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 Alain ACCARDO


Publié le 07.03.2019 à 08:00

La cruche brisée

Agone

Comme mon ami Bergeret ne cessait de grommeler dans sa barbe, je lui ai demandé la raison de son irritation. « Comment voulez-vous garder votre calme quand vous entendez débiter de telles âneries à longueur d’émission ? », m’a-t-il répondu en désignant son ordinateur sur l’écran duquel on voyait l’intérieur d’un studio d’information. Des journalistes et leurs invités y étaient en train de « décrypter » l’actualité ou plutôt de l’accommoder à leur façon.

« Voilà encore une bande de nunuches et de cuculs-la-praline qui redécouvrent l’eau qui mouille et le feu qui brûle. À force de vivre entre eux, une existence artificielle, dans un monde devenu factice, ils et elles ont complètement perdu la notion la plus élémentaire des lois de la physique sociale. À force de mélanger tout avec n’importe quoi, dans le domaine symbolique surtout et à des fins essentiellement distinctives et concurrentielles, tous ces bobos ont fini par croire que la société entière était comme une seule et vaste classe moyenne, une espèce d’énorme émulsion dans laquelle les grasses molécules d’huile et les minces molécules de vinaigre, après un mixage rapide, semblaient fondues les unes dans les autres.

» Mais pas plus que la vinaigrette elle-même où, à la longue, chaque ingrédient reprend ses propriétés initiales, la société de classes ne peut se mélanger vraiment. On a beau se gargariser d’un républicanisme de façade, l’homogénéisation des conditions sociales ne peut aller bien loin, au-delà des effets de mode, ou de communication, parce que les classes sociales ne sont pas miscibles. Elles ne peuvent exister que dans un rapport d’exclusion mutuelle puisque c’est l’exploitation des unes qui fait la force des autres. C’est pourquoi, dans notre système, décennie après décennie, les inégalités se creusent et les profits enflent. Et les smicards ou les chômeurs ne se mettent pas en ménage avec les riches héritières, pas plus que les énarques n’épousent les caissières ni les grands chirurgiens les aides-soignantes, non plus que les familles ouvrières ne pratiquent beaucoup les sports d’hiver ou le golf, etc.

» Et ça fait des lustres, des générations et des siècles que la France est fracturée, que les classes populaires, les classes dites inférieures parce que regardées de très haut, sont obligées de se battre comme des forcenées, d’abord pour arracher la moindre amélioration de leur condition, ensuite pour empêcher que chacune de ces améliorations ne leur soit à son tour arrachée par la force des lois. Car, dès que les oligarchies en place cessent de trembler devant les masses en colère, elles se hâtent de récupérer par le vote parlementaire ce qu’elles ont dû céder sous la pression des luttes et de “la rue”.

» Seuls les incultes, et il y en a de plus en plus parmi nos diplômés – mesdames et messieurs les enseignants, chers collègues, que leur avez-vous donc fait apprendre ? –, seuls ceux qui ne veulent décidément pas savoir peuvent encore, en ce début de XXIe siècle, ignorer qu’il n’y a plus, si tant est qu’il y en ait jamais eu, de société de classes pacifiée, harmonieuse et juste ; que les caricatures “démocratiques” qui en tiennent lieu, sont plus que jamais des chaudrons en ébullition où la lutte séculaire des classes se poursuit sous les formes locales les plus inattendues, rendues plus agressives et radicales par le désespoir, l’exaspération et le ressentiment après des décennies d’attentes trahies, de déception et d’impuissance, face au verrouillage de tous les recours démocratiques et à la répression larvée ou brutale.

» Alors, dans nos médias institutionnels transformés en bastions du philistinisme, on entend des voix déplorer la montée des “violences populistes” : “J’entends de la haine”, dit d’un ton navré un politologue expert des mouvements sociaux ; “Ils ne veulent plus du dialogue républicain”, s’indigne une syndicaliste CFDT ; “Pensez-vous que cela va impacter la campagne de Macron pour les européennes ?”, s’inquiète un journaliste obsédé par les résultats de LREM, et ça bavasse comme ça, dans cette veine-là, pendant des heures, sept jours sur sept, en continu. C’est ça, l’Info.

» Ah, mes pauvres simplets, vous sentez monter “la haine”, quelle surprenante découverte ! Mais dans quel pays vivez-vous donc ? Bien sûr qu’elle monte, la haine. Ça fait même un sacré bout de temps qu’elle monte, ici comme partout. Et maintenant, vous l’entendez gronder sous vos fenêtres ! Bien sûr qu’à cette heure la colère qui n’a jamais cessé de bouillir dans le chaudron menace de faire péter le couvercle ! Ce n’est pas faute de vous avoir laissé le temps de voir venir l’explosion ! Que n’avez-vous, vous et vos amis, au fil de vos mandats, de vos fonctions, de vos responsabilités, prêté plus d’attention à tous les signes annonciateurs de l’éruption. Au lieu de quoi vous n’avez cessé de peser sur le couvercle, d’étouffer les demandes légitimes de soutien, de considération, de modération, bref l’aspiration à plus de justice d’un peuple méprisé et décrété par vos soins invisible et inaudible.

» Ceux qui, avec moi (oui, je suis fier d’en avoir toujours été), criaient à l’injustice – à la démesure, à l’inconscience, au secours contre l’iniquité de vos "réformes", contre votre confiscation du pouvoir, votre complaisance pour les puissants, votre dédain pour les petites gens – étaient déconsidérés, moqués, ringardisés, livrés à la dérision de vos larbins médiatiques et autres chantres petits-bourgeois de la frénésie moderniste. Il n’était pas nécessaire d’être diplômé de Science-Po pour savoir qu’on allait dans le mur. Il suffisait d’avoir gardé un peu de ce bon sens plébéien qui a tant manqué à notre époque hystérique et qui semble refaire timidement surface. Et de se souvenir d’un vieux dicton populaire (populiste ?) : “Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle se brise.”

» Eh bien, foi de Bergeret, il me semble que la mondialisation est en train de briser la cruche capitaliste ! Heureusement qu’elle monte, la haine, de temps à autre. C’est terrible, mais vous et votre système néo-féodal, vous faites tout pour la mériter. Un peuple qui vous hait est un peuple dont on ne doit pas encore désespérer tout à fait car il est en passe de recouvrer sa dignité avec sa raison ! »

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en mars 2019.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

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Publié le 19.02.2019 à 08:00

Le cirque médiatique

Agone

C'est une interrogation difficile que celle du bien-fondé de la participation des porte-parole de la gauche critique et radicale à ce qu'il est convenu d’appeler le « cirque médiatique »… Qui se repose à chaque période électorale, mais aussi chaque fois qu’est convoquée une parole dissidente.

Voilà dix ans, un film de Damien Doignot, s’il n’y répondait pas, posait excellemment la question, à travers le cas exemplaire de José Bové et d’Olivier Besancenot [1]. On y voit bien que, lorsqu’on accepte d’aller donner la réplique aux clowns de la piste audiovisuelle, on court le risque de devenir soi-même, volens nolens, un clown, irrémédiablement embourbé dans des situations dont l’imbécillité le dispute à la vulgarité [2].

Lorsque José Bové par exemple, est mis en demeure de choisir, en guise de garniture pour sa table de nuit, entre « un exemplaire de Mein Kampf et un godemiché », ou qu’Olivier Besancenot s’entend demander s’il est « toujours ensemble avec Arlette Laguiller ou si c’est juste un coup comme ça », on est en droit de s’interroger sur ce que toute réponse de leur part, autre que celle qui consisterait à se lever et quitter le plateau en se pinçant le nez, peut bien apporter de positif à la lutte révolutionnaire. La présence d’invités politiques dans une émission de télé-poubelle, loin de relever le niveau de l’émission, dégrade la politique.

