Blogs
Blogs-du-Diplo ★ Blogs Le Monde  ★ Meta-media
Arguments ★  Alain Accardo ★  Claro ★  Nicole Esterolle ★  Olivier Ezraty ★  Gérard Filoche ★  Grise Bouille ★  Panagiotis Grigoriou ★  Samuel Hayat ★  Derrick Jensen ★  Paul Jorion ★  LePartisan.info ★  Romain Ligneul ★  Lionel Maurel ★  Mr Mondialisation ★  Corinne Morel-Darleux ★  Alessandro Pignocchi ★  Rojava Info ★  Sismique ★  Laurent Testot ★  Yannis Youlountas ★  Zérocalcare

 

 Hémisphère gauche  Le blog de Romain Ligneul

Publié le 30.03.2020 à 20:20

Une étude en ligne de l'INSERM pour évaluer le bien-être des personnes confinées

Une étude en ligne de l'INSERM pour évaluer le bien-être des personnes confinées

Dans un précédent billet, j’évoquais la nécessité d’évaluer les risques psychosociaux et le bien-être mental de la population durant cette période de confinement inédite, ainsi que la nécessité de mettre en place un soutien psychologique aux personnes en difficulté.

Depuis, un groupe de médecins et de chercheurs de l’INSERM a lancé une étude en ligne allant exactement dans ce sens.

Bien que Libération (entre autres) ait déjà publié une brève à ce sujet, cette étude sera d’autant plus informative que les réponses seront nombreuses et étalées dans le temps. Il est également crucial que le profil des répondants soit le plus divers possible. J’encourage donc toutes les personnes qui passeront par ici à remplir le questionnaire — si elle ne l’on pas déjà fait — et à le transmettre à leurs contacts les moins “connectés” (personnes âgées, notamment) en utilisant le lien suivant:

https://sondage.inserm.fr/index.php/461237/lang-fr?fbclid=IwAR0i3gFDmpYYp1JD8Bcd-YgIzPfYq7_R20howLCNBb_6pCIMIiOXtSoOpDE

Cela demande environ 15 à 20 minutes, probablement un peu plus si vous aidez une personne âgée ou isolée à compléter l’étude.

Et en attendant d’obtenir les résultats qui, espérons-le, seront mis à disposition du plus grand nombre, félicitations aux collectivités territoriales et aux psychologues bénévoles qui ont mis en place des lignes d’écoute et de soutien pour les personnes à risque, à Besançon, à Libourne, en Bourgogne ou encore à Montpellier, Toulouse, Sete, etc. Idéalement, cette démarche devrait être coordonnée par le Ministère des Solidarités et de la Santé, mais en attendant de voir les signes de son hypothétique compétence en la matière, espérons que ces initiatives locales continueront à se multiplier.


Pour aller plus loin

Voir aussi, l’article d’Olivier Monod sur le sujet

Si vous en avez le temps et l’envie, vous pouvez enfin répondre au mini-questionnaire suivant, totalement anonyme et composé de seulement 6 questions (2 minutes).

Contrairement au questionnaire proposé par l’INSERM, il s’agit d’une initiative personnelle sans valeur scientifique. Il s’agit plutôt d’évaluer l’opinion des lecteurs de ce blog. Les résultats seront présentés ici dans une semaine, avec toutes les précautions et pincettes nécessaires.


 
.............................

Publié le 29.03.2020 à 17:45

Didier Raoult accusé de fraude scientifique: que faut-il croire?

Didier Raoult accusé de fraude scientifique: que faut-il croire?

Depuis le début de la crise du Covid-19, le professeur Didier Raoult s’est imposé comme une figure incontournable du débat public à grands renforts de déclarations péremptoires et d’interviews fleuves.

Sans surprise, la publication des résultats de son étude évaluant l’efficacité d’un traitement combinant chloroquine et azithromycine a donc reçu une grande attention médiatique. Et compte tenu de la réputation sulfureuse du Pr. Raoult et du caractère sensible de l’étude, il n’est pas surprenant que la communauté scientifique se soit elle aussi penchée sur les résultats avec un regard critique particulièrement acéré.

Approuvée le 6 mars, soumise le 16 mars et publiée le 20 mars, cette étude fait actuellement l’objet d’accusations de négligence voire de fraude scientifique de la part d’un certain nombre de chercheurs et de journalistes scientifiques. Parmi eux, le coriace Leonid Schneider — qui fut déjà à l’origine de l’affaire Catherine Jessus en 2017 — a publié un billet de blog particulièrement violent à l’encontre du Pr. Raoult. Et comme lors de l’affaire Jessus, ce nouveau billet mélange faits avérés, accusations ad hominem, et «preuves» de fraude scientifique.

Face à ce qu’il faut bien appeler un torrent de boue, que faut-il croire?

Attaques personnelles, accusations de fraude et critiques méthodologiques

Comme souvent dans ce genre de situation, il y a les faits objectifs, les hypothèses à vérifier et les éléments de contexte qui contribuent à noircir inutilement le tableau.

Je ne m’attarderai pas sur la seconde partie du billet de Schneider, qui accuse le Pr. Didier Raoult d’être un tortionnaire n’hésitant pas à détruire en public ses étudiants, un misogyne ayant tenté d’étouffer une affaire de harcèlement sexuel au sein de son institut ou encore un climatosceptique de la première heure. Compte tenu de son ego surdimensionné et de sa propension à dénigrer ses pairs, il n’est pas étonnant que le Pr. Raoult se soit fait de nombreux ennemis et ce n’est pas à moi de juger de la véracité des faits exposés, aussi préoccupants qu’ils paraissent. Mais si l’on veux à tout prix tirer le portrait de l’homme derrière le chercheur, il ne faudra pas oublier que l’on parle tout de même d’un médecin qui a dédié sa vie à traiter des malades et à faire avancer l’infectiologie.

