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 Le Cavier cannibale Le blog de Claro
Écrivain (CosmoZ, Crash-test, Comment rester immobile quand on est en feu…), traducteur (Vollmann, Pynchon, Evenson, Gass…), co-éditeur (LOT 49), membre du collectif Inculte

 

Publié le 05.04.2020 à 12:19

In memoriam Marcel Moreau

"La plus grande affaire est de mourir et nous n'en connaissons pas une lettre", écrivain Pierre Jean Jouve dans Noces. A défaut d'une lettre, donc, gardons l'esprit, l'esprit de la lettre… L'écrivain Marcel Moreau est mort hier, à Bobigny. Voici le feuilleton que je consacrais dans Le Monde des Livres à son ouvrage A dos de dieu, ou l'Ordure lyrique (éd. Quidam). 

LE DÉMON DE LA PROPULSION


Si la docilité était une qualité littéraire, nous n’aurions plus qu’à nous pendre haut et court, encore qu’il serait plus amusant de pendre – par les oreilles, soyons clément – les écrivains engagés dans la voie docile, tout juste bons à se faire primer et busneliser. Certes, nous sommes encore policés, nous aimons les textes aux architectures complexes, les grandes fresques syntaxiques, les apnées contrôlées et les sommets conquis à coups de piolet précis. Mais que ferions-nous sans le mouvement qui déforme les lignes, sans les ruades lyriques, sans les élans dévastateurs ? La littérature regorge d’enragés, mais leur rage n’est bien souvent qu’une petite colère, transmise par un chien en porcelaine, et leur bave ressemble à de la dentelle. Elle dénote non un corps désaxé mais un esprit chafouin. Disons-le : les vrais sauvages ne sont pas légion, et peut-être même sont-ils en voie d’extinction, peut-être l’époque préfère-t-elle les villas obscures et les boutiques tristes, les particules aménagées et les territoires élémentaires – bref, les expériences d’ennui imminent. Heureusement il y a Marcel Moreau, et l’on ferait bien de se jeter cul nu dans son A dos de Dieu, ou L’Ordure lyrique (Luneau-Ascot, 1980) que viennent de rééditer les éditions Quidam dans une collection intitulée, il n’y a pas de hasard, « Les Indociles ».

Les bibliographies sont d’excellents indicateurs sismiques : Mille voix rauques, Le Bord des morts, Les Arts viscéraux, Monstre, Opéra Gouffre, Bal dans la tête… L’œuvre de Marcel Moreau, riche et forte d’une soixantaine d’ouvrages, semble célébrer les noces de l’ogre et de la camarde. A la fois rabelaisienne et rimbaldienne, elle est également secouée par des pulsions et des scansions qui rappellent les « suppliciations » d’Artaud. Stimulée par l’excès, elle nous rappelle combien le verbe, dûment mâché, est barbaque et non véhicule. Combien écrire tient de la sommation, non de la confiserie. Revenant sur la genèse d’A dos de Dieu, Moreau écrit : « Ce livre jaillit, il y a plus de vingt ans, en un lieu et un moment de l’esprit perturbé sur lesquels je m’efforce vainement, parfois, d’enquêter. Ce pourrait n’être qu’une œuvre vouée aux rythmes les plus fous, quelque chose d’âpre, de superviscéral, de très indifférent au plaisir d’enchanter. » Cas de possession ? C’est du moins ce qu’on éprouve à peine aspiré par ce texte, face à un narrateur qui avoue ployer sous la pression ordurière du monde, pris dans la « danse lente de la putréfaction sur un air de vaguelettes ». Qui dit ordure dit éboueur, mais aussi grève et, partant, mai 68, or c’est de ce terreau bouleversé qu’est né le personnage de Beffroi – bête, effroi… – qui anime et convulse le récit de Moreau. Beffroi est à la fois un double de l’auteur, son ectoplasme révolté, son traître expulsé. Il est sa puissance anarchique, le grand chambellan fou de ses obsessions, son monstre intime lâché dans les rues, son suicidé de la société revenu d’entre les ombres.

