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 Alain Accardo
Le blog du sociologue Alain Accardo - Editions Agone

 

Publié le 02.10.2019 à 08:00

Agone

Horreurs de jeunesse

Après une ère paléolithique qui laissait bien augurer de l’avenir, l’humanité a opéré la révolution dite néolithique qui, à ses débuts, semblait elle aussi pleine de promesses mais qui a donné ensuite des signes de plus en plus inquiétants à mesure que se révélaient les effets contradictoires des progrès de la « civilisation »…

Le processus délétère qui devait conduire le genre humain en quelques millénaires à son état désespéré actuel, a débuté dès cette époque-là, avec la préférence de plus en plus marquée accordée par les collectivités humaines aux signes de la puissance matérielle : ce fut d’abord l’accumulation des rognons de silex, puis le façonnement des poteries, puis la fusion des métaux et finalement la monétarisation des échanges et la thésaurisation de l’Argent. Celui-ci, bien servi par l’invention de l’écriture et les scribes de tout poil, est devenu une idole qui a bientôt supplanté toutes les autres. De sorte que, progressivement, les tendances à se spiritualiser davantage, qui étaient probablement inscrites dans le logiciel initial de l’espèce, ont perdu de leur force.

Durant plusieurs millénaires tout se passa comme si la croissance mentale des humains était restée grippée, bloquée au niveau du psychisme enfantin, tandis que l’espèce continuait à grandir physiquement et collectivement pour devenir le monstre que nous connaissons désormais, cette sorte de demeuré infantile qui a gardé un âge mental de sept ans dans une enveloppe corporelle ayant largement dépassé l’âge adulte.

Quand on apprend, par exemple, que des dizaines de milliers de jeunes gens se sont réunis récemment à New York pour assister à la finale mondiale d’un jeu électronique qui fait fureur sur la planète, avec des centaines de milliers de dollars pour enjeu, et que ce jeu consiste pour l’essentiel à s’entre-trucider avec une bande d’ennemis virtuels qu’il faut désintégrer par écrans interposés, on est en droit de se dire qu’il n’y a pas eu sur le plan psychologique et moral d’amélioration vraiment significative depuis le temps lointain où les bandes de jeunes rustres latins mal dégrossis mobilisés par Romulus tendaient des embuscades à leurs voisins les Sabins en vue de les exterminer et de s’approprier leurs femmes.

Le phénomène devient frappant quand on prend une vue d’ensemble de la situation.

Je serais tenté de dire, de façon un peu paradoxale, que l’humanité est en train de mourir de jeunesse. Plus précisément, elle pâtit sans remède de n’avoir pas réussi à grandir de façon équilibrée, pour devenir adulte de corps et d’âme. Le spectacle des comportements humains, tant individuels que collectifs, en tous lieux et en toutes circonstances, est parfaitement édifiant à cet égard. La planète Terre tout entière est désormais livrée à la débilité de la fraction encore adolescente de sa population.

Ce qui est dramatique, c’est qu’il n’y a plus aujourd’hui de limite bien précise au statut d’adolescent. Le jeunisme étant devenu plus qu’une mode, une espèce de culte, un style de vie, un idéal de civilisation, malheur à ceux qui n’ont pas les moyens de revendiquer et d’afficher, de sept à quatre-vingt-dix-sept ans, une inaltérable jeunesse. Des hommes et des femmes, tel Faust, se damneraient pour ça. La différence entre un grand-père et son petit-fils serait parfois difficile à percevoir si on ne remarquait encore dans la bouche de celui-ci l’appareil d’orthodontie qu’on lui a posé à huit ans pour redresser ses incisives, et à l’oreille de celui-là le sonotone qui lui a rendu récemment un peu de son ouïe. Ne parlons pas des actrices et autres célébrités pipoles chez qui le fin du fin, ou plutôt le fun du fun, est de se dénuder autant que leurs filles et petites-filles pour poser sur les couvertures des magazines en se persuadant que leur anatomie est encore en état de soutenir la comparaison. Et tout à l’avenant.

Les peuples terrestres, spécialement ceux des pays en voie de modernisation au cours de ces derniers siècles, particulièrement exposés aux effets des changements technologiques et à leur influence sur le plan des mœurs et des institutions, semblent être entrés, quel que soit par ailleurs leur régime traditionnel (ou ce qu’ils en ont gardé), dans une phase nouvelle d’organisation politique, économique et sociale, sans précédent historique. En l’absence d’un vocabulaire qui permettrait de désigner cette forme inédite d’hégémonie, je propose, selon l’habitude établie dans le monde scientifique, de lui forger un nom à partir d’une racine grecque et de l’appeler « hébécratie », ou « despotisme de la jeunesse ».

La révolution hébécratique, caractérisée par l’abolition du rapport de subordination des enfants aux adultes, comme tous les changements qui affectent en profondeur la vie sociale, a pris beaucoup de temps. Il ne servirait à rien d’en retracer ici l’histoire. Je me bornerai seulement à rappeler que l’invention récente, à l’époque contemporaine, de l’« adolescence ». Il s’agit là d’un processus manifestant, sous des modalités empiriques différentes, les changements induits par l’évolution du capitalisme industriel et financier mondialisé. L’universalisation de la logique du Marché, favorisée par les différents impérialismes, poussait à la transformation de la condition féminine, qui a joué un rôle décisif dans la transformation du « jeune », directement ou par des médiations diverses – comme par exemple l’individualisation et la psychologisation à outrance des relations humaines au sein des structures familiales ou scolaires.

On pourrait dire que le résultat de ces processus complexes et interdépendants, c’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui, un peu partout, à des degrés divers, c’est-à-dire à la revanche des anciens dominés, naguère objets de la domination masculine. Comme il est de tradition à bord de toutes les nefs en train de sombrer, la règle officielle est devenue : les femmes et les enfants d’abord ! Bien qu’en réalité, aujourd’hui comme hier, il n’y ait de canots de sauvetage que pour les privilégiés, ou plutôt pour ceux qui s’imaginent qu’ils seront sauvés par les privilèges auxquels ils s’accrochent…

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en septembre 2019.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, Agone, coll. « Cent mille signes », 2017.


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Publié le 16.09.2019 à 08:00

Agone

Pour une critique raisonnée du progrès humain (II)

En dépit des apparences, nous en sommes toujours au même point. Ou plus exactement, la France et le reste du monde ont seulement changé de propriétaires. Les vrais propriétaires de la planète sont aujourd’hui les bourgeoisies de l’industrie, du commerce et de la banque.

Pendant deux siècles, les générations successives d’anciens et nouveaux riches ont pratiqué la fuite en avant pour essayer de pallier les dégâts toujours plus étendus des crises de production et des crises financières récurrentes provoquées par le blocage de la contradiction entre les fantastiques forces de création et de transformation de la condition humaine et l’impossibilité congénitale pour le système capitaliste de se réformer lui-même pour mettre ces forces productives au service des véritables besoins sociaux de tous les peuples au lieu de laisser des oligarchies sans vergogne se gaver et gaspiller au détriment des masses scandaleusement exploitées et réprimées partout dans le monde.

De même que la bourgeoisie révolutionnaire de 1789 avait entraîné les classes populaires dans son élan (avant de les réprimer), de même les bourgeoisies actuelles entraînent les classes moyennes et la petite-bourgeoisie dans le naufrage d’un système capitaliste que la mondialisation a mené aux limites de sa capacité de fuite en avant. Mais les petits-bourgeois, par égoïsme, par inculture, par bêtise, par prétention, par lâcheté ou pour toute ces raisons à la fois, sont pour la plupart aussi incapables d’analyser clairement les contradictions du système capitaliste que pouvaient l’être les bourgeois du XVIIIe, lesquels avaient, eux du moins, l’excuse d’être pré-marxistes et encore inexpérimentés sur le plan politique. En fait, les classes moyennes et leur petite-bourgeoisie sont tout aussi intéressées que la bourgeoisie à la défense du capitalisme qui les fait vivre (de plus en plus péniblement). Alors, plutôt que de combattre avec lucidité et détermination le système, elles se réfugient dans des stratégies d’évitement, des échappatoires idéologiques équivoques, un attentisme réformiste ambigu, bref, de la combinazione politique qui, sous couvert d’ « écologie » les a conduites à se faire les acolytes du social-libéralisme. Celui-ci est aujourd’hui l’un des visages caractéristiques d’une bourgeoisie capitaliste en train d’assassiner la planète, et surtout ses populations les plus pauvres. Mais c’est un régime qui présente, aux yeux des petits-bourgeois, contempteurs ou non du progrès, l’immense avantage de leur permettre, pour quelque temps encore, de sauver, grâce au progrès social antérieur, leurs enfants de la diphtérie et leurs vieux parents de la misère.

