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 NonFiction  - Critiques

Le quotidien des livres et des idées.

 Non-Fiction

Publié le 23.03.2019 à 10:00

Rencontrer l'énigme de l'être avec Goya

Il est impossible pour Stéphane Lambert de séparer le travail de l'écriture de la rencontre avec d'autres arts ou artistes : « Je crois que toute véritable création est une confrontation à la solitude. “L’art est l’apothéose de la solitude” a écrit Beckett dans son essai sur Proust. L’écriture tente d’abord d’établir une liaison entre soi et soi, puis entre soi et les autres. » 1 La solitude absolue de l'artiste est un leurre. L'art, pour l'écrivain, est cette expérience intime de la solitude d'un regard qui se pose sur la création d'un autre regard. Cette expérience esthétique singulière fonde ainsi une commune solitude, étrangère au monde du quotidien, dans une rencontre avec la vision d'un artiste, traversant le reflet de l'apparaître.    La perte de soi dans l'art de l'autoportrait Parler de soi sur le mode de l'autoportrait ou de l'autobiographie est perte de la retenue du soi. L'oeuvre tente de le contenir au risque de la dissipation, de la perte. Rivé à sa perception, l'artiste se voit « de la fenêtre de ses yeux » ou dans le miroir de la projection. La fenêtre est limitation étroite et le reflet illusion ou déformation, source de dépit. Cessons de caricaturer Narcisse, exprime à l'orée du cri Stéphane Lambert. Narcisse est mort de ne pas s'être reconnu. Ainsi l'art ne manifeste pas le semblable, mais plutôt l'épouvante que suscite la projection d'un soi étrange à soi sur la toile, inquiet et effrayé par l'évanescence du monde, la confusion de soi et son double. Quand Narcisse s'est vu il a saisi sa propre étrangeté, son incapacité de « réconcilier l'être et son double » 2 . Une étrangeté à soi telle est l'expérience effroyable de l'art. C'est cette impossible saisie de soi que peint Goya dans L'autoportrait avec le Docteur Arriéta. Le personnage se dissout à l'arrière plan : « plus il se penche sur son image, plus celle-ci se brouille, s'éloigne de lui, échappe à son entendement, car se répète le peintre, je suis cette illusion impossible à atteindre, cette figure s'enlisant dans la mort » 3 . Seule la main du peintre est éclat de sa présence au milieu du désastre de sa disparition au sein de l'oeuvre. De même en va-t-il à propos de L'Autoportrait de 1795. Il y a échec de l'artiste à se ressaisir en entier et l'image se transforme alors en fragments, tel un assemblage de collages.     Le « je » dépersonnalisé de l'écrivain Paradoxe notable : quand le peintre fait un autoportrait, on lui trouve mille qualités, et à l'inverse, on crie « à l'indécence » lorsqu'un écrivain s'y prête. Opposant le travail littéraire à la rigidité des règles et les genres littéraires repliés sur eux-mêmes — comme le montre sa critique du roman — Stéphane Lambert pose le « voir » comme préambule à l'écriture : « Voir c'était pousser le langage hors de ses automatismes, c'était entrer dans l'ouvert – voir c'était commencer à écrire. » 4 . Ceci explique le privilège de l'image-métaphore dont ne cesse d'user l'auteur de ce livre, dans son va et vient avec les peintures noires de Goya. Cela permet de « devenir un “je” dépersonnalisé, sans identité réelle, sans autre histoire que sa présence au monde. C’est le rêve de tout écrivain : de devenir personne, c’est-à-dire rien que de l’être pur. » 1 Contre l'opinion largement partagée, il n'y a nul égoïsme de l'artiste pour qui le « je » n'est qu'instrument de mise à jour de l'essence de l'humain, dans un jeu de clair-obscur. Le « je » autobiographique de l'écrivain trouve ici son correctif. Nullement une quête psychologique, le « je » de l'artiste est quête métaphysique de l'être. Dans Le Pacte autobiographique (1977), son ouvrage de référence sur l’autobiographie, Philippe Lejeune présentait les choses de manière très tranchée et dénuée d’ambiguïté : l’autobiographie suppose, écrivait-il, l’identité nominale de l’auteur, du narrateur et du protagoniste. A cela Stéphane Lambert s'oppose, jouant lui aussi du clair-obscur dans son propre texte. A certains moments du texte, on finit par se demander qui est ce « je » qui parle : Goya ou Stéphane Lambert ? 6 . Ici, à l'encontre de ce qu'écrit Rimbaud, «je» n'est pas un autre. Il est dépossédé de toutes ses qualités pour devenir manifestation de l'être de l'humain.    Cheminement vers l'effroi La mise en scène du récit de Philippe Lambert restitue ce cheminement vers l'effroi, le dépaysement. Il ne s'agit pas de se rendre directement à la maison du sourd, dont les murs sont recouverts de ces fresques nommées peintures noires. Il faut s'y préparer, prendre le temps de cheminer. A la recherche d'une forme, l'écrivain tente aussi de faire face à l'indicible et à l'impuissance des mots pour dire l'être. Fouiller, tâtonner, oser, telle est la leçon des peintres. Cheminer lentement car il n'y a aucune recette quand il s'agit « d'attraper ce qui se dérobe » 4 . Il ne s'agit pas d'y aller par quatre chemins.  Sous les toiles de Goya grouillent « des nids de vers » 8 qui font tanguer la norme et la raison. Place alors à l'insensé, à la ruine de cette raison issue des lumières, au dépit. L'art de Goya prolonge celui de Vélasquez, encore plus violemment. Les scènes de campagnes, tel L'été (ci-dessous) peint en 1786, sous leur apparence pittoresque, à y regarder de près sont autant de promesses incestueuses, de plaisirs interdits.     Les normes vacillent. Le peintre brise par sa vision les faux-semblants. Il démasque le désordre, sous l'ordre apparent. C'est encore le cas quand il représente le Christ mourant sur sa croix, dans sa souffrance, ou des « vieilles » évoquant aussi bien le ravage du temps que la peur de vieillir, la peur de la mort. Le présent est habité des décombres du passé, des souffrances provisoirement abandonnées. Colosse (1818-1825) est tout à la fois figure d'effroi et de résistance à la finitude humaine, à ses faillites. «  A présent que je me suis détaché de la pensée homologuée, je verse des larmes sur la solitude des géants  » 9 écrit Philippe Lambert, à moins que ce ne soit la voix sourde de Goya.   . Sur les murs de la maison du sourd — Goya étant devenu sourd — acquise en 1819, à la proche périphérie de Madrid, Goya peint une série de visions se détachant de la raison vaincue : quatorze fresques bousculant les codes de l'art et faisant place à l'insensé.    Champ de tir contre point de fuite. Hors contexte et sur la touche, la salle des «  joyaux ternis de la couronne  » 10 , nom donné aux «  peintures noires  », offrait au regard des œuvres de Goya dont la compréhension était en attente — «  sortes de débris tombés du ciel  » 10 .  Ces peintures révélaient un monde chaotique à l'énigmatique présence, celle de l'artiste. Il peint dans le champ de tir plutôt que le point de fuite. On sort ici de la fenêtre de la perspective. Le Chien (ou Perro hundido , également connu comme Tête de chien ) est une des œuvres issue des « peintures noires » réalisée entre 1819 et 1823 directement sur les murs de la maison du sourd. Elle montre la tête d'un petit chien noir regardant vers le haut. Le chien lui-même est presque perdu dans l'immensité du reste de l'image, qui est vide à l'exception d'une zone sombre en pente vers le bas de l'image qui dissimule le corps de l'animal. Que regarde-t-il avec inquiétude ? La composition du tableau retient l'oeil du spectateur. Il faut un certain temps pour sortir de l'étourdissement. Surgit alors par le travail de l'imagination, une sorte de spectre donnant matière et forme à la peur animale. Sur fonds de désastre, l'artiste peint un éclat. De la même façon qu'il le fera dans La fusillade du 3 mai . Moment surprenant de l'instant sauvé par l'art.      Pourquoi écrire sur les peintres ? Lors d'un entretien réalisé en 2014 , Stéphane Lambert disait : « Ce que j’écris sur des peintres n’appartient ni au domaine de la biographie ni à celui de l’essai ou de la critique, parce qu’il s’agit pour moi de comprendre pourquoi certaines peintures me font cet effet. Après trois livres sur des peintres (Monet, Rothko et Nicolas de Staël), je constate qu’ils ont les mêmes tourments, les mêmes existences tragiques que les écrivains. Dans les deux cas il s’agit d’exprimer une douleur pour en renverser l’aspect destructeur et en faire quelque chose de surmontable ; et aussi de dépasser sa douleur individuelle pour se rattacher à l’espèce, éprouver ce que c’est qu’être en vie. Au fond, ce dont il est question, c’est sans doute de recréer ce lien manquant avec les autres [...]. La peinture est peut-être un langage plus universel mais les écrivains comme les peintres recherchent la forme qui correspond le mieux à leur sensation d’habiter ce monde. » Se séparer de soi, après une approche à chaque fois manquée, pour à chaque fois réorganiser le champ de tir autour de l'être humain : telle est la tragédie, telle est la démarche de l'art.   Notes : 1 - Entretien paru dans le dossier publié à l’occasion d’une rencontre avec Stéphane Lambert dans le cadre du cycle « Je dis livre » à la Bibliothèque des Chiroux à Liège en septembre 2011 2 - p.43 3 - p.44 4 - p.15 5 - Entretien paru dans le dossier publié à l’occasion d’une rencontre avec Stéphane Lambert dans le cadre du cycle « Je dis livre » à la Bibliothèque des Chiroux à Liège en septembre 2011 6 - Voir à ce propos pp.49-51 7 - p.15 8 - p.35 9 - p.59 10 - p.22 11 - p.22  Continuer la lecture
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Publié le 22.03.2019 à 07:00

