et sans les États (armée, aérospatiale) ? Ce flou dans l’utopie révèle notre difficulté à abandonner mentalement certains corollaires du capitalisme.

Les véhicules motorisés n’ont pas disparu mais sont réservés aux charges lourdes et aux transports d’urgence. Pour le loisir, il faut marcher, pédaler ou trouver une place en stop dans un camion de marchandises. Les distances s’imposent de nouveau aux humains et changent les paysages, les existences. Le mode de vie « Paris-Bordeaux à 2h » ou « J’peux pas j’ai Antilles », appartient au passé. Dans son style coup de poing,  Bernanos fustigeait déjà ce style de vie surcarbonné en 1945 : 

« “Le café au lait à Paris, l’apéritif à Chandernagor et le dîner à San Francisco”, vous vous rendez compte ! (…) La paix venue vous recommencerez à vous féliciter du progrès mécanique. “Paris-Marseille en un quart d’heure, c’est formidable !” Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l’éclair. »7George Bernanos, La France contre les robots (1945), éd. Le Castor Astral, 2017, p. 82-83.

Dans le nouveau monde de l’Haraka, l’argent et le salariat sont des souvenirs, « il est [même] particulièrement désapprouvé de troquer du temps de travail contre des produits, ou même des marchandises contre d’autres ». Ce n’est donc pas le troc qui a remplacé les échanges monétaires mais un « Régime de la Gratuité et de la Générosité ». La BNP existe toujours, bien qu’elle désigne désormais « la Banque des Notions et des Pratiques » ! On y cultive des outils, des techniques à la demande, dans les locaux mêmes de l’ex-établissement bancaire. Il y a eu de l’amusement dans cette écriture, autour de dialogues un peu surjoués, trop enthousiastes, impression qui renvoie peut-être simplement au manque d’enthousiasme pour nos modes de vie actuels.

Tous les topoi classiques des mouvements de simplicité volontaire sont présents, motifs que nous rappelle la sociologue Michelle Dobré : « Renoncer à la course à l’argent pour avoir plus de temps, examiner ses besoins, faire soi-même, chasser le gaspillage (des ressources et des matières premières), privilégier la convivialité (le lien) plutôt que le confort matériel (les biens), primauté de la relation humaine contre le « système » bureaucratique et technocratique, critique des effets néfastes de l’industrie, de la technologie et de la technique, de la vie urbaine et ses effets pervers, souci pour la santé (…) ».8Michelle Dobré, « Simplicité volontaire : simple adaptation ou résistance à la pénurie ? », synthèse d’une communication lors du congrès de l’Association Française de Sociologie, 2009, https://rt11.hypotheses.org/files/2010/04/afs-2009-deuxpages-session05-a-dobre1.pdf

La fatigue de devoir décider de tout démocratiquement n’est pas éludée. Pas plus que la lassitude de certains de devoir se consacrer à l’utile, sans pouvoir jamais s’échapper du côté du futile :

« J’en ai marre moi, de parler seulement motoculteurs, turbines à eau, constructions terre-paille, valorisation du fumier urbain… On met nos mains dans la merde à longueur de journée. Ok, on n’a pas le choix, mais personne ne m’obligera à penser que c’est épanouissant » (p. 274).

Si l’emploi a disparu, le travail est toujours présent et il est devenu plus physique, mais aussi plus saisonnier. Pendant les mois d’été, quand le débit de la rivière est trop bas pour faire tourner la roue de la manufacture, celle-ci ferme ses portes, laissant chacun vaquer à du travail agricole, d’autres chantiers collectifs ou des voyages lointains. Certains commencent à se demander s’il ne faudrait pas rationaliser le partage des tâches, par exemple en dressant « une liste de corvées qui devraient être partagées entre toutEs ». C’est ce que souhaitent les promoteurs d’un projet de « Service de Travail Obligatoire et Centralisé » (STOC), dont le nom indique assez l’opinion du collectif d’écriture à son sujet. Ses détracteurs ne veulent pas retomber dans une logique comptable, administrative, préférant s’organiser au niveau local et « se parler » pour répartir les tâches, sans viser une égalité jugée chimérique.

« Cette histoire de STOC, au fond, c’est surtout une question d’échelle d’organisation, commente l’une des personnages. Faut-il coordonner la solidarité sur une région ? Sur plusieurs ? Dans toute l’Haraka ? Il est assez logique que ces questions nous ramènent à l’idée d’un Etat… (…) L’échéance se rapproche, c’est à l’ordre du jour de presque chaque réunion. Raison de plus pour déserter : ça me dépasse complètement. » (p. 299)

Bâtir un monde sans dominations

Les deux temporalités du livre permettent de saisir une évolution entre le moment insurrectionnel de 2011, où les discussions se déroulent sur un mode hommes/femmes déséquilibré9Pour une analyse de ces modes de communication hommes/femmes déséquilibrés, lire par exemple Géraldine Franck, « Pourquoi les hommes cis blancs pensent qu’on ne peut plus rien dire », 3 octobre 2019, antigone21.com, https://antigone21.com/2019/10/03/pourquoi-hommes-cis-blancs-pensent-plus-rien-dire/, et le nouveau monde de 2021, où de nouveaux rapports humains se sont instaurés. Par quel miracle ? Tout n’est pas explicité, mais la langue semble avoir joué son rôle. Les Haraks ont décidé de changer quelques règles d’orthographe…

Écartant des solutions devenues courantes comme auteurs.trices, tous/tes, le collectif d’écriture a opté pour deux autres méthodes d’inclusion du féminin dans le langage10La collection Sorcières des éditions Cambourakis se veut un espace d’expérimentation de la langue : « les auteurs.trices et traducteurs.trices utilisent les règles d’écriture inclusive de leur choix ». :

– l’ajout d’un E majuscule dans tous les mots désignant des collectifs mixtes (« les habitantEs », « certainEs ouvrièrEs », « tout le monde en est fièrE », « toutEs les trois rejoignent le groupe »), afin de redonner au féminin sa visibilité perdue ;

– l’adoption du pronom personnel pluriel neutre, iels, qui évite de s’en remettre à la fausse neutralité, et vraie masculinité, du ils masculin pluriel. La relative nouveauté de iels est troublante et je n’y étais pas encore habituée à la fin de l’ouvrage. Question de temps, sans doute, comme l’on finira par s’habituer à des règles grammaticales plus logiques que ce terrible « masculin l’emportant sur le féminin », telles que l’accord de proximité11L’accord de proximité consiste à accorder l’adjectif avec le genre du nom le plus proche, même si ce nom est féminin. Ex : le jardin et la terrasse sont ensoleillées. Pour plus de détails, voir Eliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie, Éd. iXe, 2014, rééd. 2017. ou l’accord de majorité12L’accord de majorité consiste à accorder le verbe avec le genre majoritaire dans le sujet, comme dans les oies et le chien ont été repêchées rapidement : les oies étant plus nombreuses que le chien, elles dirigent le verbe. Pour un exemple d’emploi systématique de l’accord de majorité, lire par exemple le roman de Martin Winkler, L’Ecole des soignantes, P.O.L., 2019..

Les nouvelles sont peuplées de personnages rarement mis en scène dans les romans : Julie, réparatrice de machines à laver, Jeanne, métallurgiste au caractère bien trempé qui se révèle également être lesbienne et septuagénaire – qu’est-ce qui surprend le plus, chez un tel personnage : le lesbianisme, l’âge ou la passion pour le métal ? Jeanne ne fait d’ailleurs pas figure d’exception dans l’ouvrage, comme on saupoudrerait d’un peu de vieillesse un récit emmené par la jeunesse : plusieurs anciennes traversent ces nouvelles. Ces héroïnes paraissent parfois trop gouailleuses, enthousiastes ou bondissantes – c’est dire la difficulté à imaginer des femmes sortant des stéréotypes d’âge et de genre.

Bâtir aussi passe bien sûr sans problème le « Bechdel test », ce test formulé par l’autrice de bande-dessinée Alison Bechdel, qui imagina en 1985 d’interroger n’importe quel film avec trois questions : 1- le film (ou le roman) comporte-t-il deux personnages de femmes dont on connaît les noms ? 2- Ces deux femmes parlent-elles ensemble à un moment donné ? 3- Parlent-elles d’autre chose que d’un homme ? Aujourd’hui encore, la plupart des films ne passent pas le test. Une étude portant sur 350 long-métrages américains, les plus populaires des années 2014 à 2017, a pourtant révélé que les films qui réussissaient le test étaient les seuls à dépasser le million de dollars de recettes…13Maxime Birken, « Les héroïnes rapportent plus que les hommes au cinéma », huffingtonpost.fr, d’après l’étude de Creative Artists Agency et Shift7.

Dans son effort pour inventer un nouveau monde qui intègre le féminin et les minorités, le collectif d’écriture a cherché à éviter deux écueils qui lui semblent répandus parmi les mouvements anti-industriels : une certaine sacralisation de la nature ; et un catastrophisme écologique de type urgentiste qui focalise l’attention sur le climat.

La sacralisation de la nature est perçue comme  « un phénomène [qui] valorise les notions d’authenticité, d’harmonie humainEs/nature, de binarité entre les processus dits « naturels » (forcément bons) et ceux « artificiels » (et donc corrompus) ». Cette approche est refusée parce qu’elle sous-entend « qu’il existerait une nature humaine originelle, aliénée par la technique et le capitalisme, que l’on pourrait retrouver en brisant nos chaînes… Au contraire, nous considérons qu’il n’y a pas de forme pure et authentique d’être humainEs mais que nous sommes les fruits d’une continuelle construction sociale. » (p. 306) Les personnages du livre sont en majorité des personnes LGBT ou racisées, les Haraks de 2011 se définissant comme « une bande de déviantEs qui détestent les chefs ».

Le second écueil identifié par le collectif d’écriture est celui d’un catastrophisme écologique qui se focaliserait sur une lutte principale, la seule qui vaudrait vraiment la peine, celle du dérèglement climatique.

« Difficile de nier l’urgence à changer de cap », peut-on lire dans la postface, « pourtant, cela ne justifie pas d’en faire le seul et unique front. Cette idée de lutte absolument prioritaire (…) néglige une nouvelle fois les questions de domination et de discrimination : luttes contre les frontières, les nationalismes, contre les violences sexistes, racistes, homophobes et toutes les formes d’isolement social. Celles-ci sont considérées comme minoritaires et secondaires (on verra ça après la révolution!), non-politiques (ce sont des questions purement sociétales tout à fait compatibles avec le capitalisme), contre-révolutionnaires (ça nous divise et nous empêche de lutter contre l’Ennemi!)… voire tout simplement impenséesNous restons convaincuEs au contraire que nos mouvements seraient plus intelligents (…) s’ils considéraient ces oppressions croisées, sans les résumer à un système monolithique » (p. 307).

Prise d’armes : un choix narratif discutable et discuté

Cette analyse fait écho à l’approche de Malcom Ferdinand lorsqu’il interroge, dans Une écologie décoloniale, un environnementalisme blanc rejetant au second plan la hiérarchie colon/colonisé, mais aussi les hiérarchies homme/femme, valide/handicapé, hétéro/homo, toujours à l’œuvre dans le monde, et peut-être plus que jamais alors que les vainqueurs de ce système découvrent tout juste la nécessité de lutter pour survivre14Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale, Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Seuil Anthropocène, 2019.. La quasi-absence de personnes racisées dans les groupes militants écologistes, et le faible temps de parole laissé ou pris par les femmes dans ces mêmes groupes, rend plus que pertinent ce modèle de luttes croisées.

La forme du basculement imaginé par les Ateliers de l’Antémonde est délibérément violente, faite de barricades et de « récupérations » de biens, les armes à la main, en réponse sans doute à la violence sociale de l’Antémonde. Le basculement s’opère contre la volonté des possédants et probablement d’une partie de la population.

Paradoxalement, on est face ici à une forme typique de critique culturelle (des nouvelles d’anticipation) dont le propos est de douter d’une approche purement culturelle du changement, par petites touches ou accumulation de gestes personnels, donnant à voir des scènes révolutionnaires d’occupation et de défense d’un immeuble de radio-diffusion. Les membres du collectif d’écriture se disent par ailleurs engagée.s dans des luttes féministes et anticapitalistes.

Ce récit a le mérite d’envisager la violence, d’en faire un objet discutable, discuté entre les personnages, mis sur la table. Le goût pour la violence est disqualifié (« Si tu es là parce que ça t’excite ou que tu as des comptes à régler, tu arrêtes tout de suite »), sans que le recours à la violence le soit. La possibilité d’un basculement démocratique, par les urnes, lié à l’arrivée au pouvoir d’un mouvement politique s’emparant des motifs de la simplicité volontaire, n’est pas le schéma envisagé. Tout au plus les insurgéEs se demandent-iels s’il faut discuter avec les démocrates d’un « Mouvement pour une VIe République », au risque d’enfermer l’avenir dans un programme. L’inspiration libertaire du collectif d’écriture est claire, loin de l’idée d’une alliance de la rue et des urnes, que certains appellent aujourd’hui de leurs vœux15Par exemple le député de la France Insoumise François Ruffin, qui vient de publier Il est où le bonheur, éd. Les liens qui libèrent, 2019..

Toutes les implications d’une prise d’armes ne sont pas explorées, en particulier, n’est pas réellement envisagée la réponse probable de l’État à une tentative insurrectionnelle. Les quelques mois de guerre civile qui suivent l’insurrection opposent trois camps, dans un schéma très (trop) 1789 : les « Haraks », ou révolté.es, montent des barricades, sabotent et se livrent à des « récups » (confiscations de biens), puis à des opérations de désarmement après la fin des combats ; les « récas » ou récalcitrants, sont de grands et petits possédants rétifs à mettre leurs biens en commun, dont beaucoup émigrent avant de finalement revenir participer à la vie communale ; enfin « la Réaction » est un ensemble de « milices et de confréries propriétaires » qui « défendent leurs intérêts avec, à leur tête, une flopée de fascistes ».

C’est oublier un peu vite que l’ennemi est aussi et surtout immatériel, financier, transnational, qu’il a pour nom Amazon, Uber, Google, Nike, Monsanto et Dow Chemical. La complexité sociale du camps des révoltés fait aussi défaut, en particulier ses composantes éduqué.es/moins éduqué.es, CSP+/CSP-, rouges/verts/jaunes – et pour cause, la couleur jaune n’était pas encore apparue politiquement au moment de la rédaction de ces nouvelles. 

Et puis il manque l’État, qui disparaît assez vite des radars, comme si l’État n’était pas l’obstacle principal au basculement vers une société plus résiliente, comme s’il ne disposait pas de moyens militaires et d’une capacité de surveillance inégalée dans l’histoire, sous la forme invisible et douce de la numérisation. 

Peut-on seulement imaginer une telle reprise d’autonomie par les armes, de la part de citoyens combattants amateurs, très attachés à leur vie, non structurés pour le combat ? Et surtout face à la puissance létale que les forces de l’ordre sont capables de déployer contre leur propre population ? Dans un ouvrage récent, François Sureau alerte sur cette liberté à laquelle nous avons déjà renoncé, au profit de la sécurité16François Sureau, Sans la liberté, collection Tract Gallimard, 2019.. « Quel est ce pays qui, pour encadrer une manifestation, utilise des armes de guerre ? » « Dans quel État vit-on, où le gouvernement considère que son propre peuple est son adversaire? »17François Sureau, France Inter, L’heure bleue, 15 octobre 2019 pour la première citation, et France Inter, Le grand entretien, 24 septembre 2019, pour la seconde.

Il semble aujourd’hui difficile d’imaginer une révolte armée ayant la moindre chance de ne pas finir écrasée. C’est le mérite de cet ouvrage d’en proposer une mise en scène discutable et à discuter, pour envisager d’autres voies.

Conclusion – « Mais c’est quoi, le capitalisme ?! »

Les Ateliers de l’Antémonde se sont donné pour objectif de « fabriquer des imaginaires enthousiastes et critiques », puisant aux source de la simplicité volontaire, des idées libertaires, des luttes LGBT et des combats anti-racistes. Qu’est-ce que l’on conserve du monde d’avant, quand on veut se réinventer : quelles machines, quels désirs, quelles règles d’orthographe ? Une citation de l’anarchiste espagnol Buenaventura Durruti a servi d’inspiration pour nommer l’ouvrage : « Nous n’avons pas peur des ruines. Nous sommes capables de bâtir aussi. (…) La bourgeoisie peut bien faire sauter et démolir son monde à elle avant de quitter la scène de l’Histoire. Nous portons un monde nouveau dans nos cœurs. » (p. 310)

Les plus jeunes habitant.es de ce nouveau monde ne comprennent plus l’Antémonde, ils et elles ne voient pas ce qu’a pu être le capitalisme. « Mais c’est quoi, le capitalisme ?! A chaque fois qu’un truc ne vous plaît pas, vous dites que c’est capitaliste. C’est complètement nul comme argument, ça me saoule à la fin ! », s’écrit une adolescente qui participe à un projet de relance de l’aviation, et dont l’avion s’est écrasé sur un immeuble. Rêve étrange d’un monde où la jeunesse aura oublié jusqu’à la signification du mot capitalisme…

Notes   [ + ]

1. Voir le site antemonde.org pour l’organisation de ces labo-fictions.
2.  Murray Bookchin, « Towards a Liberatory Technology », publié dans le recueil Pour une société écologique en 1973.
3. Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels, Comment sortir du consumérisme, Zones, 2019.
4. Agnes Heller, La Théorie des besoins chez Marx, trad. par Martine Morales, Paris, UGE, 1978, citée par Razmig Keucheyan, op. cit., p.180.
5. Razmig Keucheyan, op. cit., p.180.
6. Razmig Keucheyan, op. cit., p.180-181.
7. George Bernanos, La France contre les robots (1945), éd. Le Castor Astral, 2017, p. 82-83.
8. Michelle Dobré, « Simplicité volontaire : simple adaptation ou résistance à la pénurie ? », synthèse d’une communication lors du congrès de l’Association Française de Sociologie, 2009, https://rt11.hypotheses.org/files/2010/04/afs-2009-deuxpages-session05-a-dobre1.pdf
9. Pour une analyse de ces modes de communication hommes/femmes déséquilibrés, lire par exemple Géraldine Franck, « Pourquoi les hommes cis blancs pensent qu’on ne peut plus rien dire », 3 octobre 2019, antigone21.com, https://antigone21.com/2019/10/03/pourquoi-hommes-cis-blancs-pensent-plus-rien-dire/
10. La collection Sorcières des éditions Cambourakis se veut un espace d’expérimentation de la langue : « les auteurs.trices et traducteurs.trices utilisent les règles d’écriture inclusive de leur choix ».
11. L’accord de proximité consiste à accorder l’adjectif avec le genre du nom le plus proche, même si ce nom est féminin. Ex : le jardin et la terrasse sont ensoleillées. Pour plus de détails, voir Eliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie, Éd. iXe, 2014, rééd. 2017.
12. L’accord de majorité consiste à accorder le verbe avec le genre majoritaire dans le sujet, comme dans les oies et le chien ont été repêchées rapidement : les oies étant plus nombreuses que le chien, elles dirigent le verbe. Pour un exemple d’emploi systématique de l’accord de majorité, lire par exemple le roman de Martin Winkler, L’Ecole des soignantes, P.O.L., 2019.
13. Maxime Birken, « Les héroïnes rapportent plus que les hommes au cinéma », huffingtonpost.fr, d’après l’étude de Creative Artists Agency et Shift7.
14. Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale, Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Seuil Anthropocène, 2019.
15. Par exemple le député de la France Insoumise François Ruffin, qui vient de publier Il est où le bonheur, éd. Les liens qui libèrent, 2019.
16. François Sureau, Sans la liberté, collection Tract Gallimard, 2019.
17. François Sureau, France Inter, L’heure bleue, 15 octobre 2019 pour la première citation, et France Inter, Le grand entretien, 24 septembre 2019, pour la seconde.

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Publié le 20.12.2019 à 18:12

Quand la Terre bascule

Timothy Lenton

Temps de lecture : 13 minutes

Récemment publié dans Nature climate change (« Climate tipping points — too risky to bet against  », vol 575, 28 novembre 2019), cet article scientifique offre un aperçu alarmant des principaux « points de bascule » du climat et de la biosphère. Ces derniers sont des seuils à partir desquels des effets d’emballement à l’échelle de la planète pourraient se produire et provoquer une mutation profonde et irréversible des écosystèmes que nous connaissons.

Si nous avons choisi de traduire et republier cet article, qui s’inscrit dans la continuité des publications à fonction d’alerte provenant des sciences du « système Terre », il nous paraît néanmoins critiquable sur certains points. La « Science », ici détachée des corps et des réseaux qui la fabriquent, se fait encore une fois pourvoyeuse de conseils avisés aux instances dirigeantes de notre monde, jamais nommées comme telles. Si un appel à l’action conclut l’article, celui-ci ne déroge à aucun moment à la place traditionnellement assignée au discours scientifique dans le monde occidental : faire comme s’il ne s’agissait pas de politique et prétendre fonder les prémisses de toute politique. Les auteur.e.s se contentent de fredonner, face à « l’urgence » de la catastrophe imminente qu’ils et elles diagnostiquent, le sempiternel refrain appelant de nouveaux moyens de modélisation et la poursuite d’études qui offrent un détail toujours plus raffiné de la catastrophe.

Certes, déroger aux habitudes instituées dans des arènes aussi prestigieuses que la revue Nature n’est pas chose aisée. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la lecture de ce type de texte ne peut se faire au premier degré. Néanmoins, notre situation écologique et politique n’exige-t-elle pas de questionner le statut du discours savant, de réapprendre à affirmer qu’on « en sait déjà assez », d’imaginer d’autres visées collectives que celles du « contrôle du système Terre » ou encore de mettre en pleine lumière la trajectoire historique et économique responsable de la catastrophe dont on dresse implacablement le portrait ?

Traduction de Antoine Chopot et Pierre de Jouvancourt

La menace grandissante de changements climatiques abruptes et irréversibles doit imposer des actions économiques et politiques au sujet des émissions de gaz à effet de serre. 