Il est bien sûr à tous égards plus facile et moins coûteux, intellectuellement et moralement, politiquement et économiquement, de réduire « les forces productives » à la caricature que le productivisme capitaliste a réussi à en donner et de partir en guerre contre « Le progrès » plutôt que contre la propriété capitaliste. Dans un cas on fait figure d’ « écolo » de bonne compagnie, ou d’ « idiot utile » bien placé dans la course aux maroquins. Dans l’autre on est dénoncé comme un ennemi de la civilisation.

Le genre humain est ainsi fait par son histoire, tant naturelle que sociale, qu’il doit avancer debout, un pas après l’autre, sur le plan de la pensée comme sur celui de l’action. Pendant des millénaires, la croyance à l’existence de puissances transcendantes, religieuses ou métaphysiques, qui les tenaient par la main et les conduisaient vers un but prédéterminé, a aidé les humains à avancer en croyant savoir où ils allaient. Les progrès mêmes de la civilisation ont sapé les bases objectives de ces transcendances illusoires. En occident, nous vivons pour la plupart sans elles. Mais leur effondrement laisse beaucoup d’esprits désemparés : « si c’était pour en arriver là, n’aurions-nous pas mieux fait de ne jamais sortir du paléolithique ? » Nostalgie chimérique, regrets stériles ! Nous ne pouvons faire autrement que d’avancer, sans carte et sans boussole que celles de notre propre expérience historique. Processus d’émergence jamais achevé, toujours à améliorer. Dont il nous appartient de soutenir le cours pour passer de l’économique à l’éthique, de la brutalité à la fraternité, comme cela est écrit, non dans les astres, mais dans la logique du devenir humain.

À ce point de notre réflexion, pour que les choses restent bien claires, une précision supplémentaire s’impose : si pendant des siècles le progrès entendu comme un processus continu d’innovation technologique s’est confondu avec le capitalisme, est-il pour autant légitime d’en conclure qu’ils sont inséparables l’un de l’autre ? Évidemment non.

D’abord parce que la masse des données anthropologiques, archéologiques et préhistoriques dont nous disposons montre qu’aussi loin que nous remontions dans l’histoire de l’espèce humaine, elle n’a cessé de manifester les capacités d’invention inséparablement matérielles et symboliques, techniques et conceptuelles, qui lui ont valu son appellation d’homo sapiens, et d’un homo sapiens qu’on chercherait en vain à dissocier d’un homo faber, chez qui le savoir théorique se convertit en technique et la technique sollicite l’intelligence. Bien avant les Archimède, Héron et autres génies de notre antiquité classique, l’Humanité en a engendré une foule d’autres que nous ne connaîtrons jamais et qui, de la domestication du feu à l’inhumation des morts, du chopper de silex au propulseur, de la domestication des animaux sauvages à l’élevage des troupeaux, des techniques de déprédation à l’agriculture et à la sédentarisation, des grottes aménagées aux premiers murs d’adobe, de la cuisson des aliments à celle des poteries, de la conservation des peaux au tissage des fibres, de la découverte des minerais aux outils de métal, du bâton de parole à la transe chamanique, de la prise de drogue à la trépanation, etc, ont tout inventé, tout conçu et tout fabriqué, le levier, la balance et la poulie, la roue et l’écriture, le rhombe et le chofar, pour le meilleur et pour le pire, se transformant eux-mêmes à mesure qu’ils transformaient leurs conditions d’existence et leur environnement. Mais jamais, tout au long de ces millénaires d’intarissable invention, il n’y a eu, et pour cause, de mainmise capitaliste sur le développement technique, c’est-à-dire d’accaparement privé des moyens techniques de production par les plus riches pour s’enrichir davantage encore, pour produire non plus des choses utiles répondant à des besoins, mais pour produire de l’argent en exploitant de la force de travail physique et intellectuelle, comme le veut la logique même de l’économie capitaliste…depuis le XVIIIe siècle chez nous.

Autrement dit, la technique, en tant qu’ensemble des médiations inventées entre l’Homme et son milieu est l’expression spécifique du génie humain dans tous les domaines, quoi qu’on en pense. Son développement, quels qu’en soient le degré d’efficacité et la rapidité, est inhérent à tous les modes de production, du communisme primitif le plus grossier au capitalisme contemporain le plus sophistiqué. Ce sont les modes de production qui commandent les usages, bénéfiques ou nuisibles, des différentes techniques. Une même technique peut servir à construire ou à détruire, à soigner ou à tuer. C’est pourquoi il y a quelque chose d’un peu aberrant à fétichiser et diaboliser la technique, à l’ériger abstraitement en divinité maléfique en soi, pour en instruire le procès. Celui-ci se trompe d’objet. Réquisitoires comme plaidoiries passent à côté de la vraie question, qui n’est pas de savoir si la technique est en soi bonne ou mauvaise, puisque, comme le disait Ésope de la parole (une technique de communication !), elle est simultanément « la meilleure et la pire des choses » et que même avec un très long recul, il est vain de chercher à démêler les effets positifs des effets négatifs d’une innovation technique de quelque importance par ses applications et par sa durée. La bonne question c’est de demander dans chaque cas, qui décide de son usage, à quelles fins, pour le bénéfice de qui et au détriment de quoi. Ce qui revient à se poser la question de la nature du mode de production considéré et donc la question du régime de la propriété des moyens de production et donc la question du pouvoir de classe établi. Généralement quand il apparaît avec évidence que le coût environnemental et humain d’une innovation technique est catastrophique, comme c’est le cas, par exemple, pour l’exploitation des schistes bitumineux au Canada ou aux États-Unis, il est clair que la cause principale du désastre n’est pas tant le recours à une technique visiblement destructrice que la volonté des sociétés pétrolières, de leurs actionnaires capitalistes et des gouvernements à leur service de s’emparer sans tarder davantage d’une ressource naturelle et d’en tirer des profits financiers colossaux dans les plus brefs délais, pour le plus grand bénéfice des multinationales qui dépècent la planète. Périsse l’environnement naturel, crèvent les populations, pourvu que prospère le Capital. Qu’est-ce que ça peut bien faire aux grands laboratoires pharmaceutiques si tels médicaments trop rapidement mis sur le marché tuent plus de gens qu’ils n’en sauvent ? Les actionnaires n’en ont cure, tant que leurs paradis fiscaux font recette.

C’est véritablement une tragédie pour l’Humanité que le système capitaliste ait réussi à phagocyter, par le biais de l’argent, la totalité des manifestations du génie humain, et que la technique, comme le reste de la culture, soit devenue une marchandise réservée au plus offrant financièrement et non à ceux qui en ont le plus besoin.