Car enfin, c’est bien au nom des impératifs de la lutte pour changer le monde que nos éminents représentants se laissent enrôler dans le carnaval médiatique permanent entretenu par une institution qui est devenue un des piliers essentiels de l’ordre établi et qui a transformé télés et radios, avec quelques infimes nuances stylistiques de l’une à l’autre, en un seul vaste appareil idéologique, une ubiquitaire machine à abêtir et avilir les masses. Ils ont eux-mêmes conscience de la contradiction, et sans doute en seraient-ils malheureux s’ils n’avaient appris à s’en débarrasser d’une pirouette. Celle-ci consiste, en substance, à dire : « Oui c’est vrai, nous faisons le jeu, au sens propre et au sens figuré, de ceux qui nous invitent ; mais en échange ils nous offrent une tribune incomparable pour faire entendre notre message, sans commune mesure avec nos pauvres moyens d’expression traditionnels comme les tracts ou les prises de parole sur les lieux de travail ou la vente du journal au porte à porte, etc. »

L’explication, qui date de l’époque où se constituait, dans les années 1960, la vulgate communicationnelle sur les « mass medias », est d’une pertinence apparente, qui lui a valu d’entrer, avec quelques autres durables clichés, dans l’argumentaire basique et stéréotypé de toutes les organisations politiques, syndicales et associatives du mouvement social où on se donne aujourd’hui l’illusion d’être réaliste et de vivre avec son temps en se préoccupant souvent beaucoup plus de se trouver un(e) porte-parole qui « passe bien à la télé » que des positions ou analyses qu’il ou elle aura à y défendre. Dans la plupart des organisations militantes, on ne cesse de se plaindre du traitement scandaleux dont on est l’objet de la part des médias régionaux et nationaux, auxquels on reproche leur inféodation aux puissances dirigeantes et leur perversion par la logique économique. Mais curieusement il ne subsiste plus rien de ces critiques dans les propos des porte-parole une fois ceux-ci entrés sur un plateau ou dans un studio. De telles critiques seraient, pense-t-on, tout à fait « contre-productives », en faisant courir aux râleurs le risque d’être évincés de l’extraordinaire tribune médiatique que l’on condescend à leur offrir. D’où la complaisance, l’obséquiosité, voire la servilité dont font preuve trop souvent les représentants des organisations envers les journalistes, animateurs et autres accapareurs du bâton de parole.

Arrêtons-nous un instant sur cet article de foi selon lequel le bénéfice qu’on peut retirer, en matière de lutte idéologique et politique, d’un passage à la télé (ou à la radio) justifierait qu’on se prête aux bouffonneries et qu’on supporte stoïquement les indignités infligées par de petits potentats de plateau, dont le culot démesuré, le cynisme foncier et la vulgarité rigolarde suppléent à toutes les insuffisances.

Ce qu’il convient d’abord de souligner, c’est que l’idée qu’on ne peut plus se faire entendre aujourd’hui si on ne passe pas à la télé est un lieu commun extrêmement discutable, reposant sur des présupposés dont le principal est sans doute « la croyance intellectualiste à la force intrinsèque des idées vraies », comme on dit dans le jargon philosophique ; ou, en d’autres termes, la croyance qu’il suffit d’énoncer à un moment donné une vérité pour que vos interlocuteurs, primo, perçoivent effectivement ce que vous venez de dire ; secundo, qu’ils soient intéressés par votre propos ; et, tertio, que leur entendement soit tellement illuminé par la clarté nouvelle qu’ils n’aient plus qu’une envie : celle de vous emboîter le pas. Ce préjugé intellectualiste, qui appartient à l’histoire même du rationalisme français, a pour corollaire la conviction, originellement cartésienne, que seules des consciences individuelles peuvent concevoir et formuler des idées vraies. C’est cette attitude idéologique qui sous-tend la pratique médiatique consistant à réduire toute la vie sociale, politique, culturelle, etc., à des faits individuels (opinions personnelles, sentiments, émotions, intentions, stratégies, etc.), et à justifier l’intérêt que les médias portent à un petit nombre d’individus privilégiés plutôt qu’à tous les autres par l’existence chez ceux qu’ils distinguent de prétendus « charismes » hors du commun, aussi mystérieux qu’enchanteurs.

Ainsi donc Bové et Besancenot, à l’instar de toutes les autres étoiles du firmament médiatique, posséderaient cet on-ne-sait-quoi dont l’éclat fait les stars aux yeux du grand public. Il suffirait qu’ils se montrent et qu’ils parlent pour séduire et convaincre leur auditoire. Il faut avouer qu’il y a là de quoi chatouiller agréablement le narcissisme toujours latent, même chez les personnalités les plus modestes.

Quiconque est tant soit peu instruit des faits de communication sait qu’en général ils ne vérifient pas plus le préjugé intellectualiste que l’illusion charismatique. De nombreux travaux ont mis en évidence la diversité des facteurs qui doivent être réunis pour qu’un message soit reçu, compris et suivi d’effet. Et lorsque ces conditions ne sont pas réunies – y compris à la télé ou à la radio –,les messages les plus enthousiasmants tombent à plat et les prophètes les plus charismatiques crient dans le désert. À telle enseigne qu’on peut soutenir, sans paradoxe, que pour se faire entendre convenablement il vaut encore mieux utiliser les moyens dits traditionnels – tracts, journaux, affiches, meetings, porte à porte, etc. (auxquels il convient bien sûr d’ajouter aujourd’hui Internet) – que de faire des apparitions météoriques à la télé, surtout dans le contexte où elles ont lieu le plus souvent, qui est de nature à leur ôter toute portée réelle. Les opposants à l’ordre établi seraient bien inspirés de reconsidérer les clichés concernant la nécessité prétendument incontournable de passer par la communication médiatique. Si leurs organisations adhèrent si volontiers à cette croyance, c’est sans doute qu’elles n’ont plus le potentiel militant (les ressources suffisantes en personnel, en énergie, en temps et en argent) qu’exigerait le recours aux moyens traditionnels. On se rassure en affirmant qu’un seul militant exhibant son très charismatique talent à la télé, de loin en loin, vaut mieux que des centaines de militants accomplissant chaque jour leur travail de fourmis obstinées et anonymes.

Comme le répète Alain Krivine dans le film de Doignot : « Un seul passage au JT national permet de toucher des millions de téléspectateurs d’un coup ! » Et alors ? On s’étonne, cher Alain Krivine, qu’un esprit de votre envergure reproduise sans sourciller un argument aussi fallacieux. Car enfin, si la LCR et les autres organisations anticapitalistes avaient attendu les différents JT et leurs présentateurs pour faire connaître leurs analyses et leurs propositions, la connaissance qu’on en aurait tiendrait sur un post-it, ce qui est d’ailleurs le cas pour l’immense majorité des citoyens qui se contentent de l’information des médias et qui n’ont pas la chance de rencontrer tous les jours à l’atelier ou au bureau de poste un bon militant de la Ligue. Un Besancenot faisant son petit numéro de « révolutionnaire » chez Daniela Lumbroso (« Olivier Besancenot, c’est vrai que vous êtes un Che Guevara dans la peau d’un Michel Drucker » !) ne fait pas plus avancer l’idée de révolution dans les masses que la diffusion d’une comédie de Molière sur France 2 ne fait avancer le goût de la culture classique dans les banlieues.

