Terrestres

Revue des livres, des idées et des écologies. CC BY-SA 4.0

Menaces sur la Loire : le pont de trop

Sarah Irion

05.08.2019 à 09:48 Temps de lecture : 13 minutes

La trouée est large de 70 mètres et s’étend sur deux kilomètres. Les arbres du bois des Comtesses, ancien Espace Boisé Classé, ont tous été abattus et déracinés sans distinction sur une surface de dix hectares. Ce spectacle de désolation est visible à 24 kilomètres à l’est de la ville d’Orléans, devenue métropole en 20171L’objectif poursuivi par Olivier Carré, maire d’Orléans et président de la métropole, est de faire de cette dernière « l’une des quinze métropoles qui comptent. » in « Orléans: la Métropole se donne un fil rouge », Mag Centre, 12 juillet 2017.. La déforestation de ces bois privés a eu lieu en novembre 2017 sur la commune de Saint-Denis-de-L’Hôtel ; elle doit permettre le passage d’une chaussée de 7 mètres de large, faisant partie d’un projet qui allie déviation de la D921 et construction d’un pont pour le franchissement de la Loire. Le tout dans un milieu naturel Natura 2000 et un paysage classé au Patrimoine Mondial de l’Unesco2Le Département du Loiret est aujourd’hui le plus urbanisé de la région Centre, en pourcentage du territoire entre espaces urbanisés, terres agricoles et forêts. Par ailleurs, la région a elle-même connu une augmentation de 13 % des terres artificialisées entre 2006 et 2014, voir le second état des lieux régional de la biodiversité 2017 publiée par l’Agence régionale de la biodiversité : http://www.observatoire-biodiversite-centre.fr/sites/default/files/EdL2017_VF.pdf.

Ce projet de pont, situé à Mardié, dans la commune voisine, est porté par le Département du Loiret depuis 1996. Selon ses promoteurs, il viserait à « désengorger »  les communes de Saint-Denis-de-L’Hôtel et Jargeau du trafic routier. Depuis plus de 20 ans, l’association Mardiéval lutte sur place et publie chaque mois dans la Lettre du Castor3http://le-castor-enerve.fr/envoi_newsletter.php un contre-argumentaire salutaire face à la communication départementale. L’association a par exemple mobilisé ses adhérents et des riverains lors d’une action de reforestation en décembre 2017, quelques jours après le déboisement du bois des Comtesses. Preuve de la volonté indéfectible du Département de construire ce pont, les propriétaires des bois n’avaient pas été expropriés avant les travaux qui ont été réalisés pendant l’hiver… malgré l’arrêté préfectoral interdisant toute intervention en raison de l’hivernage de certaines espèces protégées comme la chauve-souris arboricole ! Mardiéval a tout de même réussi par la voie judiciaire à retarder le chantier de la déviation.

Une caméra, un nid et des balbuzards

Le triste spectacle du défrichement du bois des Comtesses rappelle l’urgence de la situation. Un prochain déboisement est prévu en septembre 2019 dans le bois de Latingy à Mardié, à l’ouest de Saint-Denis-de-L’Hôtel, afin de continuer le tracé de la déviation jusqu’à la Loire. Ces bois privés abritent plusieurs espèces protégées, dont le balbuzard pêcheur, rapace à tête blanche d’environ 1,5 mètres d’envergure qui se nourrit essentiellement de poissons. La proximité de la Loire leur permet donc de pêcher et d’élever leur progéniture avant de s’envoler à nouveau vers l’Afrique de l’ouest, fin août ou début septembre. Une des originalités de Mardiéval est d’offrir depuis 2016 une plongée sans équivalent dans l’intimité des rapaces grâce à la BalbuCam qui les filme en direct depuis leur nid situé à 30 mètres de hauteur. Chaque jour entre 8 heures et 20 heures, le curieux peut se connecter et s’immerger entièrement dans le quotidien des balbuzards (éclosion des œufs, consommation de poisson, envol des petits, …).

Jean-Marie Salomon, président de l’association Mardiéval, se tient au coin de sa maison, appareil photo en main, prêt à prendre un cliché du balbuzard ramenant un poisson dans le nid. L’homme quitte rarement ses jumelles lorsqu’il se promène dans son jardin qui borde la Loire, à Mardié. Il indique d’un large geste du bras le site menacé où le projet de pont devrait franchir la Loire, à quelques centaines de mètres en aval. Le tracé de la déviation couperait à travers champs au sud du fleuve, entraînant la suppression de 60 hectares de terres agricoles. Selon une étonnante vidéo mise en ligne par le Conseil Départemental du Loiret, le projet de pont devrait « s’intégrer » à merveille dans son environnement classé en zone Natura 2000, grâce notamment aux « piles du pont qui s’effacent pour laisser passer le fleuve » et à sa « couleur qui rappellera les sables de la Loire ». Détail révélateur des trompes-l’œil marketing du Département, la vidéo ne montre quasiment aucun véhicule circulant sur la déviation alors que l’objectif est d’y détourner un flux de 11 000 véhicules/jour !

Un pont destructeur, très coûteux et incohérent

A la fin des années 1990, le Département a envisagé de réaliser un grand contournement urbain afin de fluidifier le trafic routier, en particulier des camions, avec notamment le projet de deux déviations et ponts sur la Loire, à Baule et Mardié. Le premier ouvrage a été abandonné, mais le Département s’accroche toujours à la déviation de Mardié4voir https://le-castor-enerve.fr/pdf/Grand%20Contournement.pdf.

Pour comprendre l’enjeu d’un tel projet, il faut d’abord s’intéresser au point de franchissement actuel de la Loire dans ce secteur. Il se situe à Jargeau, où un pont a été reconstruit et inauguré en 1988. La circulation y a souvent été difficile, d’abord à cause du nombre de véhicules passant chaque jour, ensuite parce que les aménagements routiers et l’absence d’une régulation efficace du trafic ont longtemps posé problème. En outre, la taille réduite des trottoirs et le passage permanent de poids lourds rendent sa traversée difficile pour les nombreux piétons qui empruntent le pont chaque jour ; quant aux cyclistes, ils sont forcés de partager la route avec tous les autres véhicules. La vice-présidente de Mardiéval, Sylvie David-Rousseau, rappelle que ces deux arguments (bouchons et sécurité) ont été employés dès 1994 par le Département.

Élu au conseil municipal de Jargeau depuis 1995, Daniel Breton et la coordination d’associations « Alternatives pour nos déplacements » militent pour la construction d’une passerelle piétons-vélos accrochée au pont actuel, estimée entre 1 et 2 millions d’euros et qui permettrait aux piétons de traverser la Loire en toute sécurité. Ils ont également proposé la mise en place d’aménagements aux deux extrémités du pont, afin de fluidifier le trafic actuel. Ces deux projets coûteraient bien moins cher que le projet de déviation, dont la facture, d’abord estimée à 13 millions d’euros, s’élèverait aujourd’hui à une somme comprise entre 94 millions d’euros selon le Conseil Départemental  et beaucoup plus de 100 millions d’euros selon Mardiéval, sur la base de coûts de constructions semblables5« De nouveaux sondage en cours », La République du Centre, 15/03/2019. De plus, le coût annuel d’entretien des ponts doit correspondre, selon l’OCDE, à une fourchette entre 0,80 à 1,5%, soit entre 800 000 € à 1, 5 million €/an pour le projet de pont de Mardié. in « Le rapport qui inquiète sur l’état des ponts français », Capital, 16/08/2018.. Pour illustrer l’inflation des coûts de telles infrastructures, l’exemple du chantier de l’A19, qui relie l’A10 à l’A6 et traverse la Beauce, est éloquent : il a coûté 847 millions d’euros au lieu des 595 millions initialement prévus, soit plus de 42 % de dépassement du budget. Pourtant les alternatives proposées ci-dessus n’ont jamais été réellement examinées par le Département.

Jean-Marie Salomon souligne quant à lui l’incohérence d’un projet bâti sur une prévision d’augmentation du trafic routier de 2 % par an qui se révèlent fausses : en réalité, on observe depuis le début des années 2000 une baisse d’environ 1,2 % chaque année, selon les relevés réalisés par le Conseil Départemental lui-même6Depuis 2006, le CG/CD45 publie tous les printemps des statistiques détaillées sur les trafics des routes du département, basés sur les relevés faits par ses services en de multiples points du réseau routier.. Par ailleurs, des décennies de multiplication des infrastructures routières en France prouvent que chaque nouvelle route censée réduire le trafic en un lieu produit une augmentation globale de la circulation. Les porteurs du projet ont même documenté la faible efficacité de la déviation et du pont pour limiter les nuisances des riverains : le flux de véhicules traversant l’actuel pont de Jargeau diminuerait seulement d’un tiers, passant passant de 15 000 à 10 000 véhicules par jour, car les conducteurs locaux n’emprunteront probablement la déviation pour leurs petits trajets. Qui plus est, le tracé de la déviation se situe au centre de la coupure verte7Depuis les lois Grenelle de 2009, les coupures vertes sont censées restreindre dans certaines zones géographiques l’urbanisation d’une agglomération. Par ailleurs, l’Office Régional de l’Aménagement du Centre (OREAC) a mis en place un plan de coupures vertes depuis 1969 afin de contenir l’urbanisation. Voir https://www.ina.fr/video/PAC05004519/les-coupures-vertes-de-la-loire-video.html de la métropole, ce qui constitue une absurdité écologique au regard des récentes exigences législatives limitant l’artificialisation des sols et l’étalement urbain8Voir le récent rapport publié par le commissaire général de France Stratégie Gilles de Margerie, « Objectif « zéro artificialisation nette » : quels leviers pour protéger les sols ? » : https://www.strategie.gouv.fr/publications/objectif-zero-artificialisation-nette-leviers-proteger-sols. Aberration soulignée par le Parlement Européen lui-même en 2007 quand il a rappelé au Département l’obligation de revoir le projet qui menace plusieurs directives, dont les directives Natura 20009La commission des pétitions, composée de députés européens, a été saisie en 2005 et, fait exceptionnel, a envoyé une délégation de 3 eurodéputés dans le Loiret pour enquêter et produire un rapport. Le Parlement européen a ensuite rendu son verdict en adoptant une résolution condamnant sans appel le projet de Mardié parce qu’il “risque de violer” deux directives européennes dites “Habitats” et “Oiseaux”. Voir la délibération du 23/09/2008 dans le Journal officiel de l’Union Européenne, 14/01/2010 C 8 E, p. 47. Plus récemment, le secrétaire national d’EELV, David Cormand, s’est rendu au bois des Comtesses et a appelé à « une occupation des lieux », voir « Déviation de Jargeau : le secrétaire national des Verts favorable à une occupation des lieux », La République du Centre, 23/04/2019..

Résumons : un projet de pont vieux de plus de 20 ans avec une réduction limitée du trafic aboutirait à la destruction d’un riche espace de biodiversité classé Natura 2000 et Patrimoine mondial de l’Unesco, le tout sans réduire significativement le trafic et en privant le Département d’une centaine de millions d’euros utiles pour d’autres investissements10Tels des collèges dont le coût unitaire est par exemple de 20 millions d’euros. Le Département a un budget de 100 millions d’euros environ par an pour l’investissement : le projet de pont représente donc une année entière d’investissement. Tout cela est financé par un fort endettement. La capacité de désendettement se mesure en année. Le budget du Département voté pour 2019 entraine une capacité de désendettement de 7 ans environ, alors que la norme est en dessous de 5 ans. Voir https://www.loiret.fr/budget-2019. Il semblerait bien que tous les critères d’un Grand Projet Inutile et Imposé soient réunis.

Rouvrir une ligne de train plutôt que construire de nouvelles routes ?

Dans ce dossier, la ligne de train Châteauneuf-Orléans, aujourd’hui abandonnée, s’avère être une des pierres angulaire des débats. Elle constitue une alternative sérieuse au désengorgement partiel du pont de Jargeau et des communes alentour, notamment sur l’axe est-ouest11Pour l’axe nord-sud, des transports en commun peuvent être développés et/ou renforcés.. D’après une étude de la SNCF, si la ligne était relancée, un voyageur sur deux serait un ancien automobiliste, et 8 000 voyageurs se déplaceraient chaque jour ! On imagine l’intérêt écologique d’une telle alternative alors que le Loiret a connu un record absolu de température avec 42,8° le 25 juillet dernier. En dépit de cette autre perspective de mobilité, le président du Département Marc Gaudet défend un étrange argument. Par voie de presse, il a réussi à induire l’idée que s’opposer à la déviation revient à empêcher la réouverture de la ligne de train. Le déboisement du bois des Comtesses a effectivement pour but de permettre la construction de la route mais également d’un passage souterrain sous la voie de chemin de fer. Le Département s’appuie sur ces croisements pour prétendre que les deux projets sont solidaires, alors qu’en réalité ils sont parfaitement dissociables. La SNCF admet elle-même que la réouverture de la ligne est tout à fait réalisable sans les travaux de la déviation12« Un nouveau rebondissement dans le projet de ligne Orléans-Châteauneuf ? », La République du Centre, 26/01/2018.. L’horizon de la réouverture de la ligne reste pourtant flou, car la déclaration d’utilité publique attendue par la Région en novembre 2017 n’a pas été accordée pour des motifs financiers.

Des fondations fragiles

En plus d’être contestable et excessivement coûteux, ce projet de pont repose sur des fondations plus que fragiles, le fleuve étant un milieu très complexe, mouvant et largement indomptable. Dans ce pays traversé par le plus long fleuve d’Europe, nul n’est censé ignorer la Loire : ses nombreux méandres, ses bancs de sables élancés, sa faune et sa flore endémiques et ses étonnants trous d’eau. A certains endroits, sous son lit de sable, la Loire continue de cheminer en profondeur car elle coule sur des bancs calcaires qui ont la propriété de s’éroder au contact de l’eau ou de s’effondrer sous le poids du sable, générant ainsi des courants souterrains. En-dessous de sa face émergée, il y a donc une « deuxième » Loire invisible, obscure et imprévisible.

En 2004, des crues importantes submergent une carrière de sable située à quelques centaines de mètres du site menacé et modifient la topographie des lieux. Cet afflux d’eau soudain provoque un effondrement d’une digue de terre et crée d’importants gouffres dans la roche au fond de la sablière. Quelques mois plus tard, on observe un phénomène curieux : le Loiret, rivière située à 12 km et qui se retrouvait à sec chaque été, est resté en eau ! Un examen poussé des flux souterrains démontre par la suite que l’eau de la Loire à proximité immédiate du projet de pont s’engouffre en profondeur pour ressortir et réalimenter le Loiret.

Depuis 2004, le Loiret a donc vu son niveau s’élever grâce à cet afflux d’eau régulier. Morale de l’histoire : le lit visible de la Loire peut en cacher un autre, et une lourde intervention dans le sous-sol de cette zone du fleuve pour y ancrer les piles et la culée du pont pourrait provoquer un véritable sinistre écologique. Le cours de cette « deuxième » Loire serait modifié, polluant et tarissant l’apport d’eau du Loiret au moment où celui-ci en a le plus besoin.

Un rapport accablant du BRGM

Fait encore plus étonnant, le très sérieux Bureau de recherche géologique et minière (BRGM), a démontré dans un épais rapport l’ensemble des risques majeurs liés à la réalisation du pont. Un rapport sulfureux pour le Département, qui l’a lui-même commandé et reçu en 2017 mais dont il aurait préféré repousser la diffusion publique à… 202013Projet de franchissement de la Loire à Jargeau : Synthèse des études géophysiques, géotechniques et hydrogéologiques et évaluation des risques liés au contexte karstique, Rapport final, BRGM/RP-67127-FR Septembre 2017, p. 2.. Que dit ce rapport qui a finalement fuité dans la presse grâce à Mardiéval ?

Le document est d’abord impressionnant par sa robustesse scientifique, puisqu’il synthétise pas moins de 61 études menées dans le sol et sous-sol en 2004, 2006 et 2014. Le premier problème qu’il soulève provient de la roche karstique, qui présente des fissures plus ou moins longues et profondes (les karsts). Les fondations du pont pourraient boucher ces fissures, ce qui réduirait et polluerait les écoulements d’eaux vers la nappe phréatique et les zones de captages d’eau potable en aval. Mais la porosité du karst entraîne surtout un fort risque de mouvements de terrain, les effondrements qu’elle provoque faisant parfois apparaître d’énormes cavités sous-terraines. Le risque n’est pas hypothétique : en 2010, dans une commune de l’agglomération orléanaise, un pavillon a été englouti dans un trou de 16 mètres de diamètre et 8 mètres de profondeur ! A ce sujet, le rapport est explicite : « En l’état actuel des connaissances, et en se basant sur des démarches similaires d’évaluation de l’aléa de mouvements de terrain liés à d’autres types de cavités, nous estimons que l’aléa de mouvement de terrain d’origine karstique sur l’emprise du projet est fort. »

Le BRGM poursuit et souligne : « Sur la durée de vie supposée de l’ouvrage, la survenue d’un effondrement d’origine karstique sur l’emprise du projet est possible, voire probable, en particulier en cas de crue de la Loire. Un tel événement remettrait en cause non seulement la sécurité des biens et des personnes, mais aussi l’usage de l’infrastructure prévue14 Ibid., p. 3.. » Notons au passage que c’est précisément la présence de ces roches karstiques qui a fait exploser le montant supposé des travaux et rend l’addition finale encore incertaine.

Les aménageurs réservent donc à ce charmant coin de Loire sauvage un coûteux projet reposant sur un sous-sol en gruyère, entraînant ainsi une bétonisation qui polluerait la Loire, sans répondre vraiment aux nuisances routières réelles subies par les locaux. Face à ce désastre annoncé, la tergiversation des pouvoirs publics sur la réouverture de la ligne ferroviaire interroge. Plus exactement, la préfecture soutient obstinément un projet routier controversé et manifestement nuisible au climat et à la biodiversité, alors qu’elle entrave un projet très populaire de remise en service de la voie ferrée, qui contribuerait à la baisse du trafic automobile et de ses nuisances.

“Nous sommes la Loire qui se défend !”

Pour le moment, le Département n’est pas autorisé à débuter les travaux de défrichement du bois de Latingy ; il doit en effet attendre le départ des balbuzards vers d’autres latitudes. Malgré cet interdit et la BalbuCam qui atteste de leur présence, plusieurs engins ont commencé mi-juillet à creuser des tranchées dans un champ attenant au bois, au sud de la D960. L’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS), contacté par Mardiéval, a immédiatement rappelé à l’ordre le Conseil Départemental et les travaux ont été suspendus. Mais pour combien de temps ?

Par voie de presse, le Département s’est engagé à ne pas commencer le défrichement du bois avant le 1er septembre. Théoriquement, il pourrait le faire jusqu’au 31 octobre, date imposée par une autre espèce protégée : la chauve-souris arboricole, qui ne peut être délogée une fois qu’elle s’est installée dans les arbres pour passer l’hiver. Cette “fenêtre de déboisement autorisé” permettrait donc aux engins de chantier de raser le bois de Latingy à la fin de l’été, même si les bases légales de ces coupes franches sont pour le moins floues.

C’est probablement pour prévenir ce risque qu’un événement singulier se prépare non loin de là : du 11 au 18 août, le Village de la Loire s’installera sur un terrain privé bordant le bois de Latingy. Le but ? Habiter collectivement et de manière autogérée un espace pendant une semaine, participer à des ateliers et des discussions. L’ambition et l’état d’esprit du village résonnent dans la formule “Nous sommes la Loire qui se défend !” Face à la bétonisation croissante et l’artificialisation des sols, ce Village propose de réfléchir à des mondes alternatifs dont la construction en structures légères sur le site menacé constituera un des symboles. Il s’agit aussi de garder un œil sur le bois afin de le protéger, en prenant ainsi un relais symbolique entre le balbuzard et la chauve-souris arboricole.

À qui appartient vraiment ce fleuve indocile si ce n’est aux castors, aux promeneurs, aux balbuzards, aux cyclistes, aux hérons, aux pêcheurs, aux poissons, ou encore aux pratiquants de canoë-kayak et aux arbres et bancs de sable ? Ce peuple de la Loire est constitué d’usagers passagers, qui souhaitent le rester, d’êtres qui n’aspirent pas à voir s’étendre sans cesse l’empire des infrastructures climaticides. C’est ce peuple, dans ses interactions diverses avec le milieu ligérien, qui le fait vivre et l’enrichit, bien davantage que les institutions (l’Unesco15 Depuis 1994, l’Unesco a permis la mise en place d’un plan Loire, avec une stratégie à horizon 2035 sur la mise en valeur du patrimoine ligérien, la protection des habitants en cas d’inondation et la restauration des milieux aquatiques. Ce plan a été mis en place avec le soutien de l’Etat, des régions du Val-de-Loire, de l’établissement public Loire et de l’agence Eau Loire-Bretagne. Voir http://www.prefectures-regions.gouv.fr/centre-val-de-loire/Grands-dossiers/Le-Plan-Loire-Grandeur-Nature , le département, la Région, l’Etat, l’Europe) qui se présentent comme garantes de son intégrité… Mais concourent à sa destruction ou ne sont pas capables de l’empêcher !  Le Village est une opportunité pour que s’inventent des manières différentes de composer des mondes élargis, face à la logique des aménageurs et des bétonneurs.


Notes   [ + ]

1. L’objectif poursuivi par Olivier Carré, maire d’Orléans et président de la métropole, est de faire de cette dernière « l’une des quinze métropoles qui comptent. » in « Orléans: la Métropole se donne un fil rouge », Mag Centre, 12 juillet 2017.
2. Le Département du Loiret est aujourd’hui le plus urbanisé de la région Centre, en pourcentage du territoire entre espaces urbanisés, terres agricoles et forêts. Par ailleurs, la région a elle-même connu une augmentation de 13 % des terres artificialisées entre 2006 et 2014, voir le second état des lieux régional de la biodiversité 2017 publiée par l’Agence régionale de la biodiversité : http://www.observatoire-biodiversite-centre.fr/sites/default/files/EdL2017_VF.pdf
3. http://le-castor-enerve.fr/envoi_newsletter.php
4. voir https://le-castor-enerve.fr/pdf/Grand%20Contournement.pdf
5. « De nouveaux sondage en cours », La République du Centre, 15/03/2019. De plus, le coût annuel d’entretien des ponts doit correspondre, selon l’OCDE, à une fourchette entre 0,80 à 1,5%, soit entre 800 000 € à 1, 5 million €/an pour le projet de pont de Mardié. in « Le rapport qui inquiète sur l’état des ponts français », Capital, 16/08/2018.
6. Depuis 2006, le CG/CD45 publie tous les printemps des statistiques détaillées sur les trafics des routes du département, basés sur les relevés faits par ses services en de multiples points du réseau routier.
7. Depuis les lois Grenelle de 2009, les coupures vertes sont censées restreindre dans certaines zones géographiques l’urbanisation d’une agglomération. Par ailleurs, l’Office Régional de l’Aménagement du Centre (OREAC) a mis en place un plan de coupures vertes depuis 1969 afin de contenir l’urbanisation. Voir https://www.ina.fr/video/PAC05004519/les-coupures-vertes-de-la-loire-video.html
8. Voir le récent rapport publié par le commissaire général de France Stratégie Gilles de Margerie, « Objectif « zéro artificialisation nette » : quels leviers pour protéger les sols ? » : https://www.strategie.gouv.fr/publications/objectif-zero-artificialisation-nette-leviers-proteger-sols
9. La commission des pétitions, composée de députés européens, a été saisie en 2005 et, fait exceptionnel, a envoyé une délégation de 3 eurodéputés dans le Loiret pour enquêter et produire un rapport. Le Parlement européen a ensuite rendu son verdict en adoptant une résolution condamnant sans appel le projet de Mardié parce qu’il “risque de violer” deux directives européennes dites “Habitats” et “Oiseaux”. Voir la délibération du 23/09/2008 dans le Journal officiel de l’Union Européenne, 14/01/2010 C 8 E, p. 47. Plus récemment, le secrétaire national d’EELV, David Cormand, s’est rendu au bois des Comtesses et a appelé à « une occupation des lieux », voir « Déviation de Jargeau : le secrétaire national des Verts favorable à une occupation des lieux », La République du Centre, 23/04/2019.
10. Tels des collèges dont le coût unitaire est par exemple de 20 millions d’euros. Le Département a un budget de 100 millions d’euros environ par an pour l’investissement : le projet de pont représente donc une année entière d’investissement. Tout cela est financé par un fort endettement. La capacité de désendettement se mesure en année. Le budget du Département voté pour 2019 entraine une capacité de désendettement de 7 ans environ, alors que la norme est en dessous de 5 ans. Voir https://www.loiret.fr/budget-2019
11. Pour l’axe nord-sud, des transports en commun peuvent être développés et/ou renforcés.
12. « Un nouveau rebondissement dans le projet de ligne Orléans-Châteauneuf ? », La République du Centre, 26/01/2018.
13. Projet de franchissement de la Loire à Jargeau : Synthèse des études géophysiques, géotechniques et hydrogéologiques et évaluation des risques liés au contexte karstique, Rapport final, BRGM/RP-67127-FR Septembre 2017, p. 2.
14. Ibid., p. 3.
15. Depuis 1994, l’Unesco a permis la mise en place d’un plan Loire, avec une stratégie à horizon 2035 sur la mise en valeur du patrimoine ligérien, la protection des habitants en cas d’inondation et la restauration des milieux aquatiques. Ce plan a été mis en place avec le soutien de l’Etat, des régions du Val-de-Loire, de l’établissement public Loire et de l’agence Eau Loire-Bretagne. Voir http://www.prefectures-regions.gouv.fr/centre-val-de-loire/Grands-dossiers/Le-Plan-Loire-Grandeur-Nature

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Battre l’enfer quand il fait chaud

Quentin Hardy

30.07.2019 à 13:18 Temps de lecture : 12 minutes

Jusqu’à peu, la chaleur de l’été instaurait une souveraineté particulière sur les corps et les esprits : y dominaient des affects d’excitation, des désirs de délassement et d’évasion – même pour ceux, nombreux, qui ne partent pas en vacances. Désormais, la période estivale se couvre d’une gravité croissante, d’un malaise devant une nature qui rechigne à accueillir paisiblement les loisirs et le repos des humains. Plus qu’une campagne électorale ou la publication d’un énième rapport scientifique, l’été joue un rôle central dans l’avancée des thèmes écologiques dans l’opinion publique. Université d’été à ciel ouvert, le temps qu’il fait permet d’éprouver et de rencontrer l’épaisseur de la catastrophe climatique.

Saisi dans le bain-marie caniculaire, un nombre croissant de Français, d’Européens, d’Indiens1Avec une température à 50,8°C mi-juin, la ville de Churu est devenue momentanément l’endroit le plus chaud de la planète. Le gouverneur de la province régionale du Maharashtra a programmé pour cet été le largage par avion de tonnes de glaces pour déclencher artificiellement des précipitations – la mousson ayant plusieurs semaines de retard. Voir Le Monde, 6/06/2019, p. 7. découvre par les travaux pratiques la science patiemment établie par le GIEC. Derrière les volets clos ou dans le son hachuré des ventilateurs, les lointains discours alarmistes semblent envahir de leurs murmures amers chaque gorgée d’eau ou pièce fraîche. Dès 10h du matin, les abstraites projections des courbes de CO2 se confondent étrangement avec l’ombre des murs de la ville : les curieuses lignes qu’ils dessinent sur le sol ou les brutales verticales qui se dégagent des bâtiments valent une bonne leçon de climatologie. On sait maintenant que la terre a le profil d’une gueule cassée et que le siècle pourrait bien offrir à l’humanité industrielle les moyens ultimes de l’écocide.