Si nous voulons progresser ontologiquement, grandir en intelligence, en liberté, en solidarité et en égalité, nous devons impérativement émanciper les capacités de création humaines (et leurs expressions techniques) du pouvoir de la finance qui asservit et pervertit tout. Il devrait aller de soi que cet effort, ce combat pour s’émanciper du capitalisme, doit commencer ici et maintenant, pour chacun, par un souci de décroissance sur le plan de la consommation, puisque c’est d’abord par l’addiction consommatoire que le système nous aliène et nous conditionne depuis l’enfance, étouffant les aspirations de l’homo sapiens sous les désirs de l’homo œconomicus. On aurait tort de ne voir dans l’effort pour avancer sur le chemin de la simplicité et de la sobriété qu’une forme d’ascèse morale, une visée de salut personnel, comme la foi religieuse pouvait en commander autrefois. Dans nos conditions présentes d’existence, l’adoption par des citoyens conscients de pratiques décroissancistes s’inscrit dans une démarche de bien plus grande ampleur qu’une réforme morale. Elle acquiert une signification inséparablement éthique et politique, en tant qu’elle exprime une volonté de rupture avec le capitalisme et le projet de lui substituer un mode de production de type nouveau, inédit, essentiellement tourné vers la satisfaction des besoins légitimes, matériels et spirituels, de la collectivité, c’est-à-dire de tous les individus sans exception. Et ils sont nombreux, qui ont besoin de tout ce qu’il faut pour vivre humainement, pour vivre heureux. Dans cette optique, le contresens à éviter serait de chercher à bannir le progrès technique. Ce qu’il faut au contraire, c’est mettre fin au divorce capitaliste entre la croissance économique productiviste (toujours plus de pillage et de gaspillage par et pour les plus riches) et le progrès ontologique de l’ensemble des rapports humains. Pour cela il faut rendre aux peuples le réel pouvoir de décider du bon usage des ressources et des biens, donc abolir le pouvoir des uns d’exploiter les autres, en finir avec la dictature des classes possédantes, des multinationales et des banques d’affaires. La lutte contre l’oppression capitaliste, pour briser le carcan de l’argent, ne fait que commencer avec la décroissance. Mais elle ne saurait s’arrêter à ce qui n’est, somme toute, qu’une démarche d’autodiscipline, de décence, de respect de soi-même et des autres, devenue indispensable pour changer les choses. Elle n’est pas une fin en soi mais une étape sur la voie d’un progrès humain rendue accessible par tout le progrès antérieur.

C’est pourquoi nous devrions plutôt nous réjouir de la ruine de toutes les transcendances qui nous infantilisaient tout autant qu’elles nous guidaient. L’heure est venue pour l’humanité de faire un pas de plus dans la voie d’un monde adulte. Comme de toute façon, le monde n’a jamais eu d’autre sens que celui que nous sommes capables de lui donner (à un moment donné et à notre niveau de développement), saisissons notre chance, s’il en est encore temps, et poursuivons notre progrès pour sortir de la barbarie capitaliste. Quelqu’un connaît-il une autre forme de transcendance c’est-à-dire une autre façon de sortir par le haut de notre préhistoire ? Décidons ensemble, en adultes lucides et responsables, du chemin que nous voulons suivre et ne laissons personne, ni à Bruxelles, ni à Washington, ni les financiers, ni les technocrates, ni les soi-disant socialistes, décider à notre place. Ça, ce serait un vrai progrès ! Au moins aussi important que la domestication du feu, l’apparition de l’écriture ou l’invention de la démocratie.

Alain Accardo

Deuxième partie d'un texte initialement paru dans Kairos, en mai 2015.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, Agone, coll. « Cent mille signes », 2017.


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Publié le 09.09.2019 à 08:00

Agone

Pour une critique raisonnée du progrès humain (I)

L'aggravation des dégâts causés à la planète depuis deux siècles par le développement industriel a eu, entre autres effets, celui d’exacerber l’opposition entre partisans et détracteurs du « progrès »…

Comme la réalité à laquelle renvoie cette notion apparemment simple comporte en fait de nombreuses dimensions qui se surdéterminent inextricablement les unes les autres et ont toutes un impact sur la vie individuelle et collective, le débat, comme toujours au sujet d’un fait social total, engage inévitablement le sens même de l’existence des uns et des autres, en tant que personnes singulières et/ou en tant que groupes sociaux. Il n’en est que plus nécessaire de savoir le plus exactement possible de quoi l’on parle. 

Le progrès, au service du capitalisme

La conception actuellement dominante du progrès est encore, pour l’essentiel, celle que nous avons héritée du XIXe siècle et qui a prévalu parce que, comme l’ont expliqué quelques éminents théoriciens du libéralisme économique, à la façon de Joseph Schumpeter, le progrès, entendu comme un processus continu et cumulatif d’innovation technologique, doit être tenu pour le moteur même de l’économie capitaliste où il est censé lier consubstantiellement l’avancée des connaissances, la croissance économique, l’accumulation des profits par les entrepreneurs et la satisfaction des besoins sociaux.

Ce point de vue « progressiste » a suscité une adhésion d’autant plus large des nations  que deux guerres mondiales ont démontré l’importance vitale du développement technologique et que par la suite, l’une des obsessions permanentes de la guerre froide, jusqu’à la fin du XXe siècle, a été la course aux armements et la compétition économique entre les grands blocs. Mais quand, après l’effondrement soviétique, le camp capitaliste et ses multinationales se trouvèrent à même de coloniser sans frein, sans mesure et sans recours, la totalité de la planète, une partie des opinions publiques a commencé alors à porter, sous le nom d’ « écologie », un regard de plus en plus critique sur le coût environnemental et humain du progrès productiviste-mercantiliste, coût que les gauches de gouvernement, par souci d’efficacité économique, avaient elles aussi tendance à sous-estimer. Une partie des jeunes générations, politiquement désenchantée et idéologiquement sans repères, a cru trouver dans l’adoption de cette démarche contre-progressiste un moyen commode et distinctif de s’inscrire dans le débat public. Ainsi s’est installé durablement dans le paysage idéologique de notre temps, un courant réactionnel qui en est arrivé à confondre dogmatiquement le progrès avec l’activité économique et la performance technologique. De cette réduction initiale découla la babélisation de la réflexion sur le progrès. 

Quel sens en effet cela peut-il bien avoir d’être pour ou contre « le progrès », dans l’absolu ? Le même qui la veille déclamait contre le progrès, se précipitera le lendemain dans un centre anti-rabique parce que son enfant a été mordu par un chien. En vérité, le progrès dont on débat aujourd’hui, qu’on l’encense ou qu’on le condamne, c’est bien le progrès tel que l’entendent les chantres de l’économie libérale, le progrès capitaliste, celui de l’innovation devenue à elle-même sa propre fin, celui de l’accumulation continue des biens, de la croissance ininterrompue, linéaire et mécanique de la productivité et de la rentabilité sous la pression d’une concurrence acharnée, le progrès subordonné à la multiplication illimitée des seuls besoins solvables et à l’extension indéfinie des profits des grandes entreprises, le progrès aveugle à son coût environnemental et humain, le progrès de tous les excès et de toutes les injustices, le progrès du « Trading Haute Fréquence », le progrès pour l’argent et rien d’autre. Si importante et spectaculaire cette dimension technologique soit-elle devenue, elle ne doit pas faire oublier la dimension qu’on pourrait qualifier, faute d’un meilleur terme, de progrès ontologique en ce sens qu’il augmente l’être, et pas seulement l’avoir. Il permet à l’animal social d’acquérir une essence spécifiquement humaine et de passer, individuellement et collectivement, de la primitivité à la vie civilisée, d’aller plus loin dans la réalisation d’un modèle de vie en commun ou, comme aurait dit Elias, dans la civilisation des mœurs (c’est-à-dire dans l’atténuation de la violence institutionnalisée et incorporée). Ce progrès-là est le chemin même de l’hominisation/humanisation. Chemin de toute évidence toujours à poursuivre.

