Terrestres

Revue des livres, des idées et des écologies. CC BY-SA 4.0

Archipéliser nos résistances

Corinne Morel-Darleux

07.06.2019 à 10:00 Temps de lecture : 5 minutes

Extrait de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, paru aux éditions Libertalia le 6 juin 2019.

On peut (…) faire autant de pas de côté qu’on le veut pour mieux guider sa propre vie, un coup de canif isolé ne suffira pas à ébranler les fondations du système. Le cadre reste le même qui dessine les contours, bride et malmène. Seul, on ne fait qu’effleurer la surface du système sans rien résoudre ni en profondeur ni sur le long terme, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Plusieurs coups portés simultanément en des endroits ciblés peuvent s’avérer plus efficaces, mais des îlots séparés ne peuvent former un archipel sans concertation ni conscience collective. Or face au Monstre, à la Machine, aux destructions qu’engendre le monde moderne, c’est bien d’un archipel dont nous avons besoin.

Après des années à chercher à forcer l’unité politique en vain, à s’acharner à convaincre tout le monde de rentrer dans la même case, à confondre rapport de forces et culture du nombre, à essayer de s’imposer, d’un groupe à l’autre, les mêmes mots d’ordre et modes d’action, nous avons oublié que chacun peut être à son poste tout en contribuant à un plan plus large.

Ce dont nous avons besoin n’est pas de former un continent, mais d’archipéliser les îlots de résistance. Édouard Glissant, pour qui la culture archipélique et la poétique de la diversité pouvaient s’appliquer au champ politique, écrivait aussi à propos du rhizome : « La racine unique est celle qui tue autour d’elle alors que le rhizome est la racine qui s’étend à la rencontre d’autres racines. »

Nous avons besoin de ce rhizome, de cet archipel. Nous avons besoin d’îlots organisés et unis par une stratégie et un but commun. Or cette appartenance à un même ensemble, qu’on le qualifie de classe sociale, d’espèce humaine ou de monde vivant, cet intérêt général est aujourd’hui brutalement réactivé autour d’un enjeu universel à préserver les conditions de vie sur Terre. Cela ne se fera pas sans une vision à la fois systémique et archipélique des combats à mener. C’est ce double principe qui devrait aujourd’hui guider toute réflexion politique sensée.

Je suis attristée, parfois en colère ou découragée, de voir se développer une écologie « intérieure » dépourvue de conscience de classe, qui se drape dans l’apolitisme et s’exonère d’analyse systémique. Se piquer d’harmonie avec la Terre et d’humanisme en regardant s’organiser les luttes collectives au mieux de loin, au pire avec dédain, me semble une absurdité. Comment se soucier de son « cosmos intérieur » sans se préoccuper des océans de misère qui l’entourent ? Comment avoir à cœur de se nourrir sainement dans une coopérative locale, sans éprouver un jour l’envie de s’attaquer à la grande distribution ? J’ai toujours du mal à comprendre que des mouvements vegan ou pro-loup s’en prennent aux petits éleveurs, des militants antinucléaires aux salariés des centrales, des antivaccins aux médecins, des antipollutions aux automobilistes, mais que les mêmes ne fassent pas le lien, au nom d’une pureté apolitique, avec les décisions prises ailleurs. Dans les conseils d’administration des grands laboratoires pharmaceutiques complaisamment relayés par certains ministères, au sein des multinationales semencières qui déforestent outre-Atlantique et nourrissent le bétail ici, dans les couloirs de l’Union européenne qui décide des critères de la politique agricole commune, de la libéralisation du rail et des traités de libre-échange, au Parlement national qui vote les lois sur l’alimentation, la santé ou les trans- ports, dans les conseils municipaux qui financent des ronds-points pour l’installation d’énièmes supermarchés en périphérie de ville… Ces décisions ne sont-elles pas éminemment politiques ? Peut-on prôner une vie harmonieuse avec le monde vivant, défendre la biodiversité et lutter contre les dérèglements climatiques sans chercher à s’opposer à ces politiques qui, pourvues d’un but réfléchi, sont responsables, voire criminelles, et porteuses d’un projet de société inique qu’elles sont en train de nous imposer ? Voilà où se situe le véritable adversaire à combattre projet contre projet : pas chez son voisin de café hâbleur, le petit gérant de franchise ou la vieille diesel de sa belle-sœur. Eux sont à convaincre et à rallier. Le véritable ennemi est celui qui sait, qui possède les leviers pour que ça change, peut choisir de les activer, et qui ne le fait pas. De manière délibérée.

Bien sûr, il y a une bataille culturelle à mener, des mentalités à faire évoluer, des comportements individuels à modifier. Mais soyons lucides : le saut en matière de climat et de biodiversité paraît désormais bien trop grand pour pouvoir être réalisé, à la bonne échelle et à temps, par une somme d’actes individuels, sans s’attaquer aux grandes masses que sont les oligarchies financières, industrielles et politiques qui concentrent à la fois captation des richesses et dégâts sur les écosystèmes. En outre, beaucoup de personnes sont aujourd’hui conscientes des changements de fond à mener mais n’en ont tout simplement pas la possibilité. Leurs conditions matérielles d’existence entre précarité, disparition des services de proximité, nécessité de travailler, dévissage culturel, laissent peu d’énergie et de disponibilité d’esprit à la fin de la journée pour se préoccuper de l’avenir ou du reste de l’humanité.

Cela ne signifie pas qu’il ne faille rien faire ni « prendre sa part ». Mais en arrêtant de croire que la société peut se résumer à la somme des individus qui la compose : le changement par contagion d’exemplarité est une belle histoire, hélas elle ne fonctionne pas. Des initiatives éparses, des alternatives qui permettent à un petit groupe, localement, de s’organiser et vivre différemment, il en existe depuis des décennies. Si elles ont permis à des individus de vivre mieux : très bien, c’est toujours ça de pris. Mais en quoi ont-elles ébranlé le système ? Les dérives dénoncées dans les années 1970 n’ont fait que s’amplifier depuis.

Fermer son robinet en se brossant les dents est une bonne chose et ne nuit pas. Tant qu’on est lucide sur l’impact et la raison de le faire. Si vous le faites pour sauver le monde vous risquez d’être déçu, et ceux qui vous font miroiter cette ambition sont des faussaires qui, en général, y trouvent leur affaire. Si vous le faites plus modestement l’été pour vous sentir en droit d’arroser vos Cosmos sulphureus assoiffés, ou juste pour vous sourire dans le miroir à la fin de la journée, alors oui. Pour la dignité. Mais n’y mettons pas trop de portée révolutionnaire. Il s’agit là de comportements qui ont une visée non explicite mais implicite : on ne les adopte pas pour convaincre d’autres et ainsi changer le monde, juste pour être cohérent avec ses propres convictions. Il n’y a pas de quoi en faire la publicité, encore moins un programme politique.

Il y a au mieux une forme de naïveté égoïste à cultiver son jardin en rejetant l’idée d’engagement politique, au pire une imposture quand l’écologie de vitrine va jusqu’à se marier avec les lobbies de l’industrie, faire appel au mécénat des pétroliers ou vendre des conférences à un grand patronat en quête de virginité. Dissocier l’écologie d’un positionnement politique clair sur le capitalisme, le libre-échange, la mondialisation et la finance, c’est la priver d’une ancre primordiale et prendre le risque de dérives inquiétantes. Ainsi de la « terre qui ne ment pas » pétainiste ou de la récupération du lien sacré au vivant par tous les obscurantismes, xénophobes comme religieux.

L’analyse systémique de l’écosocialisme, qui postule que l’écologie est incompatible avec le capitalisme, consiste précisément à ne pas dissocier les effets sociaux, environnementaux, économiques et démocratiques du système d’organisation productiviste. Sa radicalité, au sens d’une analyse exigeante qui s’obstine jusqu’à pénétrer la racine des causes, est ce qui lui permet de ne pas s’égarer du côté de l’imposture du capitalisme vert, de l’écologie libérale, des accommodements qui consistent à n’agir qu’en surface, sur les conséquences, sans s’attaquer aux causes du problème ni bouleverser le système.

Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, face au Vercors (photo de lecteur)

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Ecologie du labyrinthe

Xavier Ricard Lanata

07.06.2019 à 09:22 Temps de lecture : 4 minutes

A propos de Fauves de Wadji Mouawad, au théâtre national de La Colline du 9 mai au 21 juin 2019.

Un labyrinthe dans lequel se débattent des personnages enfiévrés, à la recherche du mystère de leurs origines et des violences auxquelles ils se trouvent perpétuellement exposés. Un homme qui perd sa mère, puis sa fille disparue depuis des années, devenue entre-temps, sans le savoir, la maîtresse de son propre grand-père… A moins qu’il ne s’agisse d’un malentendu ? Comme dans une tragédie d’Eschyle, chaque existence charrie derrière elle la cohorte des ancêtres et de leurs crimes, et nul ne peut sortir du labyrinthe des mensonges et faux-semblants en enjambant les parois, en adoptant le point de vue, omniscient, des Dieux au sommet de leur Olympe. Non, il faut parcourir chaque allée, se retrouver embarrassé dans les impasses, la tête prise dans l’étau, perdu le fil d’Ariane des lignées, les frères ne sont pas ceux qu’ils croyaient être, les gendres non plus, tout l’écheveau se démêle et s’emmêle, et c’est à n’y rien comprendre.

Aucune issue dans cette farce tragique : il faut aller jusqu’au bout, remonter les allées une à une jusqu’à n’avoir plus un pied de sol vierge à arpenter. Une folle justement, enfermée dans un cul-de-sac du labyrinthe, détient la clef de l’énigme. La folie, c’est l’état normal dans lequel nous sommes plongés, du seul fait de notre ignorance. Celle qui ayant regardé la vérité en face est devenue folle pour de bon, celle-là seule est sage. Tous les personnages de l’intrigue finiront pas surgir du fond de scène comme des spectres, et c’est le coryphée infernal, l’armée des ombres qui refluent de l’Hadès et qui, considérées ensemble, restituent l’ordre que l’on a longtemps cherché, à coup de bobines de film que l’on monte, découpe, remonte : rewind, forward, d’une plage à l’autre, le héros, réalisateur d’un long-métrage de fiction, ne sait plus laquelle, de l’œuvre ou de sa vie, est la plus romanesque et tragique.

De même que l’on ne peut pas rejouer la scène en arrière, au risque d’en perdre le sens, on ne peut non plus remonter le cours des choses, les faire advenir de travers : à chaque embranchement, l’action ne peut emprunter qu’un ou deux itinéraires tout au plus. C’est à cela que l’on reconnaît la liberté : elle ne s’exprime que par « degrés », à proportion du nombre de choix possibles. Et l’on butte, quoi qu’il arrive, sur cette arithmétique infernale, un, deux, pas davantage, et tout le cours du monde s’en trouve bouleversé, l’univers est à l’envers, tout comme le décor de théâtre dont on découvre les montants, recto-verso, réversibles, disposés par un metteur en scène génial et loufoque : à l’avant-dernière scène de la pièce, on croit le pot aux roses découvert ? Non, il y a encore plus fort ! Les demi-frères sont tête bêche ! C’était l’envers et l’endroit ? Mouawad a plus d’un tour dans son sac et l’on imagine que l’intrigue aurait pu se poursuivre à l’infini, une fois enclenchée la mécanique où chacun est toujours pris pour un autre.

A cette leçon aussi vieille que le théâtre antique il faut en ajouter une nouvelle, résolument contemporaine : c’est le fils spationaute qui nous la livre du haut de sa capsule en orbite. A lui est dévolu le rôle du psychopompe. L’enfer n’est plus souterrain, mais superterrestre : les âmes se perdent dans l’espace comme les cendres de la sœur défunte. La Terre est bleue comme une orange, la planète est un « spaceship » lancé dans les ténèbres sidérales. Planète détruite, Terre en lambeaux, tout comme notre pauvre humanité brassée d’un continent à l’autre. Les personnages de Mouawad ont perdu le mode d’emploi. Les suicides et les meurtres qui émaillent la pièce ne relèvent pas d’autre chose : c’est le malentendu, et la solitude abyssale qui l’accompagne, qui nous rendent aveugles, comme le vieil Œdipe à Colone. De ce dédale il nous faut apprendre à nous extraire : l’écologie est une psychothérapie. Le fiston en maillot spatial nous révèle la morale de l’histoire : nous sommes les produits de cette Terre dont l’espace nous découvre la profonde unité, alors même que nous faisons l’expérience quotidienne de l’hétérogénéité des paysages et des espèces vivantes. L’écheveau du vivant est un milliard de fois plus dense que celui des sociétés humaines : mais à ne pas savoir démêler le dernier, nous ne faisons que saccager le premier. Nous sommes un nœud de relations, un carrefour, une constellation. L’individu n’existe qu’à la jonction, point mathématique dans un espace poisseux, une soupe comme nous l’enseigne la science contemporaine. Le spationaute en prend soudain conscience. Aux orties la vieille psychanalyse : l’inconscient n’est plus, la thérapie individuelle n’a plus lieu d’être : c’est dans l’action, l’interaction, la reconnaissance de notre topographie mentale et sensorielle (dont le ballet des décors du plateau rend admirablement compte) que se trouve le Salut. Les hommes doivent apprendre à se reconnaître « autres », apaiser les aïeux qui partout « au loin les suivent », comme les baisers du poète, leurs étreintes, leur cortège de puissances vivantes, les lieux qui enfantèrent et furent témoins de leurs passions : ici, Tunis, Montréal, Trois Rivières, Baïkonour, et jusqu’à Nuuk au Groënland, où le héros échoue à la toute fin, victime de stress post-traumatique. Une banquise propice au silence et aux mises au point avant de retrouver la « rugueuse réalité à étreindre » chère à Rimbaud, et sa forêt de présences.

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Anthropocène, dis-moi, combien tu t’appelles ?

Vincent Devictor

26.05.2019 à 06:00 Temps de lecture : 13 minutes


C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages. Le mec au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : «  Jusqu’ici, tout va bien. Jusqu’ici, tout va bien. Jusqu’ici, tout va bien.  » Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage…

Hubert dans
La Haine, 1995

L’Anthropocène et les récits d’effondrement contemporains pourraient s’écrire comme la somme d’une suite de chiffres, eux-mêmes issus d’une suite de rapports, à leur tour issus d’une suite de conférences et de sommets internationaux. L’Anthropocène, c’est aussi l’histoire d’une quantité de quantités décrivant que tout va très mal et que ce sera bientôt pire. Les organisations comme la FAO, le GIEC, le WWF et l’UICN nous informent régulièrement sur « l’état » de la Terre et sur sa « trajectoire ». Les grands journaux scientifiques participent à cette accumulation par des synthèses, des modèles ou des observations inédites et « avertissent l’humanité » de la gravité de la situation générale1Ripple, W.J. et al. (2017) World Scientists’ Warning to Humanity: A Second Notice. Bioscience XX, 1–9.

Les observations satellites et les technologies dites « embarquées » permettent d’établir des cartographies précises du moindre recoin de la Terre et de nos productions multiples qu’il s’agisse de gaz, de particules fines, de lumière, de bruit, de routes, d’huile de palme ou de bois issu de la déforestation.

Cette actualité de chiffres et ces images d’une terre « en observation » aussi grandiose que difficile à se représenter sont saisissantes, révoltantes, ou démotivantes. C’est selon.

Mais qui ou quoi observe la chute ? Et la chute de quoi et de qui au juste ? Et pour dire quoi ?

Succession des rapports « planète vivante  » accumulés par le WWF depuis 1998 (https://www.wwf.fr/champs-daction/rapport-planete-vivante).

Un inventaire à la pervers

Chacun peut, à la rubrique nécrologie des récits sur l’Anthropocène, faire sa propre composition. Voici l’une d’entre elle, construite en juxtaposant des chiffres glanés dans les rapports et les publications de hauts rangs. Chaque chiffre pétrifie (littéralement « change en pierre » ou pourrait-on dire « change en Terre ») et renvoie à d’autres chiffres, qui malgré la prudence avec laquelle il faut les mobiliser au regard de la difficulté technique de leur établissement2Nous n’abordons pas ici les multiples difficultés techniques à l’établissement de ces chiffres, ni les extrapolations et exagérations qui les accompagnent souvent. Il s’agit par exemple non pas « des vertébrés » mais « des vertébrés pour lesquels des données sont disponibles ». Les publications de situations de stabilité ou de croissance de populations sont également bien moins courantes que celles qui concernent les déclins. Certaines de ces études repose sur des quantités de données phénoménales d’autres sur des données parcellaires, les incertitudes varient considérablement et sont rarement discutées. Mais ces nuances n’occultent ni la gravité de la situation, ni la multiplication avérée des extinctions et des déclins de nombreuses espèces. La progression du nombre et de la qualité des observations depuis les années 80 se double d’une confirmation du statut de crise et du déclin de la biodiversité mais aussi des causes anthropogéniques de cette situation. Godet, L. and Devictor, V. (2018) What Conservation Does. Trends Ecol. Evol. In press, , sont toujours plus sidérants :

Les trois quart des terres sont profondément affectés par les activités humaines3IPBES (2018) Summary for policymakers of the thematic assessment report on land degradation and restoration of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and ecosystem Services. La conquête spatiale de la terre ne ralentit pas, elle s’emballe. Rien que depuis 1990 un dixième des habitats intacts de la terre a été définitivement détruit4Watson, J.E.M. et al. (2016) Report Catastrophic Declines in Wilderness Areas Undermine Global Environment Targets. Curr. Biol. 26, 2929–2934. À ce rythme, c’est 90% de la surface des terres qui sera sous influence humaine directe en 2050. Et c’est un carnage : 72% des espèces menacées ou quasi-menacées d’extinction le sont sous l’effet de la surexploitation, du commerce et de l’agriculture intensive qui causent et résultent de cette transformation des terres 5Maxwell, S. et al. (2001) The ravages of guns, nets and bulldozers. Nature 536, 144–145. Cette conversion s’accompagne d’un dopage chimique et hydrique : une hausse de 700% de l’utilisation globale d’engrais en 40 ans et de 70% de l’irrigation6Foley, J.A. et al. (2005) Global consequences of land use. Science (80-. ). 309, 570–574. Entendons-nous. La conséquence de cette conversion massive n’est pas la disparition de quelque espèces déjà rares.C’est l’hécatombe : on a mesuré le déclin de 60% d’un indice qui reflète l’effectif des populations de vertébrés sauvages en 40 ans7WWF (2018) WWF. rapport planète vivante 2018. Au bilan, seulement 4% de la biomasse de vertébrés terrestres est encore représenté par des espèces sauvages. 60% de cette biomasse correspond aux animaux d’élevage et 36% à la biomasse de la seule espèce humaine. Désormais, le poulet à lui seul représente 70% de la biomasse des oiseaux8Bar-On, Y.M. et al. (2018) The biomass distribution on Earth. Proc. Natl. Acad. Sci. 115, 6506–6511.

En dehors des vertébrés c’est le même tableau. On parle d’une « apocalypse » pour les insectes de certaines régions : en Allemagne on observe par exemple une chute de plus de 75% de la biomasse des insectes ces 30 dernières années. Et encore, ce sont dans les zones dites « protégées ». A l’échelle globale, le déclin des insectes se généralise9 Sánchez-bayo, F. and Wyckhuys, K.A.G. (2019) Worldwide decline of the entomofauna : A review of its drivers. Biol. Conserv. 232, 8–27.

L’état des mers est tout aussi éloquent avec une dégradation massive des récifs coralliens (-40% depuis 1990) ou des mangroves (-20%)10Mccauley, D.J. et al. (2015) Marine defaunation : Animal loss in the global ocean. Science (80-. ). 347, 247–256. Quant aux poissons, nous les pêchons trop et trop vite. La plupart sont largement surexploités depuis plusieurs décennies11Pauly, D. et al. (1998) Fishing Down Marine Food Webs. Science (80-. ). 279, 860–863. Le changement climatique vient s’ajouter aux causes de cette mortification de l’océan12Cheung, W.W.L. et al. (2013) Signature of ocean warming in global fisheries catch. Nature 497, 365–368 déjà saturée par le trafic maritime.

Cartographie des routes maritimes et de leurs impacts. Issue des travaux de Pirotta et al. 201813Pirotta, V. et al. (2018) Consequences of global shipping traffic for marine giants. Front. Ecol. Environ. DOI: 10.1002/fee.1987


Les scientifiques qui synthétisent ces chiffres au niveau global ont d’ores et déjà qualifié la situation de « défaunation  »14Dirzo, R. et al. (2014) Defaunation in the Anthropocene. Science (80-. ). 345, 401–406 ou d’ « annihilation »15Ceballos, G. et al. (2017) Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines. Proc. Natl. Acad. Sci. DOI: 10.1073/pnas.1704949114. Pour le déclin des insectes c’est un « Armageddon écologique » qui est employé pour qualifier le phénomène16Leather, S.R. (2018) “Ecological Armageddon” – more evidence for the drastic decline in insect numbers : Insect declines. Ann. Appl. Biol. DOI: 10.1111/aab.12410.

Les humains, certains plus que d’autres, ne sont pas épargnés : les maladies provoquées par les pollutions ont causé environ 9 millions de décès en 2015. C’est bien plus que l’alcool, les accidents de la route, la malnutrition infantile et maternelle. C’est trois fois plus que les décès attribués au SIDA, la tuberculose et le paludisme combinés. C’est près de 15 fois plus de morts que la guerre et toutes les formes de violence17Landrigan, P.J. et al. (2018) The Lancet Commissions The Lancet Commission on pollution and health. Lancet 391, 462–512.

Trop c’est trop. Cette fois « le compte est bon ».

Et pourtant, ces chiffres ont ceci de pervers qu’ils nourrissent – au lieu de questionner – deux antichambres de l’Anthropocène. Deux lieux d’attente contemplative d’une quelconque transformation profonde des causes de la situation et d’une décision politique miracle. L’une de ces chambres fait figure de chambre froide, l’autre de bouillon de culture de l’Anthropocène.

Les deux antichambres de l’Anthropocène

La première antichambre, froide, est « l’entrepôt » de l’Anthropocène. Entrepôt dans lequel nouveaux rapports, nouveaux chiffres, nouvelles cartes, s’accumulent depuis près d’un demi-siècle. Il y a quelque chose de glacial dans cette accumulation de chiffres qui pointent tous dans la même direction depuis des décennies. Étrange situation que de créer de l’oubli et de l’ignorance en accumulant un savoir. Savoir auquel nous avons du mal à croire. Cela fait au moins 40 ans que les alertes sur le changement climatique, les pesticides et la destruction d’habitat sont formulées, chiffres à l’appui18Santer, B.D. et al. (2019) Celebrating the anniversary of three key events in climate change science. Nat. Clim. Chang. 9, 180–182. Les chercheurs Français qui ont signalé que le printemps 2018 était bel et bien silencieux tant le chant des oiseaux communs se faisait rare19https://lejournal.cnrs.fr/articles/ou-sont-passes-les-oiseaux-des-champs n’ont fait que réactualiser, plus de 50 ans plus tard, la prophétie de Rachel Carson de 1962.

