Terrestres

Revue des livres, des idées et des écologies. CC BY-SA 4.0

Du pain et des roses : une contre-histoire écologique du socialisme

Thomas Coutrot

13.10.2019 à 20:35 Temps de lecture : 15 minutes

À propos des ouvrages de Serge Audier, La société écologique et ses ennemis (2017) et L’âge productiviste (2019), Paris, La Découverte.

L’écologie est-elle de gauche ? Cette question peut paraître futile, voire obscène à l’heure où les désastres écologiques incitent à jeter les vieux modes de pensée. C’est entendu, l’URSS socialiste et la Chine communiste ont saccagé la nature au moins autant que l’Occident capitaliste ; la gauche, dans sa grande majorité, n’a pas su se détacher du scientisme et du productivisme. Selon d’influents penseurs comme Moishe Postone, André Gorz, John Holloway ou le courant critique de la valeur, le salariat, en tant que rouage intégré à l’engrenage capitaliste, est incapable de s’évader du travail abstrait dont la valorisation conditionne son devenir. De fait, peu de penseurs de l’écologie accordent une quelconque importance à la question du travail.

Pourtant, la crise écologique s’enracine bel et bien dans le travail : les pollutions résultent d’une logique de production exclusivement finalisée par le profit et le pouvoir de la classe dominante1Allan Schnaiberg, David Naguib Pellow, Treadmill of Production: Injustice and Unsustainability in the Global Economy, Routledge, 2015.. C’est l’activité quotidienne de travail de 3 milliards de travailleurs enrôlés dans les chaînes de la valeur capitaliste qui détruit la nature. Voilà une évidence trop souvent impensée : la nécessaire modification radicale des finalités et des modalités de l’engrenage de la production ne pourra se faire sans la participation active des travailleurs, et encore moins contre eux.

De ce point de vue, l’histoire du mouvement ouvrier n’incite certes pas à l’optimisme. S’appuyant sur les nombreux traits positivistes de la pensée de Marx, la vulgate marxiste – socialiste et communiste – a fait bloc avec le productivisme. La croissance des forces productives devait aboutir à la société d’abondance où l’homme jouirait de la liberté en laissant le travail nécessaire aux machines. La fragilité de la nature était négligée. Même si la Confédération syndicale internationale proclame aujourd’hui qu’« il n’y aura pas d’emplois sur une planète morte », en pratique, dans les secteurs polluants, les syndicats défendent encore trop souvent l’emploi contre la vie.

Serge Audier, dans son travail monumental sur l’histoire de la pensée écologique2La société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation, La Découverte, 2017 ; L’Âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La Découverte, 2019. Ces deux livres sont en fait indissociables, le premier traitant du XIXème siècle et le second du XXème, avec une méthode et une ambition très proches ; on les inclura ensemble dans cette revue en les désignant par (I) et (II, prouve brillamment que ce choix productiviste de la gauche n’a été ni unanime, ni inéluctable. Avec une méthode d’exposition alliant paradoxalement érudition, rigueur et ferveur, il éclaire les sources d’une pensée émancipatrice pleinement écologique. Il démontre non seulement que la pensée socialiste n’a pas été uniformément productiviste, mais qu’elle seule – surtout dans sa veine libertaire – a su formuler une perspective authentiquement écologique au sens où elle tire toutes les conséquences d’une affirmation décisive : la prédation de la nature par l’homme a partie liée avec l’oppression d’humains par d’autres humains. Et donc, « la création d’une nouvelle société de libres et égaux, c’est-à-dire d’une société ouverte, passe ipso facto par une relation harmonieuse avec la nature – et réciproquement » (Audier, I, p. 331). Les fleurs de l’écologie sociale et de l’écoféminisme3Par exemple, Murray Bookchin, Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté, Éditions Écosociété, 2011; Emilie Hache (dir.), Reclaim. Recueil de textes écoféministes, Cambourakis, 2016. qui s’épanouissent aujourd’hui ont leurs racines dans un terreau dont Audier nous restitue toute la richesse.

Naturellement, la question du travail n’est pas au centre de son propos : le féminisme, le colonialisme, la cause animale, l’urbanisme, la protection de l’environnement, la croissance économique, l’éducation, la science, l’esthétique… aucun domaine ou presque n’échappe à son impressionnante enquête sur la généalogie de la pensée écologique et de ses ennemis. Et si la destruction écologique est liée aux oppressions sociales, celles-ci ne se limitent pas à l’antagonisme capital- travail. Je me focaliserai pourtant ici sur ce lien, trop peu exploré, entre politique du travail et visée écologique.

Le marxisme : productiviste ou éco-socialiste ?

Audier rappelle l’adhésion majoritaire du mouvement ouvrier au productivisme, je serai bref sur ce point bien connu. Il ne nie pas la « dimension éco-socialiste » (Audier, II, p.174) de la pensée de Marx, inspirée par sa lecture du chimiste Liebig, et cite le célèbre passage du Capital selon lequel le capitalisme « épuise en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur » (Marx, 1867, II, p.156). Mais à l’évidence « la dimension productiviste et prométhéenne de sa pensée a infiniment plus frappé les esprits du mouvement ouvrier et de ses dirigeants » (Audier, II, p.174). Marx n’a cessé de proclamer son admiration pour le rôle historique de la bourgeoisie, destructrice des liens sociaux traditionnels et créatrice de la grande industrie fondée sur la science qui pavait ainsi la voie du communisme. Jules Guesde le répétera à sa manière: « le socialisme sort tout armé du capitalisme, dont il est à la fois l’aboutissement et le correctif. Nous sommes, pour employer l’expression pittoresque d’un des nôtres, les fils du cheval-vapeur » (Guesde, 1904, 1II., p. 198). Cette vision techniciste et productiviste était partagée par des penseurs aussi profonds que Lénine (appelant les ouvriers à se soumettre « sans réserve à la volonté du dirigeant soviétique, du dictateur, durant le travail » pour mettre en œuvre « les conquêtes scientifiques les plus précieuses » du système Taylor4Dans « Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets » (1918), cité par Bruno Trentin dans La cité du travail. La gauche et le fordisme, Fayard, 2012.) ; ou Gramsci (« le prolétaire (…) sent la nécessité que le monde entier soit comme une seule et immense usine, organisée avec la même précision, la même méthode, le même ordre dont il constate qu’il est vital dans l’usine où il travaille »5« L’operaio di fabbrica », La settimana politica, février 1920.). Le productivisme n’épargnait pas non plus les milieux anarcho-syndicalistes : ainsi George Sorel visait-il « la création d’un monde technicisé sous la direction des producteurs associés » (Audier, II, p. 205). Mais nombre de penseurs anarchistes/libertaires ont eu des visions autrement plus fécondes en la matière, à commencer par Charles Fourier.

Fourier et le « territoire végétal du socialisme »

Même si sa théorie cosmogonique n’était pas exempte de penchants prométhéens quelque peu délirants6 « Un cosmogone, s’il est versé dans la science, doit se charger d’opérer à jour fixe le dégagement de l’un des pôles sous cinq ans, et plus tard celui du pôle sud, et de faire croître à cette époque l’oranger au Spitzberg aussi bien qu’à Lisbonne » ; Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales. Prospectus et annonce de la découverte, Leipzig, 1808., Fourier peut être qualifié de « prophète de la destruction de la planète » : face aux ravages de « l’esprit rapace toujours porté en agriculture comme en finance à dévorer l’avenir, tuer la poule pour avoir les oeufs » (Fourier, 1847, I, p. 118), il proclame « l’urgence à sortir enfin de cet état ‘civilisé, barbare et sauvage’ pour remédier à la fois aux ‘souffrances matérielles de la planète’ et aux ‘misères humaines’, les deux tenant ensemble tant par leurs causes que par leurs solutions » (Audier, I, p. 1147La citation est tirée de (Audier, I), les passages entre ‘ ’ étant de Fourier (cité par Audier). Par la suite, quand je citerai Audier citant un autre auteur, je ne donnerai pas les références de ses     citations, les lecteurs intéressés pourront se reporter à la page indiquée de l’ouvrage d’Audier (I ou II). ). L’organisation fouriériste du « travail attractif » repose sur la loi des « séries passionnées » : « comme ils aiment beaucoup la variété, ils passent fréquemment d’un objet à l’autre et goûtent successivement toutes les jouissances physiques, morales et intellectuelles que la Providence a réservées à la nature humaine » (Considérant, 1846, I, p. 509). L’agriculture est au coeur du système de travail fouriériste qui voit « le jardinage comme paradigme de la réconciliation créatrice entre l’homme et une nature partiellement humanisée » (Audier, I, p. 362).

Se fondant sur ce diagnostic du lien intrinsèque entre oppression des hommes et dégradation de la nature, le grand géographe anarchiste Elisée Reclus prolonge Fourier, la rigueur scientifique en plus. Il montre comment les excès de l’industrie et du profit font oublier aux hommes que « la liberté, dans notre rapport avec la Terre, consiste à en reconnaître les lois pour y conformer notre existence » (Reclus, 1864, I, p. 189) : « face à tous ses maîtres qui voulaient asservir les hommes par la terreur (…), la Terre, par la magnificence des ses horizons, la fraîcheur de ses bois, la limpidité de ses sources, est restée la grande éducatrice, et n’a cessé de rappeler les Nations à l’harmonie et à la recherche de la liberté » (Reclus, 1869, I, p. 406).

Autre fouriériste moins connu, l’ouvrier teinturier Mathieu Briancourt apporte une idée nouvelle – et fort actuelle – à la critique du maltravail industriel, en accordant une grande importance aux pathologies mentales qui lui sont associées : « déplorant après Fourier le règne d’une compétition effrénée et malhonnête, Briancourt évoque le ‘souvenir de vingt maisons respectables’ qui ont été ruinées pour avoir refusé de falsifier leurs produits, alors même que leurs confrères moins scrupuleux offraient à des prix inférieurs leurs ‘denrées frelatées’ » (Audier, I, p. 273). Avec le socialiste associationniste Philippe Buchez et bien d’autres, Audier rappelle comment la lutte contre les pollutions industrielles mêle indissociablement la défense de la santé des travailleurs et de la nature.

Des pensées pré-écologiques du travail

Entre la mi-XIXème et le début du XXème, Audier restitue avec bonheur toute une diversité d’écosystèmes de pensée et de pratiques alternatives du travail, « socialiste romantique » (George Sand, Marie D’Agoult, Pierre Leroux…), « naturien libertaire » (Emille Gravelle, Henri Zisly…) ou anarcho-écoféministe avant l’heure (Emma Goldman et sa revue Mother Earth, la syndicaliste suisse Margarethe Faas et son journal L’exploitée8Dans lequel Faas écrivait en 1907 : « prolétaires ! La nature ne vous a pas créés esclaves. Ses prés, ses fleurs, ses moissons, ses richesses vous appartiennent ; la nature c’est la vie, et pour vivre il faut être libre. Devenez donc des fils de la nature ! Devenez libres ! » (Margarethe Faas, I, p. 433). Mais c’est sans doute le britannique William Morris, avec son « socialisme esthétique », qui pousse le plus loin les intuitions écosocialistes (et les réalisations pratiques) issues du fouriérisme. Partant du même diagnostic – « le développement du système commercial couronné par la révolution des grandes industries des machines nous a privés de l’attractivité du travail et autant qu’il le peut de la beauté de la Terre » (Morris, 1885, I, p. 520), il prône une réorganisation complète du travail par les travailleurs « pour que les marchandises qu’ils produisent soient aussi belles que les œuvres de la nature, (…) pour que leur fabrication même soit agréable, tout comme la nature rend agréable l’exercice des fonctions nécessaires aux êtres sensibles » (Morris, I., p. 522).

Morris définit « l’attractivité du travail » de façon bien plus précise et rigoureuse (au regard-même des développements ultérieurs de l’ergonomie, de la psychologie et de la psychodynamique du travail) que Fourier : ses dimensions principales sont « « la diversité », « l’espoir qui accompagne la création », « l’amour-propre qui provient d’un sentiment d’utilité » et « ce mystérieux plaisir corporel qui va avec l’exercice habile des facultés physiques » (Morris, I, p. 521). Sans récuser le progrès technique, il lui laisse une place subordonnée : « tout ouvrage qu’il serait fastidieux de faire à la main est exécuté par des machines extrêmement perfectionnées, et pour tout ouvrage qu’il est agréable de faire à la main, on se passe des machines » (Morris, 1890, I, p. 524). Il refuse clairement le consumérisme : « nous nous sommes rendus compte de nos besoins, et notre production se réduit ainsi à ces besoins ; et comme rien ne nous oblige à fabriquer d’immenses quantités de choses inutiles, nous disposons du temps et des ressources qui nous permettent de prendre en considération le plaisir que nous procure la fabrication » (Morris, 1890, I, p. 523).

Morris est sans aucun doute un pionnier majeur de la pensée écosocialiste9La revue en ligne Contretemps a publié en 2003 Art et Socialisme de William Morris avec en sous-titre « Un manifeste écosocialiste de la fin du XIXe siècle »     (https://www.contretemps.eu/art-socialisme-manifeste-ecosocialiste-fin-xixe-siecle/): « par socialisme j’entends un état de société où il n’y aurait ni riches ni pauvres, ni patrons ni esclaves, ni oisiveté ni surmenage, ni travailleurs intellectuels malades de l’intellect ni travailleurs manuels atteints d’écœurement, bref une société dont tous les membres jouiraient d’une égalité de conditions et éviteraient tout gaspillage dans la conduite de leurs affaires ». L’anarchiste George Renard, émule de Morris, s’exclame : « Qui donc a dit le premier que dans la cité future, il doit y avoir pour tous du pain et des roses ? Si ce n’est pas un socialiste, c’est quelqu’un qui a heureusement exprimé l’idée du socialisme » (Renard, 1907, I, p. 32610La question de Renard (« qui le premier ? ») semble encore actuelle : Wikipedia attribue l’expression « Bread  and Roses » à Helen Todd, une suffragette états-unienne, qui l’aurait employé pour la première fois en 1910, alors que Renard la cite dans « Le socialisme à l’œuvre » paru en 1907.).

Percées naturalistes en pédagogie

Audier ressuscite l’extraordinaire figure de Paul Robin, ami de Bakounine et pédagogue libertaire. A l’orphelinat de Cempuis (Oise), Robin met en pratique de 1880 à 189411Date à laquelle il est contraint à partir sous la pression d’une campagne de la presse d’extrême-droite, comme Freinet 40 ans plus tard. « l’éducation intégrale » pour faire accéder les enfants des classes défavorisées au savoir et à l’émancipation : « dans ce projet éducatif, intellectuel, moral et physique, qui voulait promouvoir inséparablement l’épanouissement individuel et le sens social de la coopération, de la réciprocité et de la solidarité, un nouveau rapport à la nature prenait une place essentielle, comme si la réconciliation de l’homme avec l’homme passait par une réconciliation de l’homme avec la nature, et ce dès les plus jeunes âges de formation où se joue l’avenir de l’individu et de la société » (Audier, I, p. 539). Comme souvent chez les libertaires, le féminisme côtoie le souci de la nature : Robin refuse la ségrégation sexuée et pratique la « coéducation des sexes ». A la suite de Robin, les grands pédagogues du début du XXème siècle (Decroly, Ferrer, Freinet) incarnent des « percées naturalistes de la pensée libertaire en matière éducative » (Audier, I., p. 542). Decroly ne désignait-il pas sa conception comme celle de « l’école pour la vie, par la vie » ?

C’est le moment de regretter une absence dans la fresque d’Audier, celle de John Dewey, le grand théoricien de l’éducation et de la démocratie et inspirateur de Freinet. Dewey ne se disait certes pas libertaire12Pas plus que Freinet, officiellement communiste, mais en réalité proche de la pensée libertaire. – il se définissait comme « socialiste démocrate » – mais il poussait le libéralisme politique jusqu’à des conséquences radicalement démocratiques. Certes Dewey n’a guère parlé de la crise écologique, mais l’interaction entre l’humain et son environnement – social et biologique – est au coeur de sa pensée. Contre les conceptions philosophiques classiques qui opposent culture et nature, corps et esprit, pratique et théorie, Dewey (à la suite de Darwin) affirme que « l’évolution d’un organisme dépend de circonstances environnementales particulières et réciproquement, le développement de ses pouvoirs vitaux modifie ses conditions de vie »13Joëlle Zask, Introduction à John Dewey, Repères, La Découverte, 2016, p.43.. Son « expérimentalisme » est au coeur des réflexions actuelles sur l’éthique de l’environnement14« L’évolutionnisme adopté clairement par Dewey replace tout à fait, et peut-être pour la première fois aussi nettement dans l’histoire de la pensée, l’homo sapiens dans l’ensemble des vivants et dans l’univers bio-géo-physique auquel il appartient de manière continue », Alain Létourneau, « Pour une éthique de l’environnement inspirée par le pragmatisme : l’exemple du développement durable », Vertigo, Volume 10 Numéro 1, avril 2010.. Au titre des regrets signalons aussi l’absence quasi totale de référence à Simone Weil15Laquelle écrit d’ailleurs en 1933 un article dans la revue Libres Propos pour défendre Freinet., dont on a pu montrer à quel point elle avait produit une analyse quasiment prophétique des ravages du capitalisme sur le travail et la nature16Geneviève Azam et Françoise Valon, Simone Weil ou L’expérience de la nécessité, le Passager clandestin, collection Les précurseurs de la décroissance, 2016..

La filière italienne

Même s’il cite beaucoup d’auteurs français, Audier adopte un point de vue résolument international (plus précisément : occidental), avec – pour le XXème siècle – un tropisme italien particulièrement intéressant. Dans la suite de son travail sur le « socialisme libéral »17Serge Audier, Le socialisme libéral, Repères, La Découverte, 2014., il met en lumière des précurseurs oubliés de l’écologie sociale au Xxème siècle. Ainsi Gina Lombroso-Ferrero, auteure féministe et antiproductiviste avant la lettre, développe une critique du fordisme, ce système qui exalte « sur tous les tons les plaisirs que l’on peut industrialiser, fabriquer et vendre, les plaisirs qui poussent au travail et à la consommation » (Lombroso-Ferrero, 1933, II, p. 343). « Sous cet angle aussi le taylorisme était une catastrophe : asservissant l’homme à la machine, il détruisait ‘le besoin physiologique fondamental de variété’ [encore Fourier, TC] et brimait ‘ le besoin d’originalité’ par sa production aliénante en grande série » (Audier, II, p. 343).

De même, Camillo Berneri, philosophe libertaire, était hostile au « communisme de Gramsci, auquel il reprochait précisément un alignement sur le paradigme productiviste et avant-gardiste léniniste » (Audier, II, p. 374) : « contre cet élitisme ouvriériste et industrialiste, Berneri invitait la gauche à suivre plutôt l’idéal du ‘travail attrayant’[toujours Fourier, TC] (…) et la réduction du temps de travail » (Audier, II, p. 377). Parmi les critiques du taylorisme et du fordisme issues des milieux libertaires ou ‘socialiste libéraux’ antifascistes, « l’une des plus remarquables fut celle du socialiste fédéraliste Silvio Trentin, militant du groupe Giustizia e Liberta de Carlo Rosselli », qui « dénonçait l’américanisme et la rationalisation fordiste comme des moyens impitoyables de détruire la personnalité des travailleurs » (Audier, II, p. 380). Son fils Bruno, dirigeant et intellectuel de la CGIL des années 1970-1990, retint la leçon, renforcée par « l’expérience ouvrière italienne » de l’automne chaud18Laurent Vogel, “L’actualité du modèle ouvrier italien dans les luttes pour la santé au travail », in Lucie Goussard, Guillaume Tiffon, Syndicalisme et santé au travail, Le Croquant, 2017.

Car c’est au tournant des années 1968 que la gauche italienne réalise une percée écologique, malheureusement éphémère : « Giovanni Berlinguer, spécialiste de la médecine du travail, contribue à mettre au premier plan de l’agenda des communistes les questions de santé au travail et d’environnement, dans le souci d’articuler toujours mieux l’écologique et le social » (Audier, II., p. 647). Aux antipodes de leurs camarades du PCF, « les intellectuels communistes qui esquissaient cette rénovation voulaient démontrer que l’écologie, loin de se réduire à un point mineur relevant de soucis ‘bourgeois’, s’avérait un thème clé élucidable dans un horizon marxiste ». Il s’agit de « tirer toutes les leçons des luttes prometteuses de la société civile et du mouvement ouvrier sur les enjeux sanitaires sur le lieu de travail, qui avaient commencé dans les années 1960 (…) Des luttes comme celles de la région des Pouilles pour l’eau et la terre, ou celles de Gênes contre les mauvaises installations post-alluvions, ont pu être définies comme les ‘premières grèves écologiques’ de la Péninsule » (Audier, II. p. 648).

En novembre 1971, lors de l’important colloque de l’institut Gramsci, « Homme, nature, société. Écologie et rapports sociaux », un intervenant communiste, Franco Busetto, conclut à la nécessité de travailler sur « les liens qui circulent entre la lutte conduite sur les lieux de production pour procéder à de nouvelles formes d’organisation du travail et l’action qu’il faut conduire à différents niveaux du territoire pour la défense de l’environnement naturel, (…) pour élever les conditions de vie, de santé et de participation politique des masses populaires » (Busetto, 1971, II, p. 649). En 1977, dans son « projet à moyen terme », le PCI affirme que « la crise économique est strictement liée à la crise énergétique mais aussi à la crise écologique, et on ne sortira de la première qu’en affrontant en même temps les deux autres » (II, p. 650). Ces idées, qui irriguent alors la gauche autogestionnaire européenne, sont portées avec une vigueur sans égale par les communistes et syndicalistes italiens.

La crise économique et la contre-offensive patronale eurent raison de ces audaces. Enrico Berlinguer19Sans lien familial direct avec Giovanni Berlinguer, le médecin du travail cité ci-dessus., le dirigeant du PCI, se prononça dès 1977 en faveur de « l’austérité juste », nécessaire pour dépasser « un système qui est entré dans une crise structurelle, (…) et dont les caractères distinctifs sont le gâchis et le gaspillage, l’exaltation des particularismes et de l’individualisme les plus effrénés, du consumérisme le plus irresponsable20 Discours de 1977 repris dans la revue « Faire », de la 2è gauche rocardienne, animée notamment par Pierre Rosanvallon et Patrick Viveret. » (Berlinguer, 1977, II., p. 651). Comme le note Audier, cette orientation visant un « compromis sans rapport de forces – donc sans une certaine imposition aux couches dominantes – conduit à une défaite ou à une compromission assurées » (II, p. 690), dont le prix pour le PCI fut sa disparition. Une leçon qui vaut aujourd’hui pour ceux qui croient que les élites capitalistes et scientistes pourraient volontiers réorganiser le travail et réduire drastiquement son empreinte écologique, voire partager le pouvoir et les richesses pour préserver la biosphère.

Un « éco-républicanisme conflictuel » ?

Ce n’est certainement pas le cas de Serge Audier, qui souligne à plusieurs reprises le « conflit irréductible » entre les « logiques de domination, d’exploitation, d’appropriation et de profit » et celles de « liberté, d’égalité et d’intérêt général de long terme » (II, p. 818). On ne peut que s’étonner, néanmoins, à le voir prôner un « éco-républicanisme conflictuel » plutôt qu’un écosocialisme libertaire, au motif selon lequel la bataille pour réhabiliter le mot « socialisme » serait « perdue d’avance » (II, p. 800). S’il faut se ranger derrière un mot en « isme », le républicanisme n’est-il pas autrement discrédité par ses versions « nationalistes et stato-centrées » (dixit Audier), ultra-majoritaires chez les républicains réellement existants partout dans le monde et notamment en France ? Et le républicanisme « civique et cosmopolite » d’un Benjamin Barber ou d’un Claude Lefort, dont se réclame Audier, n’est-il pas encore bien plus marginal et invisible dans la tradition républicaine que le courant libertaire dans la tradition socialiste ? Pourquoi inventer une bannière aussi improbable alors que la tradition écosocialiste retracée par Audier a tant de lettres de noblesse à faire valoir ?

Sur les alternatives au capitalisme en matière de propriété, Audier vante l’absence de « dogmatisme » du républicanisme – qui saurait « reconnaître les vertus possibles d’une gestion par les intéressés eux-mêmes, mais aussi, selon les situations, les avantages d’une prise en charge par la puissance publique, pourvu qu’elle demeure sous la tutelle du droit et la surveillance des citoyens » (II, p.813). Mais l’écrasante majorité des “républicains” ne s’inquiète guère de la concentration de plus en plus inouïe des grands moyens de production et de communication. Et doit-on postuler le caractère indépassable de la coupure entre société et État ? Une « puissance publique » réellement placée sous le contrôle (et pas seulement la « surveillance ») des citoyens, via la démocratie directe et délibérative, serait-elle encore un État ?

Pire encore, on ne voit absolument pas l’apport du républicanisme, fût-il civique ou cosmopolite, à la compréhension des enjeux actuels des luttes sociales, en particulier ceux de l’articulation (« intersectionnelle ») entre les résistances aux différentes dominations sociales et au productivisme. Alors que l’écosocialisme libertaire, comme le montrent abondamment les ouvrages de Serge Audier, n’a cessé depuis ses origines de porter en théorie et en pratique une visée de fécondation mutuelle des aspirations sociales, féministes, écologiques et démocratiques21Et aussi anticoloniales et antiracistes même si de façon moins unanime et moins centrales.. Mais n’est-ce justement pas la marque d’un livre important que de nous donner les outils pour penser contre lui ?

Notes   [ + ]

1. Allan Schnaiberg, David Naguib Pellow, Treadmill of Production: Injustice and Unsustainability in the Global Economy, Routledge, 2015.
2. La société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation, La Découverte, 2017 ; L’Âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La Découverte, 2019. Ces deux livres sont en fait indissociables, le premier traitant du XIXème siècle et le second du XXème, avec une méthode et une ambition très proches ; on les inclura ensemble dans cette revue en les désignant par (I) et (II
3. Par exemple, Murray Bookchin, Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté, Éditions Écosociété, 2011; Emilie Hache (dir.), Reclaim. Recueil de textes écoféministes, Cambourakis, 2016.
4. Dans « Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets » (1918), cité par Bruno Trentin dans La cité du travail. La gauche et le fordisme, Fayard, 2012.
5. « L’operaio di fabbrica », La settimana politica, février 1920.
6. « Un cosmogone, s’il est versé dans la science, doit se charger d’opérer à jour fixe le dégagement de l’un des pôles sous cinq ans, et plus tard celui du pôle sud, et de faire croître à cette époque l’oranger au Spitzberg aussi bien qu’à Lisbonne » ; Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales. Prospectus et annonce de la découverte, Leipzig, 1808.
7. La citation est tirée de (Audier, I), les passages entre ‘ ’ étant de Fourier (cité par Audier). Par la suite, quand je citerai Audier citant un autre auteur, je ne donnerai pas les références de ses     citations, les lecteurs intéressés pourront se reporter à la page indiquée de l’ouvrage d’Audier (I ou II).
8. Dans lequel Faas écrivait en 1907 : « prolétaires ! La nature ne vous a pas créés esclaves. Ses prés, ses fleurs, ses moissons, ses richesses vous appartiennent ; la nature c’est la vie, et pour vivre il faut être libre. Devenez donc des fils de la nature ! Devenez libres ! » (Margarethe Faas, I, p. 433).
9. La revue en ligne Contretemps a publié en 2003 Art et Socialisme de William Morris avec en sous-titre « Un manifeste écosocialiste de la fin du XIXe siècle »     (https://www.contretemps.eu/art-socialisme-manifeste-ecosocialiste-fin-xixe-siecle/
10. La question de Renard (« qui le premier ? ») semble encore actuelle : Wikipedia attribue l’expression « Bread  and Roses » à Helen Todd, une suffragette états-unienne, qui l’aurait employé pour la première fois en 1910, alors que Renard la cite dans « Le socialisme à l’œuvre » paru en 1907.
11. Date à laquelle il est contraint à partir sous la pression d’une campagne de la presse d’extrême-droite, comme Freinet 40 ans plus tard.
12. Pas plus que Freinet, officiellement communiste, mais en réalité proche de la pensée libertaire.
13. Joëlle Zask, Introduction à John Dewey, Repères, La Découverte, 2016, p.43.
14. « L’évolutionnisme adopté clairement par Dewey replace tout à fait, et peut-être pour la première fois aussi nettement dans l’histoire de la pensée, l’homo sapiens dans l’ensemble des vivants et dans l’univers bio-géo-physique auquel il appartient de manière continue », Alain Létourneau, « Pour une éthique de l’environnement inspirée par le pragmatisme : l’exemple du développement durable », Vertigo, Volume 10 Numéro 1, avril 2010.
15. Laquelle écrit d’ailleurs en 1933 un article dans la revue Libres Propos pour défendre Freinet.
16. Geneviève Azam et Françoise Valon, Simone Weil ou L’expérience de la nécessité, le Passager clandestin, collection Les précurseurs de la décroissance, 2016.
17. Serge Audier, Le socialisme libéral, Repères, La Découverte, 2014.
18. Laurent Vogel, “L’actualité du modèle ouvrier italien dans les luttes pour la santé au travail », in Lucie Goussard, Guillaume Tiffon, Syndicalisme et santé au travail, Le Croquant, 2017
19. Sans lien familial direct avec Giovanni Berlinguer, le médecin du travail cité ci-dessus.
20. Discours de 1977 repris dans la revue « Faire », de la 2è gauche rocardienne, animée notamment par Pierre Rosanvallon et Patrick Viveret.
21. Et aussi anticoloniales et antiracistes même si de façon moins unanime et moins centrales.

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La terre des ronds-points

Lena Balaud

13.10.2019 à 20:30 Temps de lecture : 16 minutes

À propos de La généalogie du déracinement. Enquête sur l’habitation postcoloniale de Dalie Giroux, aux Presses Universitaires de Montréal, 224 pages, 2019.

Comment vivre sur la terre et comment y vivre sans vivre la conquête ? Comment habiter sans exproprier ? Comment se spatialiser sans se constituer comme extériorité à soi-même ? Que faire du paysage postindustriel et postimpérial, s’il s’agit d’y vivre ?

Dalie Giroux, La généalogie du déracinement

Il n’est pas mention du mouvement des Gilets Jaunes dans le livre La généalogie du déracinement de Dalie Giroux. Et pour cause : il a été écrit avant novembre 2018, et de l’autre côté de l’Atlantique. Pourtant il semble ne nous parler que de cela. Ce qui a pu déconcerter nombre de commentateurs et commentatrices du mouvement nous apparaît à travers cet ouvrage sous un jour plus évident. 

Celles et ceux qui ont initié ce mouvement proviennent essentiellement de la « nébuleuse des gens qui sont censés être toujours d’accord, les gens qui suivent toujours. »1Jacques Rancière, « La vertu de l’inexplicable », à lire en ligne : http://www.gauchemip.org/spip.php?article33608 Qu’est ce qui fait que des gens normaux, qui mènent une vie normale, peuvent en venir à ne plus supporter le cours normal du monde ?

Cette lutte dénonce les injustices fichées dans la nécessité de l’usage de la voiture individuelle et de son carburant, dans la contrainte à vivre dans les cités dortoirs des bourgades reculées privées de services publics… Pourquoi, au lieu de dénoncer classiquement les injustices du monde du travail, il dénonce celles inscrites dans l’espace et son organisation ? 

En s’outillant d’un regard naïf sur nos espaces quotidiens et de quelques lecture philosophiques2Elle commente entre autres Edmund Husserl, Martin Heidegger, Yukio Mishima, Carl Schmitt, Georges Sioui, Michael Taussig, Jacques Derrida…, Dalie Giroux réalise une cartographie politique de l’espace, une description des structures de pouvoir qui façonnent le monde qu’il nous est donné d’habiter, celui qui rend possible concrètement notre vie. En faisant usage de ce livre et de quelques-uns de ses écrits précédents, je vais tenter de restituer certaines logiques de notre révolte3Je désignerai les Gilets Jaunes tantôt à la deuxième personne, et tantôt à la troisième personne, pour être au plus proche de la réalité de mon investissement incomplet, notamment très peu sur les ronds-points.

Le monde est rond

Généalogie du déracinement, 1ère partie. Les voitures, le gasoil, les ronds-points.

En observant, au ras de ses matérialités les plus banales, ce qui apparaît à nous comme le « monde normal », Dalie Giroux nous donne à voir un espace voué à la circulation des corps, des marchandises et des informations. Une trame de voies de circulation met en relation de la manière la plus fluide possible des lieux de production, de travail, de distribution, de consommation. S’il faut façonner tout l’espace, afin de tout mettre en mouvement le plus rapidement possible, c’est en vue de la production de valeur économique. 

Et c’est là que nous vivons. Nos corps et nos âmes habitent un presque-désert où les éléments de base de la vie se font rare ou privés (eau potable, terre potagère, abris), et où il vaut mieux « disposer de certains titre à circuler (pouvoir d’achat [et voiture avec carburant]) pour pouvoir manger. » (p. 50) Ainsi, « nous habitons des dispositifs de déracinement qui ne sont pas faits pour habiter, nous y habitons malgré tout. Nous sommes comme des petits oiseaux qui se font des nids au-dessous des arches de béton des viaducs d’autoroutes. »4Paroles de Dalie Giroux tirées de la présentation de son livre Généalogie du Déracinement à la librairie le Port de tête, à Montréal, en février 2019, visible ici : https://www.youtube.com/watch?v=dOV8eiBN11g 

Du pavillon au bureau, du bureau au centre commercial, du centre commercial à la zone de loisirs, nous tournons en rond au quotidien. « Il faut circuler pour vivre, puisque la circulation permet le travail (la capture de la valeur) qui maintient la vie. » (p. 48) La hantise devient alors le stationnement, la « vitesse 0 », qui nous transforme en rebut de cet espace de la valorisation. Celles et ceux qui ne peuvent pas prendre l’avion, faire le plein de la voiture pour aller à la mer, faire déplacer jusqu’à eux des colis Amazon ou des repas Deliveroo. Celles et ceux qui ont passé l’été à tourner en rond dans leurs appartement en surchauffe parce qu’ils ont  « cramé leur budget vacances en allant manifester à Paris tous les samedis de l’année », et payent cher cette invention subversive d’une nouvelle mobilité pendulaire. « Stationnés dans des régions décrépites économiquement, refoulés au frontières des zones économiques élargies, ou confinées dans des bidonvilles ou des camps de réfugiés, [on y aspire] à circuler, car circuler, être circulé, c’est entrer dans le circuit du capital par le biais du salariat, c’est vivre plutôt que survivre. » (p. 46) Machine infernale, qui nous fait tourner en bourrique par crainte de disparaître dans l’immobilité. Mais, combien plus infernale encore, quand les ressources se raréfient, le prix du baril flambe, les taxes augmentent, et nous amène à ce constat : nous circulons, et pourtant – et par ce fait, même ! – nous survivons à peine.