Il est évidemment très déplorable que les bourgeoisies industrielles et commerçantes du XIXe, spécialement en Angleterre et en France, au premier rang des puissances impérialistes, aient été d’ardents promoteurs de ce progrès économique lié au développement des forces productives capitalistes, qui était la base même de leur domination sociale, quitte à aiguiser les contradictions internes du système en étendant la misère et les souffrances des masses opprimées, nationalement et internationalement, en même temps que la puissance et les jouissances des oppresseurs. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les classes moyennes occidentales, à la remorque de leurs bourgeoisies nationales respectives, ont adhéré à ce rêve de puissance économique dont elles recueillaient ou espéraient recueillir finalement des retombées matérielles et sociales, sous forme d’améliorations sensibles de leurs conditions de vie et de travail. Le rêve progressiste-réformiste se poursuivit après la fin de la guerre, sous le leadership du capitalisme américain. Les classes moyennes dopées par l’hédonisme matérialiste de l’american way of life, fraîchement importé en Europe, n’eurent que davantage de raisons de penser, en bons petits-bourgeois médiocrement cultivés, que c’était la seule forme de progrès concevable, désirable et accessible, le seul idéal possible de la vie sur Terre. Les mensonges et les reniements successifs de la social-démocratie européenne firent le reste en transformant, à force de promesses dilatoires, de manipulations politiques et d’insidieuse hostilité aux classes populaires, les classes moyennes en supplétifs de la démocratie parlementaire bourgeoise. Mais lorsque, un demi-siècle plus tard, les enfants de ces classes moyennes commencèrent à se réveiller de leur rêve réformiste qui virait au cauchemar, ils étaient devenus des adultes, consciencieusement gavés et formatés idéologiquement par leurs études de commerce, de communication, de management, de journalisme, de science politique, de « sciences humaines », d’informatique et autres formations tertiaires Bac+n, et ils ne savaient plus faire la distinction élémentaire, à la portée de n’importe quel cancre un peu politisé des facs des années 60-70, entre les deux composantes fondamentales de tout mode de production : les forces productives et les rapports de production.

Cette simple clé à molette conceptuelle leur aurait permis d’éviter le contresens qui consiste à confondre, dans le meccano social, le mouvement des forces productives (c’est-à-dire finalement l’expression multiforme des capacités d’invention humaines) avec le cadre structurel institutionnalisé, plus ou moins figé et contraignant, dans lequel les forces productives sont historiquement obligées de se couler (par exemple les rapports de propriété du sol et des instruments de travail, les rapports de pouvoir, etc.).

Nous disposons aujourd’hui d’un recul historique suffisant pour savoir que le terme de progrès, que nous appliquons indifféremment à toute espèce d’objet ou de pratique empiriques, désigne beaucoup plus fondamentalement une sorte d’invariant structural, une dynamique poussant à aller de l’avant, à dépasser et se dépasser, intimement liée à la capacité de l’espèce humaine à apprendre, comprendre et communiquer rationnellement et donc à corriger, améliorer (pas immanquablement, mais souvent) la pratique. Devenir meilleur(s), est-ce un souci désormais caduc ? Pourquoi faudrait-il y renoncer ? 

Le progrès, un invariant anthropologique

Il y a là, me semble-t-il, quelque chose comme une donnée anthropologique constitutive que certains écologistes ont un peu perdue de vue. Celle-ci ne me paraît ni bonne ni mauvaise en soi. Ambivalente, plutôt. C’est une réalité objective qui fonde la perfectibilité relative de l’Homo sapiens. Elle n’est ni à condamner ni à encenser, mais à considérer comme un des ressorts de son histoire. La question de sa valeur est en réalité celle de son actualisation par des groupes humains déterminés. La question du progrès n’est pas métaphysique : c’est celle de l’organisation concrète d’une société à un moment donné. C’est une question d’appropriation, de production, de répartition, etc., donc politique, économique et sociale, et corollairement une question de définition des besoins réels d’une population donnée à un certain stade de son développement. Nous pouvons être reconnaissants au marxisme de nous avoir sensibilisés à ces questions structurelles. Qu’une interprétation productiviste-industrialiste ait prévalu dans la vulgate du mouvement ouvrier international, cela est plus que préjudiciable, même si c’est explicable par le contexte historique. Mais on ne peut l’imputer à la vision de Marx pour qui le sens de l’histoire, ce n’était pas l’instauration d’une société de consommation débridée, aliénée et dominée par l’argent, mais d’une société sans propriété privée des moyens de production, sans travail salarié et sans classes, où chaque individu pourrait s’épanouir librement. Pourquoi un tel idéal serait-il périmé ?

Tout au long de l’histoire, l’aspiration à une « vie meilleure » n’a cessé de hanter les peuples, fût-ce confusément, et quitte à s’inventer, prospectivement ou rétrospectivement, un âge d’or mythique. Même les sociétés traditionnelles les moins équipées pour le changement semblent avoir peu ou prou, sous une forme ou une autre, cherché à progresser, à améliorer leurs façons de vivre, de produire, de communiquer, de se gouverner, d’ordonner un peu le chaos brutal et d’humaniser la jungle. Elles ont suscité des Solon, des Hammourabi, dont le souci était d’améliorer les rapports sociaux, le vivre-ensemble, comme dit aujourd’hui le jargon à la mode. C’était encore et toujours ce à quoi aspiraient nos philosophes des Lumières. Et il est significatif que la magistrale Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, qui condense toute la philosophie du progrès des Encyclopédistes, ait été rédigée à ce moment-là par Condorcet.

Mais pourquoi l’idéologie des droits de l’Homme, qui est une des plus extraordinaires expressions de la foi dans un progrès universel de l’esprit humain que la philosophie des Lumières et la Révolution nous aient laissées, a-t-elle été d’emblée neutralisée, bafouée et pervertie par ceux-là mêmes qui auraient dû s’en faire les gardiens ? Parce que la bourgeoisie révolutionnaire du XVIIIe siècle avait compris pratiquement ce que Marx et d’autres devaient théoriser expressément au siècle suivant : que la contradiction majeure qui était au cœur du système féodal, celle dont découlaient toutes les autres, la contradiction entre l’exigence de développement des forces productives (le progrès qui fait que l’existence humaine n’est pas une existence purement animale, figée dans son être) et la volonté des classes possédantes et dirigeantes (la noblesse et le haut-clergé) de verrouiller les rapports sociaux, empêcherait indéfiniment la bourgeoisie montante de prendre dans le système toute la place qu’elle estimait mériter. Sauf si cette bourgeoisie imposait par la force le remplacement des anciens rapports de production par d’autres, plus conformes à la réalité de la nouvelle économie manufacturière et à ses potentialités. En toute logique révolutionnaire, la bourgeoisie du XVIIIe siècle aurait dû abolir tous les anciens rapports de production qui bloquaient son ascension. Y compris le régime de la propriété des moyens de production. Mais comme le nouveau législateur avait déjà commencé à s’enrichir et qu’il espérait s’enrichir bien davantage encore en dépouillant la noblesse et le clergé de leurs immenses richesses, il se garda bien de toucher au droit de la propriété privée, qui fut au contraire, non pas aboli par les nouvelles institutions, mais solennellement réaffirmé et renforcé. Et la bourgeoisie devint la nouvelle classe dominante, celle qui domine par l’argent et le savoir, au lieu de dominer par l’épée et la prétendue volonté du Ciel.

(À suivre…)

Alain Accardo

Première partie d'un texte initialement paru dans Kairos, en mai 2015.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, Agone, coll. « Cent mille signes », 2017.


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Publié le 30.08.2019 à 08:00

Agone

Babbitt, ou Les néobarbares

L’anthropologie sociale nous a accoutumés à considérer que le monde humain est un monde civilisé, mais sans préjuger le niveau de civilisation atteint. En s’inspirant de Norbert Elias, on pourrait dire que la civilisation est le processus, individuel et collectif, par lequel les animaux humains s’extirpent de l’animalité pour se rendre de plus en plus humains à mesure qu’ils apprennent à domestiquer la nature environnante et conjointement à gouverner leur propre nature, en s’inventant des normes, des valeurs, des idéaux.