L’histoire des sciences nous apprend pourtant le rôle déterminant des chiffres comme outil de re-politisation d’un problème. Trust in numbers20Porter, T.M. (1996) Trust in Numbers, Princeton University Press.. C’est le mot d’ordre que l’on pourrait retenir pour caractériser comment le chiffre a pu servir d’arme de riposte face à l’affaiblissement politique. La création des statistiques et des sondages en fut la conséquence. Pour le meilleur (pour dénoncer une situation) comme pour le pire (pour manipuler une information à des fins de propagande).

Mais les chiffres de notre entrepôt sont devenus autres. Ils nous montrent un état des lieux d’autant plus vertigineux que le diagnostic d’une chute accélérée est émis depuis nulle part et se borne à des analyses quantitatives. Car enfin, quel est ce monde dont la Terre se résume en quelques chiffres ? Ces chiffres sédimentaires laissent en suspens leur sens matériel et politique. Tous les énoncés chiffrés deviennent dès lors possibles : les objectifs de « ralentir [ou stopper] d’ici 2010 la perte de biodiversité » ; « de baisser la température de la terre ».

Avec de telles formules, l’échec est contenu dans l’énoncé pourtant censé fixer un cap. Ces mêmes chiffres peuvent être utilisés avec la même force pour dire à peu près n’importe quoi. Par exemple « la protection de la nature est un succès avec un doublement du nombre d’aires protégées depuis 1990 ». À ce titre, le terme même de biodiversité est convoqué pour désigner un vivant vague, des objectifs abstraits et invérifiables. Un signifiant devenu insignifiant. À ce compte-là, il y aura toujours quelque chose de pourri au royaume de l’Anthropocène : son chiffrage contribue à nous faire rater son déchiffrage.

Une manière de re-politiser la question consiste à se demander qui « entrepose » ces chiffres et dans quel but ? Quel est l’agenda implicite de ces quantifications ?

Dans le dernier rapport du WWF, comme dans les précédents, les choses sont claires. Ce rapport « informe sur la dégradation grandissante de nos écosystèmes et indique la marche à suivre pour rendre notre planète durable ». Sauf que. La marche à suivre est, dans ce même rapport, celle d’un cadrage systématique de la crise de la biodiversité en termes de services écosystémiques et de recherche de bien-être d’une humanité prétendument unifiée21La notion de service écosystémique comme celle de « bien-être » sont devenus les mots clés d’une vision instrumentale et anthropocentrée des problèmes écologiques et de leurs résolution. L’écosystème et ses composantes sont interprétés dans cette approche comme autant de « services » rendus gratuitement aux « sociétés humaines » ou à « l’humanité » dans son ensemble. Cette vision a été proposée dans les années 1990 comme un levier politique par des écologues. Elle a ensuite été largement reprises en écologie scientifique, en économie de l’environnement ou par les décideurs. Le concept de service écosystémique comme celui de « bien-être » ou « d’humanité » impose une approche normative et pose des difficultés éthiques, scientifiques et pratiques majeures rarement explicités. Maris, V. (2014) Nature à vendre, Quae, tournant le dos à l’analyse lucide des injustices, des inégalités et des responsabilités. La remise en question du modèle économique dominant, les approches non instrumentales de la nature, les injustices environnementales ou les relations de pouvoirs, ne font pas parties de la marche à suivre.

Politique de rapports, politique du report. Report dans le temps et report de responsabilités. L’entrepôt est construit sur le mode de la sobriété politique, tout juste destinée à faire les vagues qu’il faut pour que l’on s’imagine que « la terre » et « l’humanité » sont surveillées constamment et correctement.

La deuxième antichambre, bouillonnante, correspond en somme au cabinet des curiosités qui tiennent lieu de « solutions ». Dès lors que je peux quantifier l’état du « système terre », je me donne la possibilité de le traiter en système clos, contrôlable. Cette antichambre fait figure de moteur, de réacteur d’un vaisseau piloté. On y développe les espoirs les plus fous de régler les problèmes par des technologies ou des changements de comportements miraculeux. C’est l’image que l’UICN utilise pour décrire l’utilité d’un « baromètre du vivant ». C’est aussi l’image que le Millenium Ecosystem Assessment utilise pour symboliser le scénario « Technogarden », société de contrôle de la nature à grand renfort de technologies. C’est curieusement la même image que Francis Bacon utilise dans sa Nouvelle Atlantide pour y développer son idéal du progrès en 1627. « Scientia potentia est » disait Francis Bacon pour caractériser le tournant d’une science moderne. Comprendre et mesurer, c’est pouvoir.

Le pouvoir de l’homme mâle et blanc en particulier, qui figure, au passage, toujours aux commandes dans ces tours de contrôle et en surplomb, au-dessus du monde matériel et biologique (comme l’illustre la figure ci-dessous). Autrement dit, les mesures de la démesure que l’on peut piocher dans l’entrepôt appellent machinalement à voir grand et fort lorsqu’il s’agit de chercher des « solutions ».

L’image du pilote au sommet : A) Tenant dans sa main le baromètre du vivant (IUCN), B) planifiant l’occupation de l’espace (issu de MEA22MEA (2005) Ecosystem and Human Well-being: Synthesis, Island Press), ou C) Dans une gravure de Francis Bacon réalisée en 1627, au sommet de la connaissance, dominant ce qui se passe sur terre et dans le ciel.

C’est là que l’esthétique du sublime, telle que la caractérise Jean-Baptiste Fressoz, exprime toutes ses fantaisies23Fressoz, J.-B. http://mouvements.info/sublime-anthropocene/. Car les « solutions », grisantes, s’inscrivent de facto dans la lignée des grands projets de développement qui reconnaissent et investissent le système terre comme une machine à piloter24Griggs, D. et al. (2015) Sustainable development goals for people and planet. Nature 495, 305–307. C’est cette nouvelle politique des grands nombres qui assure le lien entre les deux antichambres.

Si l’on en croit ce récit et le programme correspondant, nous pouvons et devons « guider la trajectoire de la terre »25Steffen, W. et al. (2018) Trajectories of the Earth System in the Anthropocene. Proc. Natl. Acad. Sci. United States Am. 115, 8252–8259 puisque nous sommes devenus à la fois les « navigateurs »26Biermann, F. et al. (2015) Navigating the Anthropocene : Improving Earth System Governance. DOI: 10.1126/science.1217255 et les « capitaines du navire » Anthropocène. Climat ou biodiversité se conçoivent comme deux variables à ajuster d’un gigantesque baromètre : « Et 2 degrés de plus pour 2030, 2 ! Qui dit mieux ? 1.5 à droite ? 2.5 à gauche ?  ». Rien ne va plus. Nous voici dans la salle de la machine infernale dont il faut reprendre le contrôle. La dimension politique se trouve ici sublimée par ces mêmes chiffres englobants ainsi décrits par Fressoz : « les statistiques globales de consommation et d’émissions compactent les mille manières d’habiter la terre en quelques courbes, effaçant par la même l’immense variation des responsabilités entre les peuples et les classes sociales »27Fressoz, J.-B. http://mouvements.info/sublime-anthropocene/.

Le projet politique n’est plus celui de la sobriété passive mais celui des promesses salvatrices de la géoingénieurie ou de la vertu des « petits gestes » individuels accumulés de recyclage et d’énergie « propre ». Mais pourquoi, justement, tant de promesses, pourrait-on s’écrier en reprenant l’interrogation que provoque tant de récits technophiles28Audétat, M. (2015) Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses?, Herman. ?

Sublime, donc, mais aussi ridicule.

Nous voici pris au piège : le chiffrage de l’Anthropocène est absolument nécessaire. La situation écologique, quel que soit son nom, n’est pas qu’une construction sociale proposée par des universitaires alarmistes. Et certaines ONG productrices de ces chiffres ont aussi un rôle d’alertes salutaires sur lequel les médias et la société civile peuvent s’appuyer.

Mais s’ils ont pour vocation de devenir une fin en soi, ces exercices de quantification semblent seulement nous autoriser à regarder la chute en répétant “Jusqu’ici, tout va bien.” “Jusqu’ici, tout va bien.” “Jusqu’ici, tout va bien.” Soit depuis l’entrepôt désincarné qui ne fait qu’accumuler froidement ces chiffres, soit depuis la tour de contrôle d’on ne sait quel destin.

Dans une lecture plus poétique, il devient alors presque doux de contempler la catastrophe…notamment celle des « autres ». Choses, vivants, humains – ou non – sont dans une tourmente qui ne me concerne pas, voir qui me réjouit, tel que Lucrèce nous invite à le méditer dans son De rerum natura…. Suave mari magno… « Il est doux, lorsque les vents troublent les flots sur la grande mer, de regarder depuis la terre les rudes épreuves d’autrui… ».

A l’ombre des nombres

Parlons-en, de ces naufragés. Il y a bel et bien un monde, des mondes, dans lesquels ces myriades de choses en pierre, en air, en eau et ces myriades de vivants en feuille, en chair ou en os ont été détruits, modifiés ou s’accumulent. Les victimes humaines des injustices environnementales ne sont pas non plus épargnées. Les réalités humaines et biophysiques doivent être connues, montrées. Les chiffres globaux devraient faire éclater et non gommer le sens d’une telle réalité.

Ces chiffres devraient donc expliciter leur contenu, ne pas rester à l’état de contenant dépolitisé. Il y a, comme pour les mots, un euphémisme sournois du chiffre, un oubli et un non-dit qui l’accompagne.

Il est facile de réécrire certains mots communs pour expliciter ce qui est implicite dans l’Anthropocène29Johns, D. and DellaSala, D.A. (2017) Caring, killing, euphemism and George Orwell: How language choice undercuts our mission. Biol. Conserv. 211, 174–176:

  • Déclin de la biodiversité ? Tir, empoisonnement, noyade, étranglement, délits.
  • Transformation des terres ? Prédation. Conquête. Profit. Impérialisme.
  • Pilotage de la terre ? Arrogance. Domination. Mépris.
  • Développement durable ? Hypocrisie. Idéologie capitaliste. Croissance infinie. Technophilie.

Certes, les chiffres se réécrivent moins facilement. Mais comme les mots, ils cachent des choses et des vivants qui ont un lieu et une histoire que leur regroupement en quantité globale laisse de côté. Une copie abstraite purement quantitative du monde s’est ainsi trouvée forgée. Simulacre d’un réel qui brouille les causes du désastre écologique dont nous sommes les témoins mais dont les effets et les responsabilités ne sont pas partagés.

« Déclin de 3% des populations d’oiseaux et impact de l’urbanisation et des pesticides sur les oiseaux ? » comprendre et imaginer « tas de cadavres de milliards d’individus qui s’assomment sur les vitres et s’empoisonnent dans les champs ».

Montage réalisé par l’association FLAP (Fatal Light Awarness Program) qui cherche avec un suport concret à attirer l’attention sur les dégâts causés par les constructions urbaines sur les oiseaux, https://www.flap.org/who-we-are.php

Re-politiser les chiffres peut démarrer par approfondir leurs significations matérielle et biologique. Mais qu’il s’agisse de la construction d’un barrage, d’un aéroport, d’une zone commerciale ou d’un programme politique englobant, demandons-nous quel est l’agenda politique qui motive la destruction ou le dénie qui en résulte ? Il est temps de sortir de l’ombre des nombres. L’analyse des rapports de force, des relations de pouvoir, des lobbys et des idéologies aveuglantes demeurent un rempart à l’objectivisme déclamé et intimidant des chiffres.

Remerciements

Je remercie très chaleureusement Virginie Maris, Maxime Chédin, Pierre de Jouvencourt, Denis Chartier et Aurélien Gabriel Cohen pour leurs précieuses relectures et suggestions

Notes   [ + ]

1. Ripple, W.J. et al. (2017) World Scientists’ Warning to Humanity: A Second Notice. Bioscience XX, 1–9
2. Nous n’abordons pas ici les multiples difficultés techniques à l’établissement de ces chiffres, ni les extrapolations et exagérations qui les accompagnent souvent. Il s’agit par exemple non pas « des vertébrés » mais « des vertébrés pour lesquels des données sont disponibles ». Les publications de situations de stabilité ou de croissance de populations sont également bien moins courantes que celles qui concernent les déclins. Certaines de ces études repose sur des quantités de données phénoménales d’autres sur des données parcellaires, les incertitudes varient considérablement et sont rarement discutées. Mais ces nuances n’occultent ni la gravité de la situation, ni la multiplication avérée des extinctions et des déclins de nombreuses espèces. La progression du nombre et de la qualité des observations depuis les années 80 se double d’une confirmation du statut de crise et du déclin de la biodiversité mais aussi des causes anthropogéniques de cette situation. Godet, L. and Devictor, V. (2018) What Conservation Does. Trends Ecol. Evol. In press,
3. IPBES (2018) Summary for policymakers of the thematic assessment report on land degradation and restoration of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and ecosystem Services
4. Watson, J.E.M. et al. (2016) Report Catastrophic Declines in Wilderness Areas Undermine Global Environment Targets. Curr. Biol. 26, 2929–2934
5. Maxwell, S. et al. (2001) The ravages of guns, nets and bulldozers. Nature 536, 144–145
6. Foley, J.A. et al. (2005) Global consequences of land use. Science (80-. ). 309, 570–574
7. WWF (2018) WWF. rapport planète vivante 2018
8. Bar-On, Y.M. et al. (2018) The biomass distribution on Earth. Proc. Natl. Acad. Sci. 115, 6506–6511
9. Sánchez-bayo, F. and Wyckhuys, K.A.G. (2019) Worldwide decline of the entomofauna : A review of its drivers. Biol. Conserv. 232, 8–27
10. Mccauley, D.J. et al. (2015) Marine defaunation : Animal loss in the global ocean. Science (80-. ). 347, 247–256
11. Pauly, D. et al. (1998) Fishing Down Marine Food Webs. Science (80-. ). 279, 860–863
12. Cheung, W.W.L. et al. (2013) Signature of ocean warming in global fisheries catch. Nature 497, 365–368
13. Pirotta, V. et al. (2018) Consequences of global shipping traffic for marine giants. Front. Ecol. Environ. DOI: 10.1002/fee.1987
14. Dirzo, R. et al. (2014) Defaunation in the Anthropocene. Science (80-. ). 345, 401–406
15. Ceballos, G. et al. (2017) Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines. Proc. Natl. Acad. Sci. DOI: 10.1073/pnas.1704949114
16. Leather, S.R. (2018) “Ecological Armageddon” – more evidence for the drastic decline in insect numbers : Insect declines. Ann. Appl. Biol. DOI: 10.1111/aab.12410
17. Landrigan, P.J. et al. (2018) The Lancet Commissions The Lancet Commission on pollution and health. Lancet 391, 462–512
18. Santer, B.D. et al. (2019) Celebrating the anniversary of three key events in climate change science. Nat. Clim. Chang. 9, 180–182
19. https://lejournal.cnrs.fr/articles/ou-sont-passes-les-oiseaux-des-champs
20. Porter, T.M. (1996) Trust in Numbers, Princeton University Press.
21. La notion de service écosystémique comme celle de « bien-être » sont devenus les mots clés d’une vision instrumentale et anthropocentrée des problèmes écologiques et de leurs résolution. L’écosystème et ses composantes sont interprétés dans cette approche comme autant de « services » rendus gratuitement aux « sociétés humaines » ou à « l’humanité » dans son ensemble. Cette vision a été proposée dans les années 1990 comme un levier politique par des écologues. Elle a ensuite été largement reprises en écologie scientifique, en économie de l’environnement ou par les décideurs. Le concept de service écosystémique comme celui de « bien-être » ou « d’humanité » impose une approche normative et pose des difficultés éthiques, scientifiques et pratiques majeures rarement explicités. Maris, V. (2014) Nature à vendre, Quae
22. MEA (2005) Ecosystem and Human Well-being: Synthesis, Island Press
23, 27. Fressoz, J.-B. http://mouvements.info/sublime-anthropocene/
24. Griggs, D. et al. (2015) Sustainable development goals for people and planet. Nature 495, 305–307
25. Steffen, W. et al. (2018) Trajectories of the Earth System in the Anthropocene. Proc. Natl. Acad. Sci. United States Am. 115, 8252–8259
26. Biermann, F. et al. (2015) Navigating the Anthropocene : Improving Earth System Governance. DOI: 10.1126/science.1217255
28. Audétat, M. (2015) Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses?, Herman.
29. Johns, D. and DellaSala, D.A. (2017) Caring, killing, euphemism and George Orwell: How language choice undercuts our mission. Biol. Conserv. 211, 174–176

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Insecta Zadistarum

Elio Possoz

26.05.2019 à 05:55 Temps de lecture : 2 minutes

Ça a six pattes, ça n’a pas d’ailes, ça a un corps allongé,
gros comme une mouche, un dos
Noir au milieu, orange sur les côtés, granuleux,
un peu comme une arbouse, mais qui ne
se mangerait pas (ou si?).

Ça se promène sur le bord de la table.
Ça n’a pas de nom, sauf en latin peut-être.
Le latin, c’est la langue des choses oubliées.
C’est la langue des êtres oubliés.
C’est une langue morte pour des choses mourantes.
Extinction de la langue annonciatrice de l’extinction des espèces.
Langue de formol.

Pour chaque espèce qui quitte les champs
Pour chaque espèce qui meurt
De mutation, dysfonctionnement, dégénérescence, empoisonnement, intoxication, retournement des sols, destruction d’habitat, overdose d’herbicides-pesticides-vermifuges donnés au bétail, donc donnés aux mangeurs des merdes du bétail ;
Pour chaque espèce d’oiseaux qui ne trouve plus de nourriture
Il restera
Quelque part
Un nom en « a, ae, arum ».
Épinglé dans un fichier
Épinglé dans un serveur désormais, dans un serveur fait de terres retournées, tamisées, chauffées, chimiquées, fait de métaux retournés, tamisés, forgés, fondus, soudés, fusionnés,
Le formol s’est pixelisé.

Dans la langue vivante binaire, il y aura des cimetières,
des mémoriaux des espèces
éteintes,
Des espèces chassées de leur terre, ou bien retournées elles aussi, tamisées, chauffées, chimiquées, chitines forgées, chitines fondues,
Mémorial d’espèces éteintes dans une langue elle aussi éteinte
et dans ce grand noir
sans interrupteur
Ne reste que la musique.
Alors on pourra jouer dans des espaces sans insectes
le grand récital de leur
nomenclature
À moins que
À moins que l’on réapprenne leurs noms
Qu’on les fasse redevenir
Vernaculaires

Qu’on leur laisse racines
Qu’on réapprenne le vertige des choses vertes,
Des choses végétales, grouillantes, rampantes, à chitines,
mandibules et écorces
Qu’on s’abreuve de leurs visions mouvantes minuscules,
Qu’on laisse nos peurs et nos appréhensions,
nos petits mouvements de reculs, nos
frissons de javel
Qu’on laisse voler les vernaculaires et ramper les bousiers
Qu’on se laisse émouvoir par les bousiers
Je ne plaide pas pour qu’on se minuscule
Ni qu’on se mette à leur niveau
Ni qu’on se latinise, nous
Qu’on se chitinise, nous
Ou qu’on apprenne à voler
Ou qu’on apprenne à ramper
Mais
Qu’on apprenne à innombrer nos gazons
À serrer de loin, de nos deux yeux, leurs six pattes
À refuser de tondre ce qui peut ne pas l’être
À refuser d’asperger ce qui peut ne pas l’être.
À se servir du latin pour dire des mots d’amour,
des carmen, des cara, des carus, des
« Carrisimae ! » tu cries, tu clamors à tes amours
Se servir du latin pour jouer aux jeux vidéos,
aux jeux de rôle ad amicos, inter nos,
Pour prier dieu même, peut-être, pourquoi pas,
mais pas le dos tourné aux visages,
plutôt le visage tourné vers nos cœurs, pour nous, pour soi,
une langue comme une
autre comme la langue de l’amour
Apprivoisons les proches en vivifiant l’antique
Ensauvageons le voisin
— sauvage vernaculaire  —
En cheminant sans chimie
Berçons de classique les plantes
Apprenons leur la musicologie
En désactivant les principes
de la glyphosatologie.

Ce texte a été initialement publié dans la revue Cactus Calamité : Berry 7, publié par le collectif eispi.

La gravure qui illustre le texte a été réalisée par Séverine Dartois.

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Comment notre monde est devenu cheap

Jason Moore

26.05.2019 à 05:50 Temps de lecture : 7 minutes

Ce texte est extrait du livre de Jason Moore et Raj Patel, Comment notre monde est devenu cheap. Une histoire inquiète de l’humanité, publié aux éditions Flammarion.



La foudre et le tonnerre ont besoin de temps, la lumière des astres a besoin de temps, les actes ont besoin de temps, même après qu’ils ont été accomplis, pour être vus et entendus. Cet acte est encore plus éloigné d’eux que les plus éloignés des astres – et pourtant ce sont eux qui l’ont accompli.

Friedrich Nietzsche, « Le dément », Le Gai Savoir, 2001, § 125.




Une ère a pris fin. Celle, marquée par un climat exceptionnellement clément1Roberts 1989 ; Hansen & Sato 2012., qui a permis la naissance de notre monde moderne : l’agriculture sédentaire, les villes, les États-nations, la technologie de l’information, etc. Le niveau de la mer s’élève ; le climat devient instable ; les températures moyennes augmentent. On appelle Holocène l’ère géologique au cours de laquelle la civilisation est née, mais la période la plus récente est parfois désignée sous le nom d’Anthropocène. De fait, l’avenir saura que nous avons existé grâce aux merveilleux fossiles que nous aurons laissés partout : radiations provenant des bombes atomiques, plastiques issus de l’industrie du pétrole, sans oublier les os de poulets2Carrington 2016 ; Working Group on the “Anthropocene” 2016. Nous nous référons ici à l’Anthropocène comme champ d’étude géologique : l’Anthropocène géologique. Il se distingue de son sens courant, l’Anthropocène populaire, qui embrasse une discussion plus large sur les origines de la crise écologique. Cf. Moore 2016, 2017a, 2017b..

La suite est à la fois imprévisible et parfaitement prévisible. Quoi que les hommes décident de faire, le XXIe siècle sera celui de changements « brutaux et irréversibles » dans cet ensemble d’interdépendances que l’on appelle parfois « le tissu du vivant3Barnosky et al. 2012, p. 52. ». Pour désigner ce tournant fondamental dans la biosphère, les spécialistes du système terrestre usent d’une expression relativement pudique : « changement d’état »

Malheureusement, l’écosystème qui a produit ce bouleversement a également produit des hommes incapables de saisir ce changement d’état. Pensez au fou de Nietzsche, qui annonçait la mort de Dieu, et à l’accueil qu’on lui a fait : bien que l’Europe industrielle ait réduit la religion à la fréquentation optionnelle de l’office du dimanche matin, la société du XIXe siècle ne pouvait pas imaginer un monde sans Dieu. De même, pour la plupart de nos contemporains, il est plus facile d’imaginer la fin de la planète que celle du capitalisme4Cf., par exemple, l’excellent livre de N. Klein (2014)..

