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 Kairos
Journal antiproductiviste pour une société décente

 

Publié le 26.03.2020 à 12:12

LES MAISONS MÉDICALES : UN CONTRE-MODÈLE À LA MÉDECINE MARCHANDE ?

Kairos : Pouvez-vous nous retracer l’histoire des maisons médicales en Belgique ?

Christophe Cocu[note]  : Les maisons médicales apparaissent à la fin des années 1970, comme des « enfants tardifs » de mai 68, dans le même creuset que les plannings familiaux et les centres de santé mentale. C’est la rencontre de deux mouvements : d’une part, des praticiens qui décident de collaborer ensemble et, d’autre part, un volet plus théorique avec le Groupe d’étude et de recherche en médecine (GERM), des intellectuels de gauche qui réfléchissent à l’enjeu de l’égalité face à la santé et apportent une validation scientifique aux expérimentations. Puis il y a des événements marquants, comme, en 1979, la grève des médecins généralistes qui avait pour objectif de conserver le droit de ne pas être conventionnés[note]. Les médecins des maisons médicales ont cassé la grève en assurant les permanences et les urgences parce que l’objectif était l’accessibilité maximale, encadrée par l’État, de la médecine « de première ligne ». Ce fut un événement politique majeur. Que faire des suites de la grève ? Que serait-il utile d’obtenir pour continuer le combat ? Un financement au forfait fut avancé. Ce dispositif existait déjà dans la loi, mais n’avait encore jamais été appliqué. Il fonctionne comme un contrat tripartite entre un patient, une maison médicale et une mutuelle : le patient s’engage à ne fréquenter que sa maison médicale, la mutuelle paie un forfait fixe mensuel à celle-ci qui fournit les soins de première ligne sans demander d’argent au patient. Ce forfait est payé que le patient consulte ou ne consulte pas. La première maison médicale est apparue en 1983 et elles se sont multipliées, 80 % d’entre elles appliquent le forfait.

Au début, le forfait était minoritaire, non ?

Oui, puis il a été réévalué pour être financièrement rentable. En 2013, les derniers changements ont fait basculer les maisons médicales réticentes. On a toujours besoin d’accessibilité pour les patients. On est passé de quelques unités en 1983 à 112 côté francophone et une trentaine en Flandre.

Voit-on à cette époque une scission entre des visions différentes de l’acte médical ?

Lors d’un congrès, il fut dit que les maisons médicales faisaient de la médecine de gauche dans un secteur traditionnellement de droite. Ça résume bien nos relations avec les autres praticiens et avec le politique, en l’occurrence Maggie De Block. La manière de travailler est assez similaire, sauf qu’en maison médicale, nous travaillons en équipe autour d’un patient, avec des disciplines diverses qui ont le même poids. Les maisons médicales sont en autogestion pour des raisons idéologiques et aussi d’égalité face au patient, qui doit être pris en charge le mieux possible. Pas de hiérarchie entre le médecin, le kiné et les infirmières, les décisions sont prises collégialement.

Où est l’opposition ?

Ce sont les mêmes médecins qui peuvent travailler au forfait, ou non. La philosophie et les moyens sont différents. En maison médicale, presque tous les travailleurs sont salariés, car payer des cotisations sociales, c’est redistribuer l’argent de manière solidaire. Avec cet argent, les praticiens font à la fois du préventif et du curatif. En travaillant à l’acte, ils gagneraient plus…

Il me semble qu’il y a deux avantages aux maisons médicales, celui d’une médecine communautaire et de proximité, et celui du travail en équipe. Pourriez-vous développer ces aspects ?

Le principal avantage est au niveau de la santé elle-même : avoir une structure pluridisciplinaire avec plusieurs regards autour du patient incluant le psycho-social, le curatif et le préventif. Nous prenons en compte les déterminants de la santé, car le biologique n’entre en compte que pour 30 % des pathologies. Le reste relève de l’environnement au sens large (habitation, alimentation, contacts sociaux, travail, chômage, etc.). Si on veut une population en bonne santé, il faut agir sur ces déterminants en travaillant sur les conditions de vie dans le quartier, en relais avec d’autres institutions, de manière à ce que nous ne nous contentions pas de soigner le symptôme mais agissions sur les causes. Exemple typique, un patient arrive avec une bronchite chronique. Si on n’améliore pas la qualité de son logement, lui administrer des aérosols ne sert à rien. Un avantage du forfait est d’éliminer la relation d’argent entre le soignant et le soigné. La prise en charge est meilleure. Pour les soignants, il y a aussi des avantages, notamment un confort de travail, contrairement aux anciens médecins de famille qui prestaient des horaires énormes. Dans un travail d’équipe, nous pouvons nous remplacer les uns les autres, la pression sur chacun diminue, et ça fonctionne.

Un effet bénéfique de la médecine de groupe ne serait-il pas que les praticiens soient dans ce cas plus motivés à préserver la bonne santé de leurs patients, alors qu’inversement on accuse la médecine à l’acte d’avoir des effets pervers : multiplication des actes, donc des honoraires du médecin…

Pas tout à fait. Prenons un exemple. Quand une personne arrive avec de la fièvre, dans une maison médicale, on aura tendance à la faire revenir trois jours plus tard pour vérifier la persistance de ses symptômes avant de lui prescrire éventuellement des antibiotiques. À l’acte, le médecin prescrira certainement directement des antibiotiques, qui seront ingérés aussitôt par le patient. En maison médicale, nous arrivons à faire des économies en termes de prescription, tout en obtenant une santé globalement meilleure, puisque nous faisons de la prévention.

Le coût social de la santé semble finalement équivalent entre la médecine socialisée et individuelle…

Depuis 2013, on identifie dans le budget de la sécurité sociale la part du forfait dans la première ligne, ce qui n’était pas le cas avant. Il y a une augmentation continue et régulière du budget au forfait. De Block réagit en voulant freiner cette médecine au forfait, ce qui pourrait paraître logique… sauf qu’il y a aussi une augmentation du nombre de personnes soignées au forfait, ce qui fait croître le budget. Au final, comme il y a un transfert entre les budgets destinés aux soins à l’acte et ceux au forfait, il n’y a pas de surcoût global.

Les patients sont-ils parfois choisis ?

Oui, alors que c’est interdit. Mais c’est indétectable. Dans les maisons médicales, nous refusons cette logique. Il y a eu des dérives dans le système forfaitaire mais, en 2017, deux études ont montré que les pratiques forfaitaires ne coûtaient pas plus cher que les actes. Notre hypothèse est que les maisons médicales généralement se mettent des balises pour ne pas déraper. Il est donc injuste de mettre toutes les pratiques forfaitaires dans le même sac. En 2016, De Block est au faîte de sa popularité et le gouvernement décide de faire 900 millions d’économie uniquement sur les soins de santé, et il a réussi son coup. Entre-temps, De Block a dégringolé dans les sondages et s’est repliée sur sa commune. Elle a organisé à la fois un audit et décidé d’un moratoire sur l’ouverture de nouvelles maisons médicales, dans le but de faire une économie de 7 millions d’euros. On ne connaît pas encore officiellement les résultats de l’audit mais le bruit court qu’on serait arrivé à la conclusion qu’une pratique au forfait coûterait une fois et demi plus cher que la médecine à l’acte[note]. De Block aurait-elle atteint son but ? Une autre étude montre que la médecine forfaitaire prescrit moins d’antibiotiques et plus de génériques, ça permet des économies pour la sécurité sociale. Mais la ministre semble s’entêter… On pourrait l’accuser de défendre la médecine libérale mais les maisons médicales ne représentent pas une menace pour celle-ci, puisque c’est seulement 3 % de la population qui y a recours.

Les maisons médicales ne seraient pas bonnes pour la croissance et les profits ?

La réponse se trouve dans ce qui s’est passé jadis : il y a des médecins qui n’avalent toujours pas que les maisons médicales aient cassé leur grève en 1981 et idéologiquement les médecins des maisons médicales sont de gauche dans un secteur classé à droite. Rien d’autre sur les motivations, à mon avis.

La crainte serait plutôt que les maisons médicales aient plus de succès que la médecine libérale ?

C’est uniquement une lutte idéologique, dans laquelle la désinformation sur les maisons médicales va bon train. Les libéraux nous voient comme une concurrence alors que les maisons médicales n’ont jamais rien remplacé, elles complétaient l’offre dans un contexte de pénurie de généralistes.

Quelles sont vos relations avec les autres médecins généralistes, les spécialistes et les mutuelles ? Y avez-vous des alliés ?

Les mutuelles, les associations et les syndicats soutiennent la logique du forfait car cela permet un accès financier aux soins pour des gens qui autrement en seraient privés. Pour les mutuelles, les remboursements dans les maisons médicales sont stables, les budgets sont prévisibles, tandis que chaque acte isolé doit être remboursé, ce qui est imprévisible. Nous avons des alliés objectifs. Constituées en asbl, les maisons médicales ne recherchent pas le profit, même si les niveaux de rémunération sont satisfaisants.

Quelles sont vos relations avec les syndicats de médecins généralistes ?

ll y en a deux. L’ABSyM[note] est le syndicat des spécialistes et le GBO des généralistes. Nous avons de bonnes relations avec celui-ci. Par contre, le premier, qui a l’oreille de la ministre et est majoritaire, a essayé de détruire l’étude inter-mutuelliste.

Les syndicats déplorent qu’il n’y ait plus de concertation entre les politiques et la société…

Notre base nous reproche parfois notre positionnement avec la ministre, mais celle-ci ne nous a jamais reçus dans son cabinet !

Mais par contre elle écoute les médecins libéraux !

Visiblement, elle a pour eux une oreille attentive.

Y en a-t-il d’autres qui vont dans le sens de Maggie De Block ?

Oui, la partie de la société qui s’aligne sur elle, comme les mutualités libres, la FEPRAFO[note], l’ABSyM. C’est la « piliarisation » de la société belge dans toute sa splendeur ! Ils se comportent comme ont pu le faire les catholiques et les socialistes en leur temps.

Quand je vois votre étude sur Colfontaine et l’impact sanitaire de l’usine Bell dans le coin[note], ne croyez-vous pas que vous êtes vus comme gênants par certains bords politiques ?

Je crois dans la liberté associative, dans la liberté d’expression. On ne doit pas changer son discours pour plaire aux politiques.

Quand vous faites remarquer le poids de l’environnement sur la santé, vous allez à l’encontre d’une certaine idéologie bien en vue aujourd’hui…

C’est pourtant scientifiquement validé et nous sommes enviés dans le monde pour notre modèle, efficace et bien financé. Puis, toute cette argumentation peut être mise de côté pour des raisons politiques.

N’est-ce pas radicalement plus difficile de négocier avec ce dernier gouvernement ? Jusque-là, ça se passait plutôt bien, non ?

C’est évident. L’autre aspect est la multiplication des maisons médicales. Quand il n’y en avait que 4 ou 5, ça ne dérangeait pas. Mais nos ambitions d’atteindre 10 % de la population en 2025 font peur à certains.

Pourtant comme il y a une pénurie de généralistes, les maisons médicales ne devraient pas être ressenties comme une concurrence…

Bien sûr. Alors que la pénurie de généralistes est provoquée par le numerus clausus au niveau fédéral et par la fixation de sous-quota au niveau régional.