L’Ordure lyrique : le sous-titre du livre laisse à penser qu’on va s’embarquer dans un (im)pur délire verbal. De fait, la langue de Moreau fait ample pâture de pulsions, n’hésitant pas s’abîmer et bégayer dès que sont invoqués la moiteur des sexes et la fécalité de l’être – « des frânes lui sârtent du chtâ en qrânant »…. Mais le récit, bien qu’éructant et torpillant à tout-va, ne perd pas de vue ses cibles : l’ogre Beffroi et sa muse Laure en veulent à l’Ordre et ses figures, et font tout pour les renverser. Non content de semer l’anarchie, ils minent jusqu’à la lutte des classes – scènes d’orgie entre éboueurs et étudiants, puis entre éboueurs et flicaille. Autre ennemi à abattre : le bureaucrate, dont Moreau avait déjà peint la déliquescence dans Julie ou la dissolution, en particulier le notaire, ici baptisé Stalhit (je vous laisse déplier la contraction). Et comme si ça ne suffisait pas, Beffroi se frotte également à un certain Moreau : « (…) il remarque soudain que les manuscrits mêmes dudit Moreau ne sont ni plus ni moins que des surfaces ordurières, des couches de fumier de mots fumants sur lesquels s’exubèrent des fleurs d’une insoupçonnable variété, chaque phrase devant être portée aux narines plus requérant d’être déchiffrée, non point une écriture-parterre, mais une façon d’amener la luxuriance vitale à ras de papier, sous forme de panique (…). » Un art poétique sauvage, insensible aux concessions, que ce soit avec le lecteur ou l’auteur même. Et comme cette « écriture-parterre » que fustige Moreau résonne délicieusement avec la fameuse « littérature pavillonnaire » que moquait encore récemment Chevillard dans ce feuilleton.

Prônant le pillage et l’orgie, Beffroi n’est pas sans rappeler le Jérôme du roman éponyme de J.-P. Martinet (éd. Finitude). Comme ce dernier, Beffroi fait de l’errance une noire odyssée et de ses pensées la matière même de l’outrage. Tous deux sont des doubles incontrôlables au service d’une « énorme machinerie autodestructrice ». Là où nombre d’écrivains se mirent dans le reflet notarial de leur œuvrette, Moreau, lui, exalte les vertus du paroxysme – et en assume tous les risques.

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Marcel Moreau, A dos de Dieu, ou l’Ordure lyrique, coll. Les Indociles, éd. Quidam, 16 €

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Publié le 02.04.2020 à 08:38

Le démon des langues

Il n’y avait pas fait attention en écoutant la radio, ce matin-là. Mais une fois dans le métro, assis à côté d’un couple qui parlait une langue étrangère à la sienne, la chose devint vite une évidence. Il comprenait tout. Il ignorait si l’homme et la femme parlaient espagnol ou portugais, mais leurs phrases s’allongeaient, limpides, sur la page de son esprit.  Une fois au travail, il se connecta sur divers sites étrangers, russes, chinois, wolof. Tout était transparent. Ecrite, parlée, aucune langue obscure. Le midi, pour sa pause déjeuner, il voulut franchir une autre étape. Il se rendit dans un petit boui-boui pakistanais et commanda, en paki, un plat dont le nom lui parut prometteur. Le serveur marmonna quelques mots dont il saisit jusqu’à la moindre inflexion. Entre le restau et son bureau, dans la rue, les voix avaient cessé de moduler leur diversité pour composer un ruissellement ininterrompu de propos plus ou moins intéressants. Il eut du mal à se concentrer cette après-midi-là, occupé à penser en araméen, en japonais, en finnois, ébloui jusqu’au vertige par la facilité avec laquelle les langues se partageaient son esprit. Pourtant, il décida de s’attarder après le départ de ses collègues afin de discuter avec l’homme de ménage mauritanien, dont le dialecte ne lui posa aucun problème. Il n’avait pas envie de rentrer chez lui, pas tout de suite, aussi se promena-t-il au gré des conversations, renseignant un Lithuanien qui semblait perdu, plaisantant avec des Chinois. Il put enfin savoir de quoi parlaient les chansons anglaises qui sortaient des boutiques. Il acheta même un journal algérien, dans lequel il repéra quelques coquilles. Puis il songea que sa femme allait s’inquiéter. Quand il poussa la porte de chez lui, elle était là, sur le canapé, en train de fumer, ses traits usés par une inquiétude qui aussitôt se changea en une sorte de rage retenue. Elle se leva et se planta devant lui, tremblante. Puis sa bouche s’ouvrit et elle lui parla sans s’arrêter, d’un débit apeuré, pendant d’interminables minutes, enchaînant des questions qui n’en étaient plus à peine formulées. Il la regardait sans rien dire, parfaitement bouleversé, ne sachant s’il était devenu sourd ou stupide, tellement il ne comprenait pas un traître mot de ce qu’elle racontait.