Au rang des hypothèses à vérifier, on compte un certain nombre d’accusations graves de fraude scientifique liées à certaines publications récentes cosignées par le Pr. Raoult. Mais d’une part, les manipulations d’images et les erreurs de séquençage dont il est question devront faire l’objet d’une enquête approfondie avant d’être considérées comme constituant une preuve de fraude. Et d’autre part, le Pr. Raoult n’est qu’auteur intermédiaire sur la plupart de ces études: vu le nombre démentiel d’articles qu’il publie chaque année, il est très peu probable que ces fautes — si elles sont avérées — soient le résultat d’une intervention directe de sa part.

A mon sens, cet empilement d’accusations ressemble plus à une chasse à l’homme qu’à une critique scientifique, et il fait perdre de vue la question essentielle: faut-il ou non placer nos espoirs dans le traitement proposé par le Pr. Didier Raoult? Ici, ce ne sont plus les propos et les insinuations de Leonid Schneider qu’il s’agit d’examiner, mais les faits mis en évidence par d’autres chercheurs en activité.

Triple-casquette et statistiques bancales

Avant d’entrer dans le vif du sujet, on grincera tout de même des dents en remarquant que l’éditeur-en-chef de la revue dans laquelle l’article a été publié n’est autre que Jean-Marc Rolain, qui est également co-auteur et subalterne du Pr. Raoult au sein de l’IHU Méditerranée. Ce genre de triple-casquette est généralement très mal vue dans le monde académique, car il devient alors difficile de croire les yeux fermés à une évaluation impartiale et non-biaisée de la qualité scientifique du travail rapporté.

Si la plupart des critiques ont été émises sur le site Pubpeer (plateforme d’évaluation a posteriori des papiers scientifique) ou sur le site MedRxiv (plateforme de publication rapide avant l’évaluation par les pairs), il faut d’abord se tourner vers le rapport très concis mis en ligne par trois chercheurs britanniques sur le site Zenodo. Preuve de l’attention qu’il suscite, ce rapport a été téléchargé plus de 18 000 fois en 5 cinq jours.

Les auteurs du rapport indiquent tout d’abord que le papier n’a subi quasiment aucune modification entre sa mise en ligne sur MedRxiv et sa publication “officielle” dans le journal de Jean-Marc Rolain. Cela signifie que les “reviewers” chargés de déceler d’éventuels problèmes méthodologiques n’en ont trouvé aucun ou que leurs critiques n’ont pas été entendues.

Or les critiques sont nombreuses et souvent légitimes:

• Les analyses statistiques rapportées dans le papier sont imparfaites puisque les différences d’âge et de symptômes entre les différents groupes testés n’ont pas été prises en compte. Ceci dit, une réanalyse des données montre que les effets principaux tiennent lorsque l’on prend en compte ces variables.

• L’existence possible (et probable) de biais dans la manière dont les groupes de patients ont été constitués. Ainsi, les patients du groupe contrôle (c’est à dire, sans traitement) ne furent pas tous pris en charge par l’institut du Pr. Raoult, contrairement aux patients recevant de la chloroquine. Cependant, les patients du groupe contrôle étant en moyenne plus jeunes et moins souvent de sexe masculin, cette absence de randomisation n’invalide probablement pas à elle seule les conclusions de l’étude.

• Bien plus gênant, en revanche, l’équipe du Pr. Raoult a exclu a posteriori six patients du groupe ayant reçu le traitement actif. Parmi eux, 1 mort, 3 patients admis en réanimation, 1 patient souffrant de nausées et 1 patient ayant “quitté l’hôpital”. Ici le problème est sérieux car au moins 4 de ces patients peuvent être considérés comme des échecs thérapeutiques. Ne pas les inclure a donc pu fausser considérablement les conclusions statistiques compte tenu de la taille réduite des échantillons testés.

• Enfin et surtout, les auteurs du rapport et de nombreux autres scientifiques pointent l’absence de données proprement cliniques sur l’évolution des patients. L’unique variable considérée est la charge virale, et il est donc exagéré voire malhonnête de clamer haut et fort, sur la base de cette étude seule, que la combinaison chloroquine et azithromycine constitue un traitement contre la maladie. A ce jour, l’unique autre publication évaluant l’efficacité de la chloroquine suggère que celle-ci n’a aucun effet, prise isolément, sur l’évolution clinique. Il est donc possible que le traitement du Pr. Raoult rende le virus indétectable dans les voies aériennes hautes (où se font les prélèvements), sans pour autant l’éradiquer du reste de l’organisme (et notamment des poumons).

Une stratégie médiatique déplorable

Ces critiques suggèrent que les recommandations du Pr. Raoult et de son équipe sont très prématurées, et certaines irrégularités mise en lumières — aussi bien dans le rapport des chercheurs anglais que sur Pubpeer — suggèrent que les analyses sont loin des standards attendus compte tenu de la gravité de la crise et des orientations thérapeutiques qui pourraient être prises en réponse à la campagne de communication menée par l’infectiologue.

Bien entendu, l’urgence sanitaire justifie la publication rapide des résultats scientifiques les plus prometteurs. Là n’est pas la question. La question n’est pas non plus de savoir qui est au juste le Pr. Raoult. Ce qui importe à l’heure actuelle, c’est que le débat public puisse avoir lieu dans de bonnes conditions sans que quiconque n’utilise la crise pour se mettre sous le feu des projecteurs.

Il y a donc de quoi s’agacer des prises de position aussi explosives qu’impudiques du Pr. Raoult, aussi prompt à s’auto-congratuler qu’à disqualifier le travail de ses pairs.