Le numerus clausus serait le produit du lobbying de médecins libéraux. Vous confirmez ?

Jadis, lorsqu’on sortait diplômé en médecine, on cherchait sur une carte les villages de quelques centaines d’habitants sans généraliste et on partait s’y installer. Puis il y a eu surabondance de médecins et décision d’un numerus clausus. L’idée était que plus il y a de médecins, plus ça allait coûter cher à la sécurité sociale. La sécurité sociale assure des revenus confortables à partir du moment où on installe un monopole d’État, les médecins peuvent pratiquer librement leurs tarifs, à charge pour les patients de faire leur choix. C’est particulièrement le cas chez les spécialistes, dont certains palpent 500.000€ par mois. Alors, arrêtons de chercher des poux aux généralistes !

Les dérives de la médecine libérales sont passées sous silence, le fait que des ophtalmologues demandent 2.000 euros par acte, parfois « avec enveloppe ».

On sait que ça existe, mais pas trop en Belgique, en tout cas.

Quels sont vos rapports avec les médias dominants ?

Lors de la création des maisons médicales, ce fut dur. Il y a eu parmi nous un consensus de discrétion : pas de communication externe pour ne pas faire de vagues et provoquer les médecins libéraux. Cette crainte s’est ancrée jusqu’à ce que la ministre De Block nous ait dans son viseur, ce qui nous a obligés à sortir du bois. Son objectif était de casser les maisons médicales mais elle a obtenu l’inverse en nous procurant une visibilité médiatique. D’une part, nous nous sommes organisés pour mieux communiquer vers les médias qui sont friands de ces informations ; d’autre part, la liste des personnes s’inscrivant chez nous s’allonge, les patients déjà inscrits se mobilisent pour nous défendre. Nous avons profité de la curiosité des médias. Le secteur associatif, dans la foulée, nous soutient aussi.

La mise en réseau des associations n’est-elle pas la solution ? Les maisons médicales sont d’ailleurs présentes dans le collectif d19/20…

Notre enjeu est de travailler de manière transversale et en réseau, localement, et plus largement avec l’ONE, Médecins du monde et les plannings familiaux, par exemple. On essaie de créer des structures communes pour faire des économies d’échelle. Politiquement, nous participons à la plateforme Action santé solidarité, une structure qui dénonce la marchandisation de la santé au niveau européen. Nous cherchons simplement à avoir un meilleur effet de levier.

Quant à Médecine pour le peuple, est-ce qu’ils ne vous desservent pas parfois ?

En matière de santé, ce sont nos alliés idéologiques, en tout cas. Nous partageons aussi les mêmes en-jeux au niveau du forfait. Là où nous différons, c’est que les maisons médicales visent la transformation sociale alors que Médecine pour le peuple a, en plus, des visées électoralistes, qui débordent parfois de la thématique de la santé. Quand ils boycottent l’audit, c’est pour en faire un positionnement politique à relayer dans la presse, alors que les maisons médicales en acceptent le principe puisqu’elles n’ont rien à se reprocher. Hélas, Médecine pour le peuple occupe tout l’espace médiatique au détriment des maisons médicales. Certains patients pensent erronément que nous sommes affiliés au PTB, puisque Médecine pour le peuple parle au nom des maisons médicales, sans faire la distinction. Ils possèdent 11 maisons médicales et un bon service de com’, nous en possédons 10 fois plus, mais sans la com’. Mais nous en tirons la leçon et améliorons désormais notre communication.

Avez-vous des membres des classes moyennes en maisons médicales ?

Oui, notre public est mixte. Personnellement, n’étant jamais malade, mon forfait sert de solidarité avec les autres. D’autres suivent mon exemple, de plus en plus.

Donc le cabinet De Block se moque du bien-être des patients précarisés  ?

Oui, c’est de l’idéologie de la réduction budgétaire, pour seulement 7 millions d’euros !

Propos recueillis par Alain Adriaens et Alexandre Penasse, le 15 janvier 2018.

Retranscrits par Bernard Legros.

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Publié le 26.03.2020 à 09:00

LA BUREAUCRATIE HOSPITALIÈRE

« Les écoles produisent de l’éducation et les véhicules motorisés produisent de la locomotion de la même manière que la médecine produit des soins. Chaque entreprise arrive à dominer son secteur et à faire accepter ses outputs comme des produits de première nécessité qui ont toutes les caractéristiques de marchandises industrielles ».

Ivan Illich, Nemesis médicale, œuvre complète, vol.1, Fayard,, p.661.

Nous avons rencontré deux médecins passionnés par leur métier, tout en étant révoltés contre la forme que prend la médecine aujourd’hui. Service optimum au « client », mesure, étiquetage, quantification… en quoi cette bureaucratie médicale écarte le médecin de son rôle premier et concourt, malgré une petite minorité d’entre eux qui résistent, à la privatisation de la santé ?

Dans quel domaine travaillez-vous ?

Patricia  : Je suis chef de clinique en obstétrique, responsable depuis 25 ans de tout ce qui touche aux accouchements dans un grand hôpital public au centre de Bruxelles.

Roland  : J’ai également fait des études de médecine et deux spécialités : biologie clinique et ensuite anatomie pathologique. Je travaille à l’Institut Jules Bordet depuis dix ans, je suis chef de clinique adjoint. Mon travail consiste en l’analyse des biopsies, des pièces opératoires et des autopsies pour cause de mort médicale.

Vous aimez ce que vous faites ?

R. :On est passionné par ce qu’on fait, bien sûr. J’ai un peu changé d’orientation, parce que la biologie clinique au départ c’était un peu artisanal, une sorte de chimie amusante où tu pouvais développer tes propres tests toi-même. Mais petit à petit avec l’accréditation, ce n’est plus devenu possible.

L’accréditation ? Qu’est-ce que c’est ?

R.  : Cela consiste à appliquer des normes établies de manière internationales de l’industrie au monde médical. Cela existe depuis une quinzaine d’années, en provenance de l’industrie qui fait pression pour obtenir un « label de qualité », un avantage commercial, leur indiquant que les hôpitaux se soumettent à des contrôles de qualité optimale, de « service au client ».

On ne parle plus de patient…
R.
 : Oui, c’est cela : il faut que la satisfaction du client soit complète.

Il y a donc des postes administratifs qui sont créés uniquement pour contrôler cette exigence des normes. Cela se manifeste comment dans le travail ?

R.  : Exactement. Chez nous, il y a une équipe qui s’appelle « Cellule de qualité », qui gère un programme informatique qui compile une série de données. Tout est constamment remis à jour, c’est un travail de fou ! Surtout la mise en route de ce système : il y avait au départ 4 ou 5 personnes qui s’occupaient de cela à temps complet, c’était extrêmement lourd en termes d’investissement… Tous les hôpitaux ne peuvent pas s’offrir cela. Ça a tendance à décourager les petites entités.

Il y a par ailleurs une pression de l’industrie pour placer des produits qui permettent de contrôler si la qualité est bonne. Est-ce qu’ils sont vraiment indispensables ou est-ce que ce sont des choses qui ont été créées de toute pièce dans une logique marchande ?…

P.  : Eh bien, j’ai vu cela pour le Méopa, le gaz que l’on donne aux patients pour calmer la douleur : il existe désormais tout un marché pour mesurer son taux dans l’atmosphère et vérifier s’il n’est pas excessif, alors qu’il suffit d’ouvrir la fenêtre pour éviter les accidents. Cette machine coûte une fortune et ils nous imposeront son achat.

Qui impose cela ?

R.  : Cela passe au niveau des législateurs, sous la pression du lobby industriel. Derrière tout cela, il y a donc de gros intérêts commerciaux, avec un État qui se fait le relais de l’industrie pour imposer des produits.

Peut-on dire que globalement le système de santé va mal ? Patricia, vous parliez du fait qu’on vous demandait dans votre service « de faire plus de cancers du sein  ».

P.  : C’est-à-dire que pour pouvoir être accrédité, il va falloir que chacun ait un certain nombre d’interventions. On demande donc que pour que quelqu’un puisse opérer un cancer du sein, il en fasse 50 par an. L’idée n’est pas mauvaise, car celui qui fait un cas une fois tous les cinq ans risque de faire n’importe quoi. Mais si une année un médecin n’en a que 45, il risque également de ne plus pouvoir exercer son métier. Il y a donc une espèce de course dans laquelle il faut avoir son nombre de cancers du sein afin de pouvoir continuer à avoir son service. Dans un monde normal, tu aurais des gens qualifiés pour s’occuper de personnes qui ont un cancer du sein, qui aiment et font bien cela, et on devrait donc ne pas accorder d’importance au fait de soigner la patiente dans tel ou tel hôpital… Mais, ce n’est pas comme ça !… Explique aux directeurs d’hôpitaux et aux politiques des communes que dans leur hôpital on ne va plus soigner les cancers du sein, ils seront probablement très mécontents.

Pourquoi ? La notoriété, le fric ?

P.  : La réputation de ton hôpital dans ta commune, le fait que les gens devront faire 500 mètres de plus pour aller dans un autre hôpital, je ne sais pas… Qu’est-ce qui les motive à avoir tous leurs hôpitaux dans leur commune.

Tout cela a quand même un effet sur votre travail, pris dans un contexte où existent des hôpitaux privés, de la « concurrence » ?

P.  : On touche ici à tout le financement du système de santé.

R.  : C’est une question de concurrence entre les hôpitaux publics et les hôpitaux privés dont la mission n’est pas la même. Dans un monde concurrentiel tel que celui des entreprises, ce distinguo entre les deux n’existe pas, donc les gens qui s’en inspirent et conseillent les politiciens disent que « les organismes doivent être en libre concurrence, et tant pis si les pauvres exigent plus d’attention, de soins, d’argent, que les riches  ».

P.  : Tu dis que la mission n’est pas la même, toutefois tous les deux ont pour objectifs de guérir les maladies, ça ne peut donc pas être extrêmement différent, on ne sait donc pas pourquoi il y a ces deux systèmes. Au fond, c’est historique en Belgique, où même la médecine privée est financée en grande partie par le public. Car qu’est-ce qui coûte cher quand, par exemple, tu rentres pour être opéré de l’appendicite ? C’est la salle d’opération, les infirmières, le matériel qui va être utilisé : respirateur, antibiotique, les champs stériles, etc. Si le chirurgien demande dans le privé un supplément d’honoraires, le gros de la facture est toutefois pris en charge par la société.

R.  : Toujours, mais de moins en moins.

P.  : Le financement va dépendre du nombre de cas que tu fais, il y a donc toujours de la part de nos directions une logique quantitative : « il va falloir qu’on fasse beaucoup d’accouchements ».

Avec une réduction des jours d’hospitalisation…

P.  : Tout est devenu marchandisé, on est obligé de faire de l’engineering pour faire en sorte que ton hôpital ne coule pas financièrement. Un exemple : au moment de l’admission d’un patient, l’hôpital reçoit un pactole, ensuite un forfait pour les médicaments, puis en fonction de ce que le patient va « consommer », ce sont des peccadilles : 1 euro, 50 cents… Ce qui est donc rentable, aujourd’hui, c’est d’hospitaliser les gens et de ne pas les garder longtemps. Si tu opères les appendicites, personne ne viendra te faire de remarques si tu as opéré dix fois plus d’appendicites que ton collègue d’à côté. Au contraire, le gestionnaire de l’hôpital va être très content, car tu as fait beaucoup plus d’admissions, tu as rempli des lits et il voit que l’argent rentre. Il n’y a rien de pire pour lui qu’un lit vide.

