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Puntish Hémisphère gauche

Le blog de Romain Ligneul

Publié le 14.08.2018 à 11:09

La météo du cerveau, ou comment nos émotions fluctuent au gré des saisons

La météo du cerveau, ou comment nos émotions fluctuent au gré des saisons

L’Équipe de France est championne du monde et Brigitte Macron se prélasse au bord de la piscine en attendant que la ratatouille libérale millésime 2018 finisse de mijoter au Parlement. Bref, nous sommes au milieu du mois d’août et le soleil brille au dessus de nos têtes.

Pour la plupart d’entre nous et malgré les contrariétés politiques qui affligent certains, l’été est synonyme de bonne humeur. Cette tendance se répercute directement sur les plateformes web comme Twitter où les mots à connotation positive deviennent plus fréquents (Golder & Maci, 2011) tandis que les mots à connotation négative régressent. L’analyse des changements d’humeur sur le web (“sentiment analysis” en anglais) suggère que même nos anxiétés s’apaisent puisque les recherches Wikipedia associées à différents types de maladies chutent pendant la période estivale.

Que se passe-t-il donc dans notre cerveau qui permettrait d’expliquer que notre vocabulaire et nos humeurs se réchauffent à mesure que nos peaux caramélisent? Pour répondre à cette question, il faut se pencher sur un domaine scientifique aussi vaste que passionnant: la chronobiologie qui, comme son étymologie l’indique, s’intéresse à la manière dont les organismes s’adaptent aux cycles temporels de Dame Nature.

L’analyse du comportement des internautes sur Twitter et Wikipedia permet d’illustrer les modifications d’humeur au cours de l’année. Par exemple, les recherches correspondant à divers troubles psychiatriques augmentent en hiver et au début du printemps, tout comme les tweets contenant les mot-clés “colère”, “tristesse” ou “anxiété” augmentent en automne (Dzogang et al., 2016, voir aussi).

Si la structure du cerveau humain est remarquablement stable comparée à celle de mammifères plus petits (comme l’écureuil dont le cerveau rabougrit de 10 à 25% en hiver!), la plupart des systèmes de notre organisme s’adaptent malgré tout, à des degrés divers, aux différences d’illumination, d’humidité et de température qui caractérisent chaque saison.

Mais en matière de “saisonnalité des émotions”, c’est d’abord du côté de la fameuse sérotonine qu’il faut se pencher. Impliquée dans le contrôle de l’humeur, de l’apprentissage, de l’appétit, ou encore de l’impulsivité, une série de recherches démontre l’existence d’un rythme “circannuel” au niveau de ce neuromodulateur complexe qui constitue par ailleurs une des cibles thérapeutiques les plus importantes pour la psychiatrie contemporaine.

Sérotonine et soleil

Ainsi, le transporteur membranaire de la sérotonine, qui sert à évacuer la molécule après qu’elle a été libérée, voit sa concentration diminuer en été et augmenter en hiver (Praschak-Rieder et al., 2008; Kalbitzer et al.,2010). Cette variation annuelle est d’autant plus pertinente qu’elle paraît absente chez ceux qui souffrent de dépression saisonnière (seasonal affective disorder en anglais; McMahon et al., 2016). Et il est frappant de constater que les antidépresseurs classiques miment en quelque sorte l’effet du soleil, puisqu’ils agissent eux-aussi en réduisant l’efficacité du transporteur de la sérotonine.

Deux autres facettes du système fluctuent elles-aussi au cours de l’année: l’activité des neurones sérotoninergiques eux-mêmes augmente avec la durée du jour (Green et al., 2015) tout comme la densité de certains récepteurs qui font le pont entre le “signal sérotonine” et notre comportement (les 5HT1A, pour les puristes). Sans parler des cycles observés dans les voies de synthèse et de dégradation de la molécule (Maes et al., 1995; Lambert et al., 2002; Luykx et al., 2013)... Plus de signal à la base, moins d’évacuation, et plus de récepteurs pour le recevoir, tout cela va dans le même sens et il est donc assez naturel de penser que le système sérotoninergique dans son ensemble participe de façon significative à la fluctuation de nos humeurs, et peut-être même d’une partie de nos capacités cognitives (Keller et al., 2005; Meyer et al., 2016)!

A gauche, représentation du transporteur responsable de la recapture la sérotonine après sa libération (extrait d’un billet de blog approfondi et intéressant sur la place parfois exagérée qu’occupe le transporteur à la sérotonine dans la vulgarisation des troubles psychiatriques). A droite, fluctuation de l’expression de ce transporteur au cours de l’année, avec son pic caractéristique au milieu de l’hiver (Kalbitzer et al., 2010).

Faut-il donc faire le plein de soleil en été pour se charger en bonne humeur pour toute l’année? Est-ce que le phénomène à un rapport avec les bains de soleil excessifs ou l’utilisation intensive des cabines à UV observés chez certains? Difficile à dire, d’autant plus qu’on ne sait pas encore si la lumière a un impact direct ou si les effets observés sont dûs à l’influence d’un autre facteur, qui pourrait être lié aux changements d’alimentation ou à l’augmentation de l’exercice physique en été.

Il serait donc réducteur voire téméraire d’espérer tout expliquer par la sérotonine, d’autant plus que d’autres signaux chimiques apparentés (comme la dopamine) varient eux aussi au gré des saisons. En ce qui concerne l’exposition aux UV solaires ou artificiels, une étude récente menée chez la souris suggère d’ailleurs que ce sont en fait les endorphines qui expliquent le développement de véritables comportement addictifs (Fell et al., 2014). L’idée est assez simple: l’exposition prolongée aux UV entraîne une série de micro-traumatismes pour notre peau, qui réagit en libérant ces antidouleurs naturels que sont les endorphines. En retour, ces endorphines suscitent une sensation de détente et de bien-être similaire à ce que ressentent les joggers après une longue course. Et à l’instar des sportifs, une petite proportion des individus sensibles à ce mécanisme développeraient une forme d’addiction aux UV qui préoccupe plus en plus aux États-Unis.

Un tableau estival pas si rose que ça

De plus, comme souvent en science, ce qui semble évident au premier abord se révèle en réalité plus complexe qu’il n’y paraît. Par exemple, contrairement à une croyance populaire solidement enracinée, ce n’est pas pendant l’hiver que les détresses psychologiques les plus profondes se manifestent. La vaste majorité des données disponibles indique au contraire que les taux de suicide atteignent leur maximum à la fin du printemps et au début de l’été.

Menée aux États-Unis et au Mexique, une étude parue le 28 juillet dernier dans la revue Nature Climate Change montre même l’existence d’une corrélation nette entre taux de suicide et variations de température d’une année sur l’autre. Autrement dit, pour un mois donné, les taux de suicide augmentent lorsque les températures sont au-dessus des valeurs habituelles. Et les tailles d’effet sont si impressionnantes que les chercheurs estiment que le réchauffement climatique pourrait avoir un impact similaire à celui une crise économique d’ici 2050: pour chaque degré supplémentaire, le taux de suicide augmente en effet de 0.7% aux US et de 2.1% au Mexique. Pour tenter de mieux saisir le lien entre ces deux variables, les chercheurs ont ensuite analysé 600 millions de tweets postés dans ces deux zones géographiques. De façon inattendue mais cohérente avec les observations épidémiologiques, cette seconde analyse révèle une corrélation positive entre température mensuelle et le nombre de “tweets à connotation dépressive”.

Carte représentant l’effet des températures plus hautes (en rouge) ou plus basses (en bleu) que les normales saisonnières sur les taux de suicide aux États-Unis et au Mexique (extrait de Burke et al., 2018).

L’été amène donc son lot de réjouissances (et de sérotonine?) à la majorité d’entre nous, mais il représente aussi une période difficile pour les personnes vulnérables et fragilisées. Si les auteurs de l’étude américaine soutiennent l’idée que l’augmentation du taux de suicide repose sur un mécanisme biologique, ils ne précisent pas lequel. On sait en tout cas que l’été peut exacerber l’isolement social, notamment chez les gens qui n’ont pas la chance de partir en vacances et chez les personnes âgées (environ 40% de la population en France).

D’où l’utilité des cartes postales!

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Publié le 15.10.2017 à 20:39

Neurosciences contre sciences sociales : l’erreur de Frédéric Lordon

Neurosciences contre sciences sociales : l’erreur de Frédéric Lordon

A l’occasion du prix Nobel d’Économie remis à Richard Thaler, Frédéric Lordon – directeur de recherche à l’EHESS et collaborateur régulier du Monde Diplomatique – s’est fendu d’un long billet de blog dans lequel il dénonce les méfaits du rapprochement entre neurosciences et sciences sociales, entendues au sens large.

Certes, faire la critique et souligner les dangers inhérents à cette tendance récente est essentiel. Certes, on peut s’inquiéter de voir le prix Nobel remis au président d’un fond d’investissement qui défend l’avènement d’un paternalisme libéral reposant sur l’utilisation généralisée des techniques de «manipulation douce». Mais la manière dont Frédéric Lordon aborde le problème tend à dépeindre les neuroscientifiques au mieux comme les idiots utiles, au pire comme les alliés naturels de l’idéologie néolibérale contemporaine. Cette vision décevante de la part d’une des grandes figures de Nuit Debout appelle une réponse qui – je l’espère – permettra d’éviter un conflit larvé entre deux champs disciplinaires qui gagneraient plus à se comprendre qu’à se détester, dans la perspective des luttes qui nous attendent.

Tout d’abord, il faut signaler que les neurosciences sont assimilées implicitement dans son billet de blog à la psychologie cognitive sur laquelle les théories du nouveau prix Nobel s’appuient. Sinon, pourquoi le prix Nobel de Thaler appellerait-t-il une diatribe contre l’impact des neurosciences en économie, sachant que Thaler n’a jamais publié le moindre article s’intéressant directement au cerveau ? Tout se passe comme si économie comportementale, psychologie cognitive et neurosciences s’articulaient autour d’un noyau axiologique et méthodologique cohérent, ce qui est pourtant loin d’être le cas.