Et il y a de quoi déplorer, en miroir, le peu d’audience obtenue par l’Académie de médecine qui considère que “la libération par les pouvoirs publics de l’hydroxychloroquine pour les malades hospitalisés en détresse respiratoire ne saurait être une réponse adaptée pour des patients dont la charge virale est, à ce stade, le plus souvent inexistante et dont la maladie n’est plus une virose stricto sensu mais une défaillance pulmonaire” (communiqué officiel, ici).


Pour aller plus loin

Analyse du dernier papier publié ce samedi 28 mars par l’équipe du Pr. Raoult, encore peu conclusif malgré l’inclusion d’un nombre plus important de patients.


Illustration, Antoine Doré

 
.............................

Publié le 19.03.2020 à 21:23

Anticiper et mesurer l'impact psychologique et social du confinement

Anticiper et mesurer l'impact psychologique et social du confinement

Alors que le Sénat examine la “loi d’urgence sanitaire” visant à étendre largement les pouvoirs de l’exécutif dans les mois qui viennent, il paraît urgent d’élargir notre connaissance et notre compréhension des conséquences psychologiques et sociales du confinement obligatoire décidé par Emmanuel Macron, dont cette loi constitue la suite logique.

Dans son édition du 14 mars 2020, le journal médical de référence The Lancet a publié une brève revue de la littérature portant sur cette question, en réponse à l’appel de l’Organisation Mondiale de la Santé. Analysant 24 études détaillant les conséquence des quarantaines établies pour contenir les virus SARS ou Ebola (entre autres), les auteurs de l’article montrent que l’isolement en période d’épidémie peut être à l’origine de détresses psychologiques importantes, allant jusqu’au syndrome de stress post-traumatique.

Certaines études montrent ainsi que la peur, l’anxiété ou la colère peuvent perdurer plusieurs mois après l’expérience d’une quarantaine, même relativement courte (10 jours). En outre, le retour à une vie sociale et professionnelle normale peut être difficile, en particulier pour les personnels soignants et leur famille. Parmi les facteurs de risque, on retrouve évidemment la fragilité financière des foyers touchés, mais également le manque d’information sur la durée et les justifications du confinement qui contribuent à un sentiment d’incertitude délétère.

Des recommandations concrètes

Les auteurs de l’étude mettent en lumière le rôle-clé joué par les pouvoirs publics, souvent défaillants dans leur gestion des personnes confinées. Contre toute attente, même dans un pays aussi riche que le Canada, les livraisons de nourriture et de médicaments furent mal gérées durant l’épidémie de SARS à Toronto entre 2002 et 2004, et les indemnités promises furent versées avec beaucoup de retard. Il est donc essentiel que le gouvernement français, après avoir imposé le confinement et une véritable quarantaine aux personnes pouvant avoir été infectées par Covid-19, assume ses responsabilités.

En la matière, l’article préconise les mesures suivantes:

• Les quarantaines strictes imposées aux personnes potentiellement contagieuses doivent être limitées autant que possible à la période d’incubation du virus.

• Les pouvoirs publiques et les autorités sanitaires doivent donner le maximum d’information possible sur la conduite à tenir, sur les justifications et sur la durée du confinement.

• Les pouvoirs publics doivent s’assurer que les personnes confinées aient accès aux ressources de bases, aussi bien au plan nutritionnel que sanitaire.

• Faciliter la communication des personnes isolées avec le monde extérieur et en particulier avec le milieu médical qui doit assurer un suivi aussi régulier que possible des symptômes physiologiques et psychologiques.

• Porter une attention particulière au personnel soignant, qui est en première ligne dans le combat contre le virus et qui constitue la population la plus susceptible de souffrir de séquelles psychologiques à long-terme.

Au delà de ces mesures de bon sens, les auteurs mettent en lumière le manque de données disponibles, notamment en ce qui concerne les personnes souffrant déjà de troubles psychologiques ou psychiatriques pour qui l’isolement pourrait être particulièrement difficile à vivre.

Vers une mobilisation des psychologues professionnels dans la lutte contre Covid-19?

Un effort de recherche considérable paraît donc nécessaire aujourd’hui. En effet, contrairement aux épidémies récentes, ce sont des millions de personnes qui sont actuellement confinées chez elles. Tous les segments de la population sont concernés. On peut donc craindre qu’une saturation des services de soins psychologiques et psychiatriques accompagne la saturation des services de soins intensifs, à l’image de ce qu’il se passe en Chine.

A cet égard, une mobilisation massive et coordonnée des psychologues professionnels serait extrêmement utile pour mieux contenir et évaluer les conséquences à court- et à long-terme de cette stratégie de santé publique.

La mise en place de consultations à distance subventionnées par l’État est évidemment indispensable, et la collaboration entre psychologues, psychiatres et chercheurs paraît souhaitable.

En ces temps sombres, la stabilité et la résilience de la société tout entière dépend de notre capacité à anticiper les conséquences de l’épidémie, et l’aspect psychologique de celle-ci n’échappe pas à la règle.


Post-scriptum: Le youtubeur PsykoCouac a également fait une vidéo en réaction à cet article de The Lancet.

 
.............................

Publié le 23.01.2020 à 21:40

Vers l'auto-évaluation et le contrôle horizontal des ressources dans le monde académique?

Vers l'auto-évaluation et le contrôle horizontal des ressources dans le monde académique?

Critiques du système en place et alternatives possibles


Récemment, un groupe de chercheurs français a publié une tribune dans Le Monde annonçant leur intention de candidater collectivement à la présidence de l’HCERES, la plus haute instance publique de régulation et d’orientation de la recherche en France. Très lue et commentée dans les milieux académiques, cette initiative portée notamment par rogueESR a reçu plus de 5000 soutiens, dont le mien.