À cet égard, il importe de préciser que le processus de civilisation a pour effet de façonner chez les individus des structures de pensée et de sensibilité qui informent un nouveau rapport spontané au monde en abaissant toujours davantage, dans une culture donnée, les seuils de tolérance aux différentes manifestations de la violence pulsionnelle et de la bestialité. De sorte que le même comportement, ou le même événement, qui paraissait précédemment « normal » et était parfaitement toléré par le plus grand nombre, finit par être perçu comme insupportable, moralement et physiquement : « C’est au-dessus de mes forces... monstrueux... abject... révoltant... à vomir... etc. » Dans cette perspective, on est en droit de dire, par exemple, qu’une civilisation où l’on se sent spontanément enclin à régler les conflits par la discussion et la négociation est plus avancée que celle où l’on incline à les régler par la force brute ; que des gens à qui la peine de mort ou l’esclavage ou l’exploitation des enfants apparaissent comme quelque chose d’ignoble sont plus civilisés que ceux qui pratiquent sans états d’âme les sacrifices humains ou l’asservissement de leurs semblables, etc. Pour dire les choses autrement, plus on s’attache à respecter la personne humaine, en tout individu, en toute circonstance et en tout lieu, plus on est civilisé ou, ce qui revient au même, plus on est humain.

S’agissant de la civilisation occidentale, il semblerait qu’avec la reconnaissance solennelle des droits de l’homme (y compris ceux des générations futures), à quoi s’est ajouté plus récemment un commencement de prise de conscience des droits des animaux, elle ait atteint un très haut niveau d’humanité, ou, si l’on préfère, d’humanisation des rapports sociaux en même temps que d’universalisme. Ce qui expliquerait, aux yeux de beaucoup, son hégémonie contemporaine, l’occidentalisation progressive des mœurs sur la planète – et corollairement les phénomènes plus ou moins virulents et ambigus de résistance à ce modèle.

Une union européenne rétrograde

Bien évidemment, cette thèse ne saurait être interprétée dans une optique platement évolutionniste comme l’affirmation que la civilisation ne cesse de progresser et de porter toujours plus loin l’idéal d’une humanité accomplie. On sait de reste aujourd’hui que non seulement la civilisation est fragile et périssable mais encore que son progrès même n’exclut pas des phases de régression barbare et des retours de sauvagerie. La démonstration la plus effrayante nous en a été donnée par la civilisation occidentale, au cours du XXe siècle en particulier, pour ne pas parler de l’immense et abominable entreprise colonialiste mise en œuvre depuis le XVIe siècle au nom même des prétentions à l’universalisme et à l’hégémonie de nos sociétés civilisées. Il n’en demeure pas moins qu’aux yeux de la grande majorité des peuples occidentaux, et peut-être aussi de quelques autres, notre civilisation apparaît comme une source de progrès humain à tous égards, digne de servir d’exemple au monde, en dépit de ses insuffisances et de ses contradictions.

C’est là toutefois un verdict que dément le mouvement actuel de notre civilisation, dont trop peu d’esprits semblent vouloir s’aviser. On peut en avoir une bonne indication si l’on considère, par exemple, l’opinion largement répandue, en France et ailleurs, à propos de la construction de l’Europe libérale : l’imposition technocratique d’un espace économique de libre-échange, pilotée par les oligarchies de la finance et de l’industrie, au mépris des acquis démocratiques et de la justice sociale, est célébrée comme un immense progrès du genre humain, sous le prétexte que, dans la logique de la mondialisation en cours, l’avenir serait à quelques grands ensembles capitalistes transnationaux de plus en plus intégrés où les États-nations seraient condamnés à être absorbés. Mais on ne voit pas pourquoi – sauf à confondre l’intérêt général avec celui des multinationales et des grands investisseurs – il faudrait, dans cette perspective, obliger les peuples européens à renoncer à des droits qu’ils ont conquis le plus souvent par la lutte et « harmoniser » toutes les politiques sociales et culturelles sur le modèle du moins-disant. Tel est le véritable contenu de la « politique de civilisation » chère à Sarkozy et consorts. La manipulation et le contresens sont ici évidents : les instances dirigeantes européennes, en accord avec les gouvernements nationaux, sont en train d’organiser, au nom d’un prétendu progrès de la civilisation (identifiée au marché mondial), une vaste entreprise de régression pour les travailleurs condamnés à payer de l’abandon de leurs droits, de la dégradation de leurs conditions de travail et de leur qualité de vie cet illusoire progrès vers l’universel. Ce n’est pas là une menace fantasmatique : c’est déjà le présent. Si on en voulait un exemple éloquent, il suffirait d’évoquer les arrêts significatifs de la Cour de justice européenne, dans les affaires Laval et Viking, qui sont une véritable agression contre l’exercice du droit de grève et la liberté syndicale des salariés1.

Le peuple français, pour sa part, s’est dressé contre ce nouveau despotisme en rejetant massivement le projet de traité pour une constitution européenne d’inspiration libérale. On ne saurait trop insister sur l’importance d’une telle victoire, qui ne doit rien à nos « élites » et que celles-ci s’emploient activement à annuler. Du coup, la menace qui pèse sur le devenir des sociétés européennes n’est pas écartée. D’autant moins qu’elle trouve un renfort efficace à l’intérieur même des courants « antilibéraux » sous forme d’illusions et de confusions entretenues sur la nature même du procès de civilisation. Rarement l’inculture historique et philosophique et la veulerie morale des élites soi-disant chargées de guider les masses auront été aussi agissantes.

L’individu aliéné

C’est dire que, pour permettre à notre civilisation d’échapper à la dictature du capital, il ne suffit pas d’une prise de position politique, si décisive soit-elle. Encore faut-il couper les adhérences que le système objectif plonge au plus profond de toute personnalité où il façonne, à notre insu même, des pulsions, des appétits, des goûts, des opinions, toute une subjectivité dont il se nourrit en retour. Il y a là une réalité fondamentale qui malheureusement reste ignorée de la plupart, comme une sorte de tache aveugle dans la vision des choses.

Nous, peuples européens qui avons déjà commencé à courber l’échine pour passer sous les fourches caudines du capitalisme, nous croyons toujours néanmoins être des parangons de civilisation et nous nous en gargarisons volontiers sans voir qu’il s’agit en réalité d’une civilisation réduite à sa dimension matérielle, celle du développement économique, qui n’en est qu’une composante, et pas nécessairement la plus admirable. Sans doute sommes-nous éblouis par la prolifération technologique qui s’est emparée de tous les secteurs de notre existence, même de la plus personnelle. Machines et appareils sont devenus indispensables jusque dans l’accomplissement des actes les plus ordinaires. Ils ont introduit dans notre culture et y renforcent toujours davantage la tendance à évaluer la personne par la mesure de la puissance matérielle (en CV, km/h, kWh, eV, Go, kbits, etc.) dont elle dispose et par le degré d’enrichissement, c’est-à-dire la mesure de la quantité d’argent amassée, de cet argent omnipotent qui est l’énergie convertible en toutes les autres. Le progrès de la civilisation se définit désormais par la « montée en puissance » technologique d’une population et par son adhésion au système économique productiviste-marchand-financier qui sous-tend cette croissance matérielle. Autrement dit, plus nous sommes capables d’acheter de choses et plus nos placements financiers nous rapportent, plus nous sommes censés être civilisés. L’être tend à se réduire à l’avoir.

L’hypertrophie de la dimension technologique de notre civilisation fait écran à la perception de l’involution actuelle de nos sociétés, c’est-à-dire au fait que nous sommes tout bonnement en train de faire marche arrière. Nous avons gagné en puissance mais nous avons perdu en humanité, et nous croyons compenser moralement cette perte en développant à grande échelle et à titre privé un humanitarisme d’organisation philanthropique, assez proche dans son principe de celui de la bourgeoisie du temps de Dickens ou de Zola, voire de l’époque médiévale. Notre régression n’est pas un retour à la lampe à huile mais un retour à des façons de penser, de percevoir et de sentir la réalité qu’on aurait pu croire dépassées, au moins chez les gens de gauche, héritiers de deux siècles de luttes pour la justice sociale, dépositaires du rationalisme des Lumières et des Encyclopédistes, de l’idéal républicain et du socialisme. L’idéal humaniste démocratique – c’est-à-dire la vision émancipatrice de l’humain-individuel-et-collectif qui a illuminé et guidé nos prédécesseurs et rayonné partout dans le monde – s’est dégradé en cette philosophie solipsiste et myope, cette bouillie idéologique qui confond la liberté avec l’individualisme sans frein, l’égalité et la solidarité avec le tribalisme communautaire, la fraternité avec l’humanitarisme compassionnel et la recherche du bonheur avec l’hédonisme jouisseur.