Il faudrait quand même que les gens de la gauche critique et radicale finissent par prendre au sérieux leurs propres analyses de ce que sont devenus les médias et y conforment leurs actes, c’est-à-dire qu’ils cessent de se précipiter chez les pitres de la télé au moindre signe et se montrent plus exigeants, plus sélectifs et plus sourcilleux en matière de participation à des émissions. Surtout, ils devraient garder à l’esprit qu’il n’y a rien à attendre du système médiatique sinon sa totale soumission aux intérêts des classes possédantes et dirigeantes.

Ce système est tellement accaparé, possédé, verrouillé, endoctriné, financièrement, politiquement, professionnellement qu’il est devenu une sorte de Bastille. Il y règne, au-delà des zizanies dues à la concurrence interne et à la relative pluralité des clans de la droite, un consensus de plomb dans l’adhésion au régime. L’orthodoxie néolibérale y est si solidement ancrée qu’elle peut se permettre d’ouvrir de temps à autre un guichet pour que le « révolutionnaire » de service passe la tête et crie quelques insanités hérétiques, aussitôt couvertes par les rires ou le tollé des contradicteurs appointés. Pour les opposants, le bénéfice est à peu près nul. Pour ceux qui ont confisqué les médias, le passage de quelques invités sulfureux permet d’entretenir la façade du pluralisme et le mythe du débat démocratique.

Cette Bastille-là, il faut l’abattre, comme les précédentes. À bien y regarder, elle est, comme toutes les fortifications, à la fois formidable et vulnérable, apparemment imprenable et pourtant fragile. La meilleure preuve, c’est que, alors même que la redoutable machine s’était mobilisée plus encore qu’à l’habitude, de façon monolithique, écrasante, obsédante et univoque, pour imposer le oui au référendum sur le projet de constitution européenne, le peuple français a répondu massivement non. Nous ne ferons ici, sur cet événement historique extraordinaire, qu’un seul commentaire : si, de toute évidence, la victoire du non ne doit rigoureusement rien aux grands médias institutionnels, peut-être le travail des fourmis militantes, besogneuses et obscures y a-t-il été pour quelque chose. N’est-ce pas, Daniela ?

Alain Accardo

Texte initialement paru dans Le Sarkophage (2008, n° 5) ; édité dans le recueil Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, 2011.

Notes

[1] « José Bové : le cirque médiatique », film produit en 2008 par « La Sardonie libre » et distribué par Le Plan B.

[2] Ce thème est traité pour la période récente par Mathias Reymond, « Au nom de la démocratie, votez bien ! », Agone, 2019.

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Publié le 29.01.2019 à 08:00

Rond-point et point à la ligne

Agone

Il n’aura fallu qu’un demi-siècle pour édifier les Français sur la vérité de l’« alternance républicaine » et sur son inaptitude à faire passer dans les faits la devise de la République. Inévitablement une nouvelle option devait à la longue se faire jour : « Ni droite, ni gauche. ». Ce fut Macron, et ses néo-rodomontades érigées en doctrine.

Mais il n’aura pas fallu bien longtemps pour commencer à comprendre que le macronisme, c’est l’apogée de l’hégémonie petite-bourgeoise, le triomphe absolu de la médiocrité humaine estampillée « grande école », le règne d’une niaiserie et d’une présomption intellectuelles et morales dont la collectivité n’a aucun bien à espérer.

On peut dire qu’au cours du dernier demi-siècle, le rapport des forces dans les sociétés de classes comme la nôtre a subi une involution catastrophique dont l’atonie politique et la confusion mentale des classes moyennes donnent la mesure. Voilà des gens qui, une génération après l’autre, auront vu leur condition de salariés moyens perdre toujours davantage ses droits, ses protections et ses rémunérations du fait de politiques visant à récupérer sur le dos des travailleurs toujours plus de plus-value pour rémunérer les grands investisseurs et autres pirates bancaires bénéficiaires des intérêts exorbitants, indécents, de la dette publique.

Les classes moyennes voient tout cela, depuis longtemps, mais elles n’ont toujours pas compris, parce qu’elles ne veulent pas comprendre et continuent à s’en remettre du soin de les gouverner à des créatures du système, à tous les niveaux. Pis encore : comme tout observateur un peu expérimenté peut le constater, on assiste à un abaissement significatif de l’intelligence stratégique dans la lutte des classes, de la part des nouvelles générations, apparemment de plus en plus ouvertes, réactives et cosmopolites, en fait monstrueusement nombrilistes, hédonistes, manipulées et amorphes, incapables de concevoir les exigences d’une lutte collective. Vive les jeunes gens et les jeunes filles qui sont la beauté et l’espérance du monde, mais à bas « la jeunesse » qui n’est qu’une des pires productions de la société marchande, même quand elle est à l’université.

Par conséquent, si on est arrivé, en s’informant et analysant, à la conclusion que l’existence des classes moyennes est un des principaux soutiens de l’ordre établi, c’est un devoir militant de le proclamer. Pour autant qu’on se reconnaisse des devoirs et surtout quand on est un intellectuel. La capacité de la classe moyenne à se reproduire à chaque génération, avec les adaptations nécessaires, est intimement et circulairement liée à celle du système capitaliste et à sa logique salariale d’asservissement, de collaboration et de séduction.

Trop d’intellectuels qui se disent dans l’opposition politique croient qu’il suffit pour combattre le système, d’aller dévotement mettre, en manière d’exorcisme, un bulletin dans une urne électorale, comme d’autres, pour combattre le Malin, trempent les doigts dans un bénitier sans renoncer à aucune autre des pratiques et des consommations qui font le mode de vie ordinaire des classes moyennes. Il ne s’agit pas simplement de combattre, le temps d’une campagne électorale, comme le fait rituellement la gauche de gauche depuis des décennies, les politiques des partis de gouvernement de la classe moyenne, étiquetés « socialistes », « républicains », « centristes » et leurs électeurs comme s’il était encore possible de croire aujourd’hui que le capitalisme est réformable de l’intérieur en réduisant la lutte politique et sociale aux consultations électorales et les élections au sondage d’opinion.

Il s’agit au contraire de combattre la classe moyenne dans tout ce qui fait d’elle une composante consubstantielle du système capitaliste et par là-même un renfort pour celui-ci d’autant plus puissant que la classe moyenne exerce une influence hégémonique sur les classes populaires et entraîne dans son sillage politique une partie d’entre elles.

Contrairement à ce qu’essaient traditionnellement de faire les partis petits-bourgeois progressistes de la gauche de gauche, il ne s’agit pas d’attirer les classes populaires au sein d’une alliance avec les fractions progressistes de la petite-bourgeoisie, pour leur proposer de bâtir ensemble un monde petit-bourgeois plus accueillant, plus juste, plus humain, etc., ce qui en pratique signifierait à coup sûr, un monde encore plus gaspilleur, m’as-tu-vu, jouisseur, bruyant et inconscient qu’il n’est déjà. Il ne s’agit pas davantage de convertir la classe moyenne au culte du « peuple », comme se sont vainement évertués à le faire les partis prolétariens. Les classes moyennes ne s’intéressent habituellement aux classes populaires que pour les mettre à leur remorque, jamais l’inverse.

Il ne s’agit donc pas d’unir, de rassembler, les uns et les autres, par des marchés de dupes, mais de travailler à l’émergence dans les consciences d’un nouveau type d’humanité, encore inédit mais s’esquissant d’ores et déjà in utero, dans la matrice des rapports sociaux en dépit des blocages et des brouillages de l’obstétrique capitaliste, qui n’a jamais su accoucher, en matière de reproduction sociale, que d’un seul et même modèle d’humanité : une version, un peu améliorée par les Lumières, de la société féodale médiévale, qui était déjà elle-même une version, un peu améliorée par le christianisme, de la société esclavagiste antique.