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Publié le 01.04.2020 à 11:46

On s'était enfin (puis plus rien)

© Yves Pagès
On s’était enfin puis plus rien juste une respiration ratée une grande rayure sur fond de nuages mais ne parlons pas du ciel de sa coupe irrespirable ce n’est pas ça un ciel un ciel c’est de l’air en guise de couleur mais pas ce matin non pas ce matin où on trébuche et tous les trottoirs tanguent la sensation d’avoir trahi d’être trahi plutôt une étendue sans fin et vidée de toute aspérité une joue après la claque la texture du désert telle qu’on l’imagine en rêve avec ici et là et un peu partout un ou une mais à quoi bon comparer des choses qui sont à peine des choses et parler de forme non plus surtout pas c’est perdre son temps enfin ce qu’il en reste ce qu’on peut encore en perdre en ce matin noyé reclus indigne un matin de trois fois rien ni fait ni à faire un matin qu’on n’a aucune raison d’appeler matin non franchement rien ne l’annonce tel rien ne permet qu’on l’honore de ce nom qui connut paraît-il son heure de gloire à l’époque où se lever avait un sens ou quand certains sortaient des maisons de la nuit des oublis tels des créatures des cavernes pressées de s’adosser au soleil et ne se préoccupant pas trop des lavures crayeuses qui teintaient tout et ce jusqu’à leurs yeux où le rouge persistait non là c’est autre chose aucun signe aucun tempo particulier tout a été aspiré nié on ne voit rien de précis on devine on pourrait croire mais en fait pas grand-chose ni les odeurs des peaux rodées ni ces bruits qu’une oreille même lasse aime à brasser et ni ces crayonnages au-dessus des toits qui d’ordinaire changent si vite et si lentement que l’œil les prend pour des déchirures —

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Publié le 31.03.2020 à 12:30

Ne pas laisser dire

Macron & consorts semblent persuader qu’il suffit de hausser la voix pour faire baisser la mortalité. Qu’il suffit de verbaliser les gens comme s’ils étaient des voitures en effraction. Qu’il suffit de dire que tout est mis en œuvre pour masquer le fait que rien n’est accompli. Qu’il suffit de faire applaudir les soignants pour qu’on oublie qu’ils ont été saignés et matraqués. A cet égard, le « je ne laisserai pas dire » d’Edouard Philippe est une figure de style révélatrice : une figure de style qui ne serait plus que ça, l’arme rhétorique ultime d’une triste figure. Ne pas laisser dire : ça a de la gueule, hein, et ça fait toujours son petit effet de taper sur la table, même si, bon, la table, comment dire ? Où est-elle la table ? On l’a brûlé pour se réchauffer, chef. Ah ? Bon, pas grave, je tape quand même du poing. Dans le vide. Et tant pis pour ceux qui traverseront ce vide.