Peut-être est-ce cette première approximation qui amène Frédéric Lordon à « s’inquiéter des neurosciences s’emparant des sciences sociales, avec la complicité active des convertis de fraîche date, et la complicité passive des journalistes pour qui rien de ce qui est ‘moderne’ ne saurait décevoir ». La formulation même de cette inquiétude révèle un manque de recul sur la situation car, en réalité, ce sont surtout les sciences sociales qui s’emparent des neurosciences et qui dévoient parfois leurs résultats pour défendre des positions n’ayant rien à voir avec la compréhension du cerveau ! D’ailleurs, l’auteur ne dit rien d’autre lorsqu’il écrit : « La neurobiologie, voilà donc le nouvel horizon fantasmatique de l’économie qui, à forme invariante, continue de poursuivre le même désir de faire science mais par d’autres moyens… ». Si le recours aux neurosciences permet de se draper ainsi dans les atours d’une fallacieuse scientificité pour mieux remporter les querelles de chapelle qui ravagent la recherche en sciences sociales, peut-être est-ce justement parce que les neuroscientifiques de métier refusent le plus souvent de jouer le rôle d’arbitre et restent discrets vis-à-vis des débats qui se situent en dehors de leur champ disciplinaire.

De surcroît, pourquoi l’économie comportementale ou les neurosciences causeraient-elle un tort spécifique à l’école de pensée « hétérodoxe », favorable à la régulation des marchés et à laquelle Frédéric Lordon appartient ? Après tout, les travaux de Thaler ont largement contribué à réformer une définition idéalisée des agents économiques tenus pour parfaitement informés, rationnels et égoïstes dans les théories dites « néoclassiques » utilisées pour expliquer l’évolution des marchés financiers et justifier les politiques économiques libérales dont Lordon est un fervent détracteur. On peut même noter que certains économistes hétérodoxes – à l’instar de Jacques Généreux – invoquent ces données scientifiques pour critiquer le dogme actuel et défendre la nécessité de réguler les marchés ou de préserver l’emprise du pouvoir politique sur le pouvoir financier.

Cela nous amène à la seconde approximation de Frédéric Lordon, d’après qui l’économie comportementale s’adosse « à tout l’édifice des neurosciences dont non seulement la scientificité est ‘hors de toute question’, mais qui est évidemment le plus formidable partenaire d’alliance qu’on pouvait rêver, et dont l’avenir institutionnel s’annonce des plus prometteurs ». Ce jugement doublement hâtif ignore non seulement les nombreuses réflexions et critiques en matière d’épistémologie des neurosciences**, mais mais il néglige surtout l’étendue considérable des recherches neuroscientifiques, qui excède de beaucoup les problématiques relatives aux comportements économiques et la naturalisation de la prise de décision individuelle. Entre autres choses, les neurosciences cherchent à comprendre les maladies psychiatriques ou neurodégénératives, à faire voir les aveugles, entendre les sourds et marcher les paralysés. Elles dissèquent le sommeil de la mouche, la nage des poissons, le chant des oiseaux, la copulation des hamsters et la conscience des pieuvres. En quoi l’économie comportementale s’adosse-t-elle à toutes ces recherches qui dépendent bien plus des aléas de la curiosité humaine que du bon vouloir des économistes néolibéraux ?

Parmi les nombreuses études de neuro-imagerie s’intéressant spécifiquement à l’être humain, certaines portent même sur des concepts sociologiques chers à Frédéric Lordon, tels que la dominance sociale, l’instinct grégaire et les déterminismes socioéconomiques en tout genre. Loin de chercher à disqualifier, ces études tentent généralement – avec les moyens qui sont les leurs – de cerner la réalité biologique de ces constructions sociologiques. Loin de constituer une caution épistémologique confortable pour l’économie comportementale, elles suggèrent qu’il est nécessaire, pour comprendre les comportements individuels, de prendre en compte les structures sociales dans lesquels ces derniers prennent naissance et s’expriment.

Puisque le thème est à la mode, il semble donc qu’une des critiques que l’on peut faire aux héritiers de Bourdieu – que Frédéric Lordon défend face à Bronner et Gehin (auteurs du Danger sociologique) – est de n’avoir pas su s’approprier et tourner à leur avantage la naturalisation et la mathématisation des concepts qu’ils utilisent pourtant au quotidien. Espérons que cela viendra, car les neurosciences ne sont pas l’ennemi à combattre : elles devraient au contraire être une arme de plus dans l’arsenal de la «sociologie de combat».

A sa décharge, Frédéric Lordon prévient d’emblée ses lecteurs qu’il ne dira rien des « apports réels » des neurosciences à « l’intelligibilité des faits sociaux ». Mais on aurait aimé que cette décision s’enracine dans la sagesse toute socratique de celui qui sait qu’il ne sait rien, plutôt que dans le préjugé arbitraire d’après lequel les apports de cette discipline seraient de toute manière « des plus faibles ». Cette déclaration à l’emporte-pièce est d’autant plus incompréhensible que Frédéric Lordon redoute de voir les neurosciences servir « de corpus scientifique à toutes les entreprises de manipulation des émotions et de conditionnement psychique subordonnées à la valorisation du capital ». Comment donc la « neuro-psycho-économie comportementale » pourrait-elle être utile à « tous les projets de manipulation, de normalisation et d’instrumentalisation » si son pouvoir explicatif est quasi-nul ?

Affirmer ainsi l’impuissance des neurosciences en matière sociale tout en tirant la sonnette d’alarme au motif que nous serions sur le point d’entrer par leur intermédiaire dans le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley semble légèrement contradictoire…

A bon entendeur.


Vidéo utile pour mieux saisir le point de vue de Frédéric Lordon sur les neurosciences:

Émission utile pour appréhender les origines et les implications du prix Nobel de Richard Thaler.

http://www.europe1.fr/emissions/europe-1-social-club/europe-1-social-club-le-debat-sommes-nous-des-consommateurs-aussi-irrationnels-comme-le-dit-le-nouveau-prix-nobel-deconomie-12102017-3462611


**Parmi les réactions à ce billet de blog, il m’a été demandé de donner plus de détails sur l’épistémologie des neurosciences. Voici donc quelques éléments de réponses, au-delà des travaux qui peuvent être consultés en tapant «neuroepistemology» ou «philosophy of neuroscience» dans Google:

● De nombreux articles de presse relayent les inquiétudes existant à l’égard de la «crise de reproductibilité» des découvertes neuroscientifiques, ce qui implique que la critique épistémologique parvient jusqu’aux oreilles du grand public (voir par exemple ici ou )

● Il existe un certain nombre de blogs, principalement anglophones il est vrai, qui font de la «veille épistémologique» en neurosciences (le plus célèbre d’entre eux étant Neuroskeptic)

● Le champ de recherche connu sous le nom de «philosophie de l’esprit» intéresse directement l’épistémologie des neurosciences, car une bonne partie des travaux actuellement regroupés sous ce terme cherchent à définir ce qui, au juste, peut être appris au sujet de la pensée en étudiant le cerveau.

● De très nombreux groupes de recherche axés sur la méthodologie visent à améliorer constamment les outils utilisés par les neuroscientifiques. Ces travaux impliquent une réflexion épistémologique appliquée à des problèmes concrets.

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Publié le 08.10.2017 à 14:07

Le financement de la sécurité sociale ou le cancer technocratique par l’exemple

Le financement de la sécurité sociale ou le cancer technocratique par l’exemple

L'histoire d'une jeune femme découvrant qu'elle est atteinte d'un cancer dans la France d'Emmanuel Macron.

Malgré de nombreux articles dans les tuyaux, ce blog est resté muet depuis plusieurs mois suite à l’élection présidentielle et au cancer nouvellement diagnostiqué d’une amie qui m’est chère. Or ce second événement vient éclairer le premier d’une lumière tellement crue qu’il me semble utile d’en faire le récit, à l’heure où le gouvernement rend public un projet de loi de Finances de la Sécurité sociale (PLFSS) aussi libéral qu’austéritaire.

C’est donc l’histoire banale d’une italienne de moins de 30 ans — travaillant et cotisant en France depuis environ un an — qui s’est prise en pleine gueule les « politiques de réduction des déficits en matière de santé publique ». En filigrane, c’est aussi l’histoire d’un Français qui découvre que ces mêmes politiques de « réduction des déficits » parviennent à conjuguer avec un brio insoupçonné l’absurde et le minable.

Attention cependant, il ne s’agit en aucun cas de dire que nous serions mal lotis en France relativement à d’autres pays. La comparaison des systèmes de santé est un exercice complexe, mais il est clair que la Sécurité Sociale reste un des modèles les plus performants au monde. Si l’on prend pour référence le modèle américain tristement décrit par Michael Moore dans son documentaire Sicko, toute critique du système français semblera évidemment illégitime. En revanche, si on prend pour référence l’idéal de solidarité censé être la sève de notre système et si l’on refuse d’abandonner l’idée selon laquelle la Sécurité Sociale française se doit d’être un exemple à suivre pour le reste du monde — plutôt qu’une relique du communisme d’après-guerre dont le démantèlement serait inexorable — alors il est peut être utile de pointer du doigt certaines de ses lacunes en partie invisibles pour ceux qui ont la chance d’être en bonne santé.

Un diagnostic à 900€

Imaginez donc que vous soyez une jeune femme étrangère arrivée depuis peu dans l’un des instituts scientifiques les plus prestigieux du pays. A priori, vous êtes chanceuse car votre employeur — bien au fait du cauchemar administratif dans lequel vous vous débattez — vous facilite la vie et s’occupe de vous inscrire à la Sécurité Sociale pour vous obtenir une Carte Vitale. Comme vous cotisez déjà, tout se passe apparemment sans heurts et vous commencez vos recherches. Metro-boulot-dodo.