Les politiques, les économistes et même quelques scientifiques ont eu tendance à considérer que les points de bascule, au sein du système Terre, étaient des événements peu probables et mal connus. Ces points de bascule peuvent par exemple prendre la forme de transformations abruptes de la forêt tropicale amazonienne en savane ou de la fonte de l’inlandsis Ouest-Antarctique. Cependant, de plus en plus d’éléments montrent que ces événements pourraient être plus probables qu’initialement prévu, qu’ils ont des conséquences importantes et sont interconnectés par le truchement de systèmes biophysiques variés. Cela pourraient mener le monde à une série de changements irréversibles et de longue durée.

Dans cet article, nous synthétisons les preuves disponibles concernant la menace de dépassement des points de bascule, nous identifions les limites des connaissances disponibles et nous proposons une manière de les compléter. Nous explorons également les effets de tels changements à grande échelle, la façon dont ils pourraient survenir et les chances que nous avons d’être en mesure de les contrôler. 

Il est utile de s’intéresser aux points de bascule, selon nous, pour établir que nous sommes bien dans un état d’urgence climatique. Cela renforce les nombreuses voix qui se sont exprimées cette année en faveur d’une action climatique urgente – qu’elles émanent de jeunes élèves, de  scientifiques, de villes ou de pays. 

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a introduit la notion de points de bascule il y a deux décennies. À l’époque, on considérait que ces « discontinuités à grande échelle » du système climatique n’étaient probables que dans le cas où le réchauffement climatique dépassait 5°C par rapport au niveau de température global pré-industriel. Cependant, une synthèse disponible dans les deux rapports spéciaux les plus récents du GIEC (IPCC Special Reports, publiés en 2018 et en septembre dernier XXX notes 2 et 3) suggère que les points de bascule pourraient être dépassés à partir d’un réchauffement compris seulement entre 1°C et 2°C. 

Issu de Lenton et al. 2019

Si les engagements de réduction des gaz à effet de serre actuels sont mis en œuvre – et c’est un grand « si » – il est probable qu’ils conduisent à un réchauffement global d’au moins 3°C. Et ceci au mépris de l’accord de Paris établi en 2015 dont le but consistait à limiter le réchauffement en-dessous de 2°C. Certains économistes, supposant que les points de bascule climatiques sont très peu probables (même s’ils seraient catastrophiques), ont suggéré qu’un réchauffement de 3°C serait optimal dans une perspective coût-bénéfice. Cependant, si la perspective de points de bascule devient plus probable, alors la « politique optimale », fondée sur de simples modèles coût-bénéfices de l’économie et du climat, doit s’aligner sur celle proposée dans les rapports du GIEC précédemment évoqués. En d’autres termes, il faut limiter le réchauffement climatique à 1.5°C. Et cela nécessite une réponse urgente. 

L’effondrement des banquises et des calottes

Nous pensons que plusieurs points de bascule de la cryosphère1Terme désignant toutes les portions de la surface des mers ou terres émergées où l’eau est présente à l’état solide s’approchent dangereusement, mais que la réduction des émissions de gaz à effet de serre pourrait encore ralentir l’inévitable accumulation des conséquences [du réchauffement climatique, NDLR] et nous aider à nous adapter.

Au cours de la dernière décennie, des recherches ont montré que la formation d’une baie dans la mer d’Amundsen, dans l’Antarctique Ouest, pourrait avoir passé un point de bascule [NOTE 3] : la « ligne de sol » où les glaces, l’océan et la croûte terrestre se rejoignent est en train de se retirer sans retour possible. Une étude fondée sur des modèles montre que l’effondrement de cette zone pourrait déstabiliser la calotte polaire de l’Antarctique Ouest par un effet dominos – produisant une élévation du niveau des océans de l’ordre de 3 mètres en quelques siècles. Des indices paléo-environnementaux2[i.e. relevant de l’histoire de la Terre, NDLR] montrent qu’un effondrement aussi vaste de la calotte polaire de l’Antarctique Ouest s’est déjà produit à plusieurs reprises par le passé.

Les dernières données disponibles montrent que cette partie de la calotte polaire de l’Antarctique Est – la terre de Wilkes – serait également instable [NOTE 3]. Un travail de modélisation suggère que cela ajouterait encore entre trois et quatre mètres au niveau des océans sur une échelle de temps supérieure au siècle.

La calotte du Groenland est en train de fondre à rythme croissant [NOTE 3]. Cela pourrait se traduire par une élévation supplémentaire de 7 mètres sur plusieurs millénaires si cette fonte dépasse un certain seuil. Au-delà, la calotte fond d’autant plus que l’altitude de la calotte diminue, ce qui expose la surface à un air encore plus chaud. Des simulations suggèrent que la calotte du Groenland serait condamnée à 1,5°C de réchauffement [NOTE 3], ce qui arriverait dès 20303Il s’agit non pas de la fonte totale de la calotte d’ici 2030, mais du fait que celle-ci sera alors condamnée à fondre, NDLR.

Par conséquent, il est possible que nous ayons déjà imposé aux générations futures de vivre avec une élévation du niveau de la mer de l’ordre de 10 mètres sur plusieurs milliers d’années. Mais cette échelle de temps est encore sous notre contrôle. La vitesse de la fonte dépend de l’ampleur avec laquelle le réchauffement dépasse le point de bascule. À 1,5°C, cette élévation prendrait 10 000 ans pour s’accomplir [NOTE 3] ; au-dessus de 2°C cela pourrait être moins de 1000 ans [NOTE 6]. Les chercheurs ont besoin de plus d’observations afin d’établir si les calottes sont en train d’atteindre un point de bascule ; ils ont aussi besoin de meilleurs modèles, contraints par les données du passé et du présent, afin de déterminer la vitesse et le terme auxquels les calottes polaires disparaîtraient.

Quels que soient les résultats ainsi obtenus, il faut agir afin de ralentir la montée du niveau des océans. Cela facilitera l’adaptation, y compris l’éventuel déplacement de vaste foyers de populations vivant à basse altitude.

Une autre raison de limiter le réchauffement à 1,5°C est que d’autres points de bascule pourraient se déclencher à des niveaux de changement climatique bas. Les projections des derniers modèles du GIEC estiment qu’un ensemble de changements abrupts [NOTE 7] pourraient advenir entre 1,5°C et 2°C de réchauffement, parmi lesquels plusieurs impliquent la banquise. Cette dernière est déjà en train de se réduire rapidement dans l’Arctique, indiquant qu’à 2°C de réchauffement, les glaces ont entre 10 et 35% de risque [NOTE 3] de disparaître durant l’été. 

Les limites de la biosphère

Le changement climatique et d’autres activités humaines risquent de déclencher des points de bascule dans la biosphère, à travers un large éventail d’écosystèmes et d’échelles (voir le graphe ci-dessous).

Issu de Lenton et al. 2019

Les vagues de chaleur océaniques ont conduit à un blanchissement massif du corail et à la perte de la moitié des coraux se trouvant dans les eaux de surface de la Grande Barrière de corail en Australie. On s’attend à une perte stupéfiante de 99 % des coraux tropicaux si la température moyenne mondiale augmente de 2°C, en raison des interactions entre le réchauffement, l’acidification des océans et la pollution. Ceci représenterait une perte massive de biodiversité marine ainsi que des moyens de subsistance des humains.

En plus d’ébranler notre système de support de vie, les points de bascule de la biosphère peuvent déclencher un brusque rejet de dioxyde de carbone vers l’atmosphère. Ce qui peut amplifier le réchauffement climatique et amoindrir la quantité des émissions à ne pas dépasser.

La déforestation et le changement climatique sont en train de déstabiliser l’Amazonie – la forêt tropicale humide la plus grande du monde, qui abrite une espèce connue sur dix. Selon les estimations, le point de basculement de l’Amazonie se situe entre 40% et seulement 20% de perte de couverture forestière. Environ 17% de couverture ont été perdus depuis 1970. Le taux de déforestation varie en fonction des changements de politique. Trouver ce point de bascule nécessite des modèles qui incluent la déforestation et le réchauffement climatique en tant que facteurs interagissant, et qui intègrent les boucles de rétroactions entre les feux et le climat comme mécanismes de basculement en interaction à travers les différentes échelles. 

Avec un réchauffement de l’Arctique au moins deux fois plus rapide que la moyenne mondiale, la forêt boréale subarctique est de plus en plus vulnérable. Déjà, le réchauffement a déclenché des perturbations à grande échelle chez les insectes et une augmentation des feux ayant entraîné un dépérissement des forêts boréales nord-américaines, faisant potentiellement passer des régions entières de la fonction de capteur de carbone à celle de source de carbone. Le permafrost de l’Arctique est irrémédiablement en train de dégeler et de rejeter du dioxyde de carbone et du méthane – un gaz à effet de serre environ 30 fois plus puissant que le CO2 sur une période de 100 ans. Les chercheurs doivent améliorer leur compréhension de ces changements qu’ils observent dans ces grands écosystèmes, mais aussi des endroits où se situent les futurs points de bascule. Les stocks de carbone et les rejets potentiels de CO2 et de méthane doivent être mieux quantifiés.

La quantité des émissions mondiales restante pour avoir une chance sur deux de rester sous la barre des 1,5°C de réchauffement est seulement de 500 gigatonnes (Gt) de CO2. Les émissions du permafrost pourraient réduire de 20% cette quantité (100 Gt de CO2), et cela sans compter le méthane provenant du permafrost profond ou les hydrates sous-marins. Si les forêts sont au bord d’un point de bascule, le dépérissement de la forêt amazonienne pourrait relâcher 90 Gt de CO2 supplémentaires et les forêts boréales 110 Gt supplémentaires. Avec les émissions totales mondiales de CO2 toujours à plus de 40 Gt par an, le budget restant pourrait déjà être presque entièrement consumé.

A diver observes major bleaching on the coral reefs of Society Islands, French Polynesia.
Coraux blanchis sur une barrière près de l’île de Moorea en Polynésie française dans le Pacifique Sud. Credit: Alexis Rosenfeld/Getty

Un effet cascade à l’échelle mondiale

Selon nous, le plus grand danger serait de nous rapprocher d’un enchaînement de points de bascule en cascade à l’échelle mondiale, qui nous conduirait vers un nouvel état moins habitable du système climatique, qui se changerait en étuve [NOTE 11]. Des interactions surviendraient via la circulation atmosphérique et océanique ou à travers des rétroactions qui augmentent les niveaux de gaz à effet de serre et la température mondiale. Dans un autre scénario, de fortes rétroactions nuageuses pourraient entraîner un basculement mondial [NOTES 12 et 13].

Nous soutenons l’idée que les effets en cascade pourraient être tout à fait ordinaires. L’an passé, une étude [NOTE 14] a analysé trente types de changements de régime couvrant les systèmes climatiques et écologiques, de l’effondrement de la calotte de l’Antarctique Ouest à un remplacement de la forêt tropicale par la savane. Cette étude a montré que, de manière générale, le franchissement de certains points de bascule au sein d’un sous-système du système Terre peut accroître le risque de les franchir dans d’autres systèmes. De telles relations ont été trouvées pour 45% des interactions considérées [NOTE 14].

Des exemples concrets commencent à être observables. Par exemple, la diminution de la banquise arctique amplifie le réchauffement de cette zone, et le réchauffement de l’Arctique et la fonte du Groenland entraînent un apport d’eau douce dans l’Atlantique du Nord. Cela aurait contribué à un ralentissement de 15% [NOTE 15] depuis la moitié du XXe siècle de la Circulation méridienne de retournement atlantique (AMOC)4Partie atlantique de la circulation thermohaline, une composante clé de la distribution de chaleur mondiale et du transport de sel par l’océan [NOTE 3]. La fonte rapide de la calotte groenlandaise et un plus ample ralentissement de l’AMOC pourraient déstabiliser la mousson d’Afrique de l’Ouest, déclenchant un assèchement du Sahel. Le ralentissement de l’AMOC pourrait également assécher l’Amazonie, perturber la mousson d’Asie de l’Est et provoquer une hausse de chaleur dans l’Océan antarctique, ce qui accélérerait la perte des glaces dans cette région.

Les enregistrement paléoenvironnementaux montrent l’existence de basculements globaux, tels que l’entrée dans les cycles des âges glaciaires il y a 2,6 millions d’années et leur changement de fréquence et d’amplitude il y a un million d’années, ce que les modèles viennent juste de pouvoir simuler. Des basculements régionaux ont eu lieu à maintes reprises au cours et à la fin du dernier âge glaciaire, durant la période s’étalant entre 80 000 et 10 000 ans avant notre ère (Evénements Dansgaard-Oeschger et Heinrich). Bien que cela ne soit pas directement applicable à la période interglaciaire actuelle, cela met en lumière le fait que le système Terre a été instable au cours de multiples échelles de temps par le passé, et cela sous l’influence de forçages relativement faibles engendrés par des variations de l’orbite terrestre. Nous influençons désormais fortement le système, par le biais de la concentration atmosphérique de CO2 et de l’accroissement de la température mondiale à des taux qui sont d’un ordre de magnitude supérieur à ceux de la plus récente déglaciation.

Le taux de CO2 dans l’atmosphère se situe déjà au niveau d’il y a environ quatre millions d’années, à l’époque du Pliocène. Il se rapproche rapidement des niveaux observés il y a 50 millions d’années — pendant l’Éocène — lorsque les températures étaient jusqu’à 14°C plus élevées que lors de l’époque préindustrielle. Simuler les états passés d’une Terre « étuve » (hothouse Earth) présente une véritable difficulté pour les modèles climatiques. Une des explications possibles est que les modèles ont manqué un point de bascule clé : un modèle destiné à résoudre la dynamique des nuages5large-eddy simulation (LES) publié cette année suggère que la fragmentation abrupte des stratocumulus au-dessus d’environ 1200 parties par million de CO2 aurait pu entraîner un réchauffement planétaire d’environ 8 °C.

Les résultats préliminaires des modèles climatiques les plus récents (utilisés pour le sixième rapport du GIEC annoncé pour 2021) indiquent une sensibilité du climat beaucoup plus importante que dans les modèles antérieurs, la sensibilité climatique étant définie comme la réponse de la température au doublement de la concentration atmosphérique de CO2. Beaucoup d’autres résultats sont en attente et d’autres recherches sont nécessaires, mais pour nous, ces résultats préliminaires indiquent qu’un point de basculement global est possible.

Animation représentant les points de bascule évoqués par les auteurs. Source : Stockholm Resilience Center. Ajout de la rédaction

Pour répondre à ces problèmes, nous avons besoin de modèles permettant de saisir une série plus riche de couplages et de boucles de rétroaction dans le fonctionnement du système Terre, et nous avons besoin de plus de données — passées et présentes — ainsi qu’une meilleure manière d’utiliser ces données. L’amélioration de la capacité des modèles à simuler les changements climatiques abruptes du passé dont nous avons la connaissance ainsi que les états du système climatique de type « étuve » devrait accroître notre confiance dans leur capacité à prévoir ce genre d’états.

Certains scientifiques rétorquent que la possibilité d’un basculement global du système Terre reste hautement spéculative. Compte tenu de l’impact énorme et de la nature irréversible d’un tel basculement, notre position est que toute évaluation des risques doit considérer les preuves à disposition, quelles que soient les limites de notre compréhension actuelle de ce phénomène. Se fourvoyer au sujet d’une menace aussi proche n’est guère une option responsable.

Si des basculements destructeurs en cascades peuvent survenir et que l’éventualité d’un point de bascule global ne peut être évacuée, alors nous avons affaire à une menace existentielle pour la civilisation. Aucune analyse économique en termes de coût-bénéfice ne pourra nous aider. Nous devons changer notre approche du problème climatique.

Agir maintenant

Selon nous, les indices disponibles concernant les points de bascule suffisent à montrer que nous sommes entrés dans un état d’urgence planétaire : l’urgence de la situation et les risques qu’elle dessine sont aigus.

Le temps qui nous reste pour éviter un basculement pourrait bien être déjà écoulé, alors que le temps de réaction pour parvenir à un bilan carbone neutre est d’au moins 30 ans. Par conséquent, il se peut que nous ayons déjà perdu le contrôle du risque d’un basculement global. Il subsiste cependant un élément salvateur. Nous pourrions en effet contrôler la vitesse des dégâts qui se produiront à cause du basculement et donc la possibilité de diminuer les risques encourus.

La stabilité et la résilience de notre planète est en péril. Cela doit se traduire par une action internationale et non seulement par des mots.

*

[nous reproduisons ci-dessous la formalisation du seuil d’urgence introduit par les auteurs originellement au milieu de la conclusion, NDLR]

Calculer le seuil d’urgence

Définissons l’urgence (U) comme le produit du Risque et de l’Alerte. Le Risque (R ) est défini par les assureurs comme le produit de la probabilité (p) et des dommages (D). Dans des situations d’urgence, l’Alerte (A) est définie comme le temps de réaction à une alarme (τ) divisé par le temps d’intervention restant pour éviter l’issue malheureuse (T). Donc nous obtenons l’équation suivante :

U = R × A = p × D × τ / T

Une situation est urgente lorsque le risque et l’alerte sont à un haut niveau. Si le temps de réaction est plus long que le temps d’intervention restant (τ / T > 1), alors nous perdons le contrôle.

Notes   [ + ]

1. Terme désignant toutes les portions de la surface des mers ou terres émergées où l’eau est présente à l’état solide
2. [i.e. relevant de l’histoire de la Terre, NDLR]
3. Il s’agit non pas de la fonte totale de la calotte d’ici 2030, mais du fait que celle-ci sera alors condamnée à fondre, NDLR
4. Partie atlantique de la circulation thermohaline
5. large-eddy simulation (LES)

L’article Quand la Terre bascule est apparu en premier sur Terrestres.

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Publié le 20.12.2019 à 18:05

Écologie et égalité : Piketty est-il resté au XXe siècle ?

Jean Gadrey

Temps de lecture : 19 minutes

A propos de Thomas Piketty, Capital et idéologie, Editions du Seuil, Paris, 2019 et Pierre Concialdi, Didier Gelot, Christiane Marty et Philippe Richard, Vers une société plus juste, manifeste pour un plafonnement des revenus et des patrimoines, Éditions Les liens qui Libèrent et Fondation Copernic.

Cela fait longtemps que les mouvements écologistes s’intéressent à l’égalité, à la « justice climatique » par exemple. Pour penser l’articulation de ces deux dimensions historiquement portées par des mouvements différents et parfois opposés, deux livres récents, pourtant fort peu écologistes, peuvent nourrir le débat. Le plus médiatisé est celui de Thomas Piketty, Idéologie et capitalisme (Seuil), un plaidoyer en faveur d’une forte réduction des inégalités de revenu et de patrimoine, assorti de mesures – qui ont fait hurler l’establishment médiatique – remettant fortement en cause le pouvoir dans l’entreprise et le droit de propriété, en appelant à un dépassement du capitalisme1Note de la rédaction qui n’engage pas l’auteur Jean Gadrey : Que Thomas Piketty soit au centre d’une affaire où des rapports de domination sont en jeu n’a pas échappé à notre attention. Ces rapports de domination doivent être abolis: un tel énoncé ne consiste ni à nous constituer en juges d’une situation singulière (telle n’est pas notre fonction), ni à l’ignorer. . Le second livre, de taille plus modeste, va plus loin sur la voie de l’égalité des revenus et des patrimoines puisqu’il défend et évalue des plafonds et seuils de richesse socialement acceptables. Son titre : Vers une société plus juste, manifeste pour un plafonnement des revenus et des patrimoines2Éditions Les liens qui Libèrent et Fondation Copernic, par Pierre Concialdi, Didier Gelot, Christiane Marty et Philippe Richard..

Le paradoxe est qu’aucun de ces deux livres n’accorde de réelle importance aux enjeux écologiques. Ces derniers sont traités en une douzaine de pages3Soit trois pages (1156 et suivantes) consacrées à l’enjeu de la réduction des émissions de carbone, liées à une dizaine de pages (chapitre 13, pages 771 et suivantes) sur la « justice climatique » et les inégalités des émissions de carbone entre pays et entre individus. (sur plus de 1 200) par Piketty et ils ne sont que rapidement évoqués dans le second livre. Et pourtant, il n’est pas si difficile d’établir des liens entre l’exigence de limites du pouvoir d’achat et d’accumulation, et celle de limites du pouvoir de nuisance écologique, et plus généralement de démontrer l’existence de relations entre la démesure des inégalités sociales et celle de la surexploitation de la nature. Ces questions étaient déjà au cœur du livre d’Hervé Kempf Comment les riches détruisent la planète, paru en 2007 (Seuil), et de ceux d’Éloi Laurent Social-écologie (Flammarion, 2011) et récemment Sortir de la croissance (LLL, 2019).

ÉGALE DIGNITÉ DANS LA SOBRIÉTÉ MATÉRIELLE

Le livre de Piketty et celui de la Fondation Copernic, si peu écologistes soient-ils, sont pourtant utiles, et complémentaires, pour penser une orientation politique social-écologique dans un contexte où des effondrements sont à redouter dans tous les domaines : financier, économique, écologique, social et démocratique. Car dans ce contexte, sauf à laisser filer une sécession des riches capables – pour un temps – de se ménager des niches écologiques vivables, ce qui a déjà commencé marginalement, seul un puissant resserrement des conditions et modes de vie selon un principe d’égale dignité dans la sobriété matérielle semble en mesure de réduire les risques d’éclatement des sociétés. C’est pour cela que la quête d’égalité présente dans ces deux livres devrait susciter un intérêt du côté des parties prenantes de l’écologie politique. Même s’il est vrai que l’égalité, tout comme la pauvreté ou la richesse, a bien d’autres dimensions que celles, monétaires, des revenus et des patrimoines, ces dernières ont un poids très important dans le système des inégalités de conditions.

PLAFONNER LES REVENUS : COMMENT ?