Quand les classes moyennes quittent Paris : entre choix et contraintes

Le constat est connu : le coût de la vie à Paris atteint de tels sommets qu’une partie toujours plus large de la population francilienne s’en trouve évincée. La classe moyenne, vaste catégorie souvent invoquée mais rarement définie, se trouverait progressivement reléguée en marge de la vie urbaine. Mais ces ménages vivent-ils systématiquement le départ de la capitale comme une contrainte ? Les qualités prêtées au centre-ville disparaissent-elles une fois passé le périphérique ? Dans « Quitter Paris ? Les classes moyennes entre centres et périphéries », les sociologues et urbanistes Éric Charmes, Lydie Launay et Stéphanie Vermeersch, assistés de Marie-Hélène Bacqué, livrent la synthèse de 200 entretiens menés dans cinq territoires d’Île-de-France. Les ménages interrogés disposent d'un revenu annuel situé entre 22 180 et 46 108 euros par unité de consommation, une fourchette haute à l'échelle nationale qui permet toutefois de recouvrir une palette large de situations résidentielles. De Paris à Châteaufort, les témoignages recueillis donnent à voir la diversité des dilemmes auxquels sont confrontés ces ménages, qui partagent, malgré les apparences, de nombreux points communs.   La force centrifuge parisienne La première tendance de fond soulignée par les chercheurs est bien celle de la « bataille du centre » qui se joue dans l’arène du périphérique. Déjà vidée de ses habitants modestes, la capitale voit une part grandissante de sa classe moyenne forcée de s’installer à ses franges. Les chiffres sont évocateurs : depuis plus de dix ans, la population de la capitale a décru, là où celle de ses départements adjacents suit une courbe ascendante. Et cette hémorragie ne concerne plus seulement Paris, mais aussi certaines des communes limitrophes, à l'image de Pantin ou Montreuil, que les franciliens interrogés écartent progressivement du champ des possibles. Pour comprendre comment ce glissement est vécu par les ménages concernés, les chercheurs se sont intéressés à la rue des Martyrs, dans le 8 e arrondissement de Paris, au pied de la Butte Montmartre . Ses habitants y vantent la présence de commerces ouverts à toute heure, l’intensité des relations sociales, la possibilité de se déplacer à pied ou encore la dimension symbolique d’être « là où ça se passe » . Fort de ces nombreux attraits, mais aussi de la proximité avec Montmartre, le quartier se « boboïse » , selon les termes employés par les riverains. Un processus aux contours flous, qui se traduit concrètement à travers l’évolution de la typologie des commerces et l’augmentation du prix des loyers. Preuve de cette mue, l’ancien quartier populaire qui l’englobe est désormais désigné sous le nom de « SoPi », pour South Pigalle. Un surnom directement emprunté aux diminutifs des districts new-yorkais, qui trouve un écho chez une population branchée et cosmopolite. Face à ces mutations, les chercheurs constatent que la classe moyenne interrogée se voit contrainte d’adopter des stratégies de « résistance » pour se maintenir dans le quartier. Les entretiens donnent à voir d’importants sacrifices, allant de compromis sur la surface du logement au report de projets parentaux. A l’exception des ménages bénéficiant d’un héritage, l’accession à la propriété devient aussi un horizon inatteignable. Dans ce contexte, un accident de parcours suffit à provoquer un départ de l’arrondissement, voire de la capitale. Une décision sous contrainte décrite comme un « exil ».   Aux portes de Paris : les « déplacés » Lorsque les compromis deviennent intenables, la petite couronne devient la destination privilégiée de ce que les sociologues nomment « les déplacés » . L’émergence de cette catégorie au sein de la classe moyenne constitue le deuxième fait marquant identifié par les chercheurs. Ce groupe hétéroclite de professeurs, cadres, professions intellectuelles supérieures ou intermittents du spectacle est étudiée à travers l’exemple de la ville de Noisy-le-Sec, en Seine-Saint-Denis. Dans cette commune de l’ancienne « banlieue rouge » , l’arrivée de ces classes moyennes est perçue comme une aubaine par la municipalité, confrontée à la paupérisation de certains de ses quartiers, selon un « ensemble de représentations sociales qui font des classes populaires un problème et des classes moyennes la solution », notent à juste titre les auteurs. Si les ménages interrogés ne vivent pas nécessairement cette arrivée comme un « exil » de la capitale, ils évoquent un panel de lot de consolations qui fait écho à une forme de regret. « Quitte à aller en banlieue, faut que ce soit facile d’accès, qu’on ait le centre-ville tout près, les transports faciles, qu’on puisse rayonner si on change de boulot, etc… et si possible une maison » décrit ainsi Karine, installée à Noisy-le-Sec depuis six ans. Plus frappant, les sociologues tirent aussi des entretiens menés plusieurs stratégies visant à se distinguer d’une certaine idée de la banlieue, dépeinte par la présence de tours et de pavillons d’alignement. L'acquisition d’une maison ancienne et « authentique » , qui fait souvent l’objet de réaménagements intérieurs, revient dans les témoignages. Les « déplacés », victimes de la gentrification au cœur de la capitale, en deviennent ici les acteurs et participent progressivement à remodeler le territoire dans lequel ils s’installent. Alors qu’ils conservent au départ des liens forts avec Paris, la participation à la vie politique locale ou à des associations de quartier leur permet graduellement d’exiger de nouvelles aménités urbaines à même de répondre à leurs attentes. La dynamique collective permet aussi de « consolider une estime de soi mise à mal par l’obligation de quitter Paris, considérée comme la terre d’élection du groupe auquel ils se rattachent », analysent les chercheurs. Cette stratégie n’est pas conscientisée, voire même décriée par les « déplacés » eux-mêmes. Mais face à une diversité sociale parfois subie et incontrôlée, la question scolaire fait office de révélateur. Les « déplacés » s’emploient, à leur corps défendant, à éviter une confrontation sociale et ethnique qui mettrait en danger l’avenir académique et professionnel de leurs enfants, réclamant par exemple l’ouverture de filières sélectives ou recourant à des établissements privés.   La banlieue n’est pas que contrainte Le constat, implacable, de la force centrifuge exercée par la capitale peut facilement aboutir à une lecture en cercles concentriques de la métropole, qui réduirait les espaces périphériques à un lieu d’accueil des populations les plus reléguées. C’est pourtant sur ce point que le travail des sociologues prend tout son sens. « Le centre n’est pas une réalité donnée une fois pour toutes, mais bien un fait social construit, de manière individuelle et collective », rappellent-ils ainsi. La classe moyenne francilienne ne se réduit donc ni aux « résistants » ni aux « déplacés », et le choix de vivre en marge de la capitale peut correspondre à une manière assumée de vivre la métropole, voire à un idéal. Au Raincy, ville aisée surnommée le « petit Neuilly du 93 », les riverains listent des critères de choix semblables en tous points à ceux évoqués à Paris. « C’est très pratique pour élever des enfants. [Ils peuvent] tout faire à pied », affirme Odile, au Raincy depuis les années 1970. La banlieue n’est alors pas exempte de formes de distinction sociale, tout comme en centre-ville. « J’avais de l’ambition, j’ai choisi Le Raincy parce que ça faisait mieux », explique ainsi Luc, commerçant de 45 ans. Allant plus loin, les auteurs s’intéressent également aux espaces périurbains, un thème cher au co-auteur Eric Charmes, qui publie en ce début d’année « La Revanche des villages - Essai sur la France périurbaine ». Ces territoires sont définis de manière large, par la prédominance de la verdure, de la maison individuelle et de la mobilité automobile. L’exemple de Châteaufort, commune de 1 300 habitants située à 30 kilomètres au sud-ouest de Paris, révèle que le périurbain peut représenter, pour ses habitants, un espace intermédiaire désirable en soi, un « lieu idéal » entre ville et campagne. Les interviewés se rient des appartements parisiens « riquiqui », assurant ne pas « avoir envie de vivre en ville », tout en conservant la possibilité de s’y rendre occasionnellement.   Le périurbain, un creuset de « petits blancs frustrés » ? Reste une question délicate : le périurbain représente-t-il une manière souhaitable de vivre la métropole ou est-il synonyme de ségrégation sociale et d’entre-soi ? Les auteurs le reconnaissent, la diversité résidentielle reste plus forte dans le centre, alors que certains villages prennent l’allure de « clubs résidentiels réservés à des cadres » par le biais de politiques locales destinées à conserver leur standing. Mais à l’heure où Paris s’embourgeoise, les entretiens révèlent qu’en centre-ville, tout comme en petite couronne, la mixité reste davantage revendiquée qu’expérimentée. « Les Parisiens rencontrés manifestent […] une peur du reste du monde qui ne les distingue guère des périurbains » constatent les chercheurs, évoquant notamment la crainte de dépasser le périphérique - une véritable « expédition » - ou celle de prendre le RER - qualifié de « très anxiogène ». « Discuter avec les petits commerçants ou croiser des ouvriers d’origine étrangère sur les trottoirs n’entraîne pas forcément des relations allant au-delà de la coexistence », notent-t-ils. A l’inverse, si les espaces résidentiels des périphéries se caractérisent par une homogénéité importante, les riverains peuvent être amenés à expérimenter la mixité sociale de manière plus prononcée, dans le cadre de leur travail ou de leurs achats par exemple. On y lit ici une des idées fortes des chercheurs, qui souhaitent répondre à ceux qui « mettent en cause » le périurbain estimant que l'expérience de l'altérité y serait amoindrie. Les entretiens menés par les chercheurs conduisent plutôt à penser que l’« éventail de positions morales » possibles et le rapport à la diversité ne sont pas corrélés à l’éloignement de la capitale. Or, l’image d’une lisière périurbaine composée uniquement de « petits blancs frustrés » aurait comme conséquence de disqualifier une manière autre d’habiter la métropole. La classe moyenne francilienne est donc bigarrée, et les chercheurs nous invitent à la considérer telle quelle. Si Paris disparaît de son champ des possibles de manière alarmante, il lui reste toutefois une myriade d’autres formes de résider autour de celle-ci. Car, les auteurs le rappellent, la classe moyenne conserve une marge de manœuvre. C’est notamment ce qui la différencie des couches populaires, plus durement frappées par cette mise à l’écart des polarités. Et dont on devine en creux les difficultés encore plus vives à résider l’espace métropolitain.  Continuer la lecture
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Publié le 20.03.2019 à 08:00