C’est dire du même coup que le combat politique qui se poursuit encore laborieusement à coups de tripatouillages électoraux pour maintenir en état de survie artificielle un simulacre de démocratie parlementaire que le grand Capital n’a aucune peine à maintenir sous sa coupe – financièrement par le biais du système bancaire international, psychologiquement par le biais du crétinisme parlementaire, idéologiquement par le biais du système médiatique –, que ce combat politique donc est un vestige de superstructures obsolètes. La classe moyenne a conduit en fait le système de la démocratie parlementaire au bout de ses potentialités, et finalement à sa ruine, comme les bourgeoisies du XVIIe et du XVIIIe siècles avaient sapé la monarchie absolue par le parlementarisme et l’ouverture des charges et offices à une noblesse de robe.

Tout se passe comme si le petit-bourgeois d’aujourd’hui était devenu l’idéal accompli de l’Homme nouveau que l’humanité tout entière aurait pour mission historique de réaliser. C’est cette idée pernicieuse que devraient combattre sans relâche toutes celles et tous ceux qui se veulent dans l’opposition au système capitaliste, pas seulement à Macron, qui n’en est qu’une figure locale, comme l’était avant lui Hollande et avant lui, Sarkozy et avant lui, etc.

Les progressistes ne doivent plus se tromper d’objectif. Il faut cesser le bricolage réformiste, même avec des intentions « populistes » au sens noble du terme. Il ne faut plus réformer la société existante, il faut la faire disparaître. La société existante, c’est le capitalisme parvenu à son stade ultime, la métamorphose intégrale en une montagne d’argent et d’immondices. À balayer !

Hélas, un petit-bourgeois, c’est précisément quelqu’un qui ne peut plus, qui ne veut plus, pas seulement proférer un tel langage, mais même seulement l’entendre. Quelle abominable violence, s’exclame-t-il en se bouchant les oreilles pour ne plus entendre et les yeux pour ne plus voir la violence dévastatrice et déshumanisante où le capitalisme en trois siècles a plongé toute la planète ! Comment pouvez-vous accepter d’être aussi violent, me demandent avec effarement mes interlocuteurs ? Croyez-vous que ce soit compatible avec « le vivre-ensemble » et avec « la démocratie » ?

Mais cher Monsieur, chère Madame, d’où tirez-vous que je veuille copiner et vivre en bonne intelligence avec des bandits, des faussaires, de prétentieux imbéciles que leurs cols blancs, leurs talons hauts, leurs décorations et leurs diplômes n’empêchent pas d’être des malfaisants ? Dites-moi plutôt comment il se fait que vous, vous n’ayez pas la nausée quand vous les côtoyez ? On comprend comment et pourquoi les enfants des classes moyennes, acquièrent dans leurs lycées, leurs écoles de journalisme et de commerce, leurs facs de science éco', leurs Sciencep-Po et autres hauts lieux où souffle l’esprit du temps, une vision aussi rédhibitoirement niaise de la vie en société que la nôtre.

Qu’ils soient en famille, en amphi, ou dans leurs réseaux sociaux, les jeunes sont à bonne école. Et ils ont assurément beaucoup de chemin à faire pour apprendre à vivre ensemble, comme de vrais humanistes adultes et non comme des petits-bourgeois infantiles. Pour y parvenir, il faut commencer tôt pour que le mal que l’on combat n’ait pas eu le temps de s’invétérer dans l’entendement et la sensibilité des intéressés et de les transformer définitivement en serviteurs volontaires du système.

La plupart des parents de familles moyennes connaissent d’expérience la force de la pression conformiste qui s’exerce sur eux et leurs enfants, et beaucoup reconnaissent honnêtement qu’ils ne sont pas capables d’aller contre elle. Il n’y a ni magie ni mystère à la reproduction continue de la domination du Capital sur l’ensemble de la société. Cette domination, qui est celle de l’Argent et des modes qu’il alimente, passe nécessairement, sous une forme ou une autre, à un moment ou à un autre, par chacun d’entre nous, parfois par des choix longuement délibérés, mais le plus souvent par des choix pré-inscrits en nous par notre socialisation, sous forme de préférences, désirs et tendances qui sont autant de choix en actes et qui nous apparaissent spontanément comme « la seule chose à faire », la seule que nous ayons apprise et que nous voulions faire, si tant est que nous ayons seulement besoin d’y réfléchir davantage.

Que cela nous plaise ou non, « Gilets jaunes » ou pas, nous devons admettre que nous avons une part de responsabilité considérable et personnelle, dans la reproduction de la classe à laquelle nous appartenons ou rêvons d’appartenir. À chacun d’en tirer les conséquences pour ce qui le regarde.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en février 2019.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

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Publié le 24.01.2019 à 08:00

Un savant engagé (2)

Agone

Si la vision bourdieusienne des rapports sociaux a suscité tant d’hostilité – du moins dans les diverses fractions et castes de l’establishment –, c’est parce qu’elle est éminemment dérangeante.

Cette vision invite ceux qui la prennent au sérieux à se montrer conséquents et à choisir leur bord. Elle met en évidence l’inconscience (dans le meilleur des cas) ou la tartuferie et le cynisme (dans le pire) de ceux qui croient, ou font semblant de croire, que leur travail, leurs études, leurs loisirs, leurs amours, leurs plaisirs et leurs peines n’ont rien à voir avec les rapports de domination qui font le tissu de notre vie sociale.

Quelques raisons d’une mauvaise réception

La lunette que Bourdieu applique à l’observation du monde social fait apparaître des aspects ignorés de son mouvement. Elle montre non pas qu’il s’agit d’un monde de luttes incessantes où le bonheur des uns se bâtit sur le malheur des autres. Cela, on le savait bien avant lui et il n’a – pas plus que Marx d’ailleurs – inventé la lutte des classes. Mais il a mis en lumière, à la différence de la vulgate marxiste, enfermée dans une conception économiste de la lutte, le fait que cette lutte se déroule à des niveaux et sous des formes multiples et inattendues, y compris sous la forme transfigurée qu’elle revêt dans toutes les manifestations de la violence symbolique, violence paradoxale qui consiste à illusionner le dominé, à provoquer en lui le désir d’entrer dans le jeu d’une domination parée de séduction et qui, par le biais de cette soumission connivente, donne aux rapports de domination la légitimité sans laquelle ils ne seraient que d’insupportables rapports de force.

L’apport peut-être le plus important de Bourdieu à la connaissance du monde social, c’est précisément d’avoir montré que la logique de la domination innerve toutes les parties du corps social, en irrigue toutes les composantes et en imprègne toutes les structures à tous les niveaux, selon des modalités, des formes et des registres qui varient d’après le degré d’autonomie historiquement atteint par le champ considéré. De sorte qu’il n’y a en définitive rien de neutre en soi, rien d’inutile, rien d’indifférent, rien d’étranger à l’accomplissement de cette logique capable de faire flèche de tout bois ; et que c’est justement le travail de la science sociale d’analyser par quels canaux circule cette logique, par quelles médiations spécifiques elle s’accomplit à un moment donné dans un champ donné.