Barbarie de riches

Les légendes et les récits historiques ont imprimé dans la mémoire des peuples d’innombrables images de la barbarie des hommes, qui ont en commun de lui faire un visage cruel, haineux et terrifiant parfaitement reconnaissable, à quelque époque et en quelque lieu que ce soit. Ce visage hideux, nous le voyons constamment ressurgir au fil d’une actualité dont la violence sanglante semble inextinguible : à chaque instant, quelque part, des êtres humains massacrent, violent, torturent, asservissent, persécutent d’autres êtres humains innocents, faibles ou désarmés. Quelles que soient les causes qu’on assigne à ces dénis d’humanité, du moins la plupart des observateurs s’accordent-ils à leur donner le nom de « barbarie ». Remarquons néanmoins au passage que, comme on le sait aujourd’hui de façon certaine, une grande partie au moins de ces explosions de violence bestiale trouve soit ses causes directes, soit ses conditions permissives dans les mécanismes de la guerre économique et sociale attisée un peu partout par le capitalisme mondial.

Mais le caractère spectaculaire et bouleversant de cette barbarie dont les médias se repaissent fait passer à peu près inaperçu le fait caractéristique de notre temps, à savoir que nous nous enfonçons dans une autre forme de barbarie, qui n’est pas, quant à elle, vieille comme le monde mais que notre époque est en train d’inventer et d’installer, sous l’appellation flatteuse de « modernité » : barbarie de riches. Cette barbarie-là n’est pas hideuse, ni violente, ni répugnante. Non, au contraire, elle s’avance en musique et en dansant, sous un masque souriant, parée de tous les atours de la jeunesse, de la beauté, de l’intelligence et du talent ; ou plus exactement de ce qu’une propagande massive, une publicité démentielle et une information kaléidoscopique, instruments du mercantilisme régnant, s’emploient à nous présenter comme tels.

On pourrait être tenté de croire que, par rapport à la barbarie traditionnelle, la barbarie moderniste est exempte de violences physiques. Ce serait prendre bien à la légère les nuisances de plus en plus étendues et de plus en plus dommageables (toutes les formes de pollution – y compris par le bruit – et de destruction de l’environnement et des ressources naturelles) qui exercent leurs effets délétères sur l’équilibre et la santé des personnes.

La Mecque du capitalisme

Il n’en reste pas moins que la caractéristique de la barbarie de notre temps, c’est d’exercer une formidable violence symbolique, qui prend pour cibles l’entendement et la sensibilité de chaque individu, afin de coloniser celui-ci corps et âme, de le modeler et de l’orienter dans le sens de l’intégration la plus complète au système. Elle s’installe autour de nous et en nous avec notre assentiment. Pour obtenir notre adhésion, elle se contente de nous boucher intellectuellement et moralement toute autre issue que celle où la logique du système réclame que nous nous engagions, jour après jour, par chacun de nos choix. C’est ainsi que, pas à pas, une marche après l’autre, nous avons entrepris « librement » de descendre l’escalier qui conduit de l’idéal socialiste inter-nationaliste au rêve ploutocratique américain, notre nouvel internationalisme.

Après un temps de résistance, la civilisation occidentale européenne a fini par emboîter le pas à son avant-garde états-unienne qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’a cessé de renforcer son avance économique et par là de fasciner le Vieux Monde. En un demi-siècle, toutes les défenses sont tombées et il est à cet égard tout à fait significatif que les gouvernements européens, tous issus de la droite de droite ou de la gauche de droite, aient mis en place à Bruxelles une Commission européenne et une Cour de justice qui ne cachent rien de leur volonté d’allégeance politique, idéologique et culturelle, sinon économique, à la Mecque du capitalisme, en vue de donner aux peuples européens leurs nouvelles Écritures saintes sous forme d’une Constitution sacralisant explicitement les principes du néolibéralisme.

Ainsi, d’une administration à l'autre et d'une commission européenne à l’autre, la civilisation occidentale est-elle assurée de poursuivre sa marche suicidaire. Car c’est bien d’une autodestruction qu’il s’agit. Les États-Unis voudraient convaincre le monde « civilisé » que le seul véritable danger qui menace désormais la civilisation est le « terrorisme », et plus précisément celui de l’intégrisme islamique qu’ils ont substitué au communisme dans le rôle de l’immonde Bête à cornes de l’Apocalypse, en attendant de substituer à l’intégrisme islamique n’importe quelle opposition résolue à la dictature du Dollar-Dieu. On pourrait presque sourire d’entendre dénoncer l’intégrisme religieux dans une société de sectes qui pour sa part idolâtre Mammon, où l’on censure, au nom d’une lecture littérale de l’Ancien Testament, la théorie de l’évolution des espèces et où l’on pratique la peine de mort.

Tuer pour ne pas être tué

Le véritable mal dont souffrent la société américaine et, dans son sillage, les sociétés européennes, n’est pas exogène mais endogène. C’est la généralisation d’un mode de vie intimement lié à l’économie capitaliste, à sa violence consubstantielle et à sa logique fondamentale : celle de la transformation de tous les espaces sociaux en marchés à conquérir, soumis à une concurrence incessante qui ne peut que viser la disparition du concurrent, à coups de colt, de missiles ou d’OPA ; celle de la transformation de chaque agent en Homo œconomicus obsédé de performance et de rentabilité, endetté jusqu’aux yeux et aliéné par la frénésie de consommation.

Cette logique impitoyable a progressivement, au fil des générations, transformé la civilisation occidentale en paravent respectable à l’abri duquel règne la loi de la jungle sociale qui s’énonce : profit maximal dans un délai minimal. Tout le reste n’est plus que littérature et gesticulation politicienne. Dans les pays européens de longue histoire, comme la France, la consistance de l’héritage spirituel personnaliste (religieux, philosophique, juridique, etc.) et la force des luttes de classes ont longtemps freiné le processus de décomposition des rapports sociaux par la logique du profit. Ces freins ont sauté et les peuples européens, sous la conduite de leurs élites modernistes, rivalisent d’ardeur dans l’adoption de l’american way of life. Celui-ci ne consiste pas seulement à se rendre obèse en mangeant de la fast food devant la télé ! Les hommes et les femmes façonnés par une telle matrice sociale sont programmés pour la guerre de tous contre tous, dans un monde où il faut être un killer, tuer, au sens propre ou au sens figuré, pour ne pas être tué.

Ce n’est pas là une caricature inventée par les ennemis des États-Unis. C’est le tableau qu’ont donné de leur société, au fil des générations, de nombreux intellectuels et artistes américains eux-mêmes. C’est à l’un d’eux, Sinclair Lewis (prix Nobel de littérature en 1930), qu’on doit le terrifiant portrait de Babbitt (1922), incarnation archétypique de la middle class américaine, auprès duquel nos malheureux Bouvard et Pécuchet feraient figure de métaphysiciens tourmentés. Agent immobilier qui n’aspire qu’à s’enrichir et à devenir un notable de sa ville de Zénith, Babbitt est sincèrement convaincu que les commerçants américains comme lui, « les vrais mâles », comme il les appelle, sont la quintessence de la civilisation humaine. Imbu de puissance matérielle, plein de révérence pour « les gaillards qui ont du poil sur la poitrine et des machines à calculer dans leur bureau », bon père de famille, fidèle soutien de son Église, méprisant cordialement les intellectuels et les « profs », regardant avec commisération les Européens arriérés et « mangés aux vers », haïssant le socialisme, il appelle, au lendemain de la Première Guerre mondiale, le monde entier à adopter le modèle américain, du moins tel qu’il est incarné dans les hommes de sa trempe : « Voilà le type d’homme qui dirige aujourd’hui l’Amérique ; en réalité c’est l’idéal auquel doit tendre le monde entier, si un avenir convenable, bien équilibré, chrétien et hardi est réservé à notre vieille petite planète. » Une Seconde Guerre mondiale, un Reagan, un Fukuyama et deux Bush plus tard, il semble bien que l’appel de Babbitt a été entendu et que les horloges du Vieux Monde marquent désormais l’heure de Zénith. Ce ne sont ni la France, ni la Grande-Bretagne, ni l’Italie, ni l’Espagne, ni l’Allemagne, ni la Pologne qui y contrediront.