Quand vous parlez, on a l’impression qu’on est vraiment dans une logique d’entreprise comme une autre ?

P.  : Exactement. Il faut que ça tourne ! Il y a donc des gestionnaires de lits.

Meilleure serait pourtant la prévention, moins il y aurait de malades, moins il y aurait d’argent qui se ferait, mais tant mieux en fin de compte ?

R.  : Bien sûr.

P.  : Pour ma part, je pars du principe que tous les mois je paie des impôts et que j’ai donc droit à des soins de santé gratuits. J’ai vu à la télévision une malheureuse victime des attentats de Bruxelles, blessée à la hanche, qui en a déjà eu pour 20.000 euros de frais de santé qui ne sont pas remboursés par la mutuelle, et attend vainement les remboursements qui ont été promis. Je veux donc dire qu’aujourd’hui, quand tu tombes malade, il y a plein de frais de santé qui ne sont pas pris en compte, sont de moins en moins bien remboursés et coûtent de plus en plus chers. On ne sait donc pas trop comment peut faire une honnête mère de famille caissière au Delhaize pour se payer des frais de santé non remboursés. Les multinationales ont la mainmise sur tout et arrêtent même la fabrication de médicaments parce qu’ils ne rapportent pas suffisamment, alors qu’ils sont efficaces, que nous devons alors remplacer par des médicaments beaucoup plus chers.

On dirait que vous n’avez, comme dans beaucoup de milieux, aucun contrôle démocratique sur les choix qui sont faits.

P.  : Il n’y en a pas. Mais certains vont subir les désavantages beaucoup plus que d’autres. Il y en a qui sont plus victimes de la pollution, comme certains vont pâtir beaucoup plus que d’autres du fait que certains médicaments sont retirés. Dans nos hôpitaux publics, où on soigne une population qui n’a pas l’argent, on va faire comment ?

Les multinationales ne s’intéressent pas à ceux qui n’ont pas de pouvoir d’achat.

R.  : Exactement. On est dirigé pas des actionnaires, ce n’est pas du tout démocratique comme choix d’investissement, c’est purement le profit qui guide tout ça. L’influence de l’industrie pharmaceutique est omniprésente, elle est peut-être moins en usage et moins corruptrice qu’avant : les firmes n’osent plus payer des voyages trop ostentatoires aux prestataires de soins, mais l’influence est toujours là. Le but n’est donc pas celui de la santé publique mais le profit, quitte à créer des soi-disant nouveautés qui n’apportent qu’un avantage minime mais permettent de multiplier le prix par dix.

P.  : On en vient, nous aussi, à être pris dans ce système : tu peux te surprendre à vérifier, à contrôler et à payer du personnel pour correctement tarifier tous les actes qu’on a faits car c’est de là que viendra l’argent qui nous permettra d’engager du personnel.

Il est important de rappeler aussi que les médecins proviennent pour la plupart d’une certaine couche sociale ?

P.  : Les médecins sont quand même bien payés, mais quand tu les entends ils n’arrêtent pas de se plaindre. Certains médecins pensent qu’ils devraient être mieux payés qu’un premier ministre, parce qu’ils auraient des responsabilités plus importantes . Pour eux, 10.000 euros nets par mois, ce n’est rien du tout.

R.  : Ça râle, mais ils s’en vont réellement.

Vous avez beaucoup de collègues qui viennent de l’étranger ?

R.  : De plus en plus.

Ils viennent et c’est une façon de ne pas augmenter les salaires, car eux vont l’accepter ?

P.  : Oui, ils acceptent. Mais même eux jouent dans ce jeu : il y avait une cardiologue roumaine qui était moins bien payée parce qu’elle venait de l’étranger, elle a trouvé mieux ailleurs et est partie, eh bien l’hôpital ne l’a toujours pas remplacée !

C’est là un élément majeur dans le processus de disparition des hôpitaux publics ?

P.  : Bien sûr !

Est-ce que les professionnels de la santé se bougent ?

R.  : Ce sont les médecins qui ont réclamé le numerus clausus ! Ils ne vont jamais se bouger.

P.  : À part quelques fadas, mais sinon on est complètement minoritaires : 90 % des médecins votent MR[note].

R.  : Ils veulent rester une caste : ce qui est rare est cher…

Il y a encore des gens qui croient en l’hôpital public ?

R.  : Il y a plein de médecins qui sont attachés à cette idée d’hôpital public et de médecine gratuite, car beaucoup sont gênés d’être payés pour une consultation. Dans les hôpitaux privés par contre, c’est l’individualisme forcené, qui conduit à des excès inhumains : je me souviens d’un gynécologue qui faisait 400 accouchements à lui tout seul chaque année et qui en était fier.

L’objectif n’est plus la santé mais le profit ?

R.  : Tout à fait.

Par exemple, l’ « usine » qu’ils sont en train de construire[note], ça va avoir un effet sur vous ?

P.  : Ça a vidé le service de cardiologie, ils sont tous partis.

R.  : Alors que c’est un hôpital 100 % privé, il y a des financements publics pour des garanties de prêts et même des avances d’investissement. Quel intérêt avait le politique ? Soit-disant cela crée des emplois… mais Cavell, ça existait déjà à Bruxelles, pourquoi les hommes politiques ont alors décidé de libérer de l’argent pour financer le nouveau Cavell.

Eux ouvrent un hôpital privé dans l’objectif de se faire de l’argent, mais c’est le contribuable qui l’a en partie financé.

R.  : Exactement…

Va-t-on vers un système à l’américaine ?

P.  : On y est déjà. J’ai vu une patiente en hémorragie mise dans le tram d’un hôpital privé vers un public, refusée parce qu’elle n’était pas solvable.

Est-ce que l’hôpital public ne peut pas aussi être un moyen pour certains médecins de réorienter les patients vers le privé ?

R.  : Oui, c’est clair. La plupart des chefs de service des hôpitaux publics ont des consultations privées. Dès qu’il voit quelqu’un qui a les moyens, ils disent : « Vous savez, vous attendrez beaucoup moins dans mon cabinet privé  », c’est une pratique courante. Il y a un hôpital dans la région de Liège qui proposait un rendez-vous dans un délai raisonnable pour deux fois le prix Inami.

Ne faudrait-il pas interdire de dépasser un certain montant ?

R.  : Dans les hôpitaux publics c’est limité, mais à Cavell par exemple, la majorité des médecins ont refusé de voter que le prix soit limité à 10 fois celui de l’Inami[note] ! Donc là, tu te poses quand même des questions… quelle est la vraie limitation ?

P.  : Il y a maintenant des médecins qui travaillent au tarif mutuel et qui sont payés en moyenne trois à quatre fois moins que ceux qui demandent des suppléments d’honoraires.

Donc le système, comme un peu partout, nous oblige à rentrer dans cette logique individualiste du chacun pour soi ?

P.  : Ou du chacun pour son hôpital, dans une logique de concurrence marchande.

R.  : On est dans une situation telle que toutes les sociétés qui offrent des services médicaux privés vont pouvoir s’installer ici et faire de la concurrence aux services offerts par l’État. Et je ne vous donne pas plus de trente ans pour qu’on ait l’Obama Care.

P.  : Chez nous, à Saint-Pierre, j’ai appris qu’on avait confié l’archivage des documents à une société privée. On a donc licencié toute une partie du personnel, je ne sais pas si ce sont des carabistouilles mais il paraît que tous nos documents vont partir en avion en Inde pour être scannés. Autre chose à dire, c’est qu’aujourd’hui, avec la réduction de la durée d’hospitalisation, les patients qui sont hospitalisés sont de plus en plus malades, et tu as une infirmière la nuit pour trente patients. Mais par contre, jamais nos hôpitaux n’ont été aussi beaux. On préfère rénover les chambres plutôt que de payer du personnel pour les patients. Est-ce qu’il n’y a pas là derrière le lobby de la construction, de la rénovation, de l’ameublement ? Parce que tout cela, ça coûte ! La question fondamentale est celle de se demander comment on peut concevoir qu’un hôpital fasse du bénéfice, ce n’est pas destiné à cela. Comment peut-on faire du bénéfice sur la maladie ?

R.  : Il faut ajouter que le financement des études scientifiques provient à 70 % de l’industrie pharmaceutique ! Quand on sait que les publications dépendent entièrement de ceux qui sont intéressés dans leurs résultats, il y a un conflit d’intérêt qui est tout à fait scandaleux ; et cela c’est parce que l’État a totalement désinvesti la fonction de financement de la recherche scientifique…

P.  : En plus, ils paient le médicament.

R.  : Sans être sûr de son efficacité, parce que les preuves d’efficacité ont été faites par qui ? Par les firmes !

R.  : Pour terminer, je voudrais dire qu’on est pessimistes, mais qu’on n’est pas résignés.

Propos recueillis par Alexandre Penasse

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Publié le 25.03.2020 à 12:44

Vers où nous pousse Covid-19… ?

« La Peste était en route vers Damas et croisa la caravane d’un chef dans le désert.

– Où allez-vous si vite  ? s’enquit le chef.

– A Damas. J’ai l’intention d’y prendre mille vies

Au retour de Damas, la Peste croisa de nouveau la caravane. Le chef dit  :

– C’est cinquante mille vies que vous avez prises, non mille.

– Non, dit la Peste. J’en ai pris mille. La peur a pris le reste. »[note]

Les réactions varient face à la pandémie actuelle et à ce « blocage » total décidé par l’État durant 3 longues semaines…Personnellement, je voudrais pouvoir me réjouir comme Monsieur Rafaelle Morelli, psychiatre et psychothérapeute italien dont les belles paroles se relaient sur les « réseaux » et qui semble voir en cette crise un réalignement du cosmos : chute de l’économie mais sauvetage écologique[note], rappel biologique de nos égalités par-delà les frontières, retour au noyau familial, prise de conscience de nos besoins de liens, valorisation de la communauté nécessaire et vitale. A le lire, on remercierait presque le fameux Corona d’être venus nous remettre dans le droit chemin.

Certes, à mon petit niveau, je pourrais peut-être nourrir l’espoir de voir se resserrer certains liens en ces temps d’inaction forcée. J’aimerais même aller jusqu’à imaginer une reconnexion partielle à la Terre de quelques humains chassés des centres commerciaux. Mais il faudrait être naïf pour imaginer que le réflexe premier du quidam lambda (quels que soient d’ailleurs son statut social et son niveau d’étude) sera d’aller se ressourcer en forêt au lieu d’allumer sa tablette, smartphone ou autre. Eh oui, soyons lucides un instant : adultes comme enfants, libérés du temps scolaire et du temps de travail, pourront enfin se dédier presque exclusivement à leur passe-temps favori : Fortnite, Netflix, Facebook, Candy-Crush et autres applications plus indispensables les unes que les autres. Du coup, l’argument écologique cité plus haut me semble des plus douteux car si les individus se voient contraints à l’immobilité, la Toile, elle, s’active d’autant plus, dépensant son CO2 peut-être moins directement visible mais tout aussi délétère.