Le livre de la Fondation Copernic, pour commencer par lui, n’est pas seulement un manifeste pour le plafonnement des revenus et des patrimoines. Il porte d’abord sur la revendication d’un seuil de dignité, ou de vie décente, ou « d’inclusion sociale » – et non pas un seuil de pauvreté – et, comme conséquence, sur la détermination de plafonds de revenus autorisant le financement de ce seuil d’inclusion pour tous. En résumé : au vu de la masse actuelle des revenus disponibles dans la société, beaucoup d’individus actuellement en dessous du seuil d’inclusion verraient leur situation s’améliorer, alors que les individus dépassant le plafond ainsi déterminé par le calcul disposeraient de revenus abaissés..

La première question est évidemment : mais qui, quel expert, est en mesure d’évaluer des revenus autorisant une vie décente dans la société française actuelle ? La réponse est claire : aucun expert, aucun statisticien, aucun économiste. La démarche s’appuie sur une vaste expérience de démocratie délibérative menée pendant des années avec certes des experts « ressources », mais avec, surtout, des panels de citoyens délibérant, en prenant le temps nécessaire, sur les besoins associés à un « seuil minimum d’inclusion sociale ». Un seuil très différent du seuil de pauvreté, puisqu’il faut évaluer ce qui, en moyenne, permet aux gens non seulement de se loger, se chauffer, se nourrir, avoir accès à la santé, etc., dans des conditions décentes, mais aussi de participer à la vie sociale, culturelle, à un minimum acceptable de loisirs, etc. Il s’agit d’un socle de revenus ou plus exactement de « niveaux de vie » (pour tenir compte des compositions diverses des ménages)4Selon l’Insee, « Le niveau de vie est égal au revenu disponible du ménage divisé par le nombre d’unités de consommation (uc). Le niveau de vie est donc le même pour tous les individus d’un même ménage ». Les unités de consommation sont calculées en attribuant 1 uc au premier adulte du ménage, 0,5 uc aux autres personnes de 14 ans ou plus et 0,3 uc aux enfants de moins de 14 ans. autorisant une vie personnelle et sociale de qualité décente.

Cette méthode aboutit à des « budgets de référence » désignant des seuils d’inclusion sociale satisfaisante. Par exemple, dans les évaluations françaises datant de 2014, le revenu mensuel disponible (après impôts directs) nécessaire pour atteindre ce seuil est de 1500 euros pour une personne seule active, de 2060 euros pour un couple d’actifs sans enfant, de 3400 euros pour un couple d’actifs avec deux enfants, etc. Ces chiffres moyens varient selon que les personnes vivent dans des logements en parc privé ou public et ils correspondent aux besoins exprimés dans des villes moyennes.

L’évaluation se termine en calculant le niveau de vie maximal (ou plafond) compatible avec l’universalité du droit au niveau de vie d’inclusion sociale. L’idée est simple : pour pouvoir financer un revenu de dignité d’un niveau décent il faut des montants monétaires importants et c’est du côté des plus riches qu’on les trouve. La mise en œuvre est plus technique, mais l’un des co-auteurs du livre, Pierre Concialdi, la résume ainsi : « on imagine un transfert qui commencerait par l’individu le plus riche en abaissant son niveau de vie jusqu’à celui de la personne immédiatement moins riche. Et ainsi de suite en abaissant graduellement le niveau de vie des personnes les plus riches jusqu’à dégager le montant des ressources nécessaire » pour garantir à toutes les personnes un minimum décent (le seuil d’inclusion sociale). Les auteurs déterminent ainsi un plafond de richesse proche de 4 fois le seuil de référence, soit près de 6 000 euros mensuels après impôts directs pour une personne seule, 8 200 euros pour un couple d’actifs, 13 600 pour un couple d’actifs avec deux enfants, etc. Environ 2 % des salariés seraient actuellement au-dessus de ce plafond de richesse des revenus.

Deux précisions sont essentielles. D’une part, cette simulation statistique n’implique nullement que l’on verserait un « revenu universel inconditionnel », ni que la fiscalité sur le revenu serait chargée à elle seule de dégager les ressources de ce transfert. L’objectif est bien qu’il y ait un transfert des plus riches vers les plus pauvres par rapport à la répartition actuelle (« faire payer les riches » en fixant un revenu maximal), mais les outils politiques et les modalités peuvent emprunter aux politiques salariales, de l’emploi et du chômage autant qu’à la fiscalité, des questions que les auteurs laissent ouvertes. D’autre part, ce livre insiste sur le fait que les besoins humains associés à une vie digne sont loin de passer tous par la dépense des revenus ou du patrimoine : en particulier, les services publics non marchands et la protection sociale jouent un rôle considérable dans leur satisfaction, et ils doivent être financés, comme aujourd’hui mais de façon moins restrictive, par les recettes publiques, impôts et cotisations sociales.

LIMITES ÉCOLOGIQUES

Bien que ce livre ne fournisse aucune piste sur la « compatibilité écologique» de ses évaluations des seuils de revenus décents et des plafonds de richesse, l’un des coauteurs envisage clairement un tel prolongement : « le résultat premier des groupes de discussion est une liste très concrète de ressources, un panier de biens et services minimalement nécessaires à la satisfaction des besoins humains, dans une société donnée. Sur cette base très concrète, on peut engager des analyses qui mesureraient par exemple, comme cela a déjà été fait au Royaume-Uni, l’empreinte écologique de ces consommations minimales. Et à partir de ces analyses amorcer une réflexion collective sur la façon la plus efficace, à tous points de vue, de satisfaire ces besoins humains. C’est-à-dire réfléchir ensemble à un plafond qui soit à la fois socialement et écologiquement soutenable. »

La difficulté est la suivante : il faut à la fois se référer aux besoins qui s’expriment dans les délibérations citoyennes et s’en distancier en ce qu’ils reflètent certes des exigences légitimes de vie digne ici et maintenant, mais dans les conditions économiques, sociales et techniques du moment, des conditions qu’il faut impérativement modifier en profondeur pour ne pas aller vers un désastre annihilant les espoirs de satisfaction des besoins à l’avenir…

Pour être concret, si tout le monde, en France, vivait aujourd’hui avec le revenu disponible plancher (ou de référence) de 1 500 euros mensuels par équivalent adulte, il est certain que les émissions de carbone par habitant dépasseraient de loin le niveau (entre 600 et 700 kilos d’équivalent carbone par an) permettant de ne pas accroître le stock actuel de carbone atmosphérique, lequel est déjà excessif et doit impérativement décroître à terme. Aujourd’hui, en moyenne, les Français ont une empreinte carbone proche de trois tonnes par habitant, pour un niveau de vie moyen d’environ 2000 euros par mois. Allant dans le même sens, une recherche britannique datant de quelques années5Druckman, A. and T. Jackson (2010). “The bare necessities: how much household carbon do we really need?” Ecological Economics 69(9): 1794–1804. Tim Jackson est également l’auteur du livre Prospérité sans croissance (2009 pour la première édition en langue anglaise, 2017 chez De Boeck pour la deuxième édition révisée en français). avait estimé que si, en Grande-Bretagne, tout le monde vivait de façon totalement égalitaire avec un revenu de référence du même type que celui établi en France, alors les émissions de carbone de l’ensemble de la population diminueraient de 37 %. C’est important, mais insuffisant au regard des objectifs climatiques à viser : une réduction de 45 % des émissions mondiales rien qu’entre 2020 et 2030 pour espérer tenir la cible des + 1,5° de réchauffement global6Selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) dans son rapport publié le 26 novembre 2019. et la neutralité carbone (zéro émissions nettes) vers 2050.

Pour le dire autrement, on peut estimer que, si le scénario de redistribution radicale des revenus de la Fondation Copernic était mis en œuvre, toutes choses égales par ailleurs en matière de 1) masse des revenus globalement distribués, 2) modes de vie en fonction des revenus, et 3) modes de production, alors l’empreinte carbone de l’ensemble des Français ne diminuerait pas sensiblement.[7] Les inégalités de conditions de vie seraient fortement réduites, mais pas l’impact écologique de la consommation globale, la nette diminution des émissions des plus riches étant plus ou moins compensée par la progression de celles des plus pauvres. Si la masse des revenus est identique, tout comme les modes de production, alors le PIB ne change pas dans l’opération de redistribution, et l’on sait que le PIB est fortement corrélé aux émissions.

ET POURTANT, LA RÉDUCTION DES INÉGALITÉS EST ESSENTIELLE « POUR LA PLANÈTE »

Faut-il en conclure que le combat contre les inégalités relèverait d’une exigence morale légitime mais au fond a-écologique ? Il existe de nombreuses raisons de répondre par la négative (voir cette analyse d’Éloi Laurent), et parmi elles figure le « mauvais exemple » (effet d’entraînement) des consommations ostentatoires des riches érigées en modèle prétendument désirable par tous, via la publicité et bien d’autres outils de « persuasion clandestine »7Selon le titre du livre publié par Vance Packard en… 1957.. Mais la raison principale qui justifie un combat écologique contre les inégalités est la suivante : les arguments qui précèdent montrent que, pour réduire par exemple l’empreinte carbone des Français à un rythme compatible avec l’atteinte de la neutralité carbone en 2050 ou avant, ce sont les modes de vie et les modes de production et d’échange qu’il faut modifier en priorité, qu’il s’agisse de l’énergie, des transports, de l’alimentation, du numérique, etc. Et ce qui vaut pour le climat vaut tout autant pour la biodiversité, les ressources en eau et d’autres biens communs menacés ou en cours d’effondrement. Globalement, la « dé-consommation » (associée à une transformation qualitative de la consommation) doit devenir un objectif collectif, lié à la sobriété matérielle et énergétique dans la consommation et dans la production, à la remise en cause du « libre-échange » et du pouvoir de nuisance des multinationales. Ne plus produire et consommer que le « suffisant » et le « soutenable » pour vivre bien, aux antipodes du «  capitalisme [qui] a besoin que nous ayons envie de ce dont nous n’avons pas besoin » (Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels, Zones, 2019).

Or, si l’on veut atteindre de tels objectifs de façon démocratique, les inégalités actuelles constituent un obstacle infranchissable. Lorsqu’on sait qu’en France, les très riches émettent 30 à 40 fois plus de carbone que les pauvres, mais que les pauvres paient plus de 4 fois plus de taxe carbone en % de leurs revenus, on s’étonne moins de mouvements de révolte contre cette taxe. Et cela vaut et vaudra pour toute mesure a priori favorable à l’environnement mais pesant de façon disproportionnée sur les épaules des plus modestes. Il ne suffit pas dans ces conditions de « compenser » les inégalités, il faut les réduire fortement et pour cela s’inspirer des pistes du livre de la Fondation Copernic en les revisitant pour les intégrer à des scénarios de montée en « soutenabilité ». Nous verrons en conclusion quelles idées peuvent inspirer de tels projets collectifs.

THOMAS PIKETTY : RÉFORMISME RADICAL ET CROISSANCE

Que retenir du livre foisonnant de Thomas Piketty pour la question qui nous occupe ? A priori l’ensemble de sa démonstration mérite intérêt et éventuellement critiques, mais, sous l’angle des rapports entre l’écologie et les inégalités, on peut se limiter d’une part aux (rares) développements où il est explicitement question d’écologie et de justice écologique, et d’autre part à ses propositions ambitieuses de réduction des inégalités de revenu, de patrimoine, mais aussi de pouvoir dans l’entreprise.

Nous centrerons notre appréciation sur ce qui a été vu à juste titre par beaucoup de commentateurs comme sa mesure la plus spectaculaire, qui est aussi la plus révélatrice de ses priorités et de sa vision d’un futur désirable : la création d’un impôt annuel progressif sur la propriété, dont les taux iraient de 0,1 % pour les petits patrimoines (jusqu’à 100 000 euros) à 90 % pour les patrimoines supérieurs à 2 milliards d’euros. Il s’agit ici de tous les patrimoines, de rapport ou non. Et il s’agit bien d’un impôt annuel, pas d’un versement en une seule fois. Concrètement, Bernard Arnaud verrait son patrimoine actuel d’environ 100 milliards de dollars revenir à 10 milliards en un an, et à peine plus d’un milliard en deux ans, à supposer qu’il ne trouve pas le moyen d’échapper à cet impôt.

Il est clair que ce scénario bouleverserait la distribution des patrimoines privés, d’autant que les montants considérables dégagés par ce nouvel ISF fortement progressif (environ 5 % du revenu national, soit quelque 120 milliards d’euros en 2018, en y incluant l’impôt sur les successions, lui aussi progressif) seraient intégralement affectés au versement d’une « dotation en capital » universelle : à 25 ans, chaque jeune recevrait l’équivalent de 60 % du patrimoine moyen actuel, soit environ 120 000 euros. Il s’agit, selon Piketty, d’une politique de « circulation de la propriété » selon un principe de « propriété temporaire » et d’héritage pour tous, alors que les 50 % les plus pauvres ne reçoivent aujourd’hui quasiment rien à ce titre. Un rajeunissement du patrimoine « dont tout porte à penser qu’il serait une excellente chose pour le dynamisme social et économique ».

C’est d’une certaine façon révolutionnaire sur le plan de l’égalité. Mais cela pose trois sérieux problèmes dans une perspective écologique. Le premier problème est celui de la persistance d’une représentation de la société comme société de croissance. Thomas Piketty ne fait pas partie des dogmatiques de la croissance8Voir son article du 24 septembre 2013 dans Libération « La croissance peut-elle nous sauver ? » qui commence ainsi : « Est-il bien raisonnable de miser sur le retour de la croissance pour régler tous nos problèmes ? Certes, il est toujours préférable d’avoir 1% de croissance de la production et du revenu national plutôt que 0%. Mais il est temps de réaliser que cela ne résoudra pas l’essentiel des défis auxquels les pays riches doivent faire face en ce début de 21e siècle. », mais il y fait clairement référence dans ce livre. Là où Wilkinson et Pickett démontrent que « l’égalité est meilleure pour tous9Kate Pickett, Richard Wilkinson, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Les petits matins, 2013. » sous l’angle du bien vivre et de la santé sociale, Piketty avance que l’égalité est bonne… pour la croissance, qu’il nomme aussi « dynamisme économique ». En témoignent ses développements des pages 633 à 637, avec entre autres cette phrase : « les expériences historiques dont nous disposons suggèrent qu’il est tout à fait possible de concilier forte progressivité des impôts, faible inégalité et forte croissance ». En témoigne aussi l’argument selon lequel les niveaux élevés d’imposition proposés dans le livre « sont conformes à ce qui a été appliqué au 20ème siècle dans de nombreux pays pendant des décennies… et en l’occurrence durant des périodes dont il apparaît aujourd’hui qu’elles ont été parmi les plus dynamiques jamais observées en termes de croissance économique. Dans ces conditions, il paraît raisonnable de les appliquer à nouveau » (pp. 1133-1134).

Pourtant, non, il n’est absolument pas « raisonnable » de faire de cette forte croissance passée un argument de vente de l’égalité. La période en question, nommée en France les Trente Glorieuses, a produit des dégâts (ou « externalités ») sociaux, sanitaires et écologiques identifiés dès les années 1970. L’empreinte écologique de l’humanité a alors commencé à dépasser la capacité de la nature à fournir les multiples ressources renouvelables englouties dans la production matérielle, et les émissions de carbone dans l’atmosphère ont dépassé le seuil de déclenchement du réchauffement climatique. Quant à l’éventualité d’une croissance verte, qui verrait un découplage radical entre la progression des volumes produits et la régression suffisamment forte des pollutions, émissions et prélèvements sur la nature, c’est un mythe scientiste que réfutent de nombreux travaux, dont un rapport récent du European Environment Bureau10Decoupling Debunked, Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability, juillet 2019, 80 pages. dont voici la conclusion : « il n’existe nulle part de preuve empirique d’un découplage (entre la croissance économique et les pressions sur l’environnement) à une échelle suffisante pour faire face à la crise environnementale, et, ce qui est sans doute plus important, un tel découplage a peu de chances de se produire dans le futur ».

SECOND PROBLÈME : LA CONCEPTION DE LA RICHESSE

Sur le fond des concepts, c’est la représentation même de la richesse, ou des patrimoines individuels et collectifs qui est en cause dans cette analyse de Piketty. Si le climat et la biodiversité, entre autres, sont des patrimoines communs autant qu’individuels, des patrimoines11 La notion de patrimoine est anthropocentrée, y compris dans le cas des « patrimoines de l’humanité ». Il faudrait peut-être privilégier la notion de richesses à préserver, en y incluant les conditions favorables à la vie sous toutes ses formes et tous ses systèmes. à transmettre en bon état12 C’est l’un des arguments forts de Dominique Méda dans son livre La mystique de la croissance (Flammarion, 2013) : « quel est ce patrimoine que nous devons transmettre dans une relative intégrité à nos successeurs » (p. 120) si l’on ne veut pas « priver les futures générations, non seulement d’éléments et de fonctions [liées à la nature et à l’organisation sociale] qui se révèleront essentiels à leur vie, voire à leur survie, mais aussi de perceptions, d’émotions, de sensations physiques, esthétiques, corporelles, intellectuelles, que nous serions alors les derniers à connaître. » (p. 123), ou dans le moins mauvais état possible, alors la « circulation » de ces patrimoines ne relève pas de la circulation de la propriété des capitaux économiques. Elle n’est pas moins importante. Elle le sera de plus en plus demain.

Si l’on admet ce point de vue, en quoi cela peut-il changer les préconisations politiques ? D’abord en ceci : réduire drastiquement les patrimoines monétaires des riches est essentiel, y compris dans les proportions ambitieuses de Thomas Piketty, mais pas d’abord ni seulement pour gonfler le patrimoine privé des plus modestes. Car si les patrimoines ou biens communs à privilégier pour préserver une existence décente sur une planète vivable se situent hors des richesses monétaires, alors ce dont les jeunes de 25 ans, comme tous les autres, ont le plus urgent besoin n’est pas de disposer de 120 000 euros à dépenser comme ils l’entendent dans le système consumériste de la société de croissance. L’objectif n’est pas que cet argent serve à lancer une start-up ou acheter une voiture, mais qu’il accompagne l’essor d’un projet collectif de transformation, à décliner du local au global, visant à prendre soin de ces biens communs dont dépend leur avenir. Un projet qui leur fournirait à tous des emplois et des revenus décents (voir l’étude de la plateforme emplois-climat), un projet mobilisant des énergies et des financements autrement plus importants pour leur vie future que les 120 000 euros. Lesquels 120 000 euros seraient d’autant moins nécessaires que les études et la santé seraient gratuites, qu’on lancerait une politique de logements accessibles, de transports urbains gratuits, de crèches à faibles tarifs, etc. C’est à ces dépenses, et bien entendu aux investissements massifs de la soutenabilité écologique, qu’il faudrait affecter prioritairement le montant de la fiscalité sur les patrimoines et les successions afin de réaliser une « circulation de la richesse » dans une vision large et nécessaire de la richesse, non réduite au « capital » selon Piketty.

TROISIÈME PROBLÈME : LES BIENS COMMUNS ÉVACUÉS

Thomas Piketty remet fort justement en cause le dogme de la propriété privée illimitée, le « propriétarisme », mais il ignore les biens communs, lesquels échappent au dualisme de la propriété privée et de la propriété publique13 Voir Fabienne Orsi, « Reconquérir la propriété, un enjeu déterminant pour l’avenir des communs », 2015. et empruntent à des notions de propriété commune, communale ou partagée. On ne fait pas « circuler » les biens communs comme du capital économique entre personnes, on en partage l’usage, les soins et la responsabilité sur un mode coopératif foncièrement égalitaire. Qu’il s’agisse, selon les catégories d’Elinor Ostrom (rapidement citée dans le livre page 596), du partage des droits d’usage ou des droits de gestion et de régulation[13]14 Pour d’autres précisions voir ce petit livre du Mouvement Utopia Propriété et communs, préfacé par Benjamin Coriat, éditions Utopia, 2017, 4 euros.. Il existe dans tous les cas des formes de propriété, mais il s’agit essentiellement de propriété « communale ». Ces communs connaissent depuis des années un fort regain d’intérêt aussi bien dans le domaine de la connaissance et du numérique que dans celui de la gestion coopérative de biens naturels.

Ajoutons, sans pouvoir développer, que cette vision des communs reste elle aussi anthropocentrée (comme celle de patrimoine) et qu’il serait bon d’y associer une autre logique : celle de communs où les humains ne sont pas les seuls à « faire usage » du milieu, ni à le construire. Une logique qui transparaît par exemple dans l’expérience de la ZAD de Notre-Dame des Landes racontée et mise en perspective par les acteurs eux-mêmes dans Prise de terre(s) : « Nos manières d’habiter et de prendre soin du bocage contiennent en puissance un autre rapport à la nature. Un rapport qui pense le bocage comme un alentour qui nous enveloppe et nous englobe, plutôt que comme une extériorité que l’homme supérieur devrait gérer – que ce soit avec le dessein funeste de « l’exploiter » ou celui, naïf et présomptueux, de la « préserver »… La Terre n’est ni une réserve naturelle, ni une ressource agricole, c’est un écheveau de relations entre minéraux, végétaux, animaux et humains : un « Tout-monde » pour reprendre les mots d’édouard Glissant. »

La « propriété sociale et temporaire », au sens de Piketty, est sans nul doute une remise en cause bienvenue de la « propriété privée permanente » de capitaux s’accumulant et se concentrant sans limite. Mais, si importante soit-elle, elle reste inscrite dans un imaginaire capitaliste. Un capitalisme qui viserait une plus grande égalité des chances au sein du système, via 1) la dotation initiale en capital et l’impôt progressif sur le capital, 2) la cogestion des entreprises « à l’allemande » (avec une variante allant un peu au-delà), et 3) des investissements dans un système éducatif moins inégalitaire. Piketty qualifie son projet de « socialisme participatif ». Il relève plutôt d’un capitalisme à capitaux moins inégalement répartis, modéré par un État social généreux mais dont l’adversaire sera toujours la finance, absente des propositions de ce livre alors que la monnaie, ou les monnaies, font partie des biens communs à instituer en priorité15Voir Jean-Michel Servet, La finance et la monnaie comme un « commun », Institut Veblen, 4 mai 2015..