Responsable de l’évaluation de tous les laboratoires de l’Hexagone, l’HCERES et son ainée l’AERES ont accompagné — et souvent encouragé — les transformations du paysage scientifique français depuis 2006. En effet, ce “Haut Comité de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur” est historiquement lié à la création de l’ANR (Agence nationale de la recherche) qui a fait basculer en 2005 la recherche française vers un système de financement “par projet” à l’anglo-saxonne.

Un système en proie aux critiques depuis 15 ans

Cette profonde réforme structurelle a fait couler beaucoup d’encre et de sueur depuis 15 ans. En effet, elle implique que les chercheurs dédient une grande partie de leur temps à rédiger des demandes de financement n’ayant que peu de chances d’aboutir. Malgré une légère amélioration depuis 2015, le taux de succès stagne aux alentours de 15% et nombreux sont ceux qui souscrivent à l’analyse selon laquelle le temps perdu à écrire et à évaluer ces demandes de financements serait largement contre-productif, aussi bien au plan scientifique qu’au plan économique, compte tenu des énormes frais de fonctionnement de l’ANR elle-même.

A cet égard, la tribune parue dans Le Monde en ce début d’année 2020 n’est que la dernière en date d’une longue série (voir ici, ici, ici, ici, ou ). Aura-t-elle autant d’impact que la démission massive d’importantes figures de l’ANR en 2016 qui, refusant de composer avec des coupes budgétaires ininterrompues sous Sarkozy puis Hollande, ont peut-être contribué à faire remonter le budget global dédié à la structure?

Rien n’est moins sûr, si l’on se fie à la manière dont l’exécutif actuel traite les revendications qui viennent “d’en bas” et si l’on prend en compte que le candidat pressenti pour la présidence de l’HCERES n’est autre que Thierry Coulhon, ex-conseiller du gouvernement Fillon dorénavant au chevet d’Emmanuel Macron comme conseiller “éducation, enseignement supérieur, recherche et innovation”.

Ceci étant, l’intérêt inédit de cette tribune réside paradoxalement dans le rappel d’un fait très simple mais trop souvent oublié: en matière d’évaluation de la recherche, “l’en bas” est en fait “l’en haut” puisque nul ne saurait mieux évaluer la production scientifique que les chercheurs eux-mêmes. Ce sont eux, et non pas les ministres ou le Président, qui sont les mieux à mêmes de pressentir les révolutions à venir, de déterminer quelles lignes de recherches sont dans l’impasse et lesquelles se révèleront prometteuses, ou encore d’évaluer les ressources matérielles et humaines requises pour atteindre les objectifs fixés.

C’est avec cette idée en tête que les membres du collectif rogueESR incitent toute la communauté scientifique à s’emparer de la question dans leur dernière lettre:

La seconde phase de ce mouvement naissant de réaffirmation du monde savant comme formant une collectivité seule à même de se doter de ses propres règles, cette immense liberté étant compensée par un principe de responsabilité vis-à-vis de la société, nécessite la participation de tous. Par quelle stratégie pouvons nous, en jugulant toute forme de bureaucratie, convenir, par delà les clivages partisans, de l’Université et du système de recherche que nous aspirons à faire vivre. Notre mail est ouvert à toutes les propositions tactiques et stratégiques réfléchies.

Je prends donc la balle au bond pour soumettre une proposition en rupture aussi complète avec le système actuel qu’avec le précédent. Face à l’échec programmé de l’ANR, il peut être tentant de contempler avec nostalgie le passé et ses “financements interministériels” à la fois moins chronophages et plus flexibles pour les chercheurs, mais ce serait à mon sens une grave erreur.

En effet, si l’on peut considérer que les réformes qui ont fait naître l’ANR furent l’occasion pour le gouvernement alors en place de tenir un “discours de modernisation” cachant — tel un écran de fumée — les coupes budgétaires à venir, ces réformes s’appuyaient tout de même sur un vif mécontentement à l’égard de l’ancien système. Il est à ce titre instructif de relire le rapport sur la recherche étudié à l’Assemblée Nationale le 21 décembre 2004. De nombreuses critiques visaient alors l’allocation trop pyramidale des crédits (suivant un schéma ministère - institut - laboratoire - chercheur) et dont le grand défaut était d’alimenter les népotismes locaux en laissant les directeurs de laboratoire libres de répartir les ressources selon leur gré ; et souvent au détriment des projets les plus innovants ou les plus risqués portés par des chercheurs plus jeunes et encore mal insérés dans les jeux de pouvoirs complexes que le monde académique a toujours connu. Le passage à un financement par projet a au moins eu cette vertu de désenclaver tous les chercheurs et d’instaurer une compétition horizontale permettant en théorie à chacun de concourir directement pour l’obtention des ressources.

Une proposition hors-cadre

Est-il possible de combiner la flexibilité de l’ancien système avec l’horizontalité du nouveau, tout en faisant un vrai pas vers une science plus libre, plus créative et dont la gestion impliquerait la “participation de tous”? Il me semble que oui.

L’idée est la suivante: au lieu d’attribuer les financements par projet ou par laboratoire, l’État pourrait directement attribuer une partie de ses crédits à chaque acteur de la recherche, selon un système mêlant mérite scientifique et ancienneté. De l’étudiant en fin de thèse jusqu’au directeur de recherche hors-classe, en passant par l’ingénieur d’étude et le post-doctorant, chaque personne contribuant à faire avancer le savoir contrôlerait ainsi une fraction des crédits disponibles pour sa branche.