Là où, dans la «  vraie vie  », les magasins ferment, le commerce en ligne devient la seule référence. On n’a même plus besoin d’avoir de scrupules puisque c’est pour la bonne cause sanitaire qu’on tourne définitivement le dos aux petits magasins du coin qui tentaient encore de rivaliser avec la grande distribution. De toutes façons, il est évident qu’on a besoin des grandes entreprises qui volent à notre secours  : Alibaba qui nous sauve en nous offrant des masques et des tests, Proximus qui distribue les data et crédit d’appel pour qu’on «  se rapproche tous  », les plateformes pédagogiques qui offrent des accès gratuits afin de pallier les lacunes de notre pauvre système scolaire…

«  Il faut bien qu’on s’organise  » me direz-vous… Oui. Mais après  ? Après, notre société sera redevable à ces entreprises et, surtout, cette période de «  crise  » aura permis à ces dernières de tester en situation réelle une diminution «  forcée  » du nombre de ses travailleurs. Face au virus, vive le télétravail, les vidéo-conférences et même l’enseignement à distance. Absolument  ! L’apprentissage est finalement un management comme un autre et, s’il peut se réaliser en multipliant les moyens numériques, cela permettra bien vite de diminuer les moyens pécuniaires nécessaires au paiement des enseignants et éducateurs bien trop nombreux et finalement jugés bien peu efficaces aux yeux du Pacte d’Excellence et de ses Plans de Pilotage déjà en action.

Depuis le confinement, les médias parlent de ce virus comme des grèves : « Comment les gens vont-ils faire s’ils ne peuvent plus aller travailler ? », « Combien les entreprises vont-elles perdre dans l’histoire ? ». Bien sûr, ces questions se posent, même si l’économiste Bernard Friot[note] aurait bien des réponses à donner à la première et que la seconde, comme je l’ai montré, ne concerne sûrement pas toutes les entreprises car certaines font leur beurre bien plus qu’en temps normal. Et après ? Eh bien on nous dira certainement que notre société a dû évoluer. Cela passera peut-être à nouveau par le terme « austérité » : l’économie doit « remonter la pente », les (ex-)travailleurs doivent comprendre… (et surtout pourquoi se remettre à payer des gens sans lesquels ça tournait finalement pas plus mal ?). Cela aura des allures de victoire malgré tout car le virus sera vaincu (au moins pour un temps) grâce à la Science et à l’État qui nous auront permis de continuer à consommer comme de juste, envers et contre tout.

En ce qui concerne l’État, bien que je ne me permette pas, à l’heure actuelle, de remettre en question la pertinence sanitaire de la décision, je m’interroge quand même sur les motivations profondes de nos dirigeants. Chez nous, cette crise aura permis l’union politique (du moins de façade) qu’on espérait plus et chez nos voisins dont nous nous empressons d’imiter les mesures, il est assez simple de voir que la République avait plutôt à y gagner en interdisant tout rassemblement. Depuis le confinement, Macron respire sûrement mieux.

Quant à la Science, je regrette qu’elle n’apprenne pas à se remettre en question, que les médias attendent le futur vaccin comme le Graal sans parler des moyens simples et efficaces pour booster l’immunité. Motus sur les traitements à la vitamine C testés positivement en Chine ou sur les supplémentations au zinc débutées en Corée du Sud… Les statistiques sont presque toujours citées en chiffres « bêtes et méchants » : 1 cas, 10 cas le lendemain… Oui, mais sur combien de personnes testées ? Si c’est 1 cas sur 10 tests puis 10 cas sur 100 tests, alors la proportion reste la même. Mais on nous donne rarement le moyen de relativiser. Pourquoi donner aux gens confiance là où la peur fonctionne si bien ? De là à imaginer comme prochaine mesure une obligation légale d’être tous vaccinés contre le Covid-19 dans un an, il n’y a qu’un pas que je n’aimerais pas être obligée de franchir.

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Publié le 09.03.2020 à 22:21

Institutions européennes et lobby de la 5G : même business !

Une parlementaire européenne remercie les lobbies dans la salle (Nokia, Ericsson, Huawei, etc.) lors du forum de la 5G.

Kairos y était ! Soutenez la presse libre, elle ramène des infos des lieux où on décide pour vous.

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Publié le 04.03.2020 à 17:44

…, SEMIRA, …, MAWDA, ET CETERA

…, SEMIRA, …, MAWDA[note], ET CETERA

Cela vous étonne encore ? Qu’une petite fille meure tuée par des policiers ? Comme ses frères, ses sœurs, les pères, les mères, qui quittent un pays qu’ils n’auraient, dans d’autres circonstances, jamais fui. Comme Bakari, qui lors de ces dix tentatives de traversée de la Méditerranée, nous disait : « La première fois, c’est une dame qui est décédée. On l’a jetée dans l’eau. Après les gens ont commencé à mourir. Celui qui meurt on le prend, on le jette dans la mer. 25 sont morts  ». Comme ceux qui restent là-bas chez eux et crèvent de faim, de soif ou d’avoir trop travaillé dans les mines de cadmium, de cobalt, de tantale, ou dans les fumées des décharges où brûlent les plastiques de nos objets devenus obsolètes.

On connaît la rengaine, un enfant meurt de faim toutes les 5 secondes aujourd’hui, alors qu’en 1985 des « chanteurs sans frontières » entonnaient « L’Éthiopie meurt peu à peu », spectacle visant juste à écarter la quotidienneté de la chair en décomposition qu’allait connaître l’Afrique, et les autres. Ils y étaient déjà habitués, esclaves séculaires, alors que les stars occidentales s’engraissaient encore et toujours. Il y a encore ceux qui s’endorment et ne se réveillent pas, en hiver, en été, toute l’année, sous les ponts, dans les interstices des gares, qui nous font dire, chaque fois, comme le Beaujolais nouveau revient, que « le sang nouveau est arrivé  »[note]. Certes, la différence se situe dans l’origine de la mort, percutante et proche pour Mawda, isolée et lointaine pour la grande majorité, mais toutes ces morts ne sont pas des accidents, on l’oublie trop souvent, mais l’aboutissement d’une logique.

C’est parce que nous nous résignons à ne plus vouloir changer ce monde (« c’est comme ça, que veux-tu y faire ? On ne pourra pas changer la société ! ») que d’autres ne trouvent que cet ultime espoir, désespéré, qu’est la fuite de leur pays, exode massif qui n’est qu’un prélude à l’effondrement global de notre civilisation. Notre résignation, si ce n’est pas de l’anesthésie, signe, à chaque fois, leur arrêt de mort. Mawda, si elle était partie de Libye ou du Maroc, se serait noyée, peut-être. Personne ne l’aurait su. Les photographes n’auraient pu capturer l’image de ses parents éplorés, côtoyant dans les journaux les annonces pour voitures et autres smartphones. Elle aurait rejoint le rang des anonymes qui meurent sur l’autel du capitalisme, comme ces cadavres sans nom que l’on retrouve dans le désert près de la frontière mexicaine. Nous l’écrivions en 2016, alors que la photo mise en scène du petit Aylan faisait le tour du monde : « un enfant mort sur le sable dont la vue nous est épouvantable. Photo choc qui suit les précédentes et précède les prochaines, et toutes celles qui ne seront pas prises ou ne seront pas publiées. Vous l’avez vue la photo, celle qui cache tous les morts qu’engendre notre monde à l’agonie ? Elle est le symbole du spectacle médiatique  ».[note]

Nous ne sommes pas insensibles, pour répondre aux attaques probables de ceux qui voudront éviter de discuter du fond de ce que nous disons. L’émotion est une évidence, elle est importante mais devient utile et subversive si elle ne se cantonne pas à suivre la règle du mort kilométrique, que l’indignation ne demeure pas cette chose froide, flasque et incomplète inversement proportionnelle à la distance de la tragédie. En dehors de cela, elle demeure futile, individuelle et égoïste, comme ce type qui pleure en voyant passer le corbillard d’un inconnu. À Gaza, ces derniers jours, mois, années, ce sont des centaines de cadavres d’enfants qui sont venus emplir les morgues de la ville. Mais la tête et la balle étaient à plusieurs milliers de kilomètres de chez nous. Les cris, rares, laissent le silence dominer, préparant les futures Bullet in the head. Là-bas comme ici, ceux qui tuent savent qu’ils le peuvent, l’impunité, cette perception tacite de ce qu’on peut faire ou ne pas faire, dictant les comportements.

TOUJOURS UN « ACCIDENT »…

Que les autorités et les médias jouent le jeu de l’accident vous offusque ? Qu’ils pèsent leurs mots, euphémisent leurs propos vous questionnent ? Mais c’est ce qu’ils font à longueur de temps. Le 22 mai dans Le Soir : « Les causes de la mort d’une passagère de 2 ans restent floues. Les réseaux kurdes sont réputés comme extrêmement dangereux  ». « Une passagère  », pas une enfant. Il faut, comme disait George Orwell, que les mots suscitent le moins possible d’images mentales, ils doivent être vides, pauvres, pour créer le flou que les journaux feignent de décrire alors qu’ils le créent eux-mêmes. Une passagère, c’est n’importe qui dans un véhicule qu’il ne conduit pas, un enfant c’est un être humain qui est dans un âge précoce de sa vie et qui est désigné ainsi pour cette seule raison. C’est donc un être vivant qui aurait dû, normalement, avoir encore beaucoup d’années à vivre, mais qui a « reçu une balle dans la joue  », pas dans la tête[note]. Évoquer par ailleurs « les réseaux kurdes  » dans cette même phrase permet de détourner l’attention du lecteur pour ne pas qu’il s’imagine un être en uniforme bleu représentant la police comme un meurtrier, mais les réseaux kurdes « extrêmement dangereux  », à l’origine de tout cela, et donc in fine responsables de la mort de la petite. Tout cela est donc « flou » pour ceux qui ont le pouvoir de représenter la réalité, et ce qui doit demeurer flou, c’est surtout ce qui pourrait être trop clair.