Michelet réédité : un monument littéraire pour la Révolution française

L’ Histoire de la Révolution française de Jules Michelet avait déjà été publiée dans la Pléiade en 1962, par l’historien Gérard Walter qui s’était appuyé sur l’édition parue en 1868-1869 chez Lacroix, dernière édition publiée du vivant de l’auteur mort en février 1874. « La décision de donner à lire cet état de l’œuvre […] tient à la volonté de mettre en lumière les scansions initiales d’une œuvre dont la publication s’est étendue sur sept années. Chaque tome […] a sa propre tonalité et développe ses propres questionnements, liés à l’actualité politique et sociale qui évolue très vite de la fin de la monarchie de Juillet au début du Second Empire », explique Paule Petitier. La création de cette œuvre a été « entremêlée aux soubresauts de l’histoire », ce dont cette nouvelle édition peut rendre compte. Au moment où paraît le tome premier, en 1847, Michelet est un historien reconnu, directeur de la section historique des Archives depuis 1830, professeur au Collège de France depuis 1838. Quand sort le dernier volume en 1853, il a connu la tourmente des événements, perdu sa chaire au Collège et son poste aux Archives, quitté Paris ; il est devenu « un exilé de l’intérieur ». Il a en effet refusé en 1852 de prêter le serment exigé des fonctionnaires. Le récit de la Révolution de 1789 est comme traversé par l’histoire en train de se faire, de la révolution de 1848 au prince-président et au coup d’État du 2 décembre 1851. Le passé et le présent s’entrecroisent. La Deuxième République agonise tandis que Michelet tente de faire revivre l’esprit de la Révolution qui est pour lui aussi bien une « Révélation ».   Redonner son âme au peuple Jusqu’au cinquième tome, Michelet adopte une composition en diptyque. Dans le premier tome, chacun des deux livres montre un mouvement qui conduit à une victoire des forces révolutionnaires populaires. La Révolution est définie par le mouvement d’un peuple qui se dresse. Elle est l’avènement du peuple, en même temps que la conquête de la liberté. « Le seul 14 juillet fut le jour du peuple entier ». Paule Petitier explique très bien cette primauté du peuple dans le processus révolutionnaire selon Michelet : « Dans les trois premiers livres, la Révolution est une rupture parce qu’elle amène à l’existence, à la parole et à l’action, cette entité jusque-là virtuelle dans l’histoire, le peuple. La construction du début de l’œuvre établit en effet une équivalence entre le peuple et la Révolution. La Révolution est ce que fait le peuple et ce par quoi le peuple se fait lui-même. » Ensuite se met en place un mouvement général de contraction : « L’histoire de la Révolution est celle d’un lent rétrécissement, conduisant de l’unanimité de 1789 à l’extrême concentration de l’été 1794 où, selon Michelet, Robespierre détient tous les pouvoirs. […] En posant le point final de la Révolution au 9 thermidor, Michelet insiste sur les éléments sans lesquels il n’y a plus de dynamique révolutionnaire : la mobilisation populaire, l’exigence démocratique (telle qu’elle se traduit en particulier dans la Constitution de 1793) et l’aspiration à l’égalité. »   Une place pour les femmes Le lecteur contemporain est frappé par la place considérable que Michelet accorde aux femmes. Leur statut le préoccupe. Leur mise à l’écart de la vie civique est, selon lui, une des causes profondes de l’échec de la démocratie politique. « Qu’on sache bien qu’une société qui ne s’occupe pas de l’éducation des femmes et qui n’en est pas maîtresse est une société perdue », écrit-il. Pour lui, les révolutionnaires se sont privés d’un concours essentiel en abandonnant l’éducation des femmes au clergé. « Les femmes règnent en 91, par le sentiment, par la passion, par la supériorité aussi ». Et l’historien de dresser le portrait de nombreuses femmes ayant marqué la période révolutionnaire comme Mme de Staël, Mme Roland (qui « donne à l’idée républicaine la force morale de son âme stoïque et de son charme passionné ») et Olympe de Gouges, dont il rappelle cette phrase en forme de slogan en faveur des droits civiques des femmes : « Elles ont bien le droit de monter à la tribune, puisqu’elles ont le droit de monter à l’échafaud. »   « Un des grands forgerons de la prose moderne » « Génie authentique et prosateur de grande classe », selon Sartre, Michelet a inspiré de grands écrivains comme Proust, Claude Simon (qui s’approprie clandestinement plusieurs phrases de l’ Histoire de la Révolution française dans Les Géorgiques , roman paru en 1981) ou Pierre Michon, notamment dans Les Onze en 2009. Sa prose allie l’éloquence aux images violentes, fond la solennité de l’ancienne rhétorique avec la crudité de la langue réaliste ou la bonhomie du registre populaire. Comme l’explique l’éditrice, « avant Flaubert, Michelet use des discours direct ou indirect libres pour retranscrire les paroles ou les pensées des personnages historiques, et ainsi brouiller les frontières du discours et du récit. Sa prose rythmique est capable de tout accueillir, tant l’exceptionnel que le quotidien, et l’événement aussi bien que la coulée des jours. […] Donnant à l’histoire une dimension esthétique marquée, créant des tableaux flamboyants, des portraits hantés et des scènes qui obsèdent longtemps, il a contribué à faire du passé, de sa mémoire et de son archéologie, la matière d’un nouvel art. » Il déteste Hébert, dont « l’infâme Père Duchesne » est décrit comme « cet excrément du journalisme ». Son portrait de Marat inspire l’horreur : « Le nez au vent, retroussé, vaniteux, aspirant tous les souffles de popularité, les lèves fades comme vomissantes, prêtes, en effet, à vomir au hasard l’injure et les fausses nouvelles, il dégoûtait, indignait, faisait rire. Mais sur cet ensemble bizarre, on croyait lire Septembre , et l’on ne riait plus. »   Michelet est le chantre de notre roman national. Paule Petitier fait bien sentir les critiques qu’on peut faire à cette écriture qui crée « une zone franche où les idées se mêlent, une zone d’intersubjectivité entre lui-même et les personnages dont il traite » : « Absence de rigueur, se récriera-t-on. Démon de l’imagination, faiblesse d’une approche psychologique… Mais lorsqu’il s’agit de faire comprendre comment se crée une conscience commune capable de dépasser les conditionnements antérieurs – c’est-à-dire le mystère d’une révolution – a-t-on trouvé moyen qui allie plus de réussite esthétique à plus d’intelligence historique ? » Il faut donc saluer le travail de cette équipe formée pour moitié d’historiens (de la Révolution française et du XIX e siècle) et pour moitié de spécialistes de la littérature française des XVIII e et XIX e siècles, qui fait dialoguer les disciplines pour éclairer notre présent et souligner le talent de Michelet dans sa description du réveil d’une nation qui se découvre souveraine.  Continuer la lecture
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Publié le 19.03.2019 à 08:00

Qu’est-ce que le nazisme ?