On conçoit le dépit ou le désarroi de tous ceux qui doivent la parcelle de pouvoir qu’ils détiennent, et les profits qui vont avec, à leurs investissements dans des champs sociaux (tout spécialement ceux qui fonctionnent au capital culturel) où les hiérarchies sont traditionnellement censées s’établir sur les seuls mérites personnels et sur les seules qualités intrinsèques de l’individu, sans qu’on s’interroge jamais sur l’origine de ces mérites, sur les conditions sociales d’acquisition et d’opération de ces qualités et charismes ou sur l’adéquation entre les structures internes de la subjectivité et les structures objectives externes.

Les enquêtes et analyses de Bourdieu ont fait, par leur rigueur et leur minutie, voler en éclats le mythe de la démocratie culturelle (scolaire en particulier) et corollairement de l’innocence, de l’impeccabilité, du désintéressement et de l’indépendance des dominants du monde symbolique (des intellectuels spécialement). Ce travail lui a valu la reconnaissance de tous ceux auxquels il a fourni les instruments de pensée nécessaires pour déniaiser leur vision du monde en « défatalisant » et « dénaturalisant » les faits de domination. Mais en même temps il s’est attiré, non seulement le ressentiment inextinguible qui attend tout fauteur de désenchantement, mais encore la haine de ceux que le dévoilement de leurs compromissions et arrangements avec le système empêche de continuer à jouer leurs petits jeux en toute bonne foi et en toute bonne conscience. La mise en demeure morale contenue implicitement dans l’analyse bourdieusienne oblige chacun à assumer ses solidarités.

Certains s’en tirent en revendiquant cyniquement leur adhésion à l’ordre établi. Quelques-uns font amende honorable. D’autres, plus habiles apparemment, s’efforcent d’invalider l’analyse elle-même – « Bourdieu ne nous apprend rien » – en insistant sur ses défauts théoriques. Comme s’ils ignoraient que le propre de toutes les grandes théories scientifiques, ce n’est pas de chercher à mettre un point final au progrès des connaissances mais au contraire de contribuer à celui-ci, à la fois par le surcroît de savoir qu’elles proposent et par les limites, les approximations et les lacunes de ce savoir.

On n’invalidera pas la théorie bourdieusienne de la domination sociale en montant en épingle les insuffisances éventuelles de son appareil conceptuel ; et je ne parle là que des critiques les plus sérieuses, les mieux fondées, celles qui reposent sur une connaissance et une compréhension effectives de ce que Bourdieu a vraiment dit, critiques dont il a lui-même su tirer parti à l’occasion quand il ne leur avait pas répondu par avance. On pourra sans doute – certains travaux sociologiques s’y sont employés intelligemment – l’affiner, l’enrichir, voire la corriger sur tel ou tel point, mais on ne la rendra pas caduque tant que la réalité dont elle parle continuera à la nourrir et à la vérifier massivement.

Ainsi a-t-on insisté – ce n’est qu’un exemple, mais instructif – sur le fait que la logique de la domination n’est pas seule à gouverner les rapports entre agents sociaux ; que ceux-ci peuvent interagir autrement que par volonté de puissance et par intérêt, et qu’ils peuvent être mus par l’amitié ou par la compassion, entre autres ressorts. Il est peu vraisemblable qu’aucun bon observateur du social ait jamais laissé échapper cette donnée d’expérience immédiate. Il est néanmoins permis de faire observer que c’est une chose d’enregistrer empiriquement des manifestations altruistes d’amour et de compassion, et que c’en est une autre de faire l’hypothèse théorique qu’il s’agit là de sentiments à l’état pur, en quelque sorte, par essence incompatibles avec une stratégie de pouvoir.

Il convient d’abord de ne pas perdre de vue la genèse sociale de notre psychologie personnelle. Ensuite, rien ne prouve que ces sentiments ne puissent jamais se fondre, comme ingrédients parmi d’autres, dans la mixture complexe et trouble de la libido dominandi, alimentée par la compétition sociale. Chacun sait d’ailleurs par expérience personnelle que les sentiments d’amitié les plus vifs n’excluent pas forcément l’émulation, la concurrence et le calcul. Il y a pour le moins, semble-t-il, des sentiments « impurs », des démarches hybrides. Qui donc peut se flatter de détenir la pierre de touche permettant de distinguer à coup sûr le métal rare et précieux d’un amour sans mélange de l’alliage plus grossier d’un « intérêt pour » et d’un « intérêt à » ?

Mais, à supposer que cette hypothèse angéliste soit pleinement justifiée, on ne voit pas en quoi elle permettrait de récuser la théorie bourdieusienne pour le motif que celle-ci verrait partout des rapports de domination. Tout au plus permettrait-elle d’affirmer que – dans un océan de domination multiforme (économique, politique, militaire, idéologique, culturelle, sexuelle) – il est possible de rencontrer, dans certaines conditions particulières, des îlots préservés où les relations humaines obéissent localement à la logique du bon Samaritain (ou à tout autre principe de rationalité sectorielle) dont il convient alors d’expliquer l’émergence et l’efficacité. Car enfin, prétendre que, dans le monde qui est le nôtre, les rapports sociaux, sur le plan national ou sur le plan international, pourraient fonctionner à l’oblation ou à la compassion pures, ce serait prendre ses désirs – au demeurant très honorables – pour des réalités.

Les affinités électives et les effets de compassion ont besoin, on l’a souvent noté, de la relation face à face, cœur à cœur, dans l’entrecroisement physique et momentané des regards qui se cherchent et des mains qui se tendent. Les effets de domination ont la puissance et la durée des structures anonymes et des institutions impersonnelles dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne fonctionnent pas de façon prévalente à la compassion.

Il y a peu de temps encore, un membre éminent de la noblesse d’État française, placé à la tête du Fonds monétaire international (FMI), professait publiquement sa foi religieuse et son attachement profond, y compris dans l’exercice de ses fonctions directoriales, aux valeurs de respect de la personne humaine et d’amour du prochain. Profession de foi de nature à laisser perplexe quiconque sait combien les oukases financiers du FMI entraînent de souffrances indignes pour les populations des pays pauvres.

De même, toute la charité chrétienne de tous les patrons de France et de leurs cadres supérieurs ne relâche malheureusement pas d’un millimètre le garrot de l’exploitation à outrance du travail précaire. Rentabilité économique oblige et business is business. Tout l’humanisme probable d’un Premier ministre « socialiste » ne l’empêche pas de justifier l’inertie de l’État devant les ravages humains des plans sociaux. Apparemment, si « l’État ne peut pas tout faire », certains États dans l’État peuvent, eux, tout se permettre. De même, toute la compassion sincère que les enseignants peuvent éprouver pour les plus déshérités de leurs élèves n’empêche pas l’échec scolaire de frapper massivement les enfants des classes populaires, ni les grandes écoles et les pépinières du pouvoir de rester la chasse gardée des héritiers. Surprenant de voir avec quelle constance l’esprit, qui est pourtant censé souffler où il veut, souffle dans la direction des groupes les plus distingués culturellement ! De même aussi que toute l’amitié proclamée des partis de la « gauche plurielle » pour les petites gens des banlieues ne les a pas empêchés de participer à l’instrumentalisation et même à l’ethnicisation de la question de l’« insécurité » à des fins électoralistes. Intéressant effet de la délégation politique. On pourrait multiplier les exemples empruntés aux domaines les plus divers : la puissance explicative de l’analyse bourdieusienne demeure, en tout état de cause, sur tous les terrains, largement supérieure aux théories concurrentes, si tant est qu’on puisse à l’heure actuelle lui opposer, en sciences sociales, des théories de même envergure et de portée sociale comparable.