Malheureusement, quelques mois plus tard, au beau milieu d’une campagne pour les législatives à laquelle vous ne comprenez rien, il y a cette grosse boule qui apparaît dans votre cou. Au début, vous n’y faites pas trop attention, mais l’inquiétude grandit et vous finissez par la montrer à un ami quelque peu versé dans la médecine. À partir de là, tout s’enchaîne. Rendez-vous chez le généraliste, 2 fois 25€, rendez-vous chez l’hématologue, 2 fois 35€, échographie du cou, 130€, scanner abdomino-thoraço-pelvien, 330€, analyses sanguines, 110€. Tout va très vite. Ça y est, vous avez probablement le cancer.

Le hic, c’est que plus de 6 mois après être arrivée en France, vous n’avez toujours pas reçu votre Carte Vitale. Votre médecin généraliste et les sites d’aide aux ressortissants étrangers disent que c’est « normal », mais certains amis français — peut-être un peu gauchistes — vous disent que c’est surtout une stratégie très pernicieuse de « réduction des déficits ». Après tout, n’est-ce pas en partie parce que vous n’aviez pas de Carte Vitale que vous avez tellement tardé à aller chez le médecin en dépit de ces symptômes récurrents qui vous pourrissaient la vie depuis quelques temps?

Jusque-là, vous vous en êtes sortie avec ce qu’il y avait sur votre compte en banque, mais vous ne finirez pas le mois sans demander en urgence un virement à vos parents. Ceci étant dit, vous n’avez pas le temps de vous appesantir sur ces premières contrariétés financières. Il faut déjà aller faire un TEP-SCAN, examen durant lequel l’on vous injectera une solution de sucre radioactif permettant de bien mettre en lumière les cellules cancéreuses voraces qui, parait-il, vous rongeraient en douce.

Un cancer dont la fréquence a doublé en 20 ans

Arrivée dans l’hôpital de banlieue où doit se faire ce fameux TEP-SCAN, un nouveau problème se pose donc : puisque votre demande d’ouverture des droits à la Sécurité Sociale est perdue dans une pile de dossiers — quelque part dans un obscur service en sous-effectif de l’Assurance Maladie — les admissions de l’établissement vous notifient que vous allez devoir débourser une somme de 1200€ juste après l’examen. Confrontée aux protestations de l’ami français qui vous accompagne et à la forte probabilité pour que votre carte bancaire soit techniquement incapable de cracher 1200€ d’un coup, la guichetière se montre coopérative et finit par consulter sa supérieure qui décide de « bloquer le dossier jusqu’à la fin du mois ». Manière habile pour les services administratifs de faire tampon entre les impératifs financiers de la direction et la réalité économique des malades.

Quelques jours après une biopsie pendant laquelle on vous charcute le cou afin d’en extraire un ganglion hypertrophié, le couperet tombe dans le bureau encombré d’un hématologue de l’hôpital Cochin : vous avez un lymphome de Hodgkin de stade II. Concrètement, d’après le scénario « optimiste », cela signifie que vous allez profiter d’une quadruple chimiothérapie aux mois de juin, juillet, août et septembre, et que vous finirez par 3 semaines de radiothérapie au mois d’octobre. Si l’hématologue évoque l’impossibilité de remonter la chaîne des causes ayant abouti à votre maladie, cela vous intéresserait quand même de savoir pourquoi la fréquence de ce type de cancer a presque doublé, chez les 20-29 ans, entre 1995 et 2012.

Bien entendu, vous avez encore du mal à réaliser ce qui vous attend. Vous lisez et relisez un peu compulsivement les informations disponibles sur internet, aussi rassurantes que terrifiantes. En gros, vous avez 90% de chance de vous en sortir, ce qui laisse quand même 10% de chances d’y passer avant d’assister à la réélection d’Emmanuel Macron.

A ce stade, vous pouvez vous morfondre en pensant à vos beaux cheveux qui risquent de tomber comme des mouches, ou bien vous pouvez mettre le pied à l’étrier et essayer d’accélérer ce satané processus d’ouverture des droits. Sans ça, votre maladie a beau être « prise en charge à 100% », vous devrez continuer à payer les innombrables actes médicaux et autres prélèvements sanguins à effectuer dans les semaines qui viennent. Lettres, photocopies, appels, tout est bon pour faire avancer les choses.

10 mois de délai pour une Carte Vitale

Après une dernière échographie cardiaque visant à vérifier que votre cœur pourra encaisser une chimio aussi violente, 190€, l’Assurance Maladie finit par vous attribuer un numéro temporaire. Bon, le remboursement des 900€ que vous avez déjà dépensés attendra et vous ne pouvez toujours pas vous enregistrer sur « Ameli.fr », mais la galère financière semble toucher sa fin. Place au traitement.

Vous aimeriez bien pouvoir continuer à avancer sur votre thèse, mais pour chacune de vos 8 séances de chimio, ce sera 5 à 7 heures passées à l’hôpital, suivies de 3-4 jours de fatigue extrême et de nausées, 3-4 jours de dépression inexplicables et une petite semaine de répit pendant laquelle vous aurez le loisir de constater les effets secondaires du traitement: au menu, chute de cheveux, perte d’appétit, modification radicale du goût et sensations de brûlure dans la bouche ou dans les mains. Soit le contexte idéal pour faire des allers-retours à la CPAM et à la Poste en essayant de comprendre pourquoi vous devez envoyer pour la dixième fois une attestation de domicile ou une photocopie de votre carte d’identité.

Quoi qu’il en soit, comme votre système immunitaire est salement amoché par les médicaments, hors de question de reprendre quotidiennement le RER bondé pour aller au labo. Félicitations, vous appartenez officiellement à la vaste catégorie des assistés et autres parasites de la société française: celle des personnes en situation d’arrêt de travail longue durée !

Cependant, n’espérez pas profiter de cette aubaine sans traiter quelques appels, documents et lettres supplémentaires. Comme l’indemnité prévue par la sécurité sociale ne s’élève qu’à la moitié de votre salaire, soit environ 750€, il va falloir que votre hématologue signe de nouveaux papiers pour que votre employeur accepte d’en payer l’autre moitié. Inutile de dire que sans les conventions collectives qui protègent les salariés de votre institution, vous pouviez mettre la clé sous la porte de votre luxueux 18m² parisien. Vous remerciez donc ceux qui se sont battus par le passé pour vous éviter de devoir déménager en lointaine banlieue, entre deux chimios.

Une chance toute relative

Vers la fin de l’été, une bonne nouvelle tombe enfin sur votre petite tête dégarnie : selon toute vraisemblance, le traitement fonctionne et vous avez de bonnes chances d’être guérie ! Cela vous remet du baume au cœur, même si n’échapperez pas à la « radiothérapie de consolidation » prévue de fin septembre à mi-octobre, ce qui signifie aussi que votre arrêt de travail devra être allongé de quelques semaines supplémentaires.

Finalement, votre calvaire médical touche à sa fin en ce mois d’octobre 2017. L’œsophagite causée par vos séances quotidiennes de radiothérapie est un peu douloureuse, mais les effets de la chimio s’estompent progressivement et vous parvenez à retrouver un rythme de travail à peu près satisfaisant depuis votre domicile. Presque un an après votre arrivée en France, vous recevez aussi votre Carte Vitale et votre véritable numéro d’assuré. Bien que vous soyez reconnaissante que la nation française vous fasse un tel honneur, vous vous demandez tout de même si le remboursement des 900€ que vous aviez dépensés au début de votre parcours du combattant va réellement plafonner à 200€ comme cela semble être le cas depuis quelques semaines.

Soucieuse de ne pas vous laisser gamberger sur ce petit détail de l’histoire, l’administration de l’Assurance Maladie vous réserve cependant une dernière surprise. Plus de deux mois après avoir l’avoir envoyée, votre demande d’extension d’arrêt de travail vous est retournée au motif que le médecin a fait une minuscule rature en écrivant la date à partir de laquelle l’extension prend effet. Vous pensiez en avoir fini avec le service d’hémato-cancérologie de l’hôpital Cochin ? Que nenni ! Il va falloir y retourner encore une fois, pour que le médecin puisse préciser que la date — pourtant bien lisible au bas de la page et reproduite à l’identique au milieu du document — est « certifiée par ses soins ».

Cette ultime mesquinerie achève de convaincre un de vos proches de relater votre histoire sur son blog. Vous accueillez l’idée avec enthousiasme car vous savez que vous avez bénéficié de quatre garde-fous essentiels dont d’autres sont et seront malheureusement privés.

Vos parents ont pu vous aider financièrement au moment d’établir le diagnostic, vous avez été accompagnée dans le processus par des amis français capables de vous traduire tout le charabia administratif auquel vous avez été confrontée, votre employeur n’est pas un patron soumis à une concurrence sans foi ni loi, et vous êtes tombée sur des médecins, des infirmières et des aides-soignants aussi adorables et que compétents, malgré un manque criant de personnel qui, parait-il, est devenu la réalité quotidienne des hôpitaux français.

Sans cela, vous ne seriez peut-être pas sur le chemin de la guérison et vous craignez que d’autres personnes hommes ou femmes, jeunes ou moins jeunes, de nationalité française ou non — n’aient pas eu la même «chance» que vous. Vous avez donc une pensée pour celles et ceux qui, découragés par la réalité des politiques de « réduction des coûts », auront trop retardé le moment du diagnostic et du début des soins.

En somme, vous dédiez ce billet de blog à celles et ceux que la technocratie française aura mis, consciemment ou non, sur la voie d’une mort banale.

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Publié le 14.04.2017 à 22:17

Comment la hiérarchie sociale s'enracine-t-elle dans le cerveau?

Comment la hiérarchie sociale s'enracine-t-elle dans le cerveau?

Une étude de neuroimagerie jette une lumière inédite sur notre tendance à légitimer ou à lutter contre les inégalités sociales.

La question des inégalités socio-économiques constitue le clivage politique majeur autour duquel toute notre vie démocratique s’organise. Comme chacun d’entre nous aura bientôt l’occasion d’exprimer sa préférence en la matière, il m’a paru utile de vulgariser (exceptionnellement) les résultats de mes propres travaux, publiés la semaine dernière dans la revue Scientific Reports.