D’où la nécessité de prendre la tangente : d’occuper des ronds-points. Ces lieux sont de très bons exemples de l’inhabilité de ce monde-à-circuler. Un ouvrage réalisé aux frais des contribuables pour fluidifier et accélérer le déplacement des travailleurs qu’ils sont, vers leurs lieux de valorisation5Marx a montré que la récolte d’impôt par les États modernes auprès de leurs peuples est utilisée avant tout pour mettre en œuvre des ouvrages publics qui vont faciliter l’extraction de valeur par les capitalistes auprès des travailleurs. « La seule partie de la richesse dite nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne [qui veut] que plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit », extrait de Le Capital, cité dans Dalie Giroux, « Marx indigène. Un devenir-terrien du communisme », à lire en ligne ici : http://laviemanifeste.com/archives/11569.. Un anneau de bitume où l’on tourne en rond et ne se croise plus. Un rond de pelouse inaccessible, sinon au péril de sa vie, où quelques végétaux sont mariés de force, où sont séquestrés une œuvre du « pourcent culturel » et quelques malheureux lapins. La terre des ronds-points est poussière.  

En s’arrêtant au lieu de la circulation, les Gilets Jaunes se sont exposés, exposant leur incapacité à participer à la course du monde. En s’enveloppant de cette veste réfléchissante, ils se sont montrés à tous, à ce nœud fluide du réseau où tout le monde doit passer sans se rencontrer. En y construisant une cabane, en entretenant un feu nuit et jour, ils ont transformé le sens qu’avait la fixité, de misère en fierté. 

Prise de terre

Généalogie du déracinement, 2ème partie. Les raffineries, les péages, les préfectures.

Qu’est ce qui rend possible cette organisation infernale de l’espace, dans des pays pourtant les plus privilégiés ? Comment les habitants et habitantes des pays les plus riches, dont les frigos sont remplis (ou pas) de cheap food6Expression désignant la nourriture à bas prix et de mauvaise qualité, produite grâce à l’industrialisation de l’agriculture au niveau mondial, et qui permet de maintenir bas les niveaux de salaires des travailleurs sans (trop) les affamer. Pour cette analyse, voir Jason Moore et Raj Patel, Comment notre monde est devenu cheap, Flammarion, 2018. venue des champs-usines de l’autre bout du monde, se retrouvent pourtant privés de la terre qui est sous leur pieds ? C’est que leur légitimité à être là en dépend. « La souveraineté a son origine dans une “prise de terre” qui fonde l’Etat, le droit, la propriété » (p. 134), qui lie une terre à un peuple à condition de l’en séparer. Dans le nord de l’Amérique, le colon arrivant en terre étrangère, habitée jusqu’alors sans propriété privée par d’autres peuples, a en quelque sorte – dans un temps du mythe fondateur de notre monde normal – prononcé ceci : « ce qui n’existait pas désormais existe, à savoir la possession légitime d’un continent par un peuple souverain. » (p. 134) Et, de la plantation au data center, cette possession ne se donne comme légitime qu’à condition d’organiser cet espace en vue de le valoriser. 

Ici en Europe, certes, la situation est légèrement différente – et encore plus absurde.  Ici-même, celles et ceux qui ont subi l’enclosure de leurs communaux, pour construire les bocages et métropoles du monde normal, avaient la même couleur de peau que nous, les mêmes coutumes. Afin de pouvoir faire partie des centres de pouvoir qui volent aux autres, loin de nos regards, la terre qui les nourrit, nous nous sommes volés à nous même la terre qui nous nourrissait. Mais cette inflexion ne change rien à ceci : ici ou ailleurs, ce qui permet la souveraineté de l’Etat, ce qui autorise notre droit à être ici, est un « mythe de la violence »7Dalie Giroux reprend cette expression à Walter Benjamin.. Une « philosophie de la place au soleil »8Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer : Essais politiques, M-Éditeur, 2017, p. 52. qui entretient chez les gens normaux que nous sommes un imaginaire politique bien particulier, fait de la certitude qu’il n’y a pas assez d’espace pour tout le monde, puisqu’on a dû le voler à d’autres pour être légitimes à être ici chez nous. Vivre entre les frontières d’un État, c’est vivre « comme s’il n’y avait pas assez d’espace pour tout le monde. » (p. 158)

« Et nous voilà chacun.e barricadé.e dans un petit bunker hypothéqué, roulant dans un petit char d’assaut de location, protégeant ses frontières narcissiques en brandissant son indifférence fiscale et son art méchant, célébrant le droit Facebook d’exister : le progrès du Québec aboutira à la création de huit millions de petits États paranoïaques, armés jusqu’aux dents…. Parce qu’il faut bien tuer pour vivre. »9Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 52 Et de l’autre côté de l’océan, le même destin nous est construit. Mais un jour de novembre, on mesure la grandeur du sacrifice subi, d’avoir eu à se battre toute sa vie pour sa place ici-bas, d’avoir eu à mener une guerre quotidienne contre ses propres voisins, et contre les fantômes de migrants, alors que ce n’était pas nécessaire. Et on mesure la grandeur de l’humiliation d’avoir mené ces batailles « dans un monde où l’inégalité est protégée »10Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 26, où les gagnants sont désignés d’avance. Il peut y avoir de quoi, un instant, vouloir la tête du président.

« Il faut beaucoup d’amour pour ré-ouvrir le canal de la rage ancestrale, [pour] se voir tel que l’on est – prisonnier et prisonnière d’une âme exploitée dans une société d’abondance. »11Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 112 À partir de là, il est logique de chercher à se libérer, non seulement des lieux symboliques du pouvoir réel (plateformes logistiques, raffineries, péages d’autoroutes…), mais aussi des lieux réels du pouvoir symbolique (préfectures, Champs-Elysées, portails de ministères, restaurant chics…). Car nous sommes pétris de ce monde, et il s’agit de s’en défaire de la tête au pied. Notre corps vit de ce qui s’y donne comme nourriture et abri, notre esprit est pétri de ses lois. Et ce n’est que conjointement que nous ne pourrons combattre l’emprise de la souveraineté, dans nos têtes et dans ses paysages de déracinement. La très difficile tâche de « cesser de se penser comme un État, cesser de s’identifier à l’accumulateur de valeur »12Présentation vidéo de Généalogie du Déracinement, https://www.youtube.com/watch?v=dOV8eiBN11g est aussi importante que la tâche de les rendre matériellement impossible.

Un peuple contre son président

Le Québec brûle en enfer. Les drapeaux, les Champs-Elysées, les cabanes.

Qu’est ce qui rend cette tâche si difficile ? Pour l’identifier, il faut passer par une douloureuse introspection, à la manière de Le Québec brûle en enfer, dont Dalie Giroux est originaire.

« Les Gilets jaunes sont des migrants de l’intérieur quittés par leur pays »13Propos tiré d’un entretien de Bruno Latour avec Reporterre. À lire en ligne ici : https://reporterre.net/Bruno-Latour-Les-Gilets-jaunes-sont-des-migrants-de-l-interieur-quittes-par, disait Bruno Latour dans un entretien – métaphore qui peut renvoyer à la ruine active de l’État  providence. Et il ajoutait : « quand on perd son pays, une des conséquences, c’est d’essayer d’en récupérer un. » Une terre où l’on peut vivre et non survivre.

Mais pour retrouver un pays, à qui s’adresser, sinon à l’État ? On ne nous propose guère d’alternative à la « structure de visibilité qu’est la nation »14Présentation vidéo de Généalogie du Déracinement, https://www.youtube.com/watch?v=dOV8eiBN11g, au vis-à-vis frontal d’un peuple avec son souverain15Et la force de cette relation à deux est vérifiée dans le sens inverse : c’est bien parce que c’est son peuple que le souverain s’autorise à en arracher des morceaux au Flash Ball et à en mortifier des composantes par l’immobilisation en maison d’arrêt.. Mais « nous n’avons pas dans ces conditions la capacité de parler, sinon que de redire encore et encore la valeur de ce qui assure que la parole n’aura pas lieu. »16Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 117. Et l’on ne compte plus les ruses du mouvement pour échapper à ce funeste face à face : bouder les rendez-vous donnés par des ministres, délégitimer les portes paroles autoproclamés, chiffonner les listes électorales en carton, et niveler les leaders trop influents.

Et pourtant, l’on ne se débarrasse pas facilement du besoin d’en appeler à une force protectrice et nourricière, d’une « énergie électorale qui s’alimente à la peur de perdre et à la peur des autres. »17Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 48. On attribue souvent à cette tendance réactionnaire un sentiment diffus d’ « insécurité »18Sentiment plus diffusé que diffus, qu’on nous dit venir d’en bas, mais qui est des plus suggéré et construit par des Sarkozy et consorts qui jouent à être agressés par un burkini, pour nous raconter que nous avons besoin de lui., de fragilité. Mais quand c’est l’organisation même de l’espace du pays qui rend notre vie vulnérable, qui entretient ce « sentiment de manque, peut-être lié à l’endettement, au fardeau hypothécaire, à la difficulté de payer les factures (…), et dans le même mouvement, le désir d’avoir plus, de gagner »19Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 48., il faut peut-être réapprendre paradoxalement « l’aptitude à la vulnérabilité »20Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 30., et pour ce faire, nous interroger sur l’origine de ce besoin de raffermir la solidité de nos origines. Mais quelles origines, au fait ?

Aux États-Unis comme au Canada, dans ces jeunes États issu d’une fraîche colonisation, on s’efforce « d’occulter dans la conscience communicationnelle américaine la mémoire du fait que [le pays] existe au détriment de ses occupants précédents. » (p. 173) Cette « nécessité de l’oubli de l’histoire – oubli du indian country, oubli de l’Europe, oubli de l’Afrique » (p. 150) pour pouvoir se croire chez soi en son pays, a des conséquences. Avoir la violence comme origine, et par conséquent être contraint de la dénier, rend un État et ses sujets extrêmement fragiles, et donc fortement paranoïaques.21Pour aller plus loin au sujet de cette affirmation, voire James Baldwin, notamment Retours dans l’œil du cyclone, Christian Bourgeons Editeurs, 2015.

Et encore une fois, même si l’histoire n’est pas tout à fait la même ici en Europe, elle  nous place dans une disposition analogue. Les (hectares-)fantômes des vaincus par la victoire du peuple souverain que nous sommes, ne sont pas seulement rejetés au loin dans les suds, mais arpentent également chaque village. Les bois communaux qui ont précédé nos propriétés cadastrées ont été effacées du territoire, peu de noms de lieu-dit et de courbures de haies en portent encore la trace. Ils ont été victime d’un oubli actif, et l’on se donne maintenant rendez-vous au rond-point d’Éléphant bleu ou au parking de Castorama.

Alors, il nous faut bien cesser d’oublier, et faire revenir à nous la mémoire d’un passé. Mais lequel ? Il est possible que, malgré notre déracinement, ce qu’il nous faille chercher dans le passé ne soit pas une terre et des racines perdues. Car le désir de retrouver nos racines dans la terre qui est sous nos pieds s’inscrit encore dans l’horizon de la souveraineté. C’est justement par ce traumatisme qu’elle nous tient : elle nous donne une terre qui nous est propre à condition qu’elle nous soit retirée, par deux fois. Par l’absentement de son origine, sans cesse inaccessible, car emplie de violence inassumable. Et par le déracinement nécessaire à la valorisation. C’est à travers ce traumatisme que le nationalisme et les hypermarchés sont du même monde. Ce rapport traumatique à la terre, avec lequel nous sommes nés, peut nous pousser à désirer un utopique enracinement souverain, qui nous donnerait le droit exclusif d’être là sans qu’on nous retire la terre qui est sous nos pieds. Mais il n’y a pas de souveraineté sans déracinement.

Ce qu’il s’agit de faire revenir à nous, c’est plutôt la mémoire de la violence qui a conduit à notre déracinement, en même temps que celle qui a conduit à celui, incommensurable, des peuples colonisés. C’est la condition nécessaire pour que nous puissions non seulement divorcer de notre président – et adorer détester le suivant – mais se mettre à faire dérailler le rapport qui nous lie au souverain depuis trop longtemps. 

Regardons-nous tels que nous sommes : il n’est pas donné que le mouvement des Gilets Jaunes fasse ce choix. Mais il y a quelques raisons d’espérer. Car chez les Gilets Jaunes, monsieur et madame tout le monde ne font rien comme tout le monde. Dans son imprévisibilité, sa manière de ne pas se glisser dans les codes de la contestation politique classique, le mouvement des Gilets Jaunes met en crise le pacte citoyen avec la souveraineté, qui maintenait nos vies incarcérés dans les dispositifs invivables de la valorisation.22Pour aller plus loin à ce sujet, voir Les Gilets Jaunes, l’économe morale et le pouvoir, de Samuel Hayat, lisible ici : https://harissa.com/news555/fr/les-gilets-jaunes-leconomie-morale-et-le-pouvoir-par-samuel-hayat

L’État et l’oiseau

Marx indigène. Les maisons du peuple, Beaumont-sur-Oise, une terre.

Souvenez-vous,  nous sommes originaires – dans un passé mythique qui n’a pas vocation à fonder quoi que ce soit – de cette terre où il y avait de la place pour tout le monde, car nous y organisions l’espace en fonction des joies et des besoins des habitants. Ce pays, puisqu’il faut bien qu’il existe quelque part, et bien faisons qu’il existe ici. Sous le viaduc, sur le bord du rond-point, dans cet immeuble vide devenu maison du peuple. 

« L’habitation dans l’espace [du déracinement] signifie encore la manifestation d’une puissance d’habiter – une promesse. Seulement, il s’agit d’une poétique de l’habitation qui se met de manière permanente en relation avec le degré 0 de la poésie que constitue l’espace géométrique, ou la condition de la vie à la vitesse 0. [Il s’agit de] rendre habitable un espace dont l’horizon existentiel et historique est, de manière stricte, l’inhabitabilité. Parce qu’il faut bien vivre. » (p. 180) C’est bien ce qu’a fait le mouvement des Gilets Jaunes, partir du niveau 0 des ronds-points donc, et réhabiter le monde à partir de là. La solidarité s’organise, pour le café, pour les palettes et les repas, le potager et la maison du peuple. En oiseaux d’autoroutes, nous connaissons le quartier et le canton, nous savons où aller chercher les matériaux de récupération pour nourrir cette subsistance collective, et au passage bloquer quelques heures là où nous savons, en intimes du réseau de valorisation, que ça peut gripper la machine.

Mais il ne suffit pas de veiller à l’autonomie matérielle et l’organisation horizontale de la subsistance d’une collectivité pour habiter, et quitter le règne du vol de la terre. Car s’il est juste que « le système […] c’est l’ensemble des conditions dont les gens ont besoin pour subsister »23https://reporterre.net/Bruno-Latour-Les-Gilets-jaunes-sont-des-migrants-de-l-interieur-quittes-par comme l’a dit Bruno Latour, il n’est pas vrai que « le système n’est pas en haut, ce n’est pas l’État. »24idem En opposant une réaliste et locale « marge de manœuvre » à une utopique et hors-sol « passage à la généralité », Bruno Latour nous mène dans cette impasse politique consistant à croire que si l’on s’organise localement et que tout le monde y met du sien, il y a de la place pour tout le monde dans le monde organisé globalement pour qu’il n’y ait pas de place pour tout le monde. 

Mais restons concrets. « Définir un terrain de vie, pour un terrestre, c’est lister ce dont il a besoin pour sa subsistance et par conséquent, ce qu’il est prêt à défendre, au besoin par sa propre vie. »25Où atterrir ? Bruno Latour, La découverte, 2017. Essayons-nous à lister les agents dont la majorité des Gilets Jaunes dépendent pour leur subsistance : une banque sans doute criminelle et un promoteur immobilier sans vergogne pour l’accès à l’habitat, des multinationales extractivistes en sable et autres matériaux raréfiés pour sa construction, une ex-entreprise publique tournant à l’uranium du Niger pour son chauffage, des habitués du CAC 40 qui  puisent du pétrole au Yémen pour les déplacements, des pros de la cheap food venue de pays sans droit de grève à l’autre bout du monde pour la nourriture, une entreprise de service employant des personnes sans papiers pour le soin des grands-parents dépendants… On pourrait continuer, mais ce n’est pas sûr que l’on trouve grand-chose digne d’être défendu dans cette « géo-classe »26Idem., mise à part l’atmosphère mondiale qui daigne se charger de nos poubelles gazeuses, et quelques coins de forêts encore capables d’épurer nos eaux usées. 

Concrètement, les racines de notre vie de tous les jours sont profondément plongées dans l’exploitation et l’expropriation des suds, qui enrichissent le 1% des plus puissants. C’est de lointains déracinés que nous dépendons matériellement. Nous sommes contraints à un déracinement mutuel, et fondamentalement asymétrique. Le coût de cela pour nous, dérisoire en comparaison, est d’avoir à leur faire la guerre alors que ça n’est pas nécessaire, et d’avoir à vivre sur un sol composé d’un manque de racines. Il est possible que ce soit déjà beaucoup trop. Et que, d’un point de vue politique, nous ayons plus en commun avec elles et eux qu’avec les éternels vainqueurs. Car tout cela pourrait nous passer l’envie de les envier.

Le seul avenir assumable des Gilets Jaunes se trouve alors dans la reconnaissance de cette paradoxale « commune condition, originaire, performative, chronique, de séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production. […] Les appariteurs de la communauté de division, travailleurs, exclus, indigènes, doivent nécessairement être pensés dans leur matérialité, c’est-à-dire ensemble. »27Voir « Marx indigène. Un devenir-terrien du communisme », de Dalie Giroux, à lire en ligne ici : http://laviemanifeste.com/archives/11569. 

Le mouvement des Gilets Jaunes est peut-être en train d’ouvrir une voie – certes timide – vers des retrouvailles avec celles et ceux à qui il est donné de nous précéder dans le combat contre les déracinements. En rejoignant les cortèges et rassemblements contre les violences policières que subissent les personnes racisées des quartiers populaires.28Voir cet article sur le rassemblement du 20 juillet et les convergences de cortèges durant l’hiver : https://paris-luttes.info/acte-36-gj-ripostons-a-l-12386 Et en étant repris par les Gilets Noirs, « Gilets Jaunes noircis par la colère », qui dénoncent l’exploitation des sans-papiers.29Voir cet article sur les différentes actions des Gilets Noirs durant le printemps et l’été : https://www.lesinrocks.com/2019/07/17/actualite/actualite/qui-se-cache-derriere-le-mouvement-des-gilets-noirs/ Et pourquoi pas, en inventant à l’avenir des formes de soutien aux luttes de celles et ceux qui subissent la déforestation massive ou Brésil ou autre décapitation de montagne chargée d’or…

Tout cela, nous ne pouvons pas le faire sans sol. Mais lorsque Bruno Latour nous prescrit simplement : « Que doit faire la société : s’ancrer »30https://reporterre.net/Bruno-Latour-Les-Gilets-jaunes-sont-des-migrants-de-l-interieur-quittes-par, Dalie Giroux nous invite justement au geste contraire, consistant à « désœuvrer le déracinement plutôt que de se ré-enraciner. »31https://www.youtube.com/watch?v=dOV8eiBN11g On peut entendre par là le fait d’abandonner la quête d’une possession légitime d’une terre qui nous serait propre, pour pouvoir habiter là où nous sommes hors des règles du jeu de la propriété et de la valeur, dans « un attachement renouvelé à l’idée de l’habitation comme ensemble d’usages matériels et symboliques communs, éternels et in-appropriables, pour la poursuite d’occasions contingentes de connexions terrestres, pour un imaginaire des usages libres de la terre comme ensemble vivant. » (p. 112)

Il n’y a pas de terre où s’ancrer. Il s’agit bien de trouver une terre où tisser localement nos dépendances matérielles, mais pour cela, il nous faut nous ancrer dans la communauté planétaire des déracinés. Le trajet perdu de nos racines, il ne se trouve pas dans des terres héritées, méritées, mais dans la mémoire de la violence du déracinement, dans la reconnaissance de combats qui sont les nôtres et qui sont déjà portés par d’autres, parce qu’ils portent des passés inaccomplis32Au sujet des passés inaccomplis, voir Frédéric Neyrat, La part inconstructible de la Terre, Seuil Anthropocène, 2016, p. 211. auxquels nous souhaitons donner une suite ici et maintenant. 

Crédit photo : collectif Plein le dos

Notes   [ + ]

1. Jacques Rancière, « La vertu de l’inexplicable », à lire en ligne : http://www.gauchemip.org/spip.php?article33608
2. Elle commente entre autres Edmund Husserl, Martin Heidegger, Yukio Mishima, Carl Schmitt, Georges Sioui, Michael Taussig, Jacques Derrida…
3. Je désignerai les Gilets Jaunes tantôt à la deuxième personne, et tantôt à la troisième personne, pour être au plus proche de la réalité de mon investissement incomplet, notamment très peu sur les ronds-points.
4. Paroles de Dalie Giroux tirées de la présentation de son livre Généalogie du Déracinement à la librairie le Port de tête, à Montréal, en février 2019, visible ici : https://www.youtube.com/watch?v=dOV8eiBN11g
5. Marx a montré que la récolte d’impôt par les États modernes auprès de leurs peuples est utilisée avant tout pour mettre en œuvre des ouvrages publics qui vont faciliter l’extraction de valeur par les capitalistes auprès des travailleurs. « La seule partie de la richesse dite nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne [qui veut] que plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit », extrait de Le Capital, cité dans Dalie Giroux, « Marx indigène. Un devenir-terrien du communisme », à lire en ligne ici : http://laviemanifeste.com/archives/11569.
6. Expression désignant la nourriture à bas prix et de mauvaise qualité, produite grâce à l’industrialisation de l’agriculture au niveau mondial, et qui permet de maintenir bas les niveaux de salaires des travailleurs sans (trop) les affamer. Pour cette analyse, voir Jason Moore et Raj Patel, Comment notre monde est devenu cheap, Flammarion, 2018.
7. Dalie Giroux reprend cette expression à Walter Benjamin.
8. Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer : Essais politiques, M-Éditeur, 2017, p. 52.
9. Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 52
10. Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 26
11. Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 112
12, 14. Présentation vidéo de Généalogie du Déracinement, https://www.youtube.com/watch?v=dOV8eiBN11g
13. Propos tiré d’un entretien de Bruno Latour avec Reporterre. À lire en ligne ici : https://reporterre.net/Bruno-Latour-Les-Gilets-jaunes-sont-des-migrants-de-l-interieur-quittes-par
15. Et la force de cette relation à deux est vérifiée dans le sens inverse : c’est bien parce que c’est son peuple que le souverain s’autorise à en arracher des morceaux au Flash Ball et à en mortifier des composantes par l’immobilisation en maison d’arrêt.
16. Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 117.
17, 19. Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 48.
18. Sentiment plus diffusé que diffus, qu’on nous dit venir d’en bas, mais qui est des plus suggéré et construit par des Sarkozy et consorts qui jouent à être agressés par un burkini, pour nous raconter que nous avons besoin de lui.
20. Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, p. 30.
21. Pour aller plus loin au sujet de cette affirmation, voire James Baldwin, notamment Retours dans l’œil du cyclone, Christian Bourgeons Editeurs, 2015.
22. Pour aller plus loin à ce sujet, voir Les Gilets Jaunes, l’économe morale et le pouvoir, de Samuel Hayat, lisible ici : https://harissa.com/news555/fr/les-gilets-jaunes-leconomie-morale-et-le-pouvoir-par-samuel-hayat
23. https://reporterre.net/Bruno-Latour-Les-Gilets-jaunes-sont-des-migrants-de-l-interieur-quittes-par
24. idem
25. Où atterrir ? Bruno Latour, La découverte, 2017.
26. Idem.
27. Voir « Marx indigène. Un devenir-terrien du communisme », de Dalie Giroux, à lire en ligne ici : http://laviemanifeste.com/archives/11569.
28. Voir cet article sur le rassemblement du 20 juillet et les convergences de cortèges durant l’hiver : https://paris-luttes.info/acte-36-gj-ripostons-a-l-12386
29. Voir cet article sur les différentes actions des Gilets Noirs durant le printemps et l’été : https://www.lesinrocks.com/2019/07/17/actualite/actualite/qui-se-cache-derriere-le-mouvement-des-gilets-noirs/
30. https://reporterre.net/Bruno-Latour-Les-Gilets-jaunes-sont-des-migrants-de-l-interieur-quittes-par
31. https://www.youtube.com/watch?v=dOV8eiBN11g
32. Au sujet des passés inaccomplis, voir Frédéric Neyrat, La part inconstructible de la Terre, Seuil Anthropocène, 2016, p. 211.

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Lubrizol : la catastrophe n’a pas (encore) eu lieu

Renaud Bécot

13.10.2019 à 20:18 Temps de lecture : 38 minutes

Ce texte est écrit moins d’une semaine après l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen, survenu le jeudi 26 septembre 2019[1]. Dans ce temps très court, alors que les controverses se poursuivent, plusieurs historiens ont déjà pris la parole pour rappeler que l’événement s’inscrit dans une histoire longue de la gestion des catastrophes industrielles et, plus encore, que « la régulation des risques et des pollutions ne protège donc pas assez les populations, parce qu’elle protège avant tout l’industrie et ses produits, dont l’utilité sociale et l’influence sur la santé sont insuffisamment questionnées[2] ». Tout en partageant bien des analyses produites ces dernières jours par des historien.ne.s des risques industriels, cette contribution propose un autre apport en se fondant sur des sources documentaires concernant le site industriel Lubrizol et la gestion de crise depuis le 26 septembre 2019. Ces sources sont inévitablement incomplètes et lacunaires.

Faire sortir « l’affaire Lubrizol » de la lecture présentiste qui prédomine dans la sphère médiatique est une urgence, car cette lecture présentiste conduit à poser de mauvaises questions – autant sur « l’origine » ou « les causes » de l’accident, que sur ses conséquences socio-écologiques. Ce sont pourtant les récits et les questions qui sont soulevées maintenant, dans l’urgence et dans les controverses de l’après-catastrophe, qui vont orienter les réponses qui pourront être apportées à cet accident – comme ce fut le cas, par exemple, après la catastrophe d’AZF en 2001[3].

Sortir du présentisme en inscrivant l’accident dans une histoire longue de la gestion des risques industriels ne consiste pas simplement à faire un détour par le passé, « c’est aussi et avant tout rouvrir le futur[4] ». Cette réouverture du futur repose sur la (re)formulation des questions qui pourront éclairer les enjeux que soulèvent l’accident industriel – et rendre aussi pertinentes que possibles ces questions afin qu’elles puissent faciliter l’élaboration de réponses qui intégreront à la fois des aspirations à la justice sociale et à la justice environnementale pour repenser la place du pétrole et de ses dérivés dans nos sociétés, ainsi que leurs coûts socio-écologiques. Ce sont la définition même des besoins de nos sociétés contemporaines qui doivent être repensés : l’interrogation ne doit plus tant porter sur « l’erreur technique » qui serait à l’origine de l’accident, que sur les décisions sociales et politiques qui rendent possible ces accidents inhérents à nos modes de consommation et de production. Rouvrir le futur implique aussi de dire et reconnaître, qu’au regard de l’histoire des controverses sur les effets sanitaires des 5235 tonnes de substances brûlées dans les entrepôts de Rouen, il existe une incertitude forte sur les effets potentiellement toxiques des fumées – et que les causes de cette incertitude doivent être expliquées afin de pouvoir construire des dispositifs de suivis sanitaires adaptés. Reconnaître et expliquer l’incertitude est une démarche diamétralement opposée à la posture de maîtrise complète du sujet que continue d’afficher la Préfecture de Seine-Maritime.

Il convient de l’écrire d’emblée sous la forme d’une parenthèse, pour ne plus y revenir : un accident industriel ne prend un caractère « catastrophique » qu’à la condition que des groupes d’intérêts le représente comme tel. Cette caractérisation repose sur la capacité de ces acteurs à interpréter l’accident en l’inscrivant dans des dynamiques plus profondes (sociales, économiques, politiques), ou en le reliant à des événements contingents (échéances électorales, etc.). Deux exemples éclairent ce travail de caractérisation « catastrophique » des accidents. Lors de l’explosion de la raffinerie de pétrole de Feyzin en 1966, la médiatisation est amplifiée parce que l’inauguration de cette infrastructure « moderne » est récente et qu’elle symbolise le tournant pétrolier de la société française au cours de ces années. Lors de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse en 2001, le retentissement immédiat de l’événement est d’autant plus vif qu’il survient quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001. Le contexte de l’accident de Lubrizol est davantage marqué par des temporalités politiques. En effet, l’accident intervient déjà dans une phase de controverse sur des enjeux de santé environnementale : les autorités publiques peinent à affronter les problèmes liés à la contamination au plomb suite à l’incendie de Notre-Dame[5]. La communication gouvernementale sur les événements de Rouen intervient aussi au terme d’une semaine marquée par le débat climatique : le samedi 21 septembre, le gouvernement français est mis en cause pour avoir réprimé la Marche pour le climat ; le jour suivant, Emmanuel Macron s’exprime en considérant que les manifestants devraient « aller en Pologne » ou « ramasser les détritus sur les plages[6] » plutôt que de manifester ; le lundi, plusieurs jeunes annoncent une plainte pour inaction climatique contre cinq pays dont la France, entraînant des réactions agressives à l’encontre de Greta Thunberg, accusée de tenir « des positions très radicales » (E. Macron) ou de « créer une génération de dépressifs[7] » (J.-M. Blanquer) ; le jeudi débute la communication désastreuse sur l’accident Lubrizol ; puis le vendredi voit l’annonce du Budget prévoyant la suppression de 5700 postes dans les administrations de l’environnement d’ici à 2022[8]. Par cette accumulation de phrases et de faits, il est bien possible que la semaine du 21 au 28 septembre 2019 devienne à l’actuel Président de la République ce que fut le 6 mars 2010 à Nicolas Sarkozy (« l’environnement, ça commence à bien faire ») : le moment d’un backlash environnemental[9], c’est-à-dire d’une inversion complète de l’image vertueuse dont il entendait se parer dans le domaine environnemental. Fin de la parenthèse.

Communiquer par l’euphémisme pour dissuader les alertes

Au cours du week-end du 28 et 29 septembre, la Préfecture de Seine-Maritime a communiqué les premiers résultats concernant la pollution de l’air à Rouen suite à l’incendie (cf. infra). Alors que les services préfectoraux semblaient convaincus que la diffusion de cette information permettrait de surmonter les inquiétudes de la population, elles produisirent exactement l’effet inverse. Le Préfet s’inquiète alors de « la suspicion généralisée[10] ». Pendant toute la journée de mardi, avant la manifestation prévue à Rouen à 18h, nombre de parlementaires se relayent ainsi sur les chaînes de télévision en se montrant préoccupés de « la défiance face à l’Etat et au politique ». Le député François Patriat (LREM) expose in fine que « les gens sont dans l’irrationnel intégral. Pour eux, les politiques seront toujours des menteurs[11] ». Nombre de commentateurs se sont empressés d’identifier les racines de cette « défiance » dans la succession de crises sanitaires depuis les affaires du sang contaminé, ou en invoquant le « point Tchernobyl », c’est-à-dire la relativisation délibérée de certaines contaminations. Les habitants n’auraient pas le droit d’exprimer leurs craintes, ni d’avoir peur[12].

La stratégie préfectorale s’inscrit toutefois dans une approche éprouvée de gestion des crises. Le 4 janvier 1966, la raffinerie de Feyzin explose, provoquant 18 décès et des dégâts dans plusieurs communes de l’agglomération lyonnaise. Dans la foulée, le Centre d’études psychosociologiques des sinistres et de leur prévention (CEPSP) entame une enquête[13], qui demeure pendant près d’une décennie la principale étude menée sur la gestion post-accident. Or, le CEPSP hérite d’une tradition de gestion des « crises » qui s’inscrit dans l’héritage des travaux psychosociologiques menés au sein des armées. Le rapport vise ainsi à comprendre « l’émotivité, en ce qui concerne la psychologie individuelle et, sur la solidarité, en ce qui concerne la psychologie sociale[14] ». La préoccupation de ces psychologues-militaires réside prioritairement dans l’étude des « comportements », c’est-à-dire la prévention des mouvements de foules, des phénomènes d’émulation collective, etc. Pendant les années soixante-dix, la multiplication d’accidents industriels mettra à l’épreuve la jeune administration de l’environnement – le ministère de l’Environnement est fondé en 1971, et la Direction de la prévention des pollutions et des nuisances (DPPN, prenant en charge les politiques des risques industriels) est installée en 1973. Au fil des années, des rapports sont ainsi commandés par la DPPN afin de dresser des « retours d’expériences » sur les accidents successifs[15]. Les rapports sont produits par des sociologues, des psychologues, ou des ingénieurs. Leurs conclusions s’inscrivent, pour partie, dans l’héritage des travaux visant à éclairer les déterminants des « comportements » et à prévenir les mouvements de panique et de contestation. Ils intègrent également d’autres préoccupations, en invitant les administrations à considérer les temporalités différées des accidents industriels. Parmi les chercheurs sollicités par le ministère dans les années soixante-dix, Patrick Lagadec est probablement celui qui propose la réflexion la plus systématique pour caractériser les risques qui seraient propres aux industries « modernes », en forgeant la catégorie du « risque technologique majeur ». Dans son ouvrage La civilisation du risque (1981), il écrit que les désastres contemporains impactent « des populations importantes [qui] peuvent être touchées non seulement dans leur vie mais encore – phénomène absolument nouveau – dans leur descendance. Insistons sur ce point : jusqu’à aujourd’hui, l’accident frappait sur l’instant ; désormais la catastrophe s’inscrit dans la durée. Au moment de l’événement, la catastrophe ne s’est pas déjà accomplie : elle ne fait que commencer [16] ». Apparaît alors la question des effets différés, sans toutefois conduire le ministère à se doter d’instruments permettant de suivre les effets sanitaires durables des catastrophes.