Après Sur les chemins de terre brune, 1933-1939 1 , paru en 2017, le spécialiste Frédéric Sallée revient avec Anatomine du nazisme , un livre atypique. Dans la même veine que l'ouvrage de Johann Chapoutot, Comprendre le nazisme 2 , le livre de Frédéric Sallée vise à faire comprendre certains aspects de cette idéologie en quelques pages. Il s’apparente donc à un livre de vulgarisation et non à une interprétation originale du phénomène. Ce type d'ouvrage est depuis quelques temps à la mode sur ce sujet. Il s'agit d'une réponse historienne au développement de théories souvent douteuses sur cette idéologie, en particulier sur les réseaux sociaux. C'est aussi une manière de répondre aux partis d’extrême droite qui, partout en Europe, reprennent parfois des poncifs sur le sujet, en les déformant ou en extrapolant. Frédéric Sallée fait donc ici une œuvre historienne salutaire en expliquant et en s'appuyant sur les sources (textes cités en appui) de nombreux éléments du nazisme. Dans la lignée du débat né autour de la publication d'un Mein Kampf doté d'un appareil critique établi par des historiens (ce qui s'est fait en Allemagne, mais pas encore en France), Sallée montre avec son Anatomie du nazisme que l'explication et la pédagogie autour de cette idéologie doivent continuer de se faire par des spécialistes. Cela afin d'éviter de retrouver des erreurs ou des détournements de la vérité historique, très présents dans la sphère publique en France, mais aussi en Allemagne.   Une analyse des grands aspects de l'idéologie nazie Anatomie du nazisme est divisé en cinq grandes parties complémentaires. La première cherche à comprendre les origines du national-socialisme en posant des questions sur les éventuelles similitudes avec le fascisme italien, ses liens avec le patronat ou encore l'utilisation du mot « socialiste » dans la terminologie du parti. L'idée est ici de partir des racines de l'idéologie pour comprendre son évolution. Il y a d'ailleurs une volonté de détacher nazisme et Hitler qui ne fut pas, loin s’en faut, le seul à construire cette idéologie. Dans un second temps, Sallée analyse la gestation du nazisme en tant que parti politique. Intitulée « Du mouvement au régime politique », cette partie cherche à comprendre les mécanismes politiques, économiques et sociaux qui ont fait de ce groupuscule d'extrême droite dans les années 1920 le fossoyeur de la république de Weimar au début de la décennie suivante. Certains aspects sont ici classiques (le rôle de la crise de 1929), d'autres moins, comme l'ancrage rural du nazisme, parfaitement analysé par l'auteur, ou encore le rôle des femmes dans cette idéologie longtemps perçue comme avant tout masculine, voire machiste. De même, dans la veine de ce qu'a exposé Nikolaus Wachsmann dans sa somme sur le fonctionnement du système concentrationnaire nazi 3 , Sallée montre que la prise du pouvoir par les nazis en 1933 a été tout sauf pacifique. La troisième partie, sans doute la plus connue, est consacrée à l'analyse de l'installation des nazis au pouvoir avec la mise en place des camps dès 1933, des lois raciales de Nuremberg (1935), de l'élimination de ceux qui pourraient faire de l'ombre au Führer au sein du NSDAP (assassinat de Röhm et limitation du rôle des SA en 1934). Le rappel sur les oppositions au nazisme au sein du peuple allemand est quant à lui salutaire : il permet de redire au grand public que tous les Allemands n'étaient pas nazis. Sallée montre d'ailleurs que cette opposition va plus loin que les mouvements connus, comme « La Rose blanche » de Hans et Sophie Scholl, ou les actions d'éclat, comme l'attentat manqué de 1944 par Von Stauffenberg. L'avant-dernière partie est consacrée à la politique génocidaire nazie. Sallée rappelle ici les débats entre les intentionnalistes , c'est à dire les historiens qui pensent que le nazisme, dès ses origines, avait pour but d'éliminer les Juifs, et les fonctionnalistes qui pensent qu'il s'est adapté à l'évolution de la Seconde Guerre mondiale. L'auteur défend une position qui fait aujourd'hui consensus, celle d'un point médian entre les deux thèses. Il se charge aussi d'expliquer le vocabulaire du génocide des Juifs et son évolution sémantique. Ainsi, Auschwitz et Treblinka sont aujourd'hui plutôt qualifiés de « centres de mise à mort » par exemple, ou la création du concept de « Shoah par balles », désormais inopérant, que l'on trouve encore dans les manuels du secondaire malgré les critiques de nombreux spécialistes comme Christian Ingrao. Enfin, dans la dernière partie, Sallée s'attache à étudier la mémoire du nazisme en montrant notamment que l'idéologie n'est bien sûr pas morte dans le bunker avec Hitler en 1945. Elle s'est par ailleurs largement exportée, dès la Seconde Guerre mondiale, hors d'Allemagne, avec Degrelle en Belgique ou Quissling en Norvège, qui sont les cas de nazisme les plus « aboutis » en dehors du III e Reich. Sallée montre aussi comment, à travers les œuvres de fiction, en Allemagne notamment dans les années 2000 ( La Chute par exemple), Hitler et le nazisme ont pu être regardés en face, ce qui, selon Nicolas Patin, a créé une certaine « dédramatisation du sujet Hitler outre-Rhin ».   Combattre des idées reçues sur le nazisme, jusqu'à aujourd'hui « Cette Anatomie du nazisme propose donc de plonger aux racines du phénomène et de battre en brèche les idées reçues ayant pollué et fragmenté son histoire et sa mémoire ». Cette phrase de la quatrième de couverture de l'ouvrage résume donc parfaitement l'objectif de l'auteur et de l'éditeur. Paru chez Le Cavalier Bleu, dans une collection intitulée « Idées reçues », Anatomie du nazisme est donc avant tout un ouvrage destiné à expliquer plus qu'à renouveler notre connaissance du sujet. Pour autant, Sallée livre un vrai travail d'historien, fouillé, précis mais sans se perdre dans les détails. Il n'y a certes pas de notes, juste un lexique explicatif et une bibliographie sommaire mais suffisante pour des novices sur la question. La publication d'un lexique des termes allemands les plus fréquemment usités pour qualifier certains aspects du nazisme est par ailleurs bienvenue : il s'agit de montrer, avec le vocabulaire approprié, de nombreuses notions souvent complexes. Comme Johann Chapoutot et Christian Ingrao dans leur récente et brève biographie d'Hitler 4 , Frédéric Sallée n’entend pas écrire une somme qui doit faire date sur le nazisme. D'ailleurs, dans les deux ouvrages, les auteurs font œuvre de modestie et notent que l'essentiel a été écrit sur ce thème depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Anatomie du nazisme doit donc se lire pour ce qu'il est : un ouvrage d'historien qui fait ici un travail de vulgarisation, dans le bon sens du terme, celui de l'explication compréhensible et intelligible par le plus grand nombre. Le pari de Sallée est réussi. Notes : 1 - Fayard 2 - Tallandier, 2018 3 - KL , une histoire du fonctionnement des camps nazis , Gallimard, 2018 4 - PUF, 2018  Continuer la lecture
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Publié le 18.03.2019 à 08:00

La Chine n'est-elle qu'un ailleurs ?