Le point aveugle des classes moyennes cultivées

En fait, dans l’état actuel du champ sociologique en France, il semblerait que la supériorité théorique de la sociologie bourdieusienne ne soit plus perçue que par des sociologues encore capables d’une vision critique des rapports sociaux, c’est-à-dire des gens qui – tout en étant en mesure d’expliquer rationnellement comment il se fait que ces rapports soient ce qu’ils sont, en engendrant tant de souffrances pour tant d’humains dont ils broient matériellement et moralement l’existence – ne trouvent pas normal qu’il en soit ainsi et ne se croient pas tenus, au nom d’un commode devoir de « neutralité », de se taire. Des gens aussi qui, sans nier la réalité du processus d’« individualisation » à l’œuvre dans notre société – et censé aller dans le sens de l’émergence d’un « sujet » plus libre, plus intelligent, plus créateur, aux dires de ses partisans (proclamés ou tacites) –, ne surestiment pas l’ampleur de ce processus et pensent qu’il est abusif d’universaliser un modèle qui n’est finalement que la théorisation savante du mode de vie hédoniste et du « rêve de vol social » d’une upper middle class occidentale que sa griserie narcissique empêche de voir de quel prix le reste de l’humanité paie les privilèges dont elle jouit. Qu’est-ce qui permet de généraliser à l’ensemble de la société humaine un constat valable à la rigueur pour sa fraction minoritaire, celle qui a réussi historiquement, en recourant le plus souvent à une violence barbare, à concentrer à son bénéfice et au détriment des autres populations l’essentiel des ressources de la planète dont elle a tiré et tire toujours les nombreux avantages lui permettant de desserrer l’étau de la nécessité économique et de s’encoconner bourgeoisement ?

Pourquoi les sociologues, qui interprètent avec tant de subtile « compréhension » les moindres fluctuations de la subjectivité individuelle comme des expressions de sa liberté et de sa créativité, sont-ils si peu loquaces sur la formidable entreprise de conditionnement et de manipulation de l’entendement et de la sensibilité poursuivie par le marketing commercial, politique et idéologique qui tend à transformer des millions d’« individus » – y compris en leur prêchant une « rébellion » sans conséquence, singulièrement dans nos petites bourgeoisies avides de distinction et de reconnaissance sociale – en marionnettes de la machine capitaliste à exacerber et exploiter les désirs solvables ?

Qu’on nous explique en même temps comment il se fait qu’à l’intérieur même de notre société prétendument si propice à la « libération », si favorable à l’initiative, à la création, à l’épanouissement du moi individuel, il y ait tellement, et de plus en plus, de malheureux laissés pour compte, dont l’existence personnelle est implacablement vouée à la précarité et au naufrage. Que les experts en profitent pour nous dire en vertu de quelle logique indiscutable la promotion de l’individu-roi doit nécessairement s’accompagner du démantèlement des dispositifs de protection et de solidarité collectifs, et du retrait de l’État social. De telles questions seraient-elles triviales, ou indécentes, ou caduques pour la nouvelle sociologie « postbourdieusienne » et les penseurs de la modernité ?

Parce qu’à ses yeux la cause fondamentale des misères humaines résidait dans les rapports de domination, Bourdieu considérait que le travail essentiel de la sociologie était de se livrer à l’analyse des mécanismes de toute nature qui assurent l’accomplissement des rapports de domination sous toutes leurs formes. Comme il aimait à le répéter, s’agissant de la vérité sur le monde social, sa seule « énonciation » équivaut à une « dénonciation » de ce que l’ordre social considéré peut receler d’arbitraire, d’inique et de meurtrier.

On conçoit que les dominants, leurs auxiliaires et leurs clientèles n’aiment pas beaucoup cette sociologie-là. Ils préfèrent évidemment la sociologie académique, de bon ton et de bonne compagnie, qui s’est épanouie dans nombre d’universités où elle sert principalement à faire des carrières de sociologues formant des docteurs s’employant à devenir des mandarins qui rêvent – comble de l’accomplissement personnel ! – d’être appelés à conseiller le Prince. Comme tous ses homologues, le clergé universitaire, né de l’institutionnalisation et de la bureaucratisation du champ, n’a eu de cesse – à quelques exceptions notables près – d’évacuer la part originelle de message prophétique et subversif de la science sociale au profit d’un discours d’orthodoxie lénifiant, aussi mortellement ennuyeux qu’alambiqué et euphémisant, mais favorablement accueilli par les puissances sociales établies qui n’ont strictement rien à en redouter.

Bourdieu n’appréciait que très modérément cette sociologie institutionnalisée, obligée de renier sa charge politique pour accéder à la considération universitaire, dont il lui est arrivé de dire, sous forme de boutade un peu cruelle, qu’elle était caractérisée par « le couple de la cuistrerie et de la mondanité, de la thèse et de la foutaise ». La sociologie universitaire ne trouvait grâce à ses yeux qu’autant que ses adeptes se montraient capables d’utiliser sa relative autonomie épistémologique pour contourner la demande officielle et produire une vérité qu’on ne leur demandait pas. Aussi n’avait-il pas la moindre considération pour les sociologues « jaunes », Diafoirus prétentieux qui, appelés par les décideurs publics et privés au chevet d’un corps social gangrené par les injustices, passent leur temps à préconiser doctement l’administration de cachets d’aspirine au malade. Il était convaincu que, si la sociologie n’était qu’une activité de sociologues destinée à entretenir la production et l’échange circulaire d’un discours d’institution, « elle ne mériterait pas une heure de peine ».

Force et faiblesse des idées vraies

On pourrait penser que son insistance à fixer à la sociologie la mission de mener un combat libérateur, en mettant en évidence les mécanismes cachés de la domination, s’inscrivait dans la tradition intellectualiste des Lumières. En fait, Bourdieu était bien un rationaliste, mais plutôt à la façon de Pascal que de Descartes ou Spinoza.

S’il était convaincu que la production par la science sociale d’une connaissance vraie des rapports sociaux était une condition préalable, nécessaire à la libération des dominés, Bourdieu n’y voyait pas une condition suffisante et ne considérait pas que la clarté jetée dans l’entendement entraînait ipso facto la mobilisation des énergies dans l’action. Bien que certaines de ses formulations aient pu donner parfois l’impression qu’il prêtait aux idées vraies une force révolutionnaire, il ne croyait pas que les idées étaient dotées d’une efficacité intrinsèque ni qu’un jugement éclairé était la garantie d’une action juste. Pour cette raison fondamentale que l’idée vraie est appréhendée non pas par un entendement pur mais par un habitus incorporé, à la fois cognitif et affectif, dont les inclinations invétérées et les intérêts inviscérés présentent une inertie plus ou moins difficile à surmonter. En bon pascalien, Bourdieu tendait à penser de plus en plus qu’il faut, pour se convertir, c’est-à-dire en l’occurrence pour s’arracher à l’ordre établi et se battre, non seulement avoir une idée vraie de la situation dans laquelle on se trouve, mais encore avoir la « volonté de croire » et d’agir en conséquence. Et peut-être est-il plus difficile encore de susciter celle-ci que de répandre celle-là.

Quoi qu’il en soit des difficultés de la lutte, la réalité ne nous laisse pas d’autre alternative que de refuser la logique des rapports de domination ou de contribuer, ne serait-ce que passivement, à son accomplissement. Quelle que soit l’inertie du système, en nous et autour de nous, elle ne peut empêcher qu’il y ait de la lutte, et comme Bourdieu avait coutume de le dire : « Là où il y a de la lutte, il y a de l’espoir. »

Alors, gardons cette espérance et luttons, c’est le meilleur hommage que nous puissions lui rendre.

Alain Accardo

Deuxième partie d'un texte paru dans la revue Awal, « L’autre Bourdieu » (janvier 2003, n° 27-28) ; édité dans Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, 2011.