Certains d’entre nous s’apprêtent à voter pour Marine Le Pen en sachant que cela accentuera les inégalités entre français “de souche” et français “issus de l’immigration”. D’autres valideront les orientations de François Fillon ou Emmanuel Macron à travers lesquelles les inégalités les plus amples se justifient pour peu qu’elles dérivent du mérite personnel et de la sacro-sainte liberté d’entreprendre. Enfin, certains choisiront de voter à gauche en espérant - comme toujours - que leur bulletin contribuera à résorber les inégalités dans leur ensemble.

Pourquoi différons-nous tant dans nos préférences politiques? Comment est-ce possible que des inversions complètes de causalité soient associées à la justification de ces préférences, certains arguant que les hiérarchies de dominance dérivent naturellement des asymétries de compétence quand d’autres soutiennent que ces asymétries sont au contraire générées par le système hiérarchique lui-même?

De Platon à John Rawls, en passant par Jean-Jacques Rousseau, les fondations philosophiques de ce questionnement sont millénaires et ses ramifications sont innombrables. Une étude de neurosciences cognitives se penchant sur le problème doit donc rester à sa modeste place, qui est d’alimenter une réflexion multidisciplinaire par des faits empiriques nouveaux.

Ici, la nouveauté tient en quelques lignes: plus l’activité de leur lobe préfrontal est forte lorsqu’ils font face à des individus socialement dominants, plus les êtres humains - de jeunes étudiants masculins en l’occurrence - sont enclins à légitimer les inégalités sociales*. Autrement dit, dans le questionnaire d’orientation à la dominance sociale (ODS), ceux dont le cortex préfrontal était plus sensible à la subordination sociale étaient également plus susceptibles d’adhérer à des affirmations comme «Certaines personnes sont tout simplement inférieures à d’autres», «Le pays gagnerait à moins se préoccuper des inégalités sociales» ou encore «Les groupes inférieurs devraient rester à leur place».

A gauche, l’aire du cortex préfrontal dorso-latéral antérieur droit (en rouge) dont la réponse était significativement plus importante face aux individus supérieurs que face aux individus inférieurs. A droite, amplitude de cette différence d’activité en fonction du score obtenu au questionnaire ODS qui mesure la propension à légitimer et à renforcer les hiérarchies de dominance sociale.


En termes psychologiques, l’interprétation de ce résultat reste délicat et demandera vérification (en théorie, on ne peut pas inférer l’existence d’un processus cognitif à partir d’une activité cérébrale), mais il est intéressant de noter que cette zone du cortex préfrontal influe sur la confiance que nous plaçons dans nos croyances et nos propres jugements. En règle générale, elle est active lorsque la confiance fait défaut et que nous sommes incertains, tandis qu’elle est inactive lorsque nous sommes sûrs de nous. En augmentant ou diminuant artificiellement l’excitabilité de ses neurones, on peut non seulement modifier ce sentiment de confiance à la baisse ou à la hausse, mais aussi interférer avec la motivation et l’apprentissage dans un contexte social compétitif.

Quoi qu’il en soit, chez certaines personnes, l’impact de la subordination sociale sur le cortex préfrontal antérieur pourrait paradoxalement renforcer les attitudes favorisant le maintien ou l’exacerbation des inégalités, et donc la décision de voter pour les partis de l’ordre (social).


Pour en savoir plus sur la question, vous pouvez lire ce texte radical ou le communiqué de presse publié par l’Institut des Sciences Biologiques du CNRS, disponible ici.

*NB: Divers facteurs démographiques (comme l’âge, le sexe ou le niveau d’études) et divers traits de personnalité (liés au comportement social ou non) ont été pris en compte, ce qui implique que l’activité cérébrale mesurée explique une variabilité dans les préférences politiques qui n’est pas réductible à ces facteurs habituellement associés à l’ODS.


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Publié le 04.04.2017 à 21:17

Présidentielles et bulles de filtres: le référencement politique de Facebook passé au crible

Présidentielles et bulles de filtres: le référencement politique de Facebook passé au crible

Les opinions et les contenus partagés quotidiennement sur Facebook jouent un rôle de plus en plus important dans le processus démocratique. Compte tenu de l’opacité des algorithmes qui contrôlent la transmission de l’information sur le réseau social, seule l’expérimentation citoyenne permet d’évaluer leur neutralité et leur impact sur notre perception du monde politique.


Avec plus de 30 millions d’inscrits en France, le mastodonte du web est devenu un outil incontournable aussi bien pour les hommes politiques, que pour les militants et les journalistes qui font l’actualité de notre démocratie. Les informations qui y circulent participent largement à l’évolution (ou à la stagnation) de nos opinions politiques et à l’idée que nous nous faisons des intentions de vote de notre cercle social.

Depuis 2013, l’algorithme initial de la plate-forme, connu sous le nom de Edge Rank, a été remplacé par plusieurs algorithmes d’intelligence artificielle beaucoup plus complexes: lors de son introduction, un ingénieur de Facebook estimait qu’environ 100 000 facteurs étaient pris en compte pour déterminer quels contenus seraient montrés à un utilisateur donné. Comme je l’écrivais déjà en novembre 2015 après les attentats de Paris, il n’y a pas de raisons autres que complotistes de penser que Facebook utilise son incroyable pouvoir d’influence pour peser sciemment sur l’évolution des sociétés contemporaines.

Mais, il y a également très peu de moyens pour les citoyens et les institutions publiques d’exclure une telle hypothèse, puisque la procédure de référencement des contenus employée par Facebook n’est pas rendue publique, qu’une minorité de contenus partagés est accessible au-delà des “cercles d’amis” (contrairement à Twitter, par exemple) et qu’il est impossible d’afficher ces contenus suivant un ordre réellement chronologique, ce qui faciliterait l’examen de son fonctionnement et des éventuels biais de représentation provoqués chez les utilisateurs.

Quel sera l’impact de ce filtrage “intelligent” sur le scrutin des présidentielles 2017? Nul ne peut le dire avec certitude mais cela ne doit pas nous empêcher de poser la question.

Expérimenter sur Facebook ou le règne du système-D

Dès lors, seule la bonne volonté de citoyens prêts à se coordonner pour effectuer des expériences sur le réseau social permet d’étudier et de surveiller la manière dont l’entreprise contrôle la transmission des informations qui y sont partagées. Ce sont précisément les résultats d’une telle initiative que je rapporte ici (Figure 1).

Dans le but de voir si Facebook favorise ou non certains candidats à l’élection présidentielle et dans quelle mesure “l’effet-bulle” qui nous enferme dans nos propres préférences politiques y est avéré, j’ai demandé à 30 utilisateurs de Facebook de poster successivement cinq messages de soutien aux 5 candidats principaux à l’élection présidentielle: Jean-Luc Mélenchon (JLM), Benoît Hamon (BH), Emmanuel Macron (EM), François Fillon (FF) et Marine Le Pen (MLP). Tous les messages se présentaient sous la forme suivante:

Ça y est, je me suis décidé. Aux présidentielles, je voterai pour XXXXX !
Ceci est une expérience, pas un spam. Pour participer (1 à 5 min) cliquez ici: https://goo.gl/forms/uGy3dRtxu11xKwSe2
S’il vous plait : ne likez pas / ne partagez pas / ne commentez pas ce post
https://www.xxxxx2017.fr/

Les lettres XXXXX étaient remplacées dans chacun des 5 messages par le nom de chaque candidat (exemple: François Fillon et www.fillon2017.fr). Un ordre précis de publication était attribué à l’avance de manière à ce que les messages de soutien à chaque candidat soient publiés autant de fois (6) en 1ère, 2nde, 3ème, 4ème et 5ème position sur l’ensemble des 30 comptes utilisés pour l’expérience. Les contacts de chaque expérimentateur acceptant de remplir le questionnaire Google (voir ici) étaient alors priés de rapporter plusieurs informations:

1°) quel candidat apparaît en premier dans votre fil Facebook?

2°) pour quel candidat pensez vous voter?

3°) pour quel candidat pensez-vous que vos contacts voteront en majorité?

4°) avez vous déjà relayé des informations négatives à l’encontre de certains candidats?

5°) pensez-vous que Facebook est politiquement neutre?

6°) êtes-vous d’accord pour dire que, sur Facebook, on voit prioritairement les contenus qui nous plaisent?

7°) dans quel ordre apparaissent les 5 candidats sur votre fil d’actualité Facebook?

NB: les questions 2-7 étaient optionnelles.

Figure 1. Exemple de reréférencement effectué par l’algorithme de Facebook. En utilisant le lien fourni, les partipants étaient invités à rapporter l’ordre apparent des messages de soutien à chaque candidat dans leur fil d’actualité. En comparant cette information avec l’ordre chronologique de publication assigné à chacun des 30 expérimentateurs, il est possible d’évaluer la manière dont l’algorithme FB traite nos prises de position politiques.

Sur une période d’un mois (du 28 février au 26 mars), 737 réponses ont été collectées sur le réseau social. Bien que les résultats de cette étude apportent des éléments de réponse inédits et parfois inattendus, ils doivent être appréhendés avec un certain recul pour plusieurs raisons: l’échantillon testé n’est pas représentatif de la population française (surreprésentation de participants jeunes, diplômés, et de gauche) et certains facteurs n’ont pas été strictement contrôlés (réactions intempestives sur les posts, nombre de réponses par participants, nombre de réponses par compte, etc.). De plus, il ne s’agit pas d’une étude scientifique au sens strict: sa méthodologie n’a été évaluée par aucun comité de chercheurs et l’auteur de l’étude (en l’occurrence, moi) n’est pas spécialiste de l’analyse des réseaux sociaux.