Peut-on se faire une idée définitive de la Chine, de sa culture et de ses mœurs ? Alors que, comme toute culture, la Chine demeure un souci pour ceux qui veulent la comprendre et la rencontrer en venant d’une autre culture, on néglige le plus souvent de se rapporter à son histoire et à ses contradictions. Moyennant quoi, si elle reste un horizon de notre pensée, c’est que cette Chine sans histoire, cette Chine rêvée, ne cesse d’interroger à la fois nos propres manières de faire et de dire. Notre manière historique de nous rapporter à ce pays immense et si divers – ce qu’occulte le singulier de « la » Chine – a pour conséquence que seuls quelques spécialistes connaissent finalement l’histoire complexe dont elle est le produit. Trop souvent, elle demeure prise dans des folklores imagés et unifiants, ou sert de faire-valoir à des objectifs qui ne concernent que nous. On connaît, par différence, les grandes explorations conceptuelles de la Chine offertes par Simon Leys et Maria Antonietta Macciocchi. Dans un autre registre, il faut également souligner le travail incontournable de Jacques Gernet, Marcel Granet et Pierre Gentele. François Jullien a quant à lui travaillé sur les rapports de la philosophie contemporaine avec la pensée chinoise. C’est par un prisme analogue que l’ouvrage du sinologue Léon Vandermeersch, spécialiste du confucianisme, propose d’explorer la Chine, en commençant par sa langue et son idéographie.   L’idéographie chinoise Les premières analyses de l’auteur se concentrent sur le langage, ou plus exactement sur la pictographie chinoise dans sa dimension historique et dans sa dimension esthétique (qui n’échappe à personne), puisque l’invention de l’idéographie, sous le règne de Wu Ding, a été le moment décisif de la formation de la culture chinoise. Cette dimension esthétique est essentielle à l’idéographie chinoise depuis la Chine antique, puisqu’elle est inscrite dans l’étymologie de la graphie wen , pictogramme d’un personnage debout, bras et jambes écartés, montrant le tatouage qu’il a sur la poitrine. En l’occurrence, la graphie, les caractères chinois, sont des mots graphiques outillant une véritable langue graphique spécifique ( wenyan ). L’auteur part de cette considération linguistique pour montrer que cette langue graphique révèle quelque chose de la nature du langage en général, mais aussi quelque chose de la Chine (une histoire, un rapport mantique-quotidien, un poids des empereurs, etc.). La pensée spéculative a déployé en Chine une langue purement graphique et inutilisable pour parler, à la différence de notre écriture logographique alphabétique qui traduit une parole. À l’inverse, le parler chinois ne s’écrit pas. Cette langue écrite répond cependant aux caractéristiques de toutes les langues (la double articulation, ce dont ne dispose pas, par exemple, la hiéroglyphie égyptienne). On doit cette langue, produite sous plusieurs figures royales, à la spéculation des devins, antérieure à celle de Confucius. Cette écriture a permis d’approfondir des domaines de réflexion qui ont fixé des représentations élaborées, et structurées conceptuellement. Un passionnant passage de l’ouvrage nous entraîne dans une analyse croisée de la logique européenne puisée dans Aristote (les catégories et les raisonnements générateurs de connaissances) et du discours spéculatif chinois, fonctionnant de son côté en mode de substitution par rapport à la langue communicationnelle. Tandis que la logique du Logos s’appuie sur le bon ordre grammatical des paroles, exprimé par les flexions de mots, la grammatique du wen , héritière des graphismes divinatoires, s’appuie sur la sémantique des graphies. L’auteur prolonge sa réflexion avec la peinture, montrant alors que le peinture ou le langage de l’art chinois constituent un antilangage (un art iconographique).   Cosmos et ritualisme Cette première exploration est suivie de celle des rapports de production selon les rites. Mais ce ne sont pas des explorations séparées. Dans la structure du langage et l’idéographie, il est possible de puiser la confirmation des raisons du ritualisme auxquelles se plient les activités sociales, évidemment en relation non moins grande avec un ordre cosmique (manticologique) et le fonctionnement du Yin et du Yang. Ce sont alors les liens de parenté qui s’expriment, dans la mesure où ils président à un certain ordonnancement et à un développement du corps social. L’organisation politico-culturelle de la Chine royale et féodale a pris pour armature de la distribution du pouvoir politique la distribution des préséances et obligations culturelles qui renvoient à des termes de la langue et à des nominations à partir de clans. C’est toute l’idéologie ritualiste qui vient ainsi en avant, diffusée dans les noms des charges administratives, les écoles locales, les pratiques et les arts. Elle se déploie en divisant la société entre ceux qui appartiennent à l’aristocratie et ceux qui relèvent du peuple, le peuple des sans-nom, appelés seulement à cultiver la terre. La Chine antique est décrite et/ou décryptée à partir de ces rituels qui attribuent aussi un modèle d’exercice de la vertu d’humanité aux gouvernants et un modèle d’exercice de la vertu d’entraide au peuple. Encore faut-il tenir compte de l’histoire qui finira par opposer les organisations ritualisées aux organisations rationalisées, ainsi que des remises en question confucéennes. De ce point de vue, le chapitre VI fait toute sa place à ce « travailleur intellectuel », constitutif d’une « caste », celle de la littérocratie. Plus largement, l’auteur montre comment s’est opérée l’appropriation des moyens de production à partir de ces diffractions : une face agraire d’appropriation de la terre et une face fonctionnariale d’appropriation de la lettre idéographique. Singularité de la Chine, à partir de laquelle Léon Vandermeersch se démarque des analyses de Pierre Bourdieu concernant la question du capital culturel.   Histoire féodale et moderne Tout au long de l’ouvrage, l’auteur ne se contente pas de mettre au jour les traits de la Chine (antique d’abord). Il nous met en garde contre l’application à la Chine de considérations qui conviennent au milieu occidental, mais peu à cette autre culture. Il condamne par exemple l’idée selon laquelle les modèles tirés de Max Weber pourraient convenir à la compréhension de la différence entre la littérocratie chinoise et la bureaucratie. L’analyse des examens mandarinaux, et notamment de ses trois niveaux (concours provincial, national, et au palais impérial) sous le confucianisme indique que ce dernier exalte l’humanisme au lieu du mécanisme des récompenses et des châtiments. Léon Vandermeersch revient aussi sur les propos de Karl Marx et Friedrich Engels portant sur le schéma général de l’évolution des relations socio-économiques dans l’histoire européenne. Certes, les deux théoriciens avaient des doutes sur l’application mécanique de ce schéma à l’Asie, à l’Inde, etc. Ils esquissèrent donc le concept de « mode de production asiatique ». Mais il fallut compléter cette conceptualisation. L’auteur revient sur la spécificité de l’histoire des rapports de production dans la Chine ancienne (tout en signalant des difficultés d’interprétation, notamment des termes anciens et des gloses qui les accompagnent). Il distingue alors radicalement la féodalité chinoise et la féodalité européenne. L’histoire de la Chine ancienne n’est pas la seule période étudiée dans cet ouvrage. Léon Vandermeersch reprend son argumentation à propos de la fin du XIX e siècle. C’est alors que la pénétration du milieu lettré par la forme et les pratiques occidentales a peu à peu déconfucianisé la littérocratie traditionnelle, et fait apparaître à la place de la figure du lettré, celle de l’intellectuel tel que l’Occident l’a façonnée. Ce sont désormais de nouvelles figures de proue qui prennent le relais (depuis Sun Yat-sen, Lu Xun, etc.). Mais aussi de nouvelles dimensions politiques, jusqu’au mariage auquel nous assistons du capitalisme à l’Occidentale avec un socialisme dont les partisans étaient les héritiers de la littérocratie sous forme de nomenklatura (avec fortunes personnelles des dirigeants, censure des critiques, pragmatisme directif, etc.).   Une hétérotopie ? La pensée chinoise a élaboré bien d’autres concepts centraux qui abordent selon un autre angle certains de nos problèmes philosophiques majeurs (transcendance, sens de la vie et de la mort, rapports de l’âme et du corps, etc.). Impossible de tous les détailler dans cette recension. En revanche, nous pouvons revenir sur un propos incontournable de l’ouvrage : celui qui vise à la fois à montrer que l’originalité de la culture chinoise rencontre un authentique universel à trois niveaux (la langue, l’organisation de la société, la culture), et que le mariage actuel du capitalisme et du socialisme en Chine n’a été possible que parce qu’il s’est inscrit dans l’empreinte de la littérocratie et de l’agrocratie. À ce titre, dira-t-on que la Chine demeure à nos yeux une hétérotopie ? Si elle l'est encore, c'est plus sûrement en ce qui concerne sa doctrine de « l’unité de l’Homme et du Ciel », devant l’imminence du désastre environnemental planétaire !    Continuer la lecture
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Publié le 16.03.2019 à 13:00

Quelle(s) géopolitique(s) pour notre siècle ?