La gestion des lendemains de l’incendie de Lubrizol est héritière de ce modèle de maintien de l’ordre hérité des années 1960-1970, bien qu’elle donne également à voir une dualité dans la communication gouvernementale, que relèvent plusieurs observateurs : « d’un côté, Castaner est rassurant et de l’autre, Buzyn et Borne appellent les riverains à nettoyer partout, à être vigilant-e-s vis-à-vis des enfants, etc.[17] ». Le premier pôle à s’exprimer (Préfecture, ministère de l’Intérieur), forge une communication marquée par l’euphémisation dès la matinée du jeudi 26 septembre 2019[18]. Elle repose sur une insistance quant à l’absence de « toxicité aiguë », sans jamais reconnaître que les effets des fumées peuvent être différés dans le temps. Cette stratégie de communication veillait à prévenir l’affirmation d’alertes trop fortes ou de mobilisations organisées au sein de la population. Le Préfet Pierre-André Durand invite ainsi à ne pas céder devant le caractère « anxiogène » des feux d’hydrocarbures, puis le ministre de l’Intérieur se donne pour priorité « d’éviter tout mouvement de panique[19] ». Dès lors, l’objectif n’était pas tant d’informer sur le contenu des fumées, ni même d’admettre une incertitude sur la composition de ces panaches. Pire, l’incertitude est alors vue comme un facteur pouvant déstabiliser l’action des services de l’Etat mobilisés face à la catastrophe. Toutefois, au fil des heures, un deuxième pôle de communication s’affirme, en particulier dans la foulée de la visite des Ministres de la Transition écologique (Elisabeth Borne) et de la Santé (Agnès Buzyn), le vendredi 27 septembre. Comment expliquer cette dualité dans la communication gouvernementale ? S’il est trop tôt pour répondre précisément, une hypothèse raisonnable pourrait être formulée : dans le contexte d’une crise où l’incertitude sur les effets écologiques des fumées prédomine, les responsables politiques se reposent davantage sur les compétences de leurs administrations respectives. Or, les cultures professionnelles et les principes qui guident les pratiques administratives sont parfois très distinctes au sein de l’Etat. De fait, les administrations ont très inégalement pris le « tournant environnemental » dans la mise en œuvre des politiques publiques : bien au contraire, pour certaines, les critères de santé publique et d’environnement ne sont pas au cœur des procédures qui mènent à la prise de décision.

La dualité de la communication gouvernementale témoigne alors d’une incapacité préfectorale à intégrer le « principe de précaution » comme un principe directeur de l’action publique dans une phase de crise et d’incertitudes sanitaires. Les nuances qui s’expriment dans la communication des différents ministres dévoilent finalement une hiérarchie implicite : la priorité donnée à la gestion des « paniques » vise d’abord au maintien de l’ordre et, plus exactement, à la conservation de l’ordre industriel. De fait, cette communication gouvernementale – en dépit de ses nuances – contribue à faire oublier l’industriel pendant plusieurs jours. Ce silence industriel correspond à la norme en comparaison d’autres catastrophes industrielles passées, parce qu’il s’inscrit dans la logique du décret de 1810 sur les manufactures incommodes et insalubres (et de ses réformes successives), qui contribuait à protéger les industriels des plaintes des riverains. Finalement, la direction de l’entreprise réapparaît sur la scène médiatique en déposant plainte le lundi 30 septembre 2019[20]. Selon un procédé discursif qui fut déjà mobilisé par la direction d’AZF au lendemain de la catastrophe de 2001, l’accident proviendrait d’une causalité extérieure à l’entreprise (ou d’une intrusion au sein de celle-ci). La plainte pour « destruction involontaire » permet ainsi à la direction de l’usine de produire un récit dans lequel la nature de son activité et de son organisation serait hors de cause. Cette narration occulte pourtant une longue histoire d’accidents dans la région rouennaise et à Lubrizol.

Lubrizol, ou la longue histoire des alertes rendues invisibles

Les incidents dans les industries chimiques appartiennent au quotidien : ils sont la règle et non l’exception. Dans une récente tribune, Thomas Le Roux rappelait que le nombre d’accidents dans les installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) augmente ces dernières années, passant de 827 en 2016 à 1112 l’année passée[21]. Les sociologues du travail ont d’ailleurs démontré que la gestion du risque est une dimension centrale et routinière de l’activité des travailleurs dans les industries de flux[22]. Cette banalité est d’autant plus renforcée, à Rouen, que la ville et ses périphéries sont anciennement accoutumées à la présence de l’industrie et de ses nuisances.

Rouen : foyer précoce de la chimie et de la pétrochimie

L’incendie de Lubrizol n’est pas une surprise pour les habitants de la région rouennaise. Quelques jours après l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, en septembre 2001, c’est vers l’agglomération rouennaise qu’un journaliste du Monde se tourne pour explorer la manière dont les habitants vivent avec les industries classées Seveso. Il recueille ainsi la parole d’habitants qui, tout en se disant rassurés de l’efficacité des dispositifs de prévention, n’en finissent pas moins par exprimer leurs doutes : « ce qui nous manque, ce sont des masques à gaz, car les masques à poussière ne seraient pas suffisants[23] » en cas d’accident. Dans les zones des industries à risque, les habitants vivent avec et malgré les risques, en inventant des stratégies de contournement[24].

De fait, les habitants de Rouen ont une longue habitude de cohabitation conflictuelle avec l’industrie chimique, ses risques et ses nuisances. Dès 1769, le roi de France nomme un britannique à la fonction « d’Inspecteur général des manufactures étrangères ». John Holker est alors chargé de faciliter le transfert des techniques de la chimie anglaise vers la France. En 1766, il installe la première usine de fabrication d’acides sulfuriques près de Rouen[25]. Au cours de la décennie suivante, plusieurs usines similaires seront bâties dans la même ville. Ces installations génèrent évidemment des nuisances, dévastant les forêts alentours. Les riverains ne manquent pas de se plaindre, mais l’Etat royal assure alors les usines chimiques de sa protection. Un arrêt du Conseil du Roi daté de 1774 décide de permettre à l’usine de poursuivre son activité : l’acide sulfurique est alors une production stratégique, utilisée dans plusieurs secteurs qui sont au fondement des dynamiques d’industrialisation des décennies suivantes[26].

La région rouennaise est donc précocement « sacrifiée[27] » à l’industrie chimique. Au fil du vingtième siècle, et plus particulièrement au cours des « Trente glorieuses », les boucles de la Seine voient la présence industrielle se renforcer. Les dérivés carbochimiques et pétrochimiques sont au fondement d’une phase de croissance économique au cours de laquelle « le contenu toxique de chaque point de PIB augmentait[28] ». La Basse-Seine représente un territoire majeur dans le tournant pétrolier de la société française : au terme des années 1970, elle concentre le tiers de la capacité française de raffinage, 25% de la pétrochimie et 20% de la production d’engrais[29].

Lubrizol Rouen et ses accidents

Le site de Lubrizol Rouen ouvre ses portes en 1954, alors que l’entreprise s’est déjà implantée dans la zone industrialo-portuaire du Havre depuis quelques années. Elle produit différentes marchandises qui reposent sur l’expansion de l’usage de l’automobile dans l’après-guerre : huiles de moteurs, lubrifiants, additifs pour l’essence et les carburants. Une partie de cette production repose donc sur des dérivés pétroliers, qui justifient l’implantation des ateliers à proximité des zones de stockage et de raffinage du pétrole. En quelques années de fonctionnement, l’implantation occasionne des plaintes des riverains. Le 30 octobre 1975, puis le 3 novembre de la même année, des rejets de l’usine provoquent un nuage gazeux. Celui-ci incommode non seulement les riverains, mais il conduit également à la contamination de l’ensemble du rayon des pâtisseries d’un supermarché à Barentin (à 13 kilomètres de l’usine), à des malaises ressentis par les salariés d’une entreprise située à Brachy (42 kilomètres), ainsi qu’à des nausées et vomissements qui entraînent l’arrêt du travail des 550 salariés d’une filature située à Dieppe, soit à plus de… 50 km. La responsabilité de Lubrizol est reconnue après une procédure judiciaire : la direction est alors condamnée à une amende modeste, s’élevant à 4000 francs[30]. Ce premier accident témoigne de l’étendue géographique sur laquelle peuvent se déployer les nuisances issues de cette usine.

Un second accident intervient le 23 août 1989[31]. Les rejets incommodent le voisinage, occasionnant des plaintes, dans un périmètre géographique plus circonscrit. Les réponses administratives apportées à ce nouvel accident résident essentiellement dans des prescriptions techniques, visant par exemple à mieux confiner les stockages pour éviter de nouveaux rejets.

Le troisième accident connu est celui de 2013. Malgré les précédents qui furent fortement médiatisés, la sous-préfète pouvait alors affirmer que « ce type de pollution n’est jamais arrivé en France avec une telle ampleur[32] ». Si cette amnésie surprend, la gestion de l’accident est surtout significative quant aux réponses administratives et juridiques qui sont apportées. Dans une synthèse de l’accident réalisée par la Dreal, la chaîne de causalités est ainsi exposée :

« Le point de départ de la séquence accidentelle est constitué par une erreur humaine. Le vendredi 18 janvier, l’opérateur de quart démarre par erreur l’agitateur du bac d’ajustage au lieu de la pompe de recirculation sur le tableau de commande, malgré un étiquetage et un mode de déclenchement différent (…). Cet agitateur n’attirait pas spécialement l’attention des opérateurs du fait qu’il était théoriquement consigné depuis plusieurs années[33] ».

L’origine de l’accident est ainsi reportée une faute individuelle, sans jamais interroger l’organisation du travail qui rend possible cette erreur. De fait, au-delà de cet accident, la mise en accusation de « l’erreur humaine » d’un opérateur est une stratégie rhétorique régulièrement invoquée afin que l’imputation des responsabilités épargne l’entreprise et sa hiérarchie. De manière plus insidieuse, cette focalisation sur une faute individuelle conduit à contourner des interrogations plus profondes. L’identification d’un ou de quelques responsables suggère que les accidents pourraient être anticipés et maîtrisés, en refusant de livrer un examen critique de l’organisation du travail dans les ateliers.

Plus encore, la focalisation exclusive sur la recherche des responsabilités rend impensable un examen critique des finalités même de la production : quelle est l’utilité sociale de ce que nous produisons, au regard de son empreinte écologique ? Que voulons-nous produire et à quelles fins ? Et pour qui produisons-nous ? Ces questions ne sont pas celles qui guident les décisions des entreprises, et les salariés restent dans une situation de subordination qui ne leur permet nullement de soulever ces questions. Il n’en reste pas moins que la crise écologique redonne une acuité vive à ces questions, sauf à imaginer que de simples dispositifs d’amélioration de l’efficience énergétique ou une « croissance verte » pourraient suffire à répondre au bouleversement climatique. Comme dans le cas des précédentes catastrophes, il est vraisemblable que les propositions des pouvoirs publics se limitent à l’adoption de nouvelles « normes », ou d’améliorations techniques, sans interroger la pertinence des productions en cause. En refusant d’interroger nos modes de consommation et de production, ces dispositifs reposent sur l’entretien d’une croyance dans le « conte de fée de la croissance éternelle[34] ».

Le mythe pernicieux des frontières de l’usine

La communication préfectorale insiste sur le fait que les risques benzène et amiante seraient largement confinés dans le périmètre de l’usine[35]. Cette affirmation peut légitiment susciter un étonnement, car l’histoire des pollutions industrielles est d’abord l’histoire de la transgression des frontières administratives et juridiques par les fumées, les poussières ou autres substances[36]. Le contexte d’austérité budgétaire renforce d’ailleurs cette démarcation dans la période récente.

Au cours du XIXe siècle, deux grands corpus juridiques se constituent pour parer aux conséquences négatives de l’industrialisation sur le plan social et environnemental. Le premier corpus s’inscrit dans l’héritage du décret relatif aux manufactures incommodes et insalubres adopté en 1810. Il constitue la matrice de la réglementation sur les usines polluantes, dont la logique de fond reste inaltérée jusqu’à nos jours[37]. Malgré des réformes successives (1917, 1976, 2003), ce corpus juridique est marqué par un premier invariant : son désintérêt pour les enjeux liés au droit du travail. Le deuxième corpus juridique est celui qui relève du droit du travail, qui se constitue plutôt dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du siècle suivant. Ce corpus juridique est marqué par un deuxième invariant : sa volonté d’ériger « un mur juridique ayant pour mission de redoubler l’efficacité du mur physique érigé autour de l’usine ; puis de purgation de cet espace clos de toute influence extérieure[38] ». La création d’un espace productif confiné permet ainsi à l’industriel d’affirmer son autorité sur l’usine. Ces lois ne mentionnent aucune ouverture vers la régulation des pollutions hors des entreprises. Ce double corpus législatif repose ainsi sur un principe central : le respect de la propriété privée des moyens de production, que l’intervention des régulations publiques ne remet jamais en question. Cette segmentation juridique participe ainsi à renforcer la domination d’une organisation productive capitaliste sur le milieu social et écologique.

Au lendemain de l’explosion de la raffinerie de Feyzin (1966), l’accident ouvre tout de même une brèche dans ce cadre juridique et administratif de régulation des risques industriels. Plus particulièrement, le Service de l’environnement industriel est fondé au sein du Ministère de l’Industrie, et sera transféré au Ministère de l’Environnement au début de la décennie suivante. Ce service inaugure une politique de « l’environnement industriel », la notion recouvrant les nuisances qui transgressent les murs des entreprises, en se concentrant exclusivement sur les dommages susceptibles d’affecter les écosystèmes autour des espaces productifs et la sécurité des riverains. Le mur symbolique et juridique de l’usine et du pouvoir patronal ne s’érode pas pour autant, puisque cette notion exclut toute préoccupation pour la santé des salariés dans l’espace de travail, considérant que celle-ci relève de la compétence de l’administration du Travail. Les pratiques administratives reposent sur cette segmentation juridique – en particulier, les corps d’inspection fondent une partie de leurs pratiques professionnelles sur cette fragmentation : l’Inspection du travail reste dans l’entreprise, quand l’Inspection des ICPE intervient au-dehors. Chacun reste de son côté du mur d’usine et l’ordre industriel en sort consolidé.

Malgré l’action offensive des militants syndicaux dans les Comités d’hygiène et de sécurité dans les usines chimiques pendant les années 1970, s’ouvrant peu à peu à la lutte contre les pollutions, les demandes syndicales de relier davantage le droit du travail et le droit de l’environnement ne se concrétisent pas[39]. La loi de 1976 sur les installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) consolide ainsi la séparation rigide entre l’intérieur et l’extérieur des entreprises, entre le travail et l’environnement. Pendant des décennies, cette bipartition s’est renforcée par le maintien de cultures professionnelles distinctes entre les différents corps d’inspection. La loi de 1976 installe également officiellement un corps d’inspecteurs des établissements classés, qui se recrutent initialement parmi les ingénieurs des Mines. Leur culture professionnelle est ancrée dans une conception technicienne et transactionnelle de la fonction d’inspection, qu’ils opposent fréquemment à une logique plus « juridique » qui caractériserait l’inspection du Travail.

Ces césures persistent largement aujourd’hui, mais elles sont encore davantage exacerbées par les pressions budgétaires qui s’exercent sur les administrations publiques. D’un côté, contrairement à ce qui a régulièrement été affirmé depuis l’accident de Rouen, les effectifs de l’inspection ICPE n’ont pas augmenté depuis l’accident d’AZF en 2001. Plus encore, ils diminuent légèrement depuis vingt ans : en 1997, on comptait 1325 inspecteurs ICPE ; en 2018, ils sont 1300[40]. 500.000 établissements sont concernés par la réglementation ICPE, dont 44.000 soumis à autorisation, et 1312 sites étaient classés Seveso en 2018[41]. Quant aux effectifs de l’inspection du travail comptaient environ 1500 inspecteurs en 2016, lesquels avaient pour mission d’inspecter plus de 1,7 millions d’entreprises présentes en France. En 2015, 47 inspecteurs du travail exerçaient en Seine-Maritime, département pourtant densément industrialisé[42]. Dans ces deux corps d’inspection, les effectifs limités au regard du grand nombre d’établissements à inspecter limitent de facto l’efficacité des contrôles. Toutefois, au-delà des chiffres, cette pression conduit surtout à une transformation de la pratique du travail de ces inspecteurs. Gérald Le Corre, inspecteur du travail en Seine-Maritime, l’exprimait en 2015 :

« Pour les corps de contrôle de l’inspection du travail ou des installations classées, cela pose la question de savoir si la priorité est de contrôler la qualité des procédures ou de faire des constats sur les situations de travail réel, en observant justement l’écart entre le prescrit et le réel. Pour ma part, je défends que la place de l’agent de contrôle doive être dans les entreprises à faire des constats et non à opérer des contrôles de documents administratifs à son bureau (DUER, plan retrait, procédures …)[43] ».

Ces transformations du métier affectent également l’inspection des ICPE, jusqu’à se concrétiser par l’adoption de nouvelles procédures administratives qui allègent les obligations des industriels[44]. Ainsi, depuis 2010, une procédure dite « d’enregistrement », c’est-à-dire une démarche simplifiée qui permet aux usines dont les risques sont considérés comme « maîtrisés » d’éviter de longues évaluations. Ce dispositif a été salué par des représentants du patronat français[45]. De plus, en juin 2018, un décret a réduit le périmètre des installations concernées par les évaluations environnementales préalables, permettant ainsi aux Préfets d’autoriser l’extension de certaines usines sans disposer des évaluations environnementales qui accompagnent habituellement la création de ces infrastructures. Ce décret est ainsi le fondement des décisions préfectorales autorisant l’extension du stockage de l’entreprise Lubrizol, en janvier et juin 2019[46].

La politique de l’environnement industriel n’a donc jamais été pensée comme une politique de santé publique, ni comme une politique de santé au travail. Elle repose sur une fragmentation juridique qui reproduit des logiques qui organisèrent la domination des intérêts industriels sur les territoires en voie d’industrialisation au cours du XIXe siècle. D’une part, les préjudices qui affectent les travailleurs sont traités dans le cadre confiné de la relation salariale (directe ou différée) par une réparation strictement monétaire[47]. D’autre part, les décisions qui furent alors prises continuent d’imprégner les pratiques administratives, accordant la priorité à la continuité de l’activité industrielle au détriment d’une politique de santé publique. Le constat que dressait Geneviève Massard-Guilbaud en travaillant sur la régulation des pollutions industrielles au XIXe siècle reste largement valable aujourd’hui, à savoir « le fait que les ouvriers habitent à proximité des usines apparaissait une chose normale, une commodité pour eux, et les nuisances qu’ils devaient supporter de ce fait, une fatalité (…). Les prémices d’une politique de séparation fonctionnelle des espaces apparaissent donc comme celles d’une politique de classe, comme si hygiène publique signifiait hygiène d’une partie, seulement, du public[48] ».

Des sentinelles malmenées

Les salariés ont fréquemment un rôle décisif pour parer aux risques industriels, puis pour documenter les accidents lorsqu’ils surviennent. Selon une formule célèbre de Henri Pézerat, toxicologue et militant pour la santé des travailleurs, les salariés sont les « sentinelles[49] » des contaminations environnementales[50]. A la fin des années soixante, des militants syndicaux ont ainsi forgé une pratique offensive dans le domaine de la sécurité et de la santé au travail, en réinvestissant particulièrement les Comités d’hygiène et de sécurité (CHS)[51]. Les militants qui s’investirent dans ces instances ont pu façonner les outils d’une vigilance collective des salariés, en émettant ainsi des alertes ou en exerçant une pression afin de garantir la sécurité de certaines industries. Il est ainsi bien clair que la procédure judiciaire menée suite à la tragédie d’AZF n’aurait pas été la même sans l’implication de certains syndicalistes, et de représentants des salariés investis dans les Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT)[52]. Ce sont aussi les militants investis dans les CHS et CHSCT qui purent alimenter les « commissions municipales de lutte contre les nuisances[53] » créées dans certaines villes industrielles au cours des années 1970, ou les Comités locaux d’information et de concertation (CLIC[54]), puis les Comités de suivi de site (CSS) dans la période plus récente. Ainsi, à Rouen, plusieurs alertes avaient été émises au sein du CSS[55]. Toutefois, les conditions pour ces engagements ne sont pas toujours réunies, et elles tendent à l’être de moins en moins, pour trois raisons.

En premier lieu, l’industrie chimique a organisé l’expansion du recours au travail précaire et la segmentation des tâches depuis les années 1970. Dans nombre de plateformes pétrochimiques, plusieurs entreprises sous-traitantes différentes peuvent intervenir au même moment, sans que leurs salariés ne forment un même collectif de travail et ne disposent d’instances représentatives du personnel communes. En plus du recours aux entreprises sous-traitantes, le recrutement des travailleurs intérimaires – pour des missions sur quelques jours ou quelques mois – est devenu une pratique fréquente. Non seulement la parole des salariés intérimaires ou sous-traitants est bien plus contrainte que celles de salariés titulaires, mais leurs possibilités de participer aux instances représentatives du personnel sont également plus limitées[56]. Ces salariés temporaires disposent rarement des formations et de la connaissance du site industriel dont pouvaient disposer les salariés titulaires. Les enquêtes consécutives à l’accident d’AZF ont rappelé que la précarisation du travail entraîne inéluctablement des risques supplémentaires. Enfin, la sous-traitance n’est pas seulement une forme d’organisation du travail, c’est aussi une pratique industrielle qui permet d’externaliser certains risques, comme le démontrent des travaux portant sur différents secteurs industriels[57]. Dans le cas de Lubrizol, des témoignages de syndicalistes et de membres du Comité de suivi de site indiquent que « l’atelier où l’incendie a démarré est totalement sous-traité et confié à une entreprise de nettoyage[58] ».

En deuxième lieu, l’engagement dans les CHS et CHSCT reposait sur l’existence d’équipes syndicales actives sur les enjeux de santé au travail. Une instance représentative du personnel ne devient utile qu’à la condition que des salariés volontaires s’investissent dans ces instances, en disposant d’une formation indépendante de celles délivrées par le patronat. Or, non seulement la précarisation du travail érode les équipes syndicales, mais certaines entreprises font également obstruction à ces engagements. De fait, l’usine de Lubrizol Rouen ne brille pas par sa combativité syndicale. Plusieurs militants des sites industriels voisins soulignent ainsi qu’au lendemain de l’accident de 2013, les salariés « étaient dans une culture d’entreprise très liée au patron, validant ce que disait la direction[59] ». Sous la pression d’une menace patronale sur la pérennité des emplois, les salariés auraient ainsi contribué à alimenter le discours selon lequel l’accident relevait uniquement d’une erreur individuelle, et non de l’organisation du travail. Aucun syndicat n’existait alors dans l’entreprise. Selon l’actuel délégué syndical CFDT de Lubrizol, la première section aurait été formée en 2014. La fondation de cette section aurait été dissuadée par la direction, puisque ce militant affirme avoir été convoqué par sa direction « à 4 entretiens préalables avant la création[60] ».

En troisième lieu, le rôle de sentinelles des salariés s’est érodé en raison de l’évolution récente de la réglementation. Lubrizol est en effet la première catastrophe industrielle aussi médiatisée depuis l’adoption de la loi dite « Travail » (2016), qui entérinait la liquidation des CHSCT. Au nom de la simplification, toutes les instances représentatives du personnel (CHSCT, Comité d’entreprise, Délégués du personnel) sont ainsi fusionnées en une seule instance : le Comité social et économique (CSE). Dans les entreprises de plus de 300 salariés, une commission interne et subordonnée au CSE doit impérativement être créée : la Commission Santé, Sécurité et conditions de travail (CSSCT). La disparition des anciennes IRP pour fusionner en un CSE doit être effective dans toutes les entreprises concernées au 1er janvier 2020. Depuis trois ans, la crainte exprimée par de nombreux syndicalistes réside dans le fait que cette fusion des IRP conduise à marginaliser les préoccupations relevant de la santé ou de la sécurité. En effet, les heures de délégations accordées aux salariés qui participent au CSE seront plus restreintes, et ils devront opérer une hiérarchisation dans leurs thèmes d’intervention. A l’heure actuelle, il est bien difficile d’éclairer comment les CSE prendront en charge ces enjeux de santé et d’environnement[61]. L’accident de Lubrizol constitue déjà le témoignage des effets insidieux de la liquidation des structures de vigilances collectives que pouvaient représenter, notamment, les CHSCT.

Ces trois facteurs expliquent pourquoi, aujourd’hui, la parole des salariés de Lubrizol reste inaudible. De manière presque systématique, ils sont aussi les grands absents des discours des pouvoirs publics.  Ce sont pourtant ces salariés qui sont probablement les plus à même de savoir quels sont les risques liés à l’incendie. Ce sont également eux et elles qui devront endurer un probable chômage technique et des pressions sur la pérennité de leurs emplois dans les prochaines semaines. Pour que la parole des salariés de Lubrizol puisse se faire entendre, il conviendrait que les pouvoirs publics assurent ces travailleurs que leur parole sera entendue et protégée, avant comme après l’accident. Comme ce fut le cas dans l’affaire AZF (non sans tensions parmi les salariés), c’est probablement la parole et l’expérience des travailleurs du site Lubrizol qui contribuera à mieux prendre la mesure de la toxicité des rejets des derniers jours.

Des brouillards toxiques ?

Dans son livre sur les brouillards toxiques de la Meuse, l’historien Alexis Zimmer avait proposé une étude fascinante des enquêtes menées par les hygiénistes belges afin de déterminer l’origine des nuages qui provoquèrent plusieurs morts au cours de l’année 1930, ainsi que des épisodes d’épidémies de maladies respiratoires. En explorant un événement supposément exceptionnel, l’auteur se proposait d’éclairer ce que le brouillard révélait de « l’ordinaire du désastre », c’est-à-dire l’existence de pollutions chroniques et potentiellement pathogènes par-delà les rares moments de préoccupations publiques pour ces enjeux. En démêlant les arguments qui se construisent au fil des enquêtes, pour incriminer ou relativiser la part industrielle de la catastrophe, Alexis Zimmer invitait ses lecteurs à bien comprendre que « nous ne sommes pas tout à fait sortis du brouillard de 1930[62] ». De fait, les controverses quant à la toxicité des panaches depuis jeudi 26 septembre nous replongent au cœur de ce brouillard.

Dès le début de l’incendie de Lubrizol, c’est-à-dire probablement avant même de disposer de la moindre mesure concernant le contenu des fumées, le Préfet pouvait affirmer que celles-ci ne présentaient « pas de toxicité aigüe ». La notion désigne alors des fumées dont les effets sanitaires seraient immédiats, provoquant des maladies repérables en quelques heures ou quelques jours, voire pouvant entraîner des décès. Toutefois, comme l’a clairement fait remarquer Pascal Marichalar, l’absence de « toxicité aigüe » affichée par le préfet n’exclut donc nullement l’absence de toxicité « tout court[63] ». En effet, les salariés atteints par des pathologies d’origine professionnelle en font souvent l’expérience : les maux provoqués par les nuisances industrielles se déclarent rarement avec la même immédiateté qu’une explosion, mais bien souvent plusieurs décennies après les expositions aux substances pathogènes. Les pollutions chroniques et invisibles ont parfois été qualifiées de « violences lentes » perpétrées à l’encontre des riverains et des salariés des industries pétrochimiques, dans la mesure où elles affectent la santé des habitants au fil des années. Par cette notion de « violence lente », l’universitaire Rob Nixon invitait à comprendre que « les particules industrielles et les effluents persistent dans les éléments environnementaux que nous habitons et jusque dans nos corps qui, sur le plan écologique et épidémiologique, ne sont jamais tout à fait nos stricts contemporains[64] ». Ce sont également souvent des maladies dont la survenue est facilitée par les effets cocktail, c’est-à-dire l’exposition à plusieurs produits simultanément – dont la combinaison peut accroître la toxicité.

Lors de la conférence de presse qu’il tient, le samedi 28 septembre, le Préfet Pierre-André Durand communique les résultats provenant des premières mesures réalisées sur la pollution atmosphérique. La présentation des données se veut rassurante, la qualité de l’air serait « habituelle » à Rouen. L’affaire serait ainsi réglée. Or, lorsqu’il est question de mesure de la pollution, l’enjeu n’est pas tant de connaître les chiffres, que de savoir comment sont réalisées ces mesures. Les moyens techniques de mesure déterminent les pollutions qui peuvent être identifiées, et celles qui ne peuvent pas être identifiées. Autrement dit : l’important est de savoir ce que les pouvoirs publics se sont donné les moyens de chercher (ou de ne pas chercher). Le Président du Conseil d’administration de l’Ineris et ingénieur des Mines, Alain Dorison l’a explicitement rappelé : « quand on fait une analyse chimique, on trouve ce que l’on cherche[65] ». En l’occurrence, sur ce point, les informations disponibles restent parcellaires. L’agence de mesure de la pollution de l’air, Atmo Normandie, a souligné que les mesures d’hydrocarbures aromatiques polycycliques ne pouvaient être immédiates, devant être réalisées par un laboratoire. L’agence a également exprimé qu’elle ne serait pas en capacité d’analyser les suies qui retombent sur l’agglomération[66]. Selon les informations préfectorales, ces suies seraient donc analysées soit par les moyens du Service Départemental Incendie Secours (SDIS), soit par le Réseau d’intervention en situation post-accidentelle (RIPA)[67]. Aucune information n’a été diffusée sur les moyens mis en œuvre par ces organisations pour réaliser les mesures. De plus, la communication préfectorale se focalise sur la pollution de l’air et les suies, en laissant dans l’ombre la pollution des sols, des aliments, et de la nappe phréatique. Dans la foulée de la conférence de presse préfectorale du 28 septembre 2019, le toxico-chimiste André Picot a pu déclarer que « les analyses livrées par la préfecture sont hors de propos[68] » parce que les moyens techniques utilisés seraient inadaptés.

Plus précisément, la consultation des mesures divulguées par la préfecture surprend[69]. Des militants syndicaux investis dans le domaine de la santé au travail depuis plusieurs décennies ont ainsi livré les premiers éléments d’une critique argumentée des résultats fournis par la préfecture[70], en mobilisant une méthodologie et des comparaisons fondées sur les travaux de l’Institut éco-citoyen pour la connaissance des pollutions de Fos-sur-Mer[71]. Ce choix comparatif se justifie au regard de l’intense industrialisation pétrochimique du territoire de Fos/Berre, qui fut à la fois traversé par des mobilisations contre la pollution industrielle, mais aussi par des controverses sur les moyens de mesurer ces nuisances[72]. Cette comparaison les mène à deux principales conclusions. Premièrement, les mesures réalisées à Rouen témoignent d’une teneur en hydrocarbures aromatiques polycycliques très nettement supérieure aux retombées de Fos-sur-Mer : cette teneur oscillait entre 11 et 34 microgrammes par mètre cube par jour à Rouen, alors qu’elle situe entre 0,1 et 0,26 dans les études portant sur l’ordinaire de la région de Fos. Les rouennais ont donc été 100 fois plus exposés à ces substances que ne le sont les riverains de Fos. Deuxièmement, ces militants constataient que les choix de seuils de détection présentés par la Préfecture rendent certaines mesures inexploitables. En effet, pour la détection de certains gaz (dont le benzène, cancérogène avéré), la limite de détection a été fixée à 10 microgrammes par mètre cube : en dessous de ce seuil, le benzène et les autres gaz ne sont pas mesurés[73]. Ce seuil semble très élevé en comparaison des mesures réalisées par l’Institut écocitoyen de Fos, où la limite de quantification est de 0,2 microgrammes par mètre cube – tout comme pour l’Ineris[74], organisme pourtant impliqué dans les mesures à Rouen. En bref, la fixation des limites de quantification reste à expliciter. Jusqu’alors, les seuils fixés pour ces mesures empêchent une connaissance sérieuse des pollutions.

De fait, au cours de la journée du 1er octobre, la liste des substances stockées a été rendue publique par l’entreprise et la Préfecture. Cet effort minimal de transparence ne permet pourtant pas de dire avec certitude quels sont les effets sanitaires des panaches, et ce pour au moins trois raisons.