A chaque échelon hiérarchique, la dotation augmenterait sensiblement, de manière à refléter malgré tout l’évolution de l’expertise scientifique. Dans le domaine des neurosciences cognitives par exemple, l’État pourrait attribuer cinq mille euros par an pour les doctorants en fin de thèse, vingt mille euros pour les chercheurs non-titulaires (i.e les post-docs), et cinquante mille euros pour les chercheurs et ingénieurs de recherche titulaires. Si cette idée peut paraître subversive vis-à-vis de l’organisation hiérarchique classique, ce n’est pas un hasard. En réalité, il s’agit simplement de pousser la logique de rogueESR jusqu’au bout.

Si les chercheurs sont amenés à évaluer et à contrôler collectivement la recherche, n’est-il pas naturel d’assigner à chacun d’entre eux une partie des ressources disponibles, à employer selon leurs expertises et leurs motivations? Puisqu’il est commun de considérer qu’un étudiant en fin de thèse est déjà devenu expert vis-à-vis de son thème de recherche, et qu’il est fréquent d’observer des post-doctorants se comporter en véritables locomotives académiques, n’est-il pas sensé d’inclure ces deux catégories dans le système d’évaluation et de contrôle collectif dont il est question?

Une objection naturelle est que cette organisation semble à première vue hautement individualiste, chaque chercheur disposant alors de son petit lopin de terre pour cultiver ses intérêts particuliers. Cependant, il faut remarquer que le financement par projet tel que nous le connaissons est déjà hautement individualiste puisque les financements sont associés à une seule personne plutôt qu’à un collectif, aussi bien à l’échelle française qu’à l’échelle européenne. De plus, dans ce nouveau système, personne n’aurait la “force de frappe” nécessaire pour mener à bien de grands projets, de sorte que la collaboration et la mise en commun des ressources s’imposera à quiconque ayant de grandes ambitions scientifiques.

En mettant en place une plate-forme permettant à la fois le dépôt de projets, l’appel à contributions et l’attribution des ressources, chaque acteur pourrait alors organiser une levée de fond auprès de ses pairs, moyennant une place d’auteur et/ou un droit de regard proportionnel sur les publications résultant de cette mise en commun. L’État pourrait favoriser ce type de logique coopérative en attribuant des financements supplémentaires aux projets ayant reçus suffisamment de contributions, rompant ainsi avec le principe du jeu à somme nulle.

La lutte contre le «branding» académique et le règne des chercheurs-communicants

La grande vertu de ce système serait de mettre chaque chercheur face au dilemme suivant: travailler seul avec des moyens limités ou travailler collectivement avec des moyens bien plus importants, de sorte que les ambitions personnelles se trouveraient systématiquement mises en balance avec les ambitions scientifiques ; et ce, contrairement au système actuel où la construction d’une réputation et d’une marque de fabrique personnelle (“academic branding”) conditionne très largement la capacité à assouvir nos ambitions scientifiques, au bénéfice des chercheurs les plus doués pour la communication.

Une telle initiative démultiplierait sans doute l’inventivité des chercheurs à chaque échelon et permettrait également de tirer un meilleur parti des différences inter-individuelles qui existent dans le monde académique. Par exemple, dans le domaine des neurosciences comme dans bien d’autres, les «théoriciens» n’ont généralement pas besoin de beaucoup de ressources propres pour effectuer leur travail. Quelques bons ordinateurs suffisent. En revanche, ils ont cruellement besoin de pouvoir s’appuyer sur des travaux informant et contraignant les théories qu’ils élaborent. Dans un tel système, ces mêmes théoriciens pourraient ainsi mettre leurs crédits à disposition des «expérimentalistes» ayant déposé les projets les plus utiles à leur yeux, ou bien émettre directement un appel à contribution pour les expériences dont ils ont le plus besoin.

Certes, une telle réforme ne pourra pas être imposée à la communauté scientifique du jour au lendemain, et il faudrait sans doute des années d’expérimentation locale pour développer les outils nécessaires et peaufiner les aspects logistiques et éthiques de ce système participatif entièrement “bottom-up”, pour reprendre un anglicisme dont les scientifiques sont friands.

Mais si l’on veut responsabiliser tous les chercheurs vis-à-vis de l’avenir de la recherche, et si l’on veut que tous interviennent dans l’évaluation de cette dernière, si l’on veut lutter à la fois contre l’arbitraire bureaucratique et l’arbitraire hiérarchique, il faudra bien leur donner la contrepartie de cette responsabilité nouvelle: le contrôle sur les ressources disponibles. Sans cela, un système procédant par nomination de représentants dépositaires du contrôle, de l’évaluation et de la répartition des ressources paraît inévitable, qu’il s’agisse de directeurs de laboratoire ou de bureaucrates employés par des institutions centrales comme l’ANR.

Pour se passer de tels représentants et pour libérer les forces vives du monde académique tout en prônant l’autogestion, il est essentiel que chacun contribue à ce travail d’évaluation, d’orientation et de mise en commun.

Pour aller plus loin

Dans le cadre de ce mouvement collectif, deux séances publiques du séminaires “Politiques des Sciences”’ se tiendront à l’EHESS le 30 janvier et le 6 février prochain. Ces rencontres seront sans aucun doute l’occasion de discuter de nombreuses autres propositions imaginées par les chercheurs pour refonder le système tel que nous le connaissons.

Voir le programme, ici.

 
.............................

Publié le 14.08.2018 à 11:09

La météo du cerveau, ou comment nos émotions fluctuent au gré des saisons

La météo du cerveau, ou comment nos émotions fluctuent au gré des saisons

L’Équipe de France est championne du monde et Brigitte Macron se prélasse au bord de la piscine en attendant que la ratatouille libérale millésime 2018 finisse de mijoter au Parlement. Bref, nous sommes au milieu du mois d’août et le soleil brille au dessus de nos têtes.