En matière d’équivocité, la géopolitique tient le haut du pavé. Entre histoire et géographie, elle se voit victime de son succès médiatique et prête souvent le flanc à de nombreuses caricatures : conscience noire des chancelleries, les géopolitologues feraient les rois. Remettre les pendules à l’heure, c’est tout ce à quoi s’emploie Matthieu Alfré dans son manuel de géopolitique. Proposé sous forme de copies de type concours, l’auteur, armé d’un redoutable esprit de synthèse, s’est choisi cette contrainte pour aborder nombre de réflexions au gré de dissertations. Les différentes parties articulent autant de points de tensions, qui animent les débats contemporains, ce qui fait le principal mérite de cet ouvrage.   Géopolitique, géopolitiques ? S’il existe autant de géopolitiques de géopoliticiens, d’écoles que de praticiens, les auteurs réputés classiques de la discipline, et que convoque l’ouvrage, ne s’en sont souvent jamais revendiqués. La géopolitique est-elle, selon le mot de Pascal Gauchon, l’étude des rapports de forces dans l’espace ? Ou « l’étude de l’Etat comme organisme géographique ou phénomène spatial » (Rudolf Kjellén) ? Ou encore une simple fiction, comme semble l’avouer Christopher Gogwilt ? S’il fallait retenir une définition, ce serait sans doute celle d’Yves Lacoste : la géopolitique analyse « tout ce qui concerne les rivalités de pouvoir ou d’influence sur des territoires et des populations qui vivent ». Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’ouvrage s’inspire et recommande des médias à haute teneur politique : Le Dessous des cartes , Les enjeux internationaux , Le Monde , ou encore The Economist .   Entre géo et politique La place de la géopolitique dans l’enseignement supérieur et, plus généralement, de l’histoire des idées, n’est pas plus facile à déterminer. Comment justifier une particularité suffisante pour en faire une science en tant que telle, au regard des autres, davantage consacrées ? Le manuel convoque en effet des disciplines hétéroclites : histoire, géographie, économie, ethnologie ou encore sociologie. La géopolitique doit donc rendre raison de sa légitimité, quand bien même elle est inscrite aux concours auxquels le livre prépare. En l’occurrence, le manuel tient la corde entre deux conceptions de la géopolitique : l’une française, l’autre anglo-saxonne. La première, voisine de la géographie, porte aux nues l’espace, tandis que la deuxième met la focale sur la puissance, ce qui la rapproche de la science politique. Confrontée par essence au problème des frontières, la géopolitique se heurte bien à celui de ses propres limites, celles de sa définition. La géopolitique anglo-saxonne est-elle véritablement de la géopolitique, stricto sensu , et l’intérêt de ce courant de pensée n’est-il-pas précisément de dépasser l’espace, ou du moins l’espace traditionnel, pour esquisser une modélisation ? Ces questions, bien qu’elles ne soient pas frontalement affrontées, sous-tendent la méthodologie de l’ouvrage.   Rendre la géopolitique simple, sans la rendre simpliste L’ouvrage de Matthieu Alfré prétend à la fois former le candidat aux concours à la géopolitique, mais aussi, en un sens, à la géopolitologie. L’une ne saurait se réduire à une pensée du monde en position de surplomb, et l’autre a en charge autre chose que la gestion opérationnelle des affaires extérieures. Ce manuel a le mérite de mettre en avant ces liens forts entre pensée théorique et pensée pratique, entre géopolitique et géopolitologie. Les différentes focales des dissertations sont autant de leçons sur la relation de cause à effet qui peut être démultipliée, les stratégies des différents acteurs nationaux et internationaux trouvant diverses traductions dans le temps. En résumé, ces dissertations offrent, non seulement aux étudiants, mais à tout un chacun, une vision à la fois large et synthétique des enjeux contemporains de la géopolitique, sans pour autant verser dans l’inventaire à la Prévert, principal risque de l’exercice. Si les néophytes et les curieux y trouveront sans nul doute leur compte, les amateurs et bretteurs trouveront de quoi prendre position, et poursuivre leurs réflexions.  Continuer la lecture
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Publié le 13.03.2019 à 08:00

Nouer des liens avec Henri Bergson

Ces dernières années, la figure d’Henri Bergson (1859-1941) a fait un retour remarqué dans les propos publics de nombreux philosophes. La remise au goût du jour de la lecture de ses ouvrages majeurs, les efforts d’édition aussi, ne font pas qu’interroger sur les raisons de ce regain d’intérêt. Ils imposent une attention toute particulière aux ouvrages qui veulent expliciter cette pensée au grand public ; précisément ce public que visent les nouveaux promoteurs de Bergson, qui voient en lui un soutien pour leur manière de poser des questions à notre époque et à ses opinions jugées frileuses ou dangereuses. On retient généralement de Bergson que, dans un article de 1915, il a dégagé les grandes caractéristiques de la philosophie française en affirmant qu’elle reposait, en premier lieu, sur une clarté de l’expression grâce à laquelle la philosophie est accessible à tous. Pertinent ou non, ce propos résume bien tout un discours répandu en cette époque de Grande guerre, qui joue sur les nationalismes et oppose la lourdeur, la rigidité et les systèmes des uns (les Allemands bien sûr) à la légèreté, la finesse et la mélodie des autres. Il est vrai que Bergson ajoute qu’en second lieu, la philosophie française s’appuie sur les sciences, et que ses représentants font preuve d’une certaine finesse en ce qui concerne l’observation de la vie intérieure. Il n’est pas certain que cela suffise à dire quoi que ce soit de la philosophie. En revanche, cela dit sans doute beaucoup de la pensée de Bergson. A ce sujet, le petit ouvrage de Lionel Astesiano vient lui rendre au moins une chose : l’idée d’avoir à combattre le besoin qu’ont les humains de plaquer des cadres rigides sur les choses. Est-ce inédit en philosophie ? Sans doute pas, mais du moins se confronter à ce programme, c’est aussi être entraîné à réfléchir à notre manière de céder trop souvent aux idées toutes faites ou aux habitudes de pensée. Suivons donc Bergson et Lionel Astesiano pas à pas.   La saisie de la réalité par la métaphysique Si l’on veut saisir la « réalité », et lui reconnaître, selon le vœu de Bergson, sa teneur singulière, mouvante et instable, alors il faut sortir de ce qui nous fige et congèle notre esprit, en revenant aux mouvements de notre vie intérieure. La philosophie de Bergson, montre fort bien l’auteur, se déploie en une formidable chasse aux cadres tout faits que les hommes ne cessent d’interposer entre les choses et eux-mêmes. Y réussit-elle pour autant ? Certes, la réalité ne peut se déduire d’un principe général et abstrait, elle ne peut non plus se subsumer sous des concepts a priori . Elle doit être saisie dans sa richesse. Mais selon quelle méthode ? Celle de la métaphysique. L’auteur en explicite les traits et surtout montre comment cette référence s’organise par rapport à la condamnation par Kant de la métaphysique traditionnelle, dès lors qu’elle veut déployer des connaissances sur des principes dépassant les limites de toute expérience possible. Bergson veut accomplir la métaphysique autrement. Elle a pour premier élément la liberté. Mais cette liberté relève d’une formule spécifique, laquelle se fait adéquation de soi à soi, dans la durée qui permet de retrouver en soi une réalité qui nous dépasse. La liberté s’entend de manière métaphysique et non pas morale. Et l’auteur d’enlacer autour de ce thème les autres notions bergsoniennes, puisées dans les ouvrages successifs du philosophe, dont La pensée et le mouvant , traité comme « équivalent du Discours de la méthode de Descartes ».   