  • En premier lieu, des risques toxiques forts ont été reconnus par la préfecture pour l’amiante et pour le benzène. Or, dans ces deux cas, la Préfecture affirme que le risque serait contenu dans l’enceinte du site industriel. Or, l’histoire des maladies industrielles et des « débordements industriels » est celle de l’impossibilité de figer la frontière entre l’intérieur et l’extérieur des usines. L’amiante était ainsi présente dans la toiture de l’usine, et le Préfet a pu affirmer que le risque serait contenu « sur le site[75]» : le toit serait effondré sur place. Cette communication paraît bien précipitée. En effet, on peut raisonnablement supposer que les matériaux furent dégradés par l’incendie. Des fibres d’amiante ont ainsi pu se dégager, en étant emportées par la chaleur et le vent. En tout cas, aucune justification technique ou scientifique n’a été apportée par la Préfecture pour justifier du périmètre restreint (300 mètres autour de l’usine) dans lequel sont réalisées des mesures concernant la pollution à l’amiante[76]. Même si la quantité dispersée est faible, le risque existe : dans le cas de l’amiante, ce n’est pas la quantité qui fait la maladie. Une seule fibre peut suffire au développement d’une pathologie qui se déclarera des décennies plus tard. La situation actuelle ouvre également des interrogations sur les recours juridiques que pourraient entamer les riverains afin de prétendre à la reconnaissance ultérieure d’un préjudice d’anxiété. Cette catégorie juridique a été fondée pour reconnaître les conséquences morales qui pouvaient affecter les potentielles victimes de l’affaire du « sang contaminé[77] », avant d’être remobilisée pour reconnaître le sentiment d’angoisse qui peut affecter des salariés qui ont été exposés à l’amiante, et savent qu’ils peuvent ainsi déclarer une maladie sur une longue durée. Dernièrement, la Cour de cassation a rendu une décision qui ouvre la possibilité d’une reconnaissance du préjudice d’anxiété pour des salariés exposés à d’autres risques que celui de l’amiante[78].
  • En deuxième lieu, les phénomènes « d’effets cocktail » ou de multi-expositions dans la survenue des maladies sont encore relativement méconnus. Ce sont pourtant des phénomènes qui sont à l’origine de maladies professionnelles, et qui contribuent à rendre particulièrement complexe les procédures de reconnaissance de l’origine professionnelle de nombreux cancers[79]. On ne peut connaître les risques liés à l’inhalation de la multitude de produits emportés dans le panache. Toutefois, rien n’empêche de reconnaître publiquement cette incertitude quant aux effets sanitaires de la multi-exposition et d’en tirer les conséquences, en se donnant les moyens de suivre l’évolution sanitaire des populations exposées. A ce jour, aucune mesure en ce sens n’a été annoncée par les pouvoirs publics.
  • En troisième lieu, répétons que les risques toxiques se manifestent, parfois des décennies après les expositions. Ce caractère différé fut, et reste, le principal obstacle à la reconnaissance des maladies professionnelles[80]. Reconnaître publiquement que cette toxicité pourrait mener – ou ne pas mener – à des maladies dans 10, 20 ou 30 ans est nécessaire pour assurer la mise en place de dispositifs de santé publique. En premier lieu, les organismes de la sécurité sociale (et particulièrement la Caisse d’assurance retraite et de la santé au travail) disposent des fichiers relatifs aux maladies professionnelles reconnues dans les entreprises. Sur les territoires pétrochimiques du golfe de Fos-sur-Mer, l’initiative ancienne de l’Association pour la prise en charge des maladies éliminables défend précisément l’idée selon laquelle la connaissance des pathologies liées à l’industrie sur ce territoire serait facilitée par la diffusion des connaissances sanitaires produites sur la santé des salariés dans les entreprises[81]. La publicisation de statistiques (anonymisées) relatives aux maladies d’origine professionnelle impliquant des (anciens) salariés de Lubrizol depuis plusieurs décennies permettrait déjà d’attirer la vigilance des médecins sur certaines pathologies qui peuvent être corrélées aux produits qui ont pu partir en fumée. Ces statistiques seront toutefois loin d’être complètes, puisque le non-recours aux procédures de reconnaissance de l’origine professionnelle des maladies reste fréquent parmi les salariés malades[82]. Ensuite, un dispositif public de suivi de l’état de santé des populations sur plusieurs décennies serait indispensable, en s’assurant des sources de financement pour ce dispositif – et en s’assurant que ce financement ne repose pas sur la population victime de ces pollutions. Si la mise en place d’un tel dispositif pourrait sembler être une mesure de bon sens, sinon une œuvre de « santé publique », ces connaissances ont été historiquement empêchées[83]. Dès la fin du XIXe siècle, le directeur du Bureau des statistiques de la Ville de Paris, Jacques Bertillon, plaidait pour une production de connaissances statistiques sur l’origine des cancers, sans que cette proposition ne soit jamais systématisée. Au cours de la période plus récente, les controverses en santé au travail ou en santé environnementale se heurtent fréquemment à l’impasse d’une « science non-produite[84]». Un exemple récent est celui de l’affaire dite des « bébés sans bras ». La visibilité de ces clusters de maladies encore inexpliqués a été permise par le travail fourni par les salariés du Registre des malformations en Rhône-Alpes (Remera), dont le budget reste pourtant modeste. A la fin de l’été 2018, le travail du Remera a pourtant été vivement contesté, et l’existence même du dispositif a été menacée. Son maintien n’a été rendu possible que par les pressions consécutives à la médiatisation de l’affaire[85]. La mise en œuvre d’un tel registre ou d’un dispositif de suivi systématique serait une œuvre pionnière, permettant aux populations concernées de repérer rapidement les éventuels maux, tout en armant les médecins pour mieux cerner les facteurs de développement de certaines pathologies.

Si la transparence n’offre aucune garantie quant à l’innocuité des fumées, ce n’est donc pas parce que des connaissances seraient intentionnellement dissimulées. Une communication précise des effets sanitaires des fumées de Lubrizol est actuellement impossible, d’une part parce que certaines connaissances sont empêchées par les limites des moyens techniques utilisés, et d’autre part parce que les connaissances sur certains phénomènes (effets cocktails, effets différés) sont encore très parcellaires. Alors que ces connaissances sont lacunaires, il y aurait lieu de dire nettement que nous sommes dans une situation d’incertitude sanitaire. Or, comme l’a souligné François Jarrige, cette reconnaissance de l’incertitude apparaît impossible car « dire ‘‘on ne sait pas’’, c’est avouer qu’on ne maîtrise pas cette société industrielle[86] ». Pour les représentants de l’Etat, dire qu’ils ne savent pas serait ainsi contradictoire avec une stratégie de communication visant à assurer le maintien de l’ordre industriel.

Pour la suite du monde. Reformuler les questions fondamentales face à la répétition des désastres industriels

Le désastre de Rouen illustre avec éclat la manière dont certains groupes sociaux peuvent parfaitement s’accommoder de l’accident. Les réactions des rouennais les plus aisés illustrent ainsi ce que certains chercheurs qualifient de « politique du canot de sauvetage armé » (Christian Parenti), c’est-à-dire la possibilité de vivre malgré le désastre pour ceux qui ont les ressources de maintenir une distance vis-à-vis des effets sanitaires et écologiques de l’accident. Peu de journalistes l’ont encore relevé, et pourtant : certains habitants des beaux quartiers quittent la ville, parce qu’ils disposent de capitaux scolaires et sociaux qui leur permettent un accès à une information plus fiable, et parce qu’ils disposent des ressources financières pour se permettre de quitter leur résidence principale[87]. Cette capacité des classes sociales aisées à accéder aux informations sur les risques sanitaires potentiels, puis à mobiliser leur capital financier pour fuir les territoires où se concentrent les risques, est un invariant historique depuis les fuites organisées hors des villes lors des grandes épidémies de peste au Moyen-Âge ou de choléra au XIXe siècle.

Ce qu’impose l’accident de Lubrizol, c’est d’abord de repenser les conditions pour articuler des critères de justice environnementale et de justice sociale dans la gestion et l’élimination des désastres industriels – qu’ils soient spectaculaires comme à Rouen, ou qu’ils soient chroniques et ordinaires. Dans un premier temps, cela repose sur la possibilité de protéger la parole des salariés de Lubrizol et d’ailleurs. Certes, il y a quelques mois, un délégué syndical de l’entreprise déclarait : « je considère aussi que je suis là pour oser dire les choses[88] ». Or, cette possibilité de « dire les choses » requiert l’assurance que cette parole sera protégée, et que les conditions d’existence des salariés seront protégées – quel que soit l’avenir du site industriel. Dans les mois qui viennent, les autorités publiques auront une responsabilité particulière pour empêcher le chantage à l’emploi qui pourrait peser sur les travailleurs de cette entreprise.

Cette sécurisation de la parole des salariés, par une stabilisation de leurs statuts, par le renforcement de leurs organisations syndicales et l’extension des compétences santé/environnement des instances représentatives du personnel, sont autant de critères essentiels pour mettre fin à l’abstraction constitutionnelle dans laquelle est tenu le « principe de précaution » lorsqu’il est question d’industrie. La métamorphose du principe en pratique de précaution est au prix du renforcement de l’ensemble des dispositifs et institutions qui permettent aux salariés et riverains de refonder des formes de vigilance collective face aux dégâts de l’industrie.

Enfin, et surtout, à l’heure de la crise climatique, le débat sur la gestion des risques industriels ne peut plus se réduire à s’interroger sur les solutions « techniques » ou les ajustements institutionnels ou organisationnels qui permettraient de mieux prévenir les accidents. Les premières questions devraient porter sur l’utilité sociale et la viabilité écologique de nos choix de production et de consommation, autant de questions qui reprennent une vive acuité à l’heure de la crise climatique[89]. L’accident pourrait ainsi rouvrir ces questionnements, et rouvrir les futurs envisageables, comme le suggérait Thomas Le Roux :

« Sur quoi doit porter le débat public : est-ce que c’est sur des questions de périmètre de sécurité, de volumes, de stocks, etc., ou est-ce que c’est sur la question de l’utilité sociale de ce qui est produit ? C’est un débat très important, parce que ces additifs dans les essences, est-ce qu’on en a vraiment besoin ? [90] »

En effet, si la chimie et la pétrochimie restent des secteurs industriels considérables en France, ils sont relativement peu pourvoyeurs d’emplois, alors que leur coût écologique et sanitaire – en particulier pour les salariés du secteur – est particulièrement élevé. La construction rhétorique d’une opposition entre « emploi et environnement » par les industriels est donc particulièrement pernicieuse dans ce secteur, alors que d’autres formes de production revalorisant les compétences des salariés sans porter préjudice à leur santé pourraient être envisagées. Ces questions ne sont ni nouvelles, ni confinées dans une abstraction théorique. Entre 1976 et 1978, plusieurs accidents survinrent ainsi autour d’une industrie chimique à Pierre-Bénite (Rhône)[91]. Une coalition de syndicalistes, salariés, riverains et membres des professions de santé, se constitua alors, en se fondant sur le constat que « l’accroissement de la production [pouvait leur] laisser espérer la prospérité au milieu des ordures ». Pendant deux années, ces militants participèrent ainsi à une fronde de contestation contre la pollution et les maladies professionnelles, en défiant la segmentation juridique et l’autorité patronale qui les avaient séparées auparavant. Leurs revendications ne se limitent pas à discuter des « seuils » ou des dispositifs techniques qui pourraient légèrement réduire les nuisances : bien au contraire, ils mettent en cause l’utilité sociale de la production dans cette usine. En l’occurrence, ils contestent notamment la pertinence de fabriquer de l’acroléine, un dérivé pétrolier qui est ensuite envoyé dans une usine de Commentry (Allier) pour être transformé en additif alimentaire servant à nourrir des volailles dans les élevages industriels[92]. Pour ces salariés, l’utilité sociale de ce qu’ils produisent leur paraît fort discutable au regard de son empreinte environnementale, et ils plaident ainsi pour que leur savoir-faire soit mobilisé pour réaliser des tâches plus valorisantes.

La coalition d’organisations syndicales et écologistes rassemblées à Rouen, mardi 1er octobre 2019, nous repose finalement ces questions : devons-nous encore partager notre avenir avec le pétrole et ses dérivés, malgré le coût écologique, sanitaire et climatique, qu’ils nous imposent – et qu’ils imposent plus particulièrement aux groupes sociaux les plus défavorisés ? Est-il possible de concilier justice sociale et justice environnementale qui se fonderait sur une réduction des consommations, tout en revalorisant la qualité et en limitant le gaspillage de ce qui est produit pour réduire drastiquement notre empreinte écologique ? Quels sont les formes de travail qui sont requises pour réaliser cette transition écologique ? Ces interrogations qui seront aussi au cœur d’un colloque co-organisé par l’association des anciens verriers de Givors et des chercheurs, afin de rassembler des collectifs investis sur les enjeux de santé au travail et de lutte contre la pollution industrielle, les 14 et 15 novembre 2019[93].

[1] Les sources utilisées ici ont été collectées jusque dans la soirée du 2 octobre 2019. Ce texte bénéficie des remarques de Anne Marchand, Christophe Bonneuil et François Jarrige, que je remercie.

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/10/01/deja-a-rouen-au-cours-des-annees-1770-la-premiere-grande-pollution-industrielle-chimique-en-france_6013698_3232.html

[3] Sur la pluralité des paroles dans l’immédiat après-accident, voir Laure Bonnaud et Emmanuel Martinais, Les leçons d’AZF. Chroniques d’une loi sur les risques industriels, Paris, La Documentation française, 2010, p. 15-45.

[4] Jérome Baschet, Défaire la tyrannie du présent, Paris, Découverte, 2018, p. 10.

[5] Des alertes ont rapidement été lancées, voir https://www.liberation.fr/debats/2019/05/03/autour-de-notre-dame-un-silence-de-plomb_1724519, puis l’enquête détaillée livrée par le New York Times : https://www.nytimes.com/interactive/2019/09/14/world/europe/notre-dame-fire-lead.html

[6] https://www.ouest-france.fr/politique/emmanuel-macron/manifs-pour-le-climat-macron-invite-les-jeunes-nettoyer-les-plages-et-cibler-la-pologne-6532606

[7] https://www.nouvelobs.com/planete/20190924.OBS18845/generation-de-deprimes-tres-radicale-le-gouvernement-francais-vexe-par-greta-thunberg.html

[8] https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/09/13/budget-2020-la-sante-et-l-ecologie-principales-cibles-des-suppressions-de-postes_5509701_823448.html

[9] Sharon Beder, “Anti-Environmentalism / Green Backlash”, John Barry, E. Gene Frankland (dir.), International Encyclopedia of Environmental Politics, London, Routledge, 2001.

[10] https://www.lepoint.fr/societe/rouen-le-prefet-de-normandie-defend-la-probite-de-l-etat-01-10-2019-2338686_23.php

[11] https://www.liberation.fr/france/2019/10/01/rouen-la-com-de-crise-fumeuse-du-gouvernement_1754844

[12] https://www.liberation.fr/debats/2019/10/03/lubrizol-le-droit-d-avoir-peur_1755261

[13] Centre d’études psychosociologiques des sinistres et de leur prévention, La catastrophe de Feyzin : 4 janvier 1966, France, Délégation Ministérielle pour l’armement, 1966.

[14] Centre d’études psychosociologiques des sinistres et de leur prévention, La catastrophe de Feyzin : 4 janvier 1966, France, Délégation Ministérielle pour l’armement, 1966, p. 1-2.

[15] Ces travaux sont au fondement de l’actuelle base de données ARIA : https://www.aria.developpement-durable.gouv.fr/

[16] Patrick Lagadec, La civilisation du risque, Paris, Seuil, 1981, p. 62.

[17] http://www.contretemps.eu/lubrizol-catastrophe-previsible-entretien-poupin. Voir aussi https://www.mediapart.fr/journal/france/021019/lubrizol-les-desordres-du-gouvernement

[18] https://www.arretsurimages.net/articles/incendie-de-lubrizol-le-prefet-et-ses-doux-euphemismes ; voir aussi https://www.liberation.fr/france/2019/10/01/rouen-la-com-de-crise-fumeuse-du-gouvernement_1754844

[19] https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/09/26/important-incendie-chez-lubrizol-a-rouen_6013086_3224.html

[20] https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/09/30/rouen-lubrizol-porte-plainte-pour-destruction-involontaire-par-explosion-ou-incendie_6013671_3244.html

[21] https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/10/01/deja-a-rouen-au-cours-des-annees-1770-la-premiere-grande-pollution-industrielle-chimique-en-france_6013698_3232.html

[22] Gwenaële Rot, François Vatin, Au fil du flux. Le travail de surveillance-contrôle dans les industries chimique et nucléaire, Paris, Presses des Mines, 2017.

[23] « L’agglomération rouennaise attend le renforcement de la prévention », Le Monde, 24 septembre 2001.

[24] Françoise Zonabend, La Presqu’île au nucléaire, Paris, Éditions Odile Jacob, 1989 ; Thierry Coanus, François Duchêne, Emmanuel Martinais, La ville inquiète. Développement urbain, gestion du danger et vie quotidienne sur trois sites “à risque” de la grande région lyonnaise (fin XIXème – fin XXème), ENTPE – RIVES, 1999 ; Gwenola Le Naour Gwenola, Aux marges de l’action publique, Mémoire pour l’HDR en sciences politiques, Université de Strasbourg, 2017.

[25] Geneviève Massard-Guilbaud, Histoire de la pollution industrielle. France, 1789-1914, Paris, éditions de l’EHESS, 2010, p. 33.

[26] Comme le rappelle Thomas Le Roux : https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/10/01/deja-a-rouen-au-cours-des-annees-1770-la-premiere-grande-pollution-industrielle-chimique-en-france_6013698_3232.html

[27] Le terme renvoie ici à la littérature américaine sur les territoires pétrochimiques, voir Steven Lerner, Sacrifice Zones: The Front Lines of Toxic Chemical Exposure in the United States, Boston, MIT Press, 2010.

[28] Christophe Bonneuil et Stéphane Frioux, « Les ”Trente Ravageuses” ? L’impact environnemental et sanitaire des décennies de haute croissance », Céline Pessis, Sezin Topçu, Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, Paris, La Découverte, 2013, p. 41-59.

[29] Jean-Rémy Gouze, Marc Grimot, Philippe Gressent, « La réduction des pollutions de l’air et de l’eau en Basse-Seine. Concertation et action administrative », Annales des Mines, août 1984, p. 25.

[30] « La direction d’une usine condamnée pour pollution », Le Monde, 20 avril 1976.

[31] https://www.aria.developpement-durable.gouv.fr/accident/877/

[32] Cité dans « Pollution. La mauvaise odeur s’est diffusée bien au-delà de la Haute Normandie », Paris Normandie, 23 janvier 2013.

[33] Nous soulignons. IMPEL, Ministère du développement durable, DREAL Haute Normandie, « Rejet prolongé de mercaptans dans une usine chimique », 2013. En ligne : https://www.aria.developpement-durable.gouv.fr/wp-content/files_mf/FD_43616_rouen_FR.pdf

[34] https://newrepublic.com/article/155214/delusion-danger-infinite-economic-growth

[35] https://www.liberation.fr/checknews/2019/10/01/incendie-lubrizol-a-rouen-pourquoi-les-premieres-analyses-des-suies-sont-critiquees-et-peu-conclusiv_1754329 ; https://www.bastamag.net/Lubrizol-Rouen-Seveso-incendie-Pollutions-amiante-cancerogenes-pompiers-habitants-prefet-plaintes

[36] Thomas Le Roux et Michel Letté (dir.), Débordements industriels. Environnement, territoire et conflit (XVIIIe-XXIe siècle), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013.

[37] Geneviève Massard-Guilbaud, Histoire de la pollution industrielle. France, 1789-1914, Paris, Éditions de l’EHESS, 2010 ; Thomas Le Roux, Le laboratoire des pollutions industrielles. Paris, 1770-1830, Paris, Albin Michel, 2011 ; Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Le Seuil, 2012, p. 149-202.

[38] Jacques Le Goff, Du silence à la parole. Une histoire du droit du travail des années 1830 à nos jours ,

Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004, p. 44.

[39] Renaud Bécot, « Les murs de l’usine et le dilemme syndical face à la pollution industrielle, 1945-1980 », Anne Clerval, Antoine Fleury, Julien Rebotier, Serge Weber (dir.), Espaces et rapports sociaux de domination, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015

[40] Pour l’effectif 1997, voir Laure Bonnaud, « Au nom de la loi et de la technique. L’évolution de la figure de l’inspecteur des installations classées depuis les années 1970 », Politix, 69/1, 2005, p. 131-161. Pour l’effectif 2018, https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/Dossier%20de%20presse_Les%20risques%20industriels_Une%20mission%20de%20protection%20pour%20les%20populations%20et%20l%27environnement_Bilan%202018.pdf

[41] voir https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/statistiques%20nationales%202014%20inspection%20des%20installations%20classees.pdf et https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/statistiques%20nationales%202014%20inspection%20des%20installations%20classees.pdf

[42] Gérald Le Corre, « Une catastrophe de type AZF Toulouse est encore possible », Le Droit Ouvrier, n° 799, février 2015, p. 1-8.

[43] Gérald Le Corre, « Une catastrophe de type AZF Toulouse est encore possible », Le Droit Ouvrier, n° 799, février 2015, p. 1-8

[44] Voir l’entretien du juriste Gabriel Ullmann : https://reporterre.net/Lubrizol-symptome-de-la-deregulation-de-l-environnement. Ainsi que sa thèse : Gabriel Ullmann, Les installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE). Des origines de la nomenclature à l’enregistrement, Thèse de droit, Lyon 3, 2015.

[45] https://www.actu-environnement.com/ae/news/anne-allary-cadre-reglementaire-industriel-10671.php4

[46] https://www.actu-environnement.com/ae/news/lubrizol-rouen-stockage-produits-dangereux-autorisation-prefet-evaluation-environnementale-etude-dangers-34125.php4

[47] Julie Primerano et Anne Marchand, « Cancers professionnels. Le corps dévalué des ouvriers », La nouvelle revue du travail, 14, 2019, consulté le 1 octobre 2019. URL : http://journals.openedition.org/nrt/4832

[48] Geneviève Massard-Guilbaud, Histoire de la pollution industrielle. France, 1789-1914, Paris, Éditions de l’EHESS, 2010, p. 162

[49] Voir le film de P. Pézerat, « Les sentinelles », Destiny Films, 2017 ; et https://www.asso-henri-pezerat.org/

[50] Intervention de Henri Pézerat dans l’émission Terre à terre de Ruth Stegassy du 10 juin 2000. Voir Anne Marchand, Reconnaissance et occultation des cancers professionnels : le droit à la réparation à l’épreuve de la pratique (Seine-Saint-Denis), Thèse d’histoire et sociologie, Université Paris-Saclay, 2018.

[51] Renaud Bécot, Syndicalisme et environnement en France de 1944 aux années quatre-vingts, Thèse d’histoire, EHESS, 2015.

[52] Rémy Jean et Philippe Saunier (dir.), AZF/Total. Responsable et coupable. Histoires d’un combat collectif, Paris, Syllepse, 2018.

[53] Gwenola Le Naour, « Feyzin (1959-1971) : composer avec les débordements de l’industrie dans le sud lyonnais », Thomas Le Roux et Michel Letté (dir.), Débordements industriels. Environnement, territoire et conflit (XVIIIe-XXIe siècle), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013, p. 99-114.

[54] Cécile Ferrieux, Gwenola Le Naour, Emmanuel Martinais, Les CLIC en Rhône-Alpes. Bilan et perspectives, Lyon, ENTPE-Rives et Triangle, 2010.

[55] Voir http://www.contretemps.eu/lubrizol-catastrophe-previsible-entretien-poupin. Les compte-rendu de réunions du Comité de suivi de site Rouen Ouest sont en ligne sur http://www.normandie.developpement-durable.gouv.fr/les-clic-css-dans-la-seine-maritime-a2251.html#sommaire_4

[56] François Duchêne et Léa Marchand, Lyon, Vallée de la chimie, Lyon, Libel, 2015, p. 54-82.

[57] Annie Thébaud Mony, Travailler peut nuire gravement à votre santé. Sous-traitance des risques, mise en danger d’autrui, atteintes à la dignité, violences physiques et morales, cancers professionnels, Paris, La Découverte, 2007 ; Marie Ghis Malfilatre, Santé sous-traitée. Travail sous rayonnements ionisants et mobilisations collectives dans l’industrie nucléaire en France (1975-2015), Thèse de sociologie, EHESS, 2018.

[58] http://www.contretemps.eu/lubrizol-catastrophe-previsible-entretien-poupin/

[59] http://www.contretemps.eu/lubrizol-catastrophe-previsible-entretien-poupin/

[60] http://www.fce.cfdt.fr/branches/chimie/actualites/article/chimie-nouveau-dsc-chez-lubrizol

[61] Laurence Théry et Franck Héas, « L’action sur les conditions de travail à l’heure du CSE », Santé & Travail, n° 105, Janvier 2019, p. 44-45.

[62] Alexis Zimmer, Brouillards toxiques. Vallée de la Meuse, 1930. Contre-enquête, Bruxelles, Zones sensibles, 2016, p. 32.

[63] https://twitter.com/pmaricha/status/1177137301559959553

[64] Rob Nixon, Slow Violence and the Environmentalism of the Poor, Boston, Harvard University Press, 2011, p. 8.

[65] https://www.franceculture.fr/emissions/le-temps-du-debat/rouen-comment-garantir-la-transparence-totale

[66] http://www.atmonormandie.fr/Media/Files/Publication-Atmo-Normandie/Dossier-de-presse/Communique-de-presse-du-28-09-2019

[67] Voir le communiqué du 28 septembre 2019 sur http://www.seine-maritime.gouv.fr/Actualites/Mise-a-jour-Incendie-au-sein-de-l-entreprise-Lubrizol

[68] https://www.paris-normandie.fr/actualites/societe/incendie-de-l-usine-lubrizol–les-analyses-livrees-par-la-prefecture-sont-hors-de-propos-CG15643562

[69] On les retrouve ici http://www.seine-maritime.gouv.fr/content/download/36568/246705/file/INERIS_DRC_19_200506_06955A_canisters_1.pdf et sur http://www.seine-maritime.gouv.fr/content/download/36567/246701/file/INERIS_DRC_19_200506_06954A_lingettes_1.pdf

[70] Ce paragraphe se fonde sur les analyses avancées par le collectif d’organisations syndicales et environnementales réunies à l’initiative de l’Union départementale CGT de Seine-Maritime. Une partie seulement de ces éléments se retrouve sur ce fil twitter : https://twitter.com/JB__Morel/status/1179041606965616640; ainsi que sur les informations contenues ici : https://www.liberation.fr/checknews/2019/10/01/incendie-lubrizol-a-rouen-pourquoi-les-premieres-analyses-des-suies-sont-critiquees-et-peu-conclusiv_1754329 et https://twitter.com/JB__Morel/status/1179041606965616640.

[71] https://www.institut-ecocitoyen.fr/

[72] Xavier Daumalin, “La création du Secrétariat permanent pour les problèmes de pollutions industrielles

Fos/étang-de-Berre. Tournant environnemental ou optimisation d’une ambition industrielle (1971-1985) ?”, En ligne: https://hal-amu.archives-ouvertes.fr/hal-01862494/document ; Christelle Gramaglia, Charles-Enzo Dauphin, « Toucher la pollution industrielle du doigt grâce aux lichens. Ethnographie d’une observation scientifique et citoyenne dans le golfe de Fos » Techniques & culture, 68, 2017 ; Clara Osadtchy, « Mesurer la pollution : de la prévention des risques environnementaux à la territorialisation par l’action publique environnementale. Le cas de Fos-sur-Mer », Terrains & travaux, 28/1, 2016, p. 63-83 ; Barbara Allen, Allison Cohen, Yolaine Ferrier, Johanna Lees, Fos EPSEAL, Étude participative en santé environnement ancrée localement sur le front industriel de Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis-du-Rhône, Rapport final, Marseille, Centre Norbert Elias, 2017.

[73] http://www.seine-maritime.gouv.fr/content/download/36568/246705/file/INERIS_DRC_19_200506_06955A_canisters_1.pdf

[74] https://www.cancer-environnement.fr/Portals/0/Documents%20PDF/Rapport/INERIS/2006_INERIS_Benz%C3%A8ne.pdf

[75] http://www.leparisien.fr/environnement/incendie-de-lubrizol-a-rouen-la-toiture-contenait-de-l-amiante-28-09-2019-8161725.php

[76] Voir à ce sujet les remarques de la CGT 76, https://twitter.com/JB__Morel/status/1179042620674383872

[77] Cristina Corgas, « Le préjudice d’angoisse : état des lieux », Revue juridique de l’Ouest, 2014, p. 29-34.

[78] https://www.republicain-lorrain.fr/edition-de-forbach/2019/09/12/anxiete-la-victoire-des-mineurs-lorrains-en-cassation

[79] Anne Marchand, « Quand les cancers du travail échappent à la reconnaissance. Les facteurs du non-recours au droit », Sociétés contemporaines, 102, 2016, p. 103-128.

[80] Paul-André Rosental, Silicosis: a world history, Baltimore, John Hopkins University Press, 2017

[81] https://www.etui.org/fr/Themes/Sante-et-securite-Conditions-de-travail/Actualites/La-population-d-une-des-principales-zones-industrielles-d-Europe-frappee-par-les-maladies-chroniques?utm_source=Hesamail_April2017

[82] Anne Marchand, Reconnaissance et occultation des cancers professionnels : le droit à la réparation à l’épreuve de la pratique (Seine-Saint-Denis), Thèse d’histoire et sociologie, Université Paris-Saclay, 2018.

[83] Emilie Counil, « Causes du cancer : pourquoi le travail échappe aux radars », Santé & Travail, n° 100, 2017.

[84] Sur la science non-produite, voir David J. Hess, Alternative Pathways in Science and Industry : Activism, Innovation and the Environment in the Era of Globalization, Cambridge, MIT Press, 2007. Sur les controverses de santé environnementale, voir les articles réunis dans Renaud Bécot, Stéphane Frioux, Anne Marchand. « Santé et environnement : les traces d’une relation à haut risque », Écologie & politique, 58, 2019, p. 9-20.

[85] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/09/15/pourquoi-une-telle-desertion-des-financeurs-du-registre-des-malformations-congenitales-en-rhone-alpes_5355520_3232.html

[86] https://www.ouest-france.fr/societe/entretien-incendie-rouen-apres-un-accident-industriel-toute-communication-vise-rassurer-6545379

[87] https://www.liberation.fr/amphtml/france/2019/10/01/rouen-on-me-dit-que-mes-resultats-d-analyses-me-sont-inaccessibles_1754843

[88] http://www.fce.cfdt.fr/branches/chimie/actualites/article/chimie-nouveau-dsc-chez-lubrizol

[89] Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels, Paris, Découverte, 2019.

[90] https://www.franceculture.fr/emissions/le-temps-du-debat/rouen-comment-garantir-la-transparence-totale

[91] Renaud Bécot et Gwenola Le Naour, « Un récit ouvrier sur la violence environnementale. La communication syndicale dans l’affaire de l’acroléine à PCUK Pierre-Bénite (1975-1978) », Sciences de la société, n° 100, 2018, p. 12-29. En ligne : https://journals.openedition.org/sds/5729

[92] Hasard de l’histoire, c’est dans cette même usine de Commentry que les salariés mènent des luttes depuis plusieurs années pour faire reconnaître l’origine professionnelle de cancers qui les affectent en raison de l’usage d’une molécule réputée cancérogène – et c’est également dans cette usine que les salariés sont en grève depuis deux semaines pour contester la réduction des effectifs de sécurité sur leur site. Voir https://www.lamontagne.fr/commentry-03600/actualites/a-commentry-allier-la-cgt-s-inquiete-de-la-reorganisation-du-poste-de-garde-voulue-par-la-direction-du-site-adisseo_13654871/

[93] Voir sur le site : https://givors.sciencesconf.org/

L’article Lubrizol : la catastrophe n’a pas (encore) eu lieu est apparu en premier sur Terrestres.

La buveuse d’ombres

Ana Minski

13.10.2019 à 20:15 Temps de lecture : 12 minutes

1

C’est une nuit blanche, couleur brume et lune pleine, une nuit d’écume aux pieds des herbes.

De sous les ruines gisant dans la clairière, une créature s’extrait. Ses gestes sont lents. Elle s’éloigne, courbée, vers la rivière, pénètre les pluies d’arbres et entre dans l’eau. Du ciel, les dernières grues accompagnent ses contractions. Les eaux de la montagne courent jusqu’à sa taille. La fraîcheur réveille l’entre-vivant.

De sous les ruines sortent d’autres créatures que les crapauds nomment. Certaines ont déjà le rhombe prêt à chevaucher l’air. Une violente contraction expulse la nouvelle-née, un cri s’évade, effraie des frondaisons.

Subitement, l’obscurité domine : Grue, Crapauds, Effraie, Lune, Hulotte, Brume… tous se souviennent de l’avertissement du petit Hérisson :

« brûlures et hurlements
plaies et mondes agonisants
dès les premières tombes »

La peur règne dans les ventres, les mâles la chantent et la pleurent, tandis que les esprits se présentent devant les flammes du foyer. L’entre-vivant est ouvert. Quel ancêtre alimente la nuit ? Quels souvenirs nourrissent la nouvelle-née ? Les nuages sifflent sur les pierres des ruines et la matière gronde.

La femelle porte l’enfant contre sa poitrine. Les noix, nouées aux tailles et aux chevilles, s’entrechoquent. Des fémurs de juments peints de brou frappent les lithophones. Tous gueulent pour effrayer les démons de la démesure. Avant de traverser à nouveau la forêt, la femelle noue au cou de l’enfant une rondelle perforée sur laquelle elle a gravé le profil d’une génisse, bouche ouverte et tête levée vers le ciel d’un coté, et de l’autre bouche fermée et tête baissée. À naître une nuit de brume, la mère craint que sa nouvelle-née grandisse sous les signes de la boue et de l’orage, que son langage soit rêve et cauchemar, et son foyer forêt.

Quand la mère pose de nouveau son pied dans la prairie, une des anciennes s’approche et lui retire l’enfant. « Une enfant de la brume », le meuglement d’une génisse le confirme.