Derrière cette attitude pitoyablement bravache se cache un effrayant pari. Car le gouvernement a compris au moins une chose : la pandémie ne s’achèvera pas du jour au lendemain, on ne passera pas d’un monde confiné à une never-ending party, la messe des morts ne sera pas suivie pas d’insouciants flonflons. Ça ne sera pas la « Libération », les gens n’iront pas danser dans la rue et s’étreindre et s’embrasser et, éventuellement, secouer les grilles de l’Elysée. C’est précisément cette certitude qui permet à nos gouvernants d’en profiter pour tester notre servilité (et notre taux de mortalité). Pas de risque, en effet, que ça descende dans la rue, que ça proteste, que ça manifeste – le temps des gilets jaunes est fini, alors c’est pas des blouses blanches qui vont venir tout chambouler. Ils se disent, ils savent : Bon, on ne va pas passer du confinement maximal au lâcher de ballons ; le retour à la « normale » ne pourra de toute évidence que se faire par paliers – s’il se fait… Ça non, ces matamores doublés de manchots n’auront pas à redouter un déferlement populaire, une levée de boucliers, des jets de pierre. (Les forces de l’ordre y veilleront, comme elles ont veillé et veillent à taper sur tout ce qui bouge.) Oui, voilà sûrement ce qu’ils se disent, là-haut, entre deux injections de chloroquine perso : Bon, on a merdé, et merdé grave, ça commence à se voir, à se savoir, mais il suffit de hausser la voix, de faire applaudir les soignants, de se contredire un jour sur deux, d’envoyer les réfugiés dans les champs, de parquer les SDF, et ça passera, ou si ça passe mal, de toute façon personne ne viendra nous demander des comptes parce qu’on va desserrer la vis si lentement qu’il n’y aura pas de protestation de masse, on laissera sortir les gens au compte-goutte, et puis on jouera sur la bonne vieille solidarité, sur ce petit délire de cohésion nationale qui marche si bien chez nous, après tout ça a marché pour Johnny, Jean d’O, Charlie, etc., donc ça devrait marcher pour le virus, genre tous ensemble nous avons vaincu, etc.

Ouf, pensent-ils : Paris ne sera pas une fête. La France ne deviendra pas une grande rave. Il n’y aura pas de jour J. Pas de : « Et maintenant vous pouvez tous sortir de vos tanières ». Personne en assez grand nombre pour venir demander des comptes à ces irresponsables qui nous ont dit en grande pompe et dans leurs petits souliers : allons, ne renoncez pas aux terrasses mais attention, hein, n’allez pas manifester, et puis vous pouvez aller voter mais, oh, gaffe, n’allez pas défiler, oh et puis zut rester chez vous sinon c’est mille euros, oh et puis finalement allez travailler, oh et puis démerdez-vous, Pâques au balcon et le tison où vous savez.

J’imagine leur petite satisfaction intérieure, quand ils se disent : au moins, il n’y aura pas d’après, ce sera juste une très lente relaxation du maintenant, au pire on aura qu’à agiter le grand épouvantail du deuil national pour empêcher les mécontents de la ramener. On ne passera pas de l’état d’urgence à l’urgence de changer l’Etat, ouf. On baissera les amendes, le périmètre de jogging sera agrandi, les gens pourront entrer à deux puis trois puis quatre dans les boulangeries, les librairies lèveront de quelques centimètres par jour leur rideau de fer, on vendra deux fois moins cher le coffret dvd de Grey’s Anatomy, etc.  On ne laissera pas dire, pas faire, pas penser, pas circuler – enfin, pas comme ça. Il faudra la jouer subtile. Humble. De toute façon, on va leur demander de redresser l’économie, alors ils auront autre chose à faire que nous chercher des noises…

J’imagine – aussi – leur étonnement si ça ne se passe pas tout à fait comme ça.