Ce tournant majeur que nous vivons nécessite donc également un « changement d’état » intellectuel.

Commençons par la langue. En toute rigueur, « Anthropocène » est un terme inexact. Anthropos (« homme » en grec) signifie que le changement climatique, ainsi que la sixième extinction de masse des animaux, sont, tout simplement, dus aux hommes. Et il est vrai que, depuis la fin du dernier âge de glace, les hommes n’ont cessé de transformer la planète5Barnosky et al. 2004.. Un taux de chasse légèrement supérieur au taux de renouvellement, associé à une modification du climat, a scellé le sort des mammouths des plaines du Columbia, en Amérique du Nord, du Gigantopithecus, ce cousin de l’orang-outang (en format géant)6Louys, Curnoe & Tong 2007., et de l’énorme élan d’Irlande (Megaloceros giganteus) en Europe7On suppose que les humains en Afrique ont conduit la mégafaune à s’adapter – ce qui expliquerait l’absence presque complète de toute forme d’extinction là-bas. Cf. par exemple les simulations de Channell & Lomolino 2000.. Il est même possible qu’en raison des émissions de gaz à effet de serre liées à l’agriculture, les hommes soient responsables du refroidissement général que connut notre planète il y a 12 000 ans8Ruddiman et al. 2016..

Tout cela est vrai. Mais la destruction qui se déroule actuellement sous nos yeux s’accomplit à une vitesse et à une échelle qui n’ont aucune commune mesure avec nos ancêtres des cavernes. Aujourd’hui, l’activité humaine n’est pas en train d’exterminer les mammouths après des siècles de chasse excessive. Nous sommes en train de tout tuer, de la mégafaune au microbiote, à une vitesse cent fois supérieure à celle du taux d’extinction naturel9Ceballos et al. 2015..

D’où vient cette différence ? Du capitalisme. Telle est donc notre thèse : à partir du XVe siècle, l’histoire moderne est entrée dans l’ère du Capitalocène10Moore 2016, p. 78-115 ; 2017a ; 2017b.. Recourir à ce mot, c’est prendre au sérieux le capitalisme, en y voyant bien plus qu’un système économique : un ensemble de relations entre les hommes et le monde. Car – et c’est un point fondamental – l’homme et la nature ne sont pas des entités séparées qui s’entrechoqueraient comme deux boules de billards : il s’agit d’un unique ensemble, étroitement interdépendant.

Ce livre cherche ainsi à penser les relations complexes, conflictuelles et inter-dynamiques qui existent entre les hommes et le reste du vivant. En donnant sens au monde qui nous entoure, il souhaite aussi en envisager l’avenir.

Quelle est son idée directrice ? Le monde moderne s’est construit en « cheapisant » sept choses : la nature, l’argent, le travail, le care11Ce terme n’est pas traduit car il relève de la philosophie du care, parfois traduite comme « éthique de la sollicitude ». Il renvoie au soin, mais aussi, de façon plus large, à toutes les dimensions de l’activité humaine qui prennent en charge les plus vulnérables (NdT)., la nourriture, l’énergie, et les vies. Le but de la « cheapisation » est d’étendre toujours plus son contrôle sur le tissu du vivant.

Pour prendre un exemple simple, revenons à nos os de poulet fossiles. Le poulet (gallus gallus domesticus)12Bunge 2015. est la volaille la plus répandue dans le monde. Mais celle que nous mangeons aujourd’hui n’a rien à voir avec celle que l’on consommait il y a cent ans. Nos poulets sont en effet le résultat d’efforts intensifs déployés après la Seconde Guerre mondiale pour produire la volaille la plus lucrative possible13Liu et al. 2006.. Ce poulet, adulte en quelques semaines, peut à peine marcher, possède une poitrine démesurée, et est élevé et mis à mort dans des quantités significatives : plus de soixante milliards de volailles par an14Evans 2014.. Voilà un cas exemplaire de ce que nous entendons par « nature cheap ».

Le poulet est la viande la plus populaire aux États-Unis, et s’apprête d’ici 2020 à conquérir le monde15Bunge 2015.. Pour autant, les ouvriers du secteur de la volaille sont très peu payés : quand deux dollars sont dépensés pour un poulet de fast-food, deux cents seulement vont aux salariés, sans compter que certains industriels du poulet recourent au travail des prisonniers, payés 25 cents de l’heure. Voilà un cas exemplaire de ce que nous entendons par « travail cheap ».

Dans l’industrie volaillère américaine, 86 % des ouvriers employés à la découpe souffrent des gestes répétitifs de hachage et de torsion accomplis à la chaîne16Oxfam America 2015., mais les blessures sont rarement reconnues. Une des conséquences, pour ces travailleurs, est une baisse moyenne de 15 % de leurs revenus dix ans plus tard17Seabury et al. 2014.. Pendant leur convalescence, ils dépendront du réseau de leurs familles et de leurs amis. Ce phénomène n’est jamais pris en compte, mais demeure pourtant essentiel au maintien de la main-d’œuvre : c’est celui du « care cheap ».

La nourriture produite par cette industrie remplit les ventres et son bas prix fait taire les mécontents : c’est l’« alimentation cheap ». Les poulets en eux-mêmes contribuent relativement peu au changement climatique : contrairement aux vaches, ils ne rotent pas du méthane. Mais ils sont élevés dans d’immenses hangars dont le chauffage nécessite de grandes quantités de fuel. Ainsi l’industrie volaillère aggrave-t-elle l’empreinte carbone18Dunkley 2014.. Vous ne pouvez pas faire des poulets low-cost sans du propane en abondance : « énergie cheap ».

La vente de ces volailles n’est pas sans risque, mais est favorisée par un système de subventions — facilitant par exemple l’accès aux pays producteurs du soja qui nourrit les poulets (principalement la Chine, le Brésil et les États-Unis19McMichael 1998 ; Kaimowitz & Smith 2001 ; Gale, Lohmar & Tuan 2005.), ou l’octroi de prêts commerciaux. Bref, la dépense publique se fait au bénéfice du profit privé : un des aspects de l’« argent cheap ».

Mettre en place cet écosystème requiert encore un dernier élément — le règne des «vies cheap». Celles des femmes, des colonisés, des pauvres, des gens de couleur, des immigrés… (ainsi que celles des animaux). Et pourtant, à chaque étape de ce processus, les hommes ont résisté — depuis les Peuples Indigènes20Nous mettons des capitales parce que les mouvements des Peuples Indigènes en ont décidé ainsi. dont les volailles ont fourni le matériel génétique aux poulets industriels, jusqu’aux travailleurs du secteur demandant que leur souffrance soit reconnue, en passant par ceux qui combattent le changement climatique et Wall Street.

Quand on voit, rien qu’à partir de cet exemple ordinaire, les luttes sociales menées autour de la nature, de l’argent, du travail, du care, de la nourriture, de l’énergie et de la vie elle-même, on comprend pourquoi le vrai symbole de la modernité, ce n’est pas l’automobile ou le smartphone, mais les Chicken McNuggets.

Tout cela est oublié dès l’instant où l’on trempe ce produit à base de poulet et de soja dans le petit pot de plastique plein de sauce barbecue. Oubliés aussi, les fossiles de mille milliards de volailles, qui survivront à l’humanité qui les a produits — ils en marqueront même le passage. Voilà pourquoi ce livre se veut un antidote à l’oubli. Car faire l’histoire des hommes, de la nature et du système qui a transformé la planète, revient à écrire une brève histoire du monde moderne. Non pas une histoire du monde dans son ensemble, mais plutôt celle de processus qui peuvent expliquer pourquoi le monde ressemble à ce qu’il est aujourd’hui. L’histoire de ces sept choses cheap illustre la façon dont le capitalisme, à partir de l’Europe, s’est étendu au monde entier, comme le montre la carte ci-après, où l’on voit que seule une petite partie de la terre a échappé au pouvoir colonial européen.

Nous dirons précisément ce que nous entendons par cheap. Mais nous devons d’abord montrer que ce n’est pas seulement un comportement proprement humain qui nous a menés au point où nous en sommes, mais plutôt une forme d’interaction spécifique entre les hommes et le monde biologique et physique.

Notes   [ + ]

1. Roberts 1989 ; Hansen & Sato 2012.
2. Carrington 2016 ; Working Group on the “Anthropocene” 2016. Nous nous référons ici à l’Anthropocène comme champ d’étude géologique : l’Anthropocène géologique. Il se distingue de son sens courant, l’Anthropocène populaire, qui embrasse une discussion plus large sur les origines de la crise écologique. Cf. Moore 2016, 2017a, 2017b.
3. Barnosky et al. 2012, p. 52.
4. Cf., par exemple, l’excellent livre de N. Klein (2014).
5. Barnosky et al. 2004.
6. Louys, Curnoe & Tong 2007.
7. On suppose que les humains en Afrique ont conduit la mégafaune à s’adapter – ce qui expliquerait l’absence presque complète de toute forme d’extinction là-bas. Cf. par exemple les simulations de Channell & Lomolino 2000.
8. Ruddiman et al. 2016.
9. Ceballos et al. 2015.
10. Moore 2016, p. 78-115 ; 2017a ; 2017b.
11. Ce terme n’est pas traduit car il relève de la philosophie du care, parfois traduite comme « éthique de la sollicitude ». Il renvoie au soin, mais aussi, de façon plus large, à toutes les dimensions de l’activité humaine qui prennent en charge les plus vulnérables (NdT).
12, 15. Bunge 2015.
13. Liu et al. 2006.
14. Evans 2014.
16. Oxfam America 2015.
17. Seabury et al. 2014.
18. Dunkley 2014.
19. McMichael 1998 ; Kaimowitz & Smith 2001 ; Gale, Lohmar & Tuan 2005.
20. Nous mettons des capitales parce que les mouvements des Peuples Indigènes en ont décidé ainsi.

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L’écologie du capitalisme ou la grande braderie du monde

Louison Cahen-Fourot

26.05.2019 à 05:47 Temps de lecture : 16 minutes

À propos du livre de Jason Moore et Raj Patel, Comment notre monde est devenu cheap. Une histoire inquiète de l’humanité (Flammarion, 2018).

Il est parfois des livres dont la parution fait remarquablement écho à des événements inattendus. Quelques semaines à peine après la publication de Comment notre monde est devenu cheap. Une histoire inquiète de l’humanité (Patel et Moore, 2018), voilà qu’éclate le mouvement des Gilets Jaunes : un ensemble diffus de personnes et de revendications qui s’opposent à la grande braderie des vies sans cesse mise en œuvre dans le capitalisme et que narre cet ouvrage.

Il s’agit d’un livre d’histoire économique mais j’écris cette recension en économiste et non en historien. C’est pourquoi je résumerai brièvement mais ne discuterai pas l’histoire que font les auteurs de la cheapisation et concentrerai la discussion essentiellement sur les aspects conceptuels et théoriques. J’aborde, pour finir, les perspectives politiques que l’on peut esquisser à partir de cet ouvrage.

La problématique du livre, ambitieuse et alléchante, est de « penser les relations complexes, conflictuelles et inter-dynamiques qui existent entre les hommes et le reste du vivant » (p. 11). Pour cela, les auteurs se demandent « comment les humains – et les dispositifs humains de pouvoir, de violence, de travail, d’inégalités – s’insèrent à l’intérieur de la nature » (p. 50). On retrouve là l’approche moniste chère à Jason Moore et déjà exposée en détails dans son ouvrage Capitalism in the web of life (2015) qui entend rompre avec les approches dualistes séparant l’analyse des sociétés de celles de la nature (sous-entendu, de la nature non-humaine). L’analyse des auteurs se fait dans le contexte du capitalisme, défini très largement comme un « ensemble de relations entre les hommes et le monde » (p. 11), soit une « écologie – un ensemble de relations intégrant pouvoir, capital et nature » (p. 50). Cette définition est vague. Ce qui fait donc la spécificité du capitalisme, arguent les auteurs, est le mécanisme par lequel les sociétés s’insèrent dans la nature. Ce mécanisme est celui de la cheapisation (non-traduction de cheapening)1Ce n’est pas la moindre des approximations et des choix discutables dans la traduction de cet ouvrage, qui entravent parfois la compréhension du propos..

Une écologie du capitalisme : les sept domaines cheapisés

Ce néologisme particulièrement laid (qui sied bien, il est vrai, au processus qu’il nomme), désigne « un ensemble de stratégies destinées à contrôler les relations entre le capitalisme et le tissu du vivant, en trouvant des solutions, toujours provisoires, aux crises du capitalisme. (…) C’est une stratégie, une pratique, une violence, qui mobilise tous les genres de travail – avec une compensation minimale. Nous parlons de cheapisation pour désigner les processus par lesquels le capitalisme transmute la vie non monnayable en circuits de production et de consommation, dans lesquels ces relations ont le prix le plus bas possible » (p. 31, italique ajoutée). Ce terme traduit donc un processus d’exploitation recouvrant deux dimensions : une exploitation marchande et une exploitation non-marchande. La première est le processus d’extraction d’une plus-value maximale via l’extension du domaine de la marchandise à toutes les sphères de l’existence – ou à toutes les conditions de la production, pour reprendre le terme éco-marxiste (O’Connor, 1988). Celles-ci incluent aussi bien la nature que la vie sociale. La seconde désigne le travail des natures humaine et extra-humaine non marchandisé mais indispensable au processus de marchandisation, ce que Moore désigne par le terme appropriation dans Capitalism in the web of life. Ce que proposent Moore et Patel est donc une histoire en même temps qu’un cadre d’analyse de cette écologie qui permet l’accumulation du capital et au sein de laquelle les natures humaine et extrahumaine sont mises au travail dans le cadre de l’organisation capitaliste de la production. Les auteurs examinent ce processus pour sept domaines : la nature, l’argent, le travail, le care, l’alimentation, l’énergie et les vies. C’est l’entrelacs des domaines cheapisés qui constitue l’écologie du capitalisme : chacun d’eux est la condition de la cheapisation des autres et ne saurait être cheapisé sans la cheapisation du reste.

Le premier domaine examiné par les auteurs, celui qui englobe tous les autres, est la nature. La nature cheap trouve son origine dans le dualisme Nature/Société qui émerge avec l’évolution du terme société au mitan du 16e siècle et dans la révolution cartésienne au siècle suivant. Le terme société se met alors à signifier un ensemble vaste auquel les individus appartiennent et qui dépasse le simple fait de se trouver en compagnie d’autres humains. Le terme devient abstrait et de l’autre côté de la société se trouve la Nature. Cette révolution culturelle promut « une pensée binaire (ou bien / ou bien) » qui « remplaça les formes de pensée alternatives (à la fois / et) », « privilégia le fait de penser des substances, des “choses”, au lieu de penser les relations entre ces substances » et « éleva la domination de la nature par la science au rang d’idéal social » (p. 70). Cette révolution intellectuelle fournit la base idéologique de la mise au travail de la nature dans le capitalisme et le tissu du vivant se vit « nommé, contrôlé et contraint d’entrer de force dans des processus d’échange de profit » (p. 63).

En même temps que la nature était mise en coupe réglée pour satisfaire à l’organisation capitaliste de la production, l’argent cheap apparaît à travers la mise en relation systématique des États et de la finance par le circuit argent-guerre-argent. Selon les auteurs, « ce qui est donc nouveau, avec le capitalisme, ce n’est pas la recherche du profit, mais les relations qui unissent inextricablement la recherche du profit, son financement, et les États » (p. 83). On peut ajouter que la nouveauté du capitalisme est aussi la recherche du profit pour lui-même comme principe fondamental et général de l’organisation de l’économie. Il est vrai que la distinction entre économie – comme production de valeurs d’usage – et chrématistique – comme production de valeurs d’échange – remonte à Aristote (Harribey, 2002) et que des sociétés précapitalistes eurent des secteurs capitalistiques (Rodinson, 1966). Toutefois, ce n’est pas avant l’avènement des sociétés capitalistes proprement dites – c’est-à-dire les formations socio-économiques organisées autour de la combinaison entre rapport marchand et rapport salarial où ces deux rapports en vinrent à dominer tous les autres rapports sociaux – que le profit devint une fin en soi et détermina toute l’organisation de la société. Cet argent devint donc du capital, c’est-à-dire la valeur en mouvement qui sert à organiser le travail et la nature et à les mettre au service de l’accumulation du capital dans le cadre du marché mondial en émergence. Ce dernier était sans cesse agrandi par l’impérialisme des États européens. Cette extension fut financée par la finance naissante et celle-ci avait en retour besoin de cette expansion pour sa propre croissance. L’argent devint donc une fin en soi, « une relation écologique : une relation déterminant les conditions d’existence non seulement des humains – mais de toute la vie » (p. 84). Une telle expansion nécessitait une quantité toujours croissante d’argent et une disponibilité sans faille, soit une production en série conforme à l’organisation capitaliste de la production, c’est-à-dire sa cheapisation. Celle-ci fut assurée à travers le contrôle des matières premières sur lesquelles la monnaie était assise et sur la gestion de l’économie monétaire, en particulier des taux d’intérêt. Nature et argent ne sauraient cependant créer de valeur d’échange par eux-mêmes. Cela nécessite du travail.

Le travail cheap est non seulement le travail inséré dans le rapport salarial, c’est-à-dire le travail exploité et inséré dans le marché, mais également le travail exploité et non-inséré dans le rapport salarial, c’est-à-dire le travail gratuit. Ce dernier est le fruit des humains (pour beaucoup des femmes, en particulier via le care abordé plus loin) mais également de la nature (à l’époque récente, la captation-recyclage du CO2 est sans doute l’un des exemples les plus criants de travail gratuit fourni par la nature et nécessaire au développement capitaliste). Travail encastré dans le rapport salarial et travail gratuit ne peuvent aller l’un sans l’autre : « le travail produit à travers ce système monétaire dépendait en réalité d’un volume de travail bien supérieur, un flux qui se trouvait, lui, en dehors du système monétaire – et pourtant à l’intérieur du pouvoir capitaliste. Dans le système capitaliste, l’appropriation – disons-le, une sorte de vol continuel – du travail non payé “des femmes, des ressources naturelles et des colonies”, est la condition sine qua non de l’exploitation de la main d’œuvre » (p. 115). Si la marchandisation recouvre progressivement toutes les sphères de l’existence, tous les éléments composant ces sphères ne se retrouvent donc pas marchandisés. Leur non-marchandisation permet la gratuité de leur travail et constitue donc une condition de la marchandisation du reste.

Le travail ne se reproduisant pas sans un minimum de soin, émergea le care cheap. Celui-ci désigne le travail de production-reproduction de la force de travail assuré en grande partie par les femmes et non rémunéré. D’après les auteurs, qui n’approfondissent malheureusement pas ce point pourtant fondamental, cette émergence fut permise par l’imposition des catégories hommes / femmes aux sociétés où elles n’existaient pas en tant que genres sociaux, par la promotion de l’usage de techniques agricoles libérant le travail humain et par la privatisation des communs. La force fut aussi un instrument pour imposer le modèle de foyer moderne : « transformer les corps des femmes en machines dociles vouées à la reproduction exigea de recourir à la force, à la peur, ainsi qu’à des politiques spécifiques. Les institutions mises en place par ces politiques comprenaient la prison, l’école, l’hôpital, l’asile de fous et le contrôle du sexe et de la sexualité, en public comme en privé, par la violence et l’humiliation (…). La sphère publique, où les hommes peuvent agir en citoyens libres et égaux, est donc distinguée d’une sphère privée, où peuvent prévaloir l’esclavage, le patriarcat et la tutelle juridique du mari sur sa femme. En d’autres termes, le sujet libéral est né homme. » (pp. 147-148).

La reproduction de la force de travail nécessitant un apport minimal en énergie, l’alimentation cheap naquit d’un renversement dans la logique gouvernant les systèmes alimentaires précapitalistes : le travail remplaça la terre comme fondement de la productivité agricole et le marché devint le système d’allocation du surplus alimentaire à la place du pouvoir politique. Cela permit de « produire plus de calories avec moins de temps de travail » (p. 175), définition du processus de cheapisation alimentaire. Ce fut une évolution décisive dans le processus de développement capitaliste : « les révolutions agricoles capitalistes fournissaient de la nourriture cheap, qui faisaient baisser en retour le seuil du salaire minimum : les travailleurs pouvaient être payés moins cher, sans mourir de faim pour autant. Les charges patronales en étaient allégées, tandis qu’augmentait la prolétarisation, et avec elle le taux d’exploitation. Le capital accumulé pouvait donc continuer à grossir, mais à condition que grossisse avec lui un surplus alimentaire suffisant pour engager des travailleurs cheap » (p. 175). Cette cheapisation alimentaire alla de pair avec la cheapisation énergétique. Selon Patel et Moore, la « révolution de l’énergie du capitalisme » ne commença pas avec le charbon « mais avec le bois – et avec la privatisation des forêts au moyen des enclosures » (p. 200). Cette énergie cheap fut le levier de l’accroissement des gains de productivité du travail en permettant l’extraction de matières premières et la production de machines à moindre coût ainsi qu’un accroissement des rendements agricoles avec les engrais. Elle fut aussi le levier d’un progrès social certain dans les pays à haut revenu grâce aux luttes des travailleurs du charbon et des gains de productivité qui furent un élément clef du compromis social fordiste d’après-guerre (Cahen-Fourot et Durand, 2016 ; Mitchell, 2013).

Les vies cheap, enfin, cristallisent ces processus. Elles furent le produit de la définition des êtres humains en catégories et des structures qui émergèrent pour gouverner et imposer ces catégories. Des hiérarchies sociales et patriarcales devinrent structurantes des sociétés et des instruments de pouvoir.

La cheapisation : extension du domaine de la marchandise fictive ?

L’histoire proposée par Patel et Moore fait de la cheapisation un mode d’exploitation pour la valorisation marchande de toutes les conditions de l’existence qui ne sont pas produites ou gérées par le marché. Dans sa dimension marchande, ce mode d’exploitation est donc théoriquement très proche de celui de la marchandise fictive conceptualisé par Polanyi, qui renvoie à toute chose originellement non produite pour et non gérée par le marché mais traitée comme telle (Postel et Sobel, 2016). On s’étonne alors que le concept n’apparaisse pas dans le livre ni d’ailleurs aucune référence à Polanyi, absent de la bibliographie. Une raison possible est que Polanyi propose ce concept lorsqu’il étudie la grande transformation entre le 18e et le 19e siècles alors que Moore et Patel débutent leur propos dès le 16e siècle. Pourtant, cet ouvrage peut se lire comme une histoire de la systématisation et de l’extension de la logique de la marchandise fictive au-delà du triptyque travail-monnaie-terre (Polanyi, 2009), à l’énergie, au care, à la nourriture et aux vies. On peut dès lors s’interroger sur la nature de la marchandisation qu’implique la cheapisation. Cette discussion se concentre donc sur cette première dimension de la cheapisation car elle détermine la seconde, l’appropriation du travail humain et non-humain non marchandisé.