Défaite du scepticisme écologique

Bouffée d’air chaud ou bouffée d’angoisse ? Depuis 30 ans, l’ensemble des médias de masse ont beaucoup contribué à biaiser le cadrage de la question climatique. Finalement, dans le sauna métropolitain, ils ont tranché la question : le réchauffement est une affaire sérieuse. Davantage que les petits comptoirs idéologiques fort rentables des Luc Ferry, Gérald Bronner, Pascal Bruckner, Jean de Kervasoudé, Benoît Rittaud, Bruno Tertrais qui ont largement participé à leurrer le public sur les enjeux écologiques2Voir le relevé des interventions médiatiques et le détail des « argumentaires » in Quentin Hardy et Pierre de Jouvancourt, « Y a-t-il un « danger écologique » ? », Socio, 12 | 2019, 159-185. La version électronique est consultable ici : http://journals.openedition.org/socio/4701.. La postérité, s’il y en a une, se souviendra avec quelle assurance et constance tout ce beau monde a matraqué les esprits et semé la plus grande confusion pendant une double décennie sur l’ensemble des sujets écologiques3Touchant est à cet égard le passionnant dossier en Une de Valeurs Actuelles qui nous alerte sur le danger de premier ordre que représenterait l’écologie : « Enquête sur le totalitarisme vert. Les charlatans de l’écologie » (27/06-4/07/2019). Cet hebdomadaire démontre l’extrême difficulté pour les grands drogués de stopper une addiction de longue durée : souhaitons-leur une descente progressive par paliers et pardonnons-leur à l’avance leur futures rechutes de climato-scepticisme..

L’étrange défaite est d’abord celle de tous ces scribouillards qui feuilletonnent la misérable vie politique française, de ces conférenciers ès philosophie qui invitent à apprendre à vivre en écartant délibérément la question politique et métaphysique centrale de notre époque, de ces micro-cravates imposant leurs diverses obsessions à tout le pays. L’immersion dans les archives de la presse dominante illustrerait le néant informationnel dans lequel ces fabriques de l’information ont plongé leur lectorat, ou pire, la désinformation régulière qu’ils ont propagée durant toutes ces années.

Dans cet accident industriel médiatique de longue période émerge la voix d’un des éditocrates les plus conformistes, pro-business et pro-gouvernementaux qui puissent exister : Jean-Michel Aphatie. Mieux vaut attendre les maigres fraîcheurs de la nuit pour écouter avec étonnement ce chroniqueur en appeler à la décroissance sur une radio incitant sans cesse par ses batteries publicitaires à vivre en parfait larbin de l’Economie. A une heure de grande écoute, Aphatie explique dans sa chronique que nous vivons notre première canicule politique, que les hommes sont responsables du réchauffement climatique et que ce que la politique a fait, elle peut le défaire : « Les esprits malins (…) parlent de croissance verte pour lutter contre les dérèglements climatiques et changer les modes de production. Mais le mot est faux. Le concept n’existe pas. Ce qu’il faut organiser, c’est la décroissance. Consommer moins, voyager moins, se déplacer moins, produire moins : c’est de la décroissance. (…) Nous sommes prisonniers. Nous assistons au dérèglement climatique. Nous ne savons pas comment changer nos modes de production pour y faire face4Jean-Michel Aphatie, « Canicule : il faut organiser la décroissance », Europe 1, 23 juin 2019.». Passé le vertige d’un tel diagnostic, Aphatie suspend son survol critique et regagne des terres idéologiques bien cadastrées : finalement, affirme-t-il, une politique décroissante est compromise au regard de l’importance de la faim dans le monde et de la forte croissance démographique à venir. Voilà comment s’achève le réveil brutal d’un demi-lucide : en dépolitisant les phénomènes sociaux et en expliquant que l’ordre du monde est inaltérable. Convoquer ces deux enjeux importants, qui méritent une analyse en soi plutôt que de servir d’épouvantail, conduit à neutraliser complètement la charge subversive initiale de sa chronique. Conclusion : la décroissance est nécessaire, mais impossible. L’ébranlement idéologique d’Aphatie est de plus courte durée que le temps de sa chronique.

Faim dans le monde et démographie, deux arguments-épouvantails

Arrêtons-nous un instant sur cette rhétorique de l’impuissance qui déclare impossible par le verbe ce qu’elle redoute de voir advenir dans les faits. Le discours du scepticisme écologique aime s’appuyer sur ces deux sujets qui justifieraient l’impossibilité de toute mutation économique et politique : la faim dans le monde et l’humanité en surnombre. Pourtant, ces discours malthusiens n’ont aucun fondement : les plus de 800 millions de personnes souffrant de faim dans le monde le sont non parce qu’il y aurait pénurie de denrées alimentaires à l’échelle globale mais en raison de problèmes d’accès à la ressource (conflits, aléas climatiques, rareté artificielle produite par le marché, non solvabilité des populations, etc.). L’offre alimentaire mondiale excède largement la demande5Voir le rapport de la FAM sur L’État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde. http://www.fao.org/3/CA1354FR/ca1354fr.pdf Dans un rapport de 2007, la FAO (l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) a montré qu’une agriculture 100 % biologique peut nourrir l’ensemble de l’humanité.  Une nouvelle étude publiée en novembre 2017 par la revue Nature Communications confirme qu’il est possible de nourrir plus de 9 milliards d’êtres humains en 2050 en bio, à deux conditions : réduire le gaspillage alimentaire et limiter la consommation de produits d’origine animale. Plus largement, et au-delà de cette étude, il faut imaginer une agriculture utilisant moins d’intrants et de machines, plus intensive en main-d’œuvre. Voir http://www.fao.org/ORGANICAG/ofs/index_fr.htm et https://www.nature.com/articles/s41467-017-01410-w. Quant à la démographie, depuis le milieu des années 1960, on observe une diminution continue du taux de croissance annuel de la population mondiale : si ce taux était de 20 habitants pour 1000 il y a cinquante ans, il s’établit aujourd’hui à 11 habitants pour 1000 seulement. La plupart des modèles démographiques s’accordent sur une stabilisation de la population mondiale entre 9 et 11 milliards autour de 20506Cela signifie que l’explosion démographique est, sauf pour l’Afrique, derrière nous. Cela dit, on observe dans certains pays un nouveau phénomène de contre-transition démographique, notamment dans le cas de l’Egypte. Voir les données des Nations Unies, et notamment l’historique de l’évolution ainsi que les projections de la population mondiale sur la période 1950-2100 : https://population.un.org/wpp/DataQuery/ Voir également sur le site de l’Institut National d’Etudes Démographiques la population mondiale en graphiques pédagogique : https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/graphiques-cartes/population_graphiques/ et Anne Goujon et Zakarya Al Zalak, Pourquoi la fécondité augmente-t-elle à nouveau en Égypte ?, Population & Sociétés, n°551, janvier 2018.. Autrement dit, on constate une décélération de la croissance démographique mondiale après un pic dans les années 1960 et on s’attend à sa stabilisation d’ici au milieu du siècle. Cette mise au point faite, l’évolution de la croissance démographique au XXIe siècle reste un enjeu politique important qui doit être discuté collectivement, en s’appuyant notamment sur le travail sérieux et courageux du chercheur Michel Bourban. Ce dernier explore calmement les différentes politiques de réduction possible de la croissance démographique afin d’éviter, parmi de nombreux autres éléments de transformation systémique, le chaos climatique7Une telle discussion doit avoir pour point de départ le rappel de la centralité d’un certain mode de vie dans le changement climatique ainsi que l’extraordinaire inégalité à travers le monde dans la contribution de chaque habitant à l’augmentation des températures : « De 1900 à 2000, les émissions de dioxyde de carbone (CO2) ont augmenté d’un facteur 15, alors que la population mondiale a augmenté d’un facteur 4. (…) Dans un rapport publié pendant la COP21, Oxfam (2015) explique qu’au niveau mondial, les 10% les plus riches sont responsables d’environ 50% des émissions de GES, tandis que les 50% les plus pauvres ne sont responsables que de 10% de ces émissions.» Pour les références précises, voir Michel Bourban, « Croissance démographique et changement climatique : repenser nos politiques dans le cadre des limites planétaires », La Pensée écologique, 2019/1 (N° 3), URL : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2019-1-page-19.htm.

Sous quel méridien politique vit-on pour assister à une brève fraternité d’idée entre un éditocrate français connu pour être au service des puissants et n’importe quel article du journal La Décroissance ? Nul doute qu’un mélange de cynisme et d’opportunisme explique la faculté des fast thinkers à changer de ton et de teint : si la rapidité du réchauffement climatique empêche la plupart des espèces de s’adapter et les condamne à moyen terme, les éditocrates savent parfaitement muer soudainement et regagner le sens du nouveau courant. Il y a dix ans, nombre d’entre eux appartenait au chœur des climato-sceptiques ou climato-silencieux (comme Aphatie) ; aujourd’hui, presque tous prennent un air grave et s’émeuvent des désordres climatiques8Quentin Hardy et Pierre de Jouvancourt, « Y a-t-il un « danger écologique » ? », Socio, 12 | 2019, 178-179.. Phénomène banal : la critique du système est métabolisée par le système lui-même et on sait combien cela contribue à rendre le capitalisme si résilient9Pour l’analyse d’un échantillon des discours des économistes médiatiques après la crise de 2008 voir Frédéric Lordon, « Les disqualifiés », Le Monde Diplomatique, Novembre 2008, p. 3..

La décroissance, un mot déjà usé ?

Alors que pour y masquer les lézardes le vert se peint sur toutes les façades idéologiques – extrême droite comprise10Voir Zoé Carle, « Contre-révolutions écologiques. Quand les droites dures investissent la défense de la nature », Revue du Crieur, 2017/3 (N° 8), p. 44-61 et Simon Blin, « Les droites dures s’enracinent dans «l’écologie intégrale» », Libération, 5/05/2019 –, le discours des limites et la mise en cause d’une civilisation emportée par la démesure tend à devenir la petite monnaie qui s’échange partout. Aussi le ralliement d’un chroniqueur mainstream à cette perspective peut être le signe d’une incapacité des écolos décroissants à rendre l’idée de décroissance non appropriable par ses ennemis. La décroissance reste vague et semble toute entière obsédée par la perspective de voûter une série de courbes. On peut pourtant bien imaginer un capitalisme gérant la pénurie de certaines ressources et la décroissance énergétique sans rien changer à ses rapports sociaux fondamentaux. L’augmentation du coût de l’énergie peut bloquer la croissance globale tout en conservant les structures de ce système économique.

Certes, la décroissance n’est pas soluble dans le capitalisme si on l’entend comme un  renversement de la logique d’accumulation illimitée du capital. Pourtant le terme ne semble pas complètement ignifugé contre le feu de la récupération : mot probablement utile dans les années 2000, il se révèle vingt ans plus tard peu efficace pour penser, et sans doute inoffensif face au capitalisme de catastrophes. On peut craindre qu’une écologie qui n’attaque pas franchement le socle de la société industrielle et la matrice économique qui l’a engendrée soit absorbée par le discours dominant. Demain, pour sauvegarder l’essentiel, le Cercle des économistes appellera à une décroissance raisonnée, Terra Nova à une gouvernance partagée des ressources, le parti socialiste le droit à avoir une épicerie bio à moins de 15 km de son domicile et l’extrême droite à la réinscription des variétés anciennes dans le catalogue officiel des espèces et variétés11Cette revendication est  portée depuis des décennies par la Confédération Paysanne et le réseau semences paysannes. : en quoi ce prélèvement dans le lexique et l’imaginaire décroissant obliquera-t-il le cours du monde ?

Quantité de mots sont gâtés et poissent comme une pêche de l’avant-veille : la décroissance et l’écologie n’y échappent pas. Banal destin de la récupération : on croit gagner la bataille des mots tandis qu’on la perd dans les faits. Mais si un mot finit par être récupéré, n’est-ce pas parce que le monde qu’il suggérait n’était finalement pas si éloigné de celui qu’il contestait ?

On a bien du mal à voir dans la plupart des alternatives écologistes contemporaines des propositions tranchant nettement avec le monde présent – si ce n’est la moindre teneur en carbone. Or une subversion politique ne peut s’établir que sur l’existence claire d’un écart qui crée un différend irréconciliable et irrécupérable entre deux manières d’habiter un territoire. Pourtant, les stratégies écologistes dominantes centrées sur l’interpellation et la mise sous pression des pouvoirs économiques et politiques peinent à faire émerger cet intervalle nécessaire, tout comme les invitations à « faire sa part » axées sur des parcours individuels de transformation intérieure.

Mêmes les actions et appels au blocage des entreprises polluantes et des chantiers d’infrastructures qui s’installent peu à peu dans le sillage des Gilets Jaunes et chez un nombre croissant d’écologistes peuvent être digérables : le blocage peut devenir une simple tactique d’agit-prop’ ou un flash mob militant. Sauf s’il s’inscrit dans une stratégie globale de subversion, comme une arme redoutable parmi d’autres, dans un front d’actions plus large. Mais tant que nous n’aurons pas identifié des processus à stopper, des infrastructures à démanteler, des cibles à atteindre, nous ne quitterons pas les rivages de la sidération, toujours propice à la récupération médiatique. Même égrener les noms ennemis – tout le monde ou presque déteste les GAFAM ou Total – reste vain sans imaginer comment s’en débarrasser et pratiquer dès à présent collectivement une autre forme de vie terrestre et numérique.

Les mois ne font plus que 11 jours

Le 29 juillet prochain, l’humanité a dépassé pour la 39e année consécutive depuis 1970 son jour du dépassement – ce qui signifie qu’à cette date, nous avons déjà consommé l’intégralité des ressources que la Terre est capable de régénérer en une année. Rappelée chaque année par les médias, cette date symbolique qui avance sans cesse a aussi été l’occasion d’actions écologistes visant à alerter sur les limites de la planète. Pourtant ce rendez-vous annuel, perdu parmi 365 jours anniversaires, a peu d’efficacité politique.

Pour rendre plus sensible la catastrophe, ne serait-il pas plus intéressant de transposer cette date annuelle en un rendez-vous mensuel et rapporté à chaque pays12En tant que moyenne planétaire, le jour du dépassement occulte les inégalités socio-écologiques entre pays pauvres et riches. ? Appliqué à la France, dont le jour du dépassement a été franchi le 5 mai cette année, cela reviendrait à considérer que nous vivons à crédit à partir du 11ème jour de chaque mois13Sachant que le 5 mai correspond à 126 jours de consommation de ressources, le calcul appliqué à un mois de 30 jours est le suivant : 30×126/365=10,36.. L’intérêt ici est de réinscrire les cycles métaboliques de la Terre dans une temporalité commune à chacun : à partir du 11e jour, continuer à extraire, à transformer, à construire, à rouler, à vendre, c’est à dire essentiellement persévérer à travailler, est complètement irrationnel, funeste, indéfendable. Désormais, les mois ne font plus que 11 jours. Au-delà, ce sont des pas posés sur un sol et une atmosphère qui ne nous appartiennent pas. Voilà l’histoire classique, centrée uniquement sur le social et les interactions humaines, percutée par le temps de la Terre. Ce 11e jour pourrait être l’occasion de réaccorder ces deux temporalités.

Comment ouvrir le conflit politique sur cette base ? En toute logique écologique, on devrait douze fois par an stopper la production du pays à partir du 11e jour jusqu’à la fin du mois, par exemple en bloquant certaines infrastructures et industries (agro-alimentaire, pétrochimie, transport, etc.) responsables de notre sudation estivale. Cela ferait peut-être surgir un véritable différend politique en alliant la mauvaise humeur de la Terre avec une colère et une pluralité d’actions offensives. Reste à étendre plus largement les fronts de luttes pour affronter la monstruosité de notre temps.

Quels affects politiques enfantera cette canicule ?

A l’ombre des jeunes filles en pleurs, à l’ombre de ces générations venant goûter au monde au moment où les ruines écologiques s’accumulent, l’été a dorénavant cet étrange parfum de nostalgie du temps où ni le soleil ni l’orage n’étaient à craindre. Désormais dieux furieux qu’il faut observer et interpréter, nous avons à écouter et à explorer les éléments de la nature. Reste que dans toutes ses profondeurs scientifiques, politiques et poétiques, la catastrophe écologique est inassimilable : nul ne peut prétendre digérer cet événement métaphysique. Pourtant, la seule manière de cerner ses contours, c’est de bouleverser collectivement nos existences et de quitter nos ports d’attaches idéologiques. Endormis par la grande masse des bavards médiatiques, nous avons trop délégué et attendu alors que ce siècle angoissant vient de franchir sa majorité.

La canicule est finalement le moment d’une expérience et d’une rencontre. Dans l’air compact, à la surface du monde habité, ne flotte rien d’autre que des molécules chaudes, chaînes interminables de calories. Qu’éprouve-t-on de si particulier dans cette densité de forces, où tout contraste thermique a disparu et surabonde l’uniformément chaud ? On se sent à l’étroit, pris dans la doublure thermique du monde industriel, et enveloppé de la présence de centaines de milliards de tonnes de carbone brûlées depuis plus de deux siècles. Pour des centaines de millions d’Européens et d’Indiens, l’effet immédiat de cette Terre devenue étuve14Catherine Jeandel, « Vers une terre en surchauffe ? », Terrestres, 15 octobre 2018. est la privation de sommeil et de mouvements. Quels affects collectifs cette expérience préparatoire à notre siècle thermostatique va-t-elle produire ? La fuite, le combat ou la passivité de l’être qui se sait pris au piège ? Nous voilà donc arrivés à un premier grand rendez-vous politique avec la Terre. Mais tout ne va pas si mal : inquiéter notre sommeil, n’est-ce pas l’ambition secrète de toute bonne question métaphysique et politique ?

Notes   [ + ]

1. Avec une température à 50,8°C mi-juin, la ville de Churu est devenue momentanément l’endroit le plus chaud de la planète. Le gouverneur de la province régionale du Maharashtra a programmé pour cet été le largage par avion de tonnes de glaces pour déclencher artificiellement des précipitations – la mousson ayant plusieurs semaines de retard. Voir Le Monde, 6/06/2019, p. 7.
2. Voir le relevé des interventions médiatiques et le détail des « argumentaires » in Quentin Hardy et Pierre de Jouvancourt, « Y a-t-il un « danger écologique » ? », Socio, 12 | 2019, 159-185. La version électronique est consultable ici : http://journals.openedition.org/socio/4701.
3. Touchant est à cet égard le passionnant dossier en Une de Valeurs Actuelles qui nous alerte sur le danger de premier ordre que représenterait l’écologie : « Enquête sur le totalitarisme vert. Les charlatans de l’écologie » (27/06-4/07/2019). Cet hebdomadaire démontre l’extrême difficulté pour les grands drogués de stopper une addiction de longue durée : souhaitons-leur une descente progressive par paliers et pardonnons-leur à l’avance leur futures rechutes de climato-scepticisme.
4. Jean-Michel Aphatie, « Canicule : il faut organiser la décroissance », Europe 1, 23 juin 2019.
5. Voir le rapport de la FAM sur L’État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde. http://www.fao.org/3/CA1354FR/ca1354fr.pdf Dans un rapport de 2007, la FAO (l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) a montré qu’une agriculture 100 % biologique peut nourrir l’ensemble de l’humanité.  Une nouvelle étude publiée en novembre 2017 par la revue Nature Communications confirme qu’il est possible de nourrir plus de 9 milliards d’êtres humains en 2050 en bio, à deux conditions : réduire le gaspillage alimentaire et limiter la consommation de produits d’origine animale. Plus largement, et au-delà de cette étude, il faut imaginer une agriculture utilisant moins d’intrants et de machines, plus intensive en main-d’œuvre. Voir http://www.fao.org/ORGANICAG/ofs/index_fr.htm et https://www.nature.com/articles/s41467-017-01410-w
6. Cela signifie que l’explosion démographique est, sauf pour l’Afrique, derrière nous. Cela dit, on observe dans certains pays un nouveau phénomène de contre-transition démographique, notamment dans le cas de l’Egypte. Voir les données des Nations Unies, et notamment l’historique de l’évolution ainsi que les projections de la population mondiale sur la période 1950-2100 : https://population.un.org/wpp/DataQuery/ Voir également sur le site de l’Institut National d’Etudes Démographiques la population mondiale en graphiques pédagogique : https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/graphiques-cartes/population_graphiques/ et Anne Goujon et Zakarya Al Zalak, Pourquoi la fécondité augmente-t-elle à nouveau en Égypte ?, Population & Sociétés, n°551, janvier 2018.
7. Une telle discussion doit avoir pour point de départ le rappel de la centralité d’un certain mode de vie dans le changement climatique ainsi que l’extraordinaire inégalité à travers le monde dans la contribution de chaque habitant à l’augmentation des températures : « De 1900 à 2000, les émissions de dioxyde de carbone (CO2) ont augmenté d’un facteur 15, alors que la population mondiale a augmenté d’un facteur 4. (…) Dans un rapport publié pendant la COP21, Oxfam (2015) explique qu’au niveau mondial, les 10% les plus riches sont responsables d’environ 50% des émissions de GES, tandis que les 50% les plus pauvres ne sont responsables que de 10% de ces émissions.» Pour les références précises, voir Michel Bourban, « Croissance démographique et changement climatique : repenser nos politiques dans le cadre des limites planétaires », La Pensée écologique, 2019/1 (N° 3), URL : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2019-1-page-19.htm
8. Quentin Hardy et Pierre de Jouvancourt, « Y a-t-il un « danger écologique » ? », Socio, 12 | 2019, 178-179.
9. Pour l’analyse d’un échantillon des discours des économistes médiatiques après la crise de 2008 voir Frédéric Lordon, « Les disqualifiés », Le Monde Diplomatique, Novembre 2008, p. 3.
10. Voir Zoé Carle, « Contre-révolutions écologiques. Quand les droites dures investissent la défense de la nature », Revue du Crieur, 2017/3 (N° 8), p. 44-61 et Simon Blin, « Les droites dures s’enracinent dans «l’écologie intégrale» », Libération, 5/05/2019
11. Cette revendication est  portée depuis des décennies par la Confédération Paysanne et le réseau semences paysannes.
12. En tant que moyenne planétaire, le jour du dépassement occulte les inégalités socio-écologiques entre pays pauvres et riches.
13. Sachant que le 5 mai correspond à 126 jours de consommation de ressources, le calcul appliqué à un mois de 30 jours est le suivant : 30×126/365=10,36.
14. Catherine Jeandel, « Vers une terre en surchauffe ? », Terrestres, 15 octobre 2018.

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L’« An zéro » de l’écologie macroniste ?

Collectif

25.07.2019 à 08:30 Temps de lecture : 5 minutes

Du 30 août au 1er septembre devait se tenir à Gentioux-Pigerolles (Creuse), sur le plateau de Millevaches, un festival « écolo » de masse. Il y était accueilli par un entrepreneur agricole connu pour ses prises de positions macronistes, et pour avoir déjà plusieurs fois reçu François de Rugy sur son exploitation. Face à l’opposition d’une partie des habitants, les promoteurs de l’événement, intitulé « l’An zéro », ont décidé qu’il n’aurait finalement pas lieu là, mais plutôt sur un aérodrome sécurisé près de Guéret. Mais la question posée alors demeure : malgré son allure bon enfant et ses bénévoles sincères, ce festival ne participe-t-il en réalité pas de la manœuvre actuelle de verdissement illusoire du macronisme ?

Il est certain que plusieurs personnes, parfois engagées de longue date dans les luttes écologistes, ont répondu à l’invitation de l’An zéro sans en connaître les tenants et aboutissants. Mais comment tenir pour insignifiantes les activités des initiateurs et des partenaires de cet événement ? Derrière ses slogans vagues voire douteux (constituer un « nous des acteurs de la transition » afin de « relever ensemble les défis démocratiques, écologiques et sociaux », former des candidats « citoyens » pour les prochaines élections municipales, créer des « start-up à impact positif » et des « solutions innovantes »…), l’intention des organisateurs est bien de promouvoir une écologie consensuelle qui désarme toute conflictualité et invisibilise les responsables du désastre en cours. C’est pour cela qu’il faut selon eux faire « converger » tout le monde ou presque dans un consensus amnésique : « mouvements de citoyens, d’entrepreneurs sociaux et ESS, associations, collectifs d’artistes, agriculteurs, investisseurs, élus, bénévoles, étudiants …». Le projet est porté par La Bascule, un « lobby national citoyen » animé par Maxime de Rostolan, dont les ONG et start-up (notamment « fermes d’avenir »1 Voir Léo Coutellec, « Ils ont 20 ans pour sauver le capitalisme » et « Maxime de Rostolan, l’entrepreneur vert ») ont pour sponsors et partenaires des multinationales aussi écologiques que Fleury-Michon, Casino et Metro (groupes de distribution agro-alimentaire bien connus pour leur soutien à la cause de l’écologie), BPCE (4e banque française pour ses investissement dans l’énergie sale du charbon) ou encore Jardiland (filiale depuis 2018 du groupe groupe InVivo, organe du productivisme agricole à la française). Ce qui se profile derrière le projet en apparence « associatif » et sympathique de Fermes d’avenir est en réalité inquiétant : sous couvert d’économie sociale et solidaire et de « permaculture intensive », il s’agit bien de réenchâsser – avec « managers d’exploitations », « salariés » et « rentabilité » à la clé – des alternatives écologiques qui existent et se fédèrent déjà (organisations agro-écologiques, Confédération paysanne, AMAP, Terre de liens, ZAD, etc.), dans l’économie de marché – ce qui explique l’intérêt de grandes entreprises de l’agro-industrie pour ce type de projet.

Resituons l’initiative de l’An zéro dans notre contexte politique. Les désastres climatiques et écologiques de cinq siècles de colonisation de la Terre par le capitalisme et les impasses de notre système politique verrouillé se révèlent chaque jour plus dramatiques (canicules, extinctions, inégalités, répression des revendications sociales et climatiques). Dans ce contexte d’effondrement, ce qui inquiète nos dirigeants est que le peuple, la jeunesse, le mouvement climat, comprenant que le pouvoir actuel est au service du seul monde de l’économie, passent à des modes d’action de plus en plus désobéissants et radicaux.Face à ce danger, certains cherchent à faire émerger un « mouvement » de transition qui rende « l’écologie » compatible avec l’essentiel de l’ordre économique et politique actuel. L’opération vise à capturer un vivier électoral sincèrement « écolo », tout en restant durablement inoffensif pour les intérêts et pouvoirs économiques qui polluent et détruisent la planète.

Comment éviter que tout « transitionne » en rond, sans que rien ne change vraiment ? Il est désormais évident que le maintien du productivisme, du niveau d’inégalité régnant aujourd’hui et du commerce mondial libre-échangiste, ne sont tout simplement pas compatibles avec celui de la vie humaine et non-humaine sur terre. Avec leur mot d’ordre « tout commence maintenant », les initiateurs du festival l’An zéro semblent orchestrer la confusion pour mieux nous faire oublier qui sont les responsables du désastre en marche.

On s’interroge devant le rôle trouble joué dans les derniers mois par certains acteurs de ce festival, comme ces visiteurs du soir de l’Élysée et des ministères avec leur « assemblée de citoyens tirés au sort afin de faire des propositions sur la transition écologique », qui auront bien aidé Emmanuel Macron à sortir de la crise des gilets jaunes2Voir par exemple https://reporterre.net/Comment-Cyril-Dion-et-Emmanuel-Macron-ont-elabore-l-assemblee-citoyenne-pour-le-climat. Face à la légitime colère des gilets jaunes, ces « gilets citoyens » se sont mis au service d’un pouvoir qui dans le même temps méprisait, insultait et mutilait dans la chair sa propre population. Macron, largement isolé politiquement, aura trouvé ainsi une nouvelle manière de rebondir. Que penser encore de la convergence de visée et de langage entre La Bascule (qui affirme vouloir susciter des listes « citoyennes » aux municipales ») et les députés LREM qui ont récemment signé dans Le Monde une tribune intitulée « L’écologie est au coeur de l’acte II du quinquennat » ?3« Les élections municipales constituent une opportunité formidable : il s’agit de faire souffler un vent nouveau pour accélérer la transition écologique, pour tous et par tous. Notre mouvement s’attache à travailler en lien avec les experts issus de la société civile et les citoyens qui s’engagent à déployer des solutions concrètes en faveur du développement durable » Et comment ne pas s’interroger aussi quand Maxime de Rostolan présente son An zéro dans ces termes : « Il y aura plusieurs villages thématiques avec de nombreux intervenants. Des entreprises par exemple, mais aussi des philosophes, des débats, des conférences. On veut aussi mettre en place de nombreux ateliers de réobéissance civile (…) ».