« Ce n’est vraiment pas un gros effort pour nous (…) On a eu un Soudanais l’autre jour, on lui a dit : “On va te faire écouter de la musique de chez nous”. On lui a fait écouter Jean-Sébastien Bach. Je lui ai demandé s’il aimait bien, il a ouvert ses yeux et il a dit : “J’adore la musique classique. D’ailleurs quand je serai en Angleterre, que j’aurai trouvé un logement, ce que je veux devenir, c’est violoniste dans un orchestre symphonique”. Quand vous voyez un type d’un mètre quatre-vingt-dix, que vous auriez plutôt, euh, envoyé, euh, pour être technicien de surface, ou basketteur s’il est un peu sportif… non non, c’est pas son objectif, il veut être violoniste : un futur Yehudi Menuhin »*

On ne parlera donc pas des « réseaux » de cette Europe qui fait « surtout pression sur la Turquie pour qu’elle maintienne la misère et la souffrance loin d’elle (…) Une fois protégés de la contagion, les Européens s’inquiètent beaucoup moins du sort de ces gens  ».[note] On ne dira pas que celui qui a été l’ami des dirigeants européens, Erdogan, a soutenu l’EI et appuyé le front Al-Nosra[note]. Ne parlons pas non plus de la destruction de l’Irak ou de la Libye ou, plus loin, de l’assassinat par la Belgique de Lumumba qui, s’il avait dirigé le Congo, aurait évité bien des morts et des réfugiés, mais aussi réduit drastiquement le chiffre d’affaires des multinationales qui exploitent les matières premières qu’on retrouve, notamment, dans les smartphones… Ne parlons pas non plus de Thomas Sankara, président du « pays des hommes intègres », assassiné par son bras droit Blaise Compaoré, avec le soutien de la CIA et la France parce qu’il voulait l’indépendance de son pays, qui demeuré en vie n’aurait pas vu Bakari et les autres réfugiés fuir le Burkina Faso. Voilà pourquoi, toujours, « le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, pétitions de principes et imprécisions nébuleuses (…) Cette phraséologie est nécessaire si on veut nommer les choses sans évoquer les images mentales correspondantes  ».[note]

« DÉVELOPPEMENT » ET IDÉOLOGIE DU SELF-MADE MAN

Cette dissimulation des causes de la misère du monde derrière une façade de normalité peut avoir lieu du fait de l’idéologie du développement qui, plaçant tous les pays sur une sorte de continuum, considère que certains seraient plus en avance que d’autres – les pays de l’Union européenne par exemple –, alors que d’autres, « en retard », devraient se rattraper. Cette croyance nécessitant qu’on n’établisse surtout aucun lien entre le développement des pays riches et le sous-développement des pauvres, il s’agira toujours d’occulter les responsabilités des premiers dans la détresse du Sud pour se focaliser sur les cas individuels. Ainsi, on restera muet sur le rôle des premiers dans le « retard » des seconds, mais aussi et surtout sur le fait que notre mode de vie n’est pas généralisable, et que penser que tous puissent faire comme les riches – pays ou sujets –, est une aporie. Cette idéologie du développement socio-économique se greffe aussi sur la perception subjective du développement individuel, transformée en idéologie du « self-made man ». Faisant fi des déterminismes sociaux, on considérerait que celui qui a réussi « à la force des ses poignets », a plus de mérite. Il en résulte inévitablement que les pauvres sont encore perçus comme les seuls responsables de leur situation, découlant de là qu’ils « sont nécessairement bien pour quelque chose dans ce qu’il leur arrive », et qu’ils n’ont pas droit à la même attention. Une partie de la population continue donc de penser que la vie de certains a moins de valeur que d’autres.[note]

Les réfugiés, les enfants de classe populaire, les « arabes », les clochards, les parents de milieux pauvres, en somme, tout ce qui n’est pas de la classe bourgeoise, sera traité un jour ou l’autre de façon inhumaine. Il faut avoir été dans un combi de flics, voir ce qu’ils sont capables de faire à un Belge blanc issu de la classe moyenne, pour imaginer ce qu’ils sont capables d’infliger à un « sale immigré », certains d’avoir l’appui de leur hiérarchie[note]. Il faut voir ce qu’ils font des gosses de pauvres, dans les classes de l’enseignement spécialisé, antichambre de l’enseignement professionnel, dont les filles viendront faire les ménages des bourgeois, si ce n’est pas leur corps qu’elles devront leur offrir pour quelques euros. Il faut voir ce qu’ils font des détenus dans les cellules de Saint-Gilles, Forest, Tournai, Namur, ou des réfugiés dans les centres de détention… Pensiez-vous dès lors qu’ils traiteraient autrement une certaine catégorie de « défavorisés » ?

LA PENSÉE ORTHODOXE DES « REFUGEES WELCOME »

Croyant se départir de la logique dominante, la pensée libérale de gauche reproduit toutefois son mode de pensée si elle ne se soucie que de l’accueil de ceux qui partent sans se soucier des causes de leur départ. Elle rapproche d’emblée l’acte de fuite du seul choix subjectif. S’il faut penser l’accueil, ce n’est cependant pas suffisant, car en se limitant à cela on ferait comme un type qui sortant chaque soir de chez lui, ramasserait le gars qui tombe quotidiennement sur son trottoir sans se poser de questions sur l’origine de sa chute. Ainsi, il répondrait au devoir d’assistance à personne en danger, mais sans vouloir reconnaître que c’est le sol devant chez lui, glissant, qui provoque la chute. Lorsqu’on tenterait de lui expliquer, toute son attitude indiquerait qu’il ne veut pas changer de revêtement et préfère assister indéfiniment la personne qui tombe. Certes, c’est bien mieux que le type qui fait semblant de ne pas le voir et le laisse sur son trottoir, attendant que l’ambulance arrive. Mais les deux réactions caractérisent un refus de chercher l’origine des choses : le premier, souvent dans une dissonance cognitive qu’il cherche à résoudre en se convainquant qu’il est un « homme bon » et que le trottoir n’est pas si glissant (que le monde n’est pas si mauvais…), le second en décontextualisant totalement la situation et en faisant du badaud le seul coupable de sa chute, en refoulant totalement la question du revêtement de sol.

« On ouvre la porte à des gens qui sont jeunes et ils sont tous magnifiques, ultra-reconnaissants. Ils nous donnent en plus le sentiment d’être utiles et pas de juste être là à consommer, à polluer,
à mourir après, un jour »*

Dans le contexte des réfugiés, le premier préfère croire en la solution naïve et dangereuse de l’ouverture multiculturaliste. Il apparaît pourtant « de plus en plus clairement que la solution n’est pas d’”abattre les murs et de laisser entrer tout le monde”, comme le scandent dans leur idéalisme simpliste les gentils “gauchistes” à la mode libérale. Non ; la seule solution viable serait d’abattre le vrai mur : non pas celui érigé par les services de l’Immigration, mais le mur socio-économique. Autrement dit, de changer la société afin que les gens ne cherchent plus désespérément à fuir de chez eux. »[note] Il faut donc choisir : changer le revêtement ou continuer indéfiniment à ramasser ceux qui tombent, en sachant au vu des désastres climatiques et du risque nucléaire, pour ne nommer que ceux-là, que c’est bientôt nous-mêmes qu’il faudra accueillir.

Il va de soi, à nouveau pour anticiper les êtres de mauvaise foi et récuser leurs caricaturales insultes, que le comportement du type qui accuse encore le piéton d’être tombé et l’en rend responsable, le laissant à même le sol, ne constitue par pour nous une solution et que nous n’avons pour ce sujet que mépris. Mais il serait hypocrite, ce qu’affectionne une mouvance de gauche antifasciste qui ne remet jamais en question, si ce n’est parfois dans le discours, l’origine du mal – un modèle de société productiviste qui valorise nos pires instincts –, de ne pas critiquer celui qui ramasse le piéton sous le seul prétexte que ce serait faire le jeu de celui qui le laisse crever (le jeu de l’extrême droite en somme). Et donc, il ne s’agit pas de généraliser notre critique à l’ensemble de la personne et par là de dénigrer son intervention ponctuelle altruiste, mais de dire que cela ne constitue pas une action politique. Si le sujet s’en complaît toutefois, conscient qu’il ne touche pas aux causes du mal qu’il soulage dans ses effets, il devra savoir que c’est parce qu’il y trouve sans doute une satisfaction personnelle égoïste et une confirmation de son mode de vie.

Disons seulement que l’aide n’est pas qu’altruiste et qu’elle permet au sujet d’oublier qu’il sait – que le sol devant chez lui est glissant et qu’il pourrait y faire quelque chose, soit que le monde est profondément mauvais –, et de réaliser ainsi une forme de « “désaveu fétichiste” : “Je sais, mais je ne veux pas savoir que je sais, donc je ne sais pas”. Je suis au courant, mais je refuse d’en assumer pleinement les conséquences afin de pouvoir continuer à faire comme si de rien n’était  ».[note] Il faut donc croire que s’il y a un comportement inné dans l’aide apportée à son prochain, y réside également une tentative de « faire comme si de rien n’était  ». Pour être plus clair : « Celui qui s’indigne moralement devant les images de la misère et des massacres qu’on porte à sa connaissance, alors qu’un sentiment d’horreur effectivement éprouvé et pas seulement mimé lui ferait vite comprendre l’obscénité qu’il y a à ajouter la déclamation à l’impuissance, que cherche-t-il sinon la satisfaction narcissique de s’éprouver comme une personne sensible et civilisée, de s’exhiber tel, et de se dissimuler à lui-même son angoisse d’être pris dans ce cauchemar réel de fin du monde. De même, les foules rassemblées par les promoteurs de telle ou telle bonne cause platonique s’occupent surtout à s’admirer elles-mêmes d’être là réunies dans l’euphorie d’une généreuse unanimité dont elles sont bien tranquilles qu’elle est sans conséquence, qu’elle ne les engage à rien. Et à cet égard bien peu de choses différencient les bons sentiments de la propagande humanitaire, démocratiste, antiraciste, des appels au meurtre de vedettes de la violence simulée, comme bien peu de chose sépare, par la conscience, les foules d’émeutiers d’un soir de celles qui s’assemblent pour d’autres “transes urbaines”, où l’on s’enivre d’identification mimétique en vibrant sous les coups de la musique de masse  »[note]. Certes, il demeure aujourd’hui plus confortable de verser 2,50 euros par mois à Oxfam, Amnesty ou Médecins sans frontières que de se passer de smartphone.

LES VICTIMES « MÉRITANTES » DE NOTRE MODÈLE

On restera encore étonné de cette différence de traitement en constatant l’élan de solidarité envers les réfugiés, relayé par divers groupes et institutions officiels, comparée à leur relative indifférence pour la misère endémique. C’est comme s’il existait une catégorisation entre bons et mauvais pauvres. Pour les premiers, des motions communales, des interpellations, des cris, des indignations. Pour les seconds, quelques restos du coeur, et beaucoup de silence. On pense savoir pourquoi. Dans les deux cas, on ferait flotter l’idée d’un choix non déterminé dans l’historique de la personne : le réfugié serait parti et il faudrait l’accueillir, tous les accueillir : « welcome » ; le clodo aurait décidé de vivre en rue et c’est comme ça. Encore, s’il faut le répéter, il s’agit non pas d’opposer misère importée et misère autochtone, de dire que l’une serait moins pire que l’autre, de faire le jeu de l’extrême droite capable d’opposer ces deux groupes, instrumentalisant le sd(f) dans le seul but de monter[note] la population contre les réfugiés, ce n’est pas cela notre propos. Ici, il s’agit de tenter de comprendre pourquoi, malgré que clochards et réfugiés soient les produits d’un même système socio-économique, l’attitude bienfaisante à leur égard puisse varier. Patrick Declerck, qui a travaillé des années avec les clochards de Paris, décrit cette soi-disant liberté existentielle du type qui aurait « choisi la rue », comme une absurdité : « Qui ose l’odieuse et désinvolture injure de penser, un instant, que l’on vit à la rue parce que l’on veut cela ? Parce que l’on aime cela ? Qui. Mais tout le monde, tout le temps…  ».[note]

Et il n’y a au fond pas plus de liberté existentielle chez les êtres qui fuient leur pays. Mais la pensée commune surdétermine la plupart du temps les possibilités individuelles, occultant les raisons socio-économiques et géopolitiques qui créent clochards et réfugiés. Si le réfugié plaît davantage à la gauche bourgeoise et le clochard dégoûte, c’est que ces deux attitudes découlent d’une seule et même cause qui se présente sous la forme d’une intention peu ou pas consciente : ne pas voir, ne pas savoir. Dans l’accueil décontextualisé d’une gauche libérale, est présent cette idée que celui qui quitte son pays a fait un choix, alors que c’est d’abord un non-choix, et qu’il aurait de loin préféré ne pas devoir fuir un pays et des êtres qu’il aime. Et si la sollicitude est plus grande envers le réfugié qu’envers le clochard de son quartier, c’est que le premier a ce côté exotique qui nous rappelle moins en quoi nous sommes aussi responsables de ce qu’il est : la distance de son pays d’origine joue comme protection et éloigne de l’esprit notre participation, infime ou considérable, à la misère du monde.