Les auteurs dépeignent la cheapisation comme la mise au travail des natures humaine et extrahumaine avec une rémunération minimale, en salaire ou en nature, voire inexistante. Ainsi, rien n’est rendu à la nature et celle-ci se dégrade jusqu’à disparition de certaines ressources. Quant au travail humain, sa faible rémunération n’est rendue possible que par la cheapisation de tout le reste, permettant ainsi sa reproduction à un coût compatible avec l’accroissement des profits. La cheapisation recouvrerait donc une forme particulière de marchandisation : le processus de transformation en marchandise fictive. Parce que marchandises fictives, ces éléments sont tout particulièrement vulnérables à la logique du marché, traités comme s’ils étaient produits en série et de façon uniformisée selon le rythme de l’accumulation du capital et non selon leur rythme propre, par exemple les rythmes de régénération de la nature ou du corps humain. La cheapisation impliquerait donc une marchandisation sauvage repoussant sans cesse les limites mises à la logique du capital. Mais existe-t-il réellement une marchandisation « douce » qui irait à l’encontre de cette marchandisation sauvage induite par la cheapisation ? Peut-être existe-t-il une diversité de marchandisations comme il existe une diversité de capitalismes. Cependant, comme ces derniers qui sont toujours, in fine, des capitalismes malgré la diversité des institutions qui les façonnent (Brenner et Glick, 1991), les premières ne s’articulent-elles pas autour de principes fondamentaux invariants – privatisation, extraction, transformation, liquidation – qui rendent la logique de la marchandise fondamentalement incompatible avec ses conditions mêmes de production que sont la nature et la vie sociale ? Ce qui peut alors changer ne sont pas les principes de la marchandisation mais simplement leurs modalités, par exemple la mesure dans laquelle l’extraction d’une ressource se fait en harmonie avec son rythme de régénération.

Une contribution à l’édifice théorique écomarxiste : cheapisation, rupture métabolique et seconde contradiction du capitalisme

Cette question fondamentale de la compatibilité entre marchandisation et conditions de production qui traverse tout l’ouvrage de Patel et Moore permet de placer le cadre d’analyse qu’ils proposent, l’écologie du capitalisme, en continuité avec d’autres théorisations éco-marxistes. Celle de la seconde contradiction du capitalisme proposée par James O’Connor (1988) : l’accumulation du capital entraîne structurellement la dégradation des conditions de (re)production de ce dernier (dont la nature) ; toujours plus de capital est donc nécessaire pour accéder aux ressources, accélérant ainsi leur dégradation et le renchérissement permanent du premier. Toutes choses égales par ailleurs, il advient donc une seconde cause structurelle de baisse tendancielle du taux de profit. Celle de la rupture métabolique que John Bellamy-Foster (1999) forge à partir de Marx : la nature fournit au capitalisme de quoi se perpétuer mais celle-ci ne recevant rien en échange, par exemple des nutriments sous forme de déchets compostés, se dégrade inexorablement. Alors que ces deux théories éco-marxistes sont parfois opposées, il me semble au contraire que l’on peut faire l’hypothèse d’une complémentarité : envisager la seconde contradiction du capitalisme comme une propriété émergente, c’est-à-dire, toute chose égale par ailleurs, comme l’effet combiné de la multiplication des ruptures métaboliques locales et régionales — voire globales quand les ressources sont exportées à des milliers de kilomètres sans compensation pour la régénération de leur lieu d’extraction. Dans cette perspective, le processus de cheapisation, serait, quant à lui, sous-jacent à ces ruptures métaboliques, épuisant un monde aux ressources finies par une extraction infinie de plus-value. Cet ouvrage vient donc compléter l’édifice théorique de l’éco-marxisme en proposant un niveau complémentaire d’analyse, celui de l’écologie-monde du capitalisme au sein de laquelle émergeraient les processus théorisés par Bellamy Foster et O’Connor.

Il subsiste toutefois des limites à une synthèse des différentes théorisations écomarxistes. En particulier, le monisme sous-jacent à l’approche de Moore, qui tend à identifier nature et société ou du moins à en brouiller les frontières, est sujet à critique. Comme l’explique Malm :

« Il se trouve que nous sommes faits de la même substance que la nature (…). Dans les termes d’une philosophie de l’esprit, ceci conduit à prendre le parti d’un monisme de substance. À partir de là, cependant, il faut choisir entre deux voies. L’une mène à dire que non seulement la société et la nature partagent une même substance, mais qu’il n’existe aucune propriété notable permettant de les distinguer – un monisme de substance doublé d’un monisme de propriété. (…) L’autre option consiste à dire que, bien que la société soit faite de la même substance que la nature, elle a des propriétés hautement distinctives – ce que la philosophie de l’esprit nomme un dualisme de propriété substantiellement moniste. » (Malm, 2017, pp. 51–52)

Moore lui-même embrasse l’approche de O’Connor au nom de son approche moniste mais récuse celle de Bellamy Foster en raison de son dualisme supposé (Moore, 2015).

De la critique de la marchandise à la critique thermodynamique de la croissance

Historiciser et analyser systématiquement la tension entre logique marchande et tissu du vivant ouvre des perspectives théoriques au sein de l’éco-marxisme mais également au-delà. Comme l’expliquent Patel et Moore, l’avènement du capitalisme fit de la productivité du travail la mesure clef et l’horloge mécanique l’instrument clef. Ainsi le temps capitaliste rompit avec le temps naturel au gré des évolutions techniques, émancipant progressivement la production des contraintes naturelles. Comme le narre Andreas Malm dans Fossil Capital (2016), un exemple marquant de ce processus fut la décision des capitalistes du coton de passer de l’énergie hydraulique, énergie-flux imposant des contraintes de temps et d’espace à la production, au charbon, énergie-stock libérant de ces contraintes. La première imposait aux capitalistes de coopérer entre eux pour financer les infrastructures hydrauliques nécessaires à la régulation des flux alors qu’ils étaient concurrents sur le marché. Elle donnait aussi un pouvoir non-négligeable aux travailleurs qu’il fallait faire venir près des rivières. Le charbon, à l’inverse, pouvait être aisément déplacé dans les villes, c’est-à-dire au cœur de l’armée de réserve. Il ne nécessitait aucune coopération entre capitalistes et permettait une production constante de jour comme de nuit, été comme hiver. Davantage que toute considération technique ou économique, ce sont donc les rapports de production capitalistes, concurrence et lutte des classes, qui poussèrent à l’adoption du charbon comme énergie première de l’industrie cotonnière. Le capital pouvait dès lors avoir sa temporalité propre, abstraite et désencastrée des temps concrets de la nature et de la vie sociale, comme l’a notamment analysé Thompson (1967). Cette rupture entre les temps de la nature et de l’économie induite par la cheapisation engendre la rupture métabolique entre société et nature évoquée plus haut, une idée que l’on retrouve aussi chez des critiques du capitalisme et penseurs de l’écologie comme Barry Commoner (1972, pp. 273–274) et René Passet (1979, p. XII).

Rendre la production soutenable implique donc de réaligner la temporalité économique sur les rythmes du vivant. Cela implique de développer au maximum les capacités de réparation, de récupération et de recyclage des biens et des matériaux. Cependant, la seconde loi de la thermodynamique indique que la transformation de la matière engendre nécessairement des pertes et qu’il est impossible de recycler à l’infini. Cela oblige donc à une entrée nette de matière dans le système, a fortiori si l’économie croît. Pour que cette entrée nette soit soutenable, il faut qu’elle se fasse selon les rythmes naturels de régénération. Cela correspond à une temporalité qui n’a rien à voir avec celle de la réalisation des profits dans une logique capitaliste, à tout le moins dans le capitalisme actuel. Théoriquement, on peut donc esquisser une correspondance entre l’analyse (éco)marxiste de la marchandisation et de la dialectique capital / nature et la critique thermodynamique de la croissance – point de départ de l’économie écologique. Elles peuvent être envisagées comme deux façons d’exprimer les mêmes contradictions : la transformation de l’ensemble du tissu du vivant en marchandise et son exploitation engendrent des ruptures métaboliques et l’émergence d’une seconde contradiction du capitalisme qui est une manifestation de l’accroissement de l’entropie2Cette proposition n’est pas celle d’un déterminisme physique : si tout processus de transformation engendre des pertes et un accroissement de l’entropie, le rythme et l’intensité de cet accroissement peuvent – doivent ? – s’analyser en premier lieu comme le produit de la lutte des classes et de l’extension de la logique du capital.. Cela dessine, en creux, un programme de recherche commun entre marxistes et certains économistes écologiques – on pense en particulier à la socio-économie écologique (Burkett, 2009 ; Douai, 2017 ; Douai and Plumecocq, 2017 ; Spash, 2012) — que l’on imagine fécond.

Conclusion : dé-marchandiser, dé-approprier, sortir du capital

L’histoire et la théorisation de la cheapisation et de l’écologie du capitalisme que nous proposent Patel et Moore sont aussi une invitation à en sortir. Elles sont donc porteuses de perspectives politiques. Comme le théorisait James O’Connor (1988), « de la même façon que l’exploitation du travail engendra un mouvement ouvrier qui, à certains moments et en certains lieux se fit “barrage social” au capital, l’exploitation de la nature engendre un mouvement environnementaliste qui peut aussi constituer un “barrage social” au capital » (p. 27, je traduis). Seul un mouvement massif de dé-marchandisation et de dé-appropriation des conditions de l’existence permettrait de faire advenir la concordance entre temps du vivant et temps productifs. Une telle concordance des temps éloignerait l’horizon de réalisation des profits et l’incitation à investir diminuerait du fait de la préférence pour le présent inhérente au capitalisme – exacerbée dans le capitalisme financiarisé. Cela rendrait donc nécessaire une socialisation de la production et de l’investissement dans une logique de bien commun et de soutenabilités sociale et environnementale. On voit bien, dès lors, le changement de société radical que cela engendrerait.

Raj Patel et Jason Moore esquissent l’histoire de la cheapisation, c’est-à-dire la braderie généralisée qu’est devenu le monde au fil du développement capitaliste : celui du travail bradé, des vies bradées, de la nature bradée, de l’énergie bradée, de la nourriture bradée, du care bradé, de l’argent bradé. Son cadre d’analyse n’approfondit pas seulement notre compréhension du capitalisme. Il dresse également une carte du chemin à parcourir : reprendre à la grande braderie chacun des domaines qu’englobe l’écologie du capitalisme. D’un tel processus de dé-cheapisation pourra advenir une nouvelle écologie-monde où les sociétés humaines s’insèrent dans la nature selon les rythmes et les logiques du vivant et non selon celles du capital. Ironie de l’histoire, c’est peut-être de l’écologie des ronds-points que surgira cette écologie vertueuse du monde.





Bibliographie

Bellamy Foster, J., 1999. Marx’s Theory of Metabolic Rift: Classical Foundations for Environmental Sociology 1. American journal of sociology 105, 366–405.

Brenner, R., Glick, M., 1991. The regulation approach: theory and history. New Left Review 188, 45–119.

Cahen-Fourot, L., Durand, C., 2016. “La transformation de la relation sociale à l’énergie du fordisme au capitalisme néolibéral : une exploration empirique et macro-économique comparée dans les pays riches (1950-2010)”. Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs 20.

Clark, B., Bellamy Foster, J., 2009. Ecological Imperialism and the Global Metabolic Rift: Unequal Exchange and the Guano/Nitrates Trade. International Journal of Comparative Sociology 50, 311–334. https://doi.org/10.1177/0020715209105144

Harribey, J.-M., 2002. Richesse et valeur dans une perspective de soutenabilité. ContreTemps 71–84.

Malm, A., 2017. Nature et société: un ancien dualisme pour une situation nouvelle. Actuel Marx 61, 47–63.

Malm, A., 2016. Fossil Capital: The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming. Verso, London ; New York.

Mitchell, T., 2013. Carbon democracy: le pouvoir politique à l’ère du pétrole. La Découverte, Paris.

Moore, J.W., 2015. Capitalism in the Web of Life: Ecology and the Accumulation of Capital. Verso, New York.

O’Connor, J., 1988. Capitalism, nature, socialism: a theoretical introduction. Capitalism Nature Socialism 1.

Patel, R., Moore, J.W., 2018. Comment notre monde est devenu cheap: une histoire inquiète de l’humanité. Flammarion, Paris.

Polanyi, K., 2009. La Grande transformation: Aux origines politiques et économiques de notre temps. Gallimard, Paris.

Postel, N., Sobel, R., 2016. Marchandises fictives, in: Postel, N., Sobel, R. (Eds.), Dictionnaire critique de la RSE, Capitalismes – éthique – institutions. Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, pp. 299–303.

Rodinson, M., 1966. Islam et capitalisme. Ed. du Seuil, Paris.

Notes   [ + ]

1. Ce n’est pas la moindre des approximations et des choix discutables dans la traduction de cet ouvrage, qui entravent parfois la compréhension du propos.
2. Cette proposition n’est pas celle d’un déterminisme physique : si tout processus de transformation engendre des pertes et un accroissement de l’entropie, le rythme et l’intensité de cet accroissement peuvent – doivent ? – s’analyser en premier lieu comme le produit de la lutte des classes et de l’extension de la logique du capital.

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Démanteler l’Empire : le pari de Julian Assange

Brian Holmes

26.05.2019 à 05:46 Temps de lecture : 9 minutes

Texte original traduit par Frédéric Neyrat.

« Vous pouvez résister ! », criait Julian Assange le 11 avril 2019, alors que des agents de la police londonienne le poussaient dans un fourgon devant l’ambassade de l’Équateur. Assange avait passé sept ans dans un minuscule bureau transformé en appartement, poursuivant les fils d’une vocation qui a captivé le monde. À présent, il avait l’air défait, rendu impuissant — à l’exception de sa voix transie par l’urgence. Alors qu’il continuait à parler, le journaliste le plus important de ce jeune siècle a été poussé brutalement dans la camionnette.

Le président équatorien Lénine Moreno venait de retirer l’asile politique accordé par son prédécesseur, de gauche radicale, Rafael Correa. L’arrestation se basait sur le fait qu’Assange avait refusé de se présenter à la justice — une entorse à sa liberté sous caution — dans une affaire de viol intentée par des procureurs suédois, charges cependant abandonnées par la suite. Mais comme chacun sait, ce qui est en jeu n’est pas cette affaire, pour laquelle d’ailleurs Assange s’est déclaré prêt à passer en jugement. La véritable question est de savoir si Assange sera désormais extradé vers les États-Unis pour faire face à des accusations de tentative de violation de la sécurité informatique états-unienne — quelque chose qu’il a peut-être envisagé, voire tenté de réaliser, mais qui n’a manifestement jamais été mené à bien.

« Le Royaume-Uni doit résister », a crié Assange, martelant ce qui deviendra certainement la base de sa défense juridique à venir : le principe, qui nous vient des Lumières, de la liberté de la presse — respecté, du moins en théorie, par la majorité des nations modernes. En effet, seul le refus du Royaume-Uni de la demande d’extradition peut le sauver d’un procès hautement politisé aux États-Unis. L’avenir du journalisme non censuré dans ces deux pays est en jeu, comme un large éventail de personnes liées à cette profession en conviennent. Mais voici la question qui ne sera jamais soulevée devant les tribunaux, ni dans les journaux « de référence » : Quand Assange parlait de résistance alors qu’il était entre les mains de la police, ne s’adressait-il qu’à un État national en déclin — ou à nous-mêmes, les citoyens de la planète ?

Arcana imperii

Julian Assange est né en 1960. Il appartient à une génération de gauche ayant sérieusement revendiqué son autonomie politique. Partagée par des millions de manifestants anti/alter-mondialisation au tournant du millénaire, cette revendication a pris la forme d’une dénonciation des décisions illégitimes prises par un régime de gouvernance mondiale protéiforme qu’Antonio Negri et Michael Hardt ont appelé « Empire »1Michael Hard et Antonio Negri, Empire, Paris, Exils, 2000. . Mais cette analyse était incomplète, incapable d’identifier clairement ceux prenant les décisions clés, ainsi que les intérêts spécifiques que ces derniers poursuivaient. Assange et ses collaborateurs de WikiLeaks se sont chargés de révéler les fonctions essentielles de ce régime capitaliste mondial — et en particulier de son pilier central, les États-Unis, dont la souveraineté nationale a été la principale force structurante des relations internationales depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Depuis l’inoubliable vidéo « Collateral Murder » de 2010 jusqu’à aujourd’hui, WikiLeaks a fourni au public un accès sans précédent aux secrets des États-Unis et de son système d’alliances militaires et économiques, notamment par le biais de la révélation de télégrammes de la diplomatie américaine par WikiLeaks (connu sous le nom de « Cablegate » ou encore « WikiLeaks Cablegate ») et des journaux de guerre afghans et irakiens (respectivement nommés Afghan et Iraq War Logs). Il est vrai que les comportements qui sous-tendent l’écriture de ce type de documents ont déjà été décrits auparavant. Pour les comprendre en profondeur, il suffit de lire un livre comme Global Capitalism and American Empire (2004), des auteurs canadiens Sam Gindin et Leo Panitch. Mais faire connaître n’est pas emporter la conviction. Seuls les documents bruts ont permis de donner à chacune et chacun un aperçu des vastes stratagèmes économiques et de la violence militaire dévastatrice d’un pouvoir impérial qui bafoue constamment ses propres principes démocratiques. Lorsque vous lisez, par vous-mêmes, les câbles diplomatiques et les journaux de guerre, les conclusions des historiens deviennent indéniables — et indéniablement applicables au présent. Pour la première fois, ces conclusions apparaissent comme une réalité pragmatique et non comme une théorie. Avec un pouvoir de conviction jusqu’alors inégalé, les documents divulgués révèlent les arcana imperii de l’ordre mondial actuel.

Aucune action aussi cruciale n’a été accomplie par aucune des forces réunies à la fin des années 1990 pour protester contre les pouvoirs exorbitants du FMI, de la Banque Mondiale et de l’OMC. Les télégrammes diplomatiques, en particulier, montrent comment un effort constant de promotion des entreprises états-uniennes et d’inscription de leurs actions dans une stratégie globale plus large : cette stratégie repose sur une manipulation et une subversion constante de personnalités politiques étrangères et des groupes d’intérêts, les deux étant traités comme de simples pions par ceux qui ont une connaissance et une force supérieures. La théorie opérationnelle clé d’Assange est exposée dans un texte intitulé « La conspiration comme mode de gouvernance », qui a été largement diffusé après les fuites cruciales de 20102Le texte est traduit ici : https://www.contretemps.eu/art-fuite-philosophie-politique-julian-assange-par-lui-meme/ . Dans ce texte, Assange affirme qu’un pouvoir illégitime ne peut être maintenue que par le biais de réseaux de communication secrets. En ce sens, chaque publication de WikiLeaks a été conçue pour porter un coup aux conspirations du pouvoir impérial.

Si l’autonomie politique nécessite une analyse critique des conditions qui structurent notre existence et limitent à la fois notre perception et notre capacité de changement social, alors on peut affirmer que WikiLeaks a fourni un exemple rare de connaissance en action, un phare pour toute une génération. Voyons rapidement comment ce phare a été installé, ce qui a été accompli, les objections qui ont été soulevées et les perspectives que l’on peut dessiner quant à notre situation présente.

Craquer les réseaux

WikiLeaks émerge du mouvement open-source et son nom traduit la confiance axiomatique de ce dernier dans la libre appropriation par le public de codes informatiques transparents. L’organisation dirigée par Julian Assange n’a toutefois pas fonctionné à la manière d’un site Web tel que Wikipedia, fondé sur la mise-en-commun, avec une participation du public à grande échelle et des processus de publication relativement transparents et auto-organisés. Au lieu de cela, les fuites recueillies au moyen du système technique fortement crypté du groupe ont été proposées à des organes de presse mainstream, avec l’intention d’exploiter non seulement la distribution massive des journaux en réseau, mais également la capacité intellectuelle des rédacteurs professionnels capables d’analyser des quantités énormes d’informations, à la mesure donc de la vitesse du cycle de rotation mondial de l’information. Au début, cette stratégie semblait être une trahison des principes de l’open source, ce qui est en effet le cas. Mais cette stratégie était aussi autre chose : une transformation en profondeur des normes mondiales du journalisme, afin de rétablir la capacité de la presse à informer les citoyens sur leur propre gouvernement et, de fait, sur les secrets de la gouvernance mondiale.

La publication ultérieure des fichiers de l’Administration de la sécurité nationale d’Edward Snowden par des intermédiaires indépendants de WikiLeaks, suivie des révélations des « Panama Papers » utilisant des voies très similaires, prouve à la fois l’ampleur et la profondeur de cette transformation, qui a fait plus que tout autre chose dans l’histoire récente pour faire revivre les principes de la presse libre. Ne serait-ce que pour cette seule réalisation, Assange mérite le respect universel — ainsi que la pleine protection dont bénéficient traditionnellement les journalistes.

Mais qu’en est-il d’Assange le géostratège ? Comment évaluer ses actions dans le brouillard de la guerre de l’information — une dimension qui ne peut être négligée, même dans une discussion sur la liberté de la presse ? S’est-il égaré pendant sa longue captivité à l’ambassade ? Est-il devenu l’outil involontaire d’un État puissant ? Que penser de son attaque virulente contre la campagne présidentielle d’Hillary Clinton, qui a clairement contribué à l’élection de Donald Trump ?

C’est un fait indéniable que WikiLeaks a publié les courriels de Clinton à un moment crucial de la campagne — et le démenti d’Assange, affirmant qu’il ne savait rien quant aux sources des documents, semble douteux, venant d’une personne aussi bien informée. Du côté de la gauche centriste états-unienne, le récit dominant est qu’Assange aurait été corrompu par les Russes, qui lui avaient offert — dans une débauche de flatteries calculée d’ailleurs, étendue à d’autres intellectuels de gauche — sa propre émission de télévision sur RTL (la chaîne Russe en langue anglaise). Un point de vue plus sophistiqué suggère qu’un individu, agissant seul, n’a ni la légitimité, ni la capacité, de violer un secret d’État de telle sorte que cela contribue, effectivement, au bien commun (dans un monde dangereux, le secret d’Etat n’est pas forcément illégitime) — un point de vue que je partage, en ce qu’il développe une critique beaucoup plus forte de la stratégie d’Assange en général. Mais la question dès lors se pose, et la position précédente n’y répond pas : comment, et par qui, une capacité critique des États et de leurs conspirations bien réelles peut-elle se constituer d’une façon jugée légitime, et efficace…

Pari global

Julian Assange restera dans l’histoire comme l’individu qui, agissant de manière anarchique, a fait le pari le plus grand que l’on puisse imaginer sur les capacités critiques de la société civile mondiale — un pari qui est aussi, et de loin, le plus risqué. Selon Assange, Hillary Clinton représentait la continuité de l’empire américain : elle était la toute-puissante secrétaire d’État qui était au centre de la sombre toile d’influence américaine pendant les années tumultueuses du Printemps Arabe, tirant toutes les ficelles à sa disposition pour s’assurer qu’à mesure que tout changerait, tout resterait pareil. Trump, en revanche, semblait un acteur faible, un joker, avec une forte chance d’ouvrir pour les U.S.A. une ère de déclin. Les divulgations d’Assange quant à Clinton étaient un pari risqué sur les chances de déclin impérial — un pari dont les effets cependant demeurent incertains : Assange a porté un coup éblouissant, mais dangereux, dans l’obscurité de la guerre de l’information.