Pour une civilisation démocratique

On peut dire que le babbittisme est le noyau idéologique même de cette barbarie souriante dans laquelle le monde occidental est en train de sombrer, très consensuellement, très convivialement, avec caméras, flonflons et majorettes, tout en continuant à exhorter les autres peuples de la Terre à le suivre dans la voie de la « civilisation ». La barbarie n’a plus seulement le visage repoussant auquel des siècles d’atrocités inexpiables nous ont habitués. Elle a aussi de nos jours les dehors clean, soft et cool de cette asphyxiante médiocrité de cœur et d’esprit qui caractérise le style de vie made in USA, copié par toutes les petites bourgeoisies européennes, de gauche comme de droite, et qui non seulement réduit l’être humain à ne plus être qu’une vaniteuse et niaise machine à convoiter et à jouir mais encore alimente, inspire, fomente et soutient impunément toutes les ignominies possibles à la surface d’une « vieille petite planète » que l’avidité, l’aveuglement et l’égoïsme des puissances capitalistes et de leurs légions de Babbitt ont amenée au bord du chaos.

Contre ce fléau-là, il n’y a qu’une seule parade concevable : revenir, si c’est encore possible, à nos fondamentaux politiques et idéologiques, c’est-à-dire aux valeurs qui soutiennent et orientent les luttes historiques du peuple français et que résume le triptyque républicain « Liberté, Égalité, Fraternité » – auquel on pourrait ajouter aujourd’hui la valeur de « Simplicité ». Faut-il rappeler que l’idéal d’une démocratie véritable, inséparablement politique, économique et sociale, n’a encore jamais été réalisé nulle part et que, par conséquent, loin d’être une conception désuète du progrès humain, il demeure à ce jour la plus grande et la plus belle de toutes les utopies.

Alain Accardo

Extrait de Engagements. Chroniques et autres textes, 2000-2010 (Agone, 2011), la première version de ce texte parue en mai 2008 dans les Cahiers de l’Institut d’études économiques et sociales pour la décroissance, supplément au n° 49 de La Décroissance.

1. « Dans l’affaire Viking, une compagnie finlandaise de navigation souhaitait faire passer l’un de ses ferrys sous pavillon de complaisance estonien, afin de le soustraire à la convention collective finlandaise. L’affaire Laval concernait une société de construction lettone, qui employait en Suède des salariés lettons et refusait d’adhérer à la convention collective suédoise. » Dans ses arrêtés, la Cour de justice européenne – qui détient une part essentielle du pouvoir législatif dans l’Union – « reconnaît certes que le droit de grève fait “partie intégrante des principes généraux du droit communautaire”, mais elle interdit de s’en servir pour obliger les entreprises d’un pays A qui opèrent dans un pays B à respecter l’intégralité des lois et conventions collectives de ce pays B ». Lire Alain Supiot, Le Monde, 25 janvier 2008. [nde]


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Publié le 10.07.2019 à 08:00

Agone

Les paumés

Si l’on en croit les gazettes, Nicolas Hulot aurait déclaré en mai dernier : « Pour dire les choses le plus sincèrement possible, on est tous un peu paumés. » Forte et lumineuse pensée que voilà, mais dont la justesse et la généralité ne sauraient aller sans questionnement…

L'ancien ministre de l'Écologie se borne-t-il à recycler, après une foule d’excellents esprits des siècles passés, une de ces « vérités » qui font partie du patrimoine philosophique de notre civilisation, comme en ont forgé par exemple nos grands moralistes, de Pascal exprimant la « misère de l’Homme sans Dieu », à Sartre ou Camus dénonçant l’absurdité et la déréliction de la condition humaine ?

Hulot se sent-il à son tour pris de vertige, de frayeur ou de nausée, au bord de cet abîme, spatio-temporel autant qu’existentiel qu’aucun système de pensée, ni religieux ni scientifique, n’est jamais parvenu à appréhender totalement ? C’est très probable, pour autant que la démarche écologiste bien comprise soit inséparable de ce que l’on peut appeler indifféremment une « vision ontologique » (ou « métaphysique ») de l’humain, qui serait universelle. On ne saurait se préoccuper de préserver l’environnement sans y inclure les êtres humains et donc aussi leur mode de vie, de relation et d’organisation. Iln’ya d’écologie sérieuse que politique. De ce fait la politique a pris une coloration verdissante, ce qui a conduit certains écolos à se lancer dans la mêlée électorale et dans la course aux portefeuilles ministériels au sein de gouvernements de « droite » ou de « gauche », tous plus « humanistes » les uns que les autres mais uniformément acquis au libéralisme économique et à la croissance productiviste.

Il se trouve qu’après quelques lustres d’expérience, d’atermoiements, de contorsions, de promesses dilatoires et mensongères, de reniements et d’abandons, de droite républicaine en gauche de gouvernement, les plus lucides et les plus sincères des écolos doivent bien se rendre à l’évidence : il n’est pas possible de marier deux logiques de combat antinomiques. Soit on se bat pour servir les marchés et leurs profiteurs de tout acabit, soit on se bat pour servir les besoins humains démocratiquement définis comme les plus essentiels. Et on met un terme à cette tartuferie de « capitalisme vert-durable-équitable-éthiquable-etc. » qui n’a d’autre but que d’entretenir encore un peu l’illusion qu’on peut avoir le beurre et l’argent du beurre.

C’est à ce niveau qu’il faut sauter le pas, chose que l’entendement ordinaire a du mal à opérer. D’où le malaise qui va grandissant dans les consciences : « On est tous un peu paumés » ; ou, en d’autres termes : « Nous sentons bien qu’on ne peut à la fois glorifier Dieu et faire carrière chez Mammon, nous réalisons qu’aucune casuistique politicienne ne permet de sauver en même temps les valeurs de la Bourse et les valeurs de la Vie, mais nous ne voyons pas clairement comment sortir d’une contradiction constitutive qui est à la racine de toutes nos névroses et de toutes nos divagations. Nous sommes tombés dans la nasse de l’arrivisme individualiste à dents longues et à vue courte. Nous ne pouvons plus que patauger, à tâtons, dans l’eau trouble de nos désirs. »

Sachant que ces populations font partie des plus « développées » technologiquement de la planète, que leurs membres sont les plus massivement alphabétisés, que la durée de leur scolarisation est la plus longue, que leurs élites sont les plus diplômées, qu’elles constituent la cible la plus pilonnée par les médias des milliardaires, que leurs moyens de communication sont incroyablement efficaces, on en vient à s’étonner que des citoyens aussi continûment encadrés et aussi étroitement cornaqués se montrent aussi hésitants, désemparés, abouliques, en un mot « paumés » dès lors qu’il leur faut faire un choix décisif pour leur survie et celle de leurs descendants.

Il n’est pas nécessaire d’être un expert en sciences humaines pour établir un lien entre leurs conditions sociales de formation et d’information et cette espèce de clivage (oud’incohérence de la personnalité) à laquelle aboutit, sur le plan de l’intelligence et de la sensibilité, le formatage incessant des individus par les institutions capitalistes dominantes, leurs appareils, leurs jurys, leurs verdicts, leurs filières et leurs clergés. Le culte de l’argent ne repose sur rien d’autre que sur l’addiction installée chez des gens qui ne peuvent même plus imaginer de vivre sans lui. Le culte de la force suppose l’intériorisation d’une de ces cultures qui sont toutes nées de la matrice néolithique et qui, toutes, ont échoué dans leur quête du bonheur par l’enrichissement, le toujours-plus et la concurrence sans frein.