Dans les prochaines semaines, pour « transitionner » au-delà du désastre capitaliste, allons faire du woofing chez des paysan.ne.s hors des normes de l’agro-business, allons nous former à la désobéissance au camp climat de Kingersheim, lutter à Bure pour soutenir ceux qui résistent à l’enfouissement des déchets nucléaires, à Ende Gelände en Allemagne contre le charbon, au Contre-G7 ou aux actions d’Extinction Rebellion, soutenons les luttes contre l’extractivisme et contre les grands projets, accueillons les migrants !

Faisons un rêve : et si les invité.e.s du festival décidaient de ne pas se laisser duper par une écologie cooptée par le macronisme et les pouvoirs économiques destructeurs de la Terre ? Et si les nouveaux militants et nouvelles arrivantes dans les mobilisations transition/climat n’accordaient leur énergie qu’à des initiatives basées sur un choix clair et franc de non-coopération avec l’actuel gouvernement comme avec toute entité économique qui participe à la destruction de la vie sur Terre ? Et si les leaders autoproclamé.e.s de l’écologie clarifiaient leur position ? Dans l’état actuel de la Terre et des sociétés, et après les échecs d’une écologie d’accompagnement de l’ordre politique et économique existant, il ne devrait plus être possible de se dire « écolo » tout en étant financé par une entité du type de Veolia, investisseur mondial dans les centrales à charbon et dans les entreprises d’extraction.9

– Ambazada, ZAD Notre Dame des Landes

– L’Ammassada

– Arrêt du Nucléaire Hérault (ADN34)

– Assemblée de défense du Marais, Caen

– L’Atelier Paysan

– Cerveaux non disponibles, média coopératif

– Collectif Gilets Jaunes « Enseignement Recherche »

– Collectif « Les sous-marins jaunes-nous ne sommes pas dupes »

– Collectif “Plein le dos”. Pour une mémoire populaire.

– Collectif Pour le Triangle de Gonesse (CPTG)

– Comité Adama

– Désobéissance Ecolo Paris

– Désobéissance écolo Rennes

– Des rebelles d’Extinction Rébellion Bordeaux

– Extinction Rébellion Boulogne Billancourt-Issy les Moulineaux

– Extinction Rébellion PACA

– FADEAR (Fédération des Associations de Développement de l’Emploi Agricole et Rural)

– Fondation Sciences Citoyennes

– Génération Climat (Bruxelles)

– Gilles Jaunes Rungis, Ile de France

– Gilets Jaunes Place des Fêtes, Paris

– Institut Momentum

– Kachinas, Laboratoire d’écologie politique, Liège

– Laboratoire d’Imagination Insurrectionnelle

– MIRAMAP (Mouvement des AMAP)

– Naturalistes en lutte

– Nature et Progès

– Observatoire du nucléaire

– Rennes en lutte pour l’environnement

– RISOMES (Réseau d’Initiatives Solidaires, Mutuelles et Ecologiques)

– Sources et rivières du Limousin

– Stop nucléaire 26-07

– Solidarité Paysan

– Terre de Liens

– Les Terrestres

– Union Syndicale Solidaires

Notes   [ + ]

1. Voir Léo Coutellec, « Ils ont 20 ans pour sauver le capitalisme » et « Maxime de Rostolan, l’entrepreneur vert »
2. Voir par exemple https://reporterre.net/Comment-Cyril-Dion-et-Emmanuel-Macron-ont-elabore-l-assemblee-citoyenne-pour-le-climat
3. « Les élections municipales constituent une opportunité formidable : il s’agit de faire souffler un vent nouveau pour accélérer la transition écologique, pour tous et par tous. Notre mouvement s’attache à travailler en lien avec les experts issus de la société civile et les citoyens qui s’engagent à déployer des solutions concrètes en faveur du développement durable »

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Ils ont 20 ans pour sauver le capitalisme

Léo Coutellec

19.07.2019 à 06:55 Temps de lecture : 16 minutes

À propos de On a 20 ans pour changer le monde de Maxime de Rostolan (Larousse, 2018) et de l’idée selon laquelle pour changer d’échelle nous aurions tort de nous passer de l’agro-industrie comme partenaire de la “transition écologique”.

Plusieurs articles ont déjà dénoncé « l’écologie people » de Maxime de Rostolan, son caractère d’accompagnement, d’accommodement à une forme de capitalisme vert sans ennemi, surfant sur la vague positive d’une jeunesse parfois dépolitisée voulant relever, souvent avec sincérité, le défi de la transition écologique et sociale1Par exemple celui de Pauline Salcedo, « La fausse révolution des micro-fermes », Transrural initiatives n°460, 2017, ainsi que « Maxime de Rostolan, l’entrepreneur vert », Maxime de Rostolan, l’entrepreneur vert. L’opposition de collectifs locaux à l’organisation, par celui-ci et son « lobby citoyen » La Bascule, d’un « gros » festival sur le plateau de Millevaches ce mois d’août a remis l’ancien coordinateur de Fermes d’Avenir sous les feux de l’actualité2Serge Quadruppani. « L’ennemi sur un plateau », Lundi matin 196, 17 juin 2019 https://lundi.am/L-ennemi-sur-un-Plateau-Serge-Quadruppani ; Comité La Bouscule. “Mais quand cesserez-vous de prendre les gens pour des cons”, Lundi matin 199, 8 juillet 2019 https://lundi.am/Mais-quand-cesserez-vous-de-prendre-les-gens-pour-des-cons ; Le festival est délocalisé sur un terrain d’aviation sécurisé près de Guéret.

Nous voudrions ici nous en tenir à l’analyse du livre de Maxime de Rostolan, On a 20 ans pour changer le monde (Larousse, 2018). Dans cet ouvrage, celui-ci met en avant deux arguments qui forment la matrice justificatrice de ses actions : la nécessité d’un changement d’échelle et la vertueuse responsabilité sociale des entreprises3Nous n’avons pas jugé utile de commenter le film de Hélène Médigue, qui porte le même titre que le livre, tant celui-ci nous a paru n’être qu’une opération publicitaire pour la construction d’un personnage et la promotion de ses affaires.. Parce que ces thèses sont le reflet d’une rhétorique et d’un style de pensée omniprésents dans les discours devenus dominants sur l’écologie, et parce que leur usage dans la construction d’alternatives agricoles et alimentaires nous semble assez problématique, elles méritent qu’on s’y arrête. Bref, nous voudrions ici moins faire la critique d’une personne, de son style ou de son réseau de sponsors, que l’analyse du système de pensée et de story-telling d’une certaine écologie4Pour un texte éclairant diverses structures de pensée et options politiques autour de l’écologie en France, voir Maxime Chédin, « La ZAD et le colibri », https://www.terrestres.org/2018/11/15/la-zad-et-le-colibri-deux-ecologies-irreconciliables/.

La petite musique du « changement d’échelle »

« On continue le changement d’échelle et on envoie du bois ? » (p.21), c’est ainsi que l’auteur interpelle l’un de ses collaborateurs. Opérer un « changement d’échelle », tel semble être le leitmotiv des actions de Maxime de Rostolan. Ainsi s’enthousiasme-t-il de rejoindre le groupe SOS, dont il dit qu’il est le « principal acteur de l’économie sociale et solidaire en France » (p.18) alors qu’il serait plus juste de parler d’une multinationale de l’entrepreneuriat social5Clément Gérome. “Les entrepreneurs sociaux à l’assaut du monde associatif”, Revue Mouvements, n° 81, 2015, 51-59, employant 18000 salariés, présents dans 44 pays, inscrite dans une logique de regroupement et de prédation, aspirant régulièrement de petites structures de l’économie sociale et solidaire, et dont les responsables sont proches du pouvoir macronien6Michel Abhervé, Groupe SOS : les médias commencent à regarder derrière la belle vitrine, Blog Alternatives économiques, 29/12/2018. https://blogs.alternatives-economiques.fr/abherve/2018/12/29/groupe-sos-les-medias-commencent-a-regarder-derriere-la-belle-vitrine ; aussi se vante-il de réussir à être lauréat d’un TIGA (Territoires Innovants de Grandes Ampleurs) boosté par la carotte de « plusieurs dizaines de millions d’euros » (p.19-20), de « travailler main dans la main » avec de « gros » acteurs de l’agro-industrie (p.51). C’est parce que de Rostolan veut changer d’échelle qu’il choisit de « parler à tout le monde » (p.7) mais en oubliant de dire qu’il ne s’adresse pas « à tout le monde » de la même façon. Révérencieux avec ces acteurs « qui pensent pouvoir faire évoluer les choses de l’intérieur », à l’instar de cette directrice Développement durable du groupe Métro (p.57), mais plutôt méprisant lorsqu’il interpelle Laurent Pinatel, ex-porte-parole de la Confédération Paysanne : « Dois-je te rappeler que jusqu’à présent, et malgré vos efforts et votre engagement louable, le nombre et la situation des agriculteurs ne cessent de s’amenuiser ? » (p.55). Nous l’avons compris, pour faire sa « révolution agricole » (p.7), celui qui se range lui-même parmi les « néo-ruraux bobos » (p.64), nous invite à changer d’échelle dans une alliance vertueuse avec les acteurs de l’agro-industrie. Mais attention, de Rostolan prévient la critique : « Quant à ceux qui crient au scandale de voir des entreprises se saisir de sujets sociétaux, j’attends toujours qu’ils nous présentent leurs solutions alternatives efficientes et à l’échelle du jeu » (p.57). De Rostolan met donc la gauche paysanne et plus généralement tous les mouvements de l’agriculture et de l’alimentation alternatives devant le défi d’être à « l’échelle du jeu ». Mais quel est ce jeu auquel il voudrait nous faire jouer avec tant d’insistance ?

Quelle est la solidité de cet argument du changement d’échelle, véritable matrice justificatrice de la stratégie de Maxime de Rostolan ? L’appel au changement d’échelle, ou « upscaling » (comme on dit dans les rapports annuels de la Banque Mondiale et des Multinationales) semble logique pour renforcer des pratiques écologiques et des initiatives d’économie sociale et solidaire qui peinent généralement à peser face au système dominant (PAC écrasant l’agriculture écologique, subventions aux énergies fossiles, réglementation faite pour les intérêts des pouvoirs économiques, etc.). Notons pour commencer que changer d’échelle peut vouloir dire deux choses bien différentes : (i) se mettre à un niveau quantitativement supérieur ou inférieur (car c’est aussi changer d’échelle que de vouloir se situer à une échelle quantitativement plus petite) ; ou (ii) changer notre façon d’appréhender la valeur d’une action, changer d’échelle veut alors dire changer notre façon d’évaluer. Dans ce deuxième cas, nous pouvons changer d’échelle sans s’agrandir ou grossir mais simplement en changeant de référentiel d’appréciation. Plutôt que de choisir l’échelle qui nous situe sur un axe allant du petit vers le gros ou le grand, il est par exemple possible d’adopter une échelle qui juge de la pertinence de nos actions autrement que par la taille, autrement dit de choisir une autre échelle de valeurs. Changer d’échelle de valeurs, ce n’est plus seulement changer de taille mais surtout changer de sens, c’est dire autrement ce qui compte et ce à quoi nous tenons.

Évidemment, c’est la première interprétation que suivent tous ceux qui appellent bruyamment à changer d’échelle. Dans leur langage se mettre à l’échelle veut quasiment toujours dire s’étendre, grandir, augmenter, produire plus… C’est la conception dominante du changement d’échelle comme upscaling dont l’axiome de base est « big is necessary »7Kévin André, Clémentine Gheerbrant et Anne-Claire Pache. Changer d’échelle. Manuel pour maximiser l’impact des entreprises sociales, ESSEC Business School, 2017. http://programmescaleup.org/wp-content/uploads/2017/02/Changer-d_Echelle.pdf. Mais dans ce premier cas, une nouvelle tension émerge entre ceux qui postulent que le changement d’échelle ne relève que d’une dimension quantitative (passer d’une SAU – Surface Agricole Utile – en bio actuellement à 7,5% à une SAU en bio à 15% n’est alors qu’un changement quantitatif) et ceux qui affirment au contraire qu’un changement quantitatif d’échelle implique (forcément) un changement qualitatif du sens et de la nature de l’activité menée. En d’autres termes, lorsqu’une entité s’agrandit, celle-ci n’est pas seulement plus grosse ou plus importante, se situant ainsi à une nouvelle échelle, la nature même de cette entité en est modifiée. Les changements d’échelle quantitatifs entraînent des effets d’échelle qui sont eux qualitatifs. Ainsi, et contrairement à ce qu’affirment les président et directeur général de Fleury-Michon dans l’avant-propos de leur « manifeste pour le manger mieux » (sic) où l’on retrouve de Rostolan en caution8Fleury-Michon. Manifeste pour le manger mieux. Bien nourrir les Hommes à grande échelle, est-ce encore possible, Porte-plume, 2016, l’éthique de l’alimentation est aussi une question de taille. Il semble que de Rostolan ne se soucie pas vraiment de ce genre de raisonnements, et de l’éventuelle incompatibilité entre certaines échelles de production, de transformation et de distribution. La question de savoir si le « manger bio & local à la cantine de l’école » (p.9) est compatible avec une échelle industrielle n’est pas à l’ordre du jour. Pourtant, cette question de l’échelle est décisive, et elle ne peut se réduire à un naïf appel à s’agrandir quantitativement ou à se laisser séduire par l’apparente grandeur des sommets.

La sensibilité aux échelles de nos actions nous engagent sur la difficile question de la taille de nos collectifs et de nos institutions et de la façon dont nous pouvons rester autonomes dans ces collectifs et institutions, c’est-à-dire y conserver une puissance d’agir et une capacité à construire en conscience et démocratiquement les conditions de nos existences. C’est la difficile question de l’approprié et de l’appropriable qui se pose ainsi, la question des conditions qui permettent que l’on continue à se sentir concerné. Difficulté probablement sous-estimée si l’on s’intéresse à l’évolution du mouvement coopératif dans l’agriculture9Le mouvement coopératif agricole a une riche et longue histoire, promotion de l’entraide, de l’équité, d’une forme de démocratie, soutien à l’agriculture familiale, …, outils de résistance contre les abus des usuriers. Mais c’est à coup de concentrations, de fusions et d’appel à faire des économies d’échelle – surtout à partir des années 1970 – que ce mouvement s’est progressivement transformé pour accoucher de groupes qui constituent aujourd’hui de véritables empires de l’agro-alimentaire ; à l’instar de Lur Berri, coopérative béarnaise, dont Spanghero (tristement connu pour sa viande de cheval …) est l’une de ses filiales. Il est difficile de dire que le changement d’échelle de l’économie sociale agricole soit un bon exemple à suivre. C’est pourtant les mêmes refrains qui reviennent aujourd’hui sous la plume de Maxime de Rostolan. ou encore à l’évolution actuelle du mouvement de l’agriculture biologique. L’augmentation quantitative des surfaces cultivées en bio ne peut pas être un indicateur pertinent ni un objectif en soi, notamment si dans le même temps, les standards de la bio sont abaissés comme cela s’est observé. Un tel changement d’échelle peut même être contre-productif et compromettre considérablement les possibilités d’un changement profond de nos façons de produire. Donner la clé des champs bio aux fonds d’investissements, aux super- et hypermarchés, à l’agro-industrie aura peut être pour conséquence d’augmenter la SAU en bio, mais cela transformera surtout considérablement ce que l’on entend par agriculture biologique, cela modifiera considérablement le projet de société qui accompagne cette façon de prendre soin de la terre, des animaux et des hommes10Philippe Baqué (eds). La Bio entre business et projet de société, Contre-feux, 2012 . Faire cracher du poireaux bio en monoculture à coup d’achats de fientes de poules issues d’élevage industriel pour venir agrémenter la composition d’un plat cuisiné lui-même industriel, trouver sur les étals des supermarchés un nouveau produit marketing plus vert que vert, est-ce cela la révolution agricole de Maxime de Rostolan ? Le changement d’échelle sans un changement de sens, c’est un peu comme croire qu’en allant plus vite à un endroit, celui-ci sera plus beau.

La question de sens qui se pose à nous est la suivante : voulons-nous vraiment continuer à déléguer à l’agro-industrie la fonction nourricière lorsque l’on sait que c’est toujours au prix d’un sacrifice des paysans11Pierre Bitoun & Yves Dupont. Le sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique, Editions L’échappée, 2016, de notre santé et de celle des écosystèmes qu’une telle industrie se développe ? Autrement dit, l’agro-industrie, même partenaire de quelques figures et initiatives sympathiques en ses marges, est-elle vraiment à la bonne taille ou à la bonne proportion pour permettre une souveraineté alimentaire des territoires, un revenu honnête pour les femmes et les hommes d’une agriculture prenant soin du vivant, un véritable changement dans notre rapport à l’alimentation et à l’agriculture ? Face à l’unanimisme du changement d’échelle qui a trouvé en la personne de Maxime de Rostolan un parfait ambassadeur, il semble donc nécessaire d’opposer une critique de l’agrandissement, du gros et du grand afin de promouvoir non pas le petit, non pas le modeste, non pas le faible mais la puissance de la dissémination, du partage souterrain, de la multiplication de l’imparfait, de l’attention à l’autonomie des collectifs, de promouvoir une sensibilité à la cohérence des échelles, une sensibilité au proportionné, à l’approprié, à l’appropriable. Ces derniers aspects sont fondamentaux, plutôt que de se laisser aspirer par les hauteurs d’une échelle que l’on ne maîtrise pas, l’enjeu est de se rendre attentif à la pertinence et à la cohérence des échelles de nos actions, condition sine qua non d’une résilience et d’une autonomie des communautés alternatives de base.

Car à l’heure où les alternatives agricoles et alimentaires gagnent en crédibilité tant les aberrations écologiques, sociales et économiques du système industriel deviennent criantes, les lancinants appels au changement d’échelle pourraient bien n’être qu’un nouveau moyen de domestiquer ces alternatives pour les faire rentrer dans les standards et les chaînes de valeur des gros acteurs industriels et financiers. Pourtant de Rostolan nous l’assure, l’agro-industrie a compris, elle nous ouvre désormais ses portes, elle utilise même nos mots et nos concepts, elle est prête à nous financer, profitons-en ? Non, à cette « échelle du jeu », et de cette manière, nous serons toujours perdant.

La « responsabilité sociale des entreprises», supplétif du greenwashing

« Conscientes des attentes sociétales, ces entreprises (de l’agro-industrie) jouent leur survie dans cette transition et de nombreux dirigeants affirment que leur modèle, s’il ne se renouvelle pas, est condamné » (p.51). Si l’on veut traduire dans la novlangue des communicants lorsqu’ils parlent entre eux, cela donne ceci : « Dans un contexte de crises et de suspicions récurrentes inhérentes aux pratiques de l’industrie agro-alimentaire, la question de la stratégie à adopter demeure cruciale pour les acteurs du secteur. Ceux-ci sont amenés à réfléchir à des orientations stratégiques à la fois différenciatrices, synonyme de compétitivité et rassurantes pour les consommateurs. La responsabilité sociétale s’avère un axe stratégique pertinent car porteurs d’avantages concurrentiels et de sens pour l’entreprise »12http://www.csrconsulting.fr/wp-content/uploads/2019/01/Etude-de-cas-Fleury-Michon.pdf.

Des industriels comme Fleury-Michon – deuxième marque la plus achetée en terme de valeurs, qui fait 87% de son chiffre d’affaire en Grande et Moyenne Surface (soit 432 millions d’euros) et qui peut donc assez facilement financer une partie des petites affaires de Maxime de Rostolan – n’en sont plus à concevoir des campagnes de greenwashing mais à concevoir des stratégies marketing pour continuer à faire du greenwashing sans que ce soit identifié comme tel. Il ne suffit plus de repeindre en vert les emballages, pour les services communications stratégiques et développement durable de ces industries, il faut désormais construire une image de sincérité, d’authenticité, de vrai changement, et effacer toute trace de récupération ou d’instrumentalisation. On comprend alors qu’au sein de ces nouvelles stratégies d’invisibilisation du greenwashing, Maxime de Rostolan joue un rôle crucial. Sa sincérité, son enthousiasme sont mis à profit, il est l’une de ces cautions, l’un de ces instruments au service d’une politique RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises) dont l’objectif principal reste celui de se différencier sur un marché pour rester concurrentiel. Non pas seulement une « marionnette du capitalisme » (p.13) mais plutôt la marionnette d’une nouvelle stratégie consciente et assumée de faire du capitalisme un candidat crédible pour sauver le monde qu’il a contribué lui-même à détruire. Et c’est cette croyance qui nous semble aujourd’hui plus que déraisonnable…

C’est pourquoi nous devons là aussi critiquer cette mécanique de la responsabilité sociale des entreprises, autre argument massue que Maxime de Rostolan utilise pour justifier son volontarisme dans l’établissement d’un nouveau pacte entre les multiples initiatives « alternatives » – trop inefficaces à ses yeux – et l’agro-industrie. Les acteurs de cette dernière changent, ils sont maintenant conscient de leur responsabilité sociale, aidons-les à se transformer nous répète de Rostolan pour justifier sa position d’ouverture. Mais de quelle responsabilité parle-t-il ? Le philosophe François Valleys, distingue une « responsabilité sociale prospective » (faire advenir une économie juste et soutenable) et une « responsabilité rétrospective » (ne rien avoir à se reprocher)13François Valleys. Pour une vraie responsabilité sociale, PUF, 2013, p.17. Selon lui, seule la première est réellement transformatrice et le simple volontariat entrepreneurial ne suffit pas pour se dire responsable devant la communauté des humains et non-humains d’aujourd’hui et de demain. Cette « responsabilité sociale en solitaire » qui est défendue par les bailleurs de fond privés de Maxime de Rostolan est très paradoxalement « désocialisée, atomisée en engagement singulier de chaque organisation »14Ibid, p.20. La poussée de ce concept de responsabilité sociale, enseigné et vénéré dans les Écoles supérieures de commerce, s’est d’ailleurs historiquement accompagnée d’un recul dans la capacité des institutions politiques (communes, Etats, ONU…) à contrôler les entreprises multinationales. Aussi, dans ses applications concrètes, il trahit assez clairement les fondements éthiques qui en sont à l’origine, notamment ce point de basculement qui a consisté dans la deuxième moitié du XXème siècle (notamment avec les travaux de Hannah Arendt) à identifier un nouveau régime de responsabilité à même de dépasser les carences d’une responsabilité trop limitée (n’être tenu responsable que de ses actes) et l’inopérabilité d’une responsabilité trop globale (se tenir responsable de tout)15Arendt H. Responsabilité et jugement, Payot, 2005. C’est de ce dépassement qu’est née, en éthique et en philosophie politique, l’idée d’une responsabilité sociale. Et c’est pourquoi la responsabilité sociale de ces entreprises dont « le modèle est condamné », ces entreprises que de Rostolan veut aider à sauver (p.51), est une imposture intellectuelle quant celles-ci affirment vouloir endosser l’habit d’une responsabilité globale – elles seraient la clé pour résoudre le problème du réchauffement climatique, celui de la faim dans le monde, etc. – là où dans les faits, elles n’arrivent à assumer, et parfois difficilement, qu’une responsabilité limitée aux seuls aspects réglementaires (ce que l’on ne peut pas vraiment appeler une « révolution » lorsque l’on connaît le poids des lobbys industriels dans l’établissement des normes).

Le plus vertueux des responsables développement durable ou RSE d’une industrie agro-alimentaire, soit-il aidé dans ses affaires par quelques acteurs inspirés de « l’innovation sociale », ne fera assumer à son entreprise une véritable responsabilité sociale qu’à certaines conditions structurelles qui dépassent largement le cadre de la stratégie de communication de l’entreprise. Répondre collectivement de nos pratiques, ici de nos pratiques agricoles et alimentaires, nécessite une réorganisation radicale de la façon de concevoir notre rapport à la fonction nourricière, notre rapport à la terre, à la technique, notre économie alimentaire et agricole, nos circuits de distribution et de transformation. Dans une telle réorganisation, l’entreprise a très certainement un rôle à jouer mais après trente ans de politiques RSE pariant sur le volontariat de celles-ci, le moindre des constats est qu’aucun changement structurel de ce type n’a eu lieu ; et c’est plutôt à une montée criante de « l’irresponsabilité sociale des entreprises » à laquelle nous assistons16Michèle Descolonges et Bernard Saincy. Les entreprises seront-elles un jour responsables ?, La Dispute, 2004. Si les études sur l’IrSE (Irresponsabilité Sociale des Entreprises) se font plus rares que celles qui vantent les méritent de la RSE, il n’est pas difficile de constater que la belle politique RSE de Véolia ne l’empêche pas de soutenir le secteur très polluant du charbon, que celle du Groupe Fleury Michon ne l’empêche pas d’être le fer de lance d’une alimentation industrielle, que celle du groupe InVivo (autre partenaire financier de Ferme d’Avenir) ne l’empêche pas d’être le mastodonte du productivisme agricole « coopératif ». C’est pourquoi l’ambition de faire la « révolution agricole » en demandant poliment au géant de la distribution alimentaire Métro de financer « la formation des agriculteurs » (p.61), cette ambition qui vise à vouloir « changer le monde » en soutenant les politiques RSE de telle ou telle entreprise, n’est pas seulement une illusion, c’est une erreur stratégique. La responsabilité sociale, à défaut d’être transformatrice, ne peut être autre chose qu’un supplétif du greenwashing.

Ils ont 20 ans pour… sauver le capitalisme

Maxime de Rostolan veut réconcilier low tech et high tech (p.23), micro-ferme en permaculture et Fleury-Michon, agriculture paysanne et Métro 17voir cette enquête de Gaspard D’Allens, https://augustinmassin.blogspot.com/2016/09/des-micro-fermes-pour-un-micro.html, ceux qu’il voit comme petits et ceux qu’il considère comme gros, il en appelle à une synergie avec BNP Paribas (autre gros investisseur dans les énergies fossiles18Voir le rapport des Amis de la Terre sur le financement du charbon par les banques : https://www.amisdelaterre.org/IMG/pdf/notebanquescharbon261118.pdf) et se dit intéressé par les compétences et les actifs de cette banque (p.82)… Ce qui manque terriblement à cette rhétorique des slogans, c’est une conscience et une analyse des rapports de force politiques, sociaux et culturels à l’œuvre. On sait pourtant que la force du capitalisme est sa capacité à se réinventer pour ne pas disparaître. C’est face à la crise massive de déforestation européenne de la fin du XVIIIe siècle (non sans effet sur les climats) qu’a été promu le recours au charbon comme énergie verte préservant la forêt19Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz. L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Points Seuil, 2016, p.226. Et aujourd’hui, à un moment où le pouvoir de destruction du capitalisme n’est plus seulement visible, n’est plus seulement un problème social et écologique majeur, mais devient une menace pour l’humanité20Paul Jorion. Se débarrasser du capitalisme est une question de survie, Fayard, 2017. – avec la montée en puissance de la question de l’effondrement – ses acteurs cherchent à rassurer, à convaincre et à embrigader de nouveaux porte-paroles de la « sortie par le haut » de l’échelle. Ils cherchent à faire oublier que leur succès agro-industriel est consubstantiel à la mise en place de politiques productivistes de modernisation agricole responsables de la destruction d’une agriculture vivante et diversifiée (60% de l’emploi agricole a été détruit entre 1980 et 2017). Comment peut-on croire à la pertinence d’une responsabilité sociale sans exiger une évaluation rigoureuse des politiques publiques agricoles et des stratégies de développement économique dans ce secteur21Le réseau INPACT (Initiatives pour une Agriculture Citoyenne et Territoriale) est engagé sur cette question de l’évaluation des politiques publiques agricoles et leur impact sur les systèmes de production depuis plusieurs années.? Rappelons qu’il ne peut y avoir de responsabilité sans reddition de comptes (accountability) ni de considération pour les liens qui nous attachent au contexte et aux conséquences (liability). Evidemment, nous pouvons imaginer que le résultat désastreux d’une telle évaluation pourrait compromettre assez radicalement les stratégies de communication des soutiens de Maxime de Rostolan.