Essayez de faire ce calcul vous-même. En dépit de la popularité de Barack Obama aux U.S.A. comme ailleurs — une popularité qu’il a acquise à la fois grâce à son admirable calme et son intelligence, ainsi que par la détermination d’une majorité d’Américains à élire et à respecter enfin un président noir — il n’en reste pas moins évident que son administration de type Démocrate classique n’a que très peu changé les priorités et les routines de fonctionnement de l’ordre mondial façonné et dirigé par les États-Unis. Pour prendre l’exemple le plus significatif : au cours des deux mandats d’Obama, les États-Unis sont devenus le plus grand exportateur de combustibles fossiles au monde, alors même que les conditions de vie dans l’arrière-pays du sud des États-Unis et de l’Europe continuaient de se dégrader, en partie à cause du changement climatique, et dans une proportion égale ou supérieure à cause la rapacité du commerce néolibéral. Il est impossible d’oublier que durant ces années, Obama est devenu le Déporteur-en-chef, expulsant violemment un nombre historique de migrants de la frontière sud tout en présidant au coup d’État sanctionné par les États-Unis au Honduras qui a préparé le terrain pour l’effondrement économique et social actuel de ce pays. Depuis lors, les vagues de réfugiés arrivant tant aux États-Unis que dans l’Europe ont provoqué une formidable montée en puissance de mouvements politiques d’extrême-droite dans les pays anciennement « avancés », dont le tissu social a été déchiré par l’austérité néolibérale. Quelque chose laisse-t-il à penser qu’une administration Hillary Clinton aurait apporté un changement décisif dans cet état de choses ? La crise actuelle aurait-elle été durablement évitée en prolongeant et en intensifiant les politiques mêmes qui l’ont provoquée ?

Il est évident que le risque du pari d’Assange est que Trump réussisse à raviver les pires aspects de l’empire sous domination états-unienne et son système d’alliances eurocentriques, combinant une suprématie blanche virulente avec un extractivisme militarisé dans le but de rétablir la domination occidentale des nations industrialisées telle qu’elle était après la seconde guerre mondiale. Pourtant, le choix qui nous fait face quant aux alternatives politiques est maintenant sur la table avec une toute nouvelle clarté – car, en réalité, Trump est très faible politiquement et en grande partie incapable de faire avancer son programme économique nationaliste hardcore, malgré la communication spectaculaire qu’il produit nuit et jour au sujet de ses sordides intentions. La société civile s’est mobilisée aux États-Unis avec l’élection d’une nouvelle génération de représentants politiques qui soulèvent des débats d’une ampleur sans précédent sur l’évolution future du développement national et international, dont le Green New Deal promu par Alexandra Ocasio-Cortez est la figure la plus exemplaire. Entre-temps, sous la pression de leurs propres sociétés civiles, de nombreux pays du système de l’ancienne alliance ont pris des mesures importantes pour définir leurs propres plans d’action pour l’avenir, indépendamment des États-Unis.

Le pari d’Assange dépend pour son succès des capacités critiques de la société civile mondiale, que les actions de WikiLeaks ont tant fait pour renforcer au cours de la dernière décennie. Comme les propres entreprises de publication et le contenu même de la critique opérée par Wikileaks et ceux qui s’en sont inspiré, cette société civile se situe dans des contextes nationaux qui doivent toujours être abordés de manière spécifique. C’est en effet dans ces contextes nationaux que le pouvoir et les droits populaires comme la liberté de la presse sont situés. Pourtant, à l’instar de la libre circulation des câbles et des journaux de guerre, cette société civile est mondiale, comme le sont aussi les sans-papiers, les apatrides, ainsi que les détenteurs de passeports multiples qui paient leurs impôts en divers lieux nationaux. Chacune et chacun, en marge ou dans les marges de chaque pays, peut consacrer ses énergies à aider à démanteler le système injuste et fondamentalement obsolète que la génération politique d’Assange a commencé à appeler « Empire » il y a une vingtaine d’années.

C’est le moment ou jamais de pousser ce système au-delà de ses limites. Seul un processus politique délibéré peut réussir à le transformer — le renverser. Un tel système doit tenir compte de toute la complexité des États nationaux, ainsi que du système d’alliance internationale corrompu et, surtout, de l’autonomie critique des populations mondiales. « Vous pouvez résister ! », cria Assange. « Le Royaume-Uni doit résister ! » — « Nous devons résister ! ».

Notes   [ + ]

1. Michael Hard et Antonio Negri, Empire, Paris, Exils, 2000.
2. Le texte est traduit ici : https://www.contretemps.eu/art-fuite-philosophie-politique-julian-assange-par-lui-meme/

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La vie plus qu’humaine

Anna Lowenhaupt Tsing

26.05.2019 à 05:44 Temps de lecture : 25 minutes

Ce texte est la traduction de l’introduction de Feral Atlas: The More-Than-Human Anthropocene, un ouvrage multimédia d’Anna Tsing, Jennifer Deger, Alder Keleman et Feifei Zhou à paraître chez Stanford University Press.

Traduction de Pauline Briand, relue par Marin Schaffner. En lien avec le cycle Ce qui dépend de nous à la Gaîté Lyrique.

Tout événement de l’histoire humaine a été un événement plus-qu’humain. Quand les chasseurs-cueilleurs brûlent la terre, ils coopèrent avec les plantes qui essaiment rapidement et les herbes qui poussent après les incendies, attirant le gibier1Bowman, D. M. J. S. et al. The human dimension of fire regimes on Earth. J. Biogeogr. 38, 2223–2236 (2011).. Quand les écologies vulnérables au feu cèdent la place aux écologies qui aiment le feu, elles changent, à leur tour, la manière dont les humains de ce territoire vivent. Ou regardez à l’intérieur : les bactéries intestinales nous permettent de digérer notre nourriture. Les autres espèces, ainsi que des agents non-vivants, font de nous des humains. La seule raison pour laquelle cette affirmation n’est pas une évidence, réside dans la puissante habitude, prise depuis quelques centaines d’années, de croire que les humains transcendent et maîtrisent la nature, plutôt que de composer des mondes avec les non-humains. L’un des aspects les plus importants qui a émergé de la discussion autour de l’Anthropocène comme une crise environnementale causée par l’humain, est qu’elle nous éloigne de ces puissantes habitudes de pensée. Elle nous oblige à reconsidérer la manière dont les histoires humaines et non-humaines sont entremêlées 2Tsing, A., Bubandt, N., Gan, E., Swanson, H. Arts of Living on a Damaged Planet: Ghosts and Monsters of the Anthropocène. University of Minnesota Press (2017).. L’Anthropocène, comme toutes les trajectoires auxquelles les humains ont participé, est plus-qu’humain.

Ces vingt dernières années, de nombreux chercheurs ont écrit sur le problème de la séparation analytique des humains de ceux avec qui nous vivons3Haraway, D. J. When Species Meet. University of Minnesota Press (2007); Latour, Bruno, Politiques de la nature. Paris, La Découverte, 1999. NdLR: dans la revue terrestres, voir https://www.terrestres.org/2018/11/15/suivre-la-foret-une-entente-terrestre-de-laction-politique/ ainsi que : https://soundcloud.com/laviemanifeste/sophie-gosselin. Pour autant ce problème persiste, de nombreux chercheurs se trouvent démunis pour penser les histoires humaines et non-humaines de concert en raison de cette tradition de pensée vieille de plusieurs centaines d’années. Même quand ils s’accordent pour aborder l’Anthropocène comme une coproduction entre humains et non-humains, les chercheurs en sciences humaines et les scientifiques ont tendance à aborder ce sujet de façon divergente, avec peu d’espace pour un dialogue sérieux. Ce constat est, certes, un peu caricatural, mais il reflète une certaine réalité, les chercheurs en sciences humaines sont des têtes sans corps, flottant dans la stratosphère de la philosophie, quand les scientifiques sont des orteils fouillant la boue empirique. Même quand ils s’intéressent au concret, les chercheurs en sciences humaines s’arrêtent à une discussion autour de la « matérialité » avant même d’en arriver à la matière. Les chercheurs en sciences naturelles ignorent ces discussions —mais à leur péril. Mal informés des savoirs produits par les humanités en politique, en histoire, et en culture, les scientifiques s’emparent trop souvent de paradigmes simplistes ou trompeurs pour prendre la mesure de l’humanité. Aucune de ces habitudes ne laisse beaucoup de place à la conversation. En l’absence de ce dialogue, la dichotomie erronée d’une Nature soumise et d’une Culture dominante continue d’être affirmée.

Suivre les devenir non-intentionnels des infrastructures

Dans ce contexte, L’Atlas féral est une modeste mais courageuse tentative de construire une méthode pour étudier l’Anthropocène. L’atlas affirme : Pour pister l’Anthropocène-plus-qu’humain, commencez par les infrastructures. Les infrastructures travaillent avec toutes sortes d’entités, vivantes ou non-vivantes, pour produire des effets féraux, ces effets sont l’Anthropocène. De plus, comme les infrastructures se déploient de manière irrégulière au travers de la planète, formant des « patchs » écologiques, l’Anthropocène qui nous est dévoilé au travers des effets féraux des infrastructures humaines est un Anthropocène de patchs, fragmentaire, bien plus qu’un effet globalement uniforme d’individus amassés4Tsing, A., Bubandt, N, and A. Mathews, “Patchy Anthropocène.” Current Anthropology (2019)..v Cette formulation permet de prêter attention à l‘histoire qui est dite, avec ses contingences liées au lieu, ses inégalités, et ses différences. Au lieu de se tourner trop rapidement vers les systèmes existants à l’échelle planétaire, qu’ils soient écologiques ou humains, commencer par les infrastructures permet de montrer le processus irrégulier et fragmentaire (patchy) de la création d’écologies menaçantes.

Par féral, on entend ici une situation dans laquelle une entité, élevée et transformée par un projet humain d’infrastructure, poursuit une trajectoire au-delà du contrôle humain. En soi, il n’y a rien de mauvais dans l’absence de contrôle humain. L’écologue Annik Schnitzler utilise le terme « féral » pour décrire les forêts européennes qui croissent sur les terres agricoles abandonnées et les parcelles industrielles5Schnitzler, A. Feral Woodlands. Paper presented at Woodlands in the Anthropocène, Aarhus University Research on the Anthropocène, Aarhus, Denmark, June (2018).. Cet usage correspond à la définition donnée par L’Atlas féral. Ni les humains, ni nos espèces compagnes, ne peuvent survivre sans ce genre de féralité, qui permet aux arbres de réinvestir des territoires dont les projets d’infrastructures les avaient exclus pendant de nombreuses années. Dans le même temps, la discussion autour de l’Anthropocène requiert d’apporter une attention toute particulière à la féralité qui a mal tournée : les déchets de l’industrie et de la guerre estropient les métabolismes et les écosystèmes ; les organismes introduits se diffusent à travers de nouveaux paysages, anéantissant les écologies natives ; de nouvelles maladies surgissent de façon soudaine et se répandent sur la planète. Une fois encore, les effets féraux ne sont pas obligatoirement néfastes. Cependant, ceux qui posent problème ont commencé à s’accumuler, mettant en jeu l’habitabilité de la terre plus-qu’humaine. La discussion autour de l’Anthropocène a été déclenchée par les préoccupations du public et des chercheurs au sujet de ces effets terrifiants. L’Atlas féral rassemble les rapports de chercheurs sur ces problèmes, sans pour autant exclure les écologies férales plus positives.

Au travers de ces comptes rendus, l’atlas construit une méthode. Cette méthode demande aux chercheurs de porter leur attention sur le lieu où les infrastructures créent les dynamiques férales. C’est une méthode pour ne pas trop supposer à l’avance ; le but de la recherche est de découvrir ce qu’il se passe et jusqu’où les effets se font ressentir. Les questions d’échelle émergent de l’attention portée à la conjonction de l’entité férale et de l’infrastructure. Par contraste, la majorité des chercheurs extraient les entités problématiques (espèces envahissantes, radio-isotopes, l’excès de dioxyde de carbone), comme si elles étaient des phénomènes isolés. Cela leur permet de se ruer sur les données disponibles globalement, perdant de vues les dynamiques en elles-mêmes. Déterminer jusqu’où se diffuse un effet féral ne peut pas se faire à l’avance ; cela fait partie de l’enquête. C’est aussi une méthode pour observer la composition du monde sur le théâtre même de l’action, plutôt que dans des cosmologies abstraites ou des économies politiques. Si un chercheur s’intéresse aux conditions de différence et d’inégalité, c’est par-là qu’il faut commencer.

Dans L’Atlas féral, le terme d’infrastructure fait référence aux modifications de paysages créées par les humains dans le cadre de programmes politiques et sociaux. Pour commencer, le sens commun nous pousse à regarder les routes, les ponts, les barrages, et les entrepôts : des aménagements publics qui modèlent la manière dont les humains opèrent sur terre. Associer les infrastructures aux « aménagements publics » est utile, pas pour réclamer une organisation particulière de financement et de gouvernance, mais pour nous rappeler que les infrastructures revêtent de l’importance lorsqu’elles font partie de campagnes imaginées pour changer les paysages dans l’intérêt d’un certain type de programme. Si une personne creuse un trou dans son jardin, cela peut changer l’écologie locale, mais cela ne devient un projet infrastructurel que si une autorité, quelle qu’elle soit, encourage le creusement de trous dans le cadre de son programme. Penser par les infrastructures permet, dès lors, de toucher du doigt les caractéristiques mêmes de la transformation anthropogénique des paysages ; la structure est produite dès que la transformation émerge des projets sociaux humains de grande ampleur.

Les non-humains sont aussi parfaitement capables de transformer le paysage, l’un des rédacteurs en chef de L’Atlas féral a d’ailleurs trouvé très utile d’utiliser le terme « infrastructure » pour des projets non-humains, y compris pour des projets qui ne requièrent aucun humain6Tsing, A. « What is History? Or the Life and Times of Water Hyacinth,” Manuscript in preparation.. Dans L’Atlas féral, cependant, le terme d’infrastructure concerne des projets humains, même si les circonstances sont toujours plus-qu’humaines7Morita, A. Multispecies infrastructure: infrastructural inversion and involutionary entanglements in the Chao Praya delta, Thailand. Ethnos 82(4), 738-757 (2016).. Pour autant, il existe bien d’autres sens au terme infrastructure, et nous demandons aux lecteurs de les mettre de côté pour le moment. Par exemple, dans l’étude des sciences et des technologies, l’infrastructure est décrite comme un réseau d’interconnexion et de communication humaine et non-humaine, matériel ou pas, dont le succès est évalué à l’aune de l’engagement humain8)Star, S. L. & Bowker, G. C. How to infrastructure. Handbook of New Media, Lievrouw, L and S Livingstone, eds. Sage, pp.230–245 (2006).. « L’infrastructure numérique » a également attiré l’attention des théoriciens du design9Kaltenbrunner, W. Digital Infrastructure for the Humanities in Europe and the US: Governing Scholarship through Coordinated Tool Development. Computer Supported Cooperative Work 26(3), 275-308 (2017).. Ces acceptions chevauchent les nôtres lorsqu’elles s’intéressent aux caractéristiques matérielles de transformation des paysages propres à ces infrastructures, par exemple, la façon dont la mise en place du réseau électrique demande l’installation de câbles, de stations électriques, etc. L’Atlas féral se focalise moins sur la caractéristique humaine de mise en réseau de l’infrastructure. Au contraire, ce qui nous intéresse se sont les effets matériels non-planifiés des constructions et des actions humaines sur les organismes et les matériaux. Pour constater ces effets, l’analyste doit prêter attention aux relations au-delà de l’intention humaine.

L’infrastructure constitue le cœur de l’architecture numérique de L’Atlas féral telle qu’elle a été conçue par ses concepteurs pour présenter une série de comptes rendus sur les écologies férales. Mais plutôt que de guider les lecteurs vers des infrastructures particulières (routes, barrages, etc.), nous leur proposons de suivre trois axes pour les inciter à penser avec les infrastructures. Ces trois axes se nomment : les Détonateurs de l’Anthropocène, les Changements d’État Infrastructurels, et les Qualités Férales.

Les Détonateurs de l’Anthropocène: invasion, empire, capital, accélération

Les Détonateurs de l’Anthropocène : Si les infrastructures appartiennent à des programmes sociaux et politiques, tout comme ces programmes, elles sont des créations de l’histoire, et donc soumises aux changements dans les façons de faire. Pour autant, l’histoire n’est pas une succession aléatoire d’un programme après l’autre. Des conjonctures historiques fondatrices influencent la forme que prendra la suite. L’Atlas féral s’intéresse tout particulièrement à quatre ensembles de conjonctures qui ont une influence formatrice dans l’histoire de la modification anthropogénique des paysages, c’est-à-dire de l’infrastructure, au cours des cinq cents dernières années. Premièrement, l’invasion des Amériques par les Européens a ouvert une ère de conquêtes intercontinentales et de colonialisme d’installation, dont les effets continuent de se faire sentir aujourd’hui dans la conception des infrastructures et leur mise en œuvre. Deuxièmement, la constitution des empires européens, et la gouvernance coloniale qui y est associée, ont révolutionné l’ingénierie et le transport, démontrant la possibilité d’utiliser les infrastructures comme des outils pour gouverner à distance. Troisièmement, l’émergence du capitalisme a stimulé la conception d’infrastructures pour déployer et amasser le capital d’investissement. Enfin, l’émergence de l’hégémonie des États-Unis et la Guerre Froide après la Seconde Guerre Mondiale ont généré des attentes en termes de modernisation au niveau international qui ont accéléré et propagé le développement des infrastructures autour du monde.

Ces quatre ensembles de conjonctures fondatrices sont les Détonateurs d’Anthropocène de L’Atlas féral : invasion, empire, capital, accélération. Nous les appelons détonateurs parce que chacun d’entre eux déclenche une explosion dans la construction du monde, chacun d’entre eux se trouve au fondement de la condition du monde que nous nommons Anthropocène. Les Détonateurs d’Anthropocène sont une incitation à regarder les infrastructures comme les héritages de développements historiques qui ont changé le monde. Les caractéristiques techniques d’une infrastructure ne peuvent être séparées des projets politiques dont elles découlent.

Les Changements d’État Infrastructurels

Les Changements d’État Infrastructurels : Les infrastructures changent la terre, l’air, et les eaux, et souvent profondément. Un « changement d’état » est une transition si radicale que la configuration initiale des éléments, et les dynamiques relationnelles qui les lient, ne tiennent plus. Ces changements radicaux constituent la différence qui compte dans cette époque qu’on appelle « Anthropocène ».

La revitalisation par John Bellamy Foster de la notion de « rupture métabolique » de Marx10 Foster, J. B. ”Marx’s Theory of Metabolic Rift: Classical Foundations for Environmental Sociology.” American Journal of Sociology. 105(2), 366-405 (1999). nous aide à décrire cette transition. Marx a dépeint un changement dans la fertilité de la campagne à la suite de la commercialisation de la production agricole en Europe, elle transférait les nutriments vers la ville, laissant les champs sans fertilisation appropriée. Cette perte de fertilité due au transfert commercial de la nourriture constituait sa rupture métabolique – entre le passé et le présent, et entre la ville et la campagne. Ce terme désigne en général un changement écologique si radical que non seulement le référentiel pertinent change, mais que les niveaux d’apports ne sont plus suffisants pour maintenir les relations interespèces en l’état. Chaque changement de l’état infrastructurel décrit dans L’Atlas féral comprend une rupture avec les paramètres écologiques antérieurs ; chacun d’entre eux représente un genre de rupture métabolique.

Le changement d’état survient quand l’intervention humaine se fait de manière totalement nouvelle suite à la transformation du paysage. Le train, par exemple, transporte de larges quantités de marchandises parce que les voies de chemin de fer « égalisent » le terrain. De la même manière, les cargos et les avions transportent les biens autour du monde à une vitesse incomparable. En résultent des changements environnementaux. Par exemple, la vitesse et la portée géographique du transport maritime industriel ont permis à des insectes ravageurs et à des phytopathogènes de se propager autour du globe à un rythme bien trop rapide pour laisser le temps aux plantes de s’adapter. Les forêts s’en trouvent menacées, des groupes d’arbres et parfois des espèces entières perdent du terrain.

Au lieu de penser les trains, les avions et les bateaux séparément, L’Atlas féral regroupe l’ensemble des infrastructures conçues pour transporter les choses sur de longues distances à grande vitesse. Le verbe « prendre » (take) décrit ce que ce groupe met à l’œuvre, et désigne les ruptures créées quand les infrastructures impérialistes et industrielles orchestrent le mouvement d’entités d’un endroit à un autre à grande échelle. L’Atlas féral déploie toute une liste de verbes pour évoquer l’action des infrastructures quand elles produisent ces ruptures : aux côtés de « prendre » (take), nous utilisons « brûler » (burn), « acheminer » (pipe), « entasser » (crowd), «  quadriller » (grid), «  déverser » (dump), et « lisser/accélérer » (smooth/speed). Ces mots décrivent le fonctionnement des infrastructures en relation avec des activités que les humains ont toujours menées, telle que « prendre ». L’infrastructure n’est pas le deus ex machina promut par ceux qui souhaitent l’accélération. Le travail des infrastructures est un travail courant, voire ordinaire — même s’il est amplifié pour répondre aux besoins de projets de l’Anthropocène tels que l’invasion, l’empire, le capital, ou l’accélération. Se souvenir de la nature ordinaire du fonctionnement des infrastructures laisse l’opportunité de se nouer au genre de dialogue entre citoyens et experts que la philosophe Isabelle Stengers appelle de ses vœux quand elle parle « slow science », une science qui prend le temps d’identifier ce qui compte11Stengers, I. Another science is possible: a manifesto for slow science. Wiley (2017).. C’est dans cet esprit que nous avons choisi ces mots monosyllabiques et affûtés que les anglophones ont hérités des langues nordiques et germaniques. Ces mots reflètent le travail au quotidien, en contraste avec les explications expertes polysyllabiques proposées par le vocabulaire latin. Les mots du quotidien nous autorisent à nous approprier le travail des infrastructures, au moment même où nous prenons connaissance des ruptures qu’elles créent.

Sur le site, la catégorie Changement de l’Etat Infrastructurel propose une autre forme de ralentissement. Avant qu’un utilisateur ne puisse sauter de l’Anthropocène dans sa globalité à un texte en particulier, nous lui demandons de consacrer un moment à réfléchir aux infrastructures avec une série « d’haïkus vidéo et audio » qui illustrent les processus que nous avons nommés. En présentant ces courtes vidéos à ce stade de la visite, L’Atlas féral présente une poétique du geste infrastructurel au travers de laquelle l’utilisateur pourrait reconnaître le travail infrastructurel — et la violence ordinaire de ces processus — afin de pouvoir mieux imaginer des alternatives aux manières de mener ces activités.