Du même auteur sur le même auteur, lire Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu (Agone, 2006) ; et de Pierre Bourdieu, lire Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique, Agone, 2002.

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Publié le 23.01.2019 à 08:00

Un savant engagé (1)

Agone

Par une sorte de biais médiatique, la croyance s’est installée chez beaucoup que l’entrée délibérée de Pierre Bourdieu dans la lutte politique et sociale datait de décembre 1995 et de sa prise de position retentissante dans le grand mouvement d’opposition des salariés français à la politique du gouvernement Juppé.

Comme si le savant, jusque-là retranché dans son donjon scientifique, avait soudainement découvert, du haut de ses remparts, les batailles qui se livraient en bas, dans la plaine, et avait décidé brusquement de descendre prendre part à leur tumulte, au risque de souiller, dans cette mêlée poussiéreuse, la blanche toge de la recherche « pure » et impartiale.

Un recueil rassemblant, dans une éclairante présentation, diverses interventions de Bourdieu entre 1961 et 2001 vient nous rappeler opportunément, textes à l’appui, que, tout au long de sa carrière, il n’a jamais dissocié son combat pour une science sociale digne de ce nom de l’ensemble des luttes visant à changer le monde social, même quand il ne disposait pas encore de toute l’autorité intellectuelle et scientifique permettant d’intervenir avec éclat dans une actualité politique et sociale brûlante [1].

Aux origines d’une sociologie de la domination

Tous ceux qui connaissaient les travaux de Bourdieu et qui étaient attentifs à sa démarche depuis suffisamment longtemps savaient que son intervention de décembre 1995 en pleine agora, de même que son appel à une refondation de la gauche, pour une « gauche vraiment de gauche », se situaient dans la logique d’une démarche dont les motivations fondamentales et les principaux axes présentaient une grande constance, depuis ses premières recherches en Algérie, et sans doute même depuis le début de sa vie intellectuelle.

Bourdieu, qui n’a cessé de procéder à sa propre socioanalyse et de pratiquer l’autoréflexivité, en appliquant à son propre travail la même lucidité qu’il appliquait aux objets extérieurs, savait – et a exprimé à maintes reprises, mieux que personne – ce que les orientations et la substance de ses recherches devaient à sa biographie, à ses appartenances et aux différents contextes où s’inscrivait sa trajectoire personnelle. Son entrée par effraction dans l’univers de la culture la plus légitime l’avait rendu, plus que quiconque, sensible au caractère mystificateur de l’idéologie chère à tant d’intellectuels qui, confondant le trajet réel avec le but idéal, croient avoir accédé au monde de l’Immaculée Conception et se veulent de purs esprits « sans attaches ni racines ». Bourdieu n’a jamais renié les siennes ; et c’est, entre autres propriétés essentielles, son appartenance originelle revendiquée et assumée, sans pathos misérabiliste, au monde des dominés sociaux, qui l’a conduit à élaborer sa sociologie critique de la domination sociale et à édifier ce qu’il a appelé lui-même un « savoir engagé », c’est-à-dire un savoir qui milite inséparablement pour l’établissement de la justice dans le monde social en militant pour celui de la vérité sur ce monde social.

On sait à cet égard le rôle qu’a joué, dans l’orientation vers la sociologie du jeune normalien agrégé de philosophie entamant sa carrière d’enseignant-chercheur, la découverte, dans le contexte intellectuellement et moralement bouleversant de la guerre d’Algérie, de certaines ressemblances et analogies structurales entre la paysannerie algérienne et cette paysannerie béarnaise dont il était issu et resté si proche.

Nul doute que la commotion provoquée par la guerre, chez les jeunes intellectuels de l’époque tout particulièrement, n’ait contribué à ancrer plus fermement encore dans leur vision de la société et de l’histoire ceux d’entre eux qui, comme Bourdieu, savaient déjà, par expérience personnelle et quasi atavique, qu’on n’a jamais le choix entre une vie paisible et une vie militante mais qu’on peut seulement choisir son combat, quand il ne vous a pas déjà choisi. Comme tous les intellectuels, même les plus éminents, Bourdieu avait, en principe, en tant que dominé chez les dominants et dominant chez les dominés, le choix entre l’un ou l’autre camp. Par inclination anthropologique, en quelque sorte, il avait choisi d’être du côté des plus dominés, quelque nom qu’on leur donne suivant le champ et l’époque considérés : du côté de cette « misère du monde », aux visages innombrables, dont il devait dresser plus tard un saisissant tableau.

Et c’est là sans doute son véritable péché originel, la faute imprescriptible qui lui a valu l’exécration, tantôt déclarée, tantôt déguisée, toujours renouvelée, de tous les hauts clergés, culturels, politiques, médiatiques et autres, qui se disputent le(s) pouvoir(s) en France, dans le cadre de l’ordre établi. Bourdieu, eût-il choisi d’être de leur chapelle et d’utiliser son talent à légitimer leur commune domination, serait devenu prophète en son pays, et pas seulement à l’étranger. L’homme aurait été loué ou décrié pour ce qu’il était réellement, et son œuvre, soumise à la seule critique de la bonne foi et aux règles de la controverse scientifique, n’aurait probablement pas donné lieu à autant de caricatures d’une fielleuse ineptie et de contresens aussi obstinés que dépourvus d’innocence – dont le numéro du Nouvel Observateur qui a suivi sa mort demeurera le venimeux et déshonorant compendium.

Entre neutralité et engagement du savoir

Bien qu’il se soit senti solidaire de l’univers des « stigmatisés sociaux », en quelque sorte ontologiquement et déontologiquement, Bourdieu n’en concluait pas que la logique de la lutte autorisait le chercheur à manquer délibérément au « principe de neutralité axiologique » accepté dans la communauté scientifique et qu’il a lui-même plus d’une fois réaffirmé. Et ce en des termes d’autant plus explicites que, durant toute une époque (pratiquement jusqu’au début des années 1980), l’influence d’un certain marxisme dans les sciences historiques et sociales tendait dangereusement à réduire l’autonomie du travail scientifique par rapport au militantisme politique, au nom par exemple des exigences de la « lutte des classes dans la théorie », comme disaient, entre autres, les althussériens.

Bourdieu n’a jamais souscrit à la distinction entre une science « bourgeoise » et une science « prolétarienne ». Mais il n’entendait pas la notion de « neutralité axiologique » comme une prétention, à la fois irréaliste et un peu niaise, à la décontextualisation de la recherche et à la désincarnation du chercheur. Il n’y avait à ses yeux qu’une bonne ou une mauvaise façon de faire de la science sociale ; et la bonne façon commençait par la réaffirmation que le social peut et doit être objet de science, d’une science « comme les autres », c’est-à-dire aussi soucieuse que les autres de rigueur et d’objectivité. S’opposant en cela à tous ceux – les tenants de la tradition philosophique dominante en particulier – qui s’obstinaient à voir dans l’approche scientifique de l’humain une forme de profanation sacrilège (plus exactement une atteinte à leur monopole) et qui déniaient à la sociologie non seulement la capacité effective mais même le droit de travailler à dégager des lois du mouvement social.