Car finalement, la conclusion la plus significative que l’on peut faire de l’analyse de ce livre, c’est qu’il contribue lui aussi au sacrifice des paysans, au profit d’improbables alliances avec l’agro-industrie, d’innommables inventions gestionnaires à l’instar de cette idée de « payculteur » (p.50) et d’une ambition de remplacer le riche et divers paysage collectif des alternatives agricoles et alimentaires par la figure de cet entrepreneur social, aventurier charismatique et leader inventif qui va enfin mettre de la cohérence et de l’efficacité dans le chaos des initiatives locales. « Je me charge de trouver les débouchés, qui sont potentiellement nombreux, et les ressources financières pour que vous n’ayez pas le risque économique à porter » (p.76) dit-il en s’adressant à un agriculteur dont il voudrait voir ses 300 ha passer en bio. Derrière ses bonnes intentions, Maxime de Rostolan organise lui aussi la mise sous tutelle des paysans et invisibilise, voir ringardise, des décennies de luttes paysannes pour l’autonomie (qu’il résume ainsi « il n’y aura pas de grand soir, de retour à la terre massif porté par une vague d’âmes pures et déterminées » (p.55) …), écrase des décennies de travail au sein des structures d’animation et de développement rural et agricole qui cherchent à accompagner la reprise en main par les paysans eux-mêmes de leur dignité, de leur savoir-faire, de leur débouché, de leur outil de travail dans un cadre respectueux des collectifs et de leurs aspirations, et dans une volonté de sortir du corporatisme agricole22Estelle Deléage. Ravages productivistes, résistances paysannes, Le Bord de l’eau, 2013.

Dans leur livre sur le sacrifice des paysans, Pierre Bitoun et Yves Dupont démontrent que c’est parce que le paysan est cet homme ou cette femme « de l’auto-organisation politique, corollaire logique de l’autonomie précapitaliste », c’est « parce qu’il dessine un imaginaire contraire à celui de la domination de l’État moderne, du capitalisme, de la bureaucratie et de la démocratie représentative des citoyens » que certains se sont employés à le faire disparaître et continuent à s’y employer. Et pour que cette disparition cesse, « pour qu’il en aille autrement, il faudrait que se produise un bouleversement complet de l’ordre politique et de la société capitaliste-productiviste »23Pierre Bitoun & Yves Dupont. Le sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique, Editions L’échappée, 2016, p. 282. De Rostolan est assez loin d’une telle analyse, assez loin de s’intéresser à ce qui redonnerait de la puissance et de l’autonomie aux actrices et aux acteurs du travail de la terre dans le soin de la vie face à un capitalisme destructeur, assez loin de comprendre que des ruptures sont nécessaires avec certains mondes, que sa transition naïvement inclusive n’est qu’un miroir aux alouettes. Ils se contente de formules telles que : « lorsque l’on est français et que l’on a la possibilité d’agir depuis un pays aussi concerné et volontaire que le nôtre pour inventer un nouveau modèle, il serait absurde de ne pas le faire » (p.6) ou encore « c’est dans la diversité que nous trouverons la complémentarité, les ressources et la créativité nécessaire à un projet sociétal commun » (p.47). Depuis son pays imaginaire, de Rostolan part « en croisade » (p.40) pour convaincre « tout le monde » que le temps est venu de se mettre autour de sa table pour enfin relever les défis écologiques et sociaux. À la lecture de son livre, nous comprenons qu’il s’agit de ce genre de table où s’inventent les plus beaux slogans de la confusion, où s’organisent les plus subtiles stratégies de survie d’un capitalisme aux abois. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » affirmait Gramsci…

Léo Coutellec est enseignant-chercheur en philosophie des sciences, engagé dans la construction d’alternatives agriculturelles en Côte d’Or (www.alternatives-agriculturelles.fr) et dans le mouvement des AMAP depuis 15 ans. Parmi les co-fondateurs du Mouvement Inter-Régional des AMAP, il en a été le porte-parole pendant plusieurs années.

Notes   [ + ]

1. Par exemple celui de Pauline Salcedo, « La fausse révolution des micro-fermes », Transrural initiatives n°460, 2017, ainsi que « Maxime de Rostolan, l’entrepreneur vert », Maxime de Rostolan, l’entrepreneur vert
2. Serge Quadruppani. « L’ennemi sur un plateau », Lundi matin 196, 17 juin 2019 https://lundi.am/L-ennemi-sur-un-Plateau-Serge-Quadruppani ; Comité La Bouscule. “Mais quand cesserez-vous de prendre les gens pour des cons”, Lundi matin 199, 8 juillet 2019 https://lundi.am/Mais-quand-cesserez-vous-de-prendre-les-gens-pour-des-cons ; Le festival est délocalisé sur un terrain d’aviation sécurisé près de Guéret
3. Nous n’avons pas jugé utile de commenter le film de Hélène Médigue, qui porte le même titre que le livre, tant celui-ci nous a paru n’être qu’une opération publicitaire pour la construction d’un personnage et la promotion de ses affaires.
4. Pour un texte éclairant diverses structures de pensée et options politiques autour de l’écologie en France, voir Maxime Chédin, « La ZAD et le colibri », https://www.terrestres.org/2018/11/15/la-zad-et-le-colibri-deux-ecologies-irreconciliables/
5. Clément Gérome. “Les entrepreneurs sociaux à l’assaut du monde associatif”, Revue Mouvements, n° 81, 2015, 51-59
6. Michel Abhervé, Groupe SOS : les médias commencent à regarder derrière la belle vitrine, Blog Alternatives économiques, 29/12/2018. https://blogs.alternatives-economiques.fr/abherve/2018/12/29/groupe-sos-les-medias-commencent-a-regarder-derriere-la-belle-vitrine
7. Kévin André, Clémentine Gheerbrant et Anne-Claire Pache. Changer d’échelle. Manuel pour maximiser l’impact des entreprises sociales, ESSEC Business School, 2017. http://programmescaleup.org/wp-content/uploads/2017/02/Changer-d_Echelle.pdf
8. Fleury-Michon. Manifeste pour le manger mieux. Bien nourrir les Hommes à grande échelle, est-ce encore possible, Porte-plume, 2016
9. Le mouvement coopératif agricole a une riche et longue histoire, promotion de l’entraide, de l’équité, d’une forme de démocratie, soutien à l’agriculture familiale, …, outils de résistance contre les abus des usuriers. Mais c’est à coup de concentrations, de fusions et d’appel à faire des économies d’échelle – surtout à partir des années 1970 – que ce mouvement s’est progressivement transformé pour accoucher de groupes qui constituent aujourd’hui de véritables empires de l’agro-alimentaire ; à l’instar de Lur Berri, coopérative béarnaise, dont Spanghero (tristement connu pour sa viande de cheval …) est l’une de ses filiales. Il est difficile de dire que le changement d’échelle de l’économie sociale agricole soit un bon exemple à suivre. C’est pourtant les mêmes refrains qui reviennent aujourd’hui sous la plume de Maxime de Rostolan.
10. Philippe Baqué (eds). La Bio entre business et projet de société, Contre-feux, 2012
11. Pierre Bitoun & Yves Dupont. Le sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique, Editions L’échappée, 2016
12. http://www.csrconsulting.fr/wp-content/uploads/2019/01/Etude-de-cas-Fleury-Michon.pdf
13. François Valleys. Pour une vraie responsabilité sociale, PUF, 2013, p.17
14. Ibid, p.20
15. Arendt H. Responsabilité et jugement, Payot, 2005
16. Michèle Descolonges et Bernard Saincy. Les entreprises seront-elles un jour responsables ?, La Dispute, 2004
17. voir cette enquête de Gaspard D’Allens, https://augustinmassin.blogspot.com/2016/09/des-micro-fermes-pour-un-micro.html
18. Voir le rapport des Amis de la Terre sur le financement du charbon par les banques : https://www.amisdelaterre.org/IMG/pdf/notebanquescharbon261118.pdf
19. Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz. L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Points Seuil, 2016, p.226
20. Paul Jorion. Se débarrasser du capitalisme est une question de survie, Fayard, 2017.
21. Le réseau INPACT (Initiatives pour une Agriculture Citoyenne et Territoriale) est engagé sur cette question de l’évaluation des politiques publiques agricoles et leur impact sur les systèmes de production depuis plusieurs années.
22. Estelle Deléage. Ravages productivistes, résistances paysannes, Le Bord de l’eau, 2013
23. Pierre Bitoun & Yves Dupont. Le sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique, Editions L’échappée, 2016, p. 282

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Le capital déteste tout le monde

Maurizio Lazzarato

15.07.2019 à 21:02 Temps de lecture : 10 minutes

Maurizio Lazzarato, Le Capital déteste tout le monde, Fascisme ou révolution, Paris, Editions Amsterdam, 2019.

« Hors de la pensée de la limite, il n’est nulle stratégie, donc nulle tactique, donc nulle action, donc nulle pensée ou initiative véritable, donc nulle écriture, nulle musique, nulle peinture, nulle sculpture, nul cinéma, etc., possible. »
Louis Althusser

Nous vivons des temps « apocalyptiques », dans le sens littéral du mot – des temps qui manifestent, des temps qui font voir. Ce qu’ils dévoilent d’abord, c’est que l’effondrement financier de 2008 a ouvert une époque de ruptures politiques. L’alternative « fascisme ou révolution » est asymétrique, déséquilibrée : parce que nous sommes déjà à l’intérieur d’une suite, qui semble irrésistible, de ruptures politiques pratiquées par des forces néofascistes, sexistes, racistes ; parce que la rupture révolutionnaire est pour l’instant une simple hypothèse, dictée par la nécessité de réintroduire ce que le néolibéralisme a réussi à effacer de la mémoire, de l’action et de la théorie des forces qui se battent contre le capitalisme. C’est même sa victoire la plus importante.

Ce que font aussi voir les temps apocalyptiques, c’est que le nouveau fascisme est l’autre face du néolibéralisme. Wendy Brown affirme avec assurance une contre-vérité : « Du point de vue des premiers néolibéraux, la galaxie qui englobe Trump, le Brexit, Orban, les nazis au Parlement allemand, les fascistes au Parlement italien, fait virer le rêve néolibéral au cauchemar. Hayek, les ordo-libéraux, ou même l’école de Chicago répudieraient la forme actuelle du néolibéralisme et surtout son aspect le plus récent1Wendy Brown, « Le néolibéralisme sape la démocratie », AOC, 5 janvier 2019. En ligne : aoc.media/entretien/2019/01/05/wendy-brown-neoliberalisme-sape-democratie-2 » Ce n’est pas seulement faux d’un point de vue factuel, c’est aussi problématique pour comprendre le capital et l’exercice de son pouvoir. En effaçant la « violence qui a fondé » le néolibéralisme, incarnée par les dictatures sanguinaires d’Amérique du Sud, on commet une double faute politique et théorique : on se concentre uniquement sur la « violence qui conserve » l’économie, les institutions, le droit, la gouvernementalité – expérimentés pour la première fois dans le Chili de Pinochet – et l’on présente ainsi le capital comme un agent de modernisation, comme une puissance d’innovation ; d’autre part, on efface la révolution mondiale et sa défaite, qui sont pourtant l’origine et la cause de la « mondialisation » en tant que réponse globale du capital.

La conception du pouvoir qui en découle est pacifiée : action sur une action, gouvernement des comportements (Foucault) et pas action sur des personnes (dont la guerre et la guerre civile sont les expressions les plus abouties). Le pouvoir serait incorporé dans des dispositifs impersonnels qui exercent une violence soft de manière automatique. Tout au contraire, la logique de la guerre civile qui se trouve au fondement du néolibéralisme n’a pas été résorbée, effacée, remplacée par le fonctionnement de l’économie, le droit, la démocratie.

Les temps apocalyptiques nous font voir que les nouveaux fascismes sont en train de réactiver – bien qu’aucun communisme ne menace le capitalisme et la propriété – le rapport entre violence et institution, le rapport entre guerre et « gouvernementalité ». Nous vivons une époque d’indistinction, d’hybridation de l’État de droit et de l’état d’exception. L’hégémonie du néofascisme ne se mesure pas seulement à la force de ses organisations, mais également à la capacité qu’il a de déteindre sur l’État et sur le système politique et médiatique.

Les temps apocalyptiques révèlent que, sous la façade démocratique, derrière les « innovations » économiques, sociales et institutionnelles, on trouve toujours la haine de classe et la violence de l’affrontement stratégique. Il a suffi d’un mouvement de rupture comme les Gilets jaunes, qui n’ont rien de révolutionnaire, ni même de prérévolutionnaire, pour que l’« esprit versaillais » se réveille, pour que ressurgisse l’envie de tirer sur ces « saloperies » qui menacent, ne serait que symboliquement, le pouvoir et la propriété. Lorsqu’il y a interruption du temps du capital, même un éditorialiste bourgeois peut saisir un peu du réel en train d’émerger : « L’empire actuel de la haine ressuscite des frontières de classe et de caste, parfois estompées depuis longtemps […]. Et puis, cet acide de la haine qui ronge la démocratie et submerge soudain une société politique décomposée, déstructurée, instable, fragile, imprévisible. La haine antique ressurgissant dans la France trébuchante du xxie siècle. Sous la modernité, la haine2Alain Duhamel, « Le triomphe de la haine en politique », Libération, 9 janvier 2019. . »

Les temps apocalyptiques manifestent également la force et les faiblesses des mouvements politiques qui, depuis 2011, essaient de contester la puissance sans partage du capital. Ce livre a été terminé pendant le soulèvement des Gilets Jaunes. Adopter le point de vue de la « révolution mondiale » pour lire un tel mouvement (mais aussi les Printemps arabes, Occupy Wall Street aux USA, le M15 en Espagne, les journées de juin 2013 au Brésil, etc.), voilà qui pourra sembler prétentieux ou halluciné. Et pourtant, « penser à la limite » signifie repartir non seulement de la défaite historique subie dans les années 1960 par la révolution mondiale, mais également des « possibles non réalisés » qui ont été créés et portés par les révolutions, de manière différente dans le Nord et dans le Sud, et qui sont encore timidement mobilisés dans les mouvements contemporains.

La forme du processus révolutionnaire avait déjà changé dans les années 1960, mais elle s’était heurtée à un obstacle insurmontable : l’incapacité d’inventer un modèle différent de celui qui avait ouvert, en 1917, la longue suite des révolutions du xxe siècle. Dans le modèle léniniste, la révolution avait encore la forme de la réalisation. La classe ouvrière était le sujet qui contenait déjà les conditions de l’abolition du capitalisme et de l’installation du communisme. Le passage de la « classe en soi » à la « classe pour soi » devait être réalisé par la prise de conscience et la prise de pouvoir, organisées et dirigées par le parti qui apportait de l’extérieur ce qui manquait aux pratiques « syndicales » des ouvriers.

Or, depuis les années 1960, le processus révolutionnaire a pris la forme de l’événement : le sujet politique, au lieu d’être déjà là en puissance, est « imprévu » (les Gilets jaunes sont un exemple paradigmatique de cette imprévisibilité) ; il n’incarne pas la nécessité de l’histoire, mais seulement la contingence de l’affrontement politique. Sa constitution, sa « prise de conscience », son programme, son organisation se font à partir d’un refus (d’être gouverné), d’une rupture, d’un ici et maintenant radical qui ne se satisfait d’aucune promesse de démocratie et de justice à venir.

Bien sûr, n’en déplaise à Rancière, le soulèvement a ses « raisons » et ses « causes ». Les Gilets jaunes sont plus intelligents que le philosophe, parce qu’ils ont « compris » que le rapport entre « production » et « circulation » s’est inversé. La circulation, circulation de l’argent, des marchandises, des hommes et de l’information, prime désormais sur la « production ». Ils n’occupent plus les usines, mais les ronds-points, et s’attaquent à la circulation de l’information (la circulation de la monnaie étant plus abstraite, il faudra, pour -l’atteindre, un autre niveau d’organisation et d’action).

La condition de l’émergence du processus politique est évidemment la rupture avec les « raisons » et les « causes » qui l’ont généré. Seule l’interruption de l’ordre existant, seule la sortie de la gouvernementalité pourront assurer l’ouverture d’un nouveau processus politique, car les « gouvernés », même lorsqu’ils résistent, sont le double du pouvoir, ses corrélats, ses vis-à-vis. La rupture avec le temps de la domination, en créant de nouveaux possibles, inimaginables avant leur apparition, constitue les conditions de la transformation de soi et du monde. Mais aucune mystique de l’émeute, aucun idéalisme du soulèvement n’est de mise.

Les processus de constitution du sujet politique, les formes d’organisation, la production de savoirs pour la lutte, rendus possibles par l’interruption du temps du pouvoir, sont immédiatement confrontés aux « raisons » du profit, de la propriété, du patrimoine que le soulèvement n’a pas fait disparaître. Tout au contraire, elles sont plus agressives, elles invoquent immédiatement le rétablissement de l’ordre, mettant en avant sa police, tout en continuant, comme si de rien n’était, la mise en place des « reformes ». Ici, les alternatives sont radicales : soit le nouveau processus politique arrive à changer les « raisons » du capital, soit ces mêmes raisons le changeront. L’ouverture des possibles politiques se trouve confrontée à la réalité d’un double et redoutable problème, celui de la constitution du sujet politique et celui du pouvoir du capital, car la première ne peut avoir lieu qu’à l’intérieur du second.

Les réponses données à ces questions par les Printemps arabes, Occupy Wall Street, les journées de juin 2013 au Brésil, etc., sont très faibles ; les mouvements continuent à chercher et à expérimenter sans trouver de véritables stratégies. Ces impasses ne peuvent en aucune manière être dépassées par le « populisme de gauche » pratiqué par Podemos en Espagne. Sa stratégie réalise la liquidation de la révolution commencée dans l’après-68 par beaucoup de marxistes dont le marxisme avait échoué. La démocratie comme lieu des conflits et de la subjectivation remplace le capitalisme et la révolution (Lefort, Laclau, Rancière), au moment même où la machine du capital engloutit littéralement la « représentation démocratique ». L’affirmation de Claude Lefort, « en démocratie, le lieu du pouvoir est vide », est démentie dès le début des années 1970 : ce lieu est occupé par le « souverain » sui generis qu’est le capital. Tout parti qui s’y installe ne peut fonctionner que comme son « fondé de pouvoir » (beaucoup se sont moqués de la « simplification » marxienne, mais elle a été complètement réalisée, de façon même caricaturale, par le dernier président de la République française, Emmanuel Macron). Le populisme de gauche donne une nouvelle vie à quelque chose qui n’existe plus. La représentation et le Parlement ne détiennent aucun pouvoir, celui-ci étant entièrement concentré dans l’exécutif, qui, dans le néolibéralisme, exécute non pas les ordres du « peuple » ou de l’intérêt général, mais ceux du capital et de la propriété.

La volonté de politiser les mouvements de l’après-2008 se révèle réactionnaire, puisqu’elle impose précisément ce que la révolution des années 1960 avait refusé et ce que refuse chaque mouvement qui a émergé depuis : le leader (charismatique), la « transcendance » du parti, la délégation de la représentation, la démocratie libérale, le peuple. Le positionnement du populisme de gauche (et sa systématisation théorique par Laclau et Mouffe) empêche de nommer -l’ennemi. Ses catégories (la « caste », « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas ») sont à un pas de la théorie du complot et à deux pas de son aboutissement, la dénonciation de la « juiverie internationale » qui contrôlerait le monde par la finance. Ces confusions, soigneusement entretenues par les dirigeants et théoriciens d’un impossible populisme de gauche, continuent à parcourir les mouvements. Dans le cas des Gilets jaunes, elles sont entretenues par les médias et le système politique tout en exprimant le flou qui caractérise encore les modalités de la rupture. Il faut dire que, dans le désert politique contemporain, labouré par cinquante ans de contre-révolution, il n’est pas évident de s’orienter.

Les limites du mouvement des Gilets jaunes, celles de tous les mouvements qui se sont déployés depuis 2011 sont évidentes, mais aucune force « extérieure », aucun parti ne peut se charger, comme l’avaient fait les bolcheviques, de montrer « quoi faire » et « comment ». Ces indications ne peuvent venir que de l’intérieur, de manière immanente. L’intérieur est ici constitué, entre autres choses, par les savoirs, l’expérience, les points de vue d’autres mouvements politiques, car les luttes des Gilets jaunes, à la différence de la « classe ouvrière », n’ont pas la capacité de représenter tout le prolétariat, ni d’exprimer la critique de toutes les dominations qui constituent la machine du capitalisme.

Le mouvement des « colonisés de l’intérieur », constitué sur la division Nord/Sud, qui reproduit un « tiers monde » au sein des pays du centre, implique nécessairement, en même temps que la critique de la ségrégation interne, celle de la domination internationale du capital, de l’exploitation mondiale de la force de travail et des ressources de la planète. Ce qui fait singulièrement défaut aux Gilets jaunes. Dénué de cette composante « raciale » et internationale du capitalisme, le mouvement donne quelquefois l’image d’un nationalisme « franchouillard ». Or aucune illusion sur l’espace national n’est possible : l’État-nation, au xixe siècle, a dû son existence à la dimension mondiale du capitalisme colonialiste et l’État-providence la sienne à la révolution mondiale et à l’affrontement stratégique planétaire de la guerre froide.

La fracture raciale dont étaient victimes les « colonisés » a divisé non seulement l’organisation mondiale du travail, mais même la révolution des années 1960. Aujourd’hui, les conditions de possibilité d’une révolution mondiale résident, d’une part, dans -l’invention d’un nouvel internationalisme, que les mouvements de néo-colonisés (les migrants, d’abord) incorporent presque physiquement et que les mouvements des femmes sont les seuls, actuellement, à mobiliser grâce à leurs réseaux à travers le monde ; et, d’autre part, dans la critique des hiérarchies capitalistes, qui ne doit pas se limiter à la sphère du travail. Les divisions sexuelles et raciales structurent non seulement la reproduction du capital, mais également la distribution des fonctions et des rôles sociaux.

Aujourd’hui, un mouvement axé sur la « question sociale » ne peut pas être spontanément socialiste comme aux xixe et xxe siècles, car la révolution mondiale et sociale (impliquant l’ensemble des relations de pouvoir) est passée par là. Sans la critique des divisions raciales et sexuelles, le mouvement s’expose à toutes les récupérations possibles (de la part de la droite et de l’extrême-droite), auxquelles il a su, malgré tout, résister jusqu’ici. Si les subjectivités qui portent les luttes contre ces différentes dominations ne peuvent être réduites à l’unité du « signifiant vide » du peuple, comme le voudrait le populisme de gauche, le double problème de l’action politique commune et du pouvoir du capital reste entier. L’incapacité de penser ce dernier comme machine à la fois globale et sociale, dont l’exploitation et la domination ne s’arrêtent pas au « travail », est une des causes fondamentales de la défaite des années 1960. De ce point de vue, la stratégie n’a pas changé : aujourd’hui comme alors, nous sommes loin d’en avoir une.

Depuis 2011, les mouvements sont « révolutionnaires » quant aux formes de mobilisation (inventivité dans le choix de l’espace et du temps de l’affrontement, démocratie radicale et grande flexibilité dans les modalités d’organisation, refus de la représentation et du leader, soustraction à la centralisation et à la totalisation par un parti, etc.) et « réformistes » quant aux revendications et à la définition de l’ennemi (on a « dégagé » Moubarak, mais on n’a pas touché à son système de pouvoir, de la même manière qu’on concentre la critique sur Macron alors qu’il est simplement, sans aucun doute possible, une composante de la machine du capital). La rupture n’entraîne pas de changements notables dans l’organisation du pouvoir et de la propriété, sinon dans la subjectivité des insurgés. Et si, à court terme, les mouvements sont défaits, les changements subjectifs continueront sûrement à produire leurs effets politiques. À condition de ne pas tomber dans l’illusion qu’une « révolution sociale » puisse se produire sans « révolution politique », c’est-à-dire sans dépassement du capitalisme3Samuel Hayat explique ainsi, à propos des Gilet jaunes : « On a […] affaire à un mouvement révolutionnaire, mais sans révolution au sens étroitement politique : il s’agit plutôt d’une révolution sociale, au moins en devenir » (Samuel Hayat, « Les mouvements d’émancipation doivent s’adapter aux circonstances », Ballast, 20 février 2019. En ligne : www.revue-ballast.fr/samuel-hayat-les-mouvements-demancipation). . L’après-68 a démontré que lorsque la révolution sociale se sépare de la révolution politique, elle peut être intégrée, sans aucune difficulté, dans la machine capitaliste comme nouvelle ressource pour l’accumulation du capital. Le « devenir-révolutionnaire » qu’inaugurent ces conversions subjectives ne peut pas être séparé de la « révolution », sous peine de devenir une composante du capital, donc de sa puissance de destruction et d’autodestruction, qui se manifeste aujourd’hui avec le néofascisme.

Notes   [ + ]

1. Wendy Brown, « Le néolibéralisme sape la démocratie », AOC, 5 janvier 2019. En ligne : aoc.media/entretien/2019/01/05/wendy-brown-neoliberalisme-sape-democratie-2
2. Alain Duhamel, « Le triomphe de la haine en politique », Libération, 9 janvier 2019.
3. Samuel Hayat explique ainsi, à propos des Gilet jaunes : « On a […] affaire à un mouvement révolutionnaire, mais sans révolution au sens étroitement politique : il s’agit plutôt d’une révolution sociale, au moins en devenir » (Samuel Hayat, « Les mouvements d’émancipation doivent s’adapter aux circonstances », Ballast, 20 février 2019. En ligne : www.revue-ballast.fr/samuel-hayat-les-mouvements-demancipation).

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Nous étions debout et nous ne le savions pas

Catherine Zambon

15.07.2019 à 20:54 Temps de lecture : 6 minutes

Pendant ce mois des festivals, deux compagnies s’emparent du magnifique texte de Catherine Zambon : Nous étions debout et nous ne le savions pas (Editions La Fontaine, octobre 2017). On y entend des voix en lutte, multitude d’anonymes liés par le courage et la volonté de s’opposer à la destruction du monde : aéroports, site d’enfouissement de déchets nucléaires, mégaporcherie, barrage, usines à vache… Des femmes et des hommes qui un jour se lèvent et agissent, convaincus que ça ne peut plus durer. Nous vous livrons l’un des nombreux récits qui composent ce texte polyphonique.

Crédit photo : ©Samuel Lahu pour l’AGIT Théâtre

Agit théâtre, Plaine de l’Abbaye 30400 Villeneuve-lez-Avignon – du 9 au 21 juillet à 19h (relâche les 14 et 15)

Théâtre de l’espoir, Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca, 84000 Avignon – du 7 au 27 juillet à 12h20 (relâche les 8, 15 et 22)

Récit 10. Les renoncules

François

Ça vous paraît normal ça ? Un gosse qui se fait flinguer juste parce qu’il est là au mauvais endroit à la mauvaise heure ? Tu es père ça veut dire que tu l’aimes un peu ce monde alors tu donnes à ton gosse l’amour des belles choses. Qu’il ait le réflexe de la camaraderie parce que sans ça il finira comme un chien et toi même si il doit un jour faire DRH tu as envie qu’il le fasse bien son job qu’il soit apprécié. Mais il y a peu de chance qu’il soit DRH parce qu’il a le goût de notre terre de la terre des autres tu lui as donné de quoi faire face à ce raz-de-marée d’individualisme. On l’a emmené en vacances au bord de la mer à la montagne on a vu des ours des violettes des vautours il a eu droit à tout ce que tu pouvais lui offrir c’est déjà beaucoup. Alors lui le fils qu’est-ce qu’il fait ? Il l’apprécie ce monde il aime les rivières les combes les oiseaux les cochons les chevreuils les feux de bois que sais-je pour autant ça ne fait pas de lui un contestataire non ? Il adore la nature et toi tu es là comme un con heureux parce que ton gosse il a le respect de ces choses il a envie de travailler dans l’environnement ou l’humanitaire ça te fait sourire.