Les rhombes se taisent. Les danses cessent. Une mésange solitaire cri depuis sa branche, à rythme régulier, et son cri résonne entre les ruines tandis que le vent même s’est couché.

 Sarya, la créature des gouffres, fait entendre ses pas, le tambour en main.

Les enfants se réfugient dans les caves mais, trop curieux, ils attendent et observent, excités et frissonnants de peur, à travers l’espace qui sépare la dalle de la terre. Les adultes sont accroupis en cercle, les mâles en son centre ; leurs talons ne doivent pas toucher le sol en cette nuit de naissance et ils ne doivent pas regarder Sarya, mais tous écartent discrètement les doigts posés sur leurs yeux. Quelque chose bouge dans les fougères, et entre le jeu incessant de la clarté lunaire et des ronces, un visage caché sous le bucrane d’une bisonne, une jambe, un bras couvert d’argile et strié de charbon. L’ancienne porte l’enfant jusqu’à Sarya et la nouvelle-née disparaît sous la gueule qui murmure son nom pour que les esprits ne l’entende pas avant qu’elle ne revienne nommer publiquement l’enfant, au moment où sa mère n’aura plus de lait. Des sons étranges sortent de sa bouche, elle cogne son tambour, le vent se lève et les femelles. Les mâles doivent être protégés des esprits qui rôdent et subvertissent les désirs. Les femelles ferment les yeux, tournent la tête, leurs cheveux mugissent, les yeux clos elles tapent des pieds, tournent autour des mâles, seule l’ancienne s’approche du foyer, l’enfant dans les bras. Les flammes s’activent, rugissent, grondent, flamboient sur la peau de l’enfant. La chaleur déverse la parole des ancêtres.

La créature des gouffres s’éloigne, jambes et bras écorchés par les ronces où son sang goutte et attire les esprits de la démesure. Elle court à présent sans cesser de cogner la peau de chèvre qui charme et emprisonne les ombres qui copulent. L’entre-vivant se referme, de nouveau apparaît la brume, les femelles cessent leur danse et posent leur main sur la tête des mâles, l’angoisse quitte le monde, un souffle d’émerveillement se répand. L’enfant cri, la faim exige sa tétée, la peau la chaleur de la chair.

2

C’est la saison du grand soleil. Les enfants jouent dans la rivière, peignent les galets, gravent les pierres des anciennes demeures.

C’est la saison du grand-soleil. Le ciel est limpide et les enfants pêchent les truites à la main sous l’ombre protectrice des chênes et noisetiers.

C’est la saison du grand soleil, mâles et femelles s’épouillent parmi les hautes herbes.

Sarya, vêtue des mêmes vieux tissus que les autres, est seule, sur l’autre rive, seule et silencieuse. Elle sourit aux jeux des enfants puis se lève et s’enfonce dans les ronces pour rejoindre le lieu de la paresse où écouter, regarder, somnoler, dormir transforme le corps en nappe phréatique ; à la fois léger et boueux, enraciné et ailé, il est alors pris dans les rets des picotements et vertiges. Il lui a suffit de déposer un matin une pierre rouge aux pieds de ses parents, pour quitter la vie du village, perdre son nom, grandir près des grottes et s’enrichir à l’enseignement de l’ancienne Sarya qu’elle remplace depuis peu à chaque naissance et à chaque mort.

Malgré l’ombre des sous-bois, la chaleur l’assomme jusqu’à l’emporter dans les tourbillons d’une mémoire enfouie sous l’écorce des vieux arbres, dans le cœur des roches et des avens. Ce que répètent souvent ces vieux témoins de la démesure c’est qu’il fut un temps où la saison du grand-soleil régnait toute l’année sur la terre et qu’elle manqua détruire toute vie. Des mâles, possédés par la peur, effrayés par le cycle des naissances et des morts voulurent y mettre fin et, pour y parvenir, ils n’hésitèrent pas, en usant de force et de duplicité à soumettre une majorité de ceux qu’ils nommèrent « animal », en premier lieu les petits et les femelles, puis s’emparèrent du corps du monde pour l’exploiter, le dépecer et le dévorer. La première stèle fut la première attaque contre le monde du vivant, et l’obsession du souvenir et de la permanence individuelle engendrèrent la réification de la planète, c’est pour se prévenir contre cette folie qu’il est dit à chaque décès : « Mieux vaut manger ses morts que les veilles, les sanglots et les stèles ».

La peur de ces créatures est très vite devenue haine, et la haine ne tue pas seulement l’amour, elle le remplace par un désir d’écrasement et de possession, et c’est ainsi que ce qu’ils ne pouvaient dresser ils l’empalaient. Ils tentèrent de changer la réalité matérielle du monde, prêt à vivre dans un bocal, mais vivre malgré tout, disaient-ils, comme si vivre était simplement manger, baiser et chier : ils mangeaient à outrance, baisaient violemment sans jamais s’arrêter et leurs excréments étaient aussi toxiques que leurs idées. Ils n’étaient plus apte à écouter, sentir, ou éprouver de la tendresse. Ils battirent leur puissance sur un culte de la lumière, enflèrent d’orgueil et d’arrogance jusqu’à imposer l’incandescence au jour et à la nuit, élevèrent des monuments à leur gloire, à coups de trique imposèrent une natalité outrancière, étouffèrent les saisons, brûlèrent la forêt, rasèrent les montagnes, asséchèrent les rivières, creusèrent des charniers. Tous les existants furent enchaînés, exploités, exterminés ; les astres et l’obscurité furent emportés dans la lumière assourdissante des machines. Les aliénés révèrent un univers sans limite, sans secrets, sans mystères, sans chair et s’unirent à la silice jusqu’à disparaître dans un cauchemar d’orgasmes électriques. Dans certains lieux, pourtant, et malgré les nombreuses attaques infligées par les aliénés, se défendirent, fusils et arcs à la main, des peuples qui comprenaient encore le langage des sources et des gouffres. Contre les invasions perpétuelles de ceux qui ne voulaient pas laisser vivre, ils parvinrent, à force de courage, de loyauté et de détermination, à sauver des lieux arrachés aux aliénés et à mettre fin à leur règne. Petits, faibles et meurtris, ces lieux retrouvèrent peu à peu leur force.

La buveuse d’ombres, celle qui enseigne que toute gloire, toute grandeur est ennemie de la liberté et de la vie, celle qu’ils nommaient « la mort » mais qui n’était autre que la « liberté » ou la « sauvagerie », la buveuse d’ombres, grande ennemie des aliénés, alliée indispensable pour défendre et multiplier les niches de résistance, s’épanouissait de nouveau dans chaque brin d’herbe et rien n’était plus fascinant et émouvant que ce palimpseste d’êtres. Comme le rappelle souvent les nouveaux peuples : « La préservation de l’obscur est essentielle pour entendre la vie qui bat dans et par-delà notre chair ».

La jeune Sarya s’éveille, la passion de son âme la mène vers l’obscur et ses créatures, ni mâles ni femelles, et la solitude est sa compagne la plus amère. Elle était pourtant une enfant comme les autres avant de le rencontrer. Ce jour-là, impatiente de revoir son amie, elle s’était éloignée du village pour aller jusqu’au campement des nomades et s’était perdue. Elle marcha longtemps, empruntant le chemin des sangliers, espérant qu’il la conduirait jusqu’à un point d’eau connu. Après plusieurs heures de marche et de peur elle s’assit sur un amas chaotique de pierres couvertes de mousse, entre les troncs hauts et puissants de chênes dont le feuillage murmurait des secrets. Elle posa sa tête sur ses genoux repliés, posa ses mains sur ses oreilles pour ne pas entendre le bruissement du vent, le chant de la grive musicienne, et lutter contre la vague d’ombres et de froid qui coulait en elle. Elle ouvrit les yeux au croassement d’un corbeau posée à quelques centimètres d’elle et qui l’observait, à la fois curieux et bienveillant. Une tendresse s’établit, instant fugace mais inoubliable, entre elle et lui et lorsqu’il prit son envol l’œil du corbeau resta gravé dans son cœur et sa pupille. La solitude ne fut jamais aussi puissante et insurmontable qu’à cet instant où l’oiseau s’éloigna sans se retourner, en croassant joyeusement, indifférent à celle qu’il laissait derrière lui. Elle entendit au loin son nom d’alors, c’était sa tante qui s’inquiétait et la cherchait. Il y avait peu de danger dans la forêt, mais il était possible de s’y perdre et de ne jamais retrouver le chemin du retour. Elle hésita à répondre, les yeux cherchant avidement l’oiseau noir, quand sa tante la trouva et la conduisit au village. Aucun ne remarqua le changement qui s’était opéré dans son cœur, aucun ne devina ce secret lourd et douloureux qu’il lui était impossible de partager sous peine de perdre toute mesure et raison. Elle luttait pour enfouir ces sentiments qui la fouettaient, la battaient, la projetaient au bord d’un précipice, elle luttait contre le vide immense qui tourbillonnait dans son corps, luttait pour se concentrer sur la moindre tâche, suivre une conversation, résister au désir de fuite, de silence et de solitude.

Elle ne parvenait plus à trouver sa place, ses proches lui étaient devenus étrangers, elle rêvait gouffres et ténèbres et c’est pour cela qu’elle décida un matin de rejoindre l’enseignement de Sarya. Elle devait apprendre à maîtriser l’amour qui la hantait et seul l’affrontement avec les forces de l’entre-vivant pouvait calmer ses embrasements.

 Ana Minski, Sous le chant des alouettes, acrylique sur papier

3

Le jour de la danse des escargots est enfin arrivé. La pluie a emporté les derniers pas des morts de l’année. L’ancienne Caïa, morte dans son sommeil, qui aimait danser en imitant le cerf, fumer les feuilles de noisetiers et interrompre Beyi quand il rapportait les récits d’Airelle et Musaraigne entendu pendant ses collectes de noix ; le jeune Saline, si têtu et curieux, tombé dans un aven malgré les sages recommandations de son amie Volp ; l’ancien Aslan qui participa au maintien de la zone, borgne et boiteux et dont seul le rire des Lamiak calmait les rumeurs de la guerre qui l’obsédaient. À ces morts succéderaient des naissances, mais contrairement aux enfants des aliénés, les enfants des peuples nouveaux n’appartenaient à personne, ils bénéficiaient de l’affection de tous et partageaient les activités des adultes, au fur et à mesure que leur agilité et attention augmentaient.

C’est le jour où les escargots mangent la pierre, y sculptent un palimpseste de visages connus puis disparus, et leur grignotement est chant de gorge. Les « mangeurs de morts », comme les appelle les peuples voisins, s’apprêtent à oublier les noms, à les offrir à la buveuse d’ombres. Sarya est prête pour la cérémonie, elle récolte le cresson, revêt son costume, et rejoint les endeuillés à la clairière des ours. Ils chantent et dansent, les enfants courent et crient, tout un charivari pour encourager l’esprit des morts à quitter la clairière et entrer dans la forêt. Des nuages épais et sombres s’approchent, le vent se lève et la grêle tombe soudain mettant fin à la cérémonie dans les rires. À la grêle succède la pluie, temps idéal pour une danse des escargots et chacun de choisir entre le chant, la danse ou les peintures. Cette fois-ci Sarya danse.

C’est la nuit suivant le jour des geais qu’a lieu la grande fête des peuples où se rencontrent femelles et mâles. Ce jour-là est arrivé au village un être aux yeux noirs que Sarya ne connaissait pas. Sarya, silencieuse et cachée dans les ramures du chêne le regardait bouger, parler, sourire. Tous ses gestes déversaient l’ombre chaude des corbeaux. Il la vit sur sa branche et lui sourit, elle détourna les yeux, troublée et honteuse. Maladroit et timide, mais toujours fanfaron, il s’approcha de l’arbre où elle était « Pourquoi restes-tu là-haut ? », lui demanda-t-il. « Pour que tu puisses monter », osa-t-elle lui répondre. Il grimpa jusqu’à elle et ils se virent, comme il est parfois possible de voir l’âme du monde dans les trous souffleurs. Aucune communication n’est nécessaire, dans le désir ou la tendresse, mais ce qui se passait entre eux était bien plus lancinant qu’un désir des corps. Sarya savait qu’il partirait le lendemain rejoindre les siens et que tout serait vite oublié, elle n’était pas de celles qui marquaient les cœurs et comme souvent, lors de ces fêtes annuelles, beaucoup ont appris à éteindre le baiser trop intempestif du flambeau. Elle était de ceux qui gardent longtemps et profondément ancrée la brûlure des sentiments, et elle sentait qu’il s’accommoderait de la séparation comme le corbeau de son enfance s’en était accommodé. Existe-t-il vraiment une émotion plus forte que celle de marcher côte à côte sans rien dire de particulier, submergés par l’attraction des cœurs qui usent de la parole pour lutter contre les baïnes qui se forment à chaque frôlement des peaux ? Il partit le lendemain, sans se retourner, creusant un nouveau trou béant dans l’âme de Sarya.

Lamuel partit peu de temps après la fête pour vivre chez les Syrial, pasteurs nomades à l’autre bout des grandes plaines, il a tout quitté pour rejoindre Igbo. On raconte que là-bas, ils mangent beaucoup de viande, pas comme chez les Yijé, les « mangeurs de morts », où la nourriture végétale est abondante. Ils ne font pas non plus sécher la viande des morts pour la partager lors des cérémonies, mais ils gardent les crânes, après le passage des vautours, dans une maison qu’ils appellent ossuaire.

4

Les aliénés vivent encore, dit-on, ils sont peu nombreux, mais ils vivent de l’autre côté de l’Océan, dans un monolithe noir qu’ils ont dressé dans un désert de béton et de déchets, lieu maudit où les peuples nouveaux refusent de se rendre, où quelques exosquelettes alimentent encore la structure, dit-on, mais depuis quelques temps des grondements font trembler la terre. Sarya écoute le récit de Volp tout en sortant des éclats d’un galet de quartzite pour tailler des lanières de cuir et réparer ses chaussures. Les aliénés auraient-ils inventé une nouvelle arme ? S’inquiète-t-on dans les villages et campements. Certains racontent que le monolithe se couvre de couleurs et qu’il s’érode, que les exosquelettes sont tous malades et meurent les uns après les autres. Personne ne sait vraiment ce qu’il se passe sur l’île des aliénés mais ils restent tous vigilants, attentifs au moindre changement.

Sarya ne parvient pas à suivre la discussion, tout en frappant le galet de quartzite elle pense à Ankve et à Lamuel, Lamuel parti pour vivre avec Igbo, Ankve voyageant de peuple en peuple… le reverra-t-elle un jour ? Elle soupire, lève les yeux sur les enfants qui jouent au bord de la rivière, prête l’oreille au rythme irrégulier des chocs de la taille sur lequel chante le polissage des roches ; elle est née dans un des rares villages qui ne voulait pas du métal, inutile pour eux puisqu’ils ont tout à portée de main : l’eau de la montagne, les fruits de la forêt, le gibier et les pierres pour vivre simplement.

Elle est née dans ces ruines que longe une rivière bruyante et où de jeunes vipères ont été aperçues au matin, filant entre les jambes des baigneurs. Sarya sourit, elle doit partir chercher l’ocre pour la cérémonie du grand Hérisson, il lui faudra deux jours de marches avant d’atteindre Naùde, une marche longue et rude dans la montagne ; le premier soir elle partagera son repas avec les Hiwis qu’elle n’aime pas, ils sont violents et méprisent les femelles, reléguées au gynécée, elle dormira dans la maison des femmes et des enfants, dans la maison des dominés, comme elle hait cette façon qu’ont les mâles de regarder par dessus les femelles comme si elles n’existaient pas, mais elle ne peut se permettre d’entrer en conflit avec eux, son peuple ne le lui pardonnerait pas, à défaut elle s’amuse la nuit à tendre des pièges sur le chemin des hommes pour qu’ils tombent, se blessent, se ridiculisent, les femmes Hiwis sont complices et en rient discrètement, mieux vaut que les hommes ne les surprennent pas. Ils dorment et se battent, ne s’activent que pour faire leurs poteaux funéraires, c’est tout ce qu’ils savent faire, et pendant ce temps-là les femmes s’occupent de la nourriture, de la lessive, des enfants, de la basse cour. Elle aimerait tant qu’une d’entre elle fomente une révolte, mais les mythes des Hiwis ont été créés pour contrôler et gérer la domination d’un sexe sur l’autre, contrairement aux récits des Yijé qui refusent le culte des morts, l’important étant qu’ils nourrissent les rêves et non le politique.

À Naùde un palimpseste d’éclats et d’ocre recouvre le sol noirci à certains endroits par des foyers. Elle s’y rend à la saison la plus froide, elle y restera une nuit et redescendra le lendemain. Les vieux contes de sa grand-mère lui reviennent parfois au son d’un crépitement de flamme, elle l’entend avancer sur la terre froide comme un rire de louve. « Tout aurait pu mourir, même les roches », lui disait-elle souvent, « mais la buveuse d’ombres, celle qui se répand en coulée de calcite et de boue, celle qui avale et digère le temps, offre à ses alliés la force de l’émerveillement ». Sarya somnole devant les flammes, la première neige tombe silencieusement sur son bivouac de peau. Elle sursaute au reniflement de la grande ourse qui s’approche d’elle, descendue sur terre pour lui apporter la nouvelle : « L’île des aliénées se meurt, le staphychrome est leur cancer, mais il vous faudra détruire les mythes des Hiwis, certains portent en eux le germe de la haine ». Sarya s’endort, ses rêves sont bercés par les yeux d’Ankve, le reverra-t-elle ? Le monolithe s’effondre, la terre tremble à nouveau, le feu s’éteint et dans le froid d’une aube blanche elle redescend pour apporter la nouvelle et fomenter avec les femmes Hiwis la prochaine révolte.

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Mondialisation, dernière station  !

Xavier Ricard Lanata

13.10.2019 à 20:13 Temps de lecture : 7 minutes

Bonnes feuilles extraites de : Xavier Ricard Lanata, La tropicalisation du monde. Topologie d’un retournement planétaire (Paris, PUF, 16 oct. 2019)

Il y a soixante ans, Claude Levi-Strauss dressait dans Tristes Tropiques le constat amer d’un monde avili et souillé par l’anthropisation accélérée. L’homme ne trouve plus, écrivait-il, partout où porte son regard, qu’un miroir déformant : la nature est saturée de ses artefacts, de ses machinations, de ses déchets1« Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi-corrompus […]. Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n’a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. […] L’ordre et l’harmonie de l’Occident exigent l’élimination d’une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd’hui infectée. Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité ». Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Paris : Gallimard, coll. La Pléiade, 2008, p. 26.. L’univers entier s’affaisse à mesure que la civilisation occidentale nivelle toute différence, à l’instant même où elle s’en saisit. L’application d’une même mesure à toute chose réduit le divers. L’entropie naturelle s’accentue à proportion des artifices, des stratagèmes destinés à tirer profit des écarts, de la variété phénoménale. Même la coopération entre les cultures, écrivait-il encore, perd de son intérêt à mesure que celles-ci, du fait même de leur rapprochement, renoncent à ces traits saillants qui faisaient toute leur originalité et leur valeur relative. Le monde semble glisser dans l’informe.

Encore l’ethnologue réservait-il ces remarques aux Tropiques, autrement dit au tiers-monde, à l’époque en pleine décolonisation. C’est là-bas surtout que se donnait à voir le spectacle des dégradations ayant transformé les sociétés précoloniales et la fine résille par quoi elles tenaient au monde, en un simple substrat des productions destinées à la métropole. C’est là, et là seulement semblait-il alors, que le capitalisme avait dépecé le cadavre des anciennes solidarités et de leurs systèmes symboliques, jusqu’à parvenir à l’os : la force brute de travail, la mise à sac du vivant. Tout ceci corrodait les Tropiques, à l’abri de systèmes institutionnels indifférents au spectacle de la violence qui réglait les rapports sociaux dans les fronts pionniers.

Les métropoles cependant semblaient alors épargnées par cette déréliction. L’Europe en particulier, où les plus anciennes cultures s’étaient frottées les unes aux autres sans rien perdre de leur vigueur, de leur originalité, tenait lieu de bastion. La deuxième guerre mondiale avait accouché d’un compromis historique, d’un nouveau contrat social. Le capitalisme, coupable de complaisance à l’égard du fascisme (dont il avait indirectement suscité l’émergence), avait admis d’être « ré-encastré » dans la vie sociale, et cet encastrement avait pris la forme de l’Etat-providence. La violence du marché se trouvait contenue par des formes institutionnelles robustes, le « particulier » s’inclinait devant l’universel, l’égalité était sauve. Ne pouvait-on pas alors penser que la République, faisant désormais l’objet, en France, d’un consensus transpartisant, survivrait à toutes les déflagrations, et qu’aucune formation politique n’aurait l’audace de contester le nouvel équilibre, obtenu au prix de deux guerres mondiales et de plus de vingt millions de morts ?

Au Sud donc, englué dans ses crises héritées d’une économie de rapines, il convenait d’étendre les bénéfices d’un « développement » qui avait tant coûté à l’Europe. Il s’agissait là d’un programme pour les Tropiques, un exercice de « rattrapage ». Aux formes féodales du capitalisme colonial devaient se substituer celles du marché régulé par la puissance publique, garante de l’intérêt général. La modernisation à marche forcée : une fois à destination, le Sud ressemblerait au Nord, toute honte bue, toutes erreurs expiées, un Nord que la guerre avait guéri des nationalismes et des jeux à somme nulle, un Nord en expansion, qui pourrait sans peine ménager à ses anciennes colonies une place au banquet de la prospérité.

Et si le dénouement de cette longue séquence de soixante ans était tout autre ? Les équilibres institutionnels au Nord sont perturbés. La fonction redistributrice de l’Etat est contestée par les élites, et leur défiance s’étend à la démocratie. N’est-elle pas trop bruyante ? La cacophonie des aspirations populaires, par nature contradictoires, n’empêche-t-elle pas d’écouter les signaux émis par le marché, et d’y bien ajuster la machinerie sociale ? Il faudrait, à en croire certains, abandonner les destinées collectives à la sage résolution des experts. Le peuple mériterait la tutelle.

Cette prétention technocratique éveille l’écho douloureux des expériences coloniales, et cela d’autant plus que les « experts » (d’inspiration néolibérale ou « technopopuliste2J’emprunte ce terme aux travaux du sociologue italien Lorenzo Castellani (voir Castellani et Rico, 2017).») s’emploient désormais à faire disparaître les médiations institutionnelles qui préservaient les anciennes métropoles de la violence des rapports de marché. La libre circulation des capitaux soumet les États à la concurrence fiscale et les contraint à la baisse tendancielle du taux d’imposition ; la contribution fiscale, rapportée au PIB, se réduit et change de nature : les impôts proportionnels et progressifs disparaissent au profit de contributions générales (en France : TVA, CSG) qui pèsent relativement plus sur les catégories les plus pauvres. Les inégalités se creusent. Ce phénomène compromet l’intégrité du corps social, menacé d’éclatement à mesure que l’expérience du monde devient trop dissemblable d’une catégorie à l’autre. La res-publica, la « chose publique » se dérobe. L’Occident devient une colonie soumise aux appétits du capital, dont l’accumulation est devenue synonyme de croissance.

Ainsi la croissance est réduite à un double processus : d’une part, l’intensification des flux (d’énergie, de matière), détournés par l’homme à son profit ; d’autre part, la condensation de ces flux, sous la forme de capital fixe3Le capital requiert toujours d’être « fixé », à un moment quelconque, en un lieu précis, d’être adossé à un dispositif de production de biens et services marchands concret. La fixation du capital transforme paysages, écosystèmes, sociétés. La façon dont se processus s’auto-engendre (tel investissement exigeant telle infrastructure, etc.) a été analysée de manière magistrale par le géographe David Harvey (2008)., en certains points précis, placés sous le contrôle absolu d’un nombre réduit de commanditaires, qui exercent, pour le compte du capital (entendu ici dans son acception la plus générale et abstraite, en tant que force historique), la mainmise sur l’ensemble des facteurs des production. Entre les métropoles et les anciennes colonies ne subsiste plus, de ce point de vue, qu’une différence de degrés.

Ce livre s’emploie à tirer toutes les conséquences qui découlent de cette situation nouvelle. Si le Sud est désormais au Nord, et vice-versa, alors les analyses qui autrefois étaient réservées aux « économies en développement » s’appliquent aux économies les plus avancées. Partout l’on observe les mêmes logiques d’asservissement. Les travailleurs pauvres de nos démocraties sont endettés comme ailleurs les journaliers agricoles pris au piège de l’enganche néocolonial. La théorie de la dépendance, conçue à destination des pays de la « périphérie », s’applique tout aussi bien, aujourd’hui, aux pays du « centre ». Le capitalisme, désormais affranchi des frontières qui lui faisaient un costume trop étroit, a fait du monde un vaste terrain de jeu où il se sent partout à son aise, tandis que les sociétés se sentent partout étrangères, comme ces autochtones dont on a envahi le logis et qui se découvrent « indigènes ». D’absolue, leur position est devenue relative. Nous voici tous colonisés.

Ce livre ne voudrait cependant pas se réduire au portrait d’un Occident battu par le vent mauvais des Tropiques. Car les théories du développement se doublent aussi, depuis quelques années, d’une étonnante production intellectuelle qui, partant des résistances anticoloniales, en appelle à une reconfiguration de l’économie-monde susceptible de faire droit à la pluralité des formes de vie. L’immense trésor culturel des sociétés précoloniales, encore vivace en maints endroits du globe, nous devient d’autant plus précieux que nous en avons perdu ici la trace. L’anthropologie, la sociologie du « développement », nous restituent les clefs d’un combat qui n’a plus rien d’exotique. C’est celui que nous devons livrer à notre tour afin de nous libérer du joug d’un colonialisme devenu mondial.

Il s’agit donc de faire des Tropiques notre lieu de résidence intellectuelle, de penser aux antipodes. Pour ce faire, ce livre propose une topologie : il s’agira pour nous de repérer les lieux  discursifs (les imaginaires, les idéologies), autrement dit les motifs, du phénomène de tropicalisation que nous nous efforçons de mettre au jour. On verra que ces motifs, nombreux, prennent leur source dans l’expérience coloniale qui fournit la vérité première, le soubassement historique et philosophique du capitalisme. Le monde se tropicalise à mesure que la condition coloniale déborde le cadre géographique des Tropiques et prend à revers les maîtres d’autrefois. Le capital est une force agissante, impersonnelle, qui façonne des subjectivités spécifiques, dont la notion de « tropicalisation » nous paraît fournir la clef.

Or s’il est vrai que le Nord se tropicalise (de facto), alors il convient de détropicaliser, par un mouvement de pensée parallèle (de jure) le Sud : le Sud ne nous est pas étranger. Entre eux et nous, nulle barrière, historique ou intellectuelle, qui ne soit artificielle. Les sociétés que l’on croyait archaïques pourraient bien préfigurer notre avenir. Le capitalisme, comme un cheval auquel on a lâché les rênes, reprend le vieux cours colonial auquel le conduit spontanément sa nature. Les expériences et les théories contre-hégémoniques, au Sud, nous sont devenues précieuses en ceci qu’elles nous instruisent de possibles voies de résistance, en puisant aux ressources de sociétés longtemps exposées aux méfaits de la marchandisation, auxquelles la faiblesse des appareils d’État, l’imparfaite pénétration des logiques de « modernisation », concédaient toutefois des zones de « repli » et de ressourcement qui nous ont fait défaut.

Le Brésil d’aujourd’hui, qui, à l’instar d’autres pays de la région, tente à nouveaux frais l’expérience autoritaire ayant jalonné chaque étape de son histoire, ne nous montre-t-il pas un visage où nous reconnaissons les tendances à l’œuvre dans notre vieille Europe ? Nos voisins états-uniens ne nous ont-ils pas tous précédés, en élisant un président ayant bâti sa fortune sur le mensonge et la prévarication, avec le plus parfait cynisme, au point d’en tirer une morale de gouvernement, the art of the deal ? Ce livre espère fournir au lecteur quelques pistes de réflexion pour conjurer ce sort funeste.

Notes   [ + ]

1. « Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi-corrompus […]. Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n’a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. […] L’ordre et l’harmonie de l’Occident exigent l’élimination d’une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd’hui infectée. Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité ». Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Paris : Gallimard, coll. La Pléiade, 2008, p. 26.
2. J’emprunte ce terme aux travaux du sociologue italien Lorenzo Castellani (voir Castellani et Rico, 2017).
3. Le capital requiert toujours d’être « fixé », à un moment quelconque, en un lieu précis, d’être adossé à un dispositif de production de biens et services marchands concret. La fixation du capital transforme paysages, écosystèmes, sociétés. La façon dont se processus s’auto-engendre (tel investissement exigeant telle infrastructure, etc.) a été analysée de manière magistrale par le géographe David Harvey (2008).

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Goody et la disparition de l’histoire

Benjamin Gizard

13.10.2019 à 20:12 Temps de lecture : 14 minutes

À propos de Jack Goody, Le vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Editions Gallimard, 20101Cambridge University Press, 2006, pour l’édition originale. La traduction française est correcte. Mais des changements ont été introduits par rapport à l’édition originale, mais ils ne sont pas annoncés ni expliqués. Les deux premières parties du livre ont été inversées. Ces changements n’ont pas été pris en compte systématiquement dans les renvois à l’intérieur du texte. Parmi de nombreux exemples, il est écrit page 21 « La première partie du présent ouvrage s’attache à analyser cette appropriation de la périodisation et de la chronologie de l’histoire », ce qui aurait été correct pour l’édition anglaise mais est ici erroné. Sans que cela rende illisible le texte, il aurait été bon d’offrir au moins une explication pour le déplacement de deux parties entières..

L’eurocentrisme a fait son temps. Depuis un demi-siècle, les critiques des récits historiques centrés sur l’extrême-est de la péninsule eurasiatique se sont multipliées, affirmées et approfondies. L’ouvrage de Jack Goody voudrait enfoncer le clou3 passage de l’oral à l’écrit et les changements ainsi induits dans la cognition et les structures sociales. Il est également connu pour ses travaux de sociologie historique comparée, sur les thèmes des techniques agraires, de la cuisine, des structures familiales, de la culture des fleurs, et plus récemment dans le champ de l’histoire économique globale. Voir notamment Jack Goody, La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Les Editions de Minuit, 1979, 272 p. ; The Logic of Writing and the Organization of Society, Cambridge University Press, 1986, 236 p. ; Technology, Tradition and the State in Africa, CUP Archive, 1980, 100 p. ; Cooking, Cuisine and Class: A Study in Comparative Sociology, Cambridge University Press, 1982, 268 p. ; The Oriental, the Ancient and the Primitive: Systems of Marriage and the Family in the Pre-Industrial Societies of Eurasia, Cambridge University Press, 1990, 572 p. ; The Culture of Flowers, CUP Archive, 1993, 490 p. ; Capitalism and Modernity: The Great Debate, Wiley, 2004, 212 p. et The Eurasian Miracle, John Wiley & Sons, 2013, 114 p. : on s’attachera à montrer que sa façon d’envisager les schémas de pensée eurocentriques et les façons de s’en extirper pose problème. Plutôt que de destituer ces schémas, Jack Goody les reconduit, et au carré. Ce faisant, il offre l’opportunité d’affiner l’entente de ce qui dans l’euro-centrisme, pour nous2 Pour nous : c’est-à-dire pour tou.te.s celles et ceux qui ne se satisfont pas d’une approche de l’histoire qui naturalise le monde et les lois de l’Économie., pose problème.

Anatomie d’un rapt

Le vol occidental de l’histoire tient dans sa « manière de conceptualiser et de présenter le passé où l’on part des événements qui se sont produits à l’échelle provinciale de l’Europe […] pour les imposer au reste du monde »4Le vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Editions Gallimard, 2010, p. 13..

Cette occultation et ce vol de la richesse des expériences humaines des autres mondes humains réalisés, l’Occident peut alors revendiquer comme sienne l’invention d’institutions comme la démocratie, le capitalisme, la liberté, l’individualisme, l’humanisme et même l’amour. La possibilité et le monopole de ces inventions viendraient d’une trajectoire historique unique, où se seraient succédées des « phases » seules à mêmes d’engendrer les suivantes : seul l’Occident serait passé par l’Antiquité, le Féodalisme puis la Renaissance pour arriver au Capitalisme. De là, il est possible de faire comme si l’Occident était le lieu par excellence de toute dynamique historique, et de repousser le reste des sociétés dans une existence statique et/ou lacunaire, ne leur ayant jamais permis d’atteindre les grandeurs de l’Occident. Par exemple, le continent asiatique serait sous le joug du « despotisme oriental ».

Or, d’après Goody, ces réalisations européennes « sont fortement redevables à d’autres cultures urbaines »5Ibid, p. 15.. Il voit en effet les sociétés urbaines nées en Mésopotamie, dans le bassin méditerranéen, la Vallée de l’Indus et en Chine durant l’âge de bronze (3000 à 1000 avant J.-C.) comme fondamentalement similaires. Toutes seraient marquées par l’existence d’une bourgeoisie, d’une culture urbaine, d’un capitalisme mercantile, d’une même forme politique (l’Etat tributaire)6Ibid, p. 385-386. Concept emprunté par Goody à la tradition marxiste, via Eric Wolf, Europe and the People Without History, 2nd Edition, University of California Press, 2010, 534 p. Il est significatif que l’entreprise d’Eric Wolf, à savoir intégrer les « peuples sans histoire » laissés à l’attention des anthropologues dans l’histoire globale du capitalisme, se soit soldé dans les faits par un échec. Son récit donnait à voir la manière dont leur existence fut brutalement annexée par le capitalisme. Mais leur expérience historique était vue toute entière à travers une histoire centrée sur les dynamiques internes à l’Occident. Les peuples sans histoire restaient sans histoire. Ici, Goody, anthropologue comme Eric Wolf, annonce d’entrée que son souci va aux « grands civilisations », problème d’après lui entièrement différent que celui de « négliger les petites sociétés auxquelles s’intéressent les anthropologues » (p. 16). et d’une stratification sociale permettant l’existence d’élites lettrées et l’accumulation du capital7Le vol de l’histoire, op. cit., p. 17-18.. Goody souligne « les nombreuses similitudes apparues à l’âge du bronze dans les domaines tels que l’utilisation de la charrue, la traction animale, l’artisanat urbain ; ou encore le développement de l’écriture et les systèmes de savoir qui en découlent ». Il voit dans ces similitudes autant de “parallèles” dans les modes de production, « les modes de communication ou de destruction », « la structure familiale et la culture »8Ibid, p. 17..