Ces classification n’ont pas pour but de mettre le monde en boîte. Au contraire, ce sont des ouvertures pour penser les conséquences écologiques du travail infrastructurel. Une simple infrastructure peut remplir plusieurs fonctions, et par conséquent être en prise avec plus d’un de nos Changements de l’État Infrastructurel. De même, une entité férale peut se trouver associée à plus d’une infrastructure, et plus d’un changement d’état infrastructurel. Nous encourageons les lecteurs à inventer leurs propres catégories de Changements de l’État Infrastructurel quand ils observent le monde qui les entoure.

Les Qualités Férales

Les Qualités Férales : Avec les Qualités Férales, L’Atlas féral se tourne vers les possibilités que les infrastructures offrent aux non-humains – et plus particulièrement aux non-humains qui ont une occupation qui ne convient pas aux humains. Les infrastructures construites par les humains offrent des opportunités aux non-humains qui peuvent être éloignées de ce qui avait été prévu par les ingénieurs qui les avaient planifiées. L’Atlas féral utilise les Qualités Férales pour apprécier ce que font ces non-humains, à savoir, la manière dont les entités férales fontles infrastructures fabriquées par les humains. Par exemple, la Qualité Férale « Super-pouvoirs » (Superpowers) distingue les opportunités pour l’hybridation ou l’évolution rapide ; avec l’aide de l’infrastructure, des organismes peuvent améliorer leur capacité à se reproduire ou à se disséminer dans leurs nouveaux environnements. Si ces organismes sont des pathogènes, malheur à l’hôte qu’ils tueront. La Qualité Férale « Passager clandestin industriel » (Industrial Stowaway), regroupe les organismes qui voyagent sur les palettes en bois, dans les containers, sur les trains d’atterrissage des avions, ou dans les eaux de ballaste des cargos. Quelle que soit l’infrastructure concernée, les Qualités Férales les appréhendent du point de vue des possibilités non-humaines.

En d’autres mots, les Qualités Férales décrivent les agencements non-humains formant des relations avec les infrastructures.

C’est le moment où il nous faut admettre que ces catégories sont celles des rédacteurs en chef , pas celles des contributeurs à L’Atlas féral. Nous n’avons pas demandé aux contributeurs d’approuver nos catégories. Nous avons fait l’effort de contacter toute une palette de témoins et de chercheurs, et nous sommes heureux de la diversité des arguments et des témoignages qu’ils utilisent pour décrire les écologies férales en réponse à notre invitation assez large. Cependant, c’est nous, les rédacteurs en chef, qui avons assigné les Détonateurs d’Anthropocène, les Changements d’État de Infrastructurels, et les Qualités Férales de chaque entrée. Pour les Qualités Férales, nous avons écrit la prose qui a été ajoutée. Nous nous attendons à ce que nombre de contributeurs ressentent de l’ambivalence par rapport à notre cadre analytique. Mais nous le prenons comme un pas supplémentaire dans notre tentative de construction d’un domaine de recherche. Nous disons : « Essayez cela et voyez si cela fera émerger des problèmes de recherche. » Plutôt qu’un système clos de classification, nous souhaitons introduire de nouveaux outils pour penser. Nous serions ravis si les lecteurs (en y incluant les contributeurs) y font des amendements et des ajouts au fur et à mesure. Plutôt qu’un projet achevé, nous voyons L’Atlas féral comme une porte ouverte par laquelle les aspirants chercheurs pourront entrevoir un nouveau passage entre sciences naturelles et sciences humaines. Notre pari, c’est que de nouvelles questions de recherche émergeront de cet espace en pensant avec la relation existante entre les entités férales et les infrastructures.

Récits numériques au temps de l’Anthropocène

L’Atlas féral rejoint la masse de nouveaux projets dans les humanités numériques, suscités par les apports performatifs et esthétiques des sites web faits sur mesure. En « passant au numérique », notre objectif est de récolter les connexions — affectives, multimodales, itératives et basées sur la curiosité — de l’expérience d’un utilisateur en ligne, comme un vecteur pour orchestrer un argument. En rassemblant des artistes et des designers dans l’équipe, nous avons tenté de cultiver le plaisir de la découverte personnelle et de la surprise à travers de multiples médias. Ensemble, nous avons assemblé ce large faisceau d’études de cas, de manière à permettre aux utilisateurs de tracer leur propre chemin, en prenant du plaisir dans l’art, mais aussi dans les liens inattendus entre les infrastructures, les entités et les qualités férales. L’architecture du site et son design donnent accès à un cadre conceptuel englobant par lequel l’utilisateur compose L’Atlas féral de façon cumulative, compte rendu par compte rendu, infrastructure par infrastructure. Nous avons fait attention à ne pas surcharger le site – et nos utilisateurs – avec des cloches et des sifflets numériques. Nous avons limité la cliquabilité ou les stimulations sensorielles. D’ailleurs, le ton énergique de la matière proposée, et les effets que cela peut avoir sur la progression de l’utilisateur sur le site, ont fait l’objet d’une attention continue : nous souhaitons que l’utilisateur débarque sur les compte rendus de terrain et les essais dans un état d’esprit propice à la lecture et à la réflexion, qu’il soit prêt à s’arrêter et réfléchir pendant un moment, plutôt que cliquer toujours plus loin.

Grâce à tout cela, le design et la fonctionnalité numériques permettent à L’Atlas féral d’expérimenter de nouvelles manières de regrouper — et d’assembler — tout un ensemble de genres et de perspectives, tout en étant à disposition d’utilisateurs, dans le monde universitaire et au-delà, par le biais d’un portail en accès libre. Par bien des aspects, le travail de l’équipe de rédaction a relevé de la curation ; les questions de formes et d’esthétiques n’ont jamais été secondaires. A la recherche d’une audience diverse et large, nous avons conçu L’Atlas féral pour engager l’utilisateur par des techniques narratives et artistiques qui puisent dans de nombreux registres et prennent de nombreuses formes.

L’Atlas féral utilise parfois le terme « histoires » (stories), pour qualifier l’ensemble des compositions narratives présentées sur le site, des rapports de recherche scientifiques à l’art, des films à la poésie12Haraway, D. Staying with the Trouble. Duke University Press (2016)..x Avec l’utilisation de ce terme, notre objectif n’est pas de dénigrer la recherche, mais plutôt d’autoriser une juxtaposition utile entre des genres variés de témoignage, d’apprentissage et de reportage. Tous les contributeurs de L’Atlas féral décrivent les écologies férales en se basant sur des observations et des recherches récoltées de première main (y compris pour le travail d’archives). Nous avons inclus des biologistes, des historiens, des anthropologues, des géographes, des climatologues, et bien d’autres, chacun d’entre eux ont écrit sur des sujets qu’ils ont étudiés. Nous avons aussi ouvert l’atlas au témoignage personnel, qui s’exprime sous de nombreuses formes, depuis la poésie et l’histoire naturelle, jusqu’à la peinture d’un artiste aborigène et le récit autobiographique d’un professeur britannique issu de la diaspora.

La féralité, un récit apocalyptique de plus ?

Appeler nos contributions « histoires » présente un autre avantage : cela ouvre une discussion sur les genres. Quelle forme de récit convient le mieux à l’Anthropocène ? Au temps de l’extinction et des effondrements écologiques qui s’annoncent, certains penseurs se sont inquiétés de voir apparaître des histoires apocalyptiques. Ils avancent qu’un trop grand nombre de ces histoires peut paralyser les lecteurs 13Masco, J. ‘Survival is your business’: engineering ruins and affect in nuclear America, Cultural Anthropology 23(2), 361-398 (2008).. D’un autre côté, cela n’a aucun sens de proposer des fins heureuses, juste pour leur remonter moral. Suivre cette voie reviendrait à ignorer le corpus de recherche qui traite de l’environnement. L’Atlas féral a choisi un chemin alternatif au travers de ce labyrinthe. Premièrement, nous souhaitons que les lecteurs prêtent attention aux détails. Nous avons tenté de créer une esthétique qui leur demande de s’attarder sur le matériel accumulé. Nous avons évité d’invoquer l’effroi pour le simple plaisir de l’invoquer. Pour autant, nous ne reculons pas à l’idée de raconter des histoires terrifiantes. En travaillant sur L’Atlas féral, nous avons été surpris par le nombre de personnes qui nous demandaient de nous focaliser sur le positif. Comme chaque itération faisait paraître cette réponse un peu plus exotique, notre détermination à inclure des histoires de mort et de danger s’est affermie. Notre second objectif aura alors été de voir si nous pouvions raconter ces histoires de si belle manière que ces personnes, qui nous avaient mis en garde contre le désespoir et la paralysie, puissent à la place s’arrêter pour prêter attention à ce qu’il se passe. La clé réside dans le fait de présenter cette matière avec un niveau de détails si absorbant, tant de passion, et de soin que les lecteurs seront curieux d’en savoir plus, plutôt que de s’en détourner.

Donner l’impression que c’est dans la féralité que réside le problème serait une tragédie. Il n’existe aucune raison qui justifierait que les non-humains se soumettent aux ordres des humains. La féralité n’est pas un jugement contre les non-humains, nous ne pourrions survivre sans leur vitalité (comme si nous en avions le choix). Au contraire, la féralité décrit l’Anthropocène plus-qu’humain. Elle offre une voie pour comprendre les effets des infrastructures produites par l’homme. Si des reproches devaient être faits, ce serait contre l’hubris de ces infrastructures, planifiées et exploitées sans prendre en compte leurs effets au-delà de la finalité qui leur a été spécifiquement assignée. Tant que les infrastructures seront construites avec une telle désinvolture, les effets féraux se multiplieront. Cette étude inclut toutes les solutions technologiques rêvées pour résoudre les problèmes environnementaux globaux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.

Qu’est-ce qu’une carte ?

Ce projet est un atlas, mais un atlas étrange. Pour commencer, nous refusons la technologie de cartographie que l’on trouve communément sur les sites numériques : une carte SIG qui localiserait les cas dans l’espace global. Ce genre de cartes entretient l’illusion de donner des réponses, quand cela n’est pas le cas. Les frontières nationales prennent souvent une tangibilité étrange, elles travestissent le manque de connaissances existantes sur la plupart des lieux. Les petits et les grands problèmes sont souvent présentés de la même manière. La carte globale occulte trop de choses qu’un lecteur de L’Atlas féral a besoin de savoir.

Des échelles spatiales, des angles, et des modes de représentation différents sont nécessaires en fonction du problème cartographié. Le flanc écailleux du saumon est un terrain propice au pou du saumon ; et cela ne trouve pas d’échelle sur une carte globale. Une carte des vents de la stratosphère est utile pour suivre la diffusion des spores de la rouille du café ; mais elle n’a aucun intérêt pour suivre les voyages du crapaud buffle.

L’Atlas féral fait varier les échelles et les modes de représentation pour montrer comment la féralité s’exprime dans chacune des contributions. Chacune d’entre elles s’ouvre sur une « carte des flux » (flow map), une représentation spatiale des flux et des blocages qui pourrait donner des informations sur l’activité férale décrite. Pour le plastique qui rejoint l’océan, ce sont les courants marins qui alimentent le tourbillon de plastique dont les parents albatros nourrissent leurs petits. Pour la méduse Mnemiopsis, introduite en 1989 dans la Mer Noire, c’est le confinement de la mer qui autorise leur succès ; l’étroit détroit du Bosphore est la seule ouverture vers l’extérieur. Pour chacun de ces cas, nous nous demandons ce qu’il pourrait être important de faire figurer sur la carte. L’artiste aborigène australien Russell Ngadiyali Ashleya peint la manière dont le Crapaud buffle est un enjeu pour son peuple, qui considère le varan goanna, aujourd’hui de plus en plus rare à cause de la prédation des crapauds, comme faisant partie de sa famille. Des cartes similaires ont été utilisées en Australie pour des procès sur le droit à la terre. Ce travail rejoint l’ensemble des représentations spatiales qui font de L’Atlas féral un atlas.

En partant de ces perspectives multiples, la carte globale à laquelle les utilisateurs devraient normalement s’attendre semble étrange, erronée, et terriblement incomplète.

Au sujet des comparaisons – et de l’anthropologie

Avec son architecture numérique et ses 65 études de cas, L’Atlas féral ressemble un peu à une version miniature des projets de big data qui dominent aujourd’hui de nombreux champs de recherche. Les architectures numériques, et le pouvoir computationnel qui les propulsent, sont parfaits pour faire des comparaisons entre les blocs de données, précisément parce qu’ils conservent les catégories existantes pendant leur manipulation. Est-ce l’objectif de L’Atlas féral ? Oui et non.

Trois des co-rédacteurs en chef sont des anthropologues, entraînés aux méthodes ethnographiques. Ils ont chacun une expérience de collaborations locales et prêtent attention aux modes de représentation appropriés à chaque localité. Néanmoins, les enjeux de l’Anthropocène nous ont amené à prendre en considération des comparaisons et des connexions à l’échelle mondiale. Nous sommes conscients des problèmes portés par la comparaison, et par conséquent de ceux de la recherche reposant sur le big data, qui a été un sujet d’intérêt majeur en anthropologie au cours des soixante dernières années. En stabilisant le cadre de l’analyse, les comparaisons perdent de vue la machine à créer les mondes qui donne sens à toute observation. Ann Stoler a soutenu, par exemple, que la comparaison est un mode d’analyse colonial, non seulement parce que les gouvernements coloniaux perfectionnent cette technique, mais aussi parce que son appareil analytique impose une autorité impériale14Stoler, A. Tense and tender ties: the politics of comparison in North American history and (post)-colonial studies. Journal of American History. 88(3), 829-865 (2001)..

Certains anthropologues ont tenté des projets comparatifs ambitieux. Par exemple, les Documents sur les Aires de Relations Humaines (Human Relations Area Files — HRAF) de George Murdock ont émergé durant la courte période du milieu du vingtième siècle où les anthropologues américains ont rejoint les chercheurs en sciences naturelles pour imaginer une science ambitieuse offrant des réponses politiquement pertinentes15http://hraf.yale.edu. Ce projet a prélevé des passages d’ethnographies pour constituer un système mondial de comparaison culturelle. Cependant la plupart des anthropologues ont réfuté les résultats obtenus, parce qu’ils étaient séparés de leur contexte et que, par conséquent, aucun de ces faits n’avait de sens. Ainsi, le rejet du HRAF en tant que voie pour faire de l’anthropologie culturelle a mené au rejet général du recours à la collecte et à la comparaison en tant que méthode.

Récemment, un certain nombre d’anthropologues ont tenté de faire revivre certaines manières de faire de la comparaison – comme celles qui ont cours dans les imaginaires des informateurs16Swanson, H. Caught in Comparisons. Manuscript in preparation. ou celles qui ont pour objectif de comparer les projets de façonnement du monde, plutôt que les faits et les observations17Viveiros de Castro, E. Perspectival Anthropology and the Method of Controlled Equivocation. Tipiti: Journal of the Society for the Anthropology of Lowland South America 2(1), 3-22.. Chacune de ces formes de comparaison autorise la discussion par-delà les temporalités et les espaces, mais réaffirme également l’impératif de respect de l’ensemble du dispositif de relationnalité contingente dans lequel les temporalités et les lieux n’ont aucun sens. Chacune d’entre elles rejette le big data comme une injonction impériale. Chacune d’entre elles permet les juxtapositions : ainsi, par exemple, une version éditée des contributions à L’Atlas féral présentées les unes à coté des autres n’aurait pas besoin d’être aussi circonspecte quant au rôle de la comparaison, puisque nous avons permis à chaque auteur d’invoquer des événements et des témoignages en utilisant les outils de façonnement du monde les plus propices à chaque personne. Que se passe-t-il, cependant, quand ces contributions sont présentées dans le cadre d’un dispositif numérique, et, encore plus frappant, dans un cadre comparatif imposé ?

L’Atlas féral affirme que cela vaut le coup d’essayer les architectures numériques dans les sciences sociales tant que les cadres comparatifs ressemblent à une performance ou à un jeu, plutôt qu’à une structure autoritaire ayant pour rôle de garder les catégories à leur place. Nos catégories sont volontairement ludiques, provisoires, et incomplètes. Nous encourageons nos lecteurs à se demander: « Dans quelle mesure cette comparaison fonctionne-t-elle? »

Nous pourrions mettre notre projet de comparaison en compagnie de la musique et de la danse improvisées. Dans ces pratiques, il y a des gestes et des thèmes connus de tous, qui sont essayé suivant différentes combinaisons. Parfois les danseurs ou les musiciens échangent des motifs, demandant une comparaison de la part d’une autre équipe18Meintjes, L. Dust of the Zulu: Ngoma Aesthetics After Apartheid. Duke University Press (2017).. Alex Chávez décrit les duels musicaux durant toute la nuit qui caractérisent la musique Huapango Arribeño de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Une équipe joue un thème ; l’autre crée en le reprenant19Chávez, A. Sounds of Crossing: Music, Migration, and the Aural Poetics of Huapango Arribeño. Duke University Press. (2017).. C’est de la comparaison improvisée en action. L’Atlas féral fige une performance improvisée de comparaison avec pour instruction de la lire comme une improvisation – pas comme un classement intemporel qui fait autorité.

Négocier la différence

Pour construire un champ de recherche sur l’Anthropocène, les chercheurs doivent construire des ponts au-dessus de leurs incompréhensions mutuelles. L’Atlas féral fait des allers-retours le long de certaines de ces lignes, cherchant à créer une nouvelle audience de chercheurs, d’étudiants, et de lecteurs plus généralement qui pourraient trouver avec L’Atlas féral le genre de recherche qu’ils n’ont pas réussi à trouver auparavant. Pour autant, en construisant ces ponts, on rencontre de nombreux aléas, et s’en souvenir est utile pour apprécier le travail accompli. Par exemple, nous avons demandé à nos contributeurs naturalistes de respecter leurs normes scientifiques, même si nous demandons aux utilisateurs de les lire dans un cadre audacieux et ludique qui relève des sciences sociales. Il est fort probable que les naturalistes trouvent le cadre scientifiquement inadéquat ; et que les chercheurs en sciences humaines estiment que ce cadre prend les sciences trop au sérieux. Une autre division découle du besoin urgent d’activisme sur de nombreux fronts, ce qui écarte les militants. Les défenseurs de la justice sociale pourraient rejeter L’Atlas féral, lui reprochant d’accorder trop d’attention à l’environnement, quand celles et ceux qui défendent l’environnement pourraient reprocher à l’atlas d’être obnubilé par la justice sociale. En attendant, même si l’interface parvient à intéresser les étudiants, il y en aura toujours qui penseront qu’il y « trop à lire ». Et quiconque ne lit pas l’anglais n’y aura pas accès.

Ce sont certaines des différences sur lesquelles L’Atlas féral doit naviguer à vue. S’il doit y avoir un réel savoir de l’Anthropocène, il doit intégrer du dialogue et mettre en place une traduction entre ces lignes de démarcation.

Ces derniers temps, les anthropologues se sont consacrés à penser les lacunes qui vont au-delà des simples différences d’apprentissage pour englober des systèmes entiers de compositions des mondes. Les peuples autochtones et les chercheurs occidentaux, par exemple, voient les non-humains complètement différemment. Ce travail devrait être une ouverture, et non le constat définitif d’une absence de communication. Si les analystes acceptent de commencer par les usages et les témoignages, plutôt que par des cosmologies complètes de la différence, il y a souvent beaucoup à dire, même au sujet des fossés les plus profonds.

En se focalisant sur les infrastructures en tant qu’elles recomposent des paysages, L’Atlas féral espère libérer de l’espace pour des approches et des pratiques alternatives, humaines et non-humaines. Les contributions parlent de mondes remplis de connexions et de chevauchements, de différences et de multiplicités. Elles ne s’additionnent pas parfaitement. Elles nous montrent un Anthropocène fragmenté (patchy) fait, non seulement, de formes paysagères hétérogènes, mais aussi de manière hétérogènes d’appréhender et de faire, humaines et non-humaines. L’Atlas féral ne cherche pas à unir la discussion sur l’Anthropocène sous un seul système unifié. A la place, nous cherchons à instaurer un dialogue « satisfaisant » entre de nombreuses formes de différence20Clifford, J. Returns: Being Indigenous in the Twenty-first Century. Harvard University Press (2013)..

Ce que contiendra L’Atlas Féral

Début 2020, L’Atlas féral apparaîtra en ligne, en accès libre, par l’intermédiaire des Presses Universitaires de Stanford. Notre (actuellement vide) url sera feralatlas.org. L’Atlas féral propose des vidéos et des haïkus sonores respectivement par Armin Linke et Anna Friz, et il offre des essais sur les Détonateurs d’Anthropocène par l’historien Sven Beckert, le romancier Amitav Ghosh, l’anthropologue Karen Ho, les géographes Simon Lewis/Mark Maslin, le biologiste David Richardson, et le climatologue Will Steffen.