Mon fils va ramasser des champignons avec son grand-père Léo ça lui fait plaisir à son grand-père. Un cheminot qui m’a éduqué dans le respect de l’autre un cheminot qui m’a dit : Ne traverse pas la vie sans aider l’autre ne fais pas ça. Et pourtant il était plutôt coco que catho. Léo mon père tout cheminot qu’il est il m’a fait moi je suis chercheur j’ai tout ce qu’il me faut pour vivre dignement. Je sais que si je m’écoutais on pourrait vivre dignement à 10 de plus mais je ne m’écoute pas. Ou alors pas encore. Ce n’est pas mon fils qui s’est fait tuer par une grenade explosive aux abords d’un barrage en construction ce n’est pas mon gosse mais ça me fout dans une rage il paraît que le flic qui l’a descendu est très choqué je comprends qu’il le soit c’est la moindre des choses qu’il soit choqué j’imagine flinguer un gosse qui veut consacrer ses recherches à la renoncule il y a de quoi ne plus pouvoir dormir. Il croit quoi ce type quand il s’engage dans ce métier ? Qu’il est maraîcher ? Moniteur de plongée ? Il y en d’autres des métiers non? Un tiers des blessés dans les manifestations sont des mineurs. Un tiers. C’est ce que m’a dit mon père. Il y a qui dans les manifs : des voyous ? Des hurluberlus ? De la racaille ? Et alors les hurluberlus la racaille ils n’ont pas le droit de manifester ? Dans une manif il y a aussi ma fille mon fils. Il y a des mères avec des bébés des papas oui j’y suis allé une fois ou deux il y a des vieux des riches des pauvres des chômeurs des idiots des mecs géniaux des musiciens des philosophes des étudiants des SDF il y a de tout dans les manifs tout le monde a le droit de descendre dans la rue sur les places et dire ce qu’il veut merde à la fin.

Je suis chargé de recherche au CNRS les matériaux hybrides –trop compliqué à expliquer. Ça n’a rien à voir avec les aéroports les barrages le gaz de schiste rien. Mais j’ai lu sur ces sujets environnementaux. J’habite dans le 92 et à un chiffre près on me prendrait pour un délinquant. Vous êtes du 93 ? Non 92 vieille pomme. Ça commence à m’exaspérer cette culture élitiste de la réussite l’avenir radieux croissance tout ça, ça commence à m’exaspérer. Mon père n’a pas cru en une élévation sociale pour qu’on en arrive à ce monde-là. Il était polonais il a bossé comme un dingue et tous on a un métier qui fait de nous des gens aisés. Hier soir mon père a pleuré devant les infos. Il a pleuré. L’histoire du gosse là Rémi mort à Sivens. Il m’a dit : Ne renonce pas Titi – il m’a toujours appelé Titi, en vrai il aurait aimé m’appeler Tito mais ça aurait nui à ma carrière – Titi il m’a dit – je m’appelle François en vrai – Titi ce petit gars qui est mort là faudrait y aller là-bas quand même et…je ne sais pas…faire quelque chose. Il voulait lui planter un champ de renoncules. Il marche mal mon père quand il va aux champignons jamais il ne dira qu’il souffre. Mais il était prêt à traverser la France pour aller planter des renoncules. Non non non j’ai dit tu restes là ça ne changera rien. Depuis que je l’ai quitté ça gonfle en moi. Parce qu’il a dit : Ça aurait pu être Balou. Balou c’est mon fils. Je ne sais pas ce que ça m’a fait. C’est monté d’un coup au cerveau. Mon cerveau archaïque je suppose. Celui d’avant l’opulence et la maison dans le 92. Celui de la terre polonaise envahie et trahie. Celui du miséreux et du brutalisé par l’histoire.

J’ai cru que j’allais avoir un malaise sur l’autoroute. J’ai dû m’arrêter. Oui ça aurait pu être Balou qui a déjà fait un camp climat je ne sais trop quoi. Je m’arrête sur une aire d’autoroute j’appelle ma femme Lisette. Il est où Balou ? Elle ne sait pas. Ça ne va pas Titi ? Ma femme aussi m’appelle Titi c’est ridicule je sais mais ça ne nous a pas empêché d’être d’excellents explorateurs du kamasoutra. Si si ça va. Il est où mon fils ? Et là sur cette aire d’autoroute cet espace hors temps et hors beauté un camion qui transporte des bestiaux s’arrête le chauffeur descend et va aux toilettes. Je sors je m’approche du camion je vois des bêtes entassées : deux étages de veaux entassés qui vont Dieu sait où probablement pas en estive. Et là je vomis. Je vomis un monde qui laisse mon vieux père en larmes devant la mort d’un gosse assassiné je vomis un monde qui agglutine plus de cent jeunes bêtes épouvantées dans un camion un monde qui n’enterre pas les migrants percutés sur une autoroute des migrants que des nantis comme moi sont effrayés à l’idée d’accueillir au bout de leur rue. Il est où mon fils ?

Le type aux bestiaux repart je vais boire un café. J’appelle Balou 10 fois. Je me dis que si ça se trouve il est là-bas. Là où le jeune est mort. Si ça se trouve il… Je chiale. Tout à coup j’entends : S’il vous plait Monsieur vous allez où ? Et à ce visage de gamine de 20 ans cheveux en bataille un brin timido-arrogante je réponds : Je ne sais pas. – Nous cherchons une voiture pour Calais répond-elle. A priori je vais dans l’autre sens retrouver le 92 mais je ne le lui dis pas.

Dehors un jeune gars aux yeux clairs dreadlocks et compagnie l’attend. Sourire en bandoulière. J’appelle Lisette. Je retourne voir Papa je t’expliquerai. Je prends un autre café et je préviens mon père. Je reviens j’ai oublié un truc. Et j’embarque Ludo et Tiphaine qui vont à Calais faire je ne sais pas quoi avec des no-borders dans la jungle de Calais je ne sais même pas ce que c’est des no-borders je ne suis pas certain d’avoir tout compris ce sont aussi des matériaux hybrides -mais humains à ce que je crois en percevoir. En revanche la honte de la jungle j’ai bien compris. Je les ai beaucoup fait rire je crois. En les quittant j’ai juste dit : Faites gaffe les deux là. Je ne leur ai pas dit merci pourtant je n’avais plus envie de pleurer.

Lorsque je suis arrivé chez mon père il avait déjà préparé un sac pour partir le lendemain. On a mangé une Zurek une soupe polonaise à la saucisse héritage des congélations de ma mère et on a bu un verre de vodka. Je me suis dit que je risquais de le flinguer avec ce voyage. Quand Balou a appelé le lendemain on était déjà quasiment arrivé à Sivens. À ce que j’ai compris mon fils était en week-end avec Angie une jeune Anglaise visiblement très accaparante. Il s’excusait de ne pas avoir pu appeler plus tôt. Je ne sais pas ce qu’il a pensé du fait que son père Titi et son Pépé Léo étaient en route pour le sud-ouest pour aller planter des renoncules. J’ai cru sentir qu’il était fier. Moi aussi. Mon père Léo a survécu.

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Les prophéties politiques de Yuval Noah Harari

Ivan Segré

10.07.2019 à 10:01 Temps de lecture : 23 minutes

Un succès phénoménal

Ses livres ont été traduits dans des dizaines de langues et vendus à des millions d’exemplaires ; il a été encensé par Barack Obama, Bill Gates ou Mark Zuckerberg ; il s’est entretenu avec Christine Lagarde, présidente du FMI, Angela Merkel et Emmanuel Macron ; il a fait la couverture des magazines du monde entier ; en France, l’hebdomadaire Le Point l’a présenté comme « Le penseur le plus important du monde »120 septembre 2018, n° 2403 tandis que Le Figaro s’interrogeait : « Homo Sapiens et Homo Deus : la nouvelle Bible de l’humanité ? »2http://www.lefigaro.fr/livres/2017/09/08/03005-20170908ARTFIG00004–homo-sapiens-et-homo-deus-la-nouvelle-bible-de-l-humanite.php

Le succès populaire et médiatique de l’historien israélien Yuval Noah Harari, depuis la parution de Sapiens. Une brève histoire de l’humanité (2011, traduit chez Albin Michel en 2015), suivi d’Homo Deus. Une brève histoire de l’avenir (2015, Albin Michel 2017), enfin de 21 leçons pour le XXIe siècle (2018, Albin Michel 2018) est un véritable phénomène. Car il n’est pas ordinaire que des livres de sciences humaines, fussent-ils des ouvrages de vulgarisation, suscitent un tel engouement. Comment l’expliquer ? La première phrase de 21 leçons pour le XXIe siècle pourrait fournir un indice : « Dans un monde inondé d’informations sans pertinence, le pouvoir appartient à la clarté ». 

La « clarté » en question renvoie cependant moins à l’idée claire et distincte, critère de vérité selon Descartes, qu’à l’art de la synthèse. C’est du reste le point de départ de sa fulgurante ascension : professeur d’histoire des technologies militaires à l’Université Hébraïque de Jérusalem, Harari accepta, à la demande des étudiants, de se charger d’une tâche difficile : offrir une vision synthétique de l’histoire de l’humanité depuis l’émergence de l’homo sapiens jusqu’à nos jours. Le succès rencontré auprès des étudiants incita ensuite le professeur à écrire un livre, qui d’abord ne trouva pas d’éditeur, l’anonymat de l’auteur et l’audace du projet rendant hypothétique sa valeur commerciale. Et pourtant, il s’agissait de Sapiens. Une brève histoire de l’humanité, dont le site du Figaro, le 21 juillet 2018, rapporte qu’il a déjà été traduit dans 42 langues, vendu à 8 millions d’exemplaires et qu’il va être bientôt adapté au cinéma par Ridley Scott et Asif Kapadia. Le même journal, dans un article précédent, avait rendu compte du succès de Sapiens en ces termes :

Ce raz de marée mondial s’explique par l’ambition globalisante de l’auteur. À notre époque de prolifération et d’éclatement des savoirs où plus que jamais l’homme se demande d’où il vient, qui il est et où il va, cette somme de 500 pages qui prétend faire une synthèse de l’histoire de l’humanité depuis les origines en s’appuyant sur des savoirs objectifs a tout pour séduire.3http://www.lefigaro.fr/livres/2017/09/08/03005-20170908ARTFIG00004–homo-sapiens-et-homo-deus-la-nouvelle-bible-de-l-humanite.php

Aujourd’hui, il est aisé d’observer que Sapiens « a tout pour séduire », mais le fait est qu’il ne trouva d’abord pas d’éditeur. C’est donc après coup qu’on s’explique le phénomène : « le pouvoir appartient à la clarté ». Mais peut-être faudrait-il distinguer entre les raisons d’un succès populaire d’une part, celles d’un succès médiatique et institutionnel d’autre part. La « clarté » pourrait en effet ne pas être de même nature dans l’un et l’autre cas, de même que le « pouvoir ». Médias et institutions politiques ou économiques ont emboîté le pas d’un phénomène dont ils ne maîtrisaient pas les ressorts, et dont le point de départ avait été étudiant. Le succès de Sapiens est donc, en premier lieu, le succès d’un savoir.

Une synthèse portée par une vision

Sapiens est une admirable synthèse de l’histoire de l’humanité, et sans conteste l’œuvre d’un vrai savant, capable de collecter des connaissances étendues et précises et de les ordonner avec clarté. Le livre est composé de quatre parties : I. La révolution cognitive. II. La révolution agricole. III. L’unification de l’humanité. IV. La révolution scientifique.

I. « La révolution cognitive » décrit l’ascension, il y a environ 70 000 ans, d’une espèce animale qui, du fait d’une évolution biologique et sociale singulière, allait devenir maître de la planète : homo sapiens. Or, quelle est la singularité de cette espèce dans le règne animal ? Harari répond que c’est sa capacité de créer des systèmes de communication, de représentation et de symbolisation qui peuvent réunir des individus qui ne se connaissent pas. Les accointances sociales entre deux singes s’expliquent par une expérience sensible, instruite par la génétique et l’instinct ; à l’inverse, les accointances sociales entre deux hommes peuvent procéder d’une expérience inconnue jusqu’alors dans le monde animal : la médiation d’un système cognitif, capable de réunir et d’organiser une masse toujours plus grande d’individus. Et une fois apparue cette part cognitive, le processus ne cessera de croître et de gagner en puissance, processus dit « sapiens ». La « révolution cognitive », c’est donc une forme d’affranchissement par rapport aux limites du corps organique. Et c’est le fil directeur que déroule Harari dans Sapiens, puis dans un second livre, Homo deus. Une brève histoire de l’avenir, de manière cette fois non plus rétrospective mais prospective. Mais restons-en d’abord à ce premier livre.

II. « La révolution agricole », dite aussi néolithique, décrit le passage, il y a environ 10 000 ans, des populations de chasseurs-cueilleurs aux populations d’agriculteurs et d’éleveurs sédentaires, bientôt réunis en de vastes cités urbaines dont l’organisation est toujours plus complexe et hiérarchisée, jusqu’à devenir de véritables empires. S’appuyant notamment sur les travaux de Marshall Sahlins et de Jared Diamond, Harari souligne que si cette nouvelle configuration sociale de l’espèce sapiens favorise le développement des systèmes cognitifs, systèmes de communication, de représentation et de symbolisation, et conséquemment la coopération de masses toujours plus grandes d’individus, l’autre versant de la révolution néolithique est un surcroît de travail, une exposition aux épidémies, un régime alimentaire appauvri et finalement un bonheur de vivre vraisemblablement amoindri4Quant aux causes de la révolution néolithique, elles ne cessent d’être discutées par les chercheurs, les uns privilégiant une causalité matérielle (évolution démographique ou climatique rendant nécessaire une croissance des ressources), les autres une causalité symbolique. Et Harari, à l’évidence, privilégie la seconde orientation : « Il est fort possible que les fourrageurs soient passés de la cueillette de blé sauvage à la culture intensive du blé non pas pour accroître leur approvisionnement normal, mais pour soutenir la construction et l’activité d’un temple » (Sapiens, op. cit., p. 116-117).. Durkheim, interrogeant plus largement les causes et les effets de la division du travail social, l’avait d’ores et déjà observé : « Mais, en fait, est-il vrai que le bonheur de l’individu s’accroisse à mesure que l’homme progresse ? Rien n’est moins sûr »5De la division du travail social, Puf, 1930, rééd. 1991, p. 220.. Avec le processus enclenché par la révolution cognitive apparaît donc un écart croissant, sinon exponentiel, entre la puissance d’agir, de produire et de connaître de l’espèce sapiens et le bonheur sensible de la majorité de ses membres, observation qui aboutira à la conclusion que le bonheur de l’individu sapiens risque de compter de moins en moins à mesure que le système cognitif s’affranchit de sa condition organique.

III. « L’unification de l’humanité » décrit le processus par lequel, en quelques millénaires, l’humanité est passée d’une pluralité de sociétés ou de civilisations distantes tant géographiquement que culturellement à une civilisation unifiée, capable de communier autour de rites mondialisés, comme par exemple les jeux olympiques ou la coupe du monde de football. Ce processus a dépendu principalement de trois institutions : la monnaie, l’empire et la religion. C’est par le biais de ces systèmes de communication, de représentation et de symbolisation que des masses de sapiens toujours plus nombreuses ont pu coopérer et se mouvoir sur la base de schèmes communs, jusqu’à l’unification que nous connaissons aujourd’hui. Reste toutefois un chaînon, celui qui permet de passer de la coexistence de schèmes impériaux ou théologico-politiques à la mondialisation technoscientifique et capitaliste.

IV. « La révolution scientifique » désigne l’avènement de la science moderne autour du XVIe et XVIIe siècle. Elle est apparue dans le sillage de la découverte de l’Amérique (1492) et de ce qu’on a décrit comme la première mondialisation6Voir Serge Gruzinski, Les quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation, éditions de La Martinière, 2004., et elle fut suivie d’une révolution industrielle. Mais cette révolution technoscientifique est aussi en corrélation avec l’émergence d’un nouveau « credo » – le capitalisme – destructeur de l’ancien monde. De l’idéologie capitaliste, Harari propose dans ses livres une vision mesurément critique, voire paradoxale, soulignant pour une part qu’à l’image de la révolution néolithique, la révolution capitaliste soumet la société à un impératif productiviste largement indifférent au bonheur sensible des individus et écologiquement prédateur, d’autre part qu’elle a cependant permis d’éradiquer la pauvreté biologique. Il est plus résolument laudateur au sujet de la science moderne, expliquant qu’au regard des mythes fondateurs, la révolution scientifique consiste d’abord à reconnaître son « ignorance », ce qui, du même coup, ouvre le champ de l’enquête empirique, de la recherche théorique et expérimentale, de l’investigation critique et de l’invention technique. 

Concluant sa « brève histoire de l’humanité » sur la toute-puissance technoscientifique acquise par l’espèce sapiens, cependant sise dans une biosphère toujours davantage fragilisée par les activités humaines, Harari interroge son lecteur : « N’y-a-t-il rien de plus dangereux que des dieux insatisfaits et irresponsables qui ne savent pas ce qu’ils veulent ? » L’extraordinaire succès populaire de son livre, s’il était imprévisible, repose donc bien sur un art consommé de la synthèse, une érudition impressionnante, une vulgarisation heureuse mais aussi, et surtout, une vision, calme et mesurée, parfois vertigineuse. Car Harari se ressaisit à sa manière de l’un des fondus les plus célèbres de l’histoire du cinéma, celui du prologue de 2001 : L’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, lorsqu’un hominidé découvre l’usage possible d’un os comme outil de guerre, savoure la puissance acquise sur ses congénères puis, dans une sorte d’extase, le jette en direction du ciel, et qu’alors l’arme du primate se fond en une… navette spatiale. 

Toutefois, dans la vision de Harari, pourtant historien des technologies militaires, ce n’est pas l’os transformé en outil de guerre qui sert de point de départ à l’épopée d’homo sapiens, mais l’os transformé en signe, lequel signe, élément d’un système de communication, de représentation, de symbolisation, dirigera dorénavant les conduites des individus de l’espèce et présidera à leur coopération sur une échelle sans cesse plus vaste, s’affranchissant toujours davantage des limites du corps organique. La raison de l’imprévisible succès de Sapiens, ce ne serait donc pas que « le pouvoir appartient à la clarté », mais plutôt que la « clarté » est un objet populaire de désir. Car il y a fort à parier que les millions de lecteurs de cette histoire de l’humanité ne sont pas « des dieux insatisfaits et irresponsables qui ne savent pas ce qu’ils veulent », mais des homo sapiens qui savent qu’ils ne savent pas, et aspirent à apprendre. 

« Une brève histoire de l’avenir »

Quatre ans après l’édition de Sapiens et un succès commercial hors du commun, une suite paraît : Homo Deus. Une brève histoire de l’avenir (2015). Tirant les leçons de ce qu’a été l’histoire de l’humanité, il s’agit à présent d’anticiper l’avenir, de bâtir une vision prospective. L’exercice est convenu. Jacques Attali, par exemple, s’y est essayé en 2006 dans un livre quasiment homonyme : Une brève histoire de l’avenir (Fayard). Mais son argument était plus concentré, plus résolu aussi : l’idéal démocratique, libéral et rationaliste surmontera l’aliénation capitaliste. On y voit cependant déjà apparaître le motif principal du livre quasiment homonyme de Harari : l’homme devenu inutile. Attali, dès la seconde page de son essai de politique fiction, écrit en effet :

Devenu la loi unique du monde, le marché formera ce que je nommerai l’hyperempire, insaisissable et planétaire, créateur de richesses marchandes et d’aliénations nouvelles, de fortunes et de misères extrêmes ; la nature y sera mise en coupe réglée ; tout sera privé, y compris l’armée, la police et la justice. L’être humain sera alors harnaché de prothèses, avant de devenir lui-même un artefact, vendu en série à des consommateurs devenant eux-mêmes artefacts. Puis, l’homme, désormais inutile à ses propres créations, disparaîtra.7Une brève histoire de l’avenir, Fayard, 2006, p. 10.

Ce n’est toutefois pas le mot de la fin, la spéculation d’Attali étant portée par un optimisme messianique qui promet une alternative à « l’hyperempire », alternative que l’auteur voit émerger autour de 2060, composée de « nouvelles forces, altruistes et universalistes » qui « prendront le pouvoir mondialement, sous l’empire d’une nécessité écologique, éthique, économique, culturelle et politique », qui « se rebelleront contre les exigences de la surveillance, du narcissisme et des normes », puis « conduiront progressivement à un nouvel équilibre, cette fois planétaire, entre le marché et la démocratie : l’hyperdémocratie ». Alors une « nouvelle économie, dite relationnelle, produisant des services sans chercher à en tirer profit, se développera en concurrence avec le marché avant d’y mettre fin, tout comme le marché mit un terme, il y a quelques siècles, au féodalisme ».8Ibid., p. 22-23.

Au regard des prophéties d’Attali, Harari est plus circonspect et sinon pessimiste, détaché. Son second livre est bâti en trois parties : I. « Homo sapiens conquiert le monde ». II. « Homo sapiens donne sens au monde ». III. « Homo sapiens perd le contrôle ». La « révolution cognitive » est d’abord un gain de puissance, qui permet à l’espèce sapiens de conquérir le monde (I) ; mais elle est aussi ce qui donne sens, notamment au moyen de « fictions », parce que c’est principalement en produisant du sens que la coopération à grande échelle fonctionne (II) ; le problème est que le système cognitif qui produit du sens et organise l’activité de sapiens, l’intéressé pourrait en perdre le contrôle (III).

De nouveau, Harari scrute dans Homo deus la dualité de l’espèce sapiens, animal pour une part, pour une autre siège d’une révolution cognitive s’affranchissant des limites du corps organique. Et cet affranchissement, prévient-il, risque de prendre la forme d’une scission de l’humanité, avec d’une part une classe de surhommes s’étant, grâce aux biotechnologies et à l’intelligence artificielle, quasi affranchis de la condition animale, et d’autre part une espèce sapiens pour l’essentiel devenue inutile au bon fonctionnement du système de communication, de représentation et de symbolisation, et à son expansion possible hors des limites de la biosphère. Est-ce une version savante d’un scénario convenu de science-fiction ? Harari s’en défend :

Le pire des péchés de la science-fiction moderne, je l’ai dit, est sa propension à confondre intelligence et conscience. Ainsi se soucie-t-elle outre mesure d’une guerre potentielle entre robots et humains quand, en réalité, nous devrions plutôt craindre un conflit opposant une petite élite de surhommes servis par des algorithmes et un immense sous-prolétariat d’Homo sapiens démunis. Quand on songe à l’avenir de l’IA [Intelligence Artificielle], Karl Marx reste un meilleur guide que Steven Spielberg.921 leçons pour le XXIe siècle, op. cit., p. 265-266.

D’autres fois, plutôt que la lutte de classes, c’est la notion marxiste de « fétichisme », ou ce que la Wertkritik appellerait le « sujet automate »10Voir Anselm Jappe, Les aventures de la marchandise (La Découverte, 2003). La Wertkritik, “critique de la valeur”,  est un courant du marxisme qui place au centre du système capitaliste et de sa critique non pas l’exploitation de la force de travail et la lutte des classes mais le processus de valorisation marchande, lequel opère à la manière d’un “sujet automate”. que l’historien semble prendre pour modèle lorsqu’il analyse les dangers du post-humanisme à venir :

Les fictions nous permettent de mieux coopérer, mais le prix à payer est que ces mêmes fictions déterminent aussi les objectifs de notre coopération. Nous pouvons donc avoir des systèmes de coopération très élaborés, au service de buts et d’intérêts fictifs. En conséquence, un système peut sembler bien marcher, mais seulement selon les critères du système en question.11Homo deus, op. cit., p. 193.

Avec la « révolution humaniste » apparue autour du XVIe siècle, explique Harari dans Homo deus, l’homme a été placé au centre, à la source de toutes les valeurs. Mais le grand récit humaniste touche à sa fin, les hautes technologies, biotech et IA, ayant à présent la puissance de remodeler le corps humain, et peut-être de s’en affranchir ; d’où la possibilité de voir émerger un système cognitif s’autonomisant tant et si bien que l’humain n’en soit plus du tout un « critère ». Il serait toutefois surprenant que la leçon de Harari dans Homo sapiens, puis Homo deus, enfin 21 leçons pour le XXIe siècle, soit calquée sur celle de Marx, et que curieuse d’en savoir plus, Christine Lagarde, présidente du FMI, ait invité l’auteur à s’entretenir avec elle.12Voir la vidéo de leur entretien sur Youtube.

Des leçons pour les dieux

Il semble plutôt que, une fois enrôlé, ou assujetti aux critères de la réussite médiatique et institutionnelle, Harari ne s’efforce plus tant de satisfaire un désir de savoir des gens que de conseiller les princes. Et le glissement tend à se prononcer dans son troisième livre, puisqu’il s’agit presque, en caricaturant un peu, de 21 fiches de synthèse à l’usage des gouvernants, ceux du FMI, de Google ou de Microsoft. Bill Gates a du reste assuré la recension de l’ouvrage pour le New York Times dans un article intitulé : « What Are the Biggest Problems Facing Us in the 21st Century ? » Le « nous » dont il est question est-il celui des millions de gens qui ont rendu célèbre Harari, ou est-il celui des hommes et femmes de pouvoir ? Bill Gates étant l’un d’eux, voyons ce qu’il a retenu du dernier livre de l’historien. À vrai dire, pas grand-chose, sinon que l’humanité s’est unifiée, que la méditation pourrait être un exercice pertinent et qu’il convient, en toute chose, d’être mesuré, leçon qui sonne vraie aux oreilles de Bill :

Dans un monde de plus en plus complexe, qui pourrait posséder suffisamment d’informations pour prendre les décisions pertinentes ? Il est alors tentant de se tourner vers les experts, mais comment être sûr qu’ils ne suivent pas le courant? « Le problème de la pensée de groupe et de l’ignorance individuelle ne concerne pas seulement les électeurs et les consommateurs », écrit Harari, « mais également les présidents et les PDG ». Je l’ai vérifié dans le cadre de mes activités à la fois à Microsoft et à la Fondation Gates. Je dois faire attention à ne pas me méprendre en pensant que les choses sont meilleures – ou pires – qu’elles ne sont vraiment.13https://www.nytimes.com/2018/09/04/books/review/21-lessons-for-the-21st-century-yuval-noah-harari.html

Plus haut, Bill Gates a listé les problèmes abordés dans 21 leçons pour le XXIe siècle : « On y trouve des chapitres sur le travail, la guerre, le nationalisme, la religion, l’immigration, l’éducation et 15 autres sujets d’importance ». Mais ce qu’il a principalement retenu, en tant qu’ancien dirigeant d’une entreprise de haute technologie d’envergure mondiale, c’est donc qu’il doit « prendre garde de ne pas se méprendre en jugeant les choses meilleures – ou pires – qu’elles ne sont vraiment ». Sachant qu’un des problèmes que soulève Harari dans son dernier livre est l’inutilité à venir d’une masse de gens employés aujourd’hui dans les services, dernier refuge de l’emploi après la mécanisation de l’agriculture et de l’industrie, mais refuge en passe d’être automatisé du fait des développements de l’IA, et sachant que Bill Gates, président de Microsoft, doit avoir lui-même une vision claire du problème, il est singulier que le lecteur du New York Times n’ait rien d’autre à se mettre sous la dent qu’un appel à relativiser (les choses ne sont bien souvent ni aussi bonnes, ni aussi mauvaises qu’on ne le croit). Harari, pourtant, anticipant les effets à venir de l’IA sur l’emploi, prévient : « Beaucoup pourraient connaître le sort non pas des cochers du XIXe siècle reconvertis en taxis, mais des chevaux, qui ont été de plus en plus chassés du marché du travail ».1421 Leçons pour le XXIe siècle, op. cit., p. 48. Et à lire ce que dit Bernard Stiegler de l’automatisation en cours des services, cela aussi aurait dû sonner vrai aux oreilles de Bill :

Au début de l’année 2014, dans une convention réunissant à Washington quelques-uns des plus grands patrons des États-Unis, Bill Gates a déclaré que dans les vingt ans, d’ici à ce que l’automatisation de nos sociétés prenne toute son ampleur, l’emploi sera devenu marginal. Randall Collins, dans Le capitalisme a-t-il un avenir ?, cosigné avec Immanuel Wallerstein, affirme que la réduction des emplois atteindra 70% aux États-Unis dans les trente prochaines années.15Bernard Stiegler. L’emploi est mort, vive le travail ! Entretien avec Ariel Kyrou, Mille et Une Nuits, 2015, p. 51.