Loin d’être des traits historiques, il s’agirait de traits anthropologiques, marquant les sociétés urbaines eurasiennes au fer rouge, de leur naissance jusqu’à nos jours. Il n’y aurait aucune différence catégorielle entre ces sociétés, seulement des variations sur un continuum fondamental, et la possibilité d’une “avance” ou d’un “retard” d’une société par rapport à “l’avancée” du développement des autres. Sans que Goody ne le formule ainsi, ses propos suggère qu’il considère l’histoire d’un point de vue finalement classique évolutionniste : toutes les sociétés eurasiennes sont comme en compétition dans une même course à la civilisation. Les seules variations sont dans le rythme et la vitesse du perfectionnement d’un modèle homogène. Cette perspective serait la seule à même de rendre compte de « l’unité comparative » et « interactive » sur le temps long des sociétés eurasiennes9Ibid, p. 520..

Ainsi les Cités grecques antiques n’auraient jamais été si différentes de leurs voisines perses ou nord-africaines. L’Empire Romain n’aurait pas été si différent de l’Empire chinois. Les parties orientales et occidentales de l’Empire Romain, après leur séparation, n’auraient pas eu non plus de traits socio-culturels significativement différents. La seule différence serait que la partie occidentale a connu une phase de déclin, tandis que la partie orientale, à travers Byzance, aurait maintenu ses acquis.

De là, Goody considère le féodalisme non pas comme une phase historique où les germes de la transition au capitalisme auraient été semés en Europe, mais comme une phase de déclin relative par rapport à l’Orient. La Renaissance ne serait en fait que le moment de rattrapage sur l’Orient. L’Occident aurait alors acquis une avance relative, d’autant plus spectaculaire que son déclin avait été marqué. Mais cette avance n’aurait été que relative, comme en témoignerait le rattrapage des pays asiatiques depuis le milieu du deuxième vingtième siècle10Ibid, p. 346-348..

Cela permettrait aussi d’expliquer la perméabilité de l’Afrique aux dynamiques du développement eurasiatique. En effet : « Les nombreuses similitudes entre l’Europe et l’Asie eu égard aux modes de production, de communication et de destruction apparaissent plus clairement lorsqu’on prend l’Afrique comme point de comparaison. […] L’Afrique n’a jamais connu la révolution urbaine de l’âge du bronze »11Ibid, p. 18.. Goody valide donc l’idée que l’Afrique ne serait “entrée dans l’Histoire” que du fait d’une “traction” extérieure, de la part de sociétés plus “avancées”.

Jack Goody cherche donc à « comprendre l’histoire et la sociologie des grands États ou grandes civilisations eurasiatiques comme autant de variations mutuelles ». Il faudrait se débarrasser des notions comme le despotisme asiatique, qui brouillent les cartes en « introduisant des distinctions catégoriques : l’Europe possédait (sous la forme de l’Antiquité, du féodalisme, du capitalisme) quelque chose que les autres (tous les autres) n’avaient pas »12Ibid, p. 19. Des différences existent d’après Goody, mais elles sont plus nuancées.

Et si l’eurocentrisme est ici l’ennemi, Goody souligne l’importance de se rappeler que le risque ethnocentrique est présent dans toutes sociétés. Il ne s’agit donc pas de mettre une autre partie du monde sur le trône dont on a privé l’Occident. Le but de Goody est d’éviter toute argumentation en termes de « causes primordiales, telles que les facteurs raciaux ou culturels » : « Nous devons considérer les développements ultérieurs qui ont marqué l’histoire de l’Eurasie en fonction d’un ensemble dynamique de traits et de rapports en constante interaction — en lien, notamment, avec une activité mercantile (« capitaliste ») permettant d’échanger des idées aussi bien que des produits »13Ibid, p. 22-23..

Provincialiser l’Europe…

Dans cette perspective, la première partie du livre traque l’eurocentrisme chez trois grands chercheurs européens : Joseph Needham dans ses travaux sur les sciences chinoises et le problème de l’émergence des sciences modernes en Occident ; Norbert Elias dans ses travaux sur le processus de civilisation ; Fernand Braudel pour ses incohérences et son entêtement à situer le capitalisme en Occident alors qu’il en voyait lui-même la présence ailleurs.

La deuxième partie critique la « généalogie socioculturelle » du miracle européen, à travers l’exemple du découpage de l’histoire “pré-capitaliste” en trois “modes de production” distinct : l’antiquité, le féodalisme et le despotisme asiatique. En troisième partie, Jack Goody critique des lieux communs sur les institutions et les valeurs monopolisées par l’Occident telles que la valorisation du savoir rationnel à travers les Universités, mais aussi l’idée que l’Occident aurait inventé l’humanisme, l’individualisme, la liberté et la démocratie, ou encore que l’amour n’existerait que grâce à la bourgeoisie occidentale.

Dans quelle mesure Goody atteint-il ses objectifs, à savoir battre en brèche l’eurocentrisme ? Pour juger de cette question, il est utile de présenter le contexte intellectuel dans lequel ce livre s’inscrit.

Tout d’abord, il paraît à un moment où les travaux d’histoire (souvent écrits par des non-historiens) cherchant à dépasser l’eurocentrisme ont fleuri. Ces travaux s’inscrivent dans le sillage de l’essor des différents courants de recherche (world history, histoire globale, historical sociology) qui ont en commun d’avoir ré-ouvert la question du poids relatif de “l’Occident” dans l’histoire du monde, souvent en le relativisant. On peut citer, pour la littérature anglo-saxonne, depuis le début des années 1990 : les travaux de J. M. Blaut, puis d’Andre Gunder Frank, de Kenneth Pomeranz, de Dipesh Chakrabarty et de John M. Hobson14 J. M. Blaut, The Colonizer’s Model of the World: Geographical Diffusionism and Eurocentric History, The Guilford Press, 1993, 246 p. ; Andre Gunder Frank, ReOrient: Global Economy in the Asian Age, University of California Press, 1998, 416 p. ; Kenneth Pomeranz, The Great Divergence: China, Europe, and the Making of the Modern World Economy, Revised edition, Princeton University Press, 2001, 392 p. ; Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe. Postcolonial Thought and Historical Difference, Revised edition, Princeton, N.J., Princeton University Press, 2007, 336 p.; John M. Hobson, The Eastern Origins of Western Civilisation, Cambridge University Press, 2004, 394 p.. Jack Goody fait référence à ces ouvrages, et s’inscrit dans leur sillage en critiquant l’eurocentrisme et en proposant une formule pour le dépasser.

À quoi ces auteurs s’opposent-ils ? A l’idée que la domination de l’Occident sur le monde aurait été un phénomène “destinal”, lié au caractère exceptionnel de la culture (ou des cultures) occidentale, supposément héritière de “l’invention” grecque de la philosophie et de la politique, du droit Romain, ou encore d’avoir inventé le rationalisme. Ces auteurs contestent aussi que cette domination se soit construite au profit de l’humanité dans la mesure où l’Occident incarnerait les valeurs de la liberté, de la démocratie, etc… Pour caricaturale que paraisse l’idée, il s’en trouve encore des défenseurs. Par exemple, le sociologue britannique néo-weberien Michael Mann défend l’idée que la domination occidentale est permise par ses structures culturelles “profondes”15Voir The Sources of Social Power, Vol.1 : A History of Power from the Beginning to AD 1760, Cambridge University Press, 2012 [1986], p. xvii..

Au-delà de l’histoire, le domaine de l’anthropologie est également le lieu d’un renouvellement des perspectives sur l’Histoire. En 2005, un an avant la sortie du livre de Goody, deux anthropologues émettent des propositions. Ainsi, le français Alain Testart s’essaie à une « classification générale des sociétés »16Sa proposition principale est qu’il faut radicalement séparer les classifications logiques et les typologies des formes sociales d’avec l’étude de leur manifestation historique. Seulement ensuite pourrait-on mobiliser des concepts construits scientifiquement pour étudier la réalité. Alain Testart, Eléments de classification des sociétés, Paris, Editions Errance, 2005, 156 p. Classification qu’il mobilise ensuite dans Alain Testart, Avant l’histoire: L’évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac, Paris, Gallimard, 2012, 560 p.. Il est lui aussi, comme Goody, très inspiré par l’oeuvre de l’archéologue marxiste et évolutionniste Gordon Childe sur l’âge de bronze. De l’autre côté de l’atlantique, l’anthropologue américain David Graeber proposait sa propre perspective sur l’histoire mondiale17David Graeber, « La démocratie des interstices », Revue du MAUSS, 2005, no 26, nᵒ 2, p. 41‑89 (le titre original est plus évocateur : « There never was a West »). Puis « Turning Modes of Production Inside Out: Or, Why Capitalism is a Transformation of Slavery », Critique of Anthropology, 2006, vol. 26, nᵒ 1, p. 61‑85.. Cette coïncidence chronologique semble indiquer que ces différentes entreprises répondaient au besoin de reconstruire des paradigmes historiques, dans le contexte de la fin de la guerre froide, puis des soulèvements zapatistes et les contre-sommets “anti-globalization” et enfin du renouveau impérialiste et sécuritaires des Etats-Unis et de leurs alliés après le 11 septembre 2001.

… Et l’Eurasie aussi !

Que valent donc les propositions de Goody, dans ce champ d’expérimentations épistémologiques ? D’abord, en ce qui concerne les arguments en termes de structures profondes, il semble à première vue que Goody fasse mouche. En effet, s’il est un objectif atteint dans son livre, c’est la mise en pièce de l’idée de toute supériorité culturelle de l’Occident sur le reste du monde. Cette supériorité est clairement posée comme dépendante des autres civilisations eurasiatiques et comme seulement relative et temporaire.

Mais, cela revient à valider l’idée qu’une certaine formation sociale a un moment été réellement supérieure à d’autres formations sociales (comme celles d’Afrique, d’Océanie ou des Amériques, que Goody se garde bien de défendre). Que ce soit un pôle ou l’autre de l’ensemble euro-asiatique qui soit en position de supériorité ne change rien à l’affaire : dans l’histoire dépeinte par Jack Goody, la supériorité est un fait certes temporaire, mais bien réel. L’asymétrie fondamentale est déplacée de “the West vs. the Rest” à l’Eurasie contre le “reste”.

Finalement, à vouloir établir des traits communs à toutes les sociétés urbaines de l’Eurasie depuis l’âge de bronze jusqu’à nos jours, ne risque-t-on pas de reconduire un nouveau type d’argument en termes de structure profonde ? Ce ne serait plus la supériorité historiquement située d’une « civilisation » sur une autre qui serait défendue. Ce serait plutôt le caractère universel d’une certaine forme de vie en société. Car à récuser — à raison, il faut le souligner — les vieilles distinctions catégorielles opposant systématiquement « the West and the Rest », il est loin d’être certain qu’on rende justice à l’histoire en voyant partout un même type de société : c’est-à-dire des sociétés urbaines, stratifiées avec des élites de différents types, des formes de propriété privée, du capitalisme mercantile, des cultures bourgeoises, un goût pour la vie séculaire, des formes d’amour “courtois”, etc… Car il s’agit bien du modèle que Goody propose de substituer à ceux qu’il met en pièce méthodiquement. Il récuse d’un côté les théories pour qui l’Occident serait la société historique par excellence, capable de progresser sur l’échelle de l’évolution. De l’autre, il fait de cette échelle le canevas universel de l’histoire des collectivités urbaines. Il remplace donc un évolutionnisme exclusif par un évolutionnisme légèrement plus inclusif.

On pourrait se demander si, pareille perspective, une fois mise à l’épreuve dans un véritable travail d’histoire globale — et non plus de critique théorique — pourrait être réformée pour rendre justice à la variété des expériences historiques. Notre avis est que c’est peu probable, car ce paradigme a déjà été mis en oeuvre, par un auteur auquel Jack Goody ne fait pas référence. Il s’agit de Victor Lieberman18Victor Lieberman, Strange Parallels: Volume 1, Integration on the Mainland: Southeast Asia in Global Context, c.800-1830, New York, Cambridge University Press, 2003, 510 p. ; Strange Parallels: Volume 2, Mainland Mirrors: Europe, Japan, China, South Asia, and the Islands: Southeast Asia in Global Context, c.800-1830, Cambridge University Press, 2009, 976 p..

Historien de la Birmanie, celui-ci a entrepris une gigantesque fresque comparative allant du IXè siècle aux années 1830, où il met en perspective l’histoire de l’Asie du Sud-Est continentale avec l’histoire de la France, de la Russie, du Japon, de la Chine, de l’Inde et de l’Asie du Sud-Est insulaire. Chacune de ces régions a droit à un ou plusieurs chapitres où un millénaire de leur histoire est synthétisé. Il s’agit donc d’un travail titanesque, auquel on ne peut rendre justice ici.

Ce qui nous intéresse, c’est que dans sa volonté de comparer des sociétés aussi différentes, tout finit par se ressembler. Après plus de mille pages d’histoire, le lecteur s’attendrait à pouvoir comprendre tant les similitudes que les différences entre toutes ces sociétés. Mais il n’en est rien : leurs différences sont réduites à de légères variations sur une échelle unilinéaire du développement de L’État centralisé, de la commercialisation de l’économie, de la formation d’une identité, d’une culture « proto-nationales » et du stade de développement militaire et technologique.

L’écueil d’un capitalo-centrisme

C’est exactement le résultat auquel mène le paradigme de Jack Goody. Les vieux lieux communs sur le despotisme oriental et sur le capitalisme occidental sont à juste titre dénoncés. Mais un « centrisme » peut en cacher un autre. Et le risque est de passer de l’euro-centrisme au capitalo-centrisme. Car à postuler que toute société urbaine a toujours eu une forme de vie sociale bourgeoise et capitaliste, et à exclure l’Afrique de cette histoire au titre qu’elle diffère, c’est la suprématie d’un système social qu’on légitime téléologiquement. L’Histoire ne serait considérée qu’à l’aune de catégories conceptuelles élaborées pour comprendre le capitalisme19À ce titre, le lecteur pourra être surpris que Goody ne fasse aucune référence aux critiques postcoloniales de l’eurocentrisme. Si celles-ci sont problématiques à bien des égards, leur confrontation avec le marxisme a produit des propositions intéressantes pour l’historien. Par exemple, Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe. Postcolonial Thought and Historical Difference, Princeton University Press, 2000, 336 p.. De manière générale, il semble que la proposition de Goody d’établir une grille conceptuelle, permettant de comprendre chaque situation historique comme une variation légère au sein d’un même cadre global, finisse par étouffer toute possibilité même de variation. Pareille grille conceptuelle, du moins dans les mises en oeuvre de Goody (ou de Lieberman), semble « discipliner » la matière historique et faire disparaître la possibilité même de la différence radicale20Sur cette problématique de l’usage de concepts totalisant et étouffant, on peut lire l’article de Warren Montag sur la lecture althussérienne de l’histoire de la folie de Foucault, Warren Montag, « « Foucault et la problématique des origines » : Folie et déraison lu par Althusser », Actuel Marx, décembre 2007, nᵒ 36, p. 63‑87.. Ce qui est d’autant plus problématique qu’on pose comme norme le système capitaliste.

Avant de reconstruire un paradigme historique à l’ambition aussi générale, il serait bon de se demander quelle est la perspective qui informe notre démarche. Sur l’enquête historique pèse une « dépendance téléologique »21 Philippe Norel, « Mondialisation et histoire : une approche épistémologique », Revue internationale de philosophie, nᵒ 239, p. 33‑55., c’est-à-dire que des préoccupations plus ou moins conscientes ou explicites guident nécessairement le regard de l’enquêteur.ice. Et cette dépendance a un rôle politique, car comme le soulignait Cornelius Castoriadis :

L’histoire est toujours histoire pour nous — ce qui ne veut pas dire que nous avons le droit de l’estropier comme il nous chante, ni de la soumettre naïvement à nos projections, puisque précisément ce qui nous intéresse dans l’histoire c’est notre altérité authentique, les autres possibles de l’homme dans leur singularité absolue […]. [T]oute élucidation que nous entreprenons est finalement intéressée, elle est pour nous au sens fort, car nous ne sommes pas là pour dire ce qui est, mais pour faire être ce qui n’est pas.22Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p. 247-248. C’est l’auteur qui souligne.

En offrant au capitalisme une « généalogie socioculturelle » tout juste retirée à l’eurocentrisme, le lecteur ne peut que se demander si l’auteur a fait œuvre de réflexivité politique. Car pareils propos ne peuvent être tenus pour une proposition scientifique neutre, notamment dans le contexte de l’hégémonie capitaliste néo-libérale23 Voir, par exemple, Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde, Paris, La Découverte, 2010, 504 p.. Certes les analyses de Goody sont salutaires face aux positions néo-conservatrices24 Par exemple, Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2000, 545 p.. Mais le risque est dès lors de naturaliser la configuration historique spécifique dans laquelle on vit, tout comme de nombreux historiens que critique Jack Goody ont pu naturaliser la domination occidentale.

À ce titre, la perspective de l’anthropologie anarchiste développée par David Graeber semble offrir un paradigme bien plus à même de faire ressortir de l’inattendu et de la différence dans l’histoire, sans retomber dans les clichés eurocentriques ni nier l’importance du capitalisme pour l’histoire mondiale25Pour une mise-en-oeuvre de cette perspective : David Graeber, « La démocratie des interstices », op. cit. ; David Graeber, Debt: The First 5,000 Years, Melville House, 2011, 544 p..

Pour finir, on posera donc l’hypothèse que Jack Goody offre ici une « épistémologie de transition »26Comme disait Michel de Certeau à propos de Paul Veyne, dans « Une épistémologie de transition : Paul Veyne », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1972, vol. 27, nᵒ 6, p. 1317‑1327.. Sa critique permet indubitablement d’avancer dans la lutte contre l’eurocentrisme, et donc de moins mutiler l’histoire. Mais dans le même temps, la solution de remplacement qu’il propose, par ses biais manifestes, soulève de nouvelles difficultés toutes aussi redoutables.


Notes   [ + ]

1. Cambridge University Press, 2006, pour l’édition originale. La traduction française est correcte. Mais des changements ont été introduits par rapport à l’édition originale, mais ils ne sont pas annoncés ni expliqués. Les deux premières parties du livre ont été inversées. Ces changements n’ont pas été pris en compte systématiquement dans les renvois à l’intérieur du texte. Parmi de nombreux exemples, il est écrit page 21 « La première partie du présent ouvrage s’attache à analyser cette appropriation de la périodisation et de la chronologie de l’histoire », ce qui aurait été correct pour l’édition anglaise mais est ici erroné. Sans que cela rende illisible le texte, il aurait été bon d’offrir au moins une explication pour le déplacement de deux parties entières.
2. Pour nous : c’est-à-dire pour tou.te.s celles et ceux qui ne se satisfont pas d’une approche de l’histoire qui naturalise le monde et les lois de l’Économie.
3. passage de l’oral à l’écrit et les changements ainsi induits dans la cognition et les structures sociales. Il est également connu pour ses travaux de sociologie historique comparée, sur les thèmes des techniques agraires, de la cuisine, des structures familiales, de la culture des fleurs, et plus récemment dans le champ de l’histoire économique globale. Voir notamment Jack Goody, La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Les Editions de Minuit, 1979, 272 p. ; The Logic of Writing and the Organization of Society, Cambridge University Press, 1986, 236 p. ; Technology, Tradition and the State in Africa, CUP Archive, 1980, 100 p. ; Cooking, Cuisine and Class: A Study in Comparative Sociology, Cambridge University Press, 1982, 268 p. ; The Oriental, the Ancient and the Primitive: Systems of Marriage and the Family in the Pre-Industrial Societies of Eurasia, Cambridge University Press, 1990, 572 p. ; The Culture of Flowers, CUP Archive, 1993, 490 p. ; Capitalism and Modernity: The Great Debate, Wiley, 2004, 212 p. et The Eurasian Miracle, John Wiley & Sons, 2013, 114 p.
4. Le vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Editions Gallimard, 2010, p. 13.
5. Ibid, p. 15.
6. Ibid, p. 385-386. Concept emprunté par Goody à la tradition marxiste, via Eric Wolf, Europe and the People Without History, 2nd Edition, University of California Press, 2010, 534 p. Il est significatif que l’entreprise d’Eric Wolf, à savoir intégrer les « peuples sans histoire » laissés à l’attention des anthropologues dans l’histoire globale du capitalisme, se soit soldé dans les faits par un échec. Son récit donnait à voir la manière dont leur existence fut brutalement annexée par le capitalisme. Mais leur expérience historique était vue toute entière à travers une histoire centrée sur les dynamiques internes à l’Occident. Les peuples sans histoire restaient sans histoire. Ici, Goody, anthropologue comme Eric Wolf, annonce d’entrée que son souci va aux « grands civilisations », problème d’après lui entièrement différent que celui de « négliger les petites sociétés auxquelles s’intéressent les anthropologues » (p. 16).
7. Le vol de l’histoire, op. cit., p. 17-18.
8. Ibid, p. 17.
9. Ibid, p. 520.
10. Ibid, p. 346-348.
11. Ibid, p. 18.
12. Ibid, p. 19
13. Ibid, p. 22-23.
14. J. M. Blaut, The Colonizer’s Model of the World: Geographical Diffusionism and Eurocentric History, The Guilford Press, 1993, 246 p. ; Andre Gunder Frank, ReOrient: Global Economy in the Asian Age, University of California Press, 1998, 416 p. ; Kenneth Pomeranz, The Great Divergence: China, Europe, and the Making of the Modern World Economy, Revised edition, Princeton University Press, 2001, 392 p. ; Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe. Postcolonial Thought and Historical Difference, Revised edition, Princeton, N.J., Princeton University Press, 2007, 336 p.; John M. Hobson, The Eastern Origins of Western Civilisation, Cambridge University Press, 2004, 394 p.
15. Voir The Sources of Social Power, Vol.1 : A History of Power from the Beginning to AD 1760, Cambridge University Press, 2012 [1986], p. xvii.
16. Sa proposition principale est qu’il faut radicalement séparer les classifications logiques et les typologies des formes sociales d’avec l’étude de leur manifestation historique. Seulement ensuite pourrait-on mobiliser des concepts construits scientifiquement pour étudier la réalité. Alain Testart, Eléments de classification des sociétés, Paris, Editions Errance, 2005, 156 p. Classification qu’il mobilise ensuite dans Alain Testart, Avant l’histoire: L’évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac, Paris, Gallimard, 2012, 560 p.
17. David Graeber, « La démocratie des interstices », Revue du MAUSS, 2005, no 26, nᵒ 2, p. 41‑89 (le titre original est plus évocateur : « There never was a West »). Puis « Turning Modes of Production Inside Out: Or, Why Capitalism is a Transformation of Slavery », Critique of Anthropology, 2006, vol. 26, nᵒ 1, p. 61‑85.
18. Victor Lieberman, Strange Parallels: Volume 1, Integration on the Mainland: Southeast Asia in Global Context, c.800-1830, New York, Cambridge University Press, 2003, 510 p. ; Strange Parallels: Volume 2, Mainland Mirrors: Europe, Japan, China, South Asia, and the Islands: Southeast Asia in Global Context, c.800-1830, Cambridge University Press, 2009, 976 p.
19. À ce titre, le lecteur pourra être surpris que Goody ne fasse aucune référence aux critiques postcoloniales de l’eurocentrisme. Si celles-ci sont problématiques à bien des égards, leur confrontation avec le marxisme a produit des propositions intéressantes pour l’historien. Par exemple, Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe. Postcolonial Thought and Historical Difference, Princeton University Press, 2000, 336 p.
20. Sur cette problématique de l’usage de concepts totalisant et étouffant, on peut lire l’article de Warren Montag sur la lecture althussérienne de l’histoire de la folie de Foucault, Warren Montag, « « Foucault et la problématique des origines » : Folie et déraison lu par Althusser », Actuel Marx, décembre 2007, nᵒ 36, p. 63‑87.
21. Philippe Norel, « Mondialisation et histoire : une approche épistémologique », Revue internationale de philosophie, nᵒ 239, p. 33‑55.
22. Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p. 247-248. C’est l’auteur qui souligne.
23. Voir, par exemple, Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde, Paris, La Découverte, 2010, 504 p.
24. Par exemple, Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2000, 545 p.
25. Pour une mise-en-oeuvre de cette perspective : David Graeber, « La démocratie des interstices », op. cit. ; David Graeber, Debt: The First 5,000 Years, Melville House, 2011, 544 p.
26. Comme disait Michel de Certeau à propos de Paul Veyne, dans « Une épistémologie de transition : Paul Veyne », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1972, vol. 27, nᵒ 6, p. 1317‑1327.

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Lévi-Strauss : la nature au point zéro

Frédéric Keck

13.10.2019 à 20:10 Temps de lecture : 11 minutes

À propos de Salvatore d’Onofrio, Lévi-Strauss face à la catastrophe, Paris, Mimesis, 2018 et Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale zéro, préfacé et édité par Vincent Debaene, Paris, Seuil, 2019.

L’anthropologie de Claude Lévi-Strauss est célèbre pour la thèse selon laquelle les règles sociales, comme celles qui régissent la parenté à travers la prohibition de l’inceste, font passer du domaine de la nature à celui de la culture. Un certain nombre de travaux récents, notamment ceux de Philippe Descola, ont souligné que l’opposition entre nature et culture a une valeur exclusivement méthodologique, par exemple dans l’étude des récits mythiques, et que l’objet de l’anthropologie est, plutôt que la diversité des cultures, la variété des façons de relier des êtres humains et non-humains1Cf. P. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.. Si Lévi-Strauss reprend l’imaginaire romantique des « peuples de la nature » (Naturvölker) pour décrire les sociétés d’Amazonie qu’il a observées dans les années 1930, c’est au sens où ces sociétés sont exposés à une catastrophe qui affecte l’ensemble des habitants de la Terre.

Les textes publiés par Vincent Debaene dans le volume intitulé Anthropologie structurale zéro, dont un grand nombre étaient inédits en français, attestent d’une hésitation dans la pensée de Lévi-Strauss au cours des années 1940. D’un côté, l’expérience de l’exil à New York permet à Lévi-Strauss de participer à l’effort de reconstruction intellectuelle de la société d’après-guerre, en prolongeant la méthode sociologique d’Emile Durkheim et Marcel Mauss par la linguistique structurale. D’un autre côté, les échos du conflit européen, qu’il n’avait pas anticipé, et les échecs de son retour en France le conduisent à une conception désillusionnée de la vie sociale et politique2Cf. W. Stockzkowski, Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, Paris, Hermann, 2008.. Le terme « zéro » inscrit cet ouvrage dans une série reliant les deux autres Anthropologie structurale (1958 et 1973) qui bornent la décennie du structuralisme triomphant. Mais ce terme résonne également avec un certain nombre de formules qui marquent la période d’après-guerre : « l’homme au point zéro » de Maurice Blanchot, Allemagne année zéro de Roberto Rossellini, « le degré zéro de l’écriture » de Roland Barthes, et surtout le « phonème zéro » par lequel Roman Jakobson, le grand ami de Lévi-Strauss, décrit l’émergence du sens à partir d’éléments dépourvus de sens3Cf. R. Jakobson et C. Lévi-Strauss, Correspondance, Paris, Seuil, 2018.. Ce terme, écrit Vincent Debaene, « cristallise des connotations historiques fondamentalement contradictoires, qui disent certes la renaissance et le recommencement, mais aussi l’horreur et l’impensable. (…) non pas seulement la prometteuse tabula rasa dont Lévi-Strauss pouvait rêver au sortir de la guerre, mais aussi, et en même temps, un pressentiment auquel la catastrophe écologique à venir apporte une effarante confirmation : la conscience tragique que la civilisation porte en elle son propre anéantissement. » 4V. Debaene, préface à Anthropologie structurale zéro, p. 51

Cette ambiguïté est également au cœur du livre de Salvatore d’Onofrio, anthropologue spécialiste de la parenté et des rituels en Europe méditerranéenne. Le titre Lévi-Strauss face à la catastrophe aborde la question délicate du rapport de Lévi-Strauss à la Shoah ; mais le sous-titre « Rien n’est joué, nous pouvons tout reprendre », qui cite une phrase de Tristes tropiques, suggère que la catastrophe est un point de départ pour penser d’autres catastrophes dans l’histoire de l’humanité.

C’est seulement dans les années 1980, lorsqu’il réalise des entretiens avec Didier Eribon au terme d’une carrière glorieuse, que Lévi-Strauss évoque directement l’effet qu’a eue sur sa destinée la destruction des juifs d’Europe. D’Onofrio cite en exergue de son livre cette confession : « Il serait de ma part indécent de mettre en ligne de compte l’abominable et foudroyante catastrophe qui s’est abattue sur une fraction de l’humanité dont je fais partie, puisque j’ai eu la chance d’y échapper5C. Lévi-Strauss et D. Eribon, De près et de loin, Paris, Odile Jacob, 1990, p. 215.. » Dans Tristes tropiques, ouvrage écrit dans un sentiment de rage à un moment d’échec de sa carrière, Lévi-Strauss évoque seulement de façon indirecte son expérience de « gibier de camp de concentration » sur le bateau qui le conduit à fuir la France pour les États-Unis6C. Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris Plon, 1975, p. 10..

D’Onofrio cite un passage peu remarqué dans lequel la vision d’un médecin recousant la main d’un des porteurs de son expédition en Amazonie a inspiré à Lévi-Strauss des dessins de « paysages faits de mains émergeant de corps tordus et enchevêtrés comme des lianes ». Ces dessins, refaits de mémoire dans les années 1970 et reproduits sur la couverture de l’ouvrage, spoliés pendant la guerre et peut-être stockés « dans un grenier allemand », projettent rétrospectivement l’imaginaire de la Shoah sur l’expérience de Lévi-Strauss en Amazonie7Ibid., p. 417, cité in Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 16..

Comparer des catastrophes hétérogènes

Un tel enchevêtrement de lignes, suggérant de façon frappante les analogies entre le sort des indigènes amazoniens et celui des victimes du génocide européen, montre que la catastrophe ne peut se penser en elle-même mais seulement dans les rapports qu’elle permet d’établir avec à d’autres catastrophes qui se produisent à des niveaux différents. Une catastrophe ne fait pas sens sur une « ligne de compte », pour reprendre l’étonnante expression de Lévi-Strauss dans ses entretiens avec Eribon, mais seulement dans le décrochage qu’elle opère vers d’autres lignes avec lesquelles celle-ci est enchevêtrée8Cf. T. Ingold, Une brève histoire des lignes, Bruxelles, Zones sensibles, 2011.. Vincent Debaene, éditeur de Tristes tropiques pour l’édition des Œuvres de Lévi-Strauss dans la Bibliothèque de la Pléiade, rappelle que c’est l’expérience de la partition de l’Asie du Sud entre Inde et Pakistan qui conduit Lévi-Strauss à comprendre rétrospectivement le sens de la Shoah, et par contrecoup de l’effondrement des Amérindiens. « Une lecture attentive de Tristes tropiques montre deux choses : d’une part, qu’un événement ne fait sens pour Lévi-Strauss que dans la remémoration – il ne délivre jamais sa signification sur le moment ; d’autre part, que cette signification naît toujours de la mise en série de cet événement avec un autre qui, rétrospectivement, lui paraît comparable9V. Debaene, préface à Anthropologie structurale zéro, p. 44. Voir aussi la notice de V. Debaene à l’édition de Tristes Tropiques dans l’édition des Œuvres de Lévi-Strauss dans la Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 2008, p. 1689-1690.. » Dans tous ces cas, en effet, une fraction de l’humanité en vient à en détruire une autre parce qu’elle a rendu impossibles les conditions d’une vie en commun.

Salvatore d’Onofrio cite de longs passage d’un discours peu connu de Lévi-Strauss en réception du prix Erasme à Amsterdam en 1973, où le sort des Indiens d’Amazonie semble annoncer les effets d’une catastrophe écologique globale. « Nous nous identifions à ces peuples que nous avons condamnés au moment où nous découvrons que nous sommes les prochains sur la liste. En faisant mine de les défendre, mais trop tard pour les sauver, c’est nous mêmes, plutôt, que nous plaignons et voudrions protéger. Nous-mêmes, c’est-à-dire une humanité devenue trop nombreuse sur un espace terrestre qu’elle ne peut agrandir, réduite de ce fait à se coloniser elle-même en quelque sorte. (…) En allant partager leur existence, les ethnologues (…) recueillent les leçons d’une sagesse dont l’Occident pourrait s’inspirer s’il voulait éviter qu’une humanité trop imbue d’elle-même, prompte à détruire tout ce qui n’est pas elle, ne dispose plus d’aucun glacis protecteur pour se prémunir de ses propres atteintes10cité in Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 59..» Ce ton prophétique et apocalyptique – qui deviendra plus fort encore dans les années 1990 avec le recueil de photographies Saudades do Brasil et les chroniques publiées en Italie sur la crise de la vache folle, récemment rééditées sous le titre Nous sommes tous des cannibales – ne doit pas cependant conduire mettre en série les catastrophes, comme si la disparition des Indiens, la destruction des Juifs et l’éradication des bovins étaient mis en équivalence. Les « leçons de sagesse » que Lévi-Strauss trouve dans la société amazonienne consistent plutôt à décrire les conditions d’émergence de la vie sociale dans une situation de catastrophe pour en déplacer les significations dans d’autres situations similaires.