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Publié le 21.03.2020 à 09:47

Puisque nous sommes seuls

Puisque nous voilà réduits à nous-mêmes, enclos et retranchés, astreints à un isolement en passe de devenir synonyme d’inaction, de stagnation, propice en apparence à la seule inquiétude, au repli, au malaise,

puisque cet isolement – que la rhétorique hygiéniste et militaire nomme « confinement » – est en train de devenir notre quotidien imposé,

puisque notre impuissance à agir s’étend de façon incommensurable, et qu’il ne nous est même plus possible d’offrir notre présence à ceux et celles que la pandémie emporte,

puisqu’il est même interdit d’approcher la tombe où s’effacent les proches,

puisqu’il nous reste, quoi ? l’humour du barricadé ? la peur de l’autre ? le tremblement des sentiments ? l’ écœurant magnétisme du moi ? l’inquiète occupation des heures ?

puisque cet isolement de tous et de toutes met à nu, de façon souvent cruelle, parfois obscène, les inégalités sociales,

puisque pour les uns, le « confinement » est brandi comme un retour à soi, la chance d’une mise au point, d’un « recueillement », même si cet écartement n’est bien souvent que la jouissance d’une condition sociale qui met à l’abri des privations, protège de l’entassement,

puisque pour les autres, les murs de la prison se sont resserrés, la vue depuis la fenêtre restant la même, la proximité des corps s’intensifiant dangereusement,

puisqu’il apparaît que, pour ceux et celles, qui depuis longtemps, avaient la chance de travailler chez eux, cette soudaine injonction à ne plus sortir de chez soi s’inscrit dans une troublante continuité,

puisque à tous ceux et celles qui devaient, chaque jour, fendre le réel de leur corps, la pandémie impose une « vacance » forcée, une mise à pied déroutante,

puisque la désinformation et l’inconscience gouvernementales nous ont pris en otage de leurs petits intérêts à court et moyen, et très médiocre terme,

puisqu’on tance les nantis en quête de produits consolateurs et de balades revigorantes,

puisqu’on matraque les délaissés cherchant encore et encore à respirer l’air saturé,

puisqu’être tous confinés ne signifie pas, en réalité, l’être tous de la même façon,

puisqu’un studio n’est pas un pavillon, qu’un palier n’est pas un jardin – qu’un lieu n’est pas toujours un espace,

puisque l’invisibilité devient peu à peu la doublure d’un haillon d’angoisse,

puisqu’une heure, une journée, une semaine sont désormais les mesures improbables d’une improbable survie, et que ces heures, ces journées, ces semaines n’ont pas la même valeur selon les individus,

puisqu’on promet des primes à ceux qui vont aller au charbon au risque de devenir eux-mêmes charbon et qu’on offre des tribunes à ceux dont le dernier loisir est de se mirer dans le diamant de leur privilège,

puisque cette étrange peste qui fait de nous tous des « Oranais » se plaît à accentuer le fossé entre possédants et démunis, même s’il existe des nuances, mais que valent les nuances quand pour les uns vivre c’est survivre et pour les autres continuer de vivre,

puisque l’Italie et l’Espagne nous observent depuis un passé qui sera notre futur, et que la distance s’est changé en durée, ce qu’ils ont vécu et vivent s’apprêtant à être ce que nous vivons et vivrons,

puisque nous allons devoir demain compter nos morts comme nous comptons aujourd’hui les heures,

puisque le mot de quarantaine est devenue une boîte de Pandore, et qu’en jaillit à chaque instant un flot d’amertumes, de ressentiments, d’aigreurs, de détestations, de jalousies,
d’égoïsmes – parfois, aussi, de solidarité, mais quel sens donner à une solidarité qui n’a plus pour foyer que soi-même et pour rayon d’action la limite de soi-même,

puisque c’est au sein d’un chez-soi claquemuré qu’il nous faut penser l’universalité d’un mal, et que le mètre carré où se tient – encore – notre corps est à l’image infiniment fragmentée de la planète,

puisque nous n’avons plus à consommer qu’une bouillie d’informations frelatées, et à digérer qu’un brouet d’injonctions contradictoires,

puisque chacun séparément fantasme via les réseaux un ‘tous ensemble’ qui vacille d’heure en heure,

puisqu’enfin nous sommes seuls, perdus, livrés non seulement à nous-mêmes mais aussi à l’absence de l’autre,