Pour la plupart d’entre nous et malgré les contrariétés politiques qui affligent certains, l’été est synonyme de bonne humeur. Cette tendance se répercute directement sur les plateformes web comme Twitter où les mots à connotation positive deviennent plus fréquents (Golder & Maci, 2011) tandis que les mots à connotation négative régressent. L’analyse des changements d’humeur sur le web (“sentiment analysis” en anglais) suggère que même nos anxiétés s’apaisent puisque les recherches Wikipedia associées à différents types de maladies chutent pendant la période estivale.

Que se passe-t-il donc dans notre cerveau qui permettrait d’expliquer que notre vocabulaire et nos humeurs se réchauffent à mesure que nos peaux caramélisent? Pour répondre à cette question, il faut se pencher sur un domaine scientifique aussi vaste que passionnant: la chronobiologie qui, comme son étymologie l’indique, s’intéresse à la manière dont les organismes s’adaptent aux cycles temporels de Dame Nature.

L’analyse du comportement des internautes sur Twitter et Wikipedia permet d’illustrer les modifications d’humeur au cours de l’année. Par exemple, les recherches correspondant à divers troubles psychiatriques augmentent en hiver et au début du printemps, tout comme les tweets contenant les mot-clés “colère”, “tristesse” ou “anxiété” augmentent en automne (Dzogang et al., 2016, voir aussi).

Si la structure du cerveau humain est remarquablement stable comparée à celle de mammifères plus petits (comme l’écureuil dont le cerveau rabougrit de 10 à 25% en hiver!), la plupart des systèmes de notre organisme s’adaptent malgré tout, à des degrés divers, aux différences d’illumination, d’humidité et de température qui caractérisent chaque saison.

Mais en matière de “saisonnalité des émotions”, c’est d’abord du côté de la fameuse sérotonine qu’il faut se pencher. Impliquée dans le contrôle de l’humeur, de l’apprentissage, de l’appétit, ou encore de l’impulsivité, une série de recherches démontre l’existence d’un rythme “circannuel” au niveau de ce neuromodulateur complexe qui constitue par ailleurs une des cibles thérapeutiques les plus importantes pour la psychiatrie contemporaine.

Sérotonine et soleil

Ainsi, le transporteur membranaire de la sérotonine, qui sert à évacuer la molécule après qu’elle a été libérée, voit sa concentration diminuer en été et augmenter en hiver (Praschak-Rieder et al., 2008; Kalbitzer et al.,2010). Cette variation annuelle est d’autant plus pertinente qu’elle paraît absente chez ceux qui souffrent de dépression saisonnière (seasonal affective disorder en anglais; McMahon et al., 2016). Et il est frappant de constater que les antidépresseurs classiques miment en quelque sorte l’effet du soleil, puisqu’ils agissent eux-aussi en réduisant l’efficacité du transporteur de la sérotonine.

Deux autres facettes du système fluctuent elles-aussi au cours de l’année: l’activité des neurones sérotoninergiques eux-mêmes augmente avec la durée du jour (Green et al., 2015) tout comme la densité de certains récepteurs qui font le pont entre le “signal sérotonine” et notre comportement (les 5HT1A, pour les puristes). Sans parler des cycles observés dans les voies de synthèse et de dégradation de la molécule (Maes et al., 1995; Lambert et al., 2002; Luykx et al., 2013)... Plus de signal à la base, moins d’évacuation, et plus de récepteurs pour le recevoir, tout cela va dans le même sens et il est donc assez naturel de penser que le système sérotoninergique dans son ensemble participe de façon significative à la fluctuation de nos humeurs, et peut-être même d’une partie de nos capacités cognitives (Keller et al., 2005; Meyer et al., 2016)!

A gauche, représentation du transporteur responsable de la recapture la sérotonine après sa libération (extrait d’un billet de blog approfondi et intéressant sur la place parfois exagérée qu’occupe le transporteur à la sérotonine dans la vulgarisation des troubles psychiatriques). A droite, fluctuation de l’expression de ce transporteur au cours de l’année, avec son pic caractéristique au milieu de l’hiver (Kalbitzer et al., 2010).

Faut-il donc faire le plein de soleil en été pour se charger en bonne humeur pour toute l’année? Est-ce que le phénomène à un rapport avec les bains de soleil excessifs ou l’utilisation intensive des cabines à UV observés chez certains? Difficile à dire, d’autant plus qu’on ne sait pas encore si la lumière a un impact direct ou si les effets observés sont dûs à l’influence d’un autre facteur, qui pourrait être lié aux changements d’alimentation ou à l’augmentation de l’exercice physique en été.

Il serait donc réducteur voire téméraire d’espérer tout expliquer par la sérotonine, d’autant plus que d’autres signaux chimiques apparentés (comme la dopamine) varient eux aussi au gré des saisons. En ce qui concerne l’exposition aux UV solaires ou artificiels, une étude récente menée chez la souris suggère d’ailleurs que ce sont en fait les endorphines qui expliquent le développement de véritables comportement addictifs (Fell et al., 2014). L’idée est assez simple: l’exposition prolongée aux UV entraîne une série de micro-traumatismes pour notre peau, qui réagit en libérant ces antidouleurs naturels que sont les endorphines. En retour, ces endorphines suscitent une sensation de détente et de bien-être similaire à ce que ressentent les joggers après une longue course. Et à l’instar des sportifs, une petite proportion des individus sensibles à ce mécanisme développeraient une forme d’addiction aux UV qui préoccupe plus en plus aux États-Unis.