LA TAXE CARBONE PROGRESSIVE : OUI, MAIS…

La principale proposition spécifiquement écologiste du livre est celle d’une taxe carbone elle aussi très progressive : par exemple pas de taxe pour les personnes qui émettent moins que la moyenne mondiale (environ 5 tonnes en équivalent CO2), 100 dollars la tonne pour les émissions supérieures à cette moyenne, puis 500 dollars au-delà de 2,3 fois la moyenne (les 10 % de personnes les plus émettrices dans le monde), 1000 dollars au-delà de 9,1 fois la moyenne (les 1 % les plus pollueurs en carbone). C’est évidemment digne d’intérêt et cela constitue une tentative importante pour assurer l’acceptabilité sociale – les gilets jaunes sont passés par là – de cet outil fiscal non dépourvu d’efficacité écologique. Mais deux limites apparaissent.

D’une part, alors que Piketty écrit à juste titre que « bien souvent, la façon la plus efficace pour réduire les émissions passe par des normes, des interdictions et des règles strictes, concernant les véhicules de transport, le chauffage, l’isolation des logements, etc. » (p. 1157), il n’en déduit strictement rien sur le plan de ses propositions. Il ne reste que la taxe. Il ne s’inspire pas non plus, en dehors de brèves allusions, de ceux et celles qui plaident pour des investissements massifs, publics et privés, dans la transition énergétique, agricole, etc. On se demande aussi pourquoi cette taxe carbone ne devrait concerner que les individus « en bout de chaîne » et pas les entreprises, ou les échanges internationaux de marchandises.

D’autre part, réduire les inégalités socio-environnementales au seul enjeu climatique est un point faible. Il est vrai que les politiques du climat se prêtent plus que d’autres (sur la biodiversité notamment) à des taxations relativement efficaces dont les économistes sont spécialistes, Thomas Piketty en tête. Ce dernier a beau être très encyclopédique dans ce livre impressionnant aux sources multidisciplinaires, il a encore, comme presque tous les économistes « progressistes », du chemin à parcourir pour intégrer pleinement, et pas à la marge, les enjeux écologiques à ses analyses.

CONCLUSION

Quoi qu’il en soit des limites écologiques évidentes de ces deux livres, leurs plaidoyers pour l’égalité et certaines de leurs propositions sont majeures et à verser au débat. Il est réjouissant que des livres de ce type puissent réchauffer une passion pour l’égalité qui n’a jamais vraiment quitté les valeurs des Français.e.s, comme en témoignent depuis des années les enquêtes d’opinion sur le sujet : selon l’Observatoire des inégalités (article du 25 juin 2019), « Les trois quarts des Français estiment que la société est « plutôt injuste ». Cette part a augmenté de dix points depuis le début des années 2000 ».

Il reste à faire dialoguer de façon encore plus poussée les avocats de l’égalité sociale et les défenseurs des écosystèmes. Ainsi, pour aller plus loin que les « budgets de référence » du livre de la Fondation Copernic, on aurait besoin de scénarios à dix ans, vingt ans, et plus, mis en débat citoyen, où l’on envisagerait les contours d’une vie décente pour tous dans une trajectoire de forte décroissance des pollutions, émissions et extractions de biens naturels. Or, on dispose en France de pistes de bonne qualité pour initier ces délibérations, à commencer par les travaux de l’association NégaWatt et de sa cousine l’association Solagro avec son scénario Afterre2050 pour l’agriculture et l’alimentation.

Cela suffira-t-il à écarter l’hypothèse d’effondrements multiples où même les scénarios ambitieux couplant la quête d’égalité et celle de soutenabilité seraient « submergés » par les événements ? Une course contre la mécanique de destruction des mondes est engagée.

Notes   [ + ]

1. Note de la rédaction qui n’engage pas l’auteur Jean Gadrey : Que Thomas Piketty soit au centre d’une affaire où des rapports de domination sont en jeu n’a pas échappé à notre attention. Ces rapports de domination doivent être abolis: un tel énoncé ne consiste ni à nous constituer en juges d’une situation singulière (telle n’est pas notre fonction), ni à l’ignorer.
2. Éditions Les liens qui Libèrent et Fondation Copernic, par Pierre Concialdi, Didier Gelot, Christiane Marty et Philippe Richard.
3. Soit trois pages (1156 et suivantes) consacrées à l’enjeu de la réduction des émissions de carbone, liées à une dizaine de pages (chapitre 13, pages 771 et suivantes) sur la « justice climatique » et les inégalités des émissions de carbone entre pays et entre individus.
4. Selon l’Insee, « Le niveau de vie est égal au revenu disponible du ménage divisé par le nombre d’unités de consommation (uc). Le niveau de vie est donc le même pour tous les individus d’un même ménage ». Les unités de consommation sont calculées en attribuant 1 uc au premier adulte du ménage, 0,5 uc aux autres personnes de 14 ans ou plus et 0,3 uc aux enfants de moins de 14 ans.
5. Druckman, A. and T. Jackson (2010). “The bare necessities: how much household carbon do we really need?” Ecological Economics 69(9): 1794–1804. Tim Jackson est également l’auteur du livre Prospérité sans croissance (2009 pour la première édition en langue anglaise, 2017 chez De Boeck pour la deuxième édition révisée en français).
6. Selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) dans son rapport publié le 26 novembre 2019.
7. Selon le titre du livre publié par Vance Packard en… 1957.
8. Voir son article du 24 septembre 2013 dans Libération « La croissance peut-elle nous sauver ? » qui commence ainsi : « Est-il bien raisonnable de miser sur le retour de la croissance pour régler tous nos problèmes ? Certes, il est toujours préférable d’avoir 1% de croissance de la production et du revenu national plutôt que 0%. Mais il est temps de réaliser que cela ne résoudra pas l’essentiel des défis auxquels les pays riches doivent faire face en ce début de 21e siècle. »
9. Kate Pickett, Richard Wilkinson, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Les petits matins, 2013.
10. Decoupling Debunked, Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability, juillet 2019, 80 pages.
11. La notion de patrimoine est anthropocentrée, y compris dans le cas des « patrimoines de l’humanité ». Il faudrait peut-être privilégier la notion de richesses à préserver, en y incluant les conditions favorables à la vie sous toutes ses formes et tous ses systèmes.
12. C’est l’un des arguments forts de Dominique Méda dans son livre La mystique de la croissance (Flammarion, 2013) : « quel est ce patrimoine que nous devons transmettre dans une relative intégrité à nos successeurs » (p. 120) si l’on ne veut pas « priver les futures générations, non seulement d’éléments et de fonctions [liées à la nature et à l’organisation sociale] qui se révèleront essentiels à leur vie, voire à leur survie, mais aussi de perceptions, d’émotions, de sensations physiques, esthétiques, corporelles, intellectuelles, que nous serions alors les derniers à connaître. » (p. 123
13. Voir Fabienne Orsi, « Reconquérir la propriété, un enjeu déterminant pour l’avenir des communs », 2015.
14. Pour d’autres précisions voir ce petit livre du Mouvement Utopia Propriété et communs, préfacé par Benjamin Coriat, éditions Utopia, 2017, 4 euros.
15. Voir Jean-Michel Servet, La finance et la monnaie comme un « commun », Institut Veblen, 4 mai 2015.

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Publié le 20.12.2019 à 13:34

Lignes de fuite dans l’anthropologie amazoniste

Frédéric Keck

Temps de lecture : 10 minutes

A propos d’Eduardo Viveiros de Castro, Pierre Clastres face à l’État, Politique des multiplicités, postface et traduction de Julien Pallotta, Editions Dehors, 2019.

Imaginons avec Eduardo Viveiros de Castro un monde dans lequel Claude Lévi-Strauss aurait fondé une école d’anthropologie amazoniste à Paris en 1960 pour prolonger le travail qu’il a mené au Brésil à la fin des années 1930. Les observations minutieuses de Lévi-Strauss sur le dualisme dans l’organisation sociale des Amérindiens, subvertissant la sociologie durkheimienne, auraient été prolongées dans l’étude des formes esthétiques, narratives, architecturales. Ses intuitions fulgurantes sur la forme très singulière que prend l’intentionnalité et la dialectique dans la « pensée sauvage », qui défiait la philosophie marxiste, auraient été mises à l’épreuve par un collectif d’ethnographes de terrain. Le structuralisme lui-même, issu de la rencontre avec la linguistique structurale de Saussure et Jakobson, en aurait été profondément modifié. La « pensée 68 », au lieu de réhabiliter le désir ou le sujet contre la structure, aurait été intensifiée par le devenir-jaguar des chamanes amazoniens. La « French Theory », qui se présentait comme un dépassement ou une relève du structuralisme, se serait nourrie des résultats de l’étude de structures politiques radicalement différentes, ce qui l’aurait mieux armée contre la vague réactionnaire qu’elle a suscitée1Cf. F. Cusset, French Theory, Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, La Découverte, Paris, 2003, et La Décennie : le grand cauchemar des années 1980, La Découverte, Paris, 2006 ; P. Maniglier, Le Moment Philosophique des années 60 en France, Paris, PUF, 2011 et La Philosophie qui se fait. Entretiens avec Philippe Petit, Paris, Le Cerf, 2019.   

Ce monde n’a pas eu lieu. Deux événements tragiques l’ont empêché d’advenir à l’existence. L’un est le suicide en 1965 de Lucien Sebag, disciple le plus proche de Claude Lévi-Strauss,  célèbre de son vivant pour un livre intitulé Marxisme et structuralisme publié en 1964 alors qu’il avait seulement trente ans, et qui renouvelait les liens entre psychanalyse et anthropologie par son approche des rêves2Cf. S. d’Onofrio (dir.), « Autour de Lucien Sebag », Gradhiva, 2005, 2ns, p. 65-125.. L’autre est le décès accidentel de Pierre Clastres en 1977, dont le livre La société contre l’Etat, qu’il venait de publier en 1974 à l’âge de quarante ans, avait marqué l’anthropologie politique. « Nés la même année (1934), tous deux philosophes de formation, ayant rompu avec le Parti communiste après 1956, convertis à l’anthropologie par la puissante influence intellectuelle de Lévi-Strauss3E. Viveiros de Castro, Politique des multiplicités, p. 19. », Sebag et Clastres avaient effectué ensemble une mission chez les Guayaki du Paraguay4Cf. P. Clastres et L. Sebag, « Cannibalisme et mort chez les Guayaki (Aché) », Revista do Museu Paulista, XIV, 1963. Les photographies de cette mission, conservées au Laboratoire d’anthropologie sociale, sont reproduites à l’entrée du livre par les éditions Dehors.. Ces deux décès, qui suivent la disparition de Paul Rivet en 1958 et le suicide d’Alfred Métraux en 1965, les deux grandes figures de l’américanisme français, portent un coup fatal à celui-ci, dont Lévi-Strauss semble alors le dernier représentant5Lévi-Strauss déplore ainsi après la mort de Sebag une « perte irréparable » (préface à L. Sebag, L’invention du monde chez les Indiens pueblos, Paris, Maspero, 1971). Ses relations avec Clastres étaient notoirement plus dégradées, puisqu’il le conduisit à quitter le Laboratoire d’anthropologie sociale peu avant son accident fatal.. Les anthropologues qui le rejoignent au Laboratoire d’anthropologie sociale dans les années 1960 travaillent davantage sur les systèmes de parenté et les formes de domination en Afrique ou en Océanie, tandis que Lévi-Strauss se réfugie dans  la jungle des Mythologiques et dans les dorures de l’Académie Française. Il faudra une nouvelle génération d’américanistes, celle de Philippe Descola, Emmanuel Desveaux, Marie-France Renard-Casevitz ou Anne-Christine Taylor pour relancer l’anthropologie américaniste dans les années 19806Cf. A. C. Taylor, « Don Quichotte en Amérique. Claude Lévi-Strauss et l’anthropologie américaniste », in M. Izard (dir.), Claude Lévi-Strauss, L’Herne, 2004, p. 92-98, et E. Loyer, Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, 2015, p. 514-515..

Viveiro de Castro propose alors une expérience de pensée leibnizienne : et si ce Pierre Clastres et ce « Lucien Sebag d’un autre monde possible7E. Viveiros de Castro, Politique des multiplicités, p. 22. » avaient continué à vivre non pas en France mais au Brésil ? C’est le sens de la préface qu’il rédige pour la deuxième édition de la traduction anglaise des Recherches d’anthropologie politique, traduite du portugais par Julien Pallotta pour les éditions Dehors. On se méprendrait sur une telle opération intellectuelle si on y voyait la simple captation d’un héritage, à la manière dont le Brésil s’est approprié le positivisme d’Auguste Comte un siècle plus tôt par la médiation de ses disciples les plus hétérodoxes8La République du Brésil  a en effet été fondée par des généraux – dont un ancêtre de Viveiros de Castro – inspirés par le positivisme de Jules Laffitte, alors que la Troisième République en France a été fondée par des parlementaires – notamment Jules Ferry – qui suivaient le positivisme d’Emile Littré. La différence entre ces deux disciples de Comte et les groupes qu’ils animaient autour de la Revue occidentale et la Revue positive portait sur la crise de folie de Comte, au cours de laquelle celui-ci prétendit revenir au fétichisme primitif. Littré soutenait la politique coloniale de Ferry, alors que Laffitte la critiquait, suivant en cela les positions du « second Comte » que Littré récusait. L’opposition que dresse Viveiros de Castro entre Pierre Clastres et Françoise Héritier comme interprètes du structuralisme de Lévi-Strauss semble reprendre un tel schéma un siècle plus tard. Si cette analogie est pertinente, on pourrait dire que Philippe Descola occupe dans la réception de Lévi-Strauss une position structurale homologue à celle de Lucien Lévy-Bruhl, qui admettait comme Laffitte la folie de Comte tout en l’intégrant dans la philosophie kantienne..  Il s’agit plutôt, en suivant la méthode de Gilles Deleuze, de faire de Pierre Clastres un portrait dans lequel celui-ci ne se reconnaîtrait pas, mais qui permet de reprendre son geste aujourd’hui. C’est là une opération proprement anthropologique, si l’on définit avec Patrice Maniglier l’anthropologie comme une méthode comparée permettant de « nous renvoyer une image de nous-mêmes dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas9P. Maniglier, « La parenté des autres », Critique, n°701, 2005, p. 773-774, cité in Politique des multiplicités, p. 27.. »

Une telle opération implique de se confronter à la façon dont Pierre Clastres a continué à vivre virtuellement en France non pas à travers l’anthropologie, qui s’en est détournée, mais à travers la philosophie. Viveiros distingue deux lectures de Clastres dans la philosophie française des années 1970. La première, inspirée de la phénoménologie, est faite par Miguel Abensour, Marcel Gauchet, Claude Lefort et Marc Richir. Elle consiste à voir dans la « société primitive » qui se constitue « contre l’Etat » un équivalent du « monde de la vie » décrit par Husserl, c’est-à-dire une socialité générative antérieure aux catégories de la représentation. Le point essentiel pour ces lecteurs est la critique que fait Clastres de la théorie du pouvoir proposée par Lévi-Strauss dans les années 1950, selon laquelle le chef amérindien doit en permanence faire des échanges réciproques avec son groupe. « Sans retirer à l’échange sa valeur sociologique fondatrice, Clastres introduisait la nécessité politique instituante d’un non-échange10Ibid., p. 77. » écrit Viveiros. Les membres de Socialisme ou barbarie ont cependant manqué le sens de cette négativité en la diluant dans un humanisme métaphysique qui valorisait l’expérience collective de la liberté contre les formes contraignantes de la structure. C’est donc dans L’Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari que Viveiros de Castro trouve un prolongement de cette négativité. Deleuze et Guattari voient en effet dans l’opposition que fait Clastres entre la société et l’Etat, ou entre les multiplicités et l’Un, une lutte constitutive de l’histoire humaine entre les machines de guerre et la loi symbolique. Ils proposent ainsi « une anthropologie radicalement matérialiste, c’est-à-dire non humaniste et non représentationnaliste, très différente du spiritualisme politique qui transpire des interprétations phénoménologiques de l’œuvre clastrienne11Ibid., p. 73.. »

La lecture philosophique de Clastres reste cependant insuffisante aux yeux de Viveiros, « parce qu’il s’agit de notre vie12Ibid., p. 81. ». C’est pourquoi il met en valeur les travaux de ses collègues brésiliens qui ont mis les hypothèses de Clastres à l’épreuve des recherches archéologiques et ethnographiques en Amazonie. « Car il existe bien un mode d’être très caractéristique de ce qu’il a appelé ‘société primitive’, et qu’aucun ethnographe ayant vécu dans une culture amazonienne, même dans l’une de celles qui témoignent d’importants éléments de hiérarchie et de centralisation, ne peut avoir manqué d’expérimenter dans toute son évidence, aussi distincte que difficile à cerner. Ce mode d’être est essentiellement une politique de la multiplicité. (…) Société-contre-l’Etat en somme est un concept qui désigne un régime d’intensité ou un fonctionnement virtuel omniprésent, dont il revient à l’anthropologue de déterminer empiriquement ses conditions variables d’extensivisation et d’actualisation13Ibid., p. 90.. » C’est là un véritable programme pour l’anthropologie amazoniste, qu’elle s’est efforcée d’accomplir depuis une quarantaine d’années : faire un inventaire de la diversité des façons de s’allier dans les sociétés amazoniennes en tant qu’elles résistent au cadre de l’Etat.

De cette mise à l’épreuve anthropologique des textes de Clastres ressortent deux observations qui les subvertissent radicalement. La première est que la « société primitive » n’est plus cette masse silencieuse que l’ethnographe doit faire parler de crainte qu’elle ne disparaisse sous l’extension de l’Etat moderne : c’est un ensemble de singularités qui prennent la parole pour lutter contre le capitalisme mondialisé avec des ethnographes. Tel est aux yeux de Viveiros de Castro le sens du livre de Bruce Albert et Davi Kopenawa qui articule une parole yanomami sur la catastrophe écologique14Cf. D. Kopenawa et B. Albert, La chute du ciel. Paroles d’un chamane yanomami, Plon, « Terre humaine », 2010.. La seconde observation est que les « non-humains » jouent un rôle beaucoup plus actif dans la constitution de la « société primitive » que dans la conception de Clastres, encore tributaire du sociocentrisme de Durkheim selon lequel la société projette ses représentations sur une nature inerte. Les travaux de Viveiros de Castro et de ses collègues au Brésil ont montré en effet des formes de parenté caractérisées par « l’affinité potentielle », c’est-à-dire l’intégration dans le groupe d’un allié qui reste marqué comme ennemi, et par le perspectivisme, c’est-à-dire la possibilité pour le chamane de prendre le point de vue de l’ennemi sur le reste du groupe. Ces formes de parenté et de pensée culminent dans ce que Viveiros de Castro appelle « la métaphysique de la prédation », c’est-à-dire la définition des non-humains comme des ennemis permettant de les chasser en assimilant leur point de vue. « Clastres séparait la politique de la nature, en pensant la ‘fonction politique’ comme un mouvement de séparation auto-instituante qui projetait et resymbolisait une extériorité naturelle. Il restait à politiser la nature ou le cosmos – penser la dimension cosmopolitique de la société-contre-l’Etat. C’est la voie qu’a suivie la seconde ligne de dérivation de la théorie clastrienne.15Politique des multiplicités, p. 104. »

Cette seconde ligne de dérivation qui va de Deleuze à Viveiros de Castro, Julien Pallotta la décrit comme une ligne de fuite. Il ne faudrait pas cependant l’entendre au sens d’une fuite dans la mort, comme celle qui a emporté Sebag et Clastres, ni même comme une fuite dans le prophétisme, comme celle que Pierre Clastres décrit avec son épouse Hélène dans les migrations des Tupi-Guarani vers la « Terre sans mal » en réponse à la formation de grandes chefferies16Cf. P. Clastres, « Prophètes dans la jungle », in J. Pouillon et P. Maranda, Echanges et communications, Paris, Mouton, 1970, rééd. in La société contre l’Etat, Paris, Minuit, 1974, p. 137-145, et H. Clastres, La Terre sans Mal. Le prophétisme tupi-guarani, Paris, Seuil, 1975.. Lorsque ses collègues décrivent sa trajectoire comme une « ligne de fuite », Viveiros répond : « Pour moi, fuir le Brésil a été une méthode pour retrouver le Brésil par un autre côté17Cité in Politique des multiplicités, p. 114. Cet « autre côté » doit être entendu en un sens lévi-straussien comme un retour sur soi après avoir fait le tour du monde, de façon à se percevoir comme autre. C’est ainsi que se justifie pour Lévi-Strauss et Viveiros le passage par le structuralisme pour mieux retrouver les Amérindiens. Viveiros cite souvent cette phrase que Lévi-Strauss a publiée dans une postface de L’Homme en 2000 : « Qu’on se réjouisse ou qu’on s’en inquiète, la philosophie occupe à nouveau le devant de la scène anthropologique. Non plus notre philosophie, dont ma génération avait demandé aux peuples exotiques de l’aider à se défaire ; mais, par un frappant retour des choses, la leur. ». Retrouver le Brésil, pour Viveiros, cela veut dire étudier les Amérindiens comme une « société contre l’Etat », au sens où le Brésil est l’Etat moderne par excellence mais aussi au sens où toute singularité qui s’oppose à l’Etat est amérindienne18Julien Pallotta cite cette phrase de Viveiros de Castro : « au Brésil tout le monde est indien, sauf qui ne l’est pas. » Ibid. p. 142.. C’est la définition qu’il donne finalement au terme « société primitive », réhabilité par Clastres, un sens qui n’est ni phénoménologique ni deleuzo-guattariste mais résolument cosmopolitique : « une des multiples incarnations conceptuelles de l’éternelle thèse de gauche qu’un autre monde est possible : qu’il y a de la vie hors du capitalisme comme il y a de la socialité hors de l’Etat. Il y en a toujours eu et – c’est pour cela que nous luttons –  il continuera toujours d’y en avoir19Ibid. p. 27.. »

On peut pour conclure contraster la politique des multiplicités proposée par Viveiros et la politique des multitudes proposée par Michael Hardt et Toni Negri20M. Hardt  et T. Negri  Empire, Paris, Exils, 2000, et Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, Paris, La découverte, 2004 , car ce sont deux versions de l’opposition entre l’Un et le multiple. Alors que Hardt et Negri font un diagnostic du capitalisme mondialisé pour opposer la multitude à l’Empire, Viveiros propose de donner un nouveau  sens à la notion de société primitive contre l’Etat brésilien. Les gros livres rouges de Hardt et Negri visent à permettre à la multitude – c’est-à-dire tout lecteur en tant qu’il est un travailleur intellectuel – de se réapproprier la puissance d’agir parasitée par l’Empire, alors que le petit livre noir de Viveiros vise à initier son lecteur à l’anthropologie amazoniste pour qu’il partage la lutte des indigènes contre l’Etat brésilien. La « ligne de fuite » tracée par Viveiros lorsqu’il quitte le Brésil pour y revenir armé du structuralisme est donc aussi un piège qu’en bon chasseur il tend au lecteur curieux des sociétés primitives. Son style inspiré de Deleuze, qui vise à intensifier les inventions conceptuelles d’un auteur en laissant de côté ses sources, ses hésitations, ses contradictions, voire ses erreurs ou ses errances, a l’efficacité de la formule chamanique. Il faut donc comprendre le « nous » du « nous luttons » comme impliquant à la fois les indigènes d’Amazonie qui luttent contre l’Etat brésilien, les anthropologues qui travaillent à leurs côtés pour décrire leurs luttes dans le vocabulaire de la modernité et le lecteur qui devient un peu lui aussi, sans avoir fait à proprement parler de « terrain », amazoniste. Ainsi le monde virtuel imaginé par Viveiros devient actuel.