puisque le quotidien démobilisé n’est plus qu’un amas saturé de récits, de témoignages, de conjectures, d’espoirs, de frustrations,

puisqu’enfin nous sommes seuls au sein d’une solitude que nous n’avions jamais imaginée, une solitude partagée par tous bien qu’inégalement répartie, et violemment ressentie,

puisque nous allons peut-être vivre et peut-être mourir, tout entier confinés dans ce ‘peut-être’,

puisque certains pensent qu’au sortir de cette ‘crise’ quelque chose aura changé,

puisque certains se doutent que, non, rien ne changera vraiment, et que pour relancer l’économie l’Etat veillera à ce que nous nous vautrions vite dans la victuaille et les viscères de son veau d’or encore plus têtu qu’un phénix,

puisque ceux et celles qui maintiennent encore en vie les poumons de la société, les soignants, dont dépend le sort de ceux et celles qui maintiennent la libre circulation des aliments, de l’eau, de l’électricité, doivent seuls, sans argent ni moyen, endiguer la pandémie,

puisqu’il semble que nous n’ayons plus sous les yeux que des images et des phrases,

puisque la fièvre monte,
puisque la peur monte,
puisque la fièvre monte,

                                                                       il faut persister    insister    protester
il faut nous préparer à demander des comptes      à exiger réparation     à rappeler à nos gouvernants ‘confinés’ dans leur lâcheté coupable et leur cupidité ignare que nous ne sommes pas que des électeurs, que nos poumons ne servent pas qu’à expulser des voix censés les maintenir en équilibre au pouvoir, que leur cynisme mortifère nous insupporte, que leurs leçons de morale puent la contrebande, que ce que nous attendons d’eux, ou plutôt de ceux qui leur succéderont, c’est autre chose qu’un parfait mépris de notre très menacée humanité, que leur capital est minuscule – humainement – face à notre capacité de résistance même si notre capacité de résistance semble minuscule – économiquement – face à leur capital,

ceux qui survivront, ceux qui se relèveront, ne toléreront plus d’être pris pour de simples échos, d’ineptes réceptacles, d’une volonté marchande, d’un pur désir d’iniquité sociale à des fins marchandes,

ceux qui survivront, ceux qui se relèveront, auront compris que la santé n’est pas une marchandise, mais un droit, et que ce droit ne doit pas rester un privilège, monnayable au gré des fantaisies boursières, des tractations fumeuses,

ceux qui survivront, ceux qui se relèveront diront tout haut ce que, du fond de leur confinement, ils ont appris, au contact de leur solitude, de leurs enfants, loin de leurs proches, loin de leurs morts, et ce que cet enseignement, désormais, encore plus qu’avant, leur dicte —

puisque nous voilà réduits à nous-mêmes
puisque nous sommes seuls et des millions à chercher
dans cet isolement
l’élan qui nous rendra notre liberté,
             – la santé de la liberté     /      la liberté de la santé –
puisqu’il nous reste, quoi ?
un peu de temps à ne plus le perdre
            à ne plus le donner à qui le brade



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Publié le 12.03.2020 à 08:23

Voir le jour: un film de Marion Laine — quelques avant-premières…


Voir le jour

Avant-premières
Marion Laine

France

2019 / 91’ / 
Jeanne est auxiliaire dans une maternité de Marseille. Nuit et jour, Jeanne et ses collègues se battent pour défendre les mères et leurs bébés face au manque d’effectif et à la pression de leur direction. Mais le passé secret de Jeanne va ressurgir et la pousser à affirmer ses choix de vie. (D'après le roman Chambre 2, de Julie Bonnie, éd. Belfond)
RéalisateurMarion Laine.
InterprètesSandrine Bonnaire, Aure Atika, Brigitte Roüan, Kenza Fortas, Sarah Stern et Alice Botté.
ScénarioMarion Laine et Julie Bonnie.
PhotoBrice Pancot.
MontageClémence Carré.
MusiqueBéatrice Thiriet.
ProductionApsara Films.
VentesPyramide International.
DistributeurPyramide.

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10 [ 7 mn ]