Lisez L’Atlas féral pour trouver des comptes rendus et des essais par les auteurs suivants :

Chief Ernest Alfred — Les parasites du saumon 1

Russell Ngadiyali Ashley — Le Crapaud buffle

Tom Bassett et Carol Spindel — Le Roseau commun

Susanna Blackwell — Les bruits subaquatiques 1

Clive Brasier — La graphiose de l’orme 1

Nathalia Brichet — La peinture antisalissure

Kate Brown — Les bleuets radioactifs

Nils Bubandt — Les séismes déclenchés par l’homme 1

Matthew Buttacavoli — Les bruits subaquatiques 2

Marcela Cely Santos — Les monstres de l’abeille

Zachary Caple — Trop de phosphore

Hannah Cotton, Dieter Brunnel, et Ester Beekaert — Le mildiou de la pomme de terre 1

Lionel Devlieger — Le Crabe chinois à mitaines

Adrian Drummond Cole — Les eaux phantomes 1

Rachel Cypher — Les herbes résistantes aux pesticides

Jacob Doherty — Le Marabout d’Afrique

Pierre Du Plessis — Le bétail et l’herbe 1

Paulla Ebron — Le moustique Aedes

Bettina Fach & Baris Salihogu — Les cténophores

Elizabeth Fenn — Pestilence

Rosa Ficek — Le bétail et l’herbe 2

Scott Frickel — Les toxines des friches industrielles

Peter Funch — La méiofaune

Jennifer Gabrys — Pollution

Elaine Gan — La Cicadelle brune

Matteo Garbelloto — La mort subite du chêne

Deborah Gordon — La Fourmi d’Argentine

Michael Hadfield — L’Euglandina rosea

Corneilia Hesse-Honegger– Les radioisotopes

Mia Hoogenboom — Les microplastiques

Iftekhar Iqbal — Les jacinthes d’eau

Irwin, Forseth, and Innis — kudzu 2

Masanobu Ishida & Daisuke Naito — Les copeaux de bois radioactifs

Chris Jordan — Le plastique marin

Frederic Keck — Les insectes dans les musées

Alder Keleman-Saxena — Le mildiou de la pomme de terre 2

Jon Kolby & Lee Berger — Batrachochytrium dendrobatidis

Huddie Ledbetter (Leadbelly) — Le charançon du cotonnier

Alex Liebman and Rob Wallace — Les champignons résistants aux médicaments

James Maguire — Les séismes déclenchés par l’homme 2

John McNeill — Le virus de la fièvre jaune

Anne-Sophie Milon et Jan Zalasiewicz — Le dioxide de carbone

Ursula Muenster — Le lantanacamara

Kelsi Nagy — Les sacs plastiques

Katy Overstreet — Les chats

Alyssa Paredes — Les fongicides pour bananiers

Ivette Perfecto — La rouille du café

Evelyn Reilly — Polystyrène

Bitty Roy et. al. — Les ravageurs et les agents pathogènes des forêts

Nova, Gillian Bogart, et Gde. Putra — Limnocharis flava

Helene Schmitz — kudzu 1

Jens Seeburg — Les bactéries resistantes aux antibiotiques

David Skelly — La Grenouille verte

Nathan Snow et Gary Witmer — La Grenouille taureau

Serena Stein — L’herbe des sorcières ou striga

Lesley Stern — rats

Bettina Stoetzer — La peste porcine africaine

Lucienne Strivay et Catherine Mougenot — Lapins

Heather Swanson — Les parasites du saumon 2

Michael Vine — Les eaux phantomes 2

Martin Vodopivec — Les polypes des méduses

Marissa Weiss — Insectes vivant dans le bois

Susan Wright — La graphiose de l’orme 2

Jerry Zee — Poussières toxiques

Notes   [ + ]

1. Bowman, D. M. J. S. et al. The human dimension of fire regimes on Earth. J. Biogeogr. 38, 2223–2236 (2011).
2. Tsing, A., Bubandt, N., Gan, E., Swanson, H. Arts of Living on a Damaged Planet: Ghosts and Monsters of the Anthropocène. University of Minnesota Press (2017).
3. Haraway, D. J. When Species Meet. University of Minnesota Press (2007); Latour, Bruno, Politiques de la nature. Paris, La Découverte, 1999. NdLR: dans la revue terrestres, voir https://www.terrestres.org/2018/11/15/suivre-la-foret-une-entente-terrestre-de-laction-politique/ ainsi que : https://soundcloud.com/laviemanifeste/sophie-gosselin
4. Tsing, A., Bubandt, N, and A. Mathews, “Patchy Anthropocène.” Current Anthropology (2019).
5. Schnitzler, A. Feral Woodlands. Paper presented at Woodlands in the Anthropocène, Aarhus University Research on the Anthropocène, Aarhus, Denmark, June (2018).
6. Tsing, A. « What is History? Or the Life and Times of Water Hyacinth,” Manuscript in preparation.
7. Morita, A. Multispecies infrastructure: infrastructural inversion and involutionary entanglements in the Chao Praya delta, Thailand. Ethnos 82(4), 738-757 (2016).
8. )Star, S. L. & Bowker, G. C. How to infrastructure. Handbook of New Media, Lievrouw, L and S Livingstone, eds. Sage, pp.230–245 (2006).
9. Kaltenbrunner, W. Digital Infrastructure for the Humanities in Europe and the US: Governing Scholarship through Coordinated Tool Development. Computer Supported Cooperative Work 26(3), 275-308 (2017).
10. Foster, J. B. ”Marx’s Theory of Metabolic Rift: Classical Foundations for Environmental Sociology.” American Journal of Sociology. 105(2), 366-405 (1999).
11. Stengers, I. Another science is possible: a manifesto for slow science. Wiley (2017).
12. Haraway, D. Staying with the Trouble. Duke University Press (2016).
13. Masco, J. ‘Survival is your business’: engineering ruins and affect in nuclear America, Cultural Anthropology 23(2), 361-398 (2008).
14. Stoler, A. Tense and tender ties: the politics of comparison in North American history and (post)-colonial studies. Journal of American History. 88(3), 829-865 (2001).
15. http://hraf.yale.edu
16. Swanson, H. Caught in Comparisons. Manuscript in preparation.
17. Viveiros de Castro, E. Perspectival Anthropology and the Method of Controlled Equivocation. Tipiti: Journal of the Society for the Anthropology of Lowland South America 2(1), 3-22.
18. Meintjes, L. Dust of the Zulu: Ngoma Aesthetics After Apartheid. Duke University Press (2017).
19. Chávez, A. Sounds of Crossing: Music, Migration, and the Aural Poetics of Huapango Arribeño. Duke University Press. (2017).
20. Clifford, J. Returns: Being Indigenous in the Twenty-first Century. Harvard University Press (2013).

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On n’est pas groupe, on le devient

Léna Silberzahn

26.05.2019 à 05:34 Temps de lecture : 13 minutes

À propos de David Vercauteren, Micropolitiques des groupes : Pour une écologie des pratiques collectives, éditions Amsterdam, 2018, 256 pages.

« À chaque fois que nous disons “c’est après avoir fixé notre ligne que nous pourrons traiter des questions d’organisation”, nous sommes en train d’occulter des problématiques au niveau micropolitique1Félix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, Paris, Empêcheurs de penser en rond, 2007, p. 188 . »
Félix Guattari

« La structure et non le contenu détermine comment l’énergie va circuler, sera dirigée, quelles nouvelles formes et structures elle pourra créer2Starhawk, Rêver l’obscur : femmes, magie et politique, traduit par Morbic, Paris, Cambourakis, 2015, p. 59. . »
Starhawk

« Sans doute l’objectif principal aujourd’hui n’est-il pas de découvrir, mais de refuser ce que nous sommes. Il nous faut imaginer et construire ce que nous pourrions être3Michel Foucault, Dits et écrits, tome 4, Paris, Editions Gallimard, 1994, p. 227. . »
Michel Foucault

« On ne peut détruire la maison du maître avec les instruments du maître », écrivait l’activiste afro-féministe Audre Lorde pour pointer du doigt les dynamiques racistes du mouvement féministe étatsunien. Elle invitait à réfléchir les modalités et les dynamiques internes de nos luttes.

Depuis les années 70, les critiques d’un militantisme centré exclusivement sur la domination de classe ou de l’État, se font croissantes. Avec l’émergence des nouveaux mouvements sociaux (féministes, LGBTQI+, écologistes), la « macropolitique » est relativisée et complétée par une remise en question des relations intersubjectives, des discours et des agencements spatiaux qui nous façonnent au quotidien4Les « micropouvoirs », tel que Foucault les analyse au sein de l’hôpital psychiatrique, de l’école, ou de la prison, ont moins recours à la loi ou à la force physique, qu’au formatage du corps et de l’esprit via les discours, les jugements, la surveillance, l’évaluation et les normes sociales. La question micropolitique, écrivait Félix Guattari, « est celle de savoir comment nous reproduisons (ou non) les modes de subjectivation dominants » [Felix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, Paris, Empêcheurs de penser rond, 2007, p. 187. . Cette nouvelle approche, que l’on peut qualifier de « micropolitique », s’intéresse aux rapports de pouvoir de petite échelle qui reproduisent (ou non) les rapports de pouvoirs systémiques plus larges et nous constituent.

L’ouvrage de David Vercauteren, publié initialement en 2007 et réédité aux Editions Amsterdam en septembre 2018 investit ces questions. Le constat de départ est le suivant : les agencements collectifs de nos groupes ne sont pas moins modelés par le système que le reste des choses qu’ils dénoncent (p. 120). Le diagnostic : c’est une des raisons pour lesquelles les luttes (et leurs activistes) s’essoufflent et reproduisent les structures oppressives. La solution ? Approcher le groupe comme un (éco)système, dont il faut cultiver et protéger les différentes composantes et dynamiques avec des espaces de réflexion et des outils dédiés (p. 180). On n’est pas groupe on le devient (p. 14), c’est le leitmotiv de l’ouvrage.

Le livre de David Vercauteren, également accessible gratuitement en ligne, est écrit sous la forme d’un dictionnaire. Mosaïque de situations-problèmes que l’on peut rencontrer dans une expérience collective, il peut être lu dans l’ordre alphabétique ou selon des itinéraires proposés par l’auteur : pour un groupe en crise ou pour un groupe qui commence. Il s’appuie sur des dizaines d’années d’expériences dans des groupes militants belges, chez Les Verts pour une Gauche Alternative puis au Collectif Sans Nom, puis au Collectif Sans Ticket de lutte pour un service public de transport libre et gratuit).

Penser le groupe, c’est refuser le mythe de sa spontanéité

Trop souvent, déplore l’auteur, les questions micropolitiques sont évacuées au profit de la « macropolitique » et des mobiles explicites du groupe (p. 15). Ces questions sont traitées « dans ce grand moment ‘fourre-tout’, ‘divers’ ou ‘évaluation’ de l’ordre du jour », s’il reste encore un peu de temps (p. 115). Pourtant, refuser de penser l’expérience du groupe, c’est se condamner à laisser les oppressions systémiques s’installer en son sein, par exemple sous la forme de réunions où l’espace est monopolisé par des hommes blancs qui se sentent légitimes. Notre confiance béate dans la « bonne volonté » des membres et « l’organisation spontanée » serait aussi naïve que les raisonnements des tenants du libre marché comme institution « spontanée » et « naturelle ». Avec des effets similaires : la naissance de « hiérarchies informelles ». C’est la  « tyrannie de l’absence de structures » décrite par la militante Joreen Freeman, pour qui prôner l’absence de hiérarchie est un moyen de masquer le pouvoir. Effectivement, refuser les structures formelles n’empêche pas la formation de structures informelles, potentiellement tout aussi oppressives que les premières.

Michel Foucault l’avait posé en ces termes : les luttes doivent toujours (aussi) poser la question de savoir qui nous sommes, et permettre la création de « nouvelles formes de subjectivité »5M. Foucault, Dits et écrits, tome 4, op. cit., p. 227. , d’autres « attentes, des manières de voir, de faire, de dire, de tenir son corps ou de l’émouvoir ». Le souci de soi est cet art réflexif qui a pour objectif de transformer son rapport à soi-même et au monde : il ne s’agit pas d’obéir à une règle mais d’expérimenter, de « faire tout de même un peu attention aux poisons qui affectent ton corps » (p. 213).

Instaurer des artifices

Certes, il est toujours utile de se demander à quel point votre groupe ou organisation augmente la puissance d’agir de chacun·e de ses membres. Pourtant, la décision, aussi bien intentionnée qu’elle soit, de faire « attention » — au patriarcat, au racisme, au validisme, à l’agisme (discrimination fondée sur l’âge) — est souvent insuffisante. Comme l’exprime parfaitement la locution faire attention, l’attention n’est pas spontanée et doit être fabriquée6Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Paris, Le Seuil, 2014, 320 p. ; elle suppose un travail micropolitique sur nos sensibilités. Notre façon de penser le fonctionnement d’un groupe se loge au plus profond de notre être. Prenons l’exemple du langage. Comment les dynamiques de groupes sont-elles impactées si, au lieu de parler de « faute » ou de « coupable », nous décidons de dire que « nous avons fait une erreur », ou que ça nous « préoccupe » (p. 132) ? Patiemment, en fonction des besoins du groupe, être attentif·ve·s à ce qui se joue dans les formulations les plus ordinaires, c’est accepter d’être dérangé·e, de ressentir de la gêne, de devenir « étranger·e dans sa propre langue »7Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, 1977, p. 30 , pour éventuellement se transformer et modifier en profondeur son rapport au monde.

Afin de bousculer des habitudes « naturelles », il peut être nécessaire de proposer des « artifices » (p. 37-42) qui obligent à faire différemment, à vriller le regard, et qui produisent des effets qu’il faudra toujours questionner. La pensée, rappelle l’auteur en citant Deleuze, « ne pense pas à partir d’une bonne volonté, mais en vertu de forces qui s’exercent sur elle pour la contraindre à penser » (p. 42). Il s’agit de se contraindre collectivement à prendre plus en compte les rapports de pouvoirs internes au groupe. Pour que ça ne soit plus « la » féministe du groupe qui doive prendre la charge mentale de repérer combien d’hommes ont parlé depuis le début de la réunion et que ceux-ci acceptent mieux d’être remis en cause (ou qu’ils s’en aillent s’ils ne sont pas capables de le supporter), pourquoi ne pas créer un rôle dédié ? Par ailleurs, peut-être qu’un·e guetteur·se d’ambiance veillera à interrompre les échanges tournant au règlement de compte personnel, et qu’il ou elle se demandera pourquoi une personne a soudainement arrêté de prendre la parole ?

La vigilance est cependant de mise : en aucun cas, l’artifice doit créer de la soumission à un ordonnancement préalablement et abstraitement gravé dans le marbre. Il s’agit plutôt d’expérimenter « des composantes de passage, (…) non pas pour [elles]-mêmes, mais dans le mouvement qu’[elles] nous contraignent d’épouser, dans ce qu’[elles] nous obligent à produire comme décalages » (p. 42). Ces rôles et artifices ne valent pas en soi, mais uniquement par ce qu’ils permettent : certains rôles, dans certaines configurations, pourraient peut-être produire des formes plus insidieuses de surveillance et de contrôle.

Faire de la politique avec et par les émotions

Combien de militant·e·s ont claqué la porte du jour au lendemain, avec grand fracas, parce qu’aucun espace n’était disponible pour décrire leur gêne, leur tristesse ? Investir le terrain « micropolitique » des groupes, c’est aussi replacer les émotions, même (peut-être même surtout !) négatives, au cœur de nos luttes, sans « psychologiser »8L’auteur emprunte ce concept à Isabelle Stengers. « Psychologiser, c’est couper une relation de son milieu, en remontant d’une difficulté à des intentions ou à une faiblesse personnelle de l’individu en question » (Voir Annexe du Livre – p.240) , c’est-à-dire sans se rapporter au caractère d’une personne, mais plutôt à la dynamique du groupe. Une telle est souvent en retrait et exprime de la frustration depuis qu’une décision a été prise au sein du groupe : faire l’effort collectif de comprendre d’où vient cette colère c’est une chance d’avoir un autre point de vue sur la décision qui a été prise et qui enrichira le processus de décision, plutôt que le classique : « Elle ne vient plus trop, elle n’est pas bien en ce moment ». Les absents ont souvent raison. Derrière les comportements individuels, questionner la structure qui les fait émerger.

Ce constat, certains collectifs, et particulièrement parmi ceux qui se réclament féministes, afro-féministes ou écoféministes9Par exemple: Audre Lorde et Cheryl Clarke, « The uses of anger : women responding to racism » dans Sister Outsider: Essays and Speeches by Audre Lorde, Reprint edition., Berkeley, Calif, Crossing Press, 2007, p. ; Starhawk, Rêver l’obscur, op. cit. , l’ont établi depuis longtemps. Les groupes de parole, ou les permanences sociales et émotionnelles y sont considérés comme un pilier du militantisme. Accueillies, partagées et travaillées en groupe, les émotions permettent de développer plus de lucidité, de connexion et ainsi d’efficacité collective. Elles sont sources d’informations et de questionnements utiles sur la manière dont différents rapports augmentent ou diminuent notre puissance d’agir. Comme l’expliquait la militante écoféministe et sorcière néopaïenne Starhawk, « même les états que nous ressentons comme négatifs, comme pénibles, font corps avec de l’énergie. La colère, la rage, la dépression, le cynisme, la peur qui est résistance sont tous des sources de pouvoir si nous les utilisons comme indicateurs plutôt que comme blocs »10Starhawk, Rêver l’obscur, op. cit., p. 73. . Être affecté n’est pas une déficience, c’est un pouvoir11Michael Hardt, « The Power to be Affected », International Journal of Politics, Culture, and Society 28, no 3 (2015): 215‑22, http://www.jstor.org/stable/24713010 ; Gilles Deleuze, « Sur Spinoza : l’affect et l’idée », 1978, texte en ligne : http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=5631.. Le tout est de développer les savoirs, espaces collectifs et outils (micro)politiques adéquats.

Même si ils et elles peinent encore à traduire leurs intentions en actes et en espaces dédiés, chez les écologistes également, les interrogations autour de l’activisme soutenable se multiplient12Voir par exemple Timo Luthmann, Politisch aktiv sein und bleiben: Handbuch nachhaltiger Aktivismus, 1re éd., Münster, Unrast, 2018, 424 p ; Sustainable activism: managing hope and despair in social movements, https://www.opendemocracy.net/transformation/paul-hoggett-rosemary-randall/sustainable-activism-managing-hope-and-despair-in-socia , 11 décembre 2016, ( consulté le 12 mai 2018) ; Sustainable activism zine – Cre-Act, http://cre-act.net/sustainable-activism/sustainable-activism/, ( consulté le 15 décembre 2018). Diffraction — Boîte à outils, http://diffraction.zone/boite-a-outils/, ( consulté le 15 décembre 2018). , les présidents d’ONG exposent publiquement leur « climate trauma » et les climatologues exposent la douleur issue de leur travail quotidien avec les questions climatiques : il semblerait que la nécessité de parler plus ouvertement des émotions liées aux engagements politiques, et de développer des outils collectifs pour y faire face, se fasse croissante.

Contrairement à ce que semble indiquer la foisonnante littérature de conseils pour rester « positif·ve » grâce à des exercices de méditation ou de l’activité en plein air13Miya Tokumitsu, Tell Me It’s Going to be OK: Self-care and social retreat under neoliberalism, https://thebaffler.com/salvos/tell-me-its-going-to-be-ok-tokumitsu , 3 septembre 2018, ( consulté le 19 décembre 2018). , la résilience — même « intérieure »14À propos du concept de résilience intérieure, voir Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Le Seuil, 2018, 336 p. Pour une critique de la notion de résilience comme pilier de la gouvernementalité néolibérale et comme mécanisme de responsabilisation des individus, voir Jonathan Joseph, « Resilience as embedded neoliberalism: a governmentality approach », Resilience 1, no 1 (1 avril 2013): 38‑52; Brad Evans et Julian Reid, Resilient Life: The Art of Living Dangerously (Cambridge: Polity Press, 2014); Sarah Bracke, « Bouncing back. Vulnerability and resistance in times of resilience » dans Vulnerability in Resistance, 2016, p. 52–75. — est affaire de politique et d’institutions ; elle se construit dans le collectif. Le rôle de la gestion des émotions — celles qui naissent au sein des luttes et lors d’actions15Le constat de traumatismes physiques et psychiques à la suite de violences policières a mené, dans de nombreux pays, à des lieux et structures « out of action » [littéralement : « en dehors de l’action »] : une tentative de structurer des espaces sécurisés de partage et de soutien émotionnel à des activistes ayant subi des répressions. mais aussi celles qui participent du « choc moral »16James M. Jasper, The Art of Moral Protest: Culture, Biography, and Creativity in Social Movements, New edition edition., Chicago, University of Chicago Press, 1999, 530 p. p. 106 précédent l’engagement — doit nous interroger en tant que groupe.

Dépasser l’opposition entre le politique et le spirituel (…l’émotion et la raison, l’individu et le groupe)

« Spirituelles », « irrationnelles », « émotionnelles », « individuelles » : les adjectifs mobilisés pour discréditer les « artifices », pratiques, et rituels micropolitiques, sont nombreux. De fait, la dichotomie entre émotion et raison, entre micro– et macro– politique, entres techniques de soi et campagnes politiques, a encore la vie dure, même chez les militant·e·s. Pourtant, David Vercauteren le montre efficacement : en plus de reproduire les mêmes hiérarchies que nous prétendons combattre, ces distinctions rendent nos structures vulnérables.

Bien sûr, il convient de se méfier d’une « dérive subjectiviste » (p.114) de la lutte politique, et c’est effectivement le défaut d’un grand nombre d’ouvrages qui promettent la révolution sociale par un changement « de l’intérieur ». Cet ouvrage a cependant le mérite de rompre avec les errements ordinaires des incitations au self-help et self-care, et propose de penser l’articulation du « je » et du « nous » pour développer une « micropolitique des groupes » : penser l’expérience du groupe militant en tant que telle, productrice d’effets — sur la puissance d’agir collective, et sur les subjectivités. Il fait le pari que la pensée n’est pas condamnée à choisir entre le « moi » (psychologie) et le « tout social » (sociologie), mais qu’elle peut se déployer entre les deux pour nous rendre plus puissants. À ce titre, la contemplation et le partage des émotions ne sauraient devenir le centre de gravité d’un combat devenu intérieur. Nos subjectivités étant toujours façonnées dans le groupe, en relation avec l’autre, le travail sur soi est même antithétique avec un repli sur soi. Il devient au contraire un intensificateur des relations sociales17Frédéric Gros, « Sujet moral et soi éthique chez Foucault », Archives de Philosophie, 1 juin 2008, Tome 65, no 2, p. 229‑237. . Je ne peux me recomposer qu’en me décomposant et en me recomposant au sein de collectifs concrets. « Je » ne dépend pas de moi, mais du déroulement de l’action de demain. En réinventant des manières d’être ensemble à partir d’outils très concrets, nous bousculons notre manière de nous organiser et nous donnons plus de chances d’être plus efficaces et joyeux ensemble. Micropolitique et macropolitique sont intimement liées. Pour reprendre les mots de Starhawk, dissoudre l’ombre de notre « bombe intime » implique et va de pair avec la confrontation collective aux fabricants de la « vraie bombe »18Starhawk, Rêver l’obscur : femmes, magie et politique, traduit par Morbic, Paris, Cambourakis, 2015, p. 155 .

C’est en ce sens que Guattari écrivait que « les luttes sociales sont toujours en même temps molaires et moléculaires »19Félix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, op. cit., p. 179. . L’ambition n’est pas de donner plus d’importance aux émotions qu’à l’objectif du groupe, mais de considérer les émotions qui traversent le groupe comme des choses réelles, dont on peut se saisir collectivement pour dévoiler le fonctionnement réel du groupe, les envies et les besoins et permettre ainsi plus de lucidité et d’efficacité dans les objectifs que se donne le groupe.

Détruire le capitalisme grâce à une boîte à outils ?

Guattari, Stengers, Foucault, Starhawk… à l’image de notre commentaire, le livre de David Vercauteren puise largement dans les écrits et pensées des grand·e·s penseurs et penseuses du micropolitique, et sa contribution personnelle, somme toute, est plutôt limitée. On retient toutefois quelques jolis concepts tel que « problémer » (avant de solutionner, « l’enjeu consiste à fabriquer les problèmes, à essayer de les poser, de les formuler au mieux et au plus loin de ce que l’on peut, de telle sorte que certaines solutions s’élimineront toutes seules et que d’autres solutions, bien qu’elles restent à découvrir, s’imposeront d’elles-mêmes »), et on apprécie, surtout, l’emphase sur les pratiques concrètes, et le ton accessible de l’ouvrage, qui le distingue des références citées plus haut. Récit militant, manuel d’outils et essai philosophique à la fois, l’ouvrage peut surprendre par l’hétérogénéité de ses contenus. Il parvient toutefois à articuler de manière limpide des concepts philosophiques, avec des outils concrets d’organisation, et des expériences vécues.