Malgré tout, on fera remarquer que les instituts de sondage sont - eux aussi - loins de remplir les critères standards de scientificité et qu’ils ne diffusent presque jamais les données brutes recueillies, d’où la multiplication des critiques à leur encontre. A l’inverse, la méthodologie de cette étude, les données brutes et les scripts utilisés pour l’analyse sont intégralement disponibles en ligne (ici), ce qui devrait notamment permettre de répliquer et de perfectionner l’expérience, ou de vérifier les conclusions rapportées. Ces dernières donnent à réfléchir quant au rôle joué par Facebook dans les élections présidentielles et elles montrent l’utilité (voire la nécessité) d’étudier le réseau social pour mieux prendre en compte (voire limiter) son impact sur le processus démocratique en France.

Figure 2. Orientation politique des participants à cette étude. Cet échantillon de 737 participants est largement polarisé à gauche, ce qui restreint la généralité des résultats rapportés.

Tant que Facebook refusera que ses utilisateurs et les pouvoirs publics puissent faire l’audit de ses algorithmes et de son utilisation des informations personnelles, ce genre d’approche restera nécessaire.

Les “bulles de filtre” dans le contexte des présidentielles françaises

Discuté et théorisé depuis plusieurs années sous l’impulsion notamment d’Eli Pariser, le problème des bulles de filtre est lié au fait que le réseau social personnalise constamment notre expérience pour nous montrer des contenus avec lesquels nous sommes déjà d’accord ou à propos desquels nous éprouvons un intérêt a priori. Dans une interview accordée au Time, Eli Pariser indiquait que, sur Facebook, “vous vous endoctrinez vous-même avec vos propres opinions. Vous ne réalisez pas que ce que vous voyez n’est qu’une partie du tableau. Et cela a des conséquences sur la démocratie : pour être un bon citoyen, il faut que vous puissiez vous mettre à la place des autres et avoir une vision d’ensemble. Si tout ce que vous voyez s’enracine dans votre propre identité, cela devient difficile, voire impossible”.

Le phénomène doit être distingué de l’enfermement sociologique qui découle du fait (lui aussi très important) que nous sélectionnons nos contacts Facebook sur la base d’affinités préexistantes, qui sélectionnent eux-mêmes leurs contacts de cette manière. Par exemple, dans la présente étude, le très faible nombre de participants déclarant vouloir voter pour François Fillon (10% des intentions exprimées) ou Marine Le Pen (2% des intentions exprimées) reflète sans aucun doute mon propre enfermement socioculturel et la “distance sociale” qui me sépare en moyenne de ces électeurs (Figure 2). Cependant, si nous sommes pour la plupart conscients de notre enfermement sociologique, les bulles de filtres que génèrent les algorithmes de Facebook exercent quant à elles une influence bien plus pernicieuse, car résultant d’un contrôle implicite (et largement méconnu) des contenus auxquels nous sommes exposés.

Dans les données recueillies ici, Facebook a par exemple modifié l’ordre réel des messages postés dans 92% des cas, ce qui a “permis” à plus de 30% (182) des 595 individus ayant exprimé leur intention de vote de voir leur candidat préféré apparaître en premier dans leur fil d’actualité. Statistiquement, une telle proportion n’a presque aucune chance d’arriver par hasard, ce qui indique que Facebook est bel et bien capable de prédire en partie pour quel candidat nous allons voter, et qu’il utilise cette information pour choisir les contenus auxquels nous sommes exposés.

Figure 3. Candidat apparaissant en premier dans le fil d’actualité des participants en fonction de leur intention de vote. Les données sont normalisées de façon à ce que la somme de chaque colonne soit égale à 100, ce qui signifie que le code couleur correspond à la probabilité qu’un candidat donné apparaisse en premier, compte tenu l’intention de vote des participants. Par exemple, la case jaune en bas à droite indique que Marine Le Pen est vue en premier dans plus de 50% des cas par ses électeurs potentiels.

Si l’on décompose l’analyse candidat par candidat (Figure 3), on observe que l’effet est particulièrement vrai pour Marine Le Pen (affichée en premier sur le fil d’actualité de 54.5% de ses électeurs potentiels), pour Emmanuel Macron (en premier sur le fil d’actualité de 38% de ses électeurs potentiels) et, dans une moindre mesure, pour Jean-Luc Mélenchon (34.4%) et François Fillon (28.8%). Seul Benoît Hamon obtient un résultat inverse à la tendance générale, puisque seulement 17.8% de ses électeurs potentiels l’ont vu en premier dans leur fil d’actualité: la figure ci-dessus indique que les électeurs de Hamon ont en fait tendance à voir les prises de position en faveur de Mélenchon ou de Macron en premier, ce qui peut sembler logique compte tenu du retard pris par sa campagne par rapport à ces deux candidats.

“Bulles de filtre” et vote utile

Ainsi, l’existence des bulles de filtre implique que nous ayons tendance à voir des prises de position et des contenus qui nous renforcent dans nos convictions. Elles ont donc une conséquence particulièrement problématique dans le contexte particulier des présidentielles françaises: elles renforcent probablement le mécanisme bien huilé du “vote utile” si souvent décrié. En effet, le vote utile est essentiellement un vote stratégique consistant à voter pour le candidat dont nous pensons qu’il a le plus de chances de gagner face à un adversaire donné. Il dépend donc largement d’un pari sur les intentions de vote du groupe social pris dans son ensemble.

Tout le monde sait qu’Emmanuel Macron représente aujourd’hui le candidat du “vote utile”. Dès lors, si les gens qui pensent voter pour lui sont prioritairement exposés aux prises de positions favorables à ce candidat sur Facebook - au détriment de déclarations (ou contenus partagés) en faveur d’autres candidats - il est clair que cela ne peut que les renforcer dans leur stratégie. Pour voir si le phénomène des bulles de filtre a pu influencer la perception des intentions de vote au sein du groupe social, j’ai croisé les intentions de vote personnelles (question 2) avec l’estimation du vote majoritaire au sein du groupe social (question 3). Les résultats de cette analyse, reportés dans la Figure 4 ci-dessous, sont particulièrement marquants:

- Les électeurs potentiels de Mélenchon ou de Hamon considèrent généralement que leur entourage votera majoritairement pour Mélenchon (47% et 28%, respectivement), pour Hamon (25% et 37%) ou pour Macron (26% et 33%).
- Les électeurs potentiels de Fillon considèrent généralement que leur entourage votera majoritairement pour Fillon (52%) ou pour Macron (41%).
- Les électeurs potentiels de Le Pen considèrent généralement que leur entourage votera majoritairement pour Le Pen (36%), Fillon (27%) ou Macron (36%)
- Enfin, les électeurs potentiels de Macron considèrent que leur entourage votera pour Macron dans 65% des cas, record en la matière. Fillon est, chez ces électeurs, le second candidat jugé le plus souvent majoritaire au sein du groupe social, mais cela n’arrive que dans 13% des cas!

Figure 4. Majorité perçue sur Facebook en fonction des intentions de vote. Les données sont normalisées de façon à ce que la somme de chaque rang soit égale à 100, ce qui signifie que le code couleur correspond à la probabilité qu’un candidat soit jugé majoritaire dans le groupe social, compte tenu l’intention de vote des participants. Par exemple, la case jaune au centre signifie que 65% des électeurs potentiels d’Emmanuel Macron considèrent qu’Emmanuel Macron sera majoritaire au sein de leurs contacts Facebook.

Deux hypothèses sont possibles pour expliquer cette dernière observation: soit les électeurs potentiels d’Emmanuel Macron évaluent correctement le vote majoritaire de leur groupe social, soit ils souffrent d’une distorsion qui les conduit à imaginer Macron plus majoritaire qu’il n’est réellement. Les données collectées ne peuvent pas trancher définitivement, même si la distribution des intentions de vote collectées (voir Figure 2) suggère que les différents groupes sociaux testés ne sont pas tellement favorable à Emmanuel Macron, et donc que la seconde hypothèse à des chances d’être valide. Cependant, si la première hypothèse était valide, cela signifierait que les électeurs potentiels de Macron sont enfermés dans une bulle socioculturelle un peu plus hermétique que les autres, ce qui n’est pas forcément réjouissant non plus... Ceci étant dit, il faut dire que le peu de données disponibles pour Marine Le Pen rend la comparaison avec cette candidate incertaine et que les résultats globaux de l’analyse pourraient varier si l’expérience était répliquée dans un autre milieu social.

Enfin, s’il est important de souligner le fait que les électeurs potentiels d’Emmanuel Macron souffrent d’un effet-bulle plus intense que les autres électeurs, c’est aussi parce que ce résultat tranche avec l’appréciation qu’ils ont du réseau social. Ainsi, ils semblent paradoxalement moins d’accord (6.4) que les électeurs de Hamon (7.3) ou Mélenchon (7.1) pour dire que “Sur Facebook, on a tendance à voir prioritairement les posts de contact partageant nos idées” (de 1, pas du tout, à 10 complètement d’accord; Figure Figure 5, droite). De même, à la question “Avez-vous confiance dans la neutralité politique de Facebook?” (de 1, pas du tout, à 10, complètement confiance), ils obtiennent un score moyen de 4.5; la différence avec les électeurs potentiels de Hamon (3.4) ou Mélenchon (3.1) étant statistiquement significative (Figure 5, gauche).

Figure 5. Perception de Facebook en fonction des intentions de vote aux présidentielles. Globalement, les résultats indiquent une certaine défiance vis à vis de la neutralité politique de Facebook (grande majorité de réponses inférieures à 5 sur le graphique de gauche) et ils confirment que les participants à l’étude, pour la plupart jeunes, sont conscients que Facebook a tendance à créer des ’bulles de filtre’ (grande majorité de réponses supérieures à 5 sur le graphique de droite). Étonnament, les électeurs potentiels d’Emmanuel Macron sont moins négatifs à propos de Facebook que les électeurs orientés plus à gauche.

Question sensible et pente glissante: Facebook avantage-t-il certains candidats?