Un tableau estival pas si rose que ça

De plus, comme souvent en science, ce qui semble évident au premier abord se révèle en réalité plus complexe qu’il n’y paraît. Par exemple, contrairement à une croyance populaire solidement enracinée, ce n’est pas pendant l’hiver que les détresses psychologiques les plus profondes se manifestent. La vaste majorité des données disponibles indique au contraire que les taux de suicide atteignent leur maximum à la fin du printemps et au début de l’été.

Menée aux États-Unis et au Mexique, une étude parue le 28 juillet dernier dans la revue Nature Climate Change montre même l’existence d’une corrélation nette entre taux de suicide et variations de température d’une année sur l’autre. Autrement dit, pour un mois donné, les taux de suicide augmentent lorsque les températures sont au-dessus des valeurs habituelles. Et les tailles d’effet sont si impressionnantes que les chercheurs estiment que le réchauffement climatique pourrait avoir un impact similaire à celui une crise économique d’ici 2050: pour chaque degré supplémentaire, le taux de suicide augmente en effet de 0.7% aux US et de 2.1% au Mexique. Pour tenter de mieux saisir le lien entre ces deux variables, les chercheurs ont ensuite analysé 600 millions de tweets postés dans ces deux zones géographiques. De façon inattendue mais cohérente avec les observations épidémiologiques, cette seconde analyse révèle une corrélation positive entre température mensuelle et le nombre de “tweets à connotation dépressive”.

Carte représentant l’effet des températures plus hautes (en rouge) ou plus basses (en bleu) que les normales saisonnières sur les taux de suicide aux États-Unis et au Mexique (extrait de Burke et al., 2018).

L’été amène donc son lot de réjouissances (et de sérotonine?) à la majorité d’entre nous, mais il représente aussi une période difficile pour les personnes vulnérables et fragilisées. Si les auteurs de l’étude américaine soutiennent l’idée que l’augmentation du taux de suicide repose sur un mécanisme biologique, ils ne précisent pas lequel. On sait en tout cas que l’été peut exacerber l’isolement social, notamment chez les gens qui n’ont pas la chance de partir en vacances et chez les personnes âgées (environ 40% de la population en France).

D’où l’utilité des cartes postales!

 
.............................

Publié le 15.10.2017 à 20:39

Neurosciences contre sciences sociales : l’erreur de Frédéric Lordon

Neurosciences contre sciences sociales : l’erreur de Frédéric Lordon

A l’occasion du prix Nobel d’Économie remis à Richard Thaler, Frédéric Lordon – directeur de recherche à l’EHESS et collaborateur régulier du Monde Diplomatique – s’est fendu d’un long billet de blog dans lequel il dénonce les méfaits du rapprochement entre neurosciences et sciences sociales, entendues au sens large.

Certes, faire la critique et souligner les dangers inhérents à cette tendance récente est essentiel. Certes, on peut s’inquiéter de voir le prix Nobel remis au président d’un fond d’investissement qui défend l’avènement d’un paternalisme libéral reposant sur l’utilisation généralisée des techniques de «manipulation douce». Mais la manière dont Frédéric Lordon aborde le problème tend à dépeindre les neuroscientifiques au mieux comme les idiots utiles, au pire comme les alliés naturels de l’idéologie néolibérale contemporaine. Cette vision décevante de la part d’une des grandes figures de Nuit Debout appelle une réponse qui – je l’espère – permettra d’éviter un conflit larvé entre deux champs disciplinaires qui gagneraient plus à se comprendre qu’à se détester, dans la perspective des luttes qui nous attendent.

Tout d’abord, il faut signaler que les neurosciences sont assimilées implicitement dans son billet de blog à la psychologie cognitive sur laquelle les théories du nouveau prix Nobel s’appuient. Sinon, pourquoi le prix Nobel de Thaler appellerait-t-il une diatribe contre l’impact des neurosciences en économie, sachant que Thaler n’a jamais publié le moindre article s’intéressant directement au cerveau ? Tout se passe comme si économie comportementale, psychologie cognitive et neurosciences s’articulaient autour d’un noyau axiologique et méthodologique cohérent, ce qui est pourtant loin d’être le cas.

Peut-être est-ce cette première approximation qui amène Frédéric Lordon à « s’inquiéter des neurosciences s’emparant des sciences sociales, avec la complicité active des convertis de fraîche date, et la complicité passive des journalistes pour qui rien de ce qui est ‘moderne’ ne saurait décevoir ». La formulation même de cette inquiétude révèle un manque de recul sur la situation car, en réalité, ce sont surtout les sciences sociales qui s’emparent des neurosciences et qui dévoient parfois leurs résultats pour défendre des positions n’ayant rien à voir avec la compréhension du cerveau ! D’ailleurs, l’auteur ne dit rien d’autre lorsqu’il écrit : « La neurobiologie, voilà donc le nouvel horizon fantasmatique de l’économie qui, à forme invariante, continue de poursuivre le même désir de faire science mais par d’autres moyens… ». Si le recours aux neurosciences permet de se draper ainsi dans les atours d’une fallacieuse scientificité pour mieux remporter les querelles de chapelle qui ravagent la recherche en sciences sociales, peut-être est-ce justement parce que les neuroscientifiques de métier refusent le plus souvent de jouer le rôle d’arbitre et restent discrets vis-à-vis des débats qui se situent en dehors de leur champ disciplinaire.

De surcroît, pourquoi l’économie comportementale ou les neurosciences causeraient-elle un tort spécifique à l’école de pensée « hétérodoxe », favorable à la régulation des marchés et à laquelle Frédéric Lordon appartient ? Après tout, les travaux de Thaler ont largement contribué à réformer une définition idéalisée des agents économiques tenus pour parfaitement informés, rationnels et égoïstes dans les théories dites « néoclassiques » utilisées pour expliquer l’évolution des marchés financiers et justifier les politiques économiques libérales dont Lordon est un fervent détracteur. On peut même noter que certains économistes hétérodoxes – à l’instar de Jacques Généreux – invoquent ces données scientifiques pour critiquer le dogme actuel et défendre la nécessité de réguler les marchés ou de préserver l’emprise du pouvoir politique sur le pouvoir financier.