Le texte intitulé « La politique étrangère d’une société primitive », reproduit dans Anthropologie structurale zéro et souvent cité par d’Onofrio, est à cet égard exemplaire. Lévi-Strauss y décrit les conditions d’existence des Nambikwara du Mato Grosso central, dont les effectifs étaient estimés à 20 000 au moment des premiers contacts avec les explorateurs brésiliens en 1907, et qui ne sont plus que 1500 quarante ans plus tard lorsque Lévi-Strauss les décrit pour le Handbook of South American Indians (texte également reproduit dans Anthropologie structurale zéro). Les petites bandes isolées auquelles cette population a été réduite sur un large territoire de savane entretiennent entre eux un équilibre entre la coopération et l’agression, notamment par l’échange de biens et de femmes lors de leurs rencontres. Lévi-Strauss, ayant observé l’une de ces rencontres en 1938, en a conçu le modèle qui est au cœur des Structures élémentaires de la parenté dix ans plus tard. « La politique étrangère d’une société primitive » se conclut par la phrase suivante : « Et quand on connaît ces villages misérables réduits à quelques huttes de paille perdues dans une brousse désertique, où une poignée d’indigènes s’éteint dans ces territoires déshérités, où les a refoulés la progression de la civilisation, au milieu des épidémies que la civilisation leur a données en échange, et quand on constate qu’ils peuvent cependant arriver à concevoir cette immense misère comme la seule expérience digne et valable, on se demande si le point de vue des sociétés ‘closes’ ne permet pas d’accéder à une richesse spirituelle et à une densité de l’expérience sociale dont nous aurions tort de laisser tarir la source et se perdre l’enseignement11Anthropologie structurale zéro, p. 219, cité in Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 49. L’idée selon laquelle les sociétés amérindiennes ont déjà vécu « la fin du monde » et nous permettent de le penser est au centre de la réflexion de D. Danowski et E. Viveiros de Castro, « L’Arrêt de monde », in E. Hache (éd.), De l’univers clos au monde infini, Paris, Éditions Dehors, 2014.. »

Modèles et créativité anti-catastrophique

D’Onofrio reprend à cette occasion la discussion sur la notion de modèle, qui fit les riches heures du structuralisme triomphant12A. Badiou, Le concept de modèle, Paris, Fayard, 2007 [1969]. En quel sens peut-on dire que les sociétés amazoniennes offrent des « modèles » pour penser la catastrophe écologique ? La question implique de revenir sur les rapports entre sujet et objet, qui sont au centre de l’épistémologie structuraliste. Si Lévi-Strauss a critiqué nettement la méthode subjective dans des textes célèbres, c’est parce que le sujet ne peut accéder directement au sens de la catastrophe qui lui arrive, mais seulement à travers les déformations qu’elle impose à des structures observables objectivement. Mais la catastrophe est aussi ce qui fait que l’objet de la sociologie affecte celui qui l’observe par les résonances qu’elle déclenche avec ses propres ruptures. C’est pourquoi le détour par les sociétés amazoniennes permet à Lévi-Strauss de saisir le sens de la Shoah comme destruction d’une partie de l’humanité par une autre. Ce qui se présente spontanément comme un enchevêtrement de lignes peut être décrit rétrospectivement comme des niveaux de structures qui s’enchaînent les uns aux autres par des opérateurs sémantiques, tel les atomes de parenté ou les mythèmes dont l’anthropologie structurale a fait l’inventaire à la manière des phonèmes en linguistique.

Dans le dernier chapitre de Tristes tropiques, Lévi-Strauss cite Rousseau pour justifier son étude des sociétés « primitives » comme modèles de l’humanité. « L’étude de ces sauvages nous apporte autre chose que la révélation d’un état de nature utopique, ou la découverte de la société parfaite au cœur des forêts ; elle nous aide à bâtir un modèle théorique de la société humaine qui ne correspond à aucune réalité observable, mais à l’aide duquel nous parviendrons à démêler ‘ce qu’il y a d’originel et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme’13Tristes tropiques, p. 453, cité in Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 97.» La nature peut se comprendre en ce sens comme la condition minimale de la vie sociale à partir de laquelle les règles du jeu peuvent se construire et les séquences historiques se dérouler.

D’Onofrio développe cette notion rousseauiste de modèle dans trois directions : le géologie, la musique et le marxisme. Le modèle au sens géologique est le plus évident chez Lévi-Strauss et le plus actuel dans le cadre des discussions sur l’Anthropocène. Le fondateur de l’anthropologie structurale a raconté comment, lors de ses promenades rurales ou urbaines, il aimait suivre des lignes entre deux couches géologiques jusqu’au point où celles-ci se brisent et s’emmêlent, faisant accéder à une historicité figée dans les épaisseurs de la terre. D’Onofrio en donne une version nouvelle et surprenante en citant l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia, qui parlait dans les années 1970 de la remontée d’une « ligne du palmier » pour décrire la désertification de l’Italie du Sud parallèle à sa criminalisation. « La ligne de l’ordure, tracée par exemple dans cet immense laboratoire du monde qu’est devenue Naples, avance avec la même rapidité qu’autrefois la ligne du palmier14Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 62.. »

Le modèle musical est plus complexe, car il renvoie à une dimension subjective et affective très forte chez Lévi-Strauss, compensant la sécheresse des modèles mathématiques qu’il faisait réaliser par d’autres pour soutenir ses analyses structurales. Emmanuelle Loyer ouvre sa biographie de Lévi-Strauss par le récit du jour de 1940 où celui-ci se rend à Vichy pour prendre son poste de professeur de philosophie au lycée Henri-IV à Paris et se fait plutôt conseiller l’exil. Près d’un siècle plus tôt, son ancêtre Isaac Strauss accueillait l’empereur à Vichy en tant que directeur des bals de l’Opéra15E. Loyer, Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, 2015, p. 24-34. Cf. aussi D. Fabre, « D’Isaac Strauss à Claude Lévi-Strauss : le judaïsme comme culture », in P. Descola (dir.), Lévi-Strauss, un parcours dans le siècle, Paris, Odile Jacob, 2012.. Ce traumatisme de l’assignation à l’identité juive sur fond de mémoire de la gloire d’un ancêtre explique le rêve lévi-straussien d’une analyse des mythes analogue à la lecture d’une partition par le chef d’orchestre d’un opéra wagnérien16Cf. N. Donin et F. Keck, « Lévi-Strauss et “la musique”. Dissonances dans le structuralisme », Revue d’histoire des sciences humaines, n°14, 2006, p. 101-137.. A la fin de Tristes tropiques, Lévi-Strauss s’appuie sur le souvenir d’une mélodie de Chopin particulièrement difficile à exécuter pour effectuer mentalement le retour de l’Amazonie17Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 26-27..

Les analyses sur le modèle au sens marxiste sont plus étonnantes, car les rapports entre marxisme et structuralisme ont été laissés de côté depuis le livre que leur a consacré Lucien Sebag en 1964. Lévi-Strauss s’est toujours réclamé du marxisme pour constituer une théorie des « superstructures », c’est-à-dire des contraintes qui s’exercent sur l’esprit humain dans ses relations de production et de consommation avec son environnement. Mais la réflexion sur les catastrophes qui conditionnent les structures permet d’en penser la temporalité. D’Onofrio défend un marxisme pessimiste qu’il définit, à la suite de Pasolini, comme la construction de modèles de développement et non de progrès, qui ne cherche pas à rendre l’histoire prévisible par l’alignement de stades mais qui en montre le caractère imprévisible autour de points de basculement. « Avec la construction de modèles, dont l’idée lui vient de Marx, l’imprévisibilité de l’histoire est une autre des portes ouvertes à la possibilité d’une créativité anti-catastrophique, c’est-à-dire d’une créativité reconstructrice pouvant se manifester de l’intérieur des situations de crise que les sociétés industrielles de l’Occident produisent structurellement18Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 92..» La « créativité » tient ici à la capacité des sociétés humaines à se reconstruire subjectivement après le contact avec des sociétés qui ont profondément altéré leur structure. Les sociétés amérindiennes offrent à ce titre des cas exemplaires d’ouverture à l’altérité leur permettant d’atténuer le choc d’événements en eux-mêmes imprévisibles.

On pourrait rapporter ces trois types de modèles – géologique, musical et marxiste – aux trois types de catastrophes que Lévi-Strauss a dû percevoir et penser : l’effondrement des amérindiens renvoie aux conséquences à long terme d’une révolution néolithique et se pense de façon plus objective dans l’analyse structurale, la destruction des juifs d’Europe renvoie à un événement qui touche l’anthropologue au plus près de sa subjectivité, et la partition de l’Inde est un événement historique intermédiaire à partir duquel une prise de conscience des conflits sociaux devient possible.

L’œuvre de Lévi-Strauss, dans sa diversité et sa cohérence interne, permet ainsi de comprendre en quels sens les sociétés amérindiennes fournissent des modèles pour penser la crise écologique. Si les textes des années 1940 font voir comment Lévi-Strauss construit des modèles objectifs des relations sociales à partir des rapports entre guerre et commerce dans ces sociétés, les textes ultérieurs font progressivement affleurer les catastrophes qui ont rendu possible la rencontre entre l’ethnographe et ces sociétés, en sorte que la subjectivité qui résulte de ces catastrophes devient le terrain de la comparaison. C’est en ce double sens que ces sociétés donnent une image de la nature au point zéro, à la fois condition de possibilité d’un savoir et lieu d’un imminent effondrement.

Notes   [ + ]

1. Cf. P. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
2. Cf. W. Stockzkowski, Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, Paris, Hermann, 2008.
3. Cf. R. Jakobson et C. Lévi-Strauss, Correspondance, Paris, Seuil, 2018.
4. V. Debaene, préface à Anthropologie structurale zéro, p. 51
5. C. Lévi-Strauss et D. Eribon, De près et de loin, Paris, Odile Jacob, 1990, p. 215.
6. C. Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris Plon, 1975, p. 10.
7. Ibid., p. 417, cité in Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 16.
8. Cf. T. Ingold, Une brève histoire des lignes, Bruxelles, Zones sensibles, 2011.
9. V. Debaene, préface à Anthropologie structurale zéro, p. 44. Voir aussi la notice de V. Debaene à l’édition de Tristes Tropiques dans l’édition des Œuvres de Lévi-Strauss dans la Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 2008, p. 1689-1690.
10. cité in Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 59.
11. Anthropologie structurale zéro, p. 219, cité in Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 49. L’idée selon laquelle les sociétés amérindiennes ont déjà vécu « la fin du monde » et nous permettent de le penser est au centre de la réflexion de D. Danowski et E. Viveiros de Castro, « L’Arrêt de monde », in E. Hache (éd.), De l’univers clos au monde infini, Paris, Éditions Dehors, 2014.
12. A. Badiou, Le concept de modèle, Paris, Fayard, 2007 [1969]
13. Tristes tropiques, p. 453, cité in Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 97
14. Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 62.
15. E. Loyer, Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, 2015, p. 24-34. Cf. aussi D. Fabre, « D’Isaac Strauss à Claude Lévi-Strauss : le judaïsme comme culture », in P. Descola (dir.), Lévi-Strauss, un parcours dans le siècle, Paris, Odile Jacob, 2012.
16. Cf. N. Donin et F. Keck, « Lévi-Strauss et “la musique”. Dissonances dans le structuralisme », Revue d’histoire des sciences humaines, n°14, 2006, p. 101-137.
17. Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 26-27.
18. Lévi-Strauss et la catastrophe, p. 92.

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Braunstein ou la facilité du pamphlet

Gérald Hess

13.10.2019 à 20:05 Temps de lecture : 12 minutes

À propos de Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle. Le genre, l’animal, la mort, Paris, Grasset, 2018.

Professeur de philosophie contemporaine à l’Université de Paris Panthéon-Sorbonne, Jean-François Braunstein traite dans cet ouvrage de questions d’une brûlante actualité, largement relayées par les médias à l’occasion d’événements ponctuels : la revendication du mariage pour tous, la dénonciation par des ONG de conditions épouvantables de la mise à mort dans certains abattoirs ou de traitements infligés dans l’élevage d’animaux de rente (volaille, porcs, etc.), ou encore les revendications aujourd’hui insistantes d’une partie de la société pour un droit à l’assistance au suicide.

La volonté affichée par un philosophe de la Sorbonne d’aborder ces questions qui agitent les débats de société est à saluer. Elle éveille l’espoir d’une discussion sérieuse et nuancée des thèses qui ont cours aujourd’hui dans ces champs de la recherche, comme l’éthique animale, les études genre ou la bioéthique – thèses qui sont souvent politiquement et médiatiquement hautement controversées. Néanmoins, on ne peut manquer d’être très déçu par la manière désinvolte et polémique avec laquelle Braunstein traite de tous ces sujets. S’il semble bien informé des auteurs qu’il présente, il ne prend malheureusement la peine ni d’un débat argumenté ni d’un positionnement personnel qui soit fondé sur des prémisses claires pour le lecteur. À l’opposé de cette exigence qu’on serait en droit d’attendre d’un philosophe académique, on assiste plutôt à la volonté de caricaturer et de déformer les idées. En lieu et place d’un ouvrage qui permette de contribuer à clarifier le débat, le lecteur devra donc se contenter d’un pamphlet qui conduit opposer un camp à l’autre.

L’ouvrage de Braunstein se subdivise en trois parties qui, chacune, aborde un champ d’étude spécifique : les études de genre, l’éthique animale et la bioéthique. Dans la première partie consacrée aux gender studies – la terminologie anglaise évoque les principaux auteurs anglophones à l’origine de ce courant – Braunstein retrace les principales étapes qui ont marqué un débat où l’identité entre la sexualité biologique et le genre est remise en question. C’est au psychologue et sexologue John Money que l’auteur attribue le concept de genre, apparu pour la première fois selon lui en 1955 : le « sexe » est une donnée biologique, le « genre » un acquis culturel. Braunstein ne manque pas de relever la réputation sulfureuse du chercheur à propos du cas célèbre de David Reimer, un garçon élevé comme une fille, mais qui, à l’âge adulte, finira par se suicider.

L’étape suivante de cette étude consiste à montrer que « c’est le genre qui détermine le sexe. Mon sexe est la conséquence du genre. Mon identité dépendra de ma volonté » (p. 62). L’auteur reprend ici les propos de deux figures importantes des gender studies : la professeure de biologie Anne Fausto-Sterling et la philosophe Judith Butler. Selon la première, il existe une continuité entre les différents sexes (qui ne se limitent pas au masculin et au féminin) et décider du sexe d’un enfant à la naissance relèverait d’un choix culturel et non d’un constat biologique. Quant à Judith Butler, elle affirme que le sexe n’existe pas, qu’il n’est rien d’autre que le genre, c’est-à-dire une construction culturelle, un fait créé par le discours, illustré par les opérations chirurgicales qui remettent en question la naturalité du corps. L’une et l’autre insistent sur la fluidité du genre, le refus de la binarité des genres, tout comme elles refusent la binarité des sexes. Ce refus conduit, selon Braunstein, à une déconstruction de l’identité sexuelle.

Si la présentation des auteurs discutés a l’avantage d’être claire, dynamique et informée, la critique formulée par Braunstein à leur égard ne me semble pas à la hauteur du défi qu’ils soulèvent. Évoquer le « mépris du corps » en le rapprochant de la gnose (p. 88), le « refus de la finitude » (p. 95), l’absurdité de certains débats issus des études de genre comme les bathroom wars aux États-Unis (p. 127) ou les conséquences tragiques de certaines décisions médicales (le cas de David Reimer) ne sont encore pas des arguments qui viennent contester les thèses des gender studies. L’auteur n’apporte, par exemple, aucune raison qui le conduit à récuser la non-identité entre la sexualité biologique et le genre. Il la réfute sur la base de généralités – mépris du corps, refus de la finitude – qu’il induit des propos des auteurs et qui lui servent de repoussoir de l’ensemble du champ d’études. Cette stratégie est d’ailleurs à l’œuvre dans le reste de l’ouvrage.

Le rapport aux animaux

En effet, dans la partie consacrée au rapport à l’animal non humain, quelques figures philosophiques majeures du débat sont, là encore, passées en revue. Peter Singer, sur lequel l’auteur reviendra à plusieurs reprises (sur la question de l’euthanasie et de l’infanticide) est un célèbre et controversé éthicien à l’Université de Princeton, auteur d’un ouvrage majeur sur l’éthique animale (Animal Liberation, 1975). Son argumentation repose essentiellement sur le principe moral de l’utilitarisme : l’acte moral est celui qui maximise les utilités, c’est-à-dire qui contribue à augmenter le plaisir du plus grand nombre ou à diminuer sa souffrance. Or celle-ci ne concerne pas seulement les humains, mais les animaux qui entrent ainsi dans le giron de l’éthique. Tous les intérêts – ceux des humains comme ceux des animaux – doivent être pris en compte de manière égale. Ce qui ne va pas sans soulever toute une série de problèmes quand des intérêts humains entrent en conflit avec les intérêts des animaux comme dans l’expérimentation animale, par exemple. Un nourrisson et un animal ont des intérêts similaires : pourquoi accepte-t-on la pratique de l’expérimentation sur l’animal et pas sur le nourrisson ?

Pour Singer, cette différence de traitement n’a d’autre fondement que l’appartenance à l’espèce (le spécisme). À l’opposé de l’utilitarisme, dans une veine déontologique, Tom Regan dans The Case for Animal Rights (1983) défend l’idée que les animaux sont des sujets de vie, c’est-à-dire qu’ils vivent leur vie selon la perspective qui est la leur : ils éprouvent des émotions et des sentiments, expriment des désirs et des préférences, anticipent l’avenir, se rappellent d’événements passés. Et tout comme nous attribuons une valeur morale à des sujets humains, les animaux sont également dépositaires d’une telle valeur : ils ne peuvent être traités comme un simple moyen, mais constituent toujours une fin en soi qui justifie un droit à un traitement respectueux. De leur côté, les philosophes politiques Will Kymlicka et Sue Donaldson, ont thématisé la prise en compte politique des animaux dans leur ouvrage Zoopolis : A Political Theory of Animal Rights (2011), en envisageant des droits positifs envers les animaux (et non seulement des devoirs négatifs) sur la base de concepts politiques comme celui de souveraineté, de citoyenneté ou de territorialité, par exemple. Dans un registre différent, moins lié à l’éthique ou au politique qu’à l’anthropologie, Donna Haraway est, quant à elle, l’instigatrice de l’idée d’un brouillage de la frontière entre les espèces.

Braunstein évoque la critique de l’humanisme de Peter Singer et se scandalise de ses propos pour le moins excessifs sur la zoophilie. Il expose le point de vue des auteurs défendant des droits moraux et politiques des animaux et celui selon lequel il faut dépasser l’essentialisme inhérent aux distinctions entre l’humain et l’animal dans un langage accessible pour le lecteur curieux mais néophyte. Néanmoins, il entre rarement dans le débat pour discuter des thèses exposées. Il se contente le plus souvent de monter en épingle les conséquences possiblement scandaleuses pour une approche anthropocentrée classique ou contraire au bon sens. Il en irait autrement si Braunstein justifiait son approche spéciste par rapport à celles des auteurs discutés. Ce qu’il ne fait pas vraiment, même dans le chapitre consacré aux « “exceptionalismes” humain et animal ». S’il est vrai qu’avec les animaux non humains nous sommes fondamentalement confrontés à des formes d’altérité, il est moins évident de supposer qu’elles ne puissent conduire à un engagement moral, comme l’a relevé Matthew Calarco (2004) à propos du refus d’Emmanuel Lévinas d’envisager le « visage » de l’animal comme un appel à l’injonction « Tu ne tueras point ». (in Afeissa, Jeangène Vilmer, 2010).

De même, l’objection aux droits des animaux formulée par l’auteur se fonde sur une présupposition de réciprocité entre droit et obligation : celui qui a des droits a corrélativement des devoirs. Cette prémisse – contestée par les tenants des droits des animaux – n’est jamais discutée comme telle. Mais elle est manifestement fausse, car elle connaît de notables exceptions : les nourrissons, les personnes souffrant de handicap, etc. bénéficient de droits sans être en mesure de s’obliger. Il n’est pas nécessaire que la personnalité juridique se fonde sur le principe de réciprocité. La juriste Marie-Angèle Lhermitte (2011) observe par ailleurs une évolution du droit dans ce domaine, la personnalité juridique – physique ou morale – tendant à s’élargir en s’appliquant aux animaux (personnalité substantielle) ou à des écosystèmes (personnalité procédurale). Finalement, reconnaître des droits aux animaux n’implique nullement que leurs droits doivent être identiques aux nôtres, tout comme l’égalité morale de la prise en considération des intérêts n’implique pas chez Singer de traiter humains et animaux de façon identique ni même que la vie des uns possède une valeur égale à la vie des autres.

Le rapport à la mort

La dernière partie de l’ouvrage traite du rapport à la mort, de tout ce qui, aux yeux de son auteur, conduit à une banalisation de la mort. Dans ces dernières pages, Braunstein poursuit donc son acharnement systématique à l’encontre des positions défendues sur ce point par Peter Singer en particulier. Il résume à juste titre que, selon Singer, il y a des vies, par exemple celles liées au grand âge ou à la maladie, qui ne valent pas la peine d’être vécues, que la vie n’est pas sacrée et qu’en lieu et place il conviendrait de s’attacher à la qualité de la vie (p. 303 et suivantes). Il est vrai que Singer en tire la conséquence extrême (et pour le moins contestable) qu’« il est raisonnable de dire que seule une personne [un être humain qui exerce de surcroît les activités conscientes habituelles des humains] a le droit à la vie » (in Braunstein, p. 298). On peut ne pas être d’accord avec Singer sur ce point, tout en saluant un débat salutaire sur cette question de l’euthanasie et de l’aide au suicide. Or, si ce débat est devenu aujourd’hui d’une grande actualité, la raison en revient d’abord et surtout au développement des technologies médicales qui, pour le meilleur et le pire, permettent, par exemple, de maintenir des personnes en vie, bien qu’elles se trouvent dans un état de coma irréversible, ou de prolonger la vie de personnes âgées. Refuser explicitement l’acharnement thérapeutique n’est malheureusement pas toujours suffisant, le concept étant susceptible d’être interprété de différentes manières et la frontière qui distingue l’acharnement de ce qui n’en relève pas étant pour le moins floue. Tout cela, Braunstein n’en touche mot. Il s’en remet seulement à la « dimension tragique de la vie » (p. 288), au fait qu’il n’existe pas non plus d’« “expertise” en matière d’humanité » (p. 305) ou encore que les médecins sont en général opposés à l’euthanasie, parce que cela va à l’encontre du serment d’Hyppocrate (p. 306). On conviendra que cela ne permet guère de répondre à l’épineuse question de l’euthanasie, dès lors que, par ailleurs, la souffrance d’autrui, la compassion, mais aussi le respect de la volonté d’un patient se doivent d’être en principe au centre de l’attention des soignants.

Les deux derniers chapitres s’intéressent à l’infanticide, à l’avortement et à la définition de la mort. Braunstein s’en prend une nouvelle fois à Singer, l’un des philosophes à avoir fermement soutenu qu’un nouveau-né n’a pas la même valeur morale qu’une personne, le premier n’ayant, contrairement à la seconde, pas vraiment de préférences, de désirs ou de souhaits pour le futur ou un sens de son existence dans le temps. Il importe surtout à Singer de souligner ce qu’il estime être l’incohérence d’une politique qui tolère l’avortement tout en refusant l’infanticide à certaines conditions, sur la base du fait qu’il y aurait une différence morale entre l’embryon et le nouveau-né. De la même manière voyait-il une incohérence entre l’acceptation de pratiquer l’expérimentation sur des animaux à des fins de recherche médicale, et le refus de cette pratique sur des nourrissons. Braunstein relève bien que Singer ne s’oppose pas à l’avortement, mais il s’efforce de montrer les conséquences désastreuses auxquelles conduit la bioéthique utilitariste. Néanmoins, il ne prend pas la peine de développer un argumentaire différent de celui auquel conduit l’utilitarisme singerien en se basant sur une autre théorie morale, comme la théorie du care par exemple. Selon lui, ce serait « une erreur, voire même une faute, que de tenter de “réfuter” rationnellement de telles absurdités » (p. 330). Le seul fait d’être humain suffit pour mériter le respect moral, selon l’auteur. Mais si aucune caractéristique comme la raison, la conscience, l’autonomie n’est un critère pertinent, c’est alors bien l’appartenance à l’espèce qui est déterminante : un spécisme qui ne s’avoue toutefois jamais tel quel sous la plume de Braunstein.

Le dernier chapitre de l’ouvrage portant sur la redéfinition de la mort brosse un diagnostic assez juste à propos du rapport des sociétés occidentales à la mort. Cette dernière n’est plus perçue comme un événement naturel et nécessaire, mais relève progressivement de l’ordre de l’accident. La dimension symbolique et les interdits qui ont traditionnellement entouré le phénomène de la mort, observe Braunstein, disparaissent progressivement et semblent laisser place à la haine du corps et de la matière. C’est dans ce contexte que l’auteur s’insurge sur le nouveau critère de la mort, celui de la mort cérébrale, avancé à la fin des années 1960 et adopté depuis de manière quasi universelle dans le monde médical. Comme le montre l’auteur, cette définition de la mort est étroitement associée au développement de la transplantation d’organes : « n’aurait-on pas avancé la limite de la mort pour se procurer des organes en bon état ? », demande-t-il alors. Cette question est une occasion, pour Braunstein, d’envoyer une ultime salve envers Singer qui, certes, avoue qu’un patient en état de mort cérébrale n’est pas vraiment mort, mais qui ajoute toutefois que « cette vie-là ne vaut pas la peine d’être vécue » (cité par Braunstein, p. 361). Cette définition de la mort cérébrale aurait ainsi favorisé le prélèvement d’organes sur des patients encore vivants. Quoi qu’il en soit, cette définition de la mort est problématique, juge Braunstein (p. 362), reprenant sur ce point l’avis de Hans Jonas : une telle définition laisse entendre que la vie ne réside que dans la pensée et « traduit un incroyable mépris du corps qui semble ne compter pour rien dans la vie humaine » (p. 368).

On suit volontiers l’auteur sur le problème, le présupposé et les dérives potentielles que pose la définition de la mort comme mort cérébrale. Mais, là encore, le lecteur reste sur sa faim concernant les possibilités d’une alternative. Quelles autres définitions pourrait-on proposer dans un contexte technoscientifique qui est précisément la condition d’émergence de ces cadavres-vivants que sont les patients dont les fonctions cérébrales sont définitivement détruites ? Braunstein n’en propose malheureusement aucune. Même si la transplantation d’organes était aujourd’hui interdite, la question de savoir si l’on doit ou non maintenir en vie – artificiellement ou naturellement – un patient dont l’activité cérébrale a définitivement cessé me semble tout de même légitime sur le plan éthique. De ce point de vue, j’estime que la nouvelle définition de la mort n’en reste pas moins, somme toute, utile au débat à défaut d’être irremplaçable.

On l’aura compris, Braunstein défend fondamentalement un humanisme de bon aloi, classique, conventionnel, conservateur où « dans ces affaires il vaudrait mieux, en suivant Auguste Comte, s’appuyer sur les traditions de l’humanité, sur ces “morts qui nous gouvernent” plutôt que sur “l’abus de la logique déductive” » (p. 379). Et pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est précisément ce que l’on peut reprocher à Braunstein lui-même qui récuse les postures présentées sur la base de certaines de leurs conséquences potentiellement ahurissantes. Or, comme le savent bien les logiciens, si l’on poursuit suffisamment loin la déduction des conséquences d’une thèse, on débouche toujours sur des propositions indécidables dont ne sait plus si elles sont vraies ou fausses par rapport à l’affirmation initiale. Juger une théorie en fonction de ses conséquences potentielles ultimes est une stratégie facile pour discréditer une posture. Mais elle n’est guère féconde pour un débat constructif sur un sujet à propos duquel il s’agit plutôt d’élaborer des alternatives. Et puis, le rôle du philosophe n’est-il pas, comme le pensait Descartes, de questionner les évidences et les opinions traditionnellement admises ?

La caractéristique des auteurs discutés dans le livre consiste, selon Braunstein, dans leur tentative de faire disparaître la différence et d’effacer les frontières. Il y a sans doute de cela chez tous ces auteurs : rétablir des continuités, là où règne la discontinuité. Mais de quelle(s) différence(s) parle-t-on ? Ni Singer, ni Regan, ni Donaldson et Klimycka n’envisagent d’identifier l’animal humain à l’animal non-humain. Ni Butler ni Fausto-Sterling ne revendiquent l’identité entre l’homme et la femme. Il n’est pas non plus question de rendre indistinct la vie et la mort. Il en va surtout de propositions théoriques qui visent à dépasser des oppositions : questionner la différence morale traditionnelle entre l’homme et l’animal, questionner la différence biologique pour lui préférer une différence de genre, questionner la différence ontologique et existentielle entre la mort et la vie en considérant la mort comme faisant partie de la vie.

Toute une série de dualismes – humain/animal, nature/culture, homme/femme, âme/corps et bien d’autres – ont imprégné la civilisation occidentale depuis l’Antiquité, avec les conséquences désastreuses que l’on sait tant sur les plans éthique, écologique ou culturel. Je pense qu’il est temps de s’interroger sur leur légitimité ; les auteurs abordés par Braunstein nous offrent l’occasion de le faire. Son ouvrage a ainsi au moins le mérite de permettre de prendre connaissance de ce débat.

Gérald Hess, Université de Lausanne, Faculté des géosciences et de l’environnement

Références

  • Calarco Matthew, « Nul ne sait où commence ni où finit le visage. L’humanisme et la question de l’animal », in Afeissa Hicham-Stéphane, Jeangène Vilmer, Philosophie animale. Différence, responsabilité et communauté, Paris, Vrin, 2010, p. 83-124.
  • Hermitte Marie-Angèle, « La nature, sujet de droit ? », Annales. Histoire, sciences sociales, 66, 2011, p. 173-212.

L’article Braunstein ou la facilité du pamphlet est apparu en premier sur Terrestres.

Qui sont (vraiment) les activistes de l’apocalypse ?

Quentin Hardy

13.10.2019 à 19:53 Temps de lecture : 20 minutes

Ce texte est une version longue d’un entretien publié dans L’Obs, le 13 octobre 2019 avec le journaliste Sébastien Billard.

Greta Thunberg est la cible d’attaques récurrentes, souvent violentes, de la part d’éditorialistes, de « philosophes » médiatiques, de certains ministres, d’Emmanuel Macron lui-même et même d’un ancien président (Nicolas Sarkozy). Que révèle la répétition et la violence de ces attaques, selon vous ? Et le profil de ceux qui la visent ?

Tout d’abord, précisons que l’irruption de Greta Thunberg est une bonne nouvelle. Se dessine avec elle une écologie critique des pouvoirs, au potentiel subversif, et à l’échelle mondiale. Cette dynamique reste balbutiante, mais derrière les marches pour le climat, il y a un puissant renouveau de l’activisme, une multiplication des expériences de sorties temporaires ou durables du mode de vie dominant, le recours aux blocages ou aux ZAD est devenu un réflexe de lutte tandis que s’opère un profond déplacement des opinions publiques : de plus en plus de gens se sentent concernés par ces enjeux et reconnaissent la centralité de ces questions.

Au vue de la virulence verbale de l’ensemble de ses détracteurs1Voir l’échantillon sidérant, mais non exhaustif, qu’a capturé le journaliste Samuel Gontier, on peut émettre l’hypothèse que les propos de Thunberg ont mit en situation d’insécurité ces professionnels de la parole publique. Derrière l’apparente variété des accusateurs, il est possible de trouver un point commun entre tous : que veulent-ils défendre ?

Et que veulent-ils défendre justement, selon vous ? 

Une certaine conception de l’autorité de leur parole. Autorité du « philosophe », comme celui qui nous révèle la nature de notre époque, autorité de l’éditorialiste à hiérarchiser ce qui est digne de considération politique, autorité gouvernementale à énoncer la façon dont un problème – celui du changement climatique – se pose et la façon dont il convient d’y trouver des solutions. Le type d’interventions de Thunberg, dans les enceintes les plus officielles, fait vaciller ces autorités traditionnelles : elle énonce la centralité d’un type de problème que beaucoup de philosophes n’ont pas exploré, elle renverse la façon dont l’éditorialiste décide que certains sujets sont majeurs et d’autres mineurs, et elle met en cause un ordre institutionnel qui a engendré et encouragé la catastrophe écologique et qui est manifestement incapable d’y répondre. 

Selon les profils, c’est un mélange de paresse intellectuelle, de mimétisme, d’idéologie, une position de défense de classe, ou le manque de courage à s’emparer d’un sujet qui a été marginalisé dans la tradition intellectuelle occidentale et académique. La spécialité de ces éditorialistes et polémistes est de couvrir une quantité innombrable de sujets en méconnaissance de cause, d’être insignifiant avec le plus grand sérieux. Le point commun entre tous ces accusateurs est qu’ils ont participé à un déni écologique de grande ampleur qui a pris deux formes depuis les années 1990. Une forme active par la disqualification et le discrédit qu’ils ont jeté sur les alertes et savoirs écologiques (et pas simplement à propos du changement climatique) ; une forme passive par le silence dans lequel ils ont tenu ces enjeux, alors qu’ils avaient accès à la parole publique et discutaient d’un tas de sujets, souvent secondaires.   

Pourquoi tant de haine ? Comment expliquez-vous le degré de violence de ces attaques et leur focalisation sur cette jeune suédoise ?     

En première approximation, Thunberg pourrait être qualifiée de lanceuse d’alerte. Il faut d’ailleurs rappeler la condition commune du lanceur d’alerte : la stigmatisation, le discrédit, la calomnie, les menaces, etc. Mais cette activiste incarne autre chose, un choix de vie qui affronte non pas un problème localisé mais un événement historique. 