Techniquement, les données recueillies au cours de cette expérience permettent aussi de déterminer si Facebook avantage certains candidats par rapport à d’autres. Pour éviter que certains exploitent les données mises en ligne en les sortant de leur contexte, je rapporte ci-dessous quelques analyses qui suggèrent qu’Emmanuel Macron pourrait être favorisé par les algorithmes du réseau social, ce qui explique peut-être pourquoi le phénomène des “bulles de filtre” décrit ci-dessus apparaît plus marqué pour ce candidat. Mais, s’il est bon de prendre en compte cet avantage (surtout lorsque l’on appartient à un milieu social semblable à celui de la présente étude), il me faut d’emblée mettre en garde le lecteur contre toute interprétation complotiste qui consisterait à penser que ces analyses révèleraient une manipulation délibérée de Mark Zuckerberg! J’explique pourquoi un peu plus bas.

Le premier indice suggérant qu’Emmanuel Macron est avantagé par rapport aux autres candidats dérive de la comparaison entre la proportion des participants ayant vu chaque candidat en première position dans leur fil d’actualité et la proportion de participants qui auraient du voir ce candidat en premier si l’ordre chronologique était respecté. En effet, Emmanuel Macron est le candidat pour qui cette différence est la plus favorable, que l’on utilise toutes les données disponibles (+9%, contre +5% pour Mélenchon et -11% pour Fillon) ou que l’on exclue systématiquement de l’analyse les réponses où il était le candidat préféré du participant considéré (+5% contre +2% pour Le Pen et -12% pour Fillon).

Ensuite, si l’on examine la probabilité que chaque candidat soit présenté en premier dans le fil d’actualité, sachant qu’il était réellement premier (d’après l’ordre chronologique; Figure 6, gauche), ou la même probabilité, sachant qu’il aurait dû être dernier (toujours d’après l’ordre chronologique; Figure 6, droite), on constate à nouveau un avantage assez clair en faveur d’Emmanuel Macron:

- Lorsqu’il est réellement premier selon l’ordre chronologique de publication, Macron est effectivement vu en premier dans le fil d’actualité dans 45% des cas. Par comparaison, Le Pen (seconde sur cette échelle) n’est effectivement première que dans 30% des cas où elle devrait être première et cette proportion descend à 15% pour JLM (dernier sur cette échelle).

- Lorsqu’il aurait dû être dernier (d’après l’ordre chronologique), Macron apparaît encore en premier dans 53% des cas. Par comparaison, Le Pen (à nouveau seconde sur cette échelle) apparaît première dans 40% des cas où elle devrait être dernière et cette proportion descend à 4% pour Fillon (dernier sur cette échelle).

Figure 6. Probabilité que chaque candidat soit vu en premier dans le fil d’actualité, lorsqu’il devait être premier (à gauche) ou dernier (à droite) d’après l’ordre chronologique réel. Les données sont normalisées de façon à ce que la somme de chaque colonne soit égale à 100. Par exemple, les cases jaunes au centre de chaque graphique indiquent qu’Emmanuel Macron est vu dans 45% des cas en premier dans le fil d’actualité lorsqu’il devait effectivement l’être sur la base de l’ordre chronologique (à gauche) et qu’il est vu dans 53% des cas en premier lorsqu’il aurait du être présenté en dernier si l’ordre chronologique était respecté.

En regardant de plus près les graphiques qui synthétisent ces données, on constate deux autres tendances intéressantes. Premièrement, Marine Le Pen se substitue souvent à Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il devrait apparaître en premier (33% des cas) - et inversement (dans 31% des cas). Deuxièmement, Jean-Luc Mélenchon se substitue souvent à Benoît Hamon lorsque ce dernier devrait apparaître en premier (37% des cas). Ces substitutions correspondent vraisemblablement à l’association de ces différents candidats dans les articles de presse relayés sur le réseau social, puisque l’on sait que de nombreux journalistes aiment rapprocher Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen d’une part, et que la question du rapprochement entre Hamon et Mélenchon a occupé beaucoup d’espace médiatique ces derniers mois d’autre part.

Le troisième et dernier indice permettant de mettre en évidence le référencement favorable d’Emmanuel Macron provient de l’analyse d’un sous-ensemble des données, focalisée sur la situation où les candidats considérés sont initialement positionnés en 3ème position (c’est à dire, centrale) dans l’ordre chronologique de publication (Figure 7 ci-dessous). En permettant de visualiser simultanément les tendances à la hausse et à la baisse pour sur la base d’une situation bien définie, cette analyse montre que Macron est hissé dans 50% des cas à la première ou à la deuxième place (contre 32% pour Hamon, second, et 21% pour Le Pen, dernière), et dans 41% des cas à la première place (contre 10% pour Fillon, deuxième et 4% pour Le Pen, dernière). Avec Hamon (65%), Emmanuel Macron (64%) est ainsi le candidat qui a le plus de chance de se maintenir ou de monter dans le référencement de Facebook lorsqu’il part d’une position chronologiquement intermédiaire.

Figure 7. Rang observé dans le fil d’actualité lorsque chaque candidat est publié en 3ème position d’après l’ordre chronologique de publication.

Comme je l’ai écrit plus haut, il ne faut pas déduire de ces données qu’Emmanuel Macron est intentionnellement avantagé par l’entreprise, ni que les résultats obtenus seraient réplicables dans n’importe quel milieu social. Il est par exemple possible qu’Emmanuel Macron soit favorisé simplement parce qu’il apparaît plus souvent dans les médias ou parce qu’il suscite en moyenne moins de commentaires négatifs que des candidats plus polarisés - que ce soit à gauche ou à droite. Même si on ne peut strictement exclure cette hypothèse, il reste donc hautement improbable que Facebook favorise intentionnellement un candidat au détriment des autres: il s’agit plus probablement d’un “phénomène émergent” lié au fonctionnement des algorithmes de référencement.

Certes, les recherches académiques sur Facebook existent et permettent d’obtenir des résultats passionnants d’un point de vue sociologique. Certaines sont mêmes sponsorisées par l’entreprise elle-même comme cette étude menée sur 11 millions d’américains parue dans la revue Science en 2015 (qui se voulait évidemment rassurante quant au phénomène des bulles de filtres). Cependant, le contrôle sur la diffusion des contenus exercé par l’entreprise s’est accentuée récemment avec le débat sur les “fake news” et la lenteur de la recherche académique est de toute manière peu compatible avec les temporalités politique ou médiatique. En attendant que Facebook offre plus de garanties concernant son fonctionnement (intentionnel ou accidentel) et compte tenu du précédent que représente sa tentative réussie de “contrôle émotionnel” - publiée en 2013 dans la revue PNAS, la création d’un observatoire citoyen qui conduirait à plus grande échelle des expériences semblables à celle décrite ici serait donc fort utile.

Comment Facebook sait-il pour qui vous allez voter?

Bien des choses ont été écrites sur la manière dont Facebook traite nos informations personnelles pour mieux prédire nos préférences (politiques ou autres) et nous exposer à des contenus générateurs de revenus. Au cours de cette expérience, j’ai constaté que certaines personnes se pensaient à l’abri des classifications politiques de Facebook parce qu’elles ne partagent pas et ne réagissent pas aux contenus qui y sont diffusés. Dès lors, pour ces personnes, l’idée qu’une bulle de filtre pourrait malgré tout biaiser leur perception de l’actualité politique semble souvent saugrenue.

Pourtant, un certain nombres de facteurs comme l’âge, le sexe, la composition du cercle de contacts, les contenus visualisés ou le type de pages suivies permettent à Facebook de profiler ces utilisateurs plus spectateurs qu’acteurs. En outre, ses algorithmes peuvent s’appuyer aussi sur des informations indirectes: dans les données décrites ici, il apparaît par exemple que l’utilisation de Facebook au cours de la journée diffère significativement en fonction du clivage gauche-droite (Figure 8): par rapport aux utilisateurs situés à gauche, les utilisateurs de droite présentent un pic d’activité plus marqué entre 17 et 21h, de sorte que la simple répartition de notre activité sur Facebook dit déjà quelque chose de notre orientation politique. Au passage et pour conclure, ce genre d’informations permet aussi à Facebook et aux compagnies qui exploitent ses données d’avoir une idée assez précise de notre rythme circadien (ou “horloge biologique”), ce qui ouvre une porte sur notre hygiène de vie...

Figure 8. Utilisation de Facebook au cours de la journée en fonction du clivage politique gauche-droite. La période grisée correspond à la tranche horaire 17h-21h sur laquelle la différence entre les deux courbes est significative.

Pour aller plus loin

- L’extension Data Selfie pour Chrome permet de visualiser en temps réel les données que Facebook collecte à notre endroit.

- Le mécanisme de référencement de Facebook évolue rapidement en ce moment, sous l’impulsion notamment du département d’intelligence artificielle de Facebook dirigé par le français Yann LeCun (chercheur à l’origine de la révolution dite du “deep-learning”) qui voudrait même, à terme, que l’expérience de chaque utilisateur soit contrôlée par une intelligence artificielle dédiée. Ainsi, les excellents cours de Yann LeCun données l’an passé au Collège de France (disponible en ligne ici) donnent une très bonne idée des enjeux de l’intelligence artificielle et du type d’algorithmes employés par Facebook aujourd’hui.

- Le magnifique outil Politoscope mis en ligne ce lundi 3 avril par les chercheurs de l’Institut des Systèmes Complexes de Paris-Ile-de-France permet de visualiser avec un très haut degré de précision différentes dynamiques sociales liées à la campagne présidentielle sur Twitter.

- Intitulée “Faut-il brûler Facebook?”, l'’interview donnée à Mediapart par Antonio Casilli, chercheur et maître de conférence à Telecom ParisTech fait le lien entre le business model de Facebook et le principe des bulles en filtres et montre l’importance de la question pour les sociétés démocratiques.

- Aussi fascinant que terrifiant, le documentaire interactif Do-Not-Track décortique la mécanique du profilage individuel sur internet (qui s’étend à nos personnalités, à nos addictions, à nos anxiétés, à notre compte en banque, etc.) et montre que les données extraites des réseaux sociaux sont de plus en plus utilisées par les entreprises privées (par exemple, les compagnies d’assurance) et par les pouvoirs publics (par exemple, pour profiler les immigrants ou pour anticiper voire contrer des mouvements de protestation sociale).