Un point de désaccord — ou peut-être plutôt de nuance — à noter toutefois : l’optimisme un peu démesuré de l’auteur concernant le potentiel de la « micropolitique », et sa capacité à démultiplier notre pouvoir. À l’issue de la lecture, il pourrait sembler que nous ne savons pas devenir groupe parce que nous manquons d’outils. Pourtant, ce n’est pas qu’affaire de méthodes, d’outils et de rôles.

Une réflexion sur les dynamiques internes du groupe ne peut faire l’impasse sur les espaces et temporalités dans lesquelles s’inscrivent nos expériences collectives : comment donner de l’espace et du temps à un Nous en devenir quand les Je qui le composent sont cabossé·e·s d’une journée de travail, d’école ou d’hôpital ? Si nous ne savons pas faire naître et maintenir ce désir d’expérimentation au sein de nos groupes, c’est que, trop d’heures par semaine, nous sommes appelé·e·s et maintenu·e·s dans des rapports contraignants et oppressifs par le capitalisme et que nous manquons de place pour expérimenter. Les réunions bimensuelles qui commencent à 19h30 un jour de semaine ne permettront jamais de construire une culture commune qui permette d’expérimenter ensemble, et il est probable que reviennent au galop la tendance collective à privilégier « l’efficacité »20Ce qui est d’ailleurs paradoxal : ces cinq minutes de « centrage » faites au début de la réunion et considérées par certain·e·s comme une « perte de temps » ne nous ont-elles pas fait gagner une demi-heure plus tard ? : « il-faut-qu’on-avance-parce-que-je-dois-rentrer-pour-23h ».

Comment rendre possible une existence en dehors des cadres coercitifs qui enserrent nos existences ? Bâtir une écologie des pratiques collectives nécessite un temps plus long qu’une réunion hebdomadaire. Les points de liaisons des individus ne sont pas infinis : pour prendre le risque de se lier de façon aussi intense à d’autres en vue de bâtir cette agentivité collective, il faudra peut-être que nous prenions — quand c’est possible — cet autre risque, qui consiste à se délier de ce qui nous tient, de ces activités que nous pratiquons par nécessité sans plus penser aux privilèges qu’elles reproduisent et renforcent.

La réflexion sur nos relations entre nous doit prendre place dans une réflexion plus large sur notre relation à l’espace, sur les façons alternatives d’habiter le territoire, et sur notre rapport au temps. Le réagencement de nos liens sociaux nécessite la structuration de lieux autres (Foucault les appelait les hétérotopies21Des espaces autres. Hétérotopies, https://foucault.info/documents/heterotopia/foucault.heteroTopia.fr/, (Consulté le 23 décembre 2018). ), où le temps est autre (hétérochronie). Ces « ailleurs » sont nécessaires pour gonfler nos poumons d’un air neuf qui nous permettra d’être plus efficaces – ils sont la condition indispensable d’un renouvellement de nos pratiques collectives.

Notes   [ + ]

1. Félix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, Paris, Empêcheurs de penser en rond, 2007, p. 188
2. Starhawk, Rêver l’obscur : femmes, magie et politique, traduit par Morbic, Paris, Cambourakis, 2015, p. 59.
3. Michel Foucault, Dits et écrits, tome 4, Paris, Editions Gallimard, 1994, p. 227.
4. Les « micropouvoirs », tel que Foucault les analyse au sein de l’hôpital psychiatrique, de l’école, ou de la prison, ont moins recours à la loi ou à la force physique, qu’au formatage du corps et de l’esprit via les discours, les jugements, la surveillance, l’évaluation et les normes sociales. La question micropolitique, écrivait Félix Guattari, « est celle de savoir comment nous reproduisons (ou non) les modes de subjectivation dominants » [Felix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, Paris, Empêcheurs de penser rond, 2007, p. 187.
5. M. Foucault, Dits et écrits, tome 4, op. cit., p. 227.
6. Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Paris, Le Seuil, 2014, 320 p.
7. Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, 1977, p. 30
8. L’auteur emprunte ce concept à Isabelle Stengers. « Psychologiser, c’est couper une relation de son milieu, en remontant d’une difficulté à des intentions ou à une faiblesse personnelle de l’individu en question » (Voir Annexe du Livre – p.240)
9. Par exemple: Audre Lorde et Cheryl Clarke, « The uses of anger : women responding to racism » dans Sister Outsider: Essays and Speeches by Audre Lorde, Reprint edition., Berkeley, Calif, Crossing Press, 2007, p. ; Starhawk, Rêver l’obscur, op. cit.
10. Starhawk, Rêver l’obscur, op. cit., p. 73.
11. Michael Hardt, « The Power to be Affected », International Journal of Politics, Culture, and Society 28, no 3 (2015): 215‑22, http://www.jstor.org/stable/24713010 ; Gilles Deleuze, « Sur Spinoza : l’affect et l’idée », 1978, texte en ligne : http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=5631.
12. Voir par exemple Timo Luthmann, Politisch aktiv sein und bleiben: Handbuch nachhaltiger Aktivismus, 1re éd., Münster, Unrast, 2018, 424 p ; Sustainable activism: managing hope and despair in social movements, https://www.opendemocracy.net/transformation/paul-hoggett-rosemary-randall/sustainable-activism-managing-hope-and-despair-in-socia , 11 décembre 2016, ( consulté le 12 mai 2018) ; Sustainable activism zine – Cre-Act, http://cre-act.net/sustainable-activism/sustainable-activism/, ( consulté le 15 décembre 2018). Diffraction — Boîte à outils, http://diffraction.zone/boite-a-outils/, ( consulté le 15 décembre 2018).
13. Miya Tokumitsu, Tell Me It’s Going to be OK: Self-care and social retreat under neoliberalism, https://thebaffler.com/salvos/tell-me-its-going-to-be-ok-tokumitsu , 3 septembre 2018, ( consulté le 19 décembre 2018).
14. À propos du concept de résilience intérieure, voir Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Le Seuil, 2018, 336 p. Pour une critique de la notion de résilience comme pilier de la gouvernementalité néolibérale et comme mécanisme de responsabilisation des individus, voir Jonathan Joseph, « Resilience as embedded neoliberalism: a governmentality approach », Resilience 1, no 1 (1 avril 2013): 38‑52; Brad Evans et Julian Reid, Resilient Life: The Art of Living Dangerously (Cambridge: Polity Press, 2014); Sarah Bracke, « Bouncing back. Vulnerability and resistance in times of resilience » dans Vulnerability in Resistance, 2016, p. 52–75.
15. Le constat de traumatismes physiques et psychiques à la suite de violences policières a mené, dans de nombreux pays, à des lieux et structures « out of action » [littéralement : « en dehors de l’action »] : une tentative de structurer des espaces sécurisés de partage et de soutien émotionnel à des activistes ayant subi des répressions.
16. James M. Jasper, The Art of Moral Protest: Culture, Biography, and Creativity in Social Movements, New edition edition., Chicago, University of Chicago Press, 1999, 530 p. p. 106
17. Frédéric Gros, « Sujet moral et soi éthique chez Foucault », Archives de Philosophie, 1 juin 2008, Tome 65, no 2, p. 229‑237.
18. Starhawk, Rêver l’obscur : femmes, magie et politique, traduit par Morbic, Paris, Cambourakis, 2015, p. 155
19. Félix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, op. cit., p. 179.
20. Ce qui est d’ailleurs paradoxal : ces cinq minutes de « centrage » faites au début de la réunion et considérées par certain·e·s comme une « perte de temps » ne nous ont-elles pas fait gagner une demi-heure plus tard ?
21. Des espaces autres. Hétérotopies, https://foucault.info/documents/heterotopia/foucault.heteroTopia.fr/, (Consulté le 23 décembre 2018).

L’article On n’est pas groupe, on le devient est apparu en premier sur Terrestres.

Hors des décombres, typologie des lignes de fuite

Alain Bosser

26.05.2019 à 05:30 Temps de lecture : 10 minutes

À propos de Yannick Rumpala, Hors des décombres du monde. Écologie, science-fiction et éthique du futur, Champ vallon, 2018.

Imaginez un peu ! « Il s’appelait Gaal Dornick et c’était un bon provincial qui n’avait encore jamais vu Trantor » (incipit du roman Fondation d’Isaac Asimov). Ou encore : « J’ai vu des choses que vous, les hommes, ne croiriez pas. Des vaisseaux en flammes sur le baudrier d’Orion. J’ai vu des rayons cosmiques scintiller près de la porte de Tannhaüser. Tous ces instants seront perdus… dans le temps… comme les larmes…dans la pluie. Il est temps de mourir. » (Dernières paroles de Roy Batty, réplicant Nexus 6 dans Blade runner de Ridley Scott, tiré du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick).

Certaines œuvres de science-fiction bouleversent notre imaginaire au point que longtemps après les avoir découvertes, elles continuent de nous hanter. Cette puissance émotionnelle a longtemps été considérée comme l’apanage des chefs d’œuvre de la littérature classique et bien sûr, plus généralement, des beaux-arts, la science-fiction n’étant perçue, au mieux, que comme un aimable divertissement ne prêtant guère à conséquence. Et il est vrai que beaucoup de ses lecteurs n’y ont d’abord vu qu’une promesse d’évasion vers des galaxies lointaines et des civilisations exotiques. La menace d’un hiver nucléaire, puis celle d’un effondrement écosystémique, ont ensuite radicalement changé la donne. La science-fiction est devenue un outil d’exploration du large spectre des sociétés futures envisageables, des plus riantes utopies aux plus sinistres dystopies. Ce sont ces nouveaux mondes que Yannick Rumpala nous invite à découvrir dans Hors des décombres du monde – Écologie, science-fiction et éthique du futur, afin de nous aider à prendre conscience de la pluralité de nos avenirs possibles et à réfléchir aux outils qui nous permettront, ou non, d’en assurer l’habitabilité. La science-fiction, nous dit-il, « offre un réservoir cognitif et un support réflexif » afin de « (re)trouver des prises sur ce qui est en devenir et pourrait composer le futur ».

Notre présent, passé d’un monde à venir

Dans leur livre Une autre fin du monde est possible, Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle indiquent qu’« écrire des romans d’anticipation sur l’effondrement qui ouvrent des possibles (…) serait passionnant et tout à fait bienvenu par ailleurs, car ils sont rares ». L’impression qui domine à la lecture du livre de Yannick Rumpala est pourtant qu’il y a peu d’hypothèses d’effondrement qui n’aient été envisagées par les auteurs spécialistes du genre. En témoigne la section de son livre intitulée « Variétés d’effondrement et formes de mise à l’épreuve », qui s’intéresse à la place qu’occupe dans la science-fiction le thème des limites de la planète et des évolutions amenant l’humanité aux bords de l’effondrement (voire le plus souvent au-delà) lorsque des seuils critiques sont franchis. Autrement dit, aux événements susceptibles de faire de notre présent le passé fondateur, la cause déterminante, d’un ordre du monde à venir propre à susciter les pires angoisses. On y retrouve d’abord l’anticipation des ravages provoqués par une catastrophe nucléaire, qu’elle soit délibérée ou accidentelle, liée à des applications militaires ou à des usages civils ; puis la peur de la pandémie capable de décimer l’humanité, d’origine naturelle ou provoquée par des recherches et expérimentations qui auraient mal tourné. Les craintes liées à la surpopulation (« L’anxiété malthusienne ») et autres « démodystopies » (eugénisme, arrêt des naissances, migrations massives…) y occupent également une place importante. Enfin, et plus particulièrement depuis les années 1960, sont venues s’y ajouter les préoccupations liées aux dérives technologiques et aux menaces de désagrégations sociales correspondantes (le mouvement cyberpunk et ses variantes) et, bien sûr, aux multiples formes de désastres  écologiques (liés notamment aux effets du réchauffement climatique et à la multiplication des pollutions de toutes natures, OGM compris). Pour être complet, notons également que dans L’humanité disparaîtra, bon débarras !, Yves Paccalet recensait, en 2007, quelques motifs supplémentaires d’inquiétudes existentielles ne résultant pas de l’activité humaine : la « météorite tueuse », le nuage de poussière interstellaire responsable d’une glaciation sans précédent ou encore une brutale poussée d’activité volcanique.

Une abondante littérature post-apocalyptique s’est développée sur ces bases. Elle a reçu un élan supplémentaire lorsque les premières manifestations de certains des périls qu’elle décrit, en particulier dans le domaine de l’environnement, ont commencé à se matérialiser et à affecter les populations les plus exposées. Les écrivains de science-fiction ont alors cherché à explorer les conséquences de ces évolutions. Pour Yannick Rumpala, leur travail a constitué « un support imaginaire qui s’est avéré particulièrement attractif pour aller jusqu’aux aboutissements possibles des crises écologiques ». Il a par exemple nourri la réflexion sur la géo-ingénierie, en s’efforçant d’imaginer des réponses à la question : «  si l’espèce humaine est capable de détruire la planète, est-elle aussi capable de la préserver ? ». En cas de réponse négative, on pourrait en effet se demander si, faute de pouvoir restaurer une planète compatible avec la vie humaine, il ne faudrait pas envisager de rendre la vie humaine compatible avec elle, en stimulant, au moyen de modifications génétiques appropriées, des mécanismes d’adaptation naturels pris de vitesse par le rythme du changement. Et en cas de nouvelle réponse négative, il resterait à rechercher les moyens de quitter la Terre pour de nouvelles planètes plus propices à la vie, sous réserve éventuellement d’y procéder à quelques travaux de « terraformation » (dont les progrès pourraient entretenir l’espoir de revenir un jour sur une planète mère qui se serait entre-temps au moins partiellement régénérée). A l’époque de « l’âge d’or de la science-fiction », on quittait la Terre pour fonder des empires galactiques ; au début du 21e siècle, faute de pouvoir faire de la nature une production humaine, on la fuit. Juste pour survivre !

Plutôt que le détail des péripéties correspondantes, ce qui compte, dans ces récits d’une humanité en perdition, semble bien être leur capacité à illustrer la difficulté à maîtriser un destin collectif. « La fragilité qui est révélée, écrit Yannick Rumpala, c’est aussi celle des prises qu’une collectivité peut espérer trouver sur ces processus de changement ». Les schémas dystopiques et apocalyptiques ajoute-t-il, peuvent relever de quatre fonctions : « une fonction critique, voire pédagogique, de désenchantement, d’alerte et de mise en garde ; une fonction cathartique et de réassurance, voire de consolation ; une fonction d’habituation ; une fonction de capacitation et d’émancipation ». Pour s’en tenir à la première de ces quatre fonctions, on ne peut s’empêcher de penser à l’avertissement de Gunther Anders stigmatisant notre « aveuglement face à l’apocalypse » et opposant notre capacité à faire et notre incapacité à imaginer les conséquences de ce que nous faisons. Ou bien à ce qu’écrit Jean-Pierre Dupuy dans Pour un catastrophisme éclairé. Avant la déclaration de guerre du 4 août 1914, rappelle-t-il, Bergson considérait la guerre « tout à la fois comme probable et comme impossible : idée complexe et contradictoire, qui persista jusqu’à la date fatale ». Et il ajoutait « Au fur et à mesure que la réalité se crée, imprévisible et neuve, son image se réfléchit derrière elle dans le passé indéfini ; elle se trouve avoir été, de tous temps, possible ; mais c’est à ce moment précis qu’elle commence à l’avoir toujours été et voilà pourquoi je disais que sa possibilité, qui ne précède pas sa réalité, l’aura précédée une fois la réalité apparue ». Ce que Jean-Pierre Dupuy reformule ainsi: « La catastrophe n’entrant pas dans le champ du possible avant qu’elle se réalise ne peut-être anticipée… On ne croit à l’éventualité de la catastrophe qu’une fois celle-ci advenue, telle est la donnée de base. On ne réagit qu’à son actualité – donc, trop tard ». Pour trouver une issue, Il faut donc donner une réalité à l’avenir et ce de la manière la plus radicale qui soit : « La métaphysique que je propose, explique-t-il, comme fondement d’une prudence adaptée au temps des catastrophes (…) consiste à se projeter dans l’après-catastrophe et à voir  rétrospectivement en celle-ci un événement tout à la fois nécessaire et improbable ».

Une typologie des « lignes de fuite »

Pour autant, la science-fiction ne se borne pas à recenser les catastrophes (y compris celle qui voit une planète débarrassée de l’espèce humaine continuer à faire des ronds dans l’espace !) mais s’efforce aussi  d’explorer le champ des possibles en créant des mondes, c’est-à-dire un « potentiel expérimental, utile pour tester des visions et essayer de (re)trouver des prises sur le futur ». Utopies et dystopies cèdent alors la place à des « prototopies » (au sens d’espaces cognitifs). Pour Yannick Rumpala, il s’agit de rechercher des « poches d’espérance » en esquissant des « lignes de fuite », au sens « retravaillé par Gilles Deleuze » : « Une société nous semble se définir moins par ses contradictions que par ses lignes de fuite, écrit-il, elle fuit de partout, et c’est très intéressant d’essayer de suivre à tel ou tel moment les lignes de fuite qui se dessinent ». Pour préciser son propos, Yannick Rumpala indique que ces lignes de fuite peuvent être interprétées « comme des explorations des conditions dans lesquelles l’habitabilité de la planète serait affectée et/ou préservée en fonction de certains choix ». La troisième partie de son ouvrage est alors consacrée à la présentation de « six figures qui, de diverses manières, parviennent à maintenir des formes d’habitabilité planétaire », chacune d’entre elles étant illustrée par une ou plusieurs œuvres de science-fiction emblématiques des choix correspondants.

La première figure est celle de « l’abstention technologique », présentée à partir  du roman La vague montante de Marion Zimmer Bradley. Le récit met en scène l’équipage d’un vaisseau spatial, qui revient à sa base après quelques siècles passés à coloniser une autre planète dans un isolement total. Entre-temps, sur Terre, l’humanité a cessé de « progresser » et se consacre désormais, au sein de petites communautés villageoises, à des activités de type artisanal ne nécessitant que des technologies rudimentaires. La science n’a pas été abandonnée, mais elle a été remise « à la place qu’elle devait occuper ». « Nous nous servons de la science, nous ne sommes pas à son service » déclarent aux membres du vaisseau les habitants qui les ont accueillis.

La « frugalité autogérée » est la deuxième figure choisie par Yannick Rumpala, qui l’illustre par le roman Les dépossédés d’Ursula K. Le Guin. Deux sociétés y sont confrontées: celle d’Urras, une planète fondée sur l’exploitation, les inégalités et l’accumulation et Anarrès, une ex-colonie minière, qui a adopté des principes libertaires et coopératifs. La première offre les apparences de l’opulence, alors que la seconde souffre de conditions de vie plus rudes, en raison de son aridité et de la faiblesse de ses ressources. A l’insouciance qui règne sur Urras, s’oppose donc, sur Anarrès, un impératif de frugalité mettant à l’épreuve ses idéaux anarchistes.

La troisième figure est celle de la « sécession acadienne » que décrit Ecotopie d’Ernest Callenbach. Peut-on construire une société éco-responsable en se coupant du reste du monde ? Ecotopie a été publié en 1978 et, après 40 ans de globalisation et d’extension des désastres écologiques à l’ensemble de la planète, Yannick Rumpala s’interroge sur l’efficacité d’une telle figure : « La sécession permet (à Ecotopia) de privilégier des solutions locales, mais a-t-elle alors les moyens d’avoir des prises sur des effets et problèmes plus globaux ? ».

Iain M. Banks, en quatrième lieu, est l’auteur d’un ensemble de romans et de nouvelles qui ont pour toile de fond  la « Culture », une grande civilisation intergalactique, expansive, pour laquelle il s’agit d’apporter la lumière à des civilisations moins avancées. Yannick Rumpala s’appuie sur cette œuvre pour illustrer une nouvelle figure, celle de l’ « abondance automatisée ». Grâce aux intelligences artificielles, le gouvernement des hommes a cédé la place à l’administration des choses et, comme les raretés matérielles ont disparu, l’humanité peut « se consacrer sans honte à un hédonisme généralisé ». Iain M. Banks, ajoute-t-il, « pourrait être crédité d’une innovation dans la classique typologie des régimes politiques (…) : l’anarchie assistée par ordinateur ». Mais au prix de l’abandon de toute autonomie individuelle au profit de machines investies d’une confiance illimitée !

Le « conservationnisme autoritaire », la cinquième figure étudiée, est illustré par la série des Guerres Wess’har de Karen Travis. Sur une planète lointaine, les écosystèmes sont préservés de la manière la plus radicale qui soit, c’est-à-dire en éliminant sans appel tous ceux qui les perturbent. De fait, sans aller aussi loin, certains courants actuels de l’éco-autoritarisme ne paraissent pas hostiles à ce que des pouvoirs forts imposent en ce domaine des contraintes drastiques, même si elles doivent conduire à restreindre les libertés des citoyens.

Enfin, la sixième figure est celle de la « spiritualité naturelle », qui a rencontré en 2009 un grand succès commercial avec le film Avatar de James Cameron. Face à la folie extractiviste des colons humains, ce ne sont pas seulement les peuples autochtones de la planète Pandora, mais aussi les autres composants de ce grand organisme naturel et en particulier ses animaux, qui se ligueront pour les chasser. « Nous ne défendons pas la nature. Nous sommes la nature qui se défend ! ».

Dans sa conclusion, Yannick Rumpala réaffirme sa conviction que la science fiction peut contribuer « à ce que Hans Jonas avait appelé une « éthique du futur ». Autrement dit, comme l’a ajouté Jean-Pierre Dupuy : « non pas l’éthique qui prévaudra dans un avenir indéterminé, mais bien toute éthique qui érige en impératif absolu la préservation d’un futur habitable par l’humanité ». Ou, comme le précise Hans Jonas lui-même : « une éthique d’aujourd’hui qui se soucie de l’avenir et entend le protéger pour nos descendants des conséquences de notre action présente ». Mais ce que ne nous dit pas la science fiction, c’est le chemin qui y mène, les transitions qui seront nécessaires pour construire ce futur habitable, les forces sociales qui en seront les moteurs et les conflits de classes qui en résulteront.

Notons enfin que la matière était riche et que Yannick Rumpala a dû faire des choix. Il s’est exposé ainsi à des critiques. A commencer par celle des livres retenus. Pourquoi ne pas avoir mentionné Ravage de Barjavel qui a été le premier contact de bien des lecteurs avec la science fiction et la littérature de l’effondrement (indépendamment de sa tonalité franchement réactionnaire) ? Ou avoir choisi d’illustrer l’apport de Norman Spinrad par le médiocre Bleue comme une orange, alors qu’il est aussi l’auteur de Jack Barron et l’éternité ( inoubliable roman sur le pouvoir des medias) et de la terrifiante uchronie Rêve de fer (mutations génétiques et IIIe Reich) ? Ou encore, avoir négligé la critique radicale du capitalisme et de la publicité menée par Frederik Pohl et Cyril M. Kornbluth dans L’ère des gladiateurs ou dans Planète à gogos. Bien sûr, le but de Yannick Rumpala n’était pas d’écrire une nouvelle anthologie de la science fiction. Il serait toutefois bien étonnant que son livre ne joue pas un rôle prescripteur auprès de certains de ses lecteurs.

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