De fait, quiconque s’intéresse à l’IA ne manque pas de soulever le problème : 

Comme le résume bien Erik Brynjolfsson, un spécialiste de la transition numérique qui enseigne au MIT, « la première révolution industrielle était fondée sur l’automatisation des muscles humains et animaux. Aujourd’hui, il s’agit des cerveaux ». Et cela change tout, comme le souligne également l’essayiste américain Martin Ford, auteur de L’Avènement des machines (FYP Editions), selon lequel « les machines deviennent elles-mêmes des travailleurs ». Pour ces « technologues », le travail humain, inexorablement remplacé demain par les robots dans les usines et les algorithmes dans les bureaux, ne s’en remettra pas.16Intelligence artificielle. Enquête sur ces technologies qui changent nos vies, ouvrage collectif, Libération/Radio France/Flammarion, 2018, p.66

Abordant ce problème, Blaise Agüera y Arcas, chercheur au Google Brain, appelle à une « redistribution des bénéfices » : 

Les tâches pour lesquelles on construit des IA sont pour la plupart confiées aujourd’hui à des humains, et au fur et à mesure qu’on automatise ces tâches, tout un pan du travail humain devient superflu. Ça devrait être une bonne nouvelle pour l’humanité – nous ne le ferions pas sinon -, mais si ce n’est pas mis en place avec une redistribution des bénéfices, ça conduira à un chômage de masse.17Ibid., p. 23. Pour une approche plus économique de la question, voir Pierre-Noël Giraud, L’homme inutile. Une économie politique du populisme, Odile Jacob, 2015.

Harari, dans sa leçon sur l’emploi, en tire les conséquences en appelant à l’institution d’un revenu universel : « Il s’agit de taxer les milliardaires et les sociétés qui contrôlent les algorithmes et robots, et de se servir de cet argent pour distribuer à chacun une généreuse allocation lui permettant de couvrir ses besoins fondamentaux ». Rendant compte dans le New York Times du livre de Harari qui prévoit en effet un chômage de masse et réfléchit aux mesures susceptibles d’y répondre, Bill Gates préfère toutefois ne pas en parler, rester mesuré et conclure sur les bienfaits de la méditation. Cela signale et le peu d’entrain du chef d’entreprise à redistribuer « généreusement » ses bénéfices, et le caractère inoffensif des leçons prodiguées par Harari – lequel, en effet, en conclusion de sa quatrième leçon, celle portant sur l’« égalité » et sous-titrée « Le futur appartient à qui possède les data », en appelle au dirigeant de Facebook, qu’il s’imagine guidant le peuple des nuages vers un communisme des data :

Dès lors, comment avancer et affronter les immenses défis que représente la révolution de la biotech et de l’infotech ? Peut-être les mêmes hommes de science et entrepreneurs qui ont commencé par perturber le monde pourraient-ils trouver une solution technique ? Par exemple, des algorithmes de réseaux pourraient-ils former l’échafaudage permettant à la communauté humaine mondiale de posséder collectivement les data et de surveiller le développement futur de la vie ? Avec la montée de l’inégalité et l’accroissement des tensions sociales à travers le monde, Mark Zuckerberg pourrait-il appeler ses deux milliards d’amis à unir leurs forces et à faire quelque chose ensemble ?1821 leçons pour le XXIe siècle, op. cit., p. 98-99.

S’entretenant avec Christine Lagarde, présidente du FMI, Harari peut donc lui expliquer que si, par le passé, les masses étaient exploitées, le risque, demain, c’est qu’elles soient économiquement inutiles ; son interlocutrice esquisse un sourire gêné, mais ne s’émeut pas outre-mesure puisque Harari, en guise d’axiome égalitaire, s’en remet aux « entrepreneurs », se contentant de leur écrire des fiches. En regard, Rutger Bregman, auteur d’Utopies réalistes (2016, traduit au Seuil en 2017), quel que soit le succès populaire de son livre (diffusé dans 23 pays), ne pouvait espérer bénéficier des mêmes relais médiatiques et institutionnels, et par exemple s’entretenir avec Lagarde, Macron ou Merkel. Il n’est qu’à lire les slogans qui habillent la couverture de l’édition française : « Un monde sans frontières ». « En finir avec la pauvreté ». « La semaine de travail de 15 heures ».

Pourtant, sa démonstration au sujet de la lutte contre la pauvreté est plutôt rondement menée, et sa leçon d’une simplicité biblique : la meilleure manière de combattre la pauvreté, en termes d’économie de moyens et de réalisation des objectifs, c’est de donner l’argent directement aux pauvres sans aucune contrepartie, plutôt que de le dépenser en encadrement social, policier, juridique, carcéral, etc. L’expérience prouve en effet qu’une fois rendus autonomes par l’attribution d’un revenu minimum, les pauvres, les déclassés, les SDF, reconstruisent leur existence sociale, économique, affective et intellectuelle plutôt qu’ils ne dissipent leur argent et leur vie dans l’alcool ou la paresse. S’opposant frontalement au préjugé capitaliste selon lequel tout salaire (se) mérite (par le) travail, et démontrant la pertinence économique et sociale d’un principe antagonique, en vertu duquel un revenu sans contrepartie est la condition d’un travail véritablement créateur de richesses (plutôt que de profits), on comprend que le traitement médiatique et institutionnel du livre de Bregman n’ait pas été de même nature que celui de Harari.

Ainsi l’hebdomadaire L’express, accueillant Harari dans ses colonnes en octobre 2018, annonce en caractères gras : « Selon l’auteur du best-seller Sapiens, l’ordre libéral “offre toujours la promesse la plus valable de coopération” ».19 https://www.lexpress.fr/culture/yuval-noah-harari-le-liberalisme-peut-se-reinventer_2037694.html Dans le cas du livre de Bregman, l’approche du même hebdomadaire est plus résolument critique : « Intéressant et même enthousiasmant dans certains de ses passages, le livre souffre de deux travers : une certaine naïveté et un manque de cohérence ».20https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/utopies-realistes-la-dystopie-est-proche_1949821.html C’est également l’antienne du Magazine littéraire qui dans un même numéro propose d’une part un entretien avec Harari, dont le magazine salue « l’originalité de [la] démarche », d’autre part un compte-rendu critique du bestseller de Bregman, expliquant cette fois que ces « utopies réalistes », « ancrées dans le seul ciel des bonnes intentions rationnelles », « n’ont en réalité aucune chance de voir le jour » et qu’elles sont « aux changements véritables ce que la camomille du soir est au thé ou au café fort du matin ».21Magazine littéraire, novembre-décembre 2017, n°585-586, p.26 et p. 63.

C’est qu’en effet, pour ce qui est de combattre la pauvreté, Bregman ne pense pas que l’ordre des choses qui gouverne aujourd’hui « offre la promesse la plus valable ». Et en guise de redistribution des bénéfices, il a quelques idées, bel et bien rationnelles. Et ses démonstrations ont donc intéressé des millions de gens qui, peut-être, savent qu’ils ne savent pas et aspirent à apprendre. Emmanuel Macron, en revanche, sait qu’il sait et à défaut de s’entretenir avec Bregman, il a concocté en 2018 un nouveau plan de lutte contre la pauvreté qui devrait voir le jour en 2020 : le « revenu universel d’activité », lequel « revenu » sera encadré par « des droits et des devoirs supplémentaires » a prévenu le chef de l’Etat, précisant son credo en la matière : « je n’ai jamais cru à un revenu universel sans condition ».22Voir l’article paru site du Nouvel Observateur le 13 septembre 2018 : https://www.nouvelobs.com/societe/20180913.OBS2310/ce-que-l-on-sait-du-revenu-universel-d-activite-propose-par-macron.html À bon entendeur, salut.

Le péril post-humaniste et la question sociale

Revenons à Homo deus. Le livre débute par un heureux constat : les trois principaux fléaux qu’a connu l’homo sapiens depuis son émergence il y a 70 000 ans, la famine, la maladie et la guerre, ont été endiguées. Chiffres à l’appui, l’historien montre que la pauvreté biologique, les épidémies et la guerre sont devenus des phénomènes mineurs dans le monde d’aujourd’hui. Le problème auquel va devoir faire face l’homo sapiens, dès lors, ce n’est plus le combat animal contre la faim, la maladie et la violence, mais l’avènement de nouvelles technologies qui rendront bientôt possible une inégalité entre les hommes non plus seulement sociale mais biologique, ou plus exactement biotechnologique : « La plus grande menace pour l’humanité vient probablement de l’intelligence artificielle et de la biotechnologie. Nous devons les réguler, et l’État-nation n’est pas le bon cadre ».23Entretien à l’hebdomadaire Le Point, op. cit. p. 62. La possible transformation d’un homo sapiens en un artefact biotechnologique ou « cyborg » et la démesure d’un système économique s’automatisant toujours davantage non seulement en termes de moyens mais de fins, voilà des motifs bien connus d’inquiétude : la domination exponentielle d’un « sujet automate », laissant présager l’avènement d’un « hyperempire ». Depuis Herbert Marcuse jusqu’aux divinations d’Attali en passant par la Wertkritik, il existe de multiples versions de cet enfer possible, sinon déjà palpable. 

En 1931 paraissait Brave New World, le roman d’anticipation d’Aldous Huxley. En 1969, David Rorvik, un journaliste scientifique, écrit Brave new baby. Promise and Peril of the Biological Revolution, un essai où la manipulation génétique, le désir d’éternité et la biotechnologie tracent d’ores et déjà les contours d’un post-humanisme, sorte d’ombre portée d’une révolution scientifique surgie en 1953 : la description par Watson et Crick de la structure en double hélice de l’ADN. En quelques années, la découverte de l’information génétique révolutionne la biologie, si bien que haute technologie mathématique et corps vivant procèdent désormais d’une même matrice, autorisant les rêves – et les cauchemars – les plus fous. Depuis 1960 et l’invention par Manfred Clynes du concept de « cyborg » (cybernetic organism) jusqu’à Homo deus, le thème est durablement florissant. La haute technologie rend en effet toujours plus concret le dépassement des conditions organiques de la vie déjà envisagé par Clynes il y a plus d’un demi-siècle :

Partageant en ceci l’opinion d’un nombre croissant de spécialistes des ordinateurs, Clynes ne voit pas pourquoi notre intelligence devrait être confinée dans les molécules d’ADN. « Plus que de matériau, je crois que la vie est affaire de relations et d’organisation », dit-il. Sa conception d’un ordinateur doué d’intelligence et de conscience correspond au stade ultime que pourraient atteindre les cyborgs. La race entière des hommes se serait alors dépouillée de son ADN. jusqu’à la dernière molécule. Quels que soient nos nouveaux composants, ajoute encore Clynes, nous garderons notre qualité d’êtres humains, pour autant qu’ait pu être préservée notre identité psychique profonde et que nous puissions l’extérioriser par quelque moyen.24David Rorvik, Brave new baby. Promesses et dangers de la révolution biologique, Albin Michel, 1972, p. 193. Rorvik est principalement préoccupé par la croissance démographique et un nécessaire contrôle des naissances, citant à ce sujet Crick, l’un des découvreurs de l’ADN. : « Le fait d’avoir des enfants devrait préoccuper l’opinion au moins autant que celui de conduire une automobile » ; d’où Rorvik tire une leçon : « Il y a belle lurette que le permis de conduire est obligatoire. Alors ? » (Brave new baby, op. cit., p. 221). La politique eugéniste de stérilisation forcée n’est pas loin…

Les philosophes de l’antiquité observaient que le bateau de Thésée, dont on remplace progressivement tous les éléments, reste pourtant le même bateau de Thésée ; les matériaux qui le composent ont tous été remplacés, mais sa forme est demeurée identique à elle-même. C’est l’idée que Clynes applique au corps organique, et qui inspira un roman de Houellebecq dans les années 2000 (La possibilité d’une île). La vie humaine étant de plus en plus à l’étroite sur la Terre à mesure que ses activités dégradent la biosphère, s’ensuit que, si la dégénérescence avait jusqu’à présent pour sens de garantir l’existence d’une nouvelle génération d’homo sapiens, et ainsi de la régénérer, autrement dit de passer le relai en laissant la place libre pour de nouvelles générations, demain les choses pourraient changer ; une autre base matérielle de la vie intelligente pourrait voir le jour, refondée sur la possible nécessité de conquérir les espaces intergalactiques. Et alors l’éternité rêvée ne serait plus contradictoire avec l’existence transgénérationnelle, l’univers étoilé, ou plus exactement le « multivers » étant devenu l’horizon d’une existence non seulement biotechnologique mais extra-terrestre. Heiner Müller, l’auteur de Hamlet-machine, expliquait dans un entretien paru en 1988 :

On peut imaginer un avenir dans lequel l’homme, tel qu’il est aujourd’hui organiquement construit, ne sera plus capable de vivre. Avec les changements de l’atmosphère et de l’écosystème qui se désertifie, peut-être que seul un hybride homme-machine sera encore capable de vivre. Ce serait pour ainsi dire déjà une voie technologique vers l’éternité, peut-être la seule. Le développement des voyages dans l’espace amènera des transformations de cette sorte. Car aucun organisme humain ou terrestre ne pourra supporter certaines distances ou espace-temps. Il faudra donc développer une combinaison d’homme et de machine, les parties fragiles ou facilement putrescibles seront remplacés par des installations techniques. L’être humain doit être constamment redéfini. Personne ne dénierait son humanité à une personne équipée d’un stimulateur cardiaque bien que dans la conception traditionnelle de l’homme, ce n’est déjà plus tout à fait un être humain mais en partie déjà une machine.25Fautes d’impression. Textes et entretien, L’arche, 1991, p. 111, 112.

L’homme-machine pourra-t-il coloniser un nouvel espace-temps, une fois affranchi de sa condition organique ? Spinoza soutient que la mort est une rencontre fortuite, rendue nécessaire du fait que l’homme est une partie de la nature, mais cependant extrinsèque à la forme du corps qui, elle, ne connaît d’autre loi que celle de persévérer dans son être. Quant à la science contemporaine, en matière de vieillissement des corps, elle présente pour l’heure un ensemble de théories hétéroclites :

Cela vient du fait qu’il n’existe pas encore de vue d’ensemble, de théorie détaillée capable d’« expliquer » le vieillissement de l’organisme – et des populations – à tous les niveaux d’études. Les découvertes (paradigmes) d’un niveau d’organisation donné ne permettent pas de tout comprendre des autres niveaux.26Ladislas Robert, Le vieillissement. Faits et théories, Flammarion, 1995, p. 56-57

Alertant ses millions de lecteurs sur l’avènement possible d’une inégalité non plus ethnique et/ou sociale mais biotechnologique, et en appelant pour finir à Facebook, le FMI ou une autre instance supranationale, Harari prophétise un avenir menaçant, tout en souhaitant que les dirigeants de ce monde sachent le déjouer. Mais entre les lignes, il y a la question que pose, en tant que telle, l’aspiration biotechnologique à s’affranchir du corps organique : exprime-t-elle un désir de vivre éternellement et qu’il conviendrait de démocratiser, ou une haine féroce de la vie, sorte de refoulement méthodique des corps qui caractériserait, sinon depuis la révolution néolithique, du moins depuis l’émergence du capitalisme, la classe dominante ? Scapin rouant de coups le représentant de l’ordre, n’est-ce pas la revanche du corps populaire joyeux sur l’avarice morbide du maître, lequel craint l’altérité des corps comme la peste ? C’est du moins ce que paraît penser Heiner Müller, dramaturge est-allemand peu enclin, dès 1990, à prêter une quelconque puissance d’émancipation aux deux milliards d’amis à venir de Mark Zuckerberg :

Le vrai problème de ce siècle de la technologie est la déréalisation de la réalité : la fuite de la réalité dans l’imagination. Les choses ne sont pas comme elles restent. Tout est de plus en plus figuré. C’est la tendance. L’intérêt des gens les uns pour les autres, et même la notion d’adversaire, n’en finit pas de dépérir. Le règlement de conflits réels est de plus en plus remplacé par la théâtralisation des conflits. Ballard, l’auteur anglais de science-fiction, décrit dans une de ses histoires un monde dans lequel il n’y a plus de contact physique entre les hommes. Le personnage principal, un médecin, a fait un mariage heureux et a deux enfants. Sa famille, il ne la connaît que sur écran. Finalement il arrange une rencontre avec sa femme. Pour la première fois, l’un comme l’autre, se trouve dans une même pièce avec un autre être humain. Une monstrueuse agressivité s’empare subitement d’eux, car aucun n’avait auparavant senti l’odeur d’un autre être humain. Juste avant qu’ils ne s’entredéchirent, le médecin parvient à rebrancher les machines entre lui et sa femme. Mais l’idée d’avoir un contact physique avec sa famille ne lui sort pas de la tête et il pense que la présence des enfants pourrait avoir un effet d’harmonisation. Et de fait il organise cette rencontre avec femme et enfants : le résultat est un effroyable massacre. L’histoire de Ballard montre clairement ou conduit la technicité croissante du monde – à la destruction des contacts et même du besoin de contact.27Heiner Müller, Fautes d’impression. Textes et entretiens, op. cit., p. 185-186

C’est un diagnostic du même ordre qu’émettait Lévi-Strauss dans les années 1950. Expliquant que les sociétés dites « primitives » sont « fondées sur des relations personnelles, sur des rapports concrets entre individus », il observait qu’à l’inverse, dans la société moderne, « nos relations avec autrui ne sont plus, que de façon occasionnelle et fragmentaire, fondées sur cette expérience globale, cette appréhension concrète d’un sujet par un autre ».28Anthropologie structurale, Plon, 1958, 1974, p. 425. À la lumière des analyses de Müller et de Lévi-Strauss, une autre vision se dessine, et une autre leçon ; car ce que ne verrait pas Harari lorsqu’il interpelle son lecteur, écrivant que demain, « peut-être, dans certaines parties du monde, enseignerez-vous à vos gosses à écrire des codes informatiques, alors qu’en d’autres mieux vaudra leur apprendre à tirer et à viser juste »2921 leçons pour le XXIe siècle, op ; cit., p. 95., c’est que ce tableau n’anticipe pas le risque de scission d’une espèce humaine autrefois unifiée, mais bien l’avènement présent de son unification fantasmée, ou spectaculaire : une humanité enfin affranchie de l’altérité des corps, planant quelque part entre la théorie du bloom30http://bloom0101.org/wp-content/uploads/2014/10/Theorie-du-bloom.pdf et celle du drone. Plutôt que d’en appeler aux amis de Facebook, et s’émouvoir du désir d’éternité des pharaons de ce monde, mieux vaudrait donc en appeler aux amis de Rimbaud, et s’émouvoir de leur Matinée d’ivresse : « Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours ».

Notes   [ + ]

1. 20 septembre 2018, n° 2403
2, 3. http://www.lefigaro.fr/livres/2017/09/08/03005-20170908ARTFIG00004–homo-sapiens-et-homo-deus-la-nouvelle-bible-de-l-humanite.php
4. Quant aux causes de la révolution néolithique, elles ne cessent d’être discutées par les chercheurs, les uns privilégiant une causalité matérielle (évolution démographique ou climatique rendant nécessaire une croissance des ressources), les autres une causalité symbolique. Et Harari, à l’évidence, privilégie la seconde orientation : « Il est fort possible que les fourrageurs soient passés de la cueillette de blé sauvage à la culture intensive du blé non pas pour accroître leur approvisionnement normal, mais pour soutenir la construction et l’activité d’un temple » (Sapiens, op. cit., p. 116-117).
5. De la division du travail social, Puf, 1930, rééd. 1991, p. 220.
6. Voir Serge Gruzinski, Les quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation, éditions de La Martinière, 2004.
7. Une brève histoire de l’avenir, Fayard, 2006, p. 10.
8. Ibid., p. 22-23.
9. 21 leçons pour le XXIe siècle, op. cit., p. 265-266.
10. Voir Anselm Jappe, Les aventures de la marchandise (La Découverte, 2003). La Wertkritik, “critique de la valeur”,  est un courant du marxisme qui place au centre du système capitaliste et de sa critique non pas l’exploitation de la force de travail et la lutte des classes mais le processus de valorisation marchande, lequel opère à la manière d’un “sujet automate”.
11. Homo deus, op. cit., p. 193.
12. Voir la vidéo de leur entretien sur Youtube.
13. https://www.nytimes.com/2018/09/04/books/review/21-lessons-for-the-21st-century-yuval-noah-harari.html
14. 21 Leçons pour le XXIe siècle, op. cit., p. 48.
15. Bernard Stiegler. L’emploi est mort, vive le travail ! Entretien avec Ariel Kyrou, Mille et Une Nuits, 2015, p. 51.
16. Intelligence artificielle. Enquête sur ces technologies qui changent nos vies, ouvrage collectif, Libération/Radio France/Flammarion, 2018, p.66
17. Ibid., p. 23. Pour une approche plus économique de la question, voir Pierre-Noël Giraud, L’homme inutile. Une économie politique du populisme, Odile Jacob, 2015.
18. 21 leçons pour le XXIe siècle, op. cit., p. 98-99.
19.  https://www.lexpress.fr/culture/yuval-noah-harari-le-liberalisme-peut-se-reinventer_2037694.html
20. https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/utopies-realistes-la-dystopie-est-proche_1949821.html
21. Magazine littéraire, novembre-décembre 2017, n°585-586, p.26 et p. 63.
22. Voir l’article paru site du Nouvel Observateur le 13 septembre 2018 : https://www.nouvelobs.com/societe/20180913.OBS2310/ce-que-l-on-sait-du-revenu-universel-d-activite-propose-par-macron.html
23. Entretien à l’hebdomadaire Le Point, op. cit. p. 62.
24. David Rorvik, Brave new baby. Promesses et dangers de la révolution biologique, Albin Michel, 1972, p. 193. Rorvik est principalement préoccupé par la croissance démographique et un nécessaire contrôle des naissances, citant à ce sujet Crick, l’un des découvreurs de l’ADN. : « Le fait d’avoir des enfants devrait préoccuper l’opinion au moins autant que celui de conduire une automobile » ; d’où Rorvik tire une leçon : « Il y a belle lurette que le permis de conduire est obligatoire. Alors ? » (Brave new baby, op. cit., p. 221). La politique eugéniste de stérilisation forcée n’est pas loin…
25. Fautes d’impression. Textes et entretien, L’arche, 1991, p. 111, 112.
26. Ladislas Robert, Le vieillissement. Faits et théories, Flammarion, 1995, p. 56-57
27. Heiner Müller, Fautes d’impression. Textes et entretiens, op. cit., p. 185-186
28. Anthropologie structurale, Plon, 1958, 1974, p. 425.
29. 21 leçons pour le XXIe siècle, op ; cit., p. 95.
30. http://bloom0101.org/wp-content/uploads/2014/10/Theorie-du-bloom.pdf

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Soudain, un grand Cerf-enceinte dans la nuit enflammée

Lou de la Volte

10.07.2019 à 10:00 Temps de lecture : 4 minutes
le grand Cerf-enceinte

La Nuit est tombée sur la Terre…

Une Nuit dense, lourde et immense, se fait sentir. Personne ne semble pourtant répondre à l’appel. Aucun media, aucune médiation, aucun signal satellitaire ne semble en mesure d’entrer en communication. Aucune transmission ne semble être à la hauteur de l’événement.

Tout semble suspendu… Mais à quel signe ? D’où viendra-t-il ? Et qui saura lui porter attention ?

Les yeux des arbres, par milliers, tentent de détecter une lueur d’espoir. Mais, pas même le clignotement d’une étoile, pas une luciole ne voit le jour. Plus rien ne perce ce qui n’est plus une nuit mais une masse étale, livide.

Une épaisseur de temps, phénoménale et immémoriale, enveloppe l’atmosphère. Des temps oubliés, déniés, décapités. Qui suscitent craintes et tremblements. Certains y voient l’espoir d’une plongée en matière, d’une vie nouvelle.

Certains… car les autres dorment les yeux ouverts, préférant halluciner que de rêver. Laisser à d’autres le soin… le soin qu’il arrive encore quelque chose, plutôt que rien.

Un quelque chose doit arriver et pourtant tout le monde semble s’empresser de contenir cette puissance de bouleversement, de commotion.

La Terre… Un rien et elle fera le reste. Un affolement de la peau, un papillonnement des os ou une contorsion des viscères. Seulement un signe et… Étoffe du sensible, la Terre se couvrira alors d’épiderme visionnaire. Partout elle se gorgera de sursauts révolutionnaires, éructera des spasmes salutaires.

Elle forgera des rêveurs: des rêveurs de l’absolu.

Et toujours cette attente… interminable. Et puis une tentative.

Certains s’y mettent. Ça et là, ils mettent le feu. Serpentent. Tressaillent. Épousent les plaques tectoniques et les sables mouvants. Leurs corps appellent d’autres corps, à venir. Ça palpite. Ça crépite.

Les corps s’enflamment, en Hors-là.

Qui nous Terrifie. Nous habite, enfin.

Soudain, un grand Cerf-enceinte dans la nuit enflammée :


                                                                                   théâtre de la dépossession.
deux pieds disjoints dans le temps
                                                                                                           où se glisse
                                        une onde cristalline
     il s’y est dépouillé
                                             la cendre du sourcier palpite       alors
                                                                                 son ombre se détend avec le vent
             une caresse florale

                                                        entre deux rayons de chaleur
                    mozaïque l’étendue

                                                         crépusculaire   
              une fraîcheur  noctambule  se fait                                                                  délicatement                           sentir

                   s’y dépose aussi       une humidité féline      
                                                                                                     sur l’omoplate
                             des stries         gazouillis           

                                                                                        clapotements    et    fuselages              
                                           érotisent     les torsions du sable
                                                                                sur lequel il repose

                                                         à présent
                                                                                                              face contre terre
         des montgolfières lunatiques  
                                                          aux baisers suspendus
                                                                                            font trembler l’atmosphère

murmures   clameurs  étourdissantes                     
                                                                                 y  dansent   nez à nez  
                              et si les ombres  feuilletaient       
                                                                                        la flamme rouge invertébrée

             et si le feu   qu’attirait cette chevelure
                                                                              lançait des cris inadressés
   et si ce qu’accueillait l’éclat
                                                       prenait aux étoiles   leur bouleversante nudité
                     et si    dans l’orchestre de la nuit
                                                    chantait  une ramure
                                                                                                  parmi les ramures

  où toutes les feuilles se souvenaient
                                                                                                                 et bruissaient
       en tourbillons
                                  sillonnaient l’horizon
                                                                                                       inhalées

                                                                               vacantes
               ramassées en papillons
                                                      un ancêtre à la bouche  

sur le frontispice de ses lèvres
                                                 un paysage        sidéré
                                                                  par la levée de l’oeil
          pour que s’envole un visage
                                                    jusque là impensable                                                                                                               et  insensé
jusqu’à ce que se lève      
                                       un vol échevelé d’hirondelles
pour que crépite à nouveau le ciel       
                                                                                                            affolé jusqu’à ce qu’un sterne                                                                                
                                          cendré
                                                            s’écoule
                                                                                  et s’étale
                                                                                                          et afflue               par respirations alternées    
                                                                                                      saccadées
                                                         entame la surface
                                         de l’eau
    de son bec      éventré
                                             tel un soufi        tournoyant
                                 en ronds
                                                                                                            se diffusant
au seuil de l’épouvante
                                épousant là     le vent incident
                                                                                   la braise
                                                                                                                        dissidente
                et de soigner le monde
                                                                entre deux herbes folles

Un grésillement infini engage incidemment les corps à s’étendre au-delà du possible.

Une contagion métamorphique ouvre l’horizon.

Une trouée.

Le blanc de l’Oeil, à vif, perce la surface du globe.