« Autant vous dire tout de suite : l’action politique c’est même pas la peine, ou alors vous avez 18 ans et vous avez une motivation de dingue et vous dites : “Quand j’aurai 50 ans, j’aurai réussi à faire quelque chose”. Dans un monde aussi complexe politiquement et administratif, le concret c’est le pied, c’est l’aide immédiate, ça fonctionne, c’est fantastique. C’est presque une drogue, ça me donne le même plaisir que quand je signe un gros contrat. C’est trop bon, c’est vraiment l’orgasme humanitaire »*

En somme, dans l’un, on ne voit pas (ou on peut mieux l’occulter) le système inégal qui a créé cette misère et auquel nous participons : on peut aider sans que ça nous ramène à la gueule qui nous sommes. C’est un type de pensée coloniale. On aime alors faire des héros, morts ou vivants. Ils nous font oublier d’où ils sont issus, deviennent pures extractions de la matière sociale, sans aucun lien, en somme des individus comme on en veut. Pourtant, le colonisateur « aura beau se rassurer “j’ai toujours été ceci ou cela avec les colonisés”, il soupçonne, ne serait-il aucunement coupable comme individu, qu’il participe d’une responsabilité collective, en tant que membre d’un groupe national oppresseur  »[note] Ainsi, nous aussi, nous aurons beau nous rassurer en accueillant les réfugiés sans en accepter la révolution qu’il faudrait pour éradiquer les migrations forcées, nous savons que nous participons d’une société profondément inégale, que nous y avons notre part de responsabilité, et que nos actions individuelles de solidarité n’y changeront rien.

L’INSERTION, LA RÉUSSITE ?

Le « Welcome » marque automatiquement la supériorité[note], reléguant dans un même temps les questions de la misère locale et du modèle funeste de la société hôte. Car les « damnés de la terre » une fois « insérés », auront-ils réussi ? « Insérés » à quoi au fait ? À une société où l’on se bat pour obtenir un emploi, où la misère est structurelle, où vivre plus vieux doit automatiquement signifier travailler plus longtemps, où les jeunes doivent « rêver de devenir milliardaires  » (Macron). Comme le dit Patrick Declerck pour les clochards : « même jusqu’au seuil de la mort et de l’hypothermie, on va encore les faire suer d’espoir, de notre espoir, les pauvres. C’est pas pour éviter qu’ils crèvent qu’on les aide, non, c’est parce qu’à moitié morts, congelés, transis, comme ils sont, il reste encore peut-être un micro-poil de petite chance d’en faire des citoyens honnêtes et productifs  »[note]. Le réfugié devenu salarié, mettant son bulletin dans les urnes à chaque élection, cotisant, partant en vacances, motorisés, ses enfants scolarisés, déambulant en supermarchés, aura-t-il réussi ? Ou sera-t-il devenu un individu occidental ? Ira-t-il soutenir les nouveaux réfugiés, pendant qu’on continue les guerres qui font que d’autres tentent leur chance et partent ? Réussir quoi donc ? À s’adapter à un mode de vie destructeur du lien et de la vie ? À poursuivre sa petite existence et devenir comme les autres, oubliant par son mode de vie même ses frères de désespoir qui continuent à partir et à crever ? Partir est un échec, arriver et « réussir » aussi ; au-delà de la personne, de sa joie qu’on comprend bien d’obtenir des papiers, d’être acceptée, considérée enfin. Mais le modèle est un échec. Bakari nous l’avait dit : l’Europe l’avait dégoûté. Il l’avait compris, lui qui ayant épuisé la solidarité des autochtones, s’apprêtait à rejoindre les misérables locaux, qu’on allait dès lors vite oublier. Et il ne faudrait pas qu’un réfugié crache dans la soupe, il y aurait, rapidement, un retour de louche…

Chaque infime « intégration réussie » certifie et conforte la pensée occidentale, mais le modèle est pourri. On ne force pas les gens à tout quitter dans une société décente, à oublier leur histoire, leurs ancêtres, à laisser leurs vieux sur place ; on ne les force pas à s’intégrer, à faire comme nous, « comme il faut », alors que nos conquêtes sont à l’origine de tout cela. Il y aura encore beaucoup de Mawda, il y en a tous les jours. Notre mode de vie, et notre modèle occidental, repose sur les cendres de ceux qui l’ont rendu et le rendent possible. Il ne faudrait pas que ce soit juste la proximité de Mawda qui nous frappe, pour une fois, alors que l’information aura été chassée par une autre, tenter de ne pas oublier ce que son meurtre contient comme potentiel subversif : l’idée que c’est tout un monde qu’il faut refaire, ce monde dans lequel on détruit des pays pour assurer nos fournitures en pétrole, ce monde des Rana Plaza et des Foxconn, des mines congolaises et des bars à gosses de Thaïlande, des snipers israéliens et des flics à la gâchette facile, des chambres de la mort américaines et des murs de séparation, des milliardaires et des sdf… ce monde du spectacle où les Semira, Mawda, passent encore pour des accidents alors qu’ils sont l’émanation d’un système.

Le meurtre de Mawda est à vomir. Mais tous les jours notre façon de vivre devrait nous donner la nausée. C’est juste que nous oublions, quand nous faisons le plein de notre bagnole, que nous partons quelques jours en avion, que nous achetons le dernier Smartphone, à quel point le monde est empli d’histoires atroces que nous générons pour le perpétuer à l’identique. Notre pouvoir de refoulement est énorme. Nous pouvons continuer à nous aveugler et nous indigner de façon sélective et ponctuelle, mais ne nous étonnons guère, dès lors, lorsque la réalité rattrapera notre illusoire sentiment d’être protégé de tout.

Alexandre Penasse

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Publié le 28.02.2020 à 10:00

LA DIFFÉRENCIATION SEXUELLE COMME FONDEMENT

Ainsi en serions-nous arrivés là. « Penser qu’il y a deux sexes est une croyance tout aussi dangereuse et délétère que la croyance en la croissance  », nous disait une lectrice de Kairos, suite à la publication du texte de Tülay Umay « Pourquoi deux sexes »[note]. Loin d’être une exception, cette idée prend de l’importance, reflet d’une forme de domination qui se voudrait totale de la culture sur la nature. Poussée extrême d’un capitalisme investissant la sphère libidinale, il peut être bon de rappeler qu’il y a des réalités sur lesquelles l’homme n’a pas prise et ne devrait pas chercher à en avoir, et que ces combats chimériques ne servent le plus souvent qu’à occulter les vraies luttes d’émancipation. 

Hormis les prophètes libéraux qui sévissent en politique, dans les milieux patronaux et dans diverses rédactions, peu osent encore dire qu’une économie comme la nôtre, basée essentiellement sur l’augmentation de la production et de la consommation en vue de l’accumulation du profit pour une minorité, est quelque chose de naturel au même titre que la pluie et les marées. Le capitalisme est un choix, dont le fonctionnement repose sur des puissances qui en organisent le fonctionnement et un ensemble d’acteurs plus ou moins consentants qui y participent, le subissant à des degrés variables. Pourtant, si d’aucuns reconnaissent que la croissance infinie dans un monde fini est une croyance, ils semblent accorder ce dernier statut à d’autres manifestations que nous pensions pourtant naturelles. 

Ainsi, pour certains, au même titre que l’accumulation infinie du capital est un choix de société, le sexe dépendrait seulement d’une décision individuelle et n’aurait plus rien à voir avec le biologique et la naissance. La différence des sexes ne serait plus un invariant de notre commune humanité, mais au contraire le seul fruit d’un choix personnel, l’énonciation de l’existence de deux sexes étant à elle seule le résultat d’une croyance qui prouverait qu’on s’est laissé subjuguer par des mythes sociaux obsolètes. 

DÉNI DE LA DIFFÉRENCE ET CAPITALISME 

Certains, pourtant, ne croient pas si bien dire quand ils rapprochent le système économique basé sur la croissance et la dualité sexuelle dans un même effet de croyance. La religion de la première, celle du PIB, de l’argent et du profit, a en effet propagé l’idée de l’absence de limites à toutes les sphères de la vie, qu’elles soient économiques ou psychiques. Il n’existerait en effet pas davantage de freins naturels à la satisfaction de l’appétit insatiable d’un système productiviste que de limites aux désirs humains. La nature, dans les deux cas – nature extérieure (au sens d’« environnement ») et nature humaine (au sens de biologique) – ne dresserait aucun obstacle insurmontable. 

Là où, au départ, le capitalisme se contentait de dompter les forces de la nature pour l’exploiter sans limite, c’est maintenant aussi la nature propre de l’homme qui est l’objet de son attention. L’intérêt majeur réside toutefois ici dans le constat que la négation de la différence des sexes ne s’inscrit pas seulement comme conséquence supplémentaire du refus des limites propre à nos sociétés libérales, mais en est également un puissant déterminant. De par la déstructuration de la cellule familiale et de la négation de la place du père, différente de celle de la mère, propre à cette croyance, se promeut une forme de subjectivité nouvelle se refusant à accepter les limites inhérentes à la vie : la négation de la différence des sexes nourrit l’illusion sociale du « tout est possible ». Le social et le familial interagissent donc, s’interpénètrent et se répondent dans une même logique : « Le papa d’aujourd’hui ne se sent plus reconnu à cette place de poseur de limite, car cette dernière est précisément ce dont le social de la modernité croit s’être émancipé. (…) Le résultat est évidemment en conséquence : l’enfant se voit protégé par le père de l’épreuve de confrontation à la limite, ce qui n’a d’autre effet que de rendre plus difficile l’inscription de cette dernière dans l’appareil psychique de l’enfant »[note]. 