Notes   [ + ]

1. Cf. F. Cusset, French Theory, Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, La Découverte, Paris, 2003, et La Décennie : le grand cauchemar des années 1980, La Découverte, Paris, 2006 ; P. Maniglier, Le Moment Philosophique des années 60 en France, Paris, PUF, 2011 et La Philosophie qui se fait. Entretiens avec Philippe Petit, Paris, Le Cerf, 2019
2. Cf. S. d’Onofrio (dir.), « Autour de Lucien Sebag », Gradhiva, 2005, 2ns, p. 65-125.
3. E. Viveiros de Castro, Politique des multiplicités, p. 19.
4. Cf. P. Clastres et L. Sebag, « Cannibalisme et mort chez les Guayaki (Aché) », Revista do Museu Paulista, XIV, 1963. Les photographies de cette mission, conservées au Laboratoire d’anthropologie sociale, sont reproduites à l’entrée du livre par les éditions Dehors.
5. Lévi-Strauss déplore ainsi après la mort de Sebag une « perte irréparable » (préface à L. Sebag, L’invention du monde chez les Indiens pueblos, Paris, Maspero, 1971). Ses relations avec Clastres étaient notoirement plus dégradées, puisqu’il le conduisit à quitter le Laboratoire d’anthropologie sociale peu avant son accident fatal.
6. Cf. A. C. Taylor, « Don Quichotte en Amérique. Claude Lévi-Strauss et l’anthropologie américaniste », in M. Izard (dir.), Claude Lévi-Strauss, L’Herne, 2004, p. 92-98, et E. Loyer, Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, 2015, p. 514-515.
7. E. Viveiros de Castro, Politique des multiplicités, p. 22.
8. La République du Brésil  a en effet été fondée par des généraux – dont un ancêtre de Viveiros de Castro – inspirés par le positivisme de Jules Laffitte, alors que la Troisième République en France a été fondée par des parlementaires – notamment Jules Ferry – qui suivaient le positivisme d’Emile Littré. La différence entre ces deux disciples de Comte et les groupes qu’ils animaient autour de la Revue occidentale et la Revue positive portait sur la crise de folie de Comte, au cours de laquelle celui-ci prétendit revenir au fétichisme primitif. Littré soutenait la politique coloniale de Ferry, alors que Laffitte la critiquait, suivant en cela les positions du « second Comte » que Littré récusait. L’opposition que dresse Viveiros de Castro entre Pierre Clastres et Françoise Héritier comme interprètes du structuralisme de Lévi-Strauss semble reprendre un tel schéma un siècle plus tard. Si cette analogie est pertinente, on pourrait dire que Philippe Descola occupe dans la réception de Lévi-Strauss une position structurale homologue à celle de Lucien Lévy-Bruhl, qui admettait comme Laffitte la folie de Comte tout en l’intégrant dans la philosophie kantienne.
9. P. Maniglier, « La parenté des autres », Critique, n°701, 2005, p. 773-774, cité in Politique des multiplicités, p. 27.
10. Ibid., p. 77.
11. Ibid., p. 73.
12. Ibid., p. 81.
13. Ibid., p. 90.
14. Cf. D. Kopenawa et B. Albert, La chute du ciel. Paroles d’un chamane yanomami, Plon, « Terre humaine », 2010.
15. Politique des multiplicités, p. 104.
16. Cf. P. Clastres, « Prophètes dans la jungle », in J. Pouillon et P. Maranda, Echanges et communications, Paris, Mouton, 1970, rééd. in La société contre l’Etat, Paris, Minuit, 1974, p. 137-145, et H. Clastres, La Terre sans Mal. Le prophétisme tupi-guarani, Paris, Seuil, 1975.
17. Cité in Politique des multiplicités, p. 114. Cet « autre côté » doit être entendu en un sens lévi-straussien comme un retour sur soi après avoir fait le tour du monde, de façon à se percevoir comme autre. C’est ainsi que se justifie pour Lévi-Strauss et Viveiros le passage par le structuralisme pour mieux retrouver les Amérindiens. Viveiros cite souvent cette phrase que Lévi-Strauss a publiée dans une postface de L’Homme en 2000 : « Qu’on se réjouisse ou qu’on s’en inquiète, la philosophie occupe à nouveau le devant de la scène anthropologique. Non plus notre philosophie, dont ma génération avait demandé aux peuples exotiques de l’aider à se défaire ; mais, par un frappant retour des choses, la leur. »
18. Julien Pallotta cite cette phrase de Viveiros de Castro : « au Brésil tout le monde est indien, sauf qui ne l’est pas. » Ibid. p. 142.
19. Ibid. p. 27.
20. M. Hardt  et T. Negri  Empire, Paris, Exils, 2000, et Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, Paris, La découverte, 2004

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Publié le 20.12.2019 à 13:32

Snowden, Constant et le sens de la liberté à l’heure du désastre

Aurélien Berlan

Temps de lecture : 27 minutes

A propos d’Edward Snowden, Mémoires vives, Seuil, Paris, 2019.

Les appels à décréter « l’état d’urgence écologique » qui foisonnent aujourd’hui à l’adresse des Etats sont le dernier avatar d’une idée qui hante une partie du mouvement écologiste depuis longtemps. Compte tenu des liens historiques entre la dynamique des sociétés industrielles et la conception occidentale moderne de la liberté, enrayer l’aggravation des nuisances et la multiplication des catastrophes que ces sociétés provoquent supposerait d’engager une politique étatique volontariste, voire dirigiste, supposant de restreindre les libertés, que ce soit sous la forme d’un renouveau républicain ou d’une dictature verte1Dans Le Principe responsabilité (1979), Hans Jonas évoquait la nécessité d’une « tyrannie bienveillante » pour faire face aux problèmes écologiques posés par la société technologique, et dans une thèse intitulée « Ecologie et liberté : libéralisme versus républicanisme » (2014), Augustin Fragnières estime que la question écologique implique de revenir à une conception (néo)républicaine de la liberté – c’est-à-dire à une conception qui subordonne la liberté individuelle à l’intérêt général. Ces deux thèses sont de plus en plus présentes dans les débats académiques et médiatiques au détriment de l’idée, qui remonte au moins à Bernard Charbonneau, que la défense de la nature et celle de la liberté vont ensemble – de la liberté en un sens qui se situe par-delà l’opposition libéralisme versus républicanisme.. Entre la nature et la liberté, il faudrait choisir – et vu le degré de dégradation environnementale déjà atteint, manifeste dans la brutalité de l’effondrement en cours du vivant, on n’aurait en réalité pas le choix.

Sur les terrains de lutte ayant une dimension écologiste, là où des gens se mettent en danger pour empêcher tel ou tel projet désastreux de se réaliser, qu’il s’agisse d’un méga-transformateur électrique pour exporter de l’énergie prétendument verte (comme en Aveyron où l’Amassada vient d’être expulsée manu militari), d’une mine de lignite (à Hambach en Allemagne où l’intervention de la police a provoqué un mort) ou d’une poubelle nucléaire (à Bure où les militants font l’objet d’une répression judiciaire acharnée), c’est un autre son de cloche que l’on entend en général. Les militant-es ne se battent pas pour que les prérogatives de l’Etat soient encore renforcées après deux décennies de lois « antiterroristes » (utilisées contre la contestation écologiste lors de la COP 21) et cinquante ans de politiques « sécuritaires », mais pour reconquérir une liberté que le capitalisme industriel, avec la complicité des Etats, nous a selon eux ravie. 

Dans les deux cas, il ne s’agit bien sûr pas de la même liberté – notion dont on sait à quel point elle est polysémique. Dans le premier discours, c’est la conception (néo)libérale de la liberté qui est en ligne de mire, c’est-à-dire la liberté d’échanger et de faire des affaires sans entraves (« laisser faire, laisser passer »), sur les deux plans individuel (« je fais ce que je veux ») et entrepreneurial (« dérégulation des marchés ») – et l’on retombe dans les vieilles ornières du débat opposant les libéraux aux interventionnistes, qu’ils se disent socialistes, républicains ou écologistes. Dans le second discours, c’est une autre idée de la liberté qui est en jeu, que les militant-es désignent en général par la notion d’autonomie en un sens qui ne se réduit pas au fait de « se donner ses propres lois » (l’autonomie politique, au sens étymologique), mais implique aussi de pourvoir à ses propres besoins – c’est de cela dont il est question quand on parle d’autonomie matérielle en général, et en particulier d’autonomie énergétique, alimentaire, médicinale, etc.

En visant à renforcer leur autonomie matérielle, les militant-es dénoncent implicitement une conception de la vie et de la liberté où, au lieu de faire par nous-mêmes les choses permettant d’assurer notre subsistance (comme l’ont fait la plupart de nos ancêtres jusqu’à la société de consommation, du moins ceux qui n’avaient ni esclaves, ni serfs, ni domestiques pour les servir), on les fait faire par d’autres instances qui nous délivrent ainsi des nécessités correspondantes. Le problème d’une telle « délivrance » est bien sûr qu’elle met sous la dépendance intégrale de ces instances privées et/ou publiques qui, prises ensemble, forment la société industrielle – un système capitaliste qui, en prenant en charge nos besoins, a fini par nous asservir. Et l’on comprend peut-être mieux notre impuissance à infléchir le cours catastrophique du monde actuel, tant nous sommes devenus dépendants, pour assurer notre vie quotidienne, de la bonne marche du système qui en est le principal moteur. L’impasse socio-écologique dans laquelle nous nous enfonçons chaque jour un peu plus est liée au fait que nous sommes, en Occident et ailleurs, devenus vitalement dépendants d’un système qui sape à terme les conditions de vie de tous les vivants.

De la liberté des Postmodernes comparée à celle des Modernes

Dans l’idée d’autonomie, il y a un geste profondément subversif, non seulement par rapport aux appels à décréter l’état d’urgence (qui reviennent à espérer que les pyromanes, une fois les pleins pouvoirs en main, se transformeront en pompiers2Les Etats modernes n’ont jamais fait grand-chose et, pour des raisons structurelles, ne risquent pas de prendre des mesures d’envergure contre la cause profonde du désastre en cours : le développement économique et industriel que ces Etats organisent et stimulent, puisque leur puissance et celle des élites qui le dirigent en dépendent. A ce propos, voir la tribune de Matthieu Amiech, « Les gouvernements font partie du problème, pas de la solution », Reporterre, 29/08/2019 (https://reporterre.net/Les-gouvernements-font-partie-du-probleme-ecologique-pas-de-la-solution).), mais aussi par rapport à la manière dont on se représente en Occident la liberté et son histoire depuis deux siècles : en gros, comme le lent et inexorable avènement de la « liberté des Modernes » dont le noyau dur serait le droit individuel de disposer d’une vie privée dans laquelle ni l’Etat, ni la société n’auraient leur mot à dire. Car le désir d’autonomie qui anime une partie du mouvement écologiste, et bien au-delà, invite à lire l’histoire autrement, à penser que si une conception de la liberté a triomphé, c’est l’aspiration à la délivrance – vieux rêve dont le transhumanisme incarne aujourd’hui la radicalisation high-tech : en promettant le dépassement de la mort et en faisant miroiter la colonisation de Mars aux riches qui s’inquiètent tout de même de leurs chances de survie sur la Terre dévastée, cette idéologie réactualise le fantasme d’être délivré des aspects négatifs de la condition terrestre. Or, ce fantasme s’est historiquement imposé contre les aspirations à l’autonomie des classes populaires qui, pendant des siècles, ne se sont pas battues pour être déchargées des nécessités de la vie, mais pour avoir libre accès aux moyens de subsistance, en premier lieu la terre, permettant de prendre en charge ces nécessités.

Dans le cadre de cet article, je ne vais bien sûr pas développer cette contre-histoire de la liberté. A défaut, je voudrais profiter d’une double actualité pour remettre en cause le récit établi et contribuer ainsi à la nécessaire mise à jour, vu le désastre en cours, de notre réflexion sur la liberté3Sur les raisons pour lesquelles la situation actuelle impose de repenser la liberté, voir Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’Evénement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Le Seuil, 2016 (nouvelle édition), p. 54-56. : d’une part, la parution des mémoires d’Edward Snowden, ultime héros de la « liberté des Modernes », et d’autre part le bicentenaire du discours de Benjamin Constant qui, en France et au-delà, a justement popularisé cette idée de « liberté des Modernes ».

En 1819, Constant a tenu à Paris un discours célèbre dont la thèse est devenue un lieu commun : contrairement aux Anciens (les Grecs et les Romains), pour qui la liberté était avant tout politique et se jouait sur le théâtre de la vie publique, les Modernes envisagent la liberté de manière individuelle, comme un bien qui s’apprécie à l’écart, dans la sphère privée. Snowden, l’informaticien qui a révélé en 2013 l’étendue de la surveillance électronique de masse à laquelle se livraient les Etats-Unis, est le dernier martyr de cette conception qui identifie liberté et vie privée4Comme il l’annonce dans la préface, « ce que l’on nomme aujourd’hui, à l’ère de la révolution d’Internet, “vie privée” » n’est autre « que ce que l’on appelait “liberté” pendant la révolution américaine ». Edward Snowden, Mémoires vives, Paris, Le Seuil, 2019, p. 15 (voir aussi p. 371.. Dans ce contexte, on peut se demander si nous sommes encore libres au sens moderne de Constant et, si ce n’est pas le cas, en quel sens nous nous sentons encore « libres ». Car l’affaire Snowden semble signifier que la liberté des Modernes est désormais révolue, remplacée par une nouvelle conception « postmoderne » de la liberté. A moins que nous n’ayons jamais été modernes au sens de Constant, auquel cas sa théorie aurait fait écran à ce qui constitue le cœur de la liberté moderne.

L’affaire Snowden invite à revenir sur le discours de Constant qui, relu attentivement, suggère en fait que le cœur de la « liberté des Modernes » qui domine l’Occident depuis quelques siècles n’est pas l’inviolabilité de la vie privée, mais le désir d’être délivré des nécessités pesantes de la vie. Dans la mesure où ce désir conduit à déléguer à des instances toujours plus lointaines la production et la distribution de tout ce que nous voulons pour assurer notre vie quotidienne, et parce qu’il nous rend ainsi prisonniers du système que forment ces instances, l’enjeu politique et écologique prioritaire n’est pas tant de restreindre les libertés (les États, avec l’aide des GAFAM, s’en chargent très bien) que de nous libérer de ce fantasme de délivrance qui va bien au-delà du libéralisme et du transhumanisme. Depuis Saint-Simon et Marx, il traverse aussi une bonne part des idéaux socialistes et des luttes pour l’émancipation, convaincues que le développement techno-industriel en est la condition sine qua non. Et aujourd’hui, c’est en son nom que le principe libéral de l’inviolabilité de la vie privée est en pratique aboli, comme le clament depuis des années Google et compagnie. Si nous nous précipitons avec tant d’entrain sur les dispositifs électroniques qui, de fait, finissent par rendre nos vies transparentes, c’est parce qu’ils contribuent à nous décharger de certaines nécessités de la vie quotidienne et de la condition terrestre auprès d’instances qui les prennent en charge et, par là, prennent en main nos vies individuelles ainsi que notre destin commun.

En repartant de Snowden pour se demander ce qu’il a vraiment révélé, et en revenant à un texte fondateur du libéralisme pour examiner ce que recouvre vraiment l’idée de « liberté des Modernes », on comprendra que la conception de la liberté qui domine nos esprits aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec cette inviolabilité de la vie privée que les théoriciens libéraux ont monté en épingle face à l’ascension du Léviathan étatique. Elle repose plutôt sur une volonté de délivrance qui a contribué à faire le lit du Léviathan climatique. En fait, l’affaire Snowden n’annonce pas tant la fin de la liberté des Modernes que le triomphe d’un désir de délivrance qui nous hante désormais au point de nous faire négliger les libertés civiles fondamentales. Ce qui se fait jour sous nos yeux, ce n’est pas un nouveau sens de la liberté (celui des Postmodernes), mais l’aboutissement de la quête moderne de délivrance, désormais délestée des garde-fous du libéralisme classique.

Ce que Snowden a révélé sur le plan philosophico-politique

Edward Snowden, jeune informaticien travaillant pour les services de renseignement étasuniens, dévoile en juin 2013 que la National Security Agency (NSA) a discrètement mis en place un espionnage de masse qui bafoue le droit à la vie privée claironné par son pays. Avec la complicité des GAFAM, elle collecte les « métadonnées » de toutes les communications téléphoniques et informatiques possibles, à l’échelle mondiale (qui s’adresse à qui, quand et combien de temps, qui consulte quel site ?)5Voir Le Monde, notamment le dossier du 22 octobre 2013., et peut même accéder au contenu de certaines communications – ainsi, la NSA a même mis sur écoute le portable d’Angela Merkel. Bien que Snowden se réclame de la constitution de son pays, qu’il trouve « géniale6Edward Snowden, Mémoires vives, op. cit., p. 254. », il est accusé d’espionnage. S’ensuit une cavale internationale au cours de laquelle il demande en vain l’asile politique à nombre de pays. Ironie de l’histoire : au final, c’est dans la Russie dirigée de main de fer par l’ancien membre du KGB Vladimir Poutine que le héros américain de la vie privée trouve refuge…

Sans minorer la valeur d’une telle action, on peut toutefois se demander ce qu’a vraiment « révélé » Snowden. Car bien avant 2013, on disposait d’une foule d’enquêtes sur le maillage de plus en plus étroit de dispositifs électroniques de captage, de stockage et de traitement automatisés des données personnelles : cartes bleues, systèmes de géolocalisation, ordinateurs avec adresse IP, puces RFID, etc.7Un an avant Snowden, nous avions par exemple publié avec le Groupe Marcuse La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, Paris, La Lenteur, 2012 (rééd. 2019). Pour l’écrire, nous nous étions inspirés des enquêtes qu’avaient publiées en France PMO (RFID : la police totale. Puces intelligentes et mouchardage électronique, Montreuil, L’Échappée, 2008) ou Michel Alberganti (Sous l’œil des puces. La RFID et la démocratie, Arles, Actes Sud, 2007).. Or, il serait naïf de croire que les quantités folles d’informations générées ne seraient pas utilisées par ceux qui y ont accès, afin d’accroître leur pouvoir. Tout se passe comme si le numérique permettait de réaliser ce qu’Arendt avait identifié comme « le but utopique de la police secrète totalitaire » : dessiner une carte montrant « les relations et le recoupement de relations de la population toute entière » afin d’« établir, à n’importe quel moment, qui est lié à qui, et à quel degré d’intimité ». Elle concluait : « En théorie, ce rêve n’est pas irréalisable, même si son exécution technique présente inévitablement quelques difficultés8Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Gallimard (Quarto), Paris, 2002, p. 777. ». L’informatique a levé les derniers obstacles puisque les métadonnées « permettent de dessiner d’immenses graphes de liaisons entre personnes à partir de leur activité numérique9Le Monde, 5 juillet 2013. Sur les métadonnées, voir Snowden, Mémoires vives, op. cit., p. 200 et suivantes.. ».

En réalité, les révélations de Snowden n’en étaient que pour celles et ceux qui ne s’étaient jamais interrogés sur les tenants et aboutissants de l’informatisation de leurs activités, ou qui ne le voulaient pas. Pour les autres, elles ne faisaient qu’administrer les preuves irréfutables de ce qu’ils avaient déjà dénoncé, dans l’indifférence générale. Le rappeler, ce n’est pas amoindrir le mérite de Snowden, mais mettre en évidence sa véritable contribution au débat, absolument décisive : avoir permis de démasquer les béni-oui-oui de la High-tech, qui taxent toute critique de « conspirationniste » ou de « technophobe ». Grâce à Snowden, on sait désormais que les discours rassurants sur la révolution numérique sont le fait, au mieux de grands naïfs se voilant la face, au pire de marchands de sable cyniques que l’informatisation du monde renforce et enrichit.