Révulsé, il traverse l’atmosphère et les entrailles de la Terre. Irradie tout ce qu’il touche. S’engorge dans les plis de nos vies.

La nappe phréatique du sensible déborde alors dans toutes les bouches. Et nous agite, vivants et morts, comme bâtons de sourciers.

En proie à des vibrations transrationnelles.

Transgenres et transespèces.

Là, en trans, tout reprend forces, mais autrement.

Avec vertige. Avec splendeur.

Avec incandescences.

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L’écologie de M. Propre

Baptiste Monsaingeon

10.07.2019 à 09:59 Temps de lecture : 11 minutes

Le 12 juin dernier, lors de son second discours de politique générale devant l’assemblée nationale, le premier ministre Édouard Philippe a tracé les contours de la nouvelle « ambition écologique » de son gouvernement. Un peu moins d’un an après la démission de Nicolas Hulot, Édouard Philippe, comme quelques autres avant lui, a souhaité faire entendre qu’il avait changé, que le gouvernement avait – une fois encore ? – pris la mesure de l’urgence écologique.

Le mot d’ordre du premier ministre est sans équivoque : « ces douze prochains mois seront ceux de l’accélération écologique ». Pour autant, pas de changement de cap, pas de révolution. L’ancien patron des lobbyistes d’Areva qui assume son passé et ses convictions l’affirme tout haut : il n’est pas un « défenseur de la décroissance »1https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/document/document/2019/06/declaration_de_politique_generale_-_discours_de_m._edouard_philippe_premier_ministre_-_senat_-_13.06.2019.pdf .

Surtout, on ne change rien, et on accélère.

Avec Édouard Philippe, tout se passe comme si, en matière d’écologie, il fallait choisir son camp : il y aurait d’un côté les partisans d’une écologie de la lenteur, pire, du ralentissement, et de l’autre, une écologie fondée sur la science, l’agriculture, l’industrie, en bref, les défenseurs d’une forme de croissance écologique. Contre l’idée qu’il serait devenu urgent de ralentir, contre les « défenseurs de la décroissance » donc, passant pour d’obscurs partisans du toujours moins, le nouvel impératif consisterait à inventer un « nouveau modèle économique » plus vert – à la fois plus industriel et plus agricole – mais aussi plus efficace, plus sobre, plus sain, plus propre.

En bref, et sans complexe, le gouvernement entend répondre à l’urgence écologique en appuyant (à fond) sur le champignon de l’écologie.

Une écologie aux mains propres

Un des objectifs les plus souvent exprimés dans cette partie du discours consacrée à l’écologie consiste à nettoyer l’économie des pollutions qu’elle génère. Il faudrait inventer « un nouveau modèle économique qui produise des richesses (…) sans salir, sans contaminer, sans détruire » ; « un modèle économique où la sobriété énergétique, les transports propres, la saine alimentation, le recyclage progressent beaucoup plus vite que le taux de croissance »2Idem, je souligne..

Pour mettre en œuvre ce projet résolument sobre, propre et sain, Édouard Philippe a un « plan de bataille » : « rompre avec le gaspillage », « en finir avec un modèle de consommation dans lequel les mines sont toujours plus profondes et les montagnes de déchets toujours plus hautes ».

Et, a priori, on ne peut que souscrire à un tel projet. Il y a effectivement quelque chose d’insupportable à réaliser que près du tiers de la production agroalimentaire mondiale est aujourd’hui simplement mise au rebut alors que 10% de la population mondiale souffre de la faim. Il est tout aussi insupportable de comprendre que ce qui rend la surconsommation possible dans les pays occidentaux est structurellement lié à l’exploitation de travailleurs pauvres dans les mines du sud, ou dans ces petites entreprises informelles de recyclage, au Nigeria, en Malaisie, en Indonésie ou au Vietnam, qui transforment les déchets exportés –  souvent illégalement – par les pays les plus riches et qui ne sont plus les bienvenus en Chine3Depuis fin 2017, dans la foulée de l’opération Green Fence lancée dès 2013,  le gouvernement central chinois a mis en place son « National sword », une politique très restrictive concernant l’importation de déchets dits recyclables sur son territoire. L’une des conséquences de la mise en œuvre de cette loi a été l’augmentation presque mécanique des volumes de déchets importés dans un certains nombre de pays voisins (Vietnam, Thaïlande, Malaisie), mais aussi européens (Pologne par exemple) et africains. Dans les pays exportateurs, des problèmes de saturation des espaces de stockage se multiplient, faute de débouchés à l’exportation et de capacités techniques à traiter ces volumes sur place. (cf. pour une bonne synthèse autour du cas australien: https://www.theguardian.com/environment/2018/jun/26/waste-crisis-wheres-your-recycling-going-now) .

Qui oserait aujourd’hui militer pour le gaspillage et pour la surconsommation ? Pour l’accumulation de déchets et pour la pollution généralisée du monde? (Même un Trump dans ses meilleurs jours ne s’y risquerait pas.)

La lutte contre la prolifération des déchets est un projet aussi fédérateur que consensuel. De fait, ce combat semble à portée de tous.tes et transposable à toutes les saisons et à toutes les échelles. À l’approche des vacances, par exemple, il n’est pas impossible qu’une sorte de nausée envahisse les vacanciers s’aventurant sur une plage peu fréquentée, celle qui est un peu sauvage, là-bas, derrière la dune. Qu’ils se trouvent finalement confrontés à des débris de supermarché partout éparpillés sur ce qui devait être un petit coin de paradis : flacons, tampons hygiéniques, mégots…

La grande plage de la ville, nettoyée, surveillée, bondée et quadrillée par les vendeurs de glace ne serait-elle pas plus fréquentable ? La désolation devant le spectacle d’une nature souillée n’impose-t-elle pas un sursaut citoyen ? On imagine déjà les valeureux citoyens de l’armée verte des petits gestes organisant un grand ramassage, et postant la preuve de leur victoire sur le grand désordre détritique mondial sur twitter : #trashtagchallenge.

Face à l’inquiétant spectacle de ces « montagnes de déchets »4Où sont-elles, d’ailleurs ? Le discours ne précise pas s’il s’agit plutôt des 3 millions d’objets invendus par Amazon incinérés au lieu d’être bradés (http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2019/01/11/97002-20190111FILWWW00183-amazon-accuse-de-jeter-des-invendus-neufs.php) ou des anciennes décharges littorales qui, comme à Dollemard près du Havre, dégueulent des déchets municipaux stockés là depuis une quarantaine d’années. (https://lesjours.fr/obsessions/trash-investigation/ep4-bouchons/) et imitant peut-être la foulée des amateurs toujours plus nombreux du plogging(ramassage de déchets lors d’une course à pied5Nicolas Santolaria, « Mégots, cannettes et petites foulées », Le Monde du 8 mai 2018. ), Édouard Philippe entend accélérer sa course. Son projet s’inscrit dans la lignée des grandes réformes hygiénistes de la fin du XIXème siècle imposant l’usage de poubelles, et banalisant l’élimination des déchets par stockage contrôlé ou par incinération. Autant de solutions pour assainir d’un même geste l’économie et les espaces de vie6Cf. par exemple François Jarrige et Thomas Le Roux, 2017, La contamination du monde, Paris, Le Seuil, et en particulier les chapitres V et IX. Ou encore, Sabine Barles, 2005, L’invention des déchets urbains : France 1790-1970, Seyssel, Champ-Vallon. . Tel un Mr Propre un peu barbu, le premier ministre entend se retrousser les manches et passer, qui sait, un bon coup de serpillère.

La consigne ou le tout-recyclage réinventé !

Dans l’arsenal de propositions évoquées par le premier ministre, on retrouve des annonces déjà engagées dans le projet de loi dite « économie circulaire »  en cours de finalisation : par exemple, l’obligation d’incorporer 25% de plastique recyclé dans toutes les bouteilles à usage unique – ce qui laisse tout de même 75% de résine plastique vierge pour les bouteilles jetables de demain, là où l’on sait déjà produire des bouteilles à 80% de r-PET7Acronyme de « Polytéréphtalate d’éthylène recyclé », qui est la résine de plastique recyclé la plus commercialisée aujourd’hui. – ; ou, autre exemple, l’interdiction de mettre au rebut les invendus – mais sans moyens pour contraindre producteurs et distributeurs d’appliquer ce principe. On retrouve également l’objectif de recycler 100% des plastiques. Une promesse ancienne, aussi marquante qu’imprécise8Que signifie « recycler 100% des plastiques » ? Collecter l’ensemble du gisement de déchets plastiques municipaux ? Transformer tous les déchets plastiques produits en résine recyclée ? Complexe lorsque l’on sait que certains types de déchets, hospitaliers par exemple, sont obligatoirement incinérés. , qu’Emmanuel Macron alors candidat à la présidentielle avait estimé réalisable d’ici 2025. Mais deux ans après le premier discours de politique générale qui reprenait déjà la formule, plus de deadline: 6 ans, finalement, ça faisait peut-être un peu court9Cf. Baptiste Monsaingeon, « Le mirage du recyclage intégral », Le Un, n°216, 12 septembre 2018. .

La nouveauté, si l’on peut dire, c’est l’annonce d’un véritable « big bang » dans la gestion des déchets: le « retour de la consigne » – sur certains emballages ! Mais là encore, pas de révolution. Il ne s’agit pas de remettre au goût du jour le bon vieux verre consigné, qui pourra être lavé puis réutilisé, il s’agit plutôt d’abord d’améliorer la collecte de certains produits jetables en plastique (bouteilles), en aluminium (canettes) ou encore des piles, et ce afin d’augmenter le taux national de recyclage.

Cette annonce qui, en l’état, se résume pourtant à la mise en place d’un comité dédié à ce projet de mise en place d’une consigne n’a pas été sans faire de (grosses) vagues. La fédération française du recyclage (FEDEREC) a fait part de son indignation dans une tribune[, prédisant une catastrophe : le retour de la consigne « cassera le tri citoyen ». De fait, là où des investissements lourds ont été réalisés ces trente dernières années par les collectivités territoriales – et donc par nos impôts – pour soutenir le principe du recyclage de nos poubelles, la consigne risque de fragiliser un modèle économique fondé sur l’abandon des déchets recyclables et sur la délégation de leur gestion à des professionnels du déchet. Là où récupérer le jetable non consigné était gratuit et donc potentiellement profitable pour les acteurs de la filière, l’apparition d’un jetable consigné impliquera une monétisation, un échange plutôt qu’un abandon. Or, de facto, les produits visés en priorité par ce retour de la consigne (bouteilles PET et canettes aluminium) – et qui risquent donc de disparaître des gisements de déchets « gratuits » pour les collectivités – sont aujourd’hui les déchets les plus rentables pour la filière, lorsqu’il sont effectivement revendus pour être recyclés10 Les collectivités locales, municipales, tirent parfois quelques revenus de la vente des matériaux recyclables collectés. Pour autant, ce sont les acteurs intermédiaires (industries de collecte et de négoce des déchets) qui tirent le plus de profit de ces familles d’emballages. . Avec le retour de la consigne, la FEDEREC rappelle que ce sont les producteurs d’emballages et de biens consommables qui pourraient tirer parti de cette forme d’élargissement de la « Responsabilité Élargie des Producteurs » en court-circuitant la manne des emballages déjà bien récupérés par les membres de la fédération.

Pour le consommateur, l’arrivée de la consigne ne devrait pas révolutionner le quotidien : que cela prenne la forme d’un travail gratuit – le geste du « bon jeteur »11Cf. Baptiste Monsaingeon, Homo detritus. Critique de la société du déchet, Le Seuil, Paris, en particulier le chapitre 2. – ou que l’action de tri soit corrélée au remboursement d’une somme consignée et donc initialement ajoutée au prix d’achat du consommable (l’argent que l’on touche en ramenant sa consigne n’est pas la rémunération du geste, mais bien le remboursement d’une ‘caution’), il s’agira encore et toujours de faire le bon geste pour que, in fine, ces emballages soient recyclés12 Le réemploi des canettes en aluminium est techniquement impossible, et celui des bouteilles plastiques n’est évoqué que comme une piste de travail. .

Tout cela semble fort complexe, et on s’y perd un peu. Mais une certitude : qu’il s’agisse du tri sélectif ou de la consigne, le « geste citoyen » restera décisif pour mettre en œuvre ladite accélération écologique. Dans l’esprit du gouvernement, l’écologie de demain sera participative et responsable. Plutôt que de contraindre les producteurs à réduire la prolifération des emballages jetables, plutôt que de mener une politique forte en faveur de la réduction effective de la production de déchets, Édouard Philippe dessine les contours d’un paradis pour consommateurs (engagés) et autres joggeurs éco-citoyens – qui désormais verront peut-être leurs « bons gestes » récompensés par des bons d’achat de supermarché.

« People start pollution, People can stop it »

Dans La société Ingouvernable13Grégoire Chamayou, 2018, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire. La Fabrique, Paris, en particulier le chapitre 21. , Grégoire Chamayou raconte la naissance de cette écologie de la responsabilité individuelle. Il retrace notamment l’histoire d’une association qui a grandement contribué à populariser ces ramassages citoyens qui rencontrent aujourd’hui un réel succès.

En 1953, quelques années après que Coca-Cola eut décidé de remplacer ses bouteilles de verre consignées par des canettes jetables en métal, et face à des critiques déjà pressantes, de grands industriels de la boisson et du tabac s’associent pour fonder Keep America Beautiful (KAB), un consortium rassemblant, à l’origine, des producteurs de consommables (dont PepsiCo, Philip Morris et donc Coca-Cola company), des associations, des agences gouvernementales et des représentants de la société civile[. Sa mission première, sensibiliser la population américaine à l’importance de la participation individuelle dans la lutte contre la prolifération des déchets. Pour ce faire, KAB organise de grands ramassages citoyens et s’affiche aux quatre coins du pays dans d’impressionnantes campagnes publicitaires. L’association entend promouvoir la réduction des déchets, leur recyclage, et d’une façon générale lutter contre… le gaspillage ! Le slogan de KAB résume bien la démarche : « People start pollution, People can stop it » que l’on pourra traduire par « parce que les hommes sont à l’origine des pollutions, les hommes sont capables d’y mettre fin ».

Il est cependant intéressant de rappeler qu’au début des années 70, ce consortium s’est publiquement opposé à des projets de retour de la consigne des bouteilles dans l’Oregon et le Vermont, et la plupart de ses émanations locales14Voir par exemple Keep Texas Beautiful  (https://www.ktb.org/ ). virent le jour dans des contextes similaires. La consigne mettant à mal un modèle économique fondé, précisément, sur l’emballage jetable. Beaucoup de commentateurs ont souligné le caractère pionnier de KAB en matière de greenwashing, et la façon dont on pouvait y voir une habile stratégie de lobbying fondée sur une morale hygiéniste fédératrice. Pour KAB et les industries qui la finance, le problème n’est pas le jetable, le problème n’est pas le plastique, mais leurs usages et la façon dont on maîtrise leur fin de vie, dont on les jette  « dans la bonne poubelle »15https://blogs.scientificamerican.com/observations/more-recycling-wont-solve-plastic-pollution/ ou encore le très bon texte de Grégoire Chamayou intitulé « Eh bien recyclez maintenant ! » : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/02/CHAMAYOU/59563 .

En France, le retour de la consigne pourrait donc sonner comme une victoire contre le scandale du tout jetable. Malheureusement, rien n’est moins sûr.

Épilogue

Le 21 juin dernier, à Hanoï, un consortium de neuf industriels majeurs de la production d’emballages et de consommables (parmis lesquels Coca Cola Co, Pepsi CO, ou Tetra Pack) ont signé un accord avec le gouvernement vietnamien. L’objectif visé par ce collectif est sans équivoque : « contribuer au développement d’un Vietnam propre, vert et magnifique, en soutenant l’économie circulaire et en rendant plus accessible et durable le recyclage des emballages »16https://en.cocacolavietnam.com/press-center/press-releases/signing-ceremony-for-packaging-recycling-organization-vietnam— (je traduis). . L’accord prévoit le financement sur le territoire vietnamien d’infrastructures de recyclage spécifiquement destinées à accueillir les emballages jetables produits et distribués par ces mêmes industriels au Vietnam et ailleurs. Une façon de moderniser l’industrie vietnamienne du recyclage – aujourd’hui essentiellement informelle –  qui pourra désormais accueillir un peu plus de ces containers de recyclables que la Chine ne veut plus traiter. Une façon d’anticiper aussi peut-être sur le «  big-bang »  français annoncé et donc sur l’afflux possible de ces bouteilles consignées à recycler que ces groupes industriels vont avoir à gérer, des « montagnes » de plastique jetable – et consigné – qu’il sera désormais possible de recycler au Vietnam…en toute légalité !

Comme l’a très bien dit Yannick Rumpala, c’est peut-être en mettant l’accent sur les petits gestes que l’on fait passer au second plan la question des grands choix17Yannick Rumpala, « La “consommation durable” comme nouvelle phase d’une gouvernementalisation de la consommation », in Revue française de science politique, vol. 59, no 5, octobre 2009, p. 967-996. . En focalisant l’attention sur les usages et sur l’action citoyenne, sur l’aval plutôt que sur l’amont de la consommation, on perd de vue que ce « retour de la consigne » ne signifie en rien la fin du jetable. Qu’au contraire, il va avant tout permettre de développer un peu plus encore une industrie du recyclage qui dépend du commerce international des déchets, tout en consolidant la place acquise par les grands pourvoyeurs d’emballages à usage unique que sont notamment les acteurs de l’industrie de la boisson.

En s’attachant à penser « le bon geste », les bonnes pratiques, en moralisant notre rapport aux déchets, la question de la possibilité même de mettre en place des réglementations contraignantes est repoussée. Quid de la réduction effective de la production de déchets ? Quid d’une législation sur la composition des résines plastiques – qui permettrait peut-être un recyclage effectif ?  Quid de l’obligation de substituer aux emballages jetables des contenants vraiment réutilisables ? Quid de l’interdiction de l’emballage individuel ? Quid, allons-y, de la prohibition de toute forme de production et de consommation mettant en péril l’habitabilité du monde ?

Pour les réponses, il faudra certainement attendre un troisième discours de politique générale. Histoire, peut-être, de laisser le temps à Mr Propre de changer de formule(s).


Notes   [ + ]

1. https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/document/document/2019/06/declaration_de_politique_generale_-_discours_de_m._edouard_philippe_premier_ministre_-_senat_-_13.06.2019.pdf
2. Idem, je souligne.
3. Depuis fin 2017, dans la foulée de l’opération Green Fence lancée dès 2013,  le gouvernement central chinois a mis en place son « National sword », une politique très restrictive concernant l’importation de déchets dits recyclables sur son territoire. L’une des conséquences de la mise en œuvre de cette loi a été l’augmentation presque mécanique des volumes de déchets importés dans un certains nombre de pays voisins (Vietnam, Thaïlande, Malaisie), mais aussi européens (Pologne par exemple) et africains. Dans les pays exportateurs, des problèmes de saturation des espaces de stockage se multiplient, faute de débouchés à l’exportation et de capacités techniques à traiter ces volumes sur place. (cf. pour une bonne synthèse autour du cas australien: https://www.theguardian.com/environment/2018/jun/26/waste-crisis-wheres-your-recycling-going-now)
4. Où sont-elles, d’ailleurs ? Le discours ne précise pas s’il s’agit plutôt des 3 millions d’objets invendus par Amazon incinérés au lieu d’être bradés (http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2019/01/11/97002-20190111FILWWW00183-amazon-accuse-de-jeter-des-invendus-neufs.php) ou des anciennes décharges littorales qui, comme à Dollemard près du Havre, dégueulent des déchets municipaux stockés là depuis une quarantaine d’années. (https://lesjours.fr/obsessions/trash-investigation/ep4-bouchons/)
5. Nicolas Santolaria, « Mégots, cannettes et petites foulées », Le Monde du 8 mai 2018.
6. Cf. par exemple François Jarrige et Thomas Le Roux, 2017, La contamination du monde, Paris, Le Seuil, et en particulier les chapitres V et IX. Ou encore, Sabine Barles, 2005, L’invention des déchets urbains : France 1790-1970, Seyssel, Champ-Vallon.
7. Acronyme de « Polytéréphtalate d’éthylène recyclé », qui est la résine de plastique recyclé la plus commercialisée aujourd’hui.
8. Que signifie « recycler 100% des plastiques » ? Collecter l’ensemble du gisement de déchets plastiques municipaux ? Transformer tous les déchets plastiques produits en résine recyclée ? Complexe lorsque l’on sait que certains types de déchets, hospitaliers par exemple, sont obligatoirement incinérés.
9. Cf. Baptiste Monsaingeon, « Le mirage du recyclage intégral », Le Un, n°216, 12 septembre 2018.
10. Les collectivités locales, municipales, tirent parfois quelques revenus de la vente des matériaux recyclables collectés. Pour autant, ce sont les acteurs intermédiaires (industries de collecte et de négoce des déchets) qui tirent le plus de profit de ces familles d’emballages.
11. Cf. Baptiste Monsaingeon, Homo detritus. Critique de la société du déchet, Le Seuil, Paris, en particulier le chapitre 2.
12. Le réemploi des canettes en aluminium est techniquement impossible, et celui des bouteilles plastiques n’est évoqué que comme une piste de travail.
13. Grégoire Chamayou, 2018, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire. La Fabrique, Paris, en particulier le chapitre 21.
14. Voir par exemple Keep Texas Beautiful  (https://www.ktb.org/ ).
15. https://blogs.scientificamerican.com/observations/more-recycling-wont-solve-plastic-pollution/ ou encore le très bon texte de Grégoire Chamayou intitulé « Eh bien recyclez maintenant ! » : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/02/CHAMAYOU/59563
16. https://en.cocacolavietnam.com/press-center/press-releases/signing-ceremony-for-packaging-recycling-organization-vietnam— (je traduis).
17. Yannick Rumpala, « La “consommation durable” comme nouvelle phase d’une gouvernementalisation de la consommation », in Revue française de science politique, vol. 59, no 5, octobre 2009, p. 967-996.

L’article L’écologie de M. Propre est apparu en premier sur Terrestres.

Trois saisons en forêt. Contribution au mouvement en cours

Adèle Planchard

10.07.2019 à 09:58 Temps de lecture : 18 minutes


L’obscurité des arbres
Veille sur la vie
De la terre superficielle
Qui couvre la saillie rocheuse (…)
Nul n’avait songé
À craindre
Non pas l’ombre mais la lumière.

George Oppen


L’enjeu majeur du dérèglement climatique pose un nombre considérable de questions à ceux qui veulent défendre les forêts et y travailler. Récemment sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, nous étions tout un troupeau à suivre Jean-Marie – botaniste et membre des Naturalistes en lutte1https://naturalistesenlutte.wordpress.com/category/qui-sommes-nous/ – dans une déroutante « balade botanique anticipatrice post-apocalyptique ». Le but de cette sortie collective était de répondre à la question suivante : à quoi ressembleront les territoires et les forêts à 2, 3, voire 4°C de plus ? Quels arbres et plantes parviendront (ou non) à s’adapter à ces nouvelles conditions climatiques chaotiques ? Nous étions partis pour une exploration d’un nouveau genre, qui aura marqué les participants : une balade botanique « virtuelle » à la rencontre de plantes que nous ne verrions pas. Les habitants de la ZAD ont alors compris qu’il n’y aurait plus – dans seulement quelques dizaines d’années peut-être – la grande majorité des arbres et des plantes présentes aujourd’hui autour d’eux. 

Comment défendre les forêts dans un monde marqué à la fois par les métamorphoses environnementales, les logiques industrielles, le démantèlement du service public et la précarisation des métiers forestiers ? C’est à cette question complexe que tentent de répondre un certain nombre de personnes ces dernières années en France, qu’elles soient organisées en collectifs, associations ou syndicats. 

Pour les employé-es de l’Office National des Forêts (ONF), il s’agit de défendre ce qui reste du « service public ». Pour les membres du collectif Abrakadabois de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, il s’agit de refuser de laisser la « gestion » de la forêt de Rohanne aux institutions de l’État. Depuis ces différences de perspectives, il s’agit de déceler les alliances possibles entre les luttes de défense et d’habitation de territoires, les combats « réformistes » (pour l’interdiction des pesticides ou des coupes rases2Une coupe rase est une méthode industrielle qui consiste à « récolter » tous les arbres d’une parcelle au même moment, quel que soit leur âge, pour pouvoir ensuite replanter une nouvelle génération de jeunes plants. Ce système calqué sur la logique de l’agriculture intensive ne peut fonctionner qu’avec des engrais et des pesticides.) et les mouvements de masse qui tentent de construire un rapport de force avec l’État et certaines entreprises. En quoi, notamment, les luttes forestières peuvent-elles nous aider à mieux répondre à certains enjeux cruciaux actuellement soulevés par le combat écologiste et le mouvement climat ? 

Pour ancrer ces combats actuels dans une forme d’écologie moins hors-sol, plus située, il faut chercher les jonctions avec ceux et celles qui disposent de savoirs permettant de faire autrement avec les milieux appropriés et détruits par l’économie capitaliste, depuis leurs points de vue de praticiens. Ce texte est le fruit de plusieurs séquences passées en forêt – des chantiers, des marches et des rencontres. Une semaine de discussions et de sorties en forêts contre une usine à biomasse sur le plateau de Millevaches à l’été 2018, la « Marche pour la forêt » organisée par des agents de l’ONF en octobre 2018, ainsi qu’un chantier bois sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes durant l’hiver 2019, auront été pour moi l’occasion de construire une réflexion sur les potentiels politiques et écologiques de la question forestière. À partir de ce qui a été observé, entendu, senti, il s’agit de mettre en contact ces différents moments et de saisir les idées et les possibles politiques qui en germent.


Photo : JRM

Été — Forêt du Chamet, plateau de Millevaches  

Le « mouvement » pour la défense des forêts qui semble peu à peu émerger aujourd’hui est dynamisé par la découverte, par un nombre toujours plus grand de gens, des pratiques « alternatives » et « douces » concernant la « gestion forestière ». Des collectifs comme SOS forêt, le RAF (Réseau pour les Alternatives Forestières), Prosylva, Abrakadabois, le SNUPFEN (et d’autres syndicats de l’ONF), ainsi que les personnes de Roybon, du Morvan, du plateau de Millevaches, des Cévennes, de la coopérative Longo Maï (et j’en oublie encore…), toutes concernées par des problématiques propres à leurs territoires, se retrouvent régulièrement au gré des invitations mutuelles, et permettent à d’autres de découvrir les enjeux de leur lutte et de leurs pratiques. Ce mouvement naissant pour les forêts trouve sa consistance dans les différents moments de rassemblement, d’apprentissage, de partage de savoirs et de pratiques, ainsi qu’entre différentes actions politiques pour la préservation des forêts.

Lorsque l’on se retrouve pour la forêt – comme l’été dernier lors d’une semaine organisée sur le Plateau de Millevaches en opposition au projet de construction d’une usine à pellets3Granules de bois. – il y a certes des moments de discussions politiques et stratégiques, des actions4Lors de la semaine sur le Plateau de Millevaches, il s’agissait notamment de construire une vigie en bois en face du chantier pour surveiller le commencement des travaux de l’usine à pellet. Pour plus d’information quant aux luttes contre les usines à biomasse, voir https://biomassecritique.noblogs.org/, mais il y a aussi des sorties en forêt. À voir les effets ravageurs des coupes rases en forêts, on s’ouvre à l’idée que la communauté politique peut s’élargir : tout comme nous et d’autres vivants, les sociétés d’arbres sont enrôlées dans la mise au travail généralisée de notre temps et de notre milieu de vie. Cette communauté politique s’enrichit lorsque l’on comprend que les forêts réagissent et répondent au bouleversement climatique : plus on s’attachera à comprendre finement comment elles s’y prennent, à leur manière, meilleures alliées elles seront. Dans la forêt de Rohanne sur la ZAD (qui se situe en zone de moins en moins humide sous l’effet du réchauffement), le collectif Abrakadabois veut faire revenir le chêne sessile, qui supporte bien mieux le manque d’eau que le chêne pédonculé. En Haute-Loire, les forestiers de l’ONF font en sorte d’abattre les épicéas plantés après guerre situés sur des zones humides, afin de rouvrir certains milieux comme les tourbières (qui se font aujourd’hui de plus en plus rares), tout comme ils prélèvent des épicéas plus en altitude pour laisser revenir des hêtres et différentes essences de pins. Ces choix-là ne sont pas arbitraires : ce sont les forêts dans lesquelles ils sont pris qui les guident (ou bien d’autres en meilleure forme).