Pour mieux comprendre l’écho rencontré par Greta Thunberg, on peut mobiliser une notion retravaillée par Michel Foucault lors de son dernier cours au Collège de France en 19842Michel Foucault, Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autresII, Paris, EHESS, Gallimard, Seuil, 1984. : la parrèsia, qu’il traduit par le dire-vrai, le franc-parler ou encore le courage de la vérité. A l’opposé de la rhétorique, la vocation première de la parrèsia n’est pas de persuader, mais de dire le vrai ; ce n’est pas de s’adapter à toutes les situations, mais de faire corps avec ce qui est énoncé ; ce n’est pas de plaire, mais d’assumer les risques de ses effets imprévisibles – dont l’affront que semblent subir les éditorialistes.

Foucault insiste sur un autre point important : la différence entre le prophète et le parrèsiaste. Contrairement au premier, ce dernier ne prédit pas l’avenir, mais révèle et dévoile l’aveuglement des contemporains, il ne lève pas le voile sur le futur, mais intervient pour décrire ce qui est, pour contribuer à aider ses interlocuteurs à sortir de leur cécité. Dire la vérité sans rien cacher, attitude qu’Orwell avait parfaitement cristallisé dans une formule de la fin des années 1940 : « À une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire. » 

Depuis sa médiatisation en août 2018, Thunberg n’a pas cessé de lier de manière intime son discours politique et sa vie quotidienne, en transformant son existence pour la rendre conforme à ses convictions. Sous cet angle, elle peut être vue, par certains traits, comme une héritière du mouvement cynique3Ecole philosophique qui débute au Ve siècle avant J-C et se prolonge durant toute l’Antiquité. Les philosophes qui s’y rattachent méprisent les conventions sociales, l’opinion publique, et même la morale communément admise. Anticonformistes, ils défient les puissants et transgressent les valeurs dominantes, en adossant leur conduite à quelques principes inspirés de la nature. Le bien visé est la vertu ; l’autosuffisance, la frugalité et le mépris des richesses, les moyens pour y parvenir.. étudié par Foucault dans la suite de son cours : s’adresser avec franc-parler au genre humain tout entier pour dire le scandale qui souligne l’abîme entre ce à quoi nous tenons collectivement (des principes et valeurs) et ce que nous en faisons pratiquement.

N’est-elle pas attaquée, aussi, parce qu’elle s’en prend au système économique actuel ? 

L’écologie, comme mouvement populaire et courant de pensée, est porteuse d’une série de critiques transversales qui met à mal les rubriques journalistiques et les catégories mentales des éditorialistes. L’écologie ré-ouvre une série de mises en question sur la nature et la dynamique du capitalisme industriel qui s’étaient développées au début des années 1960 et qui n’auraient jamais dû s’interrompre. Le fait que le récit porté par Thunberg ou les collapsologues, qui n’est pas sans poser de problème par ailleurs 4Voir par exemple https://www.entonnoir.org/2018/12/13/contre-leffondrement et https://www.liberation.fr/debats/2018/11/07/la-collapsologie-un-discours-reactionnaire_1690596 , trouve un écho grandissant dans la population traduit le discrédit global du récit de la modernisation capitaliste et de l’euphorie technologique qui la soutient.

Thunberg incarne en partie un potentiel révolutionnaire de la jeunesse, celui de l’insubordination. L’objectif central de tout gouvernant est de produire de la docilité : la jeunesse doit se conformer à l’institution scolaire jusqu’à ce qu’elle rejoigne la population active pour alimenter l’institution économique du travail et de la consommation. La peur panique des gouvernements et des dominants est que l’activiste suédoise inspire des trajectoires de désertion. En amont et en aval de la grève du vendredi et l’interruption scolaire de Thunberg pour cette année, émergent de nombreuses initiatives et désirs qui traduisent un refus de s’intégrer dans un monde dont les finalités apparaissent de plus en plus absurdes. Et ce même chez les prétendues jeunes élites : voir le discours d’un jeune centralien sur le décalage entre sa formation et la réalité écologique du monde 5https://www.youtube.com/watch?v=3LvTgiWSAAE ou l’exigence de diplômés de grandes écoles de ne pas collaborer avec les entreprises les plus polluantes6https://pour-un-reveil-ecologique.fr/index.php.

Vous vous êtes intéressés, dans un récent article, à la manière dont plusieurs intellectuels s’efforçaient de disqualifier l’écologie depuis une décennie, au nom de la science et de la rationalité. Voyez-vous une continuité entre ces discours et ceux qui sont tenus actuellement ? Quelle vision de la société portent-ils ? 

Dans cet article, nous nous sommes principalement concentrés sur quatre figures plus ou moins médiatiques (Luc Ferry, Gérald Bronner, Pascal Bruckner, Jean de Kervasdoué, Bruno Tertrais), bien que cette analyse a nécessité la lecture d’un large ensemble de la littérature anti-écologique française publiée entre 2005 et 2015. Une sorte d’intoxication volontaire. Deux choses sont frappantes. D’abord, le fait que le climato-scepticisme ne sort jamais seul. Chez la plupart des auteurs, il s’accompagne d’une disqualification de plusieurs questions écologiques supplémentaires : usage des pesticides, des OGM, électrosensibilité, principe de précaution, etc. Il faudrait donc plutôt parler d’écolo-scepticisme. Ensuite, il se trouve que ces positions sont partagées par un champ politiquement très large : allant de l’extrême droite et de la droite conservatrice à la gauche productiviste.

Le point commun de cette littérature est alors la croyance en la toute puissance d’une raison techno-scientitique, capable de trouver des solutions à tous les problèmes, y compris écologiques. De leur point de vue, l’ordre social devrait être structuré entre, d’une part, les experts et les sachants détenteurs de la raison universelle et, d’autre part, la population, exposée aux peurs irrationnelles qu’entretient, avec d’autres courants, l’écologisme. Comme dans la République de Platon, les plus grands maux politiques surgiraient lorsque les seconds auraient l’outrecuidance de remettre en question la parole, et donc l’autorité, des premiers. 

Ce qui frappe, chez une grande partie de ces auteurs, c’est également l’importance que revêt la notion d’innovation, résultante de la rencontre réputée optimale entre marché et création technique. C’est pourquoi la critique du principe de précaution est un sujet d’entente unanime dans cette littérature : en effet, selon ces auteurs celui-ci saborderait l’innovation – critique par ailleurs empiriquement infondée. L’innovation, en tant que quasi « laissez-faire » technologique, est alors le mode optimal de gestion du progrès humain – là encore, affirmations démenties par nombre d’historiens des techniques et de la modernité industrielle des deux derniers siècles. 

Ces deux éléments peuvent en partie expliquer pourquoi Thunberg est ramenée à son statut d’adolescente, accusée de terrifier les foules, de ne pas être raisonnable – et ce par des personnes qui présentent souvent les traits trop habituels des dominants : hommes blancs dans une situation de confort matériel, la cinquantaine souvent passée. Comme évoqué plus haut, elle remet en cause la conception de l’ordre social dominant, notamment les autorités politiques et médiatiques qui le légitiment.

« Dictature écolo », « khmer vert », « elle me fait peur », « obscurantiste », « génération de déprimés »… Que disent les mots actuellement employés contre Greta Thunberg, et plus largement contre le mouvement écologique ? Est-ce un vocabulaire et un registre nouveau ? 

Au-delà de la variété des termes employés, le rapprochement entre les mouvements écologistes et un imaginaire politique terrifiant est une rhétorique datant au moins du début des mouvements écologistes de masse dans les années 1960. En France, c’est surtout le livre médiocre de Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique7Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Paris, Grasset, 1992., qui a formulé un tel cadrage. Soit vous êtes modernes, progressistes, fidèles aux Lumières et à l’idéal philosophique qu’est l’arrachement à la nature et qui permet à l’humanité d’inventer et de créer un monde qui lui est propre – le capitalisme et l’industrie étant la réalisation pratique, et donc toujours perfectible, de cet idéal – soit vous êtes anti-modernes, fondamentalistes, réactionnaires et le recours à la nature est un retour à la nature irrationnel et politiquement dangereux. Par ailleurs, dans ce livre Ferry rapproche explicitement le nazisme et l’écologisme, sans aucun fondement philosophique ou historique8Voir Johann Chapoutot, 2012,« Les nazis et la “nature”. Protection ou prédation ? », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 113, p. 29-39 ; Michael Bess, La France vert clair. Écologie et modernité technologique, 1960-2000, Seyssel, Champ Vallon, 2011 [2003], p. 170-184 ; Fabrice Flipo, Nature et politique. Contribution à une anthropologie de la modernité et de la globalisation, Amsterdam, 2014.

C’est d’ailleurs une troisième caractéristique des auteurs écolo-sceptiques : l’outrance du verbe qui les rapproche d’une tradition politique pamphlétaire. Tous les moyens rhétoriques sont bons pour discréditer ce qu’ils estiment être leur adversaire politique : renvoyer l’écologie à une religion ou un millénarisme sécularisé, l’associer avec les totalitarismes du XXe siècle ou considérer que l’écologie serait liberticide. Enfin, ils martèlent sans cesse leur obsession numéro un : l’écologie serait liberticide et favoriserait le développement sans borne du pouvoir étatique. Par contraste, ces éléments de langage permettent de créditer les sociétés capitalistes fondées sur l’innovation de toutes qualités sociales et politiques : elles seraient (ou tendraient à être) rationnelles, sécularisées, ouvertes, scientifiques, libres, modernes, auto-réflexives et émancipées des anciennes servitudes des sociétés du passé.  

Bien évidemment, ce qu’ils pensent décrire comme le théâtre de l’Histoire universelle est un théâtre de Grand-Guignol : l’exagération et l’invraisemblance dominent, autant que la mauvaise foi et la grandiloquence des auteurs. Un signe de la faiblesse intellectuelle de cette littérature ? A aucun moment, ils ne signalent à leur lecteur qu’il existe des traditions de pensées et de lutte écologiques qui se sont construites à travers une enquête rationnelle, scientifique et poétique de la nature, que l’auto-critique de la modernité conduit précisément à mettre en question tous les pouvoirs et spécialement celui de l’Etat, du capital ou de certains dispositifs ou infrastructures techniques. Bref, que l’écologisme est un courant puissant dont la visée principale est l’identification et l’élimination des structures de domination, la reconquête du temps, de la diversité et de l’altérité humaine et non-humaine, notamment à travers la critique des puissances sociales qui tendent à s’autonomiser et à imposer des réquisits de plus en plus absurdes et funestes pour l’ensemble des vivants. 

Enfin, il faut souligner la définition partielle et partiale que proposent ces auteurs de la modernité. Contrairement à l’image qu’ils en donnent, cette dernière est très diverse dans ses sources et cohabite de nombreuses théories et inspirations qui pourraient être décrites par eux comme anti ou pré-moderne alors qu’elles participent pleinement du processus de la modernité. Ainsi, la médecine néo-hippocratique et la théologie naturelle, par exemple, sont au coeur de ce qu’il est convenu d’appeler la « modernité », et de la révolution industrielle et scientifique du XIXe naissant9Fressoz Jean-Baptiste, « Circonvenir les circumfusa. La chimie, l’hygiénisme et la libéralisation des « choses environnantes » : France, 1750-1850 », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2009/4 (n° 56-4), p. 39-76. Autrement dit, les écolo-sceptiques promeuvent un récit de la modernité qui leur convient, qui se place du point de vue de ce qu’ils estiment être le modèle de la rationalité, effaçant les aspects qui ne rentrent pas dans ce cadre mais qui font pourtant partie intégrante de son histoire.

Assiste-t-on à une mutation des discours anti-écologique : ses détracteurs ne s’attaquent plus de front à la réalité du réchauffement climatique mais aux figures qui portent ce combat, pour mieux éluder le fond du sujet et les transformations nécessaires ?  

Non. L’attaque des figures de l’écologie n’est pas nouvelle : elle a toujours été présente. Le cas de Rachel Carson, dont le livre Printemps silencieux (1962) a beaucoup contribué à la popularisation de la sensibilité écologique américaine puis européenne, est emblématique : à l’époque elle a été décrite publiquement comme hystérique et incompétente10Oreskes et Conway, Les marchands de doute. Ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique, Paris, Le Pommier, 2014, p. 362.. En 2004, l’écolo-sceptique alors influent Bjørn Lomborg, réactivait ce portrait caricatural d’une Carson plus émotionnelle que rationnelle. Aujourd’hui, pour Greta Thunberg, la disqualification par l’âge (l’adolescence serait un âge mimétique, imbécile et autocentré) s’ajoute à celle du sexe, sans parler de la pathologisation de son profil psychologique.   

Par ailleurs, on peut relever que la surmédiatisation actuelle de Thunberg a eu pour symétrique pendant des décennies la moquerie, la diffamation, la ridiculisation de générations d’écologistes par ceux (ou par le même système de valeurs) qui se permettent aujourd’hui de reprendre leurs constats en appelant à la « transition écologique ». Quantité de voix, de textes, d’idées et de luttes ont été invisibilisés et marginalisés depuis plus de cinquante ans !

Considérez-vous les attaques contre Greta Thunberg comme une forme de climato-scepticisme ?  

Avec d’autres auteurs, on serait tenté de décrire ces positionnements comme de « l’écolo-quiétisme », c’est-à-dire une attitude qui consiste à penser que le changement climatique, et plus largement les grandes questions écologiques, constitue certes un problème mais qu’il est possible d’y répondre avec les instruments techniques et politiques traditionnels. Bien entendu, il subsiste en France du climato-scepticisme plus classique11Vincent Courtillot, Benoît Rittaud, Rémi Prud’homme, etc., mais il est aujourd’hui résiduel. Quand l’écolo-sceptique dit « Le climat a toujours varié », l’écolo-quiétiste nuance : « Certes, mais cette fois-ci  l’humanité en est responsable. La situation est préoccupante, mais dans les situations difficiles l’espèce humaine a toujours su rebondir : laissons le temps aux acteurs de l’innovation de s’emparer du sujet. » 

Du point de vue « écolo-quiétisme », il s’agit bien de trouver des « solutions », mais qui restent compatibles avec l’ordre économique et politique, et même métaphysique, dominant. Or il se trouve que l’ampleur et la profondeur des problèmes nous invitent à remettre en question les conceptions de la politique et de l’économie historiquement héritées afin d’imaginer et d’instaurer d’autres communautés politiques, d’autres formes d’organisation de la vie matérielle et d’autres modes de relation au monde.   

Par conséquent, et sachant que les données scientifiques circulent au moins depuis les années 1950 et qu’elles ne cessent de s’accumuler (dans les années 1980, les savoirs écologiques sur la perturbation globale et la destruction généralisée des écosystèmes étaient déjà suffisamment établis), on peut soutenir que l’écolo-quiétisme est une forme d’écolo-scepticisme. Il sous-dimensionne largement les réponses à apporter, les inscrit dans une temporalité beaucoup trop longue pour être pertinente face à ce qui nous arrive et dépend d’un cadre d’analyse étroit conditionné par des dogmes économiques. Prenons trois exemples qui illustrent cette façon de maltraiter ces questions : le climat, l’énergie et l’effondrement de la biomasse terrestre.

En 2015, les Etats qui ont signé l’accord de la COP21 à Paris ont formulé un ensemble de promesses de réduction des émissions de gaz à effet de serres, avec pour l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 2 degrés en 2050. Ou plus exactement, et c’est rarement rappelé, pour avoir deux chances sur trois de réaliser cet objectif – ce qui est déjà une forme de démission. Or la totalité de ces promesses, si elles étaient effectivement appliquées, ce qui est très loin d’être le cas, ne compteraient que pour un tiers des réductions qu’il faudrait effectivement réaliser (Programme des Nations unies pour l’envionnement, Emission gap report 2018). Autrement dit, les Etats ont engagé une toute petite partie des mesures permettant de remplir leurs promesses qui, dès leur formulation, étaient largement insuffisantes pour atteindre l’objectif de 2 degrés en 2050.

Plus généralement, il y a une sérieuse confusion autour de la notion de « transition énergétique », devenue en quelques années un élément de langage de l’époque parmi d’autres. Plusieurs historien.ne.s ont montré qu’il n’y a jamais eu de transition énergétique par le passé : le charbon s’ajoute au pétrole, qui s’ajoute au nucléaire, etc. Bien plutôt, depuis deux cent cinquante ans, les modes de consommation énergétiques  n’ont fait que s’accumuler. Les transitions énergétiques connues ressemblent plutôt à des déclins brutaux, et se produisent au cours d’épisodes de forte récession économique comme à Cuba dans les années 1990. A cela, il faut ajouter qu’empiriquement on n’observe pas de découplage entre consommation énergétique et croissance du PIB, ce qui signifie que la « croissance verte » est un mythe et seule une décroissance permettra de réduire la pression et les prélèvements sur les milieux. 

Enfin, l’effondrement de la biodiversité terrestre qui appartient d’ores et déjà au petit nombre des événements fondamentaux de l’histoire humaine sur longue durée. Nous entrons là dans une catégorie de faits inouïs, qu’il parait presque impossible d’assimiler tant ils sont abasourdissants. Si les vivants qui cohabitent avec nous à la surface de la terre étaient des valeurs boursières, l’effondrement des indices mettrait le monde entier en émoi, mobiliserait en continu l’ensemble des élites et électriserait les médias. Les populations de mammifères, poissons, oiseaux, amphibiens et reptiles dans le monde se sont effondrées de 58% en 42 ans entre 1970 et 201212WWF, rapport «Planète vivante 2016» https://www.wwf.fr/rapport-planete-vivante-2016#telecharger-lpr. Pendant 27 ans, une équipe de scientifiques a mesuré la biomasse totale des insectes volant dans 63 zones de nature en Allemagne. Résultat : ils ont constaté un effondrement des populations de 75 %. Dans la mesure où ces espaces sont représentatifs de l’aménagement des milieux en Europe, il est probable qu’un effondrement de cette ampleur ait en train d’avoir lieu à l’échelle d’une partie ou de la totalité du continent13https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0185809. Une étude de 2018 des chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle et du CNRS a constaté que la population d’oiseaux des campagnes française ont chuté d’un tiers en quinze ans. Commentaire de ces scientifiques  : la disparition a lieu à une «vitesse vertigineuse», à tel point que leur déclin «atteint un niveau proche de la catastrophe écologique»14https://www.mnhn.fr/fr/recherche-expertise/actualites/printemps-2018-s-annonce-silencieux-campagnes-francaise . A chaque fois, ces études soulignent la responsabilité centrale de l’agriculture industrielle qui repose sur la chimie de synthèse (insecticides, pesticides). Le laisser-faire et la tolérance réglementaire et politique à cette situation sont sidérants.

Climat, énergie, faunocide : voilà trois champs de recherche et plans de réalité largement documentée, parmi beaucoup d’autres (santé environnementale, déchets plastique, perturbateurs endocriniens, dégradation des sols arables, qualité de l’eau, homogénéisation du vivant, appauvrissement qualitatif des fruits et légumes consommés, mort des océans, etc.). Au lieu qu’un sentiment d’horreur et de tremblement saississent les autorités compétentes, l’inertie à l’échelle européenne et française domine largement.

Par ailleurs, l’écolo-quiétisme réfléchit à partir d’un ensemble de savoirs datés : il se fonde sur un rapport science/société dépassé, ignore (ou s’arrange pour ignorer, c’est selon) les apports de l’histoire environnementale et de l’histoire des techniques des trente dernières années, il méconnait l’apport capital de l’agnotologie, c’est-à-dire l’histoire de la production de doute par les acteurs économiques voulant empêcher ou retarder toute réglementation environnementale.  

Bien entendu, il ne s’agit pas de dire qu’il existe une réponse unique, mais que l’ensemble proposé par les autorités gouvernementales et les pouvoirs économiques est loin d’être à la hauteur des événements. Cette manière de présenter les enjeux conduit à un cadrage incapable de saisir la transversalité des problèmes ainsi que d’identifier les causes historiques. Ainsi, l’écolo-quiétisme aboutit à une politique qui produit des effets similaires au climato-scepticisme.  

Bolsonaro, Trump… Dans plusieurs pays, des climato-sceptiques affichés ont été élus ces dernières années. Est-on en train d’assister à un tournant et à un essor de cette « pensée » hostile à l’écologie ? 

En effet, on peut remarquer que l’écolo-scepticisme imprègne fortement les discours de dirigeants politiques qui connaissent des succès importants et assument explicitement leur autoritarisme (Bolsonaro, Trump, Orban, Farage, etc). L’écolo-scepticisme n’est ici pas simplement un discours, mais une pratique politique : destructions des conditions de travail des chercheurs, emprisonnements ou assassinats des militants, détricotage des institutions de régulation environnementale, contestation totale des savoirs environnementaux dans l’espace public…Mais, dans ces circonstances nouvelles, le terme d’écolo-scepticisme apparaît alors sans doute inapproprié. C’est pour cette raison que l’historien Jean-Baptiste Fressoz propose le terme de « carbo-fascisme » pour les qualifier. Un des enjeux contemporains est en effet de parvenir à saisir la gravité que représentent ces formations politiques. 

Mais désigner ces « mauvais élèves » peut par ailleurs occulter le fait qu’ils ne sont pas les seuls à mener des politiques anti-écologiques, d’autres pays le font sur un mode diffus et moins spectaculaire. En France, derrière le discours de façade du « Champion de la Terre », le président et son gouvernement répriment les mouvements écologistes (Bure, Zad NDDL et même les plus doux comme ANV COP 21), et mènent tout un ensemble de politiques anti-écologistes : promotion de la bétonisation et de l’artificialisation des sols (infrastructures et constructions privées) ; des politiques commerciales émettrices de GES  (CETA, accord MERCOSUR, etc.) ; détricotement du ferroviaire en faveur du transport routier ; subvention massive des énergies fossiles ; promotion de l’extractivisme en Guyane ; politique énergétique largement insuffisante, surtout sur le plan de l’économie d’énergie ; régression du droit de l’environnement15Voir https://reporterre.net/Le-pitoyable-bilan-de-M-Macron-en-ecologie et https://reporterre.net/De-Rugy-dix-mois-ministre-dix-mois-d-inaction ou l’augmentation de l’usage des pesticides de 22 % entre 2008 et 2015, alors que le plan Ecophyto visait une réduction de 50 % sur dix ans16Voir https://reporterre.net/Dix-ans-de-lutte-contre-les-pesticides-dix-ans-d-echec.

Pour l’essentiel, les grandes industries (chimie, agrochimie, aéronautique, armement, automobile) bénéficient d’un cadre d’action très favorable, elles ne sont aucunement bousculées par le pouvoir en place, alors qu’une politique écologique devrait les inquiéter. Macron est dans un rapport purement performatif à l’écologie : dire, c’est faire, communiquer, c’est agir. 

On pourrait considérer que ces remarques formulent des reproches trop exigeants, et qu’il faut du temps pour un apprentissage social des « bonnes pratiques environnementales » et pour faire advenir une « prise de conscience écologique ». Or on peut tout aussi bien inverser la proposition : qu’est-ce que cette inertie historique monumentale dit de la nature des sociétés industrielles ? De ce point de vue, l’écolo-scepticisme est moins intéressant à analyser comme éventuel « courant de pensée », ou comme somme d’attaques disparates, que comme discours articulé à un processus historique plus large et plus profond.   

Justement, comment expliquez-vous la défaite historique de l’écologie ?  

Pour comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui, il faut replacer l’écologie dans une trajectoire de moyenne durée. Analyser la défaite historique de l’écologie, sa neutralisation et son caractère aujourd’hui essentiellement innovensif est un enjeu philosophique, historique et politique immense. Notre réponse dans ce cadre sera donc limitée et insuffisante. On s’en tiendra à avancer trois fronts problématiques qui expliquent cette situation. Depuis la puissance du mouvement écologique dans les années 1960-70, de multiples contre-feux ont été allumés par les grandes industries polluantes, des intellectuels médiatiques, des scientifiques, des politiques : une production de doute par certains gros acteurs économiques, des stratégies contre-insurectionnelles et un gouvernement néolibéral de la catastrophe.

D’abord, arrêtons-nous à la production de doute intentionnel pour créer de la confusion dans l’opinion publique. Dès les années 1950, cette stratégie est utilisée par l’industrie du tabac puis par les principales industries polluantes aux Etats-Unis puis en Europe. Ces contre-feux se sont amplifiés à la fin des années 1980 et au début des années 1990 lorsque les grandes compagnies pétrolières ont commencé à financer largement le climato-scepticisme – alors que certaines d’entre elles soutenaient jusque là les sciences climatiques et plus largement environnementales. En interne, ces entreprises sont restées toutefois très au fait des enjeux environnementaux majeurs et des catastrophes qui s’annonçaient en poursuivant la croissance économique17https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/aa815f. Les années 1990/2000 ont accentué cette tendance et correspondent à la période de formol idéologique du développement durable et du greenwashing où les puissants et les grands acteurs économiques ont réussi à anesthésier les combats et alertes écologistes dans l’espace public. C’est le moment d’une intense propagande dans le monde occidental de la part d’acteurs qui visent à jeter un doute sur les principaux sujets écologiques et faire croire aux opinions publiques qu’on était en présence de controverses scientifiques non résolues.  

Depuis l’échec prévisible de la COP-21 de 2015, un sentiment grandit rapidement : ce n’est pas que nous faisons trop peu, trop lentement, c’est que nous accentuons la gravité des problèmes. Ce n’est pas que les dirigeants et les entreprises ne sont pas à la hauteur. C’est qu’ils sont des activistes de l’apocalypse.

Ensuite, la contre-offensive d’une partie du monde économique s’est déployée sur un autre plan : le « contre-activisme d’entreprise ». qui se déploie, comme l’explique Grégoire Chamayou dans La société ingouvernable18Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, Paris, La Fabrique 2018, « au croisement des relations publiques, du renseignement militaire et des tactiques contre-insurrectionnelles » Pour répondre à des boycotts ou des critiques plus générales sur la nature anti-écologique du capitalisme, certaines entreprises vont créer des équipes pour combattre « l’activisme par l’activisme ». L’objectif de ces tactiques, qui auront une influence importante et qui ont été par la suite étudiées en écoles de commerce, est de destabiliser et fragmenter le front adverse en y distinguant quatre types d’opposants, et quatre stratégies adaptées – « négocier avec les réalistes, dialoguer avec les idéalistes, isoler les radicaux, avaler les opportunistes ».

Mais les stratégies de création de doute public sur les savoirs environnementaux (pluies acides, changement climatique, pollution au plomb, amiante, etc.19Voir les travaux précieux de Robert N. Proctor, et Londa Schiebinger (dir.), Agnotology: The Making and Unmaking of Ignorance, Stanford, Stanford University Press, 2008 ; Naomi Oreskes, et Erik M. Conway, Les marchands de doute. op. cit., et pour le contexte français et européen voir les ouvrages de Stéphane Foucart et Stéphane Horel. ainsi que les tactiques contre-insurectionnelles ne sont pas les seuls aspects importants de cette période. En effet, au cours de celle-ci, on a assisté à une importante promotion d’outils de gestion néolibéraux des questions écologiques dans le monde occidental. Pensons au développement de marchés de droit à polluer (plus vous avez de capitaux, plus vous pourrez polluer), de la compensation écologique des projets d’infrastructures imposées (débouchant sur une plus grande empreinte écologique20https://reporterre.net/L-arnaque-de-la-compensation-pour ou de l’assurance privée des catastrophes écologiques21Romain Felli, La grande adaptation, Paris, Le Seuil, 2016 ; Antonin Pottier, Comment les économistes réchauffent la planète, Paris, Le Seuil, 2016 et Maxime Combes, Sortons de l’âge des fossiles !, Manifeste pour la transition, Paris, Le Seuil, 2015. Ces modes de gestion des questions environnementales n’ont pourtant rien d’évident, mais présupposent au contraire que des rapports économiques peuvent être substitués à des rapports politiques et écologiques. 

Dans cette mesure, le caractère spectaculaire et injurieux des attaques contre les figures du mouvement environnemental ne doit pas détourner notre attention d’enjeux stratégiques plus larges et anciens. Les structures institutionnelles, fragilisées par l’évidence du désastre écologique, sont motivées par la volonté de rester coûte que coûte en capacité de définir la manière dont les questions écologiques sont traitées sur les plans politiques, économiques, médiatiques et technologiques. Autrement dit, il y a un gouvernement néolibéral de la catastrophe écologique et, à rebours d’un récit qui voudrait que l’effondrement nous libère de son emprise, il risque de s’approfondir si l’on se méprend sur sa nature. Dès lors, il est de plus en plus évident qu’un libéralisme économique autoritaire se déploie au sein même du ravage écologique22dans le prolongement de ce que décrit Chamayou dans son dernier livre

Pour autant, cette logique mortifère peut être prise de vitesse par une dynamique populaire et politique : la prise de conscience de ce piège historique massif apparaît dans les mouvements actuels, et dont Thunberg est l’une des porte-paroles.   

Comment analysez-vous l’actuelle ascension des thèmes écologistes dans l’opinion publique ? 

Dans ses sources américaines et françaises, avec Henry. D. Thoreau ou Bernard Charbonneau, l’écologie est née d’une interpellation existentielle sur le sens éthique et politique de nos vies. Depuis son geste inaugural de grève scolaire, Thunberg participe de cette politisation de la vie et s’attaque aux faux-semblants gouvernementaux qui tentent de faire croire que les désordres écologiques sont sous contrôle. Quelle est l’humeur générale dans les cortèges et les opinions publiques ? S’affirme de plus en plus nettement la conscience partagée que les discours gouvernementaux sur le « sauvetage de la planète » relèvent du bluff. Ils oscillent entre opérations de camouflage et de diversion qui occultent l’essentiel : la guerre que mène le capitalisme industriel contre l’ensemble du vivant, humain et non-humain.

Ainsi, il apparaît progressivement au grand jour que le problème essentiel n’est plus la mauvaise volonté de quelques acteurs influents (politiques, médiatiques, économiques) mais qu’il s’agit de la dynamique profonde et historique du capitalisme, c’est-à-dire une manière très particulière d’occuper la terre et d’organiser maladivement la vie sociale et écologique autour d’une conception très étroite de la production, du travail et de la vie. 

Notes   [ + ]

1. Voir l’échantillon sidérant, mais non exhaustif, qu’a capturé le journaliste Samuel Gontier
2. Michel Foucault, Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autresII, Paris, EHESS, Gallimard, Seuil, 1984.
3. Ecole philosophique qui débute au Ve siècle avant J-C et se prolonge durant toute l’Antiquité. Les philosophes qui s’y rattachent méprisent les conventions sociales, l’opinion publique, et même la morale communément admise. Anticonformistes, ils défient les puissants et transgressent les valeurs dominantes, en adossant leur conduite à quelques principes inspirés de la nature. Le bien visé est la vertu ; l’autosuffisance, la frugalité et le mépris des richesses, les moyens pour y parvenir.
4. Voir par exemple https://www.entonnoir.org/2018/12/13/contre-leffondrement et https://www.liberation.fr/debats/2018/11/07/la-collapsologie-un-discours-reactionnaire_1690596
5. https://www.youtube.com/watch?v=3LvTgiWSAAE
6. https://pour-un-reveil-ecologique.fr/index.php
7. Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Paris, Grasset, 1992.
8. Voir Johann Chapoutot, 2012,« Les nazis et la “nature”. Protection ou prédation ? », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 113, p. 29-39 ; Michael Bess, La France vert clair. Écologie et modernité technologique, 1960-2000, Seyssel, Champ Vallon, 2011 [2003], p. 170-184 ; Fabrice Flipo, Nature et politique. Contribution à une anthropologie de la modernité et de la globalisation, Amsterdam, 2014
9. Fressoz Jean-Baptiste, « Circonvenir les circumfusa. La chimie, l’hygiénisme et la libéralisation des « choses environnantes » : France, 1750-1850 », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2009/4 (n° 56-4), p. 39-76
10. Oreskes et Conway, Les marchands de doute. Ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique, Paris, Le Pommier, 2014, p. 362.
11. Vincent Courtillot, Benoît Rittaud, Rémi Prud’homme, etc.
12. WWF, rapport «Planète vivante 2016» https://www.wwf.fr/rapport-planete-vivante-2016#telecharger-lpr
13. https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0185809
14. https://www.mnhn.fr/fr/recherche-expertise/actualites/printemps-2018-s-annonce-silencieux-campagnes-francaise
15. Voir https://reporterre.net/Le-pitoyable-bilan-de-M-Macron-en-ecologie et https://reporterre.net/De-Rugy-dix-mois-ministre-dix-mois-d-inaction
16. Voir https://reporterre.net/Dix-ans-de-lutte-contre-les-pesticides-dix-ans-d-echec
17. https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/aa815f
18. Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, Paris, La Fabrique 2018
19. Voir les travaux précieux de Robert N. Proctor, et Londa Schiebinger (dir.), Agnotology: The Making and Unmaking of Ignorance, Stanford, Stanford University Press, 2008 ; Naomi Oreskes, et Erik M. Conway, Les marchands de doute. op. cit., et pour le contexte français et européen voir les ouvrages de Stéphane Foucart et Stéphane Horel.
20. https://reporterre.net/L-arnaque-de-la-compensation-pour
21. Romain Felli, La grande adaptation, Paris, Le Seuil, 2016 ; Antonin Pottier, Comment les économistes réchauffent la planète, Paris, Le Seuil, 2016 et Maxime Combes, Sortons de l’âge des fossiles !, Manifeste pour la transition, Paris, Le Seuil, 2015
22. dans le prolongement de ce que décrit Chamayou dans son dernier livre

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Comment agir dans un monde qu’on effondre ?

Terrestres

12.10.2019 à 22:43 Temps de lecture : 1 minute

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