Si ses scoops n’étaient que des secrets de polichinelle, Snowden a quand même révélé, bien malgré lui, quelque chose d’important sur le plan historique et philosophique : la « liberté des Modernes » s’est effondrée, au sens où plus grand monde ne semble y tenir. Ou plutôt, ce n’est pas tant lui que « l’affaire Snowden » qui a révélé cet effondrement, c’est-à-dire les (non) réactions suscitées par la publication des documents qu’il avait subtilisés. La question qu’ils posent est celle de la privacy, de la confidentialité des communications et donc de l’inviolabilité de la vie privée. Or, ce principe est au cœur de la conception moderne et libérale de la liberté individuelle comme absence d’ingérence dans la sphère intime. L’individu doit bénéficier d’une sphère privée inviolable car, dans l’espace public où il se sait sous le regard des autres, il intériorise forcément la censure sociale. Garantir la confidentialité, c’est donc protéger la liberté d’expression et d’action. D’abord spécifiquement libérale, cette idée a fini par s’imposer à tous et l’inviolabilité de la sphère privée devint la « pierre de touche » de la liberté : c’est elle qui qualifiait, après la Seconde Guerre mondiale, le bloc de l’Ouest comme « monde libre », même aux yeux des marxistes qui y résidaient. Rappelons le tollé suscité, en 1974, par le projet dit SAFARI visant à l’interconnexion des fichiers de l’administration française : le gouvernement dut le retirer et mettre en place la Commission nationale de l’informatique et des libertés, censée nous préserver des effets liberticides du numérique – en réalité, elle ne fait que valider après coup la plupart des progrès du fichage, proposant tout au plus des aménagements à la marge10Un an avant Snowden, nous avions par exemple publié avec le Groupe Marcuse La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, Paris, La Lenteur, 2012 (rééd. 2019). Pour l’écrire, nous nous étions inspirés des enquêtes qu’avaient publiées en France PMO (RFID : la police totale. Puces intelligentes et mouchardage électronique, Montreuil, L’Échappée, 2008) ou Michel Alberganti (Sous l’œil des puces. La RFID et la démocratie, Arles, Actes Sud, 2007)..

Si la sacralisation de la vie privée avait gardé de sa force, on aurait pu s’attendre – c’est ce qu’espérait Snowden – à ce que ses révélations provoquent une levée de boucliers de ce type. Il n’en fut rien. En France, la plupart des gens qui se disaient choqués n’envisageaient pas pour autant de modifier leurs pratiques de communication, comme s’il n’y avait rien d’essentiel à défendre ici, et donc aucune raison de se mobiliser ou de changer ses habitudes électroniques. Ce que l’affaire Snowden a révélé fut pour lui une cruelle désillusion : la liberté pour laquelle il avait pris tant de risques ne faisait plus vibrer grand monde11Comme tout lanceur d’alerte, Snowden espérait « divulguer des informations pour qu’une pression publique s’exerce sur l’institution ». Mais plus loin, Snowden reconnaît à demi-mot qu’il a été naïf : il a entretenu, « de manière sans doute idéaliste, […] l’espoir qu’une fois que [l’ensemble de ses concitoyens] auraient pris la mesure de l’étendue de la surveillance de masse du gouvernement américain, ils se mobiliseraient et demanderaient justice » (Snowden, Mémoires vives, op. cit., p. 267 et 330). Comme la CNIL, l’administration Obama s’est contenté de légaliser par la suite la majeure partie de ce que faisait la NSA.. Est-ce à dire que la liberté ne nous importe plus ? Ce n’est pas ce que suggère le matraquage idéologique persistant à vendre n’importe quelle réforme et n’importe quelle innovation dans l’emballage de la « liberté ». En réalité, l’indifférence suscitée par Snowden tient au fait que nous nous sentons toujours aussi « libres » qu’avant, comme si la violation de la vie privée n’affectait plus notre liberté. Mais alors, n’est-ce pas le mot liberté qui aurait changé de sens ? Si la véritable révélation de Snowden concerne la dissolution de la liberté des Modernes dans les réseaux de fibre optique, alors nous serions, comme Constant en son temps, à un tournant dans l’histoire du mot liberté, qu’il nous faudrait interroger à nouveau. Où en est-on dans l’histoire du sens de la liberté ?

La liberté des Modernes selon Benjamin Constant

Pour répondre à cette question, revenons à Constant. Rédigé en pleine Restauration monarchiste, De la liberté des anciens comparée à celle des modernes12Benjamin Constant, « De la liberté des anciens comparée à celle des modernes », in Benjamin Constant, Ecrits politiques, Gallimard (Folio), Paris, 1997, p. 591-619. Cet essai a popularisé une distinction que Constant avait déjà exposée, avec quelques variantes, dans des textes antérieurs, et qui était au cœur des réflexions du « groupe de Coppet » dont il faisait partie en Suisse, avec Germaine de Staël et Sismondi distingue deux genres de liberté rapportés à deux époques de l’histoire occidentale, l’Antiquité et les Temps modernes, dans le but de démontrer (contre les royalistes) la nécessité moderne du gouvernement représentatif et (contre les Jacobins) le caractère anachronique de la démocratie directe. Après avoir montré que la liberté des Modernes se singularise par son caractère privé, il remet les deux types de liberté dans leur contexte sociohistorique respectif afin de pointer les facteurs socioculturels permettant de comprendre le glissement historique de la liberté de l’espace public vers la sphère privée. En gros, cette évolution résulte de la taille croissante des sociétés modernes, de leur caractère de plus en plus commercial et de moins en moins esclavagiste, ainsi que des progrès de la civilisation : tout cela fait que les Modernes ont de moins en moins le temps et l’envie de s’occuper des affaires publiques.

Il résulte de ce que je viens d’exposer que nous ne pouvons plus jouir de la liberté des anciens, qui se composait de la participation active et constante au pouvoir collectif. Notre liberté, à nous, doit se composer de la jouissance paisible de l’indépendance privée. […] Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie. C’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances13Ibid., p. 603..

Dans le contexte antique où tout poussait les hommes à s’intéresser à la politique, la liberté se définissait par la participation de chacun au pouvoir qui était un but en soi : chaque citoyen voulait prendre part à la politique parce qu’il y voyait un facteur d’accomplissement de soi et de dignité. Mais dans le monde moderne, la vie se recentre sur la sphère privée des activités personnelles. La liberté désigne alors la sûreté juridique, c’est-à-dire les garanties institutionnelles de pouvoir mener ces activités à notre guise, et il ne s’agit plus que d’un moyen en vue d’une fin, le bonheur qui se cherche dans la vie privée. Autrement dit, la sûreté n’importe que parce qu’elle garantit le versant personnel de la liberté des Modernes, la « liberté civile » qui consiste dans les « jouissances privées ». C’est cette liberté privée qui constitue le cœur de la liberté des Modernes, une liberté dont on jouit comme « particulier » au sein de la société dite civile (par opposition à l’Etat, qui incarne la sphère politique).

En définitive, c’est donc bien la distinction entre les sphères publique et privée, et l’exigence que la première n’empiète pas sur la seconde, qui constitue l’axe central de la liberté des Modernes. Pour Constant, l’existence se partage en deux sphères et la liberté est le nom donné à la frontière qui les sépare, « à la barrière au-delà de laquelle toute intervention de la société est illégitime14Tzvetan Todorov, Benjamin Constant, la passion démocratique, Hachette, Paris, 1997, p. 37. ». La distinction du public et du privé n’est certes pas une invention moderne : les Anciens la connaissaient, mais ils recherchaient la liberté dans la sphère publique de la Cité. Pour les Modernes en revanche, la liberté se joue dans la vie privée, ce qui suppose qu’elle soit protégée par la constitution.

Pour autant, Constant n’en conclut pas qu’il faille se contenter de la liberté privée. Car si la Révolution a montré le danger d’un engagement politique débridé, l’Empire napoléonien a illustré la menace que représente le repli complet dans la sphère privée. Comme la tyrannie peut résulter autant d’un excès que d’un défaut de participation politique, Constant cherche en 1819 un juste milieu[9] : contre un modernisme politique satisfait qui ne voit pas les dangers de la liberté des Modernes, il invite au final à « combiner » les deux genres de liberté et exhorte ses contemporains à l’engagement politique, seul garde-fou contre le despotisme[10].

Dans cette conclusion, Constant s’emmêle les pinceaux. Cet appel final à ne pas se laisser aller à une pure liberté des Modernes n’est qu’un vœu pieux à la lumière de sa théorie causale de l’évolution de la liberté : Constant savait pertinemment que les quatre facteurs justifiant le développement de cette liberté (la taille croissante des sociétés, le développement du commerce et celui du travail libre, le raffinement de la civilisation) étaient amenés à se renforcer, et il n’a jamais envisagé d’y mettre des bornes. Mais de ce fait, son appel à aller à contre-courant des tendances lourdes de son temps contredit le principe même de son argumentation, selon lequel les institutions doivent être appropriées aux humains pour lesquels elles sont faites : « Puisque nous vivons dans les temps modernes, je veux la liberté convenable aux temps modernes15Benjamin Constant, « De la liberté des anciens…», Ecrits politiques, op. cit., p. 612. », c’est-à-dire l’indépendance privée.

Les facteurs sociohistoriques poussant les Modernes à embrasser une pure liberté privée n’ont en tout cas pas cessé de se renforcer depuis 1819, comme l’ont déploré non pas les libéraux qui se réclamaient de Constant, mais les ultimes partisans de la liberté des Anciens, tel Cornelius Castoriadis qui dénonçait quant à lui la « privatisation des individus » à l’œuvre à notre époque16Cornelius Castoriadis, Capitalisme moderne et révolution, Paris, Union Générale d’Édition, 1979, Tome II, p. 69.. Mais tout le problème aujourd’hui est que cette liberté a en réalité perdu son socle sociologique : la sphère privée comme espace inviolable d’indépendance individuelle s’est réduite comme peau de chagrin avec le développement des grandes entreprises, de l’Etat social et des médias de masse – tant et si bien que Snowden renonce carrément à essayer de définir cette coquille effectivement vide17Voir les deux pages que Snowden consacre à l’idée de vie privée (un « espace négatif », une « zone vide », une notion qui « paraît creuse puisqu’elle est indéfinissable » – Mémoires vives, op. cit., p. 232-233). dans laquelle ses cyber-adversaires ne voient, avec cynisme mais réalisme, qu’une relique du passé18Je pense à la déclaration de Mark Zuckerberg qui, en 2009, justifiait la suppression de paramètres de confidentialité en expliquant que cette norme sociale, jadis nécessaire, devait « évoluer avec son temps » (cité par Sherry Turkle, « Entre Facebook et ses utilisateurs, un amour déçu », Le Monde, 10 avril 2018). Notons que tel était exactement l’argument que Constant opposait aux Jacobins…. Nous pouvons donc revenir à notre question de départ : puisque nous persistons malgré tout à nous sentir « libres », en quel sens prendre ce terme ? Et puisque ce n’est manifestement ni au sens des Anciens, ni au sens des Modernes, la question qui se pose semble de savoir quelle serait la « liberté des Postmodernes » ?

Les biais idéologiques de l’idée de liberté des Modernes

Poser le problème en ces termes, c’est le poser de manière biaisée, en prenant trop au sérieux l’idée de « liberté des Modernes ». Car cette idée induit trois biais : une vision linéaire de l’histoire de la liberté, comme s’il s’agissait d’un long fleuve tranquille nous menant de la participation politique à la sûreté juridique ; une approche réductrice des conditions de la liberté, comme si la Constitution suffisait à la garantir ; enfin, l’occultation de ce qui fait vraiment la valeur de la liberté individuelle aux yeux des Modernes, et qui ne tient pas tant à l’inviolabilité de la vie privée qu’à la délivrance à l’égard des nécessités de la vie, notamment celles liées à notre inscription dans la nature et la société. Ce faisant, on comprendra pourquoi nous nous sentons toujours aussi « libres », en dépit des révélations de Snowden : parce que le système étatico-industriel, si liberticide soit-il, nous délivre toujours plus des limites et des contraintes liées à la vie humaine sur terre.

Le premier biais, quand on s’interroge après Constant sur l’avènement d’une hypothétique « liberté postmoderne », tient à la conception linéaire de l’histoire de la liberté que cette formulation suppose. Comme si l’histoire de la liberté pouvait prendre la forme d’une simple succession de concepts caractérisant chacun une époque. En réalité, depuis qu’elle est devenue une valeur centrale, la liberté a toujours fait l’objet de débats et de conflits passionnés. Si tant est qu’on puisse l’écrire, son histoire ne peut être que celle, tumultueuse et tortueuse, de ces conflits.

Constant a certes diagnostiqué un aspect essentiel de la liberté moderne : la tendance au  repli sur la sphère privée. Mais il ne souligne autant la dimension historique de sa distinction que pour masquer sa dimension sociale : en réalité, les formes de liberté ne caractérisent pas tant des époques qui se suivent que des groupes sociaux qui s’affrontent, même si l’hégémonie historique d’une classe peut faire que sa conception de la liberté domine et caractérise l’époque en question. De ce point de vue, le souci de la vérité inciterait à parler de liberté bourgeoise plutôt que de liberté des Modernes. Mais le propos de Constant n’était pas tant historique que politique. Ce n’est pas en historien qu’il tient son discours de 1819, mais en politicien qui fait campagne et sera élu député quelques semaines plus tard. Et lors de ce meeting, son but premier est de discréditer ses principaux adversaires politiques depuis la Révolution, les Jacobins, en ringardisant leurs appels à la participation populaire. Pour suggérer que la liberté comme participation est dépassée et en détourner ses auditeurs, il la renvoie à Mathusalem alors que, loin d’être vieillotte et désuète, elle était justement trop vivace à son goût, notamment chez les masses paysannes et le peuple de Paris. En fait, Constant projette sur l’histoire une lutte qui se jouait au présent. Ou plutôt, il creuse un gouffre historique entre deux visions de la liberté qui ne cessent de s’opposer dans l’histoire, aussi bien de nos jours que dans l’Antiquité19Une analyse historique précise montrerait que si la « liberté des Anciens » correspond bien à l’eleutheria grecque, avec sa dimension démocratique, la libertas romaine est quant à elle plus proche de la « liberté des Modernes », avec sa dimension oligarchique et sa promesse de sureté juridique. De même, le mouvement des Gilets jaunes a rappelé en France que le désir de participation démocratique est toujours aussi puissant dans les classes populaires, malgré tout ce que les élites ont fait et continuent à faire pour les en dégoûter..

La modernité politique est en fait loin de se limiter à la liberté des Modernes. Face à cette conception libérale qui réduit la liberté à la seule protection juridique, il y a toujours eu une tradition républicaine plus favorable à la participation politique. C’est d’ailleurs ce qui ressort de la conclusion de Constant, qui invite à combiner les deux modèles, c’est-à-dire à réintroduire dans son libéralisme un zeste de républicanisme pour pallier les dangers d’une pure liberté des Modernes. Repousser la participation dans l’Antiquité et identifier la sûreté à la modernité relève donc de la rhétorique politique, non de la vérité historique.

Ce débat se poursuit de nos jours, et l’on serait tenté d’y chercher une solution à notre problème : si la conception libérale de la liberté s’est effondrée, cela ne signifie-t-il pas que l’on revienne, par un mouvement de balancier, à la conception républicaine ? C’est ce que suggère Thierry Ménissier dans La liberté des contemporains. Pourquoi il faut rénover la République20Thierry Ménissier, La liberté des contemporains. Pourquoi il faut rénover la république, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 2011.un des rares ouvrages académiques à avoir identifié le problème sur lequel butte actuellement l’idée de liberté des Modernes. Toutefois, il est clair que l’effondrement de l’inviolabilité de la vie privée ne remet pas seulement en cause l’approche libérale, mais aussi la conception républicaine de la liberté, dont elle est aussi un pilier. Le néo-républicanisme en vogue dans la pensée universitaire n’étant pas la solution au problème posé par la faillite de la liberté des Modernes, il va falloir la chercher en dehors du débat entre ces deux conceptions. Si la fin de la vie privée butte désormais sur une indifférence aussi massive que les appels à l’engagement civique, n’est-ce pas parce que la question de la liberté se pose sur un autre plan que celui dessiné par l’alternative libéralisme versus républicanisme ?

Pour répondre à cette question, encore faut-il avoir identifié sur quel plan se joue ce débat : un plan essentiellement juridico-politique, c’est-à-dire politique au sens étroit des institutions étatiques. On en arrive ainsi au second biais de la problématique de Constant : sa focalisation sur les conditions institutionnelles et même constitutionnelles de la liberté. Face aux Ultras qui exigeaient le retour pur et simple à l’absolutisme, on peut certes comprendre que Constant ait vu dans la Constitution « la garantie de la liberté d’un peuple21Constant, Principes de politique (1815), cités d’après le recueil Ecrits politiques, op. cit., p. 305. ». Mais depuis, il est devenu clair que la liberté effective ne dépend pas seulement des droits fondamentaux et de l’agencement des institutions, mais aussi de conditions sociales et matérielles. Si l’on dépend d’une instance supérieure pour assurer ses besoins, on se retrouve « à sa merci » et donc potentiellement en situation d’impuissance et d’oppression : on sera obligé de se plier à toutes ses exigences, si arbitraires soient-elles, puisque notre survie en dépend. Le pouvoir, au sens de la faculté de gouverner les conduites, ne se réduisant pas au Pouvoir, c’est-à-dire à l’État, la liberté ne se réduit pas non plus à ses conditions constitutionnelles. Si la problématique de Constant est biaisée, c’est aussi en raison de ce réductionnisme constitutionnaliste qui le pousse à définir la liberté des Modernes par la seule inviolabilité de la vie privée.

Le désir de délivrance au cœur du libéralisme moderne

J’en arrive au troisième biais du concept de liberté des Modernes. En nous demandant, suite à l’affaire Snowden, en quel sens nous sommes encore libres, nous présupposions que l’inviolabilité de la vie privée constituait le cœur de la liberté moderne. Mais il faut lever une équivoque : son « cœur », est-ce sa définition ou ce qui fait que nous nous sentons libres ?

On peut douter que l’inviolabilité privée soit vraiment ce qui fait que les Modernes se sentent libres. Car ce critère se situe sur un plan constitutionnel trop abstrait, trop éloigné du quotidien pour rendre la liberté désirable : l’inviolabilité de la vie privée est certes cruciale quand elle fait défaut, mais elle est sinon impalpable. Nous pouvons dès lors reformuler le problème posé par Snowden. Si nous nous sentons toujours libres aujourd’hui, ce n’est peut-être pas que le sens de la liberté aurait fondamentalement changé, mais plus simplement que l’inviolabilité de la sphère privée n’était pas la seule chose qui faisait la valeur de la liberté aux yeux des Modernes, ou la chose principale qui faisait qu’ils se sentaient libres. Mais alors, quelle qualité constituait le cœur de la liberté bourgeoise ?

Relu de près, le discours de Constant nous donne des éléments de réponse. Si le système représentatif est la traduction institutionnelle de la liberté des Modernes, qu’est-ce qui fait que ces derniers, non seulement l’acceptent, mais le désirent ? Cela tient à l’indisponibilité politique des modernes : à partir du moment où la liberté se vit avant tout dans la sphère privée, « plus l’exercice de nos droits politiques nous laissera de temps pour nos intérêts privés, plus la liberté nous sera précieuse. De là vient la nécessité du système représentatif », présenté par Constant comme une « organisation à l’aide de laquelle une nation se décharge sur quelques individus de ce qu’elle ne peut ou ne veut pas faire elle-même », c’est-à-dire comme une « procuration donnée à un certain nombre d’hommes par la masse du peuple22Benjamin Constant, « De la liberté des anciens… », Ecrits politiques, op. cit., p. 615. ». Donner procuration, c’est faire faire à d’autres ce qu’on ne veut pas faire soi-même, c’est-à-dire leur déléguer des tâches pour en être déchargé. Ce qui suppose que les affaires publiques sont vécues comme une charge ou un fardeau dont on veut être délivré.

Être délivré du poids des activités politiques, avec toutes les tensions qu’elles impliquent : voilà un attrait de la liberté des Modernes bien plus tangible que l’inviolabilité privée – surtout en 1819, après trente ans de Révolution, de guerres napoléoniennes puis de Restauration. Mais si l’on retourne au texte de Constant, on constate que cet attrait est lié à un autre désir de délivrance, cette fois vis-à-vis des activités pénibles liées aux nécessités matérielles de la vie. Comme le suggère l’analogie que fait Constant avec les gens riches qui, au lieu de gérer leurs affaires eux-mêmes, « prennent des intendants23Benjamin Constant, « De la liberté des anciens… », Ecrits politiques, op. cit., p. 615. », la représentation politique ne tient pas seulement à un manque de temps, mais aussi à un manque d’envie : c’est parce qu’on a d’autres envies qu’on a moins de temps à consacrer aux affaires publiques. Et ces envies résultent de ce que les nations modernes, explique Constant, « veulent le repos ; avec le repos, l’aisance ; et comme source de l’aisance, l’industrie24Idem, p. 598. ».

Le repos au sens de l’absence de troubles politiques et de guerre, l’aisance au sens du « confort bourgeois » défini par l’accès à des commodités qui facilitent le quotidien et le rendent agréable, l’industrie au sens du travail assisté par les machines : tel est bien le Panthéon qui domine depuis, tellement différent des valeurs bellicistes et frugales de l’Antiquité. Cette réorientation axiologique se traduit dans le texte de Constant par le fait que les deux libertés sont présentées dans des vocabulaires différents : dans celui de l’« exercice » pour la liberté antique et, en ce qui concerne la liberté bourgeoise, dans celui de la « jouissance » au double sens ancien, juridique et hédoniste, de la possession de certains biens (on jouit d’une propriété) et du plaisir qui en est retiré. Tout cela suggère que la volonté de délivrance bourgeoise va bien au-delà de la politique : la quête de repos et d’aisance, c’est-à-dire de « jouissance paisible », dénote le désir d’un allègement des conditions de vie. Et ce désir de délivrance politique et matérielle structure l’imaginaire moderne de fond en comble, de l’économie politique libérale au marxisme en passant par l’hédonisme consumériste. Le fait que le désir de « jouissance paisible » a conduit à l’industrialisme et par là à la frénésie actuelle n’empêche pas que, sur le plan imaginaire, le fantasme de dépasser la nécessité, de surmonter la rareté et même le travail, soit au cœur de la fuite en avant industrialiste. De même, le désir de repos ne signifie bien sûr pas que nos sociétés soient moins belliqueuses que celles de l’Antiquité.