Discrètement, les forêts nous invitent à intervenir d’une certaine manière5Les critères d’action qui orientent ces collectifs sont l’encouragement de la diversité floristique et faunistique et l’usage du bois – pour la chauffe ou le bois d’œuvre. Certains doivent agencer ces critères à la réalité économique, à la demande en bois sur leur territoire. Le choix d’encourager la diversité se comprend comme une réponse à la politique de l’économie, pour qui tout champ comprenant des populations mélangée ou toute forêt diverse est un frein à la productivité. Pour une proposition politique à cette idée, voir l’article de Léna Balaud et Antoine Chopot sur Terrestres : « Suivre la forêt » : https://www.terrestres.org/2018/11/15/suivre-la-foret-une-entente-terrestre-de-laction-politique/. Mais cette attention et l’explication de ces choix forestiers partagés lors des sorties sont aussi l’occasion d’appréhender (avec ou sans mots) ce que nous font les forêts. Par-delà les usages que l’on en fait, les supposés « services » qu’elles nous rendent, comment les forêts nous constituent-elles ? En souvenir et au présent, à travers des chasses au trésor ou au sanglier, des cueillettes d’arbres et de bourgeons, de petits fruits ou de plantes soignantes, des siestes au frais, des grimpes dans les arbres ou des marches interminables, des pistages de traces de loups et de cris de chouettes. Nos sensibilités humaines se transforment à mesure que l’on se remémore et que l’on vit des choses au creux des bois.

Le mouvement pour la défense des forêts qui semble émerger peu à peu aujourd’hui en France vient donc répondre à des nécessités d’ordre à la fois politique et sensible/subjective. Nécessité politique d’interrompre la mobilisation totalitaire des vivants et de leurs milieux pour la production dédiée aux seuls besoins de certains humains (l’enjeu présent étant bien la possibilité même de la perpétuation de la vie sur Terre). Et nécessité subjective de ne pas céder soi-même à l’appauvrissement et à la destruction des relations vitales engendrées par cette mise au travail de tout. 


Photo : JRM

Automne — À travers l’Ardèche et la Haute-Loire

Mercredi 3 octobre, soleil tombant, je monte de Valence vers un petit village ardéchois, Saint-Barthélémy-Grozon, pour rejoindre la Marche pour la forêt6Il y a eu en réalité quatre marches, partant de Strasbourg, Mulhouse, Valence et Perpignan, se rejoignant dans la forêt du Tronçais fin octobre 2018. Chacune des marches dura 21 jours et traversa des villages et régions forestières, le but étant de communiquer sur la situation à l’ONF https://marche-pour-la-foret.webnode.fr/ organisée par le syndicat SNUPFEN appartenant à l’Office Nationale des Forêts (ONF)7Affilié à Solidaires, le Syndicat National Unifié des Personnels des Forêts et de l’Espace Naturel est le syndicat le plus orienté sur les questions environnementales à l’ONF.. Les forêts visibles depuis la route ont l’air d’avoir bien soif. Presque tous les marcheurs sont des hommes, « gardes forestiers » à l’ONF. À peine entrée dans le bar du village où ils sont assemblés après l’étape du jour, je suis accueillie à une table : nous sommes partis pour de longues heures de discussion. Le soir même, nous descendons à Lamastre, où le film Le temps des forêts8Réalisé par François Xavier Drouet et sortie en septembre 2018. Pour comprendre le point de vue du réalisateur, lire l’article suivant : https://www.revue-ballast.fr/francois-xavier-drouet/ est projeté, suivi d’un débat où sont présents des locaux, des forestiers, des personnes possédant de la forêt privée, ainsi que des personnes de la coopérative Longo Maï et du Réseau des Alternatives Forestières (RAF). La sortie du film tombe à pic pour donner de la visibilité à la Marche, en posant de manière politique et documentée le problème de la surexploitation de certaines forêts, celui de leur gestion en monoculture, composée d’une seule espèce ou d’un nombre très limité, avec coupe rase, dessouchage, replantation de résineux à croissance rapide et utilisation massive d’engrais et de pesticides (pour assister un milieu de plus en plus pauvre, sous perfusion)9Pour davantage d’informations sur la gestion industrielle de la forêt en France, voir également le film Le temps des forêts ou l’entretien de Ballast avec son réalisateur mentionné dans la note précédente..

Que se passe-t-il à l’ONF ? Son ancien directeur général, Christian Dubreuil (un proche de Macron), aura géré l’ONF comme il aurait pu gérer n’importe quelle autre boîte10Christian Dubreuil est parti en retraite en janvier 2019.. Marcher pour la forêt, avec celles et ceux qui ne supportent plus la pression de cette direction qui n’a que faire de la question forestière, permet d’aller à la rencontre des travailleurs d’un « service public » déjà privatisé depuis longtemps, qui font tout pour continuer de prendre soin de leur « triage » (l’ensemble des forêts qui leurs sont attribuées et dans lesquelles ils travaillent). Mais il devient de plus en plus compliqué de faire attention aux maladies des arbres, de se rendre en forêt les lendemains de nuits de tempête et lors des coupes, ou de conseiller à un exploitant de ne pas couper l’arbre où niche un rapace nocturne, lorsque l’on doit se plier à des exigences économiques qui dictent depuis nulle part de sortir un certain volume de bois de la forêt.

Depuis 1964, l’ONF est un EPIC, un Établissement Public à Caractère Industriel et Commercial, qui doit tenir lui-même son propre équilibre économique, grâce à ses seules recettes. Or, un grand nombre de tâches effectuées par les forestiers ne rapportent rien. Personne ne les paye pour s’assurer que les arbres sur pied se portent bien. Les coupes de bois et les permis de chasse qui représentent les plus grosses rentrées d’argent ne permettent pas d’équilibrer le budget annuel de l’Office, dont les dépenses principales sont les charges salariales. Au lieu de demander à l’État d’assurer la protection et la gestion soigneuse de ses forêts publiques en comblant le déficit annuel de l’ONF comme il l’a fait pendant longtemps, Christian Dubreuil a appliqué une politique visant à réduire le nombre de fonctionnaires, dont la visée est de refondre l’ONF dans l’Agence Française pour la Biodiversité (AFB) dès 2020. À la place de gardes forestiers attachés à leurs forêts pour plusieurs années, des personnes seront embauchées en interim ou sur des contrats courts pour effectuer des « missions », ce qui aura pour effet de déposséder ces personnes de la possibilité de cultiver une vision à long terme des milieux dans lesquels elles interviennent et donc de la possibilité d’être compétentes pour prendre elles-mêmes des décisions. 

Aujourd’hui déjà, les départs en retraite n’étant pas renouvelés, les gardes forestiers (ou « agents patrimoniaux » comme on veut les appeler depuis 2002) ont des triages de plus en plus importants, parfois composés de parcelles complètement dispersées : les trajets en voiture remplacent alors une partie du temps vraiment passé en forêt. À cela s’ajoute l’informatisation du métier, le fait de devoir rentrer toutes les opérations effectuées sur des logiciels qui changent tous les 6 mois, ainsi que la suppression de nombres de postes de fonctionnaires11L’ONF comptait 12000 employés en 2002, 9500 en 2011, 600 postes ont été supprimés entre 2012 et 2016. Le dernier « flash info » de leur direction, rendu public à la fin de la Marche pour la forêt fin octobre 2018, annonçait la suppression d’un poste sur cinq dans tous les services. . Mais « un forestier, c’est fait pour être en forêt, pas devant un ordinateur. Ça c’est pas dans nos gènes », me dit Jean-Rémi, garde forestier à l’ONF. Les formations continues qui se déroulaient auparavant à Nancy, lieu historique d’échange, d’émulation collective et de recherche, sont à présent délocalisées dans les régions et resserrées sur une journée. Certaines sont même proposées par Internet – autant dire que la plupart d’entre eux ne les suivent plus. L’ONF veut engager de jeunes contractuels en CDD à la place de certains CDI, et les postes en haute montagne ne seront plus assurés que sur les 6 mois d’été. Quant aux équipes, elles sont maintenant gérées par des managers, qui imposent des plannings et des réunions plusieurs fois par semaine, encadrant les journées qui auparavant se laissaient altérer par le temps des forêts.

Les travailleurs syndiqués se battent depuis bien longtemps. Ils sont montés maintes et maintes fois à Paris, ont manifesté, se sont fait confisquer leurs marteaux forestiers par les CRS, ont occupé la direction, ont bloqué des sorties de bois, refusé de marteler des bois en vue de leurs coupes, boycotté l’élaboration de programmes de travaux pour les communes, cramé des arbres en carton au milieu de la capitale, sont allés « dialoguer » à Bercy. Mais rien n’y a fait : ils sont toujours « écoutés » mais pas « entendus ». Ce qui a conduit les organisations syndicales à démissionner des instances de l’ONF. Ils comparent d’ailleurs leur situation à celle des postiers, de  France Télécom ou de la SNCF : la dislocation du service public et ce qu’elle entraîne en termes de précarisation de l’emploi s’expérimente dans tous les secteurs. Ici, elle touche une question à la fois sociale et écologique. La mise en danger des fonctionnaires de l’ONF correspond à celle des forêts publiques et domaniales, et donc des sols, des animaux qu’elles abritent, des sources d’eau qui s’y écoulent. Seuls des fonctionnaires, selon les syndiqués de l’ONF, peuvent résister aux pressions de l’économie et agir pour la forêt. Mais l’objectif de la direction actuelle est inverse : il s’agit – en forêt communale – d’adapter les modes de gestion aux recettes engendrées. On s’apprête donc à abandonner la gestion des forêts qui rapportent peu : à mettre un terme à la « péréquation », c’est-à-dire au fait de proposer les services forestiers rendus par l’ONF à toutes les forêts, quel que soit leur potentiel économique. La France s’intéresse apparemment au modèle finlandais, où l’État fournit aux communes forestières une somme d’argent par hectare de forêt et les laisse les entretenir. Un projet de décret sur la simplification de la procédure des autorisations administratives propose même de se passer de l’avis de l’ONF en cas de défrichement de forêts publiques…

La dernière stratégie du personnel de l’Office aura donc été de marcher. De traverser les villages des régions forestières pour y discuter de la situation. De rendre un peu plus visible la privatisation programmée d’un « service public forestier » bientôt aux oubliettes. D’autres modalités d’actions sont envisagées pour les mois à venir par les organisations syndicales, mais il s’agissait de sortir de l’ONF pour déclencher un mouvement plus large. 

Cette Marche pour la forêt aura été l’occasion d’étonnantes rencontres entre des milieux politiques a priori très différents : le premier jour, les gardes forestiers partant de Valence se retrouvent aux côtés des occupants de Roybon12Collectif qui occupe une forêt pour la défendre contre l’aménagement d’un Center Parcs sur la commune de Roybon. Voir :  https://zadroybon.wordpress.com.(que certains d’entre eux appelaient il y a quelques années les « éco-guerriers », leur attribuant la volonté de ne pas toucher aux arbres) ; puis interrogés par des personnes du RAF, dont ils découvrent alors les pratiques alternatives. Lorsque nous passons au beau milieu d’un chantier effectué par des habitants du collectif de Treynas13Situé à Chanéac sur le plateau ardéchois, Treynas appartient à la coopérative Longo Maï et possède plusieurs hectares de forêts. Les paysans-forestiers qui y vivent y prélèvent du bois pour le chauffage et la construction, le débardent à cheval, le scient et le transforme sur place en bois de charpente, et dispensent aussi des formations. en Haute-Loire, quelques gardes glissent leurs têtes pour apercevoir la charpente qui s’élève sur des murs en vieilles pierres : pas besoin de plus pour qu’ils les prennent tout à fait au sérieux et me redemandent à plusieurs reprises d’expliquer ce qu’est donc « Treynas ». S’en suivent des discussions sur le débardage à cheval, la gestion de la forêt en « futaie jardinée »14La futaie jardinée est un type de forêt irrégulière caractérisée par un mélange d’arbres de toutes dimensions et d’âges, de feuillus et de résineux. Sa gestion consiste essentiellement à prélever périodiquement l’accroissement de manière à conserver un volume de bois sur pied constant et à conserver une structure d’âge équilibrée. , et sur le modèle économique sur lequel tiennent ces pratiques forestières. Quelques femmes ayant participé aux dix années de lutte (victorieuse) contre un projet de barrage sur la Loire sont aussi là, ainsi que Moutsie, une botaniste qui travaille avec Gérard Ducerf sur la bio-indication des plantes : de quoi raviver quelque peu les vieux cours de botanique suivis à l’école forestière et agrémenter chaque repas de pissenlit, porcelle, bourse à pasteur, achillée et autres plantes reconnues sur notre chemin à l’état de rosette. La préservation des forêts diverses est aussi cruciale pour les cueilleuses et cueilleurs de plantes sauvages, de baies, de fruits secs et de champignons. Un formateur venu marcher en Haute-Loire nous a d’ailleurs informé que les nouveaux programmes des forestiers comprenaient moins de cours de botanique au profit d’enseignement sur le matériel d’exploitation… La qualité des formations aux métiers de la forêt est pourtant de première importance pour son avenir : elle est directement liée au refus de la précarisation du travail et de la maltraitance du milieu forestier.



Photo : JRM

Hiver — Forêt de Rohanne 

Certaines associations comme le RAF, Abrakadabois sur la ZAD et la coopérative de Treynas prennent à bras le corps cette question, en organisant des semaines de formations où se transmettent des regards sur des populations forestières in situ, des discussions sur les choix de martelage, des chantiers collectifs de bûcheronnage, des chantiers-école de charpente. 

Le dernier chantier de bûcheronnage qui a eu lieu dans la forêt de Rohanne en février dernier a encore été l’occasion de former les participant-es de la ZAD et d’ailleurs à l’abattage directionnel des arbres et au débardage à cheval, grâce au soutien de l’équipe des paysans forestiers de Treynas, montés d’Ardèche avec quatre chevaux pour l’occasion. Grâce aux regards croisés de différentes personnes ayant de l’expérience en forêt, il peut s’avérer opportun de couper chaque année un certain volume de bois, afin de laisser de la place à la régénération de feuillus (châtaignier, chêne pédonculé, alisier torminal, merisier, hêtre). Chaque arbre abattu laisse entrer de la lumière et donne ainsi aux jeunes plants l’occasion et l’énergie pour se développer. Cette année, nous avons surtout sorti des pins sylvestre, essence majoritaire dans la parcelle sur laquelle le chantier se situait. La technique de l’abattage directionnel permet de faire tomber l’arbre à un endroit précis afin de ne pas en blesser d’autres, les chevaux tirant ensuite les grumes vers les chemins, pour tasser au minimum le sol. Le choix des arbres à abattre dépend de plusieurs critères, qui se croisent parfois : l’arbre est-il attaqué par un champignon ? En gêne-t-il un autre dans sa croissance ? Est-il penché et dangereux ? 

Ce qui distingue notamment ces expériences des formations « classiques », c’est le fait de ne pas cloisonner les différentes étapes de travail, allant du marquage des arbres à couper jusqu’à la transformation du bois. L’objectif est que chacun-e soit capable d’avoir une lecture de l’âge des arbres, de leur santé et de la singularité d’une parcelle de forêt (essences présentes, qualité du sol, humidité, parasites), des interventions possibles en vue de diversifier une station (d’y favoriser certaines essences plutôt que d’autres), des choix de bois et de techniques de charpentes en fonction des arbres pertinents à couper. Ce qui a de véritables conséquences sur la qualité du travail effectué en forêt.

L’exemple qui revient souvent est celui du martelage15Le martelage s’effectue au moyen d’un marteau forestier ou d’une bombe de peinture. Dans le premier cas, une portion de l’écorce est retirée à hauteur d’homme ainsi qu’à la souche pour imprimer la mention « AF » qui signifie administration française. Les bois coupés par l’exploitant seront ceux marqués par les gardes, sinon cela correspond à du vol de bois. : à l’ONF, ce sont les gardes forestiers qui sont censé marquer les arbres à couper avant que les bûcherons ou les exploitants ne viennent les descendre. Les collectifs comme Treynas et Abrakadabois tiennent au contraire à ce que ce soit les mêmes personnes qui marquent et coupent les arbres : le martelage se fait au moyen d’une simple ficelle autour du tronc ou directement au moment du chantier, et peut donc évoluer pendant le bûcheronnage – la chute d’un arbre pouvant par exemple changer la lumière et donc potentiellement la pertinence des bois choisis.

Sur la ZAD, le collectif Abrakadabois tient à continuer à choisir les arbres qui seront coupés et transformés sur place : ce sont eux les mieux placés pour effectuer tout ce processus – vivant sur place (au lieu où figurerait probablement un aéroport s’ils ne l’avaient pas occupé) et ayant acquis une connaissance fine de leur forêt. Cette dernière redevient un commun dont l’usage revient aux habitants du territoire. Paradoxalement, les gardes de l’ONF se battent eux actuellement pour « tenir le marteau », c’est-à-dire pour pouvoir marquer eux-mêmes les arbres au moyen d’un marteau ou d’un coup de peinture : la pratique du martelage représente pour eux une forme d’indépendance du forestier vis-à-vis des exploitants qui ne se rapportent à la forêt que pour y prélever du bois. 

Du côté de la ZAD, la meilleure manière de défendre la forêt semble d’en obtenir la « gestion » totale et autonome ; du côté de l’ONF, il semble crucial pour la forêt de pouvoir tenir une distinction nette entre ceux qui marquent les arbres et ceux qui les abattent.


Photo : JRM

À présent : quelles alliances, quels ennemis ?

Comment les luttes qui défendent des territoires forestiers (au moyen d’occupations, de recours juridiques, d’épluchages de dossiers, de manifestations et d’actions collectives) peuvent-elles se positionner quant à ce mouvement pour la préservation des forêts publiques et domaniales, celle de leur gestion par des fonctionnaires, et quant au rôle de l’Etat dans la « protection » de ces dernières ? L’enjeu de la privatisation de la forêt française est paradoxal pour nous, puisque d’un côté une partie est détenue par des petits propriétaires qui n’y font rien, la laisse vivre (intentionnellement ou parce qu’ils ignorent qu’ils la possèdent), ou par des passionnés qui y développent des pratiques soigneuses et réfléchies. De l’autre côté, une partie est détenue par des personnes pour qui la forêt est un stock de bois dont il faut tirer un maximum d’argent.

C’est ce qui a poussé le Réseau pour les Alternatives Forestières à créer un fond de dotation16On peut lire sur le site du RAF : « Fin novembre 2017, le RAF a créé le fonds de dotation Forêts en Vie dans le but d’acquérir des forêts pour les préserver à long terme et soutenir la création de communs forestiers. Ces forêts seront mises, en partie en évolution libre, en partie à disposition de paysan-nes forestiers. » http://alternativesforestieres.org/-Forets-en-Vie- pour racheter des forêts privées, et dans le même temps à venir soutenir les gardes forestiers en lutte de l’ONF pour le maintien des forêts publiques. Au vue de l’état actuel de la Terre, il faudra sans doute savoir de plus en plus intervenir avec finesse au sein de certains mouvements à caractère « réformistes » – que ce soit pour l’interdiction des pesticides, la protection de certaines espèces et de certains espaces, l’interdiction totale des coupes rases à partir d’une certaine surface, contre la privatisation de certains secteurs, etc. – depuis une perspective autonome, qui n’attend pas l’État pour se mettre en mouvement, vivre comme elle le désire, se penser et appréhender le monde à sa manière. Il nous faut parvenir à articuler les points de force des combats locaux avec les mouvements de masse qui surgissent le plus souvent dans les villes : non pas une « convergence » mais des alliances stratégiques à des moments clés. Il peut s’agir par exemple, depuis des luttes locales, de tracer une ligne de partage à l’intérieur du « mouvement climat » : que ceux qui y participent soient poussés à choisir un camp, à reconnaître leurs ennemis. Parvenir à mener des actions situées contre le bois-énergie ou les éoliennes industrielles au sein de ce mouvement climat permettrait par exemple de situer un clivage politique crucial et obligerait les uns et les autres à se positionner clairement vis-à-vis de la soi-disant « transition énergétique »17Car cette transition en trompe-l’œil n’est pas l’alliée du mouvement climat, mais un des ses ennemis directs, et c’est depuis la forêt que l’on peut concrètement le percevoir et le montrer : pour diminuer ses émissions carbone, le gouvernement envisage de reconvertir ses centrales à charbon (qu’il s’est engagé à fermer d’ici 2022) en centrales à biomasse, pour y produire de l’électricité à partir du bois des arbres. Ce qui pourrait apparaître comme une solution intelligente de reconversion est en réalité une pure aberration d’un point de vue écologique : on va raser à blanc des hectares et des hectares de forêt, issues de peuplement français voire carrément importé de l’étranger – jusqu’à 6 millions de tonnes par an… Sur le sujet, voir cet article sur Reporterre : https://reporterre.net/Troquer-le-charbon-pour-la-biomasse-la-mauvaise-idee-du-gouvernement..

Ce qui est certain, c’est que pour les membres d’Abrakadabois, il n’est pas question de céder sur l’usage de la forêt de Rohanne. Le Conseil Départemental de Loire-Atlantique vient d’en récupérer la propriété et le régime forestier veut que ce soit justement l’ONF qui en récupère la gestion. Il pourrait y avoir un accord entre le forestier de l’ONF en charge de cette forêt et Abrakadabois : le premier venant marquer les arbres et les second opérer le travail d’abattage. Mais ceci n’est pas envisageable pour les habitant-es qui sont proches de cette forêt. La récolte de certains arbres l’hiver est toujours pour eux le résultat d’un fin travail d’observation tout au long de l’année : comment se porte la régénération sur l’endroit où avait été coupé du bois l’année précédente ? Comment les différents arbres situés sur des parcelles singulières résistent-ils aux tempêtes ? Quelles essences rares peuvent-être encouragées ? Quels besoins y a-t-il sur place en bois de chauffe et en bois d’œuvre ? 

Ces questions ne peuvent pas être résolues de la même manière par un forestier qui n’habite  pas sur place et les habitants en question. Tout va être entrepris par Abrakadabois pour la préservation de l’usage autonome des parcelles boisées de la ZAD. Ceci va donc nécessiter d’agir sur plusieurs plans : trouver ou créer une brèche dans le droit quant au statut de cette forêt et de sa gestion ; créer une association des « amis de la forêt de Rohanne » pour soutenir la démarche ; et entreprendre des actions collectives pour construire un rapport de force avec l’ONF et le Conseil Départemental.

Notes   [ + ]

1. https://naturalistesenlutte.wordpress.com/category/qui-sommes-nous/
2. Une coupe rase est une méthode industrielle qui consiste à « récolter » tous les arbres d’une parcelle au même moment, quel que soit leur âge, pour pouvoir ensuite replanter une nouvelle génération de jeunes plants. Ce système calqué sur la logique de l’agriculture intensive ne peut fonctionner qu’avec des engrais et des pesticides.
3. Granules de bois.
4. Lors de la semaine sur le Plateau de Millevaches, il s’agissait notamment de construire une vigie en bois en face du chantier pour surveiller le commencement des travaux de l’usine à pellet. Pour plus d’information quant aux luttes contre les usines à biomasse, voir https://biomassecritique.noblogs.org/
5. Les critères d’action qui orientent ces collectifs sont l’encouragement de la diversité floristique et faunistique et l’usage du bois – pour la chauffe ou le bois d’œuvre. Certains doivent agencer ces critères à la réalité économique, à la demande en bois sur leur territoire. Le choix d’encourager la diversité se comprend comme une réponse à la politique de l’économie, pour qui tout champ comprenant des populations mélangée ou toute forêt diverse est un frein à la productivité. Pour une proposition politique à cette idée, voir l’article de Léna Balaud et Antoine Chopot sur Terrestres : « Suivre la forêt » : https://www.terrestres.org/2018/11/15/suivre-la-foret-une-entente-terrestre-de-laction-politique/
6. Il y a eu en réalité quatre marches, partant de Strasbourg, Mulhouse, Valence et Perpignan, se rejoignant dans la forêt du Tronçais fin octobre 2018. Chacune des marches dura 21 jours et traversa des villages et régions forestières, le but étant de communiquer sur la situation à l’ONF https://marche-pour-la-foret.webnode.fr/
7. Affilié à Solidaires, le Syndicat National Unifié des Personnels des Forêts et de l’Espace Naturel est le syndicat le plus orienté sur les questions environnementales à l’ONF.
8. Réalisé par François Xavier Drouet et sortie en septembre 2018. Pour comprendre le point de vue du réalisateur, lire l’article suivant : https://www.revue-ballast.fr/francois-xavier-drouet/
9. Pour davantage d’informations sur la gestion industrielle de la forêt en France, voir également le film Le temps des forêts ou l’entretien de Ballast avec son réalisateur mentionné dans la note précédente.
10. Christian Dubreuil est parti en retraite en janvier 2019.
11. L’ONF comptait 12000 employés en 2002, 9500 en 2011, 600 postes ont été supprimés entre 2012 et 2016. Le dernier « flash info » de leur direction, rendu public à la fin de la Marche pour la forêt fin octobre 2018, annonçait la suppression d’un poste sur cinq dans tous les services.
12. Collectif qui occupe une forêt pour la défendre contre l’aménagement d’un Center Parcs sur la commune de Roybon. Voir :  https://zadroybon.wordpress.com.
13. Situé à Chanéac sur le plateau ardéchois, Treynas appartient à la coopérative Longo Maï et possède plusieurs hectares de forêts. Les paysans-forestiers qui y vivent y prélèvent du bois pour le chauffage et la construction, le débardent à cheval, le scient et le transforme sur place en bois de charpente, et dispensent aussi des formations.
14. La futaie jardinée est un type de forêt irrégulière caractérisée par un mélange d’arbres de toutes dimensions et d’âges, de feuillus et de résineux. Sa gestion consiste essentiellement à prélever périodiquement l’accroissement de manière à conserver un volume de bois sur pied constant et à conserver une structure d’âge équilibrée.
15. Le martelage s’effectue au moyen d’un marteau forestier ou d’une bombe de peinture. Dans le premier cas, une portion de l’écorce est retirée à hauteur d’homme ainsi qu’à la souche pour imprimer la mention « AF » qui signifie administration française. Les bois coupés par l’exploitant seront ceux marqués par les gardes, sinon cela correspond à du vol de bois.
16. On peut lire sur le site du RAF : « Fin novembre 2017, le RAF a créé le fonds de dotation Forêts en Vie dans le but d’acquérir des forêts pour les préserver à long terme et soutenir la création de communs forestiers. Ces forêts seront mises, en partie en évolution libre, en partie à disposition de paysan-nes forestiers. » http://alternativesforestieres.org/-Forets-en-Vie-
17. Car cette transition en trompe-l’œil n’est pas l’alliée du mouvement climat, mais un des ses ennemis directs, et c’est depuis la forêt que l’on peut concrètement le percevoir et le montrer : pour diminuer ses émissions carbone, le gouvernement envisage de reconvertir ses centrales à charbon (qu’il s’est engagé à fermer d’ici 2022) en centrales à biomasse, pour y produire de l’électricité à partir du bois des arbres. Ce qui pourrait apparaître comme une solution intelligente de reconversion est en réalité une pure aberration d’un point de vue écologique : on va raser à blanc des hectares et des hectares de forêt, issues de peuplement français voire carrément importé de l’étranger – jusqu’à 6 millions de tonnes par an… Sur le sujet, voir cet article sur Reporterre : https://reporterre.net/Troquer-le-charbon-pour-la-biomasse-la-mauvaise-idee-du-gouvernement.

L’article Trois saisons en forêt. Contribution au mouvement en cours est apparu en premier sur Terrestres.