On comprend alors l’ampleur et la gravité du fiasco civilisationnel dont le phénomène des paumés n’est qu’un symptôme significatif. On mesure par là même la terrible faillite de tous ceux qui, individuellement et collectivement, étaient censés servir de guides à l’immense troupeau en transhumance sur la planète et qui, trahissant leur mission, ont vendu leur âme. Familles, parents, enseignants, éducateurs, prêtres, prédicateurs, exégètes, éditorialistes, théoriciens et conseillers de tout poil, tous sont pour une part dans le naufrage généralisé de la multitude qui leur faisait confiance. Ils devaient la conduire vers des pâturages abondants sur des alpages ensoleillés, et ils la laissent errante, bêlante et sinistrée au fond des vallées noyées dans le brouillard : « Au secours ! Help ! Aiuto ! Aouenni ! » L’appel monte de toutes parts : « On est tous un peu paumés ! Tirez-nous de là ! »

Vous croyez qu’ils viennent à résipiscence ? Pas du tout. Ils réclament derechef un sauveur, un duce, une Pucelle, un Bonaparte, un Imam infaillible, un Grand Timonier, une Thatcher, voire un Macron, un Spiderman, un père Ubu… Que sais-je ? N’importe qui mais quelqu’un. Et à poigne !  

Ce qui est usant avec l’espèce Homo, paradoxalement qualifiée de sapiens, c’est son imperméabilité à l’expérience…

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en juillet 2019.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, Agone, coll. « Cent mille signes », 2017.


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Publié le 14.06.2019 à 08:00

Agone

On n’y peut rien !

Quelle édifiante et parfaite incarnation du monde capitaliste que ce Didier Lombard, polytechnicien, ingénieur des télécommunications, docteur en économie et ex-PDG d’ex-France Telecom qui, en 2009 avait été chargé de supprimer 22 000 postes de son entreprise fraîchement privatisée en se flattant de les faire passer « par la porte ou par la fenêtre »…

À la suite des Didier Lombard, un certain nombre d’employés de France Telecom, harcelés par un encadrement entièrement dévoué à l’entreprise, s’étaient suicidés : dix-neuf morts, douze tentatives et huit dépressions. Ce qui avait amené le facétieux PDG à qualifier, un peu étourdiment, cette vague de suicides, de « mode ».

Sa mission remplie, Didier Lombard s'était retiré des affaires avec une de ces retraites-chapeaux dont le montant extraordinaire avait ému jusque dans les sphères dirigeantes. En récompense de ses hauts faits, il avait été élevé à la dignité de commandeur de la Légion d’honneur par le gouvernement Raffarin III et son ministre des Finances, un certain Thierry Breton, le même qui, ayant organisé la privatisation des autoroutes, s’y connaissait en gestionnaires de choc.

Cette affaire est exemplaire de ce qu’est aujourd’hui le libéralisme capitaliste, ce mode d’organisation de la société qui subordonne toutes les valeurs au profit économique et concentre tous les pouvoirs, y compris celui de l’État, entre les mains de cliques technocratiques, insatiables autant qu’impitoyables, au service des intérêts dominants.

Devant le tribunal où a traîné Didier Lombard, dix ans après les faits et suivant la plainte de familles de victimes qui ne se sont jamais résignées à tenir pour un banal accident du travail le plongeon désespéré d’un de leurs proches par la fenêtre d’un bureau, l’ex-PDG n’a pas exprimé plus de regrets ni d’excuses que les vieilles badernes en culottes de peau qui envoyaient froidement au sacrifice les fantassins sur le plateau de Craonne en 1916.

Ces hauts gradés-là, qui peuvent aujourd’hui aussi bien être des femmes, ne sont pas des mauviettes. Ce sont des chefs, des vrais. Des chefs de grande entreprise, donc de guerre économique. Qu’on n’attende pas d’eux un lâche apitoiement sur les pertes terribles causées par les batailles qu’ils commandent. Ils ont une mission sacrée à accomplir : écraser l’ennemi, torpiller la concurrence, contourner la fiscalité, remporter la victoire et conquérir le marché. Ils ont été formés et sélectionnés pour cela : les uns par Saint-Cyr et West Point, les autres par Polytechnique et HEC, Harvard ou la London School of Economics, etc.

Chacun de ces grands condottieres sait qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. De doctes spécialistes leur ont enseigné qu’un certain pourcentage de pertes est stratégiquement inévitable et moralement admissible, et qu’un bon dirigeant ne doit pas s’en émouvoir outre mesure. Autrefois, dans les tranchées de la Marne, des généraux à la Nivelle faisaient fusiller leurs propres soldats « pour l’exemple ». Aujourd’hui on incite les salariés à s’éliminer eux-mêmes. Remarquable progrès dans les méthodes de gestion des ressources humaines : bravo les DRH !

Didier Lombard, qui avait fort bien retenu ses leçons, n’a cessé de dire pour sa défense : « Je n’y pouvais rien. » On a déjà entendu un son de cloche semblable du côté du préfet Papon et de la SNCF (encore un commandeur et de prestigieux polytechniciens !), à qui on reprochait d’avoir contribué à planifier des convois de déportés juifs. Pourquoi auraient-ils dû avoir des regrets ? De quoi diable devaient-ils s’excuser ? Chacun n’a fait qu’accomplir « normalement », scrupuleusement, le travail pour lequel il était payé, parfois même décoré, qu’on se le dise, scrogneugneu.

Eh oui, on n’y peut rien, faut c’qu’y’ faut, faut toujours payer le prix. Et puis c’est pas à cause des DRH et des PDG chargés d’appliquer la politique des CA si les salariés qu’on fiche dehors sont, à l’instar des héros de Voltaire, plutôt réfractaires à la subtile logique leibnizienne de l’harmonie préétablie, à savoir que d’un mal nécessaire naîtra finalement le plus grand bien et que tout est agencé pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, lequel se trouve être le monde capitaliste actuel, qui peut aussi bien combler certains de bénéfices que jeter d'autres à la rue à coups de pied aux fesses ou même par la fenêtre du cinquième étage.

Que les salariés fassent un effort, bon sang, qu’ils s’informent, qu’ils lisent autre chose que des reportagespeople ! Ce n’est tout de même pas la faute des managers si les employés n’ont pas conscience des règles du jeu économique, et spécialement de la première de toutes les règles : une entreprise privée doit gagner le maximum de fric dans le minimum de temps et donc réduire la masse salariale pour rémunérer au mieux les actionnaires. Un point c'est tout. Le reste est jérémiades populistes…

Il est vrai que la plupart des salariés d’aujourd’hui – châtrés par leur éducation (y compris nationale), manipulés par les « infos » et la com', intoxiqués par le culte aveugle de la croissance, obsédés de consommation, soûlés de musique, de bibine et autres stupéfiants, aliénés par la foire aux idoles – sont pour ainsi dire jetés en pâture au système d’exploitation capitaliste auquel ils ne sont même plus en mesure d’opposer la moindre défense syndicale digne de ce nom.

Et c’est bien là une des plus grandes chances de survie pour le système. Si les millions de petits et moyens salariés qui adhèrent à l’ordre établi comme patelles à leur rocher étaient capables de voir la réalité des choses, ils risqueraient de comprendre enfin qu’ils n’ont nul besoin de PDG, de DRH et d’actionnaires, pas plus que de généraux ni de capitaines, et moins encore de délégués jaunes : ils pourraient se mettre en tête, qui sait, de chasser tout ce joli monde à coups de pied au derche, peut-être même – on frémit de l’imaginer – d’en fusiller ou en défenestrer quelques-uns « pour l’exemple ».

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en juin 2019.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, Agone, coll. « Cent mille signes », 2017.


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