Nous n’avons jamais été aussi modernes

Ce que signe l’affaire Snowden n’est donc pas tant la fin de la liberté des Modernes que celle de l’interprétation libérale qui la définissait par l’inviolabilité de la vie privée. En réalité, ce critère constitutionnel, effectivement bafoué aujourd’hui, masque le fait que les Modernes aspirent d’abord à autre chose, à la délivrance à l’égard des nécessités politiques et matérielles de la vie sur terre. C’est justement ce que suggère l’indifférence suscitée par les révélations de Snowden. C’est aussi ce que confirme une lecture attentive de Constant. Et c’est également ce qu’une histoire de la liberté moderne montrerait. Car face à la conception libérale de la liberté comme délivrance à l’égard des soucis matériels et politiques, le socialisme a souvent, dans ses tendances marxistes dominantes, surenchérit sur ce désir de délivrance en rêvant de surmonter le « règne de la nécessité » par le productivisme industriel et de dépasser la conflictualité sociale dans « l’administration des choses25Tout le mouvement socialiste, notamment au XIXe siècle, n’aspire bien sûr pas à des formes de délivrance et l’on retrouve chez Marx aussi la valorisation de l’autonomie. Pour plus de nuances sur la manière dont la délivrance a progressivement contaminé les désirs d’émancipation, voir Aurélien Berlan, « Autonomie et délivrance. Repenser l’émancipation à l’ère des dominations impersonnelles », Revue du M.A.U.S.S., n° 48 (2016), p. 59-74 ; id., « Le citoyen augmenté. Un nouveau stade dans l’aspiration à se délivrer de la politique », L’Inventaire. Revue de critique sociale et culturelle, n° 5 (2017), p. 17-38. ».

Si nous persistons à nous sentir libres aujourd’hui, malgré l’ampleur de la surveillance électronique dont nous sommes l’objet, c’est parce que le système étatico-industriel continue à nous assurer cette délivrance, encore renforcée par la plupart des dispositifs électroniques incriminés : leur attrait ne tient qu’au fait qu’ils nous déchargent d’une foule de micro-contraintes quotidiennes, voire, pour les adeptes de la cybergnose, de nous délivrer de notre corporéité, qui nous assigne à un espace-temps délimité et à une identité fixe26Un attrait de la vie sur Internet auquel Snowden a été sensible dans sa jeunesse (voir Mémoires vives, op. cit., chapitre 4), sans jamais tomber dans la cybermystique des geeks rêvant de télécharger leur esprit.. La seule spécificité de la situation actuelle est, de ce point de vue, que le désir de délivrance semble désormais délesté des garde-fous constitutionnels du libéralisme classique, comme l’exigence d’inviolabilité de la vie privée. L’affaire Snowden et les modes intellectuelles ne doivent donc pas nous conduire à nous demander quelle serait la « liberté des Postmodernes », mais à nous réinterroger sur la liberté des Modernes. Car les désirs actuels ne font que prolonger, de manière obsessionnelle, une quête de délivrance pluriséculaire, comme l’illustre le transhumanisme et sa quête de délivrance vis-à-vis de la condition humaine27A ce propos, lire Jacques Luzi, Au Rendez-vous des mortels. Le déni de la mort dans la culture moderne, de Descartes au transhumanisme, Vaour, La Lenteur, 2019..

Face au désir de délivrance, il y a néanmoins toujours eu une autre conception de la liberté, si minoritaire soit-elle devenue aujourd’hui : l’autonomie, c’est-à-dire le désir de prendre en charge soi-même ses conditions d’existence. Il se manifeste aujourd’hui dans le mouvement des zad ainsi que dans les franges non technocratiques de la pensée écologiste. Si la question de la liberté doit être reposée, et telle est la leçon philosophique de l’affaire Snowden, ce n’est donc pas dans les termes de l’alternative libéralisme versus républicanisme, mais dans ceux de l’opposition entre autonomie et délivrance. Car le désastre en cours fait que les questions politiques ne se posent plus seulement en termes constitutionnels, comme lors de l’avènement du Léviathan étatique. Et si la quête de délivrance à l’égard des nécessités de la vie sur terre, le désir d’un allègement de nos conditions de vie jusqu’à l’apesanteur, jusqu’à l’idée de quitter la terre pour mener une vie extra-terrestre, a fait le lit du capitalisme industriel et du saccage de la planète, il faut rompre avec cet imaginaire et revaloriser l’autonomie comme une manière de revenir sur terre, de revenir à une vision terrestre de la liberté, compatible avec la préservation de nos conditions de vie sur notre planète fragile. En tout cas, c’est une perspective plus enthousiasmante que celle d’un état d’urgence écologique qui conduirait à une restriction draconienne du peu de libertés qui nous reste.

Notes   [ + ]

1. Dans Le Principe responsabilité (1979), Hans Jonas évoquait la nécessité d’une « tyrannie bienveillante » pour faire face aux problèmes écologiques posés par la société technologique, et dans une thèse intitulée « Ecologie et liberté : libéralisme versus républicanisme » (2014), Augustin Fragnières estime que la question écologique implique de revenir à une conception (néo)républicaine de la liberté – c’est-à-dire à une conception qui subordonne la liberté individuelle à l’intérêt général. Ces deux thèses sont de plus en plus présentes dans les débats académiques et médiatiques au détriment de l’idée, qui remonte au moins à Bernard Charbonneau, que la défense de la nature et celle de la liberté vont ensemble – de la liberté en un sens qui se situe par-delà l’opposition libéralisme versus républicanisme.
2. Les Etats modernes n’ont jamais fait grand-chose et, pour des raisons structurelles, ne risquent pas de prendre des mesures d’envergure contre la cause profonde du désastre en cours : le développement économique et industriel que ces Etats organisent et stimulent, puisque leur puissance et celle des élites qui le dirigent en dépendent. A ce propos, voir la tribune de Matthieu Amiech, « Les gouvernements font partie du problème, pas de la solution », Reporterre, 29/08/2019 (https://reporterre.net/Les-gouvernements-font-partie-du-probleme-ecologique-pas-de-la-solution).
3. Sur les raisons pour lesquelles la situation actuelle impose de repenser la liberté, voir Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’Evénement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Le Seuil, 2016 (nouvelle édition), p. 54-56.
4. Comme il l’annonce dans la préface, « ce que l’on nomme aujourd’hui, à l’ère de la révolution d’Internet, “vie privée” » n’est autre « que ce que l’on appelait “liberté” pendant la révolution américaine ». Edward Snowden, Mémoires vives, Paris, Le Seuil, 2019, p. 15 (voir aussi p. 371.
5. Voir Le Monde, notamment le dossier du 22 octobre 2013.
6. Edward Snowden, Mémoires vives, op. cit., p. 254.
7, 10. Un an avant Snowden, nous avions par exemple publié avec le Groupe Marcuse La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, Paris, La Lenteur, 2012 (rééd. 2019). Pour l’écrire, nous nous étions inspirés des enquêtes qu’avaient publiées en France PMO (RFID : la police totale. Puces intelligentes et mouchardage électronique, Montreuil, L’Échappée, 2008) ou Michel Alberganti (Sous l’œil des puces. La RFID et la démocratie, Arles, Actes Sud, 2007).
8. Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Gallimard (Quarto), Paris, 2002, p. 777.
9. Le Monde, 5 juillet 2013. Sur les métadonnées, voir Snowden, Mémoires vives, op. cit., p. 200 et suivantes.
11. Comme tout lanceur d’alerte, Snowden espérait « divulguer des informations pour qu’une pression publique s’exerce sur l’institution ». Mais plus loin, Snowden reconnaît à demi-mot qu’il a été naïf : il a entretenu, « de manière sans doute idéaliste, […] l’espoir qu’une fois que [l’ensemble de ses concitoyens] auraient pris la mesure de l’étendue de la surveillance de masse du gouvernement américain, ils se mobiliseraient et demanderaient justice » (Snowden, Mémoires vives, op. cit., p. 267 et 330). Comme la CNIL, l’administration Obama s’est contenté de légaliser par la suite la majeure partie de ce que faisait la NSA.
12. Benjamin Constant, « De la liberté des anciens comparée à celle des modernes », in Benjamin Constant, Ecrits politiques, Gallimard (Folio), Paris, 1997, p. 591-619. Cet essai a popularisé une distinction que Constant avait déjà exposée, avec quelques variantes, dans des textes antérieurs, et qui était au cœur des réflexions du « groupe de Coppet » dont il faisait partie en Suisse, avec Germaine de Staël et Sismondi
13. Ibid., p. 603.
14. Tzvetan Todorov, Benjamin Constant, la passion démocratique, Hachette, Paris, 1997, p. 37.
15. Benjamin Constant, « De la liberté des anciens…», Ecrits politiques, op. cit., p. 612.
16. Cornelius Castoriadis, Capitalisme moderne et révolution, Paris, Union Générale d’Édition, 1979, Tome II, p. 69.
17. Voir les deux pages que Snowden consacre à l’idée de vie privée (un « espace négatif », une « zone vide », une notion qui « paraît creuse puisqu’elle est indéfinissable » – Mémoires vives, op. cit., p. 232-233).
18. Je pense à la déclaration de Mark Zuckerberg qui, en 2009, justifiait la suppression de paramètres de confidentialité en expliquant que cette norme sociale, jadis nécessaire, devait « évoluer avec son temps » (cité par Sherry Turkle, « Entre Facebook et ses utilisateurs, un amour déçu », Le Monde, 10 avril 2018). Notons que tel était exactement l’argument que Constant opposait aux Jacobins…
19. Une analyse historique précise montrerait que si la « liberté des Anciens » correspond bien à l’eleutheria grecque, avec sa dimension démocratique, la libertas romaine est quant à elle plus proche de la « liberté des Modernes », avec sa dimension oligarchique et sa promesse de sureté juridique. De même, le mouvement des Gilets jaunes a rappelé en France que le désir de participation démocratique est toujours aussi puissant dans les classes populaires, malgré tout ce que les élites ont fait et continuent à faire pour les en dégoûter.
20. Thierry Ménissier, La liberté des contemporains. Pourquoi il faut rénover la république, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 2011.
21. Constant, Principes de politique (1815), cités d’après le recueil Ecrits politiques, op. cit., p. 305.
22, 23. Benjamin Constant, « De la liberté des anciens… », Ecrits politiques, op. cit., p. 615.
24. Idem, p. 598.
25. Tout le mouvement socialiste, notamment au XIXe siècle, n’aspire bien sûr pas à des formes de délivrance et l’on retrouve chez Marx aussi la valorisation de l’autonomie. Pour plus de nuances sur la manière dont la délivrance a progressivement contaminé les désirs d’émancipation, voir Aurélien Berlan, « Autonomie et délivrance. Repenser l’émancipation à l’ère des dominations impersonnelles », Revue du M.A.U.S.S., n° 48 (2016), p. 59-74 ; id., « Le citoyen augmenté. Un nouveau stade dans l’aspiration à se délivrer de la politique », L’Inventaire. Revue de critique sociale et culturelle, n° 5 (2017), p. 17-38.
26. Un attrait de la vie sur Internet auquel Snowden a été sensible dans sa jeunesse (voir Mémoires vives, op. cit., chapitre 4), sans jamais tomber dans la cybermystique des geeks rêvant de télécharger leur esprit.
27. A ce propos, lire Jacques Luzi, Au Rendez-vous des mortels. Le déni de la mort dans la culture moderne, de Descartes au transhumanisme, Vaour, La Lenteur, 2019.

L’article Snowden, Constant et le sens de la liberté à l’heure du désastre est apparu en premier sur Terrestres.

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Publié le 20.12.2019 à 12:35

Les vertus climatiques de la grève générale

Quentin Hardy

Temps de lecture : 15 minutes

Turbulences carbo-économiques

Le régime des retraites est aujourd’hui pris d’assaut car il mettrait en péril notre avenir économique. Par un esprit de prévoyance et pour éviter un effondrement des pensions futures, dit-on, les gouvernants mettent en œuvre un modèle de retraites dont l’horizon se déploie entre 2030 et 2070. Observe-t-on la même diligence politique lorsqu’il s’agit concevoir des politiques climatiques ? Guidés par un principe de raison et de justice intergénérationelle1« L’ambition portée par ce gouvernement est une ambition de justice sociale (…) Et surtout la seule chose qui compte, c’est la justice. » Discours d’Edouard Philippe du 11 décembre 2019 au Conseil social et économique (CSE)., les gouvernants réformeraient les retraites « Pour vos enfants » dit-on. Voyons justement ce qu’ils font pour nos enfants.

Tout est en place pour que tout empire. Il suffit, par exemple, de constater à quel point nous sommes éloignés de l’objectif fixé par les accords de Paris en 2015 lors de la COP 21 – à savoir limiter l’augmentation de la température du globe d’ici 2100 à 1,5°C par rapport à son niveau préindustriel. Cet accord repose sur un double scandale : les promesses sont non contraignantes, ce qui revient à dire que nous fixons un seuil de température à ne pas dépasser sans nous donner les moyens de le faire respecter ; ensuite, l’addition des promesses formulées en 2015 par les Etats ne couvre que …30% des réductions indispensables à réaliser afin d’honorer cet accord2UNEP, Emissions gap report 2019.

Alors que les émissions mondiales de gaz à effet de serres ne font qu’augmenter (2,7 % en 2018), à partir de 2020, il faudrait les diminuer de 7,5% par an pour atteindre une diminution de plus de 90% en 2050 par rapport aux émissions actuelles3UNEP, Emissions Gap report 2019. Et encore, tous ces objectifs chiffrés sont fondés sur les rapports du GIEC, dont les résultats, issus d’un utile travail de synthèse, sous-estiment certainement la rapidité du réchauffement climatique et de ses conséquences4Gary Dagorn, « Climat : pourquoi les scientifiques sont plutôt plus prudents qu’alarmistes » , Le Monde, 23/10/2019 ; En septembre 2019, l’Institut Pierre-Simon Laplace (IPSL) et le Centre national de recherches météorologiques (Météo-France/CNRS), spécialistes en modélisation climatique, ont rendu publique la mise à jour de leurs projections. Ils montrent que l’augmentation de la température avait été sous-estimée de près de 1° ; dans le pire scénario de poursuite de la croissance, la température mondiale pourrait s’élever jusqu’à 6 ou 7° en 2100 : « Changement climatique : les résultats des nouvelles simulations françaises ». On apprend récemment que les glaces du Groenland et de l’Arctique fondent bien plus vite que prévu5Shepherd, A., Ivins, E., Rignot, E. et al. Mass balance of the Greenland Ice Sheet from 1992 to 2018. Nature (2019) ; Shepherd, A., Ivins, E., Rignot, E. et al. Mass balance of the Antarctic Ice Sheet from 1992 to 2017. Nature 558, 219–222 (2018).. Des études récentes tendent à montrer que le GIEC a surestimé ce qu’était le fameux « niveau pré-industriel » de CO2. Concrètement cela signifierait que notre quota d’émissions restant, afin de ne pas dépasser le seuil des 1,5, serait rétréci de moitié : si cette hypothèse est confirmée, il faudrait alors doubler l’effort de baisse des émissions annoncé dans les rapports du GIEC6Voir à ce sujet Schurer, A., Mann, M., Hawkins, E. et al. Importance of the pre-industrial baseline for likelihood of exceeding Paris goals. Nature Clim Change 7, 563–567 (2017) et Schurer, A.P., Cowtan, K., Hawkins, E. et al. Interpretations of the Paris climate target. Nature Geosci 11, 220–221 (2018)..

Imaginer la crise

Nos imaginaires politiques sont incapables de se figurer ce que représente une descente de la consommation d’énergie carbonée à la hauteur de l’événement. Nous sommes en situation de « décalage prométhéen », aurait sans doute affirmé le philosophe Günther Anders. Ce dernier, en réaction à l’avènement de la bombe atomique et de la possibilité de la fin de l’histoire qu’elle introduisait, définissait ce décalage comme l’écart entre les conséquences du progrès et nos facultés de représentation. « […] la seule tâche morale décisive aujourd’hui, écrivait-t-il dans les années 1950, dans la mesure où tout n’est pas encore perdu, consiste à éduquer l’imagination morale7L’Obsolescence de l’homme, t. 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, Editions Ivrea et éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002 p. 303 ». Si, chez Anders, cette éducation passait par une méthode d’exagération délibérée de ce qu’on peut observer dans le présent, il est tout autant possible de rendre palpable le mur climatique par le recours à quelques expériences historiques. 

En effet, par le passé, certains événements firent brutalement chuter les émissions de gaz à effet de serre. Par exemple, la crise qui suivit le crash de 1929 provoqua une diminution d’environ 30% des émissions de CO2 aux Etats-Unis et de 23% de l’Europe continentale (1929-1932). Entre 1943 et 1945, sommet de la Seconde guerre mondiale et de la politique de bombardement contre les populations civiles en Europe continentale, les émissions du continent sont divisées par deux. Entre 1990 et 1997, consécutivement à l’effondrement du bloc soviétique, les émissions du territoire russe chutent de 40%8Voir : https://ourworldindata.org/ ou www.globalcarbonaltlas.org

Ainsi, au premier abord, l’effondrement économique aurait une vertu climatique. Et cette idée semble d’autant plus probante que, historiquement, le découplage entre croissance du PIB et émissions de gaz à effet de serre reste un phénomène au mieux marginal9voir les évolutions de GES mondiales par pays et les rapporter aux émissions absolues. MUNTEAN et al. Fossil CO2 emissions of all world countries – 2018 Report . On pourra consulter la lecture qu’en fait Sylvestre Huet. Pour le dire très grossièrement, la cure de désintoxication reviendrait à deux ou trois fois les effondrements économiques les plus brutaux du XXe siècle – à la différence près, mais finalement peu rassurante, qu’un tel changement devrait s’accomplir en deux ou trois décennies.

Par conséquent, et sans aborder les autres questions écologiques essentielles10Cet article est délibérément centré sur l’urgence de la baisse des émissions de CO2, mais cet enjeu ne doit surtout pas mettre au second plan l’ensemble des autres fronts écologiques, voir Maxime Chédin, « Quand le mouvement climat deviendra écologique… », Politis, N° 1566, 28/09/2019 et Quentin Hardy et Pierre de Jouvancourt, « Qui sont (vraiment) les activistes de l’apocalypse ? » , Terrestres, 13/10/2019., il paraît légitime de se demander s’il faut souhaiter une crise financière, économique ou institutionnelle du capitalisme mondialisé d’une magnitude inouïe. Doit-on tout espérer de l’effondrement11« Une autre politique est possible ! » pourra-t-on rétorquer. L’ampleur de la tâche explique sans doute les références récurrentes aux grandes entreprises de remobilisation économiques du XXe siècle telles que « Économie de guerre », « plan Marshall écologique » ou « Green new deal ». Cependant, nous partons ici de l’hypothèse politique du business as usual. D’autant plus probable que toutes les forces politiques portant de tels projets d’investissement massif sont aujourd’hui en minorité politique : défaite récente de Corbyn, minorité de Sanders, inadéquation du Pacte vert européen ?

Transformation de soi et du monde

Contrairement à l’opinion répandue, la plupart des militant-es et des collapsonautes se refusent à un tel espoir malsain. Pour la majorité, il ne s’agit pas d’attendre la fin salvatrice de ce monde mais d’expérimenter des manières d’en sortir, de le transformer ou de l’arrêter. Dans toutes ses sensibilités, l’écologie, des zéro déchet aux activistes les plus déterminés, cherche à se soustraire aux réquisits de la société reposant principalement sur le travail non (ou peu) choisi et la consommation : quitter progressivement, affectivement et pratiquement la standardisation économique des manières de vivre. Apprendre à ne plus déléguer entièrement sa vie, à devenir souverain sur une partie de son quotidien offre une polyvalence et un déjà-là qui peut préfigurer des réappropriations collectives bien plus ambitieuses.

Pourtant, aussi puissants subjectivement que puissent être certains parcours de vie, l’empilement de ces refus ne créé pas de lui-même une bifurcation collective. Il est assez aisé d’imaginer que les subjectivités collapsonautes pourraient s’appareiller avec un capitalisme de pénurie : chacun.e aura appris à faire moins, et la sobriété aura damné la piste à l’austérité de la guerre climatique. Précieuse mais centrée sur des expérimentations généralement individuelles, cette voie resterait alors insuffisante, incertaine et ambivalente.

Le véritable enjeu, et en même temps la plus grande difficulté, réside dans les modalités d’organisation et d’expérimentation collectives. Et cet enjeu concerne à la fois les collectifs écologistes mais aussi, plus généralement, les sociétés dans leur ensemble. Certes, là encore, il existe déjà, et depuis longtemps, de nombreuses pratiques collectives dont le but est de permettre une existence en dehors du capitalisme et de la consommation de masse. Cependant, tout porte à croire que ces dernières ne peuvent tenir pour seule politique possible. En effet, les espaces interstitiels (qui peuvent être juridiques, sociaux, économiques) dans lesquels elles peuvent encore joyeusement proliférer sont à la merci d’un contexte politique qui se dégrade et les met en péril chaque année un peu plus. Les espaces de non-conformité, et à partir desquels il devient possible d’imaginer d’autres vies, sont aussi des espaces menacés12On pourra prendre pour exemple les mesures du gouvernement actuel concernant la fin des emplois aidés, la baisse systématique des aides sociales (qui forment de facto les moyens de substance à une partie importante de la base militante concernée) et le contrôle croissant des conditions de leur attribution ;  mais aussi le projet de loi contre les habitats légers, l’allongement de la durée de cotisation pour la retraite – nombre de retraités participant de manière non-négligeable au tissu associatif écologiste.. Il doit donc y avoir un versant de l’action écologiste et climatique qui tente d’organiser une réponse à ces politiques. Une réponse comme défense mais aussi comme positivité porteuse en elle-même de transformation.