Cela nous amène à la seconde approximation de Frédéric Lordon, d’après qui l’économie comportementale s’adosse « à tout l’édifice des neurosciences dont non seulement la scientificité est ‘hors de toute question’, mais qui est évidemment le plus formidable partenaire d’alliance qu’on pouvait rêver, et dont l’avenir institutionnel s’annonce des plus prometteurs ». Ce jugement doublement hâtif ignore non seulement les nombreuses réflexions et critiques en matière d’épistémologie des neurosciences**, mais mais il néglige surtout l’étendue considérable des recherches neuroscientifiques, qui excède de beaucoup les problématiques relatives aux comportements économiques et la naturalisation de la prise de décision individuelle. Entre autres choses, les neurosciences cherchent à comprendre les maladies psychiatriques ou neurodégénératives, à faire voir les aveugles, entendre les sourds et marcher les paralysés. Elles dissèquent le sommeil de la mouche, la nage des poissons, le chant des oiseaux, la copulation des hamsters et la conscience des pieuvres. En quoi l’économie comportementale s’adosse-t-elle à toutes ces recherches qui dépendent bien plus des aléas de la curiosité humaine que du bon vouloir des économistes néolibéraux ?

Parmi les nombreuses études de neuro-imagerie s’intéressant spécifiquement à l’être humain, certaines portent même sur des concepts sociologiques chers à Frédéric Lordon, tels que la dominance sociale, l’instinct grégaire et les déterminismes socioéconomiques en tout genre. Loin de chercher à disqualifier, ces études tentent généralement – avec les moyens qui sont les leurs – de cerner la réalité biologique de ces constructions sociologiques. Loin de constituer une caution épistémologique confortable pour l’économie comportementale, elles suggèrent qu’il est nécessaire, pour comprendre les comportements individuels, de prendre en compte les structures sociales dans lesquels ces derniers prennent naissance et s’expriment.

Puisque le thème est à la mode, il semble donc qu’une des critiques que l’on peut faire aux héritiers de Bourdieu – que Frédéric Lordon défend face à Bronner et Gehin (auteurs du Danger sociologique) – est de n’avoir pas su s’approprier et tourner à leur avantage la naturalisation et la mathématisation des concepts qu’ils utilisent pourtant au quotidien. Espérons que cela viendra, car les neurosciences ne sont pas l’ennemi à combattre : elles devraient au contraire être une arme de plus dans l’arsenal de la «sociologie de combat».

A sa décharge, Frédéric Lordon prévient d’emblée ses lecteurs qu’il ne dira rien des « apports réels » des neurosciences à « l’intelligibilité des faits sociaux ». Mais on aurait aimé que cette décision s’enracine dans la sagesse toute socratique de celui qui sait qu’il ne sait rien, plutôt que dans le préjugé arbitraire d’après lequel les apports de cette discipline seraient de toute manière « des plus faibles ». Cette déclaration à l’emporte-pièce est d’autant plus incompréhensible que Frédéric Lordon redoute de voir les neurosciences servir « de corpus scientifique à toutes les entreprises de manipulation des émotions et de conditionnement psychique subordonnées à la valorisation du capital ». Comment donc la « neuro-psycho-économie comportementale » pourrait-elle être utile à « tous les projets de manipulation, de normalisation et d’instrumentalisation » si son pouvoir explicatif est quasi-nul ?

Affirmer ainsi l’impuissance des neurosciences en matière sociale tout en tirant la sonnette d’alarme au motif que nous serions sur le point d’entrer par leur intermédiaire dans le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley semble légèrement contradictoire…

A bon entendeur.


Vidéo utile pour mieux saisir le point de vue de Frédéric Lordon sur les neurosciences:

Émission utile pour appréhender les origines et les implications du prix Nobel de Richard Thaler.

http://www.europe1.fr/emissions/europe-1-social-club/europe-1-social-club-le-debat-sommes-nous-des-consommateurs-aussi-irrationnels-comme-le-dit-le-nouveau-prix-nobel-deconomie-12102017-3462611


**Parmi les réactions à ce billet de blog, il m’a été demandé de donner plus de détails sur l’épistémologie des neurosciences. Voici donc quelques éléments de réponses, au-delà des travaux qui peuvent être consultés en tapant «neuroepistemology» ou «philosophy of neuroscience» dans Google:

● De nombreux articles de presse relayent les inquiétudes existant à l’égard de la «crise de reproductibilité» des découvertes neuroscientifiques, ce qui implique que la critique épistémologique parvient jusqu’aux oreilles du grand public (voir par exemple ici ou )

● Il existe un certain nombre de blogs, principalement anglophones il est vrai, qui font de la «veille épistémologique» en neurosciences (le plus célèbre d’entre eux étant Neuroskeptic)

● Le champ de recherche connu sous le nom de «philosophie de l’esprit» intéresse directement l’épistémologie des neurosciences, car une bonne partie des travaux actuellement regroupés sous ce terme cherchent à définir ce qui, au juste, peut être appris au sujet de la pensée en étudiant le cerveau.

● De très nombreux groupes de recherche axés sur la méthodologie visent à améliorer constamment les outils utilisés par les neuroscientifiques. Ces travaux impliquent une réflexion épistémologique appliquée à des problèmes concrets.

 
.............................

 

20 [ 7 mn ]