Le « déclin du père dans la vie sociale », édifiant un sujet qui formera et se conformera à une société du no limit, se présente alors comme « le symptôme majeur de notre social actuel, en ce qu’il fait étroitement cortège tant avec l’évolution de la démocratie qu’avec le progrès de la techno-science et qu’avec le développement du libéralisme économique »[note]. L’un répond à l’autre, l’autre répond à l’un : le déclin du père dans la vie sociale est cause et conséquence de l’affaiblissement du père dans la sphère familiale. Les nouveaux termes de la novlangue témoignent de cette confusion volontaire où l’on ne reconnaît plus la différenciation des places au sein du couple parental : « Si nous n’avons affaire qu’à une double parenté – ce que consacre aujourd’hui le terme en vogue de parentalité, substantivation de l’adjectif parental qui se dispense de toute référence à la différence des sexes – rien ne garantit à l’enfant de n’avoir affaire qu’à deux éducateurs ! (…) C’est l’articulation entre mère et père qui a changé, c’est comme si l’enfant n’était alors élevé que deux fois par un seul parent. (…) L’enfant n’aurait plus dès lors à être confronté à l’énigme du couple. Nous pourrions, par boutade, avancer qu’aujourd’hui, il ne s’agirait plus souvent que d’une procréation paternellement assistée. Un homme ne serait plus nécessaire que comme breloque fonctionnelle »[note]. Cet affaiblissement de la fonction paternelle sonne comme la négation de ce qui faisait la spécificité de la fonction paternelle, effaçant son rôle qui n’était pas moins que celui de permettre le détachement fusionnel de l’enfant à la mère et de le faire entrer ainsi dans le monde du langage. Cette distinction rompue, l’enfant se maintiendrait plus longuement dans une phase pré-œdipienne, créant de nouvelles subjectivités néolibérales parfaitement congruentes avec l’économie capitaliste : « L’infantilisation a pour but d’inciter les adultes à la puérilité, et de préserver ce qu’il y a d’enfantin chez les enfants qui essaient de grandir, tout en leur donnant le “pouvoir adulte” de consommer”[note]. 

JE DIS DONC JE SUIS ? 

Si le symbolique, le fait de parler, permet tous les fantasmes possibles, comme se croire homme quand on est femme et vice-versa, la possibilité de rendre réel le phantasme introduit une dimension tout à fait nouvelle à deux niveaux : certains veulent désormais changer réellement de sexe et la société leur dit que c’est possible. « Il y a de tout dans les fantasmes. Des petits, qui ne mangent guère de pain lorsqu’on les réalise. Et des gros, qui déclenchent des catastrophes quand on entreprend de les accomplir. Parmi les gros (…) : le fait que l’esprit humain est fondé sur la différence sexuée. Je parle de ce partage mâle/femelle issu du réel qui provoque le grand clivage cognitif qui à son tour réordonne symboliquement tout le réel selon le critère de l’identique et du différent. Or, cette différence peut être niée. Rarement par les homosexuels qui, dans l’immense majorité des cas, savent parfaitement qu’il y a deux sexes, mais plus souvent par ceux qu’on appelle les transgenres et les candidats au “changement de sexe”. Si on se retient de se laisser embarquer dans le sentiment qui pousse à les voir comme des héros postmodernes assumant leur passion jusqu’au bout – des sortes de mystiques ou de saints d’aujourd’hui –, ils peuvent apparaître comme un grand symptôme contemporain, disant quelque chose d’essentiel sur notre époque, en l’occurrence sur le capitalisme libidinal. Quoi ? Pour le savoir, partons du début : ces individus ne se sentent pas tombés du bon côté de la sexion. Il n’y a rien à leur reprocher : ceci est courant, depuis toujours et partout, comme en témoignent des populations qui se travestissent, comme nos bons vieux travelos de la place Pigalle ou d’ailleurs (…). Mais, ce qui est nouveau et qui fait des transgenres et des candidats au changement de sexe un symptôme majeur, c’est que, d’une part, ils ne veulent pas seulement changer d’habits, mais de corps et que, d’autre part, on leur a dit que, désormais, ils peuvent. C’est un tournant (récent) : il semblerait qu’à force de jouer, sur les scènes du théâtre du genre, à paraître l’autre sexe (ce qui était drôle pour eux et pour les autres), ils aient fini par croire qu’ils pouvaient réellement l’être (et c’est devenu un drame, pour eux en premier lieu). »[note] Si je suis femme/homme à la naissance, que, tout à fait légitimement, je peux par la parole nier ce fait biologique (je peux si je suis femme/ homme, me dire homme/femme), ceci ne suffit plus : le sexe de naissance prend pour certains le statut d’erreur à corriger dans le réel. 

Or, si le travesti savait qu’il « jouait à la femme », il n’en est, malgré le délire évident, pas réellement autrement du transgenre, sauf que cette fois-ci, et ce n’est pas rien, il est persuadé en se persuadant, avec l’appui du social[note]et de la technique, qu’il est réellement ce qu’il voulait être. Pourtant, « aussi partagée soit cette croyance, ce n’en est pas moins un délire car, pour le dire sans détour, ce qu’il avance n’est pas possible : technique ou pas, on ne peut pas changer de sexe »[note] . « Je suis né homme ou femme et – c’est peut-être regrettable, mais c’est ainsi – mes discours ne peuvent rien changer à cette réalité biologique. S’ils peuvent influer sur quelque chose, c’est sur mon paraître pas sur mon être – ce qui, après tout, n’est déjà pas si mal. »[note] Ce délire n’est toutefois que la conséquence logique d’une pensée postmoderne qui devait pour tenir debout « nier l’antécédence de la vie sur la parole, nier que la parole n’est qu’un épiphénomène qui se greffe sur le phénomène de la vie »[note] (en gros : je vis avant de parler), déterminisme social poussé à l’extrême qui faisait dire à Judith Butler « que ce n’est pas parce qu’on est une femme qu’on va chez le gynécologue mais parce qu’on va chez le gynécologue qu’on est une femme »[note], le genre déterminant totalement le sexe réel. 

Une fois cette subjectivité totalisante assumée, la science et la technique pallieraient le défaut de constitution, l’« erreur originelle », qui avait fait de nous l’exact contraire de ce que nous voulions être (balayant du même coup toute la complexité de la question de l’« être », de ce qui détermine le « vouloir » et de la consubstantialité de la frustration, du manque, avec le sujet). La « réassignation génitale » – ou « réattribution sexuelle » – engendrera matériellement des miss et des boys post-nataux, tel le règne absolu de la pensée sur la réalité[note] 

DE LA NÉGATION DES SEXES AU MARCHÉ DE LA NAISSANCE[note] 

On est donc passé d’un « Je suis donc je dis », puisque se savoir vivant impliquait le langage et permettait par le fantasme de se faire croire ce qu’on dit (en somme, dans le fantasme, une forme de jeu avec la réalité qui approche de « Je pense que je suis ce que je dis ») au « Je dis donc je suis – je dois être – réellement ». Cette voie conduisant très vite, dès lors que la possibilité était donnée de changer de sexe, à la matérialisation du désir d’enfants, alors même que pour les instances officielles la « demande d’insémination artificielle avec donneur, pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infécondité pathologique, s’inscri[vai]t dans une revendication de liberté et d’égalité … »[note]. S’y opposer relevait donc désormais d’une atteinte à la liberté individuelle, opposition émanant de sujets qu’on considérera dès lors de suite comme réactionnaires, anti-féministes, homophobes, et j’en passe. « Le discours largement diffusé de la toute-puissance aidant, un certain nombre [d’homosexuels] se sont mis à croire qu’ils pouvaient avoir des enfants et entrer ainsi gentiment dans la norme bourgeoise ou petit-bourgeoise : papa, maman, enfant. Ils se sont mis alors à vouloir soutenir le fantasme (être une femme ou emprunter à la femme sa possibilité de materner) jusqu’au bout, contre cela même, le réel, qui y fait obstacle. Comme toujours, on leur a refait le coup de la libération de toutes les aliénations. C’est ainsi que les tenants de cette position se sont persuadés que référer l’identité à la dimension réelle ne procédait que du discours du patriarcat et qu’il y avait lieu d’en sortir séance tenante pour ne plus tenir compte que de leurs désirs »[note]. 

Il fallait toutefois, pour que cette négation ne produise pas ses effets évidents – l’impossibilité d’avoir des enfants sans un homme et une femme –, recourir à d’autres moyens : « Comme, soutenant cette position, on se retrouve coincés pour faire des enfants (car cette question insiste encore), ces grands révolutionnaires se trouvent alors devoir faire appel au marché et à ses industries pour résoudre la question qu’ils ont si bien fuie : disposer d’un homme et d’une femme pour faire un enfant. Le marché est en effet prêt à prendre en charge cette question dans une industrie de la procréation médicalement assistée (moyennant des mâles et des femelles réduits à l’état de gamètes), de même qu’il est tout prêt à mettre en place un marché de la gestation pour autrui »[note]. Dès lors, « à partir du moment où le modèle scientifique organise le champ social, à la place de l’inéluctable rencontre avec le vice de structure, de la confrontation à l’inadéquation des sexes, le sujet contemporain est surdéterminé à penser la différence des sexes comme s’il s’agissait de fiches mâles et de fiches femelles qu’il suffirait d’emboîter »[note]. 

C’est donc la technoscience qui devient le grand réparateur, celle qui permet de maintenir le mensonge qui lie négation de la différence de sexes et procréation. Là où un homme et une femme étaient nécessaires pour procréer, bien qu’ils le soient toujours, cette nécessité doit être occultée : plus de fantasme du trou de serrure, on est dans celui de la chambre stérile. Précisons encore : si désormais le sexe déterminé à la naissance n’est pas le résultat de notre volonté mais une donnée que nous n’avons pas décidée – considération qu’on peut étendre à la vie elle-même : « Je n’ai pas décidé de naître » –, la réalisation de notre désir d’enfant est toujours possible, puisque sans différences sexuelles, ce ne sont plus un homme et une femme qui pro-créent – étymologiquement, qui engendrent un enfant – c’est homme/homme, femme/ femme, etc, et c’est donc la technique qui doit prendre en charge le processus – même si, et cela embête ceux qui nient la différenciation sexuelle, spermatozoïdes et ovules sont toujours nécessaires à la création. Toutes les configurations possibles pourront donc donner des enfants, allant même jusqu’à imaginer la possibilité d’avoir un enfant seul. Ce qui n’est qu’une suite logique, car une fois ouvert la boîte de Pandore avec le déni du processus biologique nécessaire à la procréation, où l’on occulte qu’il faille être deux différents complémentaires, pourquoi ne pas aller jusqu’à l’idée et sa concrétisation qu’on puisse être un seul « même »[note]. En effet, désormais « la volonté individuelle suffit pour assurer la reproduction »[note]. Si le fait de procréer sans partenaire masculin s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité, il en sera bientôt de même pour la revendication de procréer sans l’autre. Le mariage avec soi-même, mode a priori burlesque médiatisé comme il se doit par les organes de propagande, préfigurant sans doute celle de l’enfant tout seul. 

LA DIFFÉRENCIATION SEXUELLE COMME DÉTERMINANT DE L’IDENTITÉ 

La « réassignation génitale », si elle s’allie le social et la technique dès lors que la possibilité de changer de sexe existe, une fois officiellement certifiée et socialement acceptée, interagit inévitablement avec l’intimité de la famille et la construction identitaire de l’enfant, introduisant par cette seule possibilité médicale de changement de sexe des bouleversements individuels et sociaux inédits. 