Dès lors, que faire ? Ce qui est certain, c’est que face aux maigres résultats, relativement à la hauteur des enjeux, des mouvements climats et écologistes des deux premières décennies du XXIe siècle, l’heure est à la remise en question et à la transformation des pratiques militantes13Que cette « découverte » de l’inefficacité des demandes aux gouvernement repose sur un oubli important du passé des mobilisations environnementales de la seconde moitié du XXe siècle est un problème que nous laissons de côté ici, mais sur lequel il serait crucial de revenir.. Si les grandes manifestations climatiques et les nombreuses demandes adressées aux gouvernants se sont révélées inopérantes, faut-il engager des campagnes de désobéissance civile : blocages, affichage subversif, détérioration choisie de biens privés ? La gravité de la situation historique nous autorise-t-elle à nous en prendre aux infrastructures énergétiques, bureaucratiques, logistiques, stratégiques ? Ces questions ne flottent pas dans le ciel éthéré des idéaux militants, mais correspondent à des pratiques auxquelles nous sommes toutes et tous conviés depuis quelques mois : blocage du quartier de La Défense, de centres commerciaux, de centres logistiques d’Amazon, de mines de charbon, sabotage de trottinettes électriques, grèves scolaires, instaurations spontanées de ZAD, tentatives d’imposer des pactes écologiques aux élections municipales, etc.

S’accompagnant d’une substantielle augmentation du nombre de personnes engagées, ces multiples mouvements ne visent plus des aménagements de la politique majoritaire. La question qui traverse les mouvements climat et les mouvements écologistes est alors la suivante : prenant au sérieux la puissance des logiques destructrices à l’œuvre, comment faire advenir un profond changement institutionnel ou politique ?

Or, au beau milieu de la phase ascensionnelle de ces mouvements, voici que l’actualité nous rappelle à nos fondamentaux : la grève générale.

Crédit : Dijoncter.info

Place de la grève générale dans l’action écologique

Que divers collectifs comme Extinction Rebellion, Désobéissance écolo Paris, ou encore Alternatiba aient, avec plus ou moins d’insistance et de détermination, appelé au soutien des grèves de décembre n’est pas innocent. Toute réforme importante des retraites interroge de facto l’horizon temporel de ces mouvements, leur profonde inquiétude face à ce siècle dont déjà deux décennies s’achèvent. En effet, à l’horizon des futures retraites, et selon les scénarios de croissance sur lesquels s’appuie la justification du nouveau régime par points, la température planétaire sera sans doute de 3 voire 4 degrés supplémentaires par rapport au niveau pré-industriel. Et il n’est pas exagéré de dire qu’à ce moment les régions inhabitables se compteront par dizaines et les réfugiés climatiques par millions14Il n’est pas question ici de susciter de la peur par le recours à l’images de hordes de réfugiés climatiques arrivant sur les douces contrées européennes. Un tel imaginaire, mélange des films hollywoodiens et du nationalisme d’extrême droite, a gagné trop d’influence dans l’imaginaire collectif. Il s’agit ici de dénoter l’étendue du chamboulement géopolitique et humain vers lequel nous nous dirigeons autant que le saccage des conditions de vie pour de très nombreuses personnes.. En d’autres termes, le modèle économique avec lequel le régime par répartition serait incompatible est aussi celui qui ne peut fonctionner sans hypothéquer les conditions d’habitabilité de la Terre.

Une des vertus d’une grève générale est d’offrir une interruption du temps, c’est-à-dire une disponibilité totale à notre présent à l’ensemble des problèmes politiques, historiques, écologiques qui sont jetés devant nous. Arrêter le cours ordinaire des choses et des circulations, c’est inaugurer un autre emploi du temps. La grève est avant tout une invitation à provoquer une fuite massive de temps ; non plus gagner individuellement du temps mais désorienter le temps collectif15A la lecture d’une version préliminaire de ce texte, une amie remarquait justement : « […] si je souscris à cette hypothèse théorique séduisante et convaincante du « temps libéré par la grève », le ressenti de quelqu’un qui habite paris et alentours par exemple, c’est plutôt une ville où concrètement tout le monde est ultra sur les nerfs dans les transports et sur les routes, où toutes les pistes cyclables sont prises d’assaut par des scooters et trottinettes électriques… on se fait insulter tout le temps. etc etc etc pas du tout cette « ville à l’arrêt » dont on rêve : on n’a rarement été aussi à l’étroit. justement parce que la grève n’est pas générale, et que la majorité des personnes essayent de traverser la ville pour travailler – juste sans transports en commun. Même pour les militant-es, en fait, c’est moins un temps libéré qu’un temps de l’organisation: […] s’organiser politiquement c’est du boulot aussi (moins aliénant certes, et plus joyeux): blocages d’entrepôts le matin, cantines, AG, manifs… en fait c’est quand même épuisant, de tenir une grève, j’ai l’impression que cette conceptualisation du temps à l’arrêt l’invisibilise. Le temps libéré c’est plutôt l’horizon, pas ce qui se passe pendant la lutte. ». La grève générale permet ainsi d’ouvrir la possibilité d’une explication conséquente de la société avec elle-même – tout le contraire des élections qui en offrent le plus souvent un pure simulacre. Cependant, est-il possible de concevoir une implication des mouvements écologistes qui se définisse autrement que comme simple soutien de principe à un mouvement de grève générale ? La grève peut-elle se révéler une modalité importante d’une contre-offensive sociale qui soit aussi écologiste ?

Notons tout d’abord un recoupement essentiel sur le plan des affects politiques. De mai-juin 1936 et 1968, on entend encore le silence des machines muettes, la joie de vivre au rythme de la vie humaine. La grève c’est le moment où la banque de colère saute et où ce qui jaillit ce n’est pas d’abord des billets de revendications, mais de la joie, des chants, des rires à la place du fracas impitoyable des machines. Joie contre la soumission des corps et des esprits. Joie de la rencontre humaine. Joie d’éprouver une pleine dignité16Simone Weil, « La vie et la grève des ouvrières métallos », La Révolution prolétarienne, n°224, 10 juin 1936 repris dans Œuvres, Quarto Gallimard, p. 157-170 ou dans Gréve et Joie pure, Libertalia, 2016.. La mise à l’arrêt du monde économique n’offre d’abord aucune clé de résolution des problèmes, elle permet seulement de respirer et de commencer à soulever l’épaisse pellicule qui occultait le fourmillement des possibles. Tout mouvement politique d’ampleur, s’il se veut porteur d’une authentique créativité, ne peut se dispenser d’un tel affect. 

Ensuite, sur le plan de l’efficacité stratégique. La stratégie de la grève générale se déploie en France à la fin du XIXe siècle dans une minorité du mouvement ouvrier. Elle s’affirme plus nettement au sein de la CGT au début du XXe siècle avec des sabotages ou des actions coordonnées sur les nouveaux réseaux (chemin de fer, charbon, électricité) qui permettent d’envisager le blocage de tout le pays et plus seulement celui de telle ou telle entreprise. Schématiquement, l’expérience historique nous enseigne que plus une grève dure et s’étend, plus ses chances de bloquer les flux de circulation et de mettre à genoux un gouvernement en s’attaquant à l’économie du pays sont grandes. Plus les enjeux sont noués à des conflits d’intérêt fondamentaux (par exemple : qui va payer pour la couverture sociale), plus elle devient le seul moyen réellement opérant. Bien entendu, la puissance des syndicats, les subjectivités ouvrières, les pratiques admises dans les luttes ont beaucoup varié et l’on pourrait regretter par exemple que les mouvements de grève n’aient depuis longtemps qu’une visée défensive17On pourrait, là encore schématiquement, dater cette transition durant des années 1980. La grève des cheminots de 1986, une des plus dures que connaît le secteur du rail, n’aboutit qu’à un retrait de la grille salariale portée par le gouvernement Chirac. Depuis 1995 au moins, les mouvements sociaux portés par le syndicalisme, mais aussi par les mouvements étudiants, n’obtiennent au mieux que des retraits. Pour rappel, voici quelques dates marquantes des obtentions des mouvements sociaux : 1919 : obtention la journée de 8h de travail ; 1920 : syndicalisation des femmes sans l’aval de leur mari ; 1936 : Accords de Matignon ; 1950 : SMIG ; 1969 : Accords de Grenelle, +35% salaire minimum.. Mais en théorie, et cela mérite d’être relevé, c’est un moyen efficace pour mettre en place une véritable politique sociale et climatique.

Plus profondément, la grève générale permet une double appropriation. D’abord politico-médiatique : lorsque la grève débute, les mondes politiques et médiatiques perdent dans une large part leur capacité à fixer l’agenda public. Cela s’explique par le fait que, passé un certain seuil, la grève ne laisse personne intouché, si bien que le discours politico-médiatique dominant est directement confronté aux expériences de première ou seconde main, plus tangible et moins sujet aux traduction-trahisons que les commentaires éditoriaux. Les Gilets-Jaunes en ont fourni une puissante démonstration. Le camp des grévistes déplie un horizon de problèmes et perturbe la hiérarchie de ce qui importe politiquement. La grève offre des espaces pour ce qui est généralement tu, elle fait pulluler des cercles informels d’échanges qui n’avaient pas lieu auparavant, allant des assemblées générales aux simples bistrots en passant par les groupes de discussion Whatsapp.

La réappropriation se rapporte aussi aux infrastructures. Si l’objectif premier de la grève générale n’est pas vraiment de faire décroître les émissions de CO2, elle offre une opportunité inégalée d’expérimenter collectivement le ralentissement économique. Pour partie subi, ce dernier est évidemment provoqué : d’abord en contrôlant les flux de circulation (transport collectifs, péages), mais aussi en bloquant de facto (par l’absence des travailleurs) ou activement (par des actions coordonnées) des centres incontournables du déménagement mondial (raffineries, ports, centres logistiques). 

Cet aspect est d’autant plus intéressant que le sabotage ou le blocage semblent peu efficaces lorsqu’ils ne se rattachent pas à un mouvement social18Dominique Pinsolle, « Les aventures de Mam’zelle Cisaille », Le Monde diplomatique, août 2015.. Progressivement, les mouvements écologistes adoptent ces stratégies, mais le contexte de la grève générale rend possible alors deux choses. D’abord de les conduire dans des contextes de lutte qui leur confère une portée indissociablement sociale et écologique. Ensuite, de construire des alliances – non instrumentales – avec les milieux professionnels positionnés sur les points nodaux stratégiquement et politiquement intéressants. Par exemple, durant la troisième semaine de décembre la CGT Energies 33 organise des coupures d’électricité aux sièges sociaux de LCL, de BNP et du Crédit Agricole. Au même moment, dans les Pyrénées Orientales, l’antenne locale du même syndicat débranche les cartes sources de milliers de compteurs dits « intelligents » qui limitaient la puissance disponible pour les foyers ayant des difficultés financières. On comprend aisément comment une telle action pourrait participer d’une transformation des pratiques militantes écologiques19Bien entendu, il peut y avoir des ratés, par exemple priver par inadvertance l’électricité d’un hôpital ou de foyers..

Bien plus qu’un prétendu chantage exercé sur la population, il s’agit d’affaiblir certaines cibles économiques, de favoriser des solidarités et de faire ressortir la toxicité de certaines infrastructures : qui ne se réjouirait pas de voir La Défense, ses ordinateurs et ses ascenseurs, durablement débranchée ? La répétition de ce genre d’action permettra un apprentissage mutuel entre les militants et les milieux syndicaux, une meilleure connaissance des mille dépendances socio-écologiques de notre monde technique et, à terme, leur réappropriation.

A la différence de sabotages isolés et anonymes qui peuvent avoir leur intérêt, il s’agit là d’actions concertées reposant sur des groupes sociaux plus ou moins organisés et n’étant entreprises qu’une fois un objectif précis établi suite à une discussion collective. Sans doute cela repose-t-il sur un double décentrement : le syndicalisme retrouvant ses racines à tendance plus révolutionnaires et les mouvements environnementaux reconnaissant que, depuis toujours, la démocratie ne se limite pas aux urnes ou aux arènes de délibérations institutionnelles20Des alliances entre syndicats et mouvements écolos sont en train de se nouer localement (Youth for Climat ou résistance à des grands projets inutiles et imposés). Lors des blocages en cours, par exemple ceux des dépôts de bus à Paris, d’autres milieux professionnels et des étudiant.e.s viennent participer : une intersectionnalité naissante est à l’oeuvre. Plus globalement, les écolos n’ont pas le monopole de l’écologie et depuis un an, « l’écologisation » des milieux sociaux impliqués dans les luttes sociales (Gilets Jaunes notamment) s’accélère.. Si une telle perspective peut sembler chimérique, gardons en tête que, sous l’effet du contexte actuel, il est permis de penser que ces rapprochements sont aujourd’hui en train de s’accomplir. Mais aussi, et plus simplement, il est sans doute plus que temps de mettre de côté ce qui nous retient d’engager des discussions explicites au sujet de ce qu’il y a à faire.

Quoiqu’il en soit, un futur qui soit à la fois plus émancipateur et plus écologique que notre présent est difficilement imaginable sans une reprise démocratique des infrastructures qui font fonctionner nos écologies.

Et si la grève générale, l’un des plus vieux instruments de l’histoire sociale, coiffait l’ensemble des outils aujourd’hui plébiscités dans les mouvements écologistes – le vote, la manifestation, le lobbying citoyen, les petits pas et les petites assemblées, les infractions mineures ou majeures de la loi ? La grève générale allie de manière inégalée des qualités dans lesquelles se reconnaissent à peu près toutes les tendances du mouvement climat, qui pour autant s’opposent souvent sur les stratégies à employer : plutôt accessible21Se traduisant en une perte importante de revenus, beaucoup de personnes ne sont pas en situation de pouvoir se permettre la grève. Aller vers une anticipation, prévue plusieurs mois à l’avance et massive, de ces pertes fondée sur un mutualisation d’une portion modeste des salaires pourrait être une partie de la réponse, tout comme le don de biens et de services de première nécessité., ouverte stratégiquement, plurielle, populaire et diablement efficace. On ne subit plus l’effondrement économique. Non seulement nous prenons le contrôle politico-médiatique, infrastructurel et écologique, mais nous pouvons alors expérimenter ce à quoi ressemblerait une sortie volontaire de la course démente du capitalisme.

Notes   [ + ]

1. « L’ambition portée par ce gouvernement est une ambition de justice sociale (…) Et surtout la seule chose qui compte, c’est la justice. » Discours d’Edouard Philippe du 11 décembre 2019 au Conseil social et économique (CSE).
2. UNEP, Emissions gap report 2019
3. UNEP, Emissions Gap report 2019
4. Gary Dagorn, « Climat : pourquoi les scientifiques sont plutôt plus prudents qu’alarmistes » , Le Monde, 23/10/2019 ; En septembre 2019, l’Institut Pierre-Simon Laplace (IPSL) et le Centre national de recherches météorologiques (Météo-France/CNRS), spécialistes en modélisation climatique, ont rendu publique la mise à jour de leurs projections. Ils montrent que l’augmentation de la température avait été sous-estimée de près de 1° ; dans le pire scénario de poursuite de la croissance, la température mondiale pourrait s’élever jusqu’à 6 ou 7° en 2100 : « Changement climatique : les résultats des nouvelles simulations françaises »
5. Shepherd, A., Ivins, E., Rignot, E. et al. Mass balance of the Greenland Ice Sheet from 1992 to 2018. Nature (2019) ; Shepherd, A., Ivins, E., Rignot, E. et al. Mass balance of the Antarctic Ice Sheet from 1992 to 2017. Nature 558, 219–222 (2018).
6. Voir à ce sujet Schurer, A., Mann, M., Hawkins, E. et al. Importance of the pre-industrial baseline for likelihood of exceeding Paris goals. Nature Clim Change 7, 563–567 (2017) et Schurer, A.P., Cowtan, K., Hawkins, E. et al. Interpretations of the Paris climate target. Nature Geosci 11, 220–221 (2018).
7. L’Obsolescence de l’homme, t. 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, Editions Ivrea et éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002 p. 303
8. Voir : https://ourworldindata.org/ ou www.globalcarbonaltlas.org
9. voir les évolutions de GES mondiales par pays et les rapporter aux émissions absolues. MUNTEAN et al. Fossil CO2 emissions of all world countries – 2018 Report . On pourra consulter la lecture qu’en fait Sylvestre Huet
10. Cet article est délibérément centré sur l’urgence de la baisse des émissions de CO2, mais cet enjeu ne doit surtout pas mettre au second plan l’ensemble des autres fronts écologiques, voir Maxime Chédin, « Quand le mouvement climat deviendra écologique… », Politis, N° 1566, 28/09/2019 et Quentin Hardy et Pierre de Jouvancourt, « Qui sont (vraiment) les activistes de l’apocalypse ? » , Terrestres, 13/10/2019.
11. « Une autre politique est possible ! » pourra-t-on rétorquer. L’ampleur de la tâche explique sans doute les références récurrentes aux grandes entreprises de remobilisation économiques du XXe siècle telles que « Économie de guerre », « plan Marshall écologique » ou « Green new deal ». Cependant, nous partons ici de l’hypothèse politique du business as usual. D’autant plus probable que toutes les forces politiques portant de tels projets d’investissement massif sont aujourd’hui en minorité politique : défaite récente de Corbyn, minorité de Sanders, inadéquation du Pacte vert européen
12. On pourra prendre pour exemple les mesures du gouvernement actuel concernant la fin des emplois aidés, la baisse systématique des aides sociales (qui forment de facto les moyens de substance à une partie importante de la base militante concernée) et le contrôle croissant des conditions de leur attribution ;  mais aussi le projet de loi contre les habitats légers, l’allongement de la durée de cotisation pour la retraite – nombre de retraités participant de manière non-négligeable au tissu associatif écologiste.
13. Que cette « découverte » de l’inefficacité des demandes aux gouvernement repose sur un oubli important du passé des mobilisations environnementales de la seconde moitié du XXe siècle est un problème que nous laissons de côté ici, mais sur lequel il serait crucial de revenir.
14. Il n’est pas question ici de susciter de la peur par le recours à l’images de hordes de réfugiés climatiques arrivant sur les douces contrées européennes. Un tel imaginaire, mélange des films hollywoodiens et du nationalisme d’extrême droite, a gagné trop d’influence dans l’imaginaire collectif. Il s’agit ici de dénoter l’étendue du chamboulement géopolitique et humain vers lequel nous nous dirigeons autant que le saccage des conditions de vie pour de très nombreuses personnes.
15. A la lecture d’une version préliminaire de ce texte, une amie remarquait justement : « […] si je souscris à cette hypothèse théorique séduisante et convaincante du « temps libéré par la grève », le ressenti de quelqu’un qui habite paris et alentours par exemple, c’est plutôt une ville où concrètement tout le monde est ultra sur les nerfs dans les transports et sur les routes, où toutes les pistes cyclables sont prises d’assaut par des scooters et trottinettes électriques… on se fait insulter tout le temps. etc etc etc pas du tout cette « ville à l’arrêt » dont on rêve : on n’a rarement été aussi à l’étroit. justement parce que la grève n’est pas générale, et que la majorité des personnes essayent de traverser la ville pour travailler – juste sans transports en commun. Même pour les militant-es, en fait, c’est moins un temps libéré qu’un temps de l’organisation: […] s’organiser politiquement c’est du boulot aussi (moins aliénant certes, et plus joyeux): blocages d’entrepôts le matin, cantines, AG, manifs… en fait c’est quand même épuisant, de tenir une grève, j’ai l’impression que cette conceptualisation du temps à l’arrêt l’invisibilise. Le temps libéré c’est plutôt l’horizon, pas ce qui se passe pendant la lutte. »
16. Simone Weil, « La vie et la grève des ouvrières métallos », La Révolution prolétarienne, n°224, 10 juin 1936 repris dans Œuvres, Quarto Gallimard, p. 157-170 ou dans Gréve et Joie pure, Libertalia, 2016.
17. On pourrait, là encore schématiquement, dater cette transition durant des années 1980. La grève des cheminots de 1986, une des plus dures que connaît le secteur du rail, n’aboutit qu’à un retrait de la grille salariale portée par le gouvernement Chirac. Depuis 1995 au moins, les mouvements sociaux portés par le syndicalisme, mais aussi par les mouvements étudiants, n’obtiennent au mieux que des retraits. Pour rappel, voici quelques dates marquantes des obtentions des mouvements sociaux : 1919 : obtention la journée de 8h de travail ; 1920 : syndicalisation des femmes sans l’aval de leur mari ; 1936 : Accords de Matignon ; 1950 : SMIG ; 1969 : Accords de Grenelle, +35% salaire minimum.
18. Dominique Pinsolle, « Les aventures de Mam’zelle Cisaille », Le Monde diplomatique, août 2015.
19. Bien entendu, il peut y avoir des ratés, par exemple priver par inadvertance l’électricité d’un hôpital ou de foyers.
20. Des alliances entre syndicats et mouvements écolos sont en train de se nouer localement (Youth for Climat ou résistance à des grands projets inutiles et imposés). Lors des blocages en cours, par exemple ceux des dépôts de bus à Paris, d’autres milieux professionnels et des étudiant.e.s viennent participer : une intersectionnalité naissante est à l’oeuvre. Plus globalement, les écolos n’ont pas le monopole de l’écologie et depuis un an, « l’écologisation » des milieux sociaux impliqués dans les luttes sociales (Gilets Jaunes notamment) s’accélère.
21. Se traduisant en une perte importante de revenus, beaucoup de personnes ne sont pas en situation de pouvoir se permettre la grève. Aller vers une anticipation, prévue plusieurs mois à l’avance et massive, de ces pertes fondée sur un mutualisation d’une portion modeste des salaires pourrait être une partie de la réponse, tout comme le don de biens et de services de première nécessité.

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