La durée et la joie En général, on connaît la différence centrale entre le temps et la durée. La durée correspond au temps vécu, dans la conscience, et elle diffère du temps des horloges, succession d’instants séparés s’accumulant pour former une somme. La tendance spontanée de l’esprit est de confondre le temps et la durée. Le travail de l’auteur consiste alors non seulement à rendre compte de ces notions et des enjeux qu’elles recouvrent, mais encore à les rapporter aux recherches de l’époque, notamment celles d’Albert Einstein. Ce sont ainsi des termes centraux qui sont expliqués : le temps abstrait de la science, l’espace, le rôle des sciences dans la spatialisation du temps, le nombre (immobilisation du temps), le modèle de l’univers, etc. À quoi il convient d’opposer la « science » bergsonienne et ses concepts de durée et de mobilité. Ils relèvent de la vie intérieure qui se confond avec la mémoire et l’attente. De là la dualité : hétérogène, continu, qualitatif et esprit vs homogène, discontinu, quantitatif et corporel. Elle se répercute dans la différenciation devenue nécessaire entre les états psychologiques rationalisés par le langage et la succession des mots, et leur intensité véritable qui relève de modifications qualitatives de l’esprit. Mais la différence entre les deux s’approfondit lorsque Bergson fait entrer en jeu la « joie ». Cette dernière est constamment associée au sentiment de la durée. De celle-ci, il est des degrés. Le plus bas se manifeste par la rapidité de nos sensations dans la durée. Mais dans la joie extrême, nous éprouvons une sensation unique qui s’apparente à un « étonnement d’être » qui nous imprègne entièrement. Elle souligne la continuité de la vie émotionnelle.   La liberté Nul n’ignore, et Bergson encore moins, la place qu’occupe la question de la liberté en philosophie moderne. Même si le philosophe ne rédige pas de traité spécifique sur la liberté, cette dernière est présente dans chaque ouvrage à titre de fil conducteur. Elle est d’abord rattachée à la durée, échappant ainsi à tout déterminisme, et à toute conception mécanique du moi. Elle est définie par l’acte libre, et celui-ci est traité comme un fait. Elle est ensuite conçue comme un certain retour sur soi, renouant avec notre moi profond, récusant le moi superficiel. « Bref , écrit Bergson, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve parfois entre l’œuvre et l’artiste ». Le processus conduisant à l’acte libre renvoie à deux traits : la maturation lente qui n’équivaut pas à l’idée d’un choix entre des contraires, et le pouvoir créateur dont nous disposons (une capacité à tirer de soi-même plus que ce que nous contenons). La liberté est donc un rapport concret entre le moi et l’acte qu’il effectue. La liberté est intensive et comporte des degrés. C’est à la lectrice et au lecteur de réfléchir alors à ce qu’il lit. L’auteur pour autant lui suggère des comparaisons philosophiques qui peuvent éclairer sa démarche (comparaisons avec Kant, avec la sociologie, et surtout les autres philosophes de l’époque). Il n’a pas tort non plus de montrer que la conception bergsonienne de la liberté se complète ou s’amplifie au fur et à mesure des publications. Il fallait de toute manière que Bergson s’attaque à la manière dont la liberté pouvait prendre place dans le monde matériel.   L’évolution créatrice Pour autant, pour préciser cette notion de liberté, il ne suffit pas de régler la question du rapport au monde. Il faut aussi se préoccuper des rapports entre l’humanité et les autres espèces vivantes. Cette perspective est réglée par la notion « d’évolution créatrice » (qui donne son titre à un ouvrage). Une philosophie de la vie se profile ici, susceptible de lier la vie organique et la vie spirituelle. C’est la notion de création qui permet ce lien. Certes, dit Bergson, nous sommes la création de nous-mêmes par nous-mêmes, mais la vie organique est aussi créatrice. L’expérience de la vie intérieure en quelque sorte fournit le principe de l’interprétation générale de la vie. Et ici s’ouvre un nouveau pan de la philosophie de Bergson, que le lecteur voit se déployer avec pertinence sous ses yeux. Le vivant, l’intelligence, la liberté s’inscrivent ici dans une conception grandiose, mais classique pour l’époque, de la vie organique et de l’évolution humaine. La marche de l’humain vers la réflexion, l’acquisition du langage, le regard sur l’animal, etc, jettent une lueur spécifique sur la conception du monde que ce livre pédagogique conduit au jour. Il est impossible ici de détailler tous les traits de la pensée de Bergson explorés. L’auteur, d’ailleurs, s’en charge fort bien, et surtout de manière plus articulée qu’un compte-rendu pourrait le faire. Au lieu de détacher les thématiques les unes par rapport aux autres, il enchaîne fort bien les éléments que les manuels philosophiques caricaturent souvent. Le modèle de la liberté étant compris comme un immense effort pour créer du nouveau, et l’insérer dans les choses, on peut rapidement saisir une difficulté humaine : des cadres, des institutions, des mécanismes se mettent en travers du chemin de la liberté et de la vie. En aboutissant, d’ailleurs tardivement, à ces considérations, Bergson n’aborde les problèmes sociaux, ceux de la morale et de la société, qu’après les avoir conçus dans sa philosophie de la vie. Les conceptions de la morale, de la religion, de la psychologie, celle de l’opposition entre les sociétés closes et les sociétés ouvertes – un thème largement repris depuis lors – résultent de ces travaux. Bien sûr tous les vivants sont soumis à une même poussée de l’élan vital, mais l’humanité est seule en mesure d’en poursuivre la direction.   Cette nouvelle introduction constitue un support indispensable pour ceux qui ne se contenteraient pas de lire quelques extraits des écrits de Bergson, et pour ceux qui ne peuvent d’un seul trait parcourir tout le corpus bergsonien. L’auteur suit pas à pas les publications de Bergson, ce qui est une bonne manière de s’imposer une certaine rigueur dans l’exposé de l’enchaînement de la pensée du philosophe. On échappe ainsi aux ouvrages qui extraient des notions d’un corpus pour se satisfaire de définitions sèches.    Continuer la lecture
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Publié le 12.03.2019 à 08:00