Cette philosophie, toujours vivace, y compris chez certains « sociologues » eux-mêmes, a alimenté le procès permanent intenté à Bourdieu pour avoir élaboré une théorie du social « déterministe », c’est-à-dire liberticide. Accusation sans autre fondement qu’une connaissance lacunaire et une interprétation tendancieuse de son travail. Aux yeux de qui s’est donné la peine de lire vraiment ce qu’il a écrit, cette accusation est à peu près aussi intelligente que si on reprochait à Newton d’avoir attenté à notre liberté de voler en nous révélant que nous sommes soumis aux mêmes lois de la gravitation que de vulgaires cailloux. Une telle accusation, dont le ridicule le dispute à l’odieux, s’agissant de la sociologie bourdieusienne, n’a curieusement jamais été adressée par les gardiens du sérail académique aux théories qui servent à justifier les atteintes aux libertés autrement plus sérieuses qu’engendre continûment le fonctionnement de l’ordre établi. Car si on qualifie de « déterministe » une sociologie qui, en expliquant le social par du social, ne cesse d’affirmer l’arbitraire de toute domination sociale et la possibilité de travailler à s’en libérer, quel qualificatif faudrait-il alors, honnêtement, appliquer à la « science » économique officiellement enseignée qui nous présente les lois de l’économie libérale comme des lois naturelles et intransgressibles ? Mais on n’entend guère de bons apôtres déplorer la dictature – bien réelle celle-là et non pas fantasmée – imposée au genre humain par les « lois du marché » et les « contraintes économiques objectives » des théoriciens du capitalisme.

Bourdieu n’avait pas du champ scientifique une vision plus irénique que celle de n’importe quel autre champ social. Il savait que, non seulement les vérités scientifiques sont un enjeu de luttes internes qui peuvent être féroces, spécialement quand elles touchent à l’explication du social, mais encore que leur établissement apporte, ou retire, par le biais des homologies de structure, de l’eau aux divers moulins de la domination sociale. Il considérait, non sans raison, que notre société de classes est ainsi faite qu’elle ne peut fonctionner qu’en entretenant chez ses agents la méconnaissance de ses mécanismes. Une transparence véritable ne pourrait que compromettre le fonctionnement des dispositifs de reproduction de la domination sociale en conduisant les agents sociaux, pris à leur insu dans ces mécanismes, à remettre éventuellement en question des adhésions d’autant plus sûres et durables qu’elles vont sans dire et sans penser. En éclairant le fonctionnement objectif des rapports sociaux, la sociologie critique contribue, beaucoup mieux que bien des bavardages politiciens, à créer les conditions d’une lutte plus efficace contre les forces de domination qu’elle démasque. La science sociale doit faire la clarté, dire la vérité sur la société et sur les causes réelles des inégalités et de la souffrance sociales, et c’est dans la mesure où elle dit vrai qu’elle peut être utile au combat émancipateur.

Quand ils prennent pour objet les structures de la société, les jugements scientifiques sont inséparablement des jugements de fait et des jugements de valeur. C’est donc en se soumettant le plus scrupuleusement possible au devoir d’objectivité dicté par la moralité scientifique que le savant, en se battant pour imposer symboliquement la vérité du monde social, se donne les meilleures chances d’accomplir en même temps son devoir moral de solidarité avec les opprimés auxquels il apporte des armes de subversion symbolique de l’ordre établi.

Ces armes, il importait à Bourdieu de les disséminer le plus largement possible, par tous les moyens d’expression et de publication, y compris par l’intervention personnelle dans toutes les enceintes et toutes les circonstances où il est question de la vérité du monde social. C’est pourquoi il a consacré une si grande part de son énergie à ces interventions tous azimuts dont le recueil récemment publié nous rappelle la diversité des thèmes abordés, la variété des registres utilisés et la constance des principes défendus [2].

(À suivre…)

Alain Accardo

Première partie d'un texte paru dans la revue Awal, « L’autre Bourdieu » (janvier 2003, n° 27-28) ; édité dans Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, 2011.

Du même auteur sur le même auteur, lire Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu (Agone, 2006) ; et de Pierre Bourdieu, lire Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique, Agone, 2002.

Notes

[1] Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique, Agone, 2002.

[2] Lire ibid.

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Publié le 18.01.2019 à 08:00

Vous enseignez quoi exactement ?

Agone

Tout le monde a pu le remarquer : chaque fois que des lycéens et des étudiants se mobilisent pour mener un combat que leurs aînés n’ont pas eu l’idée ou le courage de commencer, ils trouvent à leurs côtés, dans leurs établissements scolaires et universitaires, un certain nombre d’enseignants qui leur apportent un concours enthousiaste. Mais ils trouvent aussi, en face d’eux, un nombre non négligeable d’enseignants qui ne tardent pas à entonner, avec un vibrato dramatique dans la voix, le refrain préféré des briseurs de grève et des forceurs de blocus : « Il faut finir les programmes ! Il faut passer les examens ! »

Certes, de la part des enseignants de droite (si, si, il y en a, et même beaucoup plus qu’on ne dit !), surtout s’ils sont devenus chefs d’établissement ou présidents d’université, on ne peut attendre une autre chanson. Pour eux, la formation scolaire et universitaire ne saurait avoir d’autre finalité que de formater consciencieusement les cadres, petits chefs et piétaille dont le système économique a besoin, depuis les manœuvres dociles jusqu’aux larbins prétentieux et aux directeurs arrogants. Leur évangile humaniste ne va pas jusqu’à préconiser de former des esprits critiques, des consciences civiques, des cœurs épris de justice. Leur unique souci, c’est que leur établissement fonctionne, que leur sacro-sainte boutique tourne, sans faire de vagues, pour ne pas indisposer le rectorat ou le ministère. Il n’y a pas à s’en étonner, c’est ça la droite, depuis toujours.

En revanche, que des enseignants qui se proclament de gauche, qui savent pertinemment, ou devraient savoir, ce qu’est le système capitaliste et la part que l’École prend à son fonctionnement et à sa reproduction, qui savent que la plupart de leurs élèves et étudiants seront jetés en pâture, avec ou sans diplôme, au despotisme patronal, que ces enseignants donc adoptent le même langage chagrin et hypocrite que leurs collègues de droite et ne cessent d’agiter, en écho aux cris d’alarme de la presse anti-grève, l’épouvantail des examens pour faire pression sur les grévistes et encourager les opposants, voilà qui est plutôt confondant… quoique, à la réflexion, pas tellement surprenant. La passion de l’ordre et de la règle, même injuste, est une vieille histoire, et ceux qui pensent que l’homme est fait pour le sabbat plutôt que le sabbat pour l’homme sont toujours aussi nombreux et toujours aussi myopes. Et en général, ils n’ont pas de problèmes de fin de mois.

Il serait bon que ces adeptes des examens à tout prix s’interrogent, comme de simples apprentis philosophes de classe terminale, sur les rapports entre les moyens et les fins, et se posent la question de savoir s’il est légitime de fétichiser programmes et diplômes et d’en faire des fins en soi quand manifestement ils ne peuvent plus servir à assurer une vie plus digne dans un monde plus humain ; quand ils tendent à n’être plus, pour la plupart des jeunes, qu’un droit d’entrée dans un monde inique et précaire où les travailleurs sont traités comme des serpillières. Lorsqu’une grande partie de la jeunesse a la lucidité et le courage de se lever pour faire ce qu’on n’a pas été capable de faire soi-même, il y a quelque indécence à vouloir la retenir par les basques en pleurnichant : « Ah, les programmes, ah, les examens ! »

L’ennui c’est que, comme disait Jaurès, « on n’enseigne pas ce qu’on veut, mais ce qu’on est ».

Alain Accardo

Daté d'automne 2008, ce texte, longtemps resté dans les tiroirs de l'auteur, est paru dans Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, 2011. Sur le thème, du même auteur, lire « Mythologie scolaire ».

Du même auteur, on peut lire les bases sociologique de ses analyses dans son Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, Agone, 2006.

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