- Enfin, tout le monde ne partage l’idée selon laquelle les bulles de filtre sont si néfastes pour le débat démocratique: voir par exemple la réflexion d’André Gunther au lendemain de l’élection de Donald Trump ou cette étude récente suggérant que les bulles de filtre contribuent moins qu’on ne le pense à polariser l’espace politique (ce qui n’est cependant pas l’argument du présent billet).


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Remarque: Pour les scientifiques (ou autres!) qui voudraient commenter le travail effectué, l’utilisation d'Hypothes.is est recommandée. Vous pouvez accéder à la version annotable ici. La discussion peut également être engagée dans les commentaires de la publication FB ci-dessous, qui est publique.


Merci à tous les expérimentateurs et à tous les participants qui ont rendu cette étude possible.

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Publié le 09.02.2017 à 19:34

Penser l’insoumission avec Henri Laborit

Penser l’insoumission avec Henri Laborit

Henri Laborit (1914-1995), médecin, chercheur, philosophe, était convaincu que la diffusion du savoir en neurosciences jouerait un rôle libérateur pour les sociétés. Il s'attacha notamment à décrire les mécanismes psychobiologiques de la dominance et de la soumission, ainsi que les conditions de leur dépassement. Trente ans plus tard, ses conclusions restent criantes de modernité.


Force est de constater que le concept de soumission occupe une place grandissante dans le paysage culturel et social de notre pays. A tel point que son refus est devenu le mot d’ordre d’une force politique mobilisant plusieurs millions de citoyens.

Si l’accès de ces idées au second tour de l’élection présidentielle semble peu probable en l’état actuel des choses, cela ne nous dispense pas de réfléchir à ce que signifient la soumission et son refus. D’une part, la partie n’est encore pas perdue, certaines alliances restant possibles et de nombreux indécis pouvant encore être convaincus. D’autre part, la question de la soumission restera à l’ordre du jour tant que la concentration du pouvoir et des capitaux l’emportera contre les biens sociaux, la démocratie et la planète toute entière.

L’exigence de faire mieux et de penser mieux demeure. Si l’on veut que la question prenne toute son envergure, jusqu’à faire partie des préoccupations centrales d’une majorité d’électeurs, il faut donner plus de consistance et d’épaisseur à ce concept qui hante nos consciences depuis le Discours de la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie (1548).

Il faut notamment s’affranchir des systèmes abordant la soumission sous un angle exclusivement sociologique ou économique, car ceux-ci définissent des lignes de fractures contre-productives et parfois infondées qui affaiblissent la cause qu’ils cherchent à promouvoir. Pour s’en convaincre, il suffit de constater qu’une proportion non-négligeable de l’élite intellectuelle du pays – souvent d’origine bourgeoise – partage l’analyse des «Insoumis», tandis que la moitié de la classe ouvrière soutient une famille de châtelains millionnaires et autoritaires.

Ce n’est donc pas sur le plan de la sociologie ou de l’économie que le refus de la soumission parviendra à s’universaliser et à redéfinir le système dans lequel nous vivons, mais sur le terrain de la psychologie et – en filigrane – de la biologie.

Portrait non daté du chirurgien, biologiste et écrivain français Henri Laborit (1914-1995). Il a notamment découvert en 1952 une classe de médicaments utilisés en chirurgie et en psychiatrie, les neuroleptiques à base de chlorpromazine. C’est en s’efforçant d’améliorer les techniques d’anesthésie en chirurgie qu’il découvrit ce produit aujourd’hui largement utilisé en clinique psychiatrique. AFP

La figure du biologiste engagé

Chirurgien et neurobiologiste, Henri Laborit compta parmi les scientifiques français les plus célèbres de la seconde moitié du XXe siècle, pour avoir découvert entre autres choses le premier des neuroleptiques (molécules utilisées dans le traitement de la schizophrénie). Mais il fut également un grand théoricien des hiérarchies sociales, de leur origine évolutive à leur instanciation neurobiologique, en passant par leur étude anthropologique ou leur représentation cinématographique (dans Mon Oncle d’Amérique, pour laquelle il obtint la Palme d’Or 1980 aux côtés d’Alain Resnais).

Laborit voyait dans la dominance et la soumission les deux faces d’un même fléau qu’il a combattu jusqu’au bout avec les armes qui étaient les siennes. On dit même que son aversion pour les ronds de jambe et autres courbettes académiques nécessaires à l’obtention des faveurs de l’intelligentsia médicale parisienne l’a privé du Prix Nobel ( source, voir aussi la nécrologie publiée par Libération le 20 mai 1995).

Malgré un fort engagement dans le débat public, son indépendance d’esprit le tint éloigné de tout parti politique : Henri Laborit critiquait sévèrement le capitalisme comme le communisme. Il soutenait que la construction d’une nouvelle voie écologique et sociale dépendrait de notre capacité à intégrer – dans la construction politique – les découvertes issues de la «biologie des comportements» (que l’on appellerait aujourd’hui neurosciences cognitives), de la cybernétique et des sciences de la complexité, dont il fut l’un des précurseurs.

En raison de la richesse et des multiples niveaux de description qui distinguent la pensée d’Henri Laborit, il est très difficile de synthétiser cette dernière. De plus, comme certains de mes travaux ont pour vocation d’approfondir, de tester et de moderniser un certain nombre d’hypothèses et de théories qui parsèment son oeuvre, je serais à tout instant tenté de substituer ma pensée à la sienne, au risque de déformer à la fois son héritage et ma propre conception du problème.

Par conséquent, je propose au lecteur de se remémorer Henri Laborit ou de se familiariser avec lui par l’intermédiaire d’une série de citations extraites de son ouvrage le plus diffusé : La nouvelle grille (1976). Ces quelques fragments sont organisés en 8 grands thèmes. Plus d’actualité que jamais, j’espère qu’ils donneront du grain à moudre, aussi bien à ceux qui défendent l’insoumission qu’à ceux qui croient pouvoir s’en dispenser.


  • La soumission comme moyen de domination

«La culture d’une époque représente […] les règles auxquelles un individu doit se soumettre […] pour s’élever dans les hiérarchies et atteindre la dominance.» La nouvelle grille (p107, Folio essais).

«Tout petit Français, peut, nous dit-on, espérer un jour devenir président de la République. Mais on oublie d’ajouter : s’il respecte les règles du jeu, les jugements de valeur institutionnalisés par la bourgeoisie, en particulier la propriété privée, dont celle des moyens de production.» La nouvelle grille (p109, ibid.)

«On verra donc des sujets particulièrement efficaces […] sur le plan technique et parfaitement obtus sur le plan politique, puisque suffisamment satisfaits de leur dominance pour ne pas aller chercher à en voir lucidement les causes, la signification, ni surtout à la remettre en question.» La nouvelle grille (p143).

«Un prisonnier à l’intérieur des murs de sa prison est libre de rêver, et un PDG, libre apparemment de se déplacer, ne le fera qu’en obéissant au mythe aliénant de la propriété, de la rentabilité et de la production. La recherche de la dominance nous entraîne aux mécanismes les plus primitifs de notre système nerveux central aussi inéluctablement que les menottes des policiers». La nouvelle grille (p160)


  • La soumission comme diversion existentielle

« Cette angoisse qui prend à la gorge tout être humain dès qu’il a conscience d’être et qui ne le quitte qu’à la mort, les sociétés contemporaines font un effort constant pour l’occulter car elle gêne leur finalité de production. On peut se demander même si ce n’est pas un facteur important de l’établissement des hiérarchies. Quand on est préoccupé par sa promotion sociale on l’est moins par la signification de sa propre existence et l’on redevient plus efficace dans un processus de production. On peut se demander si celui qui réussit le mieux dans un tel processus, celui dont l’élévation hiérarchique est la mieux assurée, n’est pas finalement l’être le moins humain, le moins conscient, le plus aveugle, je serais tenté de dire le moins ‘‘intelligent’’, le plus automatisé, le plus satisfait, le plus gratifié par sa dominance, le moins inquiet, le véritable ‘‘imbécile heureux’’ » La nouvelle grille (p201).

«Il faut signaler que si les systèmes hiérarchiques sont sources de situations conflictuelles et d’angoisse, ils sont aussi une source de sécurisation. La création d’automatismes conceptuels et comportementaux d’origine socioculturelle permet l’occultation de l’angoisse existentielle en fournissant des grilles explicatives simples, des chefs responsables et sécurisants et le plus souvent de plus petits que soi à paternaliser pour assouvir le narcissisme congénital. Malheureusement, elle châtre toute créativité en punissant tout projet non conforme au système de valeurs imposé par les dominants.» La nouvelle grille (p71).


  • La figure de l’intellectuel soumis

« Celui qu’il est convenu d’appeler l’intellectuel, surtout spécialisé dans une certaine technique, bénéficierait, pour certains, d’un pouvoir. On peut admettre en effet que s’il se révèle un propagandiste efficace des jugements de valeur qui constituent l’armature de la société où il vit, il sera gratifié en conséquence : les moyens de travail, l’accès aux moyens de diffusion des lieux communs qu’il exprime, les ‘‘honneurs’’, les satisfactions académiques lui seront accordés pour avoir joué ce rôle d’honnête homme, de véritable humaniste qui a fait preuve de tant d’élévation d’esprit. En effet, l’élévation de l’esprit n’est réalisable on le sait que dans le sein de l’idéologie dominante, celle qui assure la solidité des structures hiérarchiques en place.» La nouvelle grille (p201).


  • La consommation comme soumission

« Toute la publicité est fondée sur cette nécessité de faire connaître pour susciter le besoin. On ne peut désirer ce que l’on ignore. Par contre, on peut désirer ce qu’un autre possède et que l’on ne possède pas. Surtout si la possession de l’objet permet de se situer dans un ordre hiérarchique et participe à l’établissement de la dominance.» La nouvelle grille (p104).