Aux endeuillés, Sophie Calle reconnaissante

Lors de son exposition intitulée "Beau doublé M. le marquis" au musée de la Chasse et de la nature en 2017, Sophie Calle, dans des livres d’or mis à leur disposition, avait invité les visiteurs à répondre à la question : « Que faites-vous de vos morts ? »   Jeu macabre : mode d’emploi « Que faites-vous de vos morts ? Dans votre agenda, vous écrivez "mort" à côté du nom ? Vous dessinez une croix, une tombe ? Vous ajoutez la date du décès ? Vous raturez ? Vous recouvrez le nom avec du Tipp-Ex ? Vous ne faites rien ? Vous avez une méthode personnelle ? Dans un carnet d’adresses électronique, vous effacez le nom ? Vous l’effacez tout de suite ? Vous l’effacez quand vous ne pensez plus au mort ? Quand vous y pensez trop ? Vous effacez un ami lointain mais vous n’effacez pas votre mère ? Que ressentez-vous quand vous cochez la case : "Supprimer le contact" ? » Voici les réponses dans leur graphie originale, accompagnées de photographies de tombes prises par l’artiste dans différents cimetières ( simetierre comme écrit un enfant) et de ses remarques sur la mort de sa mère auxquelles fait écho le constat plein d’humour et anonyme : « C’est fou ce que je m’entends bien avec ma mère depuis qu’elle est morte : on ne s’engueule plus. »   Provocation, émotion, remise en question Du laconique « Rien » aux plus violents « Je le mange » ou même « Je les encule », la palette des émotions est très variée dans ce livre d’art qui est issu d’une multitude de voix anonymes et puissantes, jusqu’à remettre en cause le projet même de l’artiste : « Et la Pudeur ?! » (sur la page de titre) ou encore « pas de l’art ». Le lecteur découvrira les aveux les plus émouvants qui sont comme des poèmes, marqués parfois par l’absurde : « J e les mets dans une boîte sans fond dans une armoire sans portes. » Comment ne pas être en même temps sensible à l’humour des visiteurs de l’artiste, comme en écho au sien ? « Pendant longtemps, j’ai lu les résumés des épisodes de Santa Barbara sur la tombe de ma grand-mère car elle adorait cette série. Maintenant, la série s’est arrêtée, c’est triste. » Sophie Calle aurait aimé passer sa mort au cimetière Montparnasse ; elle a dû se rabattre sur « une concession dans celui de Bolinas, en Californie », en s’inquiétant toutefois de l’acheminement de ses restes. « Le responsable du cimetière m’a immédiatement rassurée : "le corps, par colis postal ; les cendres par FedEx". Ce détail ainsi balayé, je suis devenue propriétaire du lot 74 de la section T, à 8949 kilomètres de Montparnasse. »   Ce beau livre à la couverture grise et argentée, qui s’ouvre et se ferme sur des pages vert prairie, est à la hauteur de la très belle question posée par l’artiste à son public et poursuit son travail passionnant entre récit de soi et vie des autres, comme un miroir sans tain.  Continuer la lecture
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