Faire du sexe réel, du fait d’être mâle ou femelle, la seule résultante d’une volonté individuelle, revient à nier le rôle constitutif fondamental de cette différence dans la formation psychique de l’individu. Si « la différence des sexes est constitutive de l’identité individuelle »[note], comment l’enfant peut-il se construire dès lors qu’il entend depuis son plus jeune âge que son sexe n’est pas un attribut biologique mais une variable modifiable et qu’il pourra en changer s’il le désire, que l’homme, comme la femme, peut être « enceint »[note] ? « Le discours qui leur dit que c’est possible n’est pas anodin : il ne peut que les engager à adopter une position de toute-puissance imaginaire, et cela d’autant plus aisément [que] la technique médico-chirurgicale se présente comme pouvant tout réaliser. C’est là que le fantasme d’être homme quand on est femme – ou l’inverse – peut se transformer en franc délire »[note]. 

Franc délire qui nie la genèse du désir humain qui « se constitue dans un procès symbolique, à partir de deux désirs asymétriquement positionnés : celui de la mère comme premier autre du sujet et celui du père comme autre que la mère. Autrement dit la réalité psychique du sujet s’organise à partir de la confrontation à l’asymétrie de base de la conjoncture familiale qui ne fait que représenter la structure du langage »[note]. C’est de cette asymétrie que naît la possibilité de rencontre de l’altérité, de l’autre différent. C’est notamment à partir de la différence sexuelle que l’enfant élabore son origine, question incessante qu’il se pose et à laquelle est confronté chaque parent. Pour en revenir au début, « l’effet de l’introduction du concept d’autorité parentale va finalement dans le sens de la désymbolisation (…) Car, c’est que l’Un n’est pas l’Autre, et qu’en gommant cette différence, en nous ôtant la confrontation avec cette disparité originaire, nous nous enlevons la possibilité de supporter nos conflits. C’est parce qu’au départ de notre existence, chacun de nous a été confronté à la dissymétrie du couple parental, qu’il a eu les clefs nécessaires pour pouvoir se confronter à ce qui n’est pas de l’ordre du même »[note]. L’indistinction entre père et mère promue par le social contient la conséquence que « c’est la différence elle-même qui risque d’être désinscrite. Comment en effet se confronter à la différence, si désormais, la mêmeté des places de père et de mère épargne au futur sujet de faire son apprentissage dans cette confrontation ? »[note]

La boucle est presque bouclée si l’on peut dire. Car si ce qui suppose la possibilité d’altérité dans la réalité psychique « est l’entame du langage véhiculée par l’intervention interdictrice du père en tant qu’elle ratifie l’indisponibilité de la mère comme objet de jouissance absolue », cette transmission générationnelle de l’ordre symbolique compromise, comme nous l’avons montré, « il ne restera plus que la possibilité de se reproduire, comme on reproduit des clones »[note]. La destruction socialement orchestrée de la place du père nourrit en réponse l’illusion du « tout est possible », rendant caduque la différence des sexes, fondant des « mêmes » partout qui, une fois candidats à disposer du fruit de la reproduction – l’enfant – le sont moins à reconnaître d’où ils s’originent – du mâle et de la femelle – et ne peuvent donc que recourir à la technoscience pour obtenir ce qu’ils veulent et oublier d’où cela vient… et dans un même temps qui ils sont. Fabuleux tour de prestidigitation. 

FAIRE DES DIFFÉRENCES DES DISCRIMINATIONS… 

Tout cela signe une prééminence du sujet sur le social, avec un État qui n’est désormais plus que le garant des intérêts et désirs individuels, le plus souvent « curieusement » en correspondance avec ceux du marché. La gauche, ayant de son côté abandonné les combats pour la justice sociale, se retranche promptement sur des thèmes identitaires qui ne mettent aucunement en danger le système établi, les organes de propagande se faisant d’ailleurs des diffuseurs zélés de ce nouveau délire « parfaitement congruent avec ce que nous avons appelé le délire occidental que cette presse nourrit et entretient. Non seulement, il exprime ce délire, mais il l’approfondit : désormais il faut croire au tout pouvoir de l’individu, y compris sur sa propre nature, à l’aide de la technique ».[note] C’est ici que nous en revenons à la similitude et l’interaction entre le refus de toute limite propre à la société libérale et la négation de la différence des sexes, car nous pouvons montrer qu’ayant besoin de consommateurs atomisés, il est préférable que les sujets ne reconnaissent pas leur incomplétude fondamentale, qui réside ultimement dans la division sexuelle : « La division sexuelle inscrit ainsi le désir de l’autre et devient alors constitutive d’un rapport social, de la possibilité d’une société. »[note] 

C’est l’ère du triomphe du moi, de la toute-puissance du sujet, mais qui, paradoxalement, serait également le signe de l’effacement de celui-ci comme être pensant, désormais incapable de percevoir le sens des limites et laissé aux mains d’une technoscience parlant pour lui, lui suggérant ses désirs et capable de les réaliser, la catégorie de l’impossible n’existant plus. L’oubli majeur toutefois, c’est que le désir libéré de toutes contraintes ne conduit pas à la liberté mais au déchaînement des passions et au chaos, aussi nuisible au sujet qu’au social[note]. Cette illimitation est aussi la conséquence directe d’une représentation de la liberté comme « abstraction inhérente à l’individu isolé (individu dès lors fondé à revendiquer en permanence le droit de faire ce qu’il veut de son temps, de son corps ou de son argent) ».[note]

Dans ce règne absolu du moi, la différence ne peut être perçue que comme discrimination et synonyme d’inégalité. C’est l’aboutissement d’une marchandisation totalitaire qui, promouvant l’individu et ses passions (donc différent du sujet pensant), éradiquerait le « nous » qui fait société. Le groupe ne serait plus que « masse », amas d’individus atomisés sans pensée commune, sauf celle de défendre leurs intérêts individuels, dans une sphère comparative-compétitive où chacun tente de tirer son épingle du jeu. Pourtant, « il s’agit de penser la possibilité d’une organisation collective qui ne serait pas érigée en défense contre la castration, qui ne penserait pas pouvoir venir à bout de l’irréductibilité de la différence »[note]. On en est loin. Comme le rappelait Tülay Umay dans son article en se référant à la mythologie grecque, « afin de tirer l’Adam de son isolement, Dieu va lui créer un vis-à-vis en séparant les deux sexes. Cependant, l’entrée en relation n’est possible que si chacun accepte un manque. La reconnaissance du vis-à-vis implique une perte ». C’est ce manque fondamental qui est en train d’être nié, et donc ce qui fait société. Point de grand étonnement toutefois, ce n’était que la suite logique d’un total déni des limites propre au capitalisme. 

La langue accompagne le réel et témoigne de cette évolution, organisant dans le symbolique l’incapacité même d’imaginer qu’un jour ce réel ait pu être – et donc pourrait être – autrement. L’écriture inclusive, que les organes de propagande de la novlangue définissent comme un « ensemble d’attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations (sic) entre les hommes et les femmes »[note], s’inscrit dans la même logique. Parmi les trois règles préconisées, n’y-at-il pas celle de « ne plus employer les mots “homme” et “femme” mais d’utiliser des termes beaucoup plus universels comme “les droits humains” (à la place des “droits de l’homme”) ». Par le subterfuge de l’égalité hommefemme, donc « humaine » (puisque les termes hommes et femmes sont bannis), l’adoption d’une communication « sans stéréotypes de sexe », on fait croire qu’on abolit l’inégalité, alors qu’on la limite à un domaine symbolique qui maintient les structures de classe tout à fait intactes[note], les y aidant même en détournant l’attention sur des domaines « sans risques »[note]. Arrêter de parler d’ « homme » et de « femme », c’est, comme dans la novlangue que définissait Orwell, se priver des catégories de penser le réel, c’est faire du fantasme réalité. Or, si les théories du genre pouvaient parfois reconnaître la discrimination arbitraire qui s’appuyait sur des différences biologiques, la focalisation unique sur la lutte contre les discriminations a amené à confondre différence et discrimination, devenues synonymes, avec comme résultante la négation de toute dimension biologique, donc naturelle, et constitutive, au sexe : « Cela équivaut à jeter le bébé de la différence des sexes avec l’eau du bain de la discrimination sexiste ».[note] 

La nouvelle égalité, ce serait donc celle de la négation des différences conjointement à l’acceptation des inégalités sociales, propre à « une gauche résolument moderne et libérale, qui travestit depuis 40 ans le combat pour la justice sociale en simple apologie de la liberté individuelle marchande »[note]. La liberté de faire ce que l’on veut, rouler en 4×4 si on en a les moyens, prendre l’avion quand ça nous chante, jusqu’à l’ultime indécence de posséder à 8 la richesse que la moitié de l’humanité possède, témoignant de cette absence de limite, se serait propagée au domaine de l’intime, faisant du corps du sujet un nouvel objet qu’il pourrait modifier à sa guise. 

POUR TERMINER, PROVISOIREMENT… 

Les nouveaux délires qui agitent notre société ne sont pas sans résonance avec un monde qui ne veut et ne peut plus mettre de limites. Certains psychanalystes évoquent un réel risque de sortie de l’espèce humaine. À la conjonction morbide du délabrement de notre planète, de l’indécente misère et de la crapuleuse fortune, de la gadgétisation du monde et de l’écran qui fait barrage au réel, s’ajoute donc la modification de la nature humaine profonde. Il y a d’ailleurs à tout le moins un lien à établir entre le désir-volonté d’immortalité de ces nouveaux magiciens que sont les transhumanistes et les négateurs de la différence sexuée. Car à nier qu’il y ait deux sexes, on en vient à faire fi de la différence sexuée nécessaire pour se reproduire, et ainsi à nier la temporalité qui s’inscrit dans l’ordre des choses : la naissance, la reproduction, la mort : « la survie de l’espèce passe inexorablement par la mort des individus et implique donc, autant que possible, si l’on veut que cela continue, la rencontre préalable avec un représentant de l’autre sexe (que ce soit in vivo comme autrefois ou in vitro comme c’est possible maintenant) »[note]. À la reproduction en dehors des sexes, avec un autre même, suivra la reproduction avec soi-même, gommant le risque de la rencontre, les odeurs, les déceptions[note], la merde, le sperme, le sang, la peau… La science nous libérerait de la vie elle-même, en tous cas de ce qui fait la vie, c’est-à-dire la mort. « Il faut d’abord nous guérir de cette maladie mortelle qu’est la vie puisque celle-ci s’arrête un jour. On ne distingue plus les fatalités modifiables – freiner le délabrement physique ou prolonger l’existence – et les fatalités inexorables : la finitude et la mort[note]. (…) Ce ne sont plus ces ambitions qui nous paraissent folles mais le retard mis à leur réalisation »[note]. 

Quand accepterons-nous que certaines choses devraient demeurer du domaine de l’impossible, alors que chaque jour de nouveaux « possibles » nous sont offerts par la technoscience, au détriment de la vie et de ce qui fait société ? Rappelons-nous que le monstre n’a pas que le visage de la répression tyrannique, « il a aussi celui de la liberté sans limite »[note] Refuser de jouer dans le jeu généré et encadré par le système capitaliste, pour conquérir et défendre une société décente dans laquelle on décide ce qui est important pour tous et chacun et fait société, voilà le défi que nous devrions engager. 

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