«Aussi longtemps que les hiérarchies de valeur subsisteront et qu’elles s’établiront sur la propriété par l’intermédiaire de la possession de l’information spécialisée acquise par l’apprentissage manuel ou conceptuel, les dominés chercheront à conquérir un faux pouvoir qui est celui de consommer. Or, la consommation n’a pas de fin, et jamais une égalité réelle des chances et du pouvoir ne pourra s’établir sur la consommation. Le pouvoir réel qu’exige le dominé, c’est moins celui de consommer que celui de participer à la décision. Or, pour cela c’est une information généralisée et non pas seulement spécialisée qu’il doit acquérir.» La nouvelle grille (p156).


  • De la lutte des classes aux classes fonctionnelles

« Sur le plan politique, c’est-à-dire sur celui de la signification du travail de chacun intégré dans un ensemble et sur la finalité de cet ensemble dans les ensembles de complexité supérieure qui l’englobent, un ingénieur hautement spécialisé n’a souvent pas plus de connaissance qu’un ouvrier spécialisé, bien qu’elles soient différentes car dictées par des jugements de valeurs et des préjugés nécessaires au maintien de sa dominance hiérarchique». La nouvelle grille (p119)

«Dans un organisme vivant, la spécialisation fonctionnelle, qui équivaut dans un organisme social à la spécialisation professionnelle ne s’accompagne d’aucune valeur particulière et […] elle ne procure d’autre part aucune possibilité d’agir séparée de l’ensemble organique». La nouvelle grille (p120)

«Ces classes fonctionnelles n’ont donc rien à voir avec les classes hiérarchiques de la ‘lutte des classes’. Mais comme d’autre part nous avons vu que, en introduisant la notion d’information en sociologie humaine, les échelles hiérarchiques sont à ce point progressives qu’il est impossible de savoir à quel moment on quitte le prolétariat pour entrer dans la bourgeoisie, impossible de savoir sur quels critères on peut classer un individu dans une classe ou une autre, sinon sur un état d’esprit ou l’appartenance à un parti, on peut se demander si la notion de classe telle qu’elle était comprise et vécue au début du siècle a encore une réalité autre qu’affective.» La nouvelle grille (p154).


  • Dominer autrui, dominer la nature

«Le bénéfice d’une production industrielle accrue n’est souvent ainsi qu’un bénéfice à court terme et un drame à longue échéance […]. D’autres conséquences de la croissance ont été également invoquées : épuisement des ressources énergétiques, accumulation accélérée de déchets non recyclables dans les grands cycles de la matière. C’est ainsi que la recherche de la dominance à travers le mythe de la production des biens consommables, exigeant aussi de fortes concentrations humaines au sein des mégalopoles modernes, polluant au profit surtout des dominants (puisque c’est la recherche de la dominance qui en est la motivation) des biens collectifs, comme l’air, l’eau, l’espace bâti et l’espace sonore, […] arrive aujourd’hui à constituer une réelle menace pour l’espèce humaine tout entière.» La nouvelle grille (p156).

«Le problème consiste donc à comprendre comment le mythe de la croissance pour la croissance, et non pas seulement pour la satisfaction des besoins fondamentaux a pu s’instaurer, en occultant à ce point les motivations, qu’il est pris pour base des comportements sociaux en pays industrialisés, et qu’il peut aujourd’hui être défendu comme une fin en soi, comme la finalité même de l’espèce humaine, en l’enrobant de notions affectivo-mystiques, telles que celles du bonheur, des besoins, du progrès, de la domination de l’homme sur la marâtre nature, quand ce n’est pas celle du génie de la race blanche, ou d’un régime idéologique particulier.» La nouvelle grille (p105).


De l’insuffisance de l’insoumission sociologique

« Croire que l’on s’est débarrassé de l’individualisme bourgeois parce que l’on s’exprime à l’ombre protectrice des classes sociales et de leurs luttes, que l’on semble agir contre le profit, l’exploitation de l’homme par l’homme, les puissances d’argent, les pouvoirs établis, c’est faire preuve d’une parfaite ignorance de ce qui motive, dirige, oriente les actions humaines et avant tout de ce qui motive, dirige et oriente nos propres jugements, nos propres actions. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas s’exprimer ainsi et agir en ce sens, mais cela veut dire qu’il est utile de savoir que, derrière un discours prétendument altruiste et généreux, se cachent des motivations pulsionnelles, des désirs de dominance inassouvis, des apprentissages culturels, une soumission récompensée à leurs interdits ou une révolte inefficace contre l’aliénation de nos actes gratifiants à l’ordre social, une recherche de satisfactions narcissiques, etc. De sorte que lorsqu’une communauté d’intérêts permet à un groupe humain de renverser un jour le pouvoir établi, on voit aussitôt naître au sein du nouveau pouvoir une lutte compétitive pour l’obtention de la dominance, un nouveau système hiérarchique apparaître et s’institutionnaliser. Le cycle recommence.» L’Éloge de la fuite


L’importance de la transmission du savoir neuroscientifique

« C’est […] par une connaissance croissante des structures du monde qui l’entoure que [l’homme] a pu en retour structurer celui-ci au mieux de sa pensée. Du moins jusqu’à une époque récente. Mais l’ignorance où il est encore de la structure fonctionnelle de son système nerveux lui a interdit une action efficace sur lui-même et sur ses rapports avec ses contemporains». La nouvelle grille (p135)

«Lorsque les lois de la gravitation ont été connues, l’homme a pu aller sur la lune. Ce faisant, il ne s’est pas libéré des lois de la gravitation mais il a pu les utiliser à son avantage.» La nouvelle grille (p161).

«L’ignorance des bases biophysiologiques des comportements fait que tout bienfaiteur du peuple, s’il fait autre chose que parler en son nom et se mêle d’agir, agira rapidement pour lui-même ou pour les concepts qu’il manipule et qui ne sont pas généralement ceux du commun, ceux du peuple». La nouvelle grille (p171)

«Peut-être serait-il temps de leur dire […] qu’il existe aussi une science naissante dont il est urgent de diffuser les bases, comme on a pu diffuser celles de l’arithmétique, indispensable aux civilisations mercantiles pour assurer leur comptabilité, et que cette science est celle du monde vivant.». La nouvelle grille (p100)


Conclusion

Henri Laborit n’hésitait pas à qualifier de révolutionnaire l’idée selon laquelle la grille d’analyse neuroscientifique – une fois intégrée et comprise par une majorité de citoyens – permettrait non seulement la construction d’institutions plus efficaces, mais aussi d’une société plus résiliente contre les dérives associées à l’exercice du pouvoir. A plus petite échelle, il considérait que la connaissance des motivations et des biais (cognitifs) humains devrait également enrichir nos interactions sociales, libérer nos vies intérieures et accroître notre capacité à entreprendre ensemble.

A cet égard, il est enthousiasmant d’observer la prolifération d’initiatives visant à disséminer le savoir en (neuro)sciences cognitives et sociales. On peut notamment citer des événements comme Semaine du Cerveau (13 au 17 mars 2017) et le Forum des Sciences Cognitives (29 avril 2017), des associations très actives comme Cog’Innov, des blogs collectifs tels que Cortex Mag, mais aussi de nombreux blogs individuels tenus par des chercheurs, des journalistes ou de simples citoyens passionnés par l’esprit humain.

Le phénomène étant jeune, la jonction avec les initiatives citoyennes plus orientées vers la chose politique n’a pas encore eu lieu. Mais il ne fait aucun doute que le mouvement va continuer de s’étendre et que les neurosciences occuperont une place de plus en plus importante dans les débats publics futurs. Car, au-delà de la compréhension (et du désarmement) des mécanismes responsables du recommencement et du renforcement perpétuels de la dominance et des inégalités, de nombreux autres enjeux nous y ramènent : nouvelles formes d’addiction, vieillissement de la population, amélioration cognitive, interfaces cerveau-ordinateur, intelligence artificielle, etc.

Ceci étant dit, cet hommage à Henri Laborit ne serait pas entier s’il ne se terminait pas sur un avertissement contre toute utilisation dogmatique du savoir en neurosciences. En effet, ce dernier a toujours fustigé l’adhésion aveugle aux grands discours et aux utopies définitives, dans lesquels il voyait une promesse d’immobilisme intellectuel et social. Dans tous ses ouvrages, le lecteur est invité à penser par-delà les idéologies et les lieux communs et à n’utiliser les grilles existantes (la sienne comprise) que pour enrichir de nouvelles analyses et définir de nouveaux objectifs adaptés aux contingences du présent.

«Quand l’attirance des mythes, de l’irrationnel, n’est pas suffisante à entraîner son adhésion, la jeunesse contemporaine se ‘‘satisfait’’ par l’emploi des grilles connues, la grille marxiste ou la grille psychanalytique qui lui semblent fournir une réponse cohérente aux interrogations fondamentales que se pose tout homme conscient en cette fin de XX ème siècle. Ces grilles malheureusement refusent l’autorisation d’aller chercher en dehors d’elles et plus loin. Elles sont elles-mêmes en effet à la base de hiérarchies individuelles et de groupes». La nouvelle grille (p99)

«Le danger d’une grille, quelque que soit son efficacité temporaire, est de faciliter la sclérose conceptuelle, comme celle d’Aristote avant celle de Marx ou celle de Freud, a figé des millions d’hommes dans une conception incomplète des faits» La nouvelle grille (p157).

Prenons donc garde à ne pas reproduire la même erreur avec les «nouvelles grilles» issues de la recherche en neurosciences. Même si elles nous permettent d’expliquer mieux qu’hier les évolutions du monde, elles ne remplaceront jamais l’effort d’imagination et de coopération intellectuelle dont dépend notre avenir commun.



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Edit [9/02] Pour aller plus loin, je recommande chaudement le site http://www.elogedelasuite.net/ animé par Bruno Dubuc, également auteur de l’excellentissime Cerveau à tous les niveaux!

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