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Publié le 14.11.2018 à 08:00

Le revenu de base comme utopie

Le revenu de base a fait son entrée dans l’arène publique française à l’occasion des élections présidentielles de 2017. Si cette idée est apparue surprenante, le revenu de base a en fait une longue histoire que l’on peut faire remonter à la Révolution française. C’est cette histoire que raconte Timothée Duverger dans L’invention du revenu de base. La fabrique d’une utopie démocratique . Historien, l’auteur a précédemment travaillé et publié sur la décroissance 1 , l’économie sociale et solidaire 2 et sur la pensée d’André Gorz 3 , l’un des théoriciens du revenu de base. En plus de ses recherches, T. Duverger a été impliqué dans une expérimentation d’un revenu de base pour le département de la Gironde. Timothée Duverger considère le revenu de base comme « l’une des principales utopies du XXIe siècle ». Il note un regain des expérimentations à son sujet dans le monde ces dernières années. Toutefois, seul l’Etat d’Alaska l’a mis en place grâce à sa rente pétrolière. Si sa mise en œuvre plus large se fait attendre, l’idée du revenu de base est relativement ancienne et sa définition a fluctué. Pour autant, T. Duverger considère, à partir de son investigation historique, que trois traits caractérisent le revenu de base : « Il s’agit d’une garantie de ressources, à la fois : - Individuelle (il est versé à l’individu plutôt qu’au foyer), - Universelle (il est versé à tous), - Inconditionnelle (aucune contrepartie n’est exigée). » Sa définition n’en reste pas moins conflictuelle et intrinsèquement politique, puisqu’inscrite au cœur des débats entre démocratie formelle et démocratie réelle. En parallèle, il constitue un moyen de protection sociale et de lutte contre les inégalités. Autrement dit, le revenu de base est un outil afin de donner les moyens au citoyen d’en être un. Avec ce livre, Timothée Duverger s’efforce de restituer les contextes d’émergence des différentes incarnations du revenu de base, ainsi que les biographies et propositions des principaux défenseurs de cette idée. Il se concentre sur trois pays, de la Révolution française à nos jours : la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis. In fine , T. Duverger souhaite dégager des perspectives alternatives à partir de l’étude de l’histoire du revenu de base, et des limites qu’il a rencontrées, afin d’envisager sa mise en œuvre à notre époque.   Une idée révolutionnaire Le revenu de base naît pendant la Révolution française. En 1797, Thomas Paine publie le livre Justice agraire alors que le suffrage censitaire est instauré en France. Plutôt que de prôner une expropriation pour résoudre la question de la redistribution des terres, Paine propose de verser une dotation à l’entrée dans l’âge adulte, puis une rente annuelle à partir de 50 ans pour corriger progressivement cette inégalité de patrimoine. Pour la financer, il envisage la taxation des héritages. Il s’agit pour Paine d’établir ainsi l’autonomie du citoyen. L’idée de Paine évolue sous la plume de son concitoyen Thomas Spence, qui avance l’idée d’une propriété commune des terres à l’échelle de la paroisse. Les surplus générés seraient redistribués sous la forme de revenus à l’ensemble des citoyens. Les théories de Spence connaissent une postérité avec leur intégration dans les années 1830 aux revendications du mouvement chartiste, également préoccupé de réforme électorale, en Grande-Bretagne cette fois-ci. Après avoir été envisagé comme une solution à la question agraire, le revenu de base se déplace progressivement vers le domaine du travail, bouleversé par les débuts de l’industrialisation, source de paupérisation. Charles Fourier évoque le « minimum décent », qui prend initialement la forme d’un lopin de terre afin de compenser l’insuffisance de certains salaires. Fourier entend cibler les pauvres avec sa mesure. Sa proposition s’inscrit également dans un combat plus large afin de rendre le « travail attrayant », c’est-à-dire moins pénible en termes de conditions de travail. Si Victor Considérant, l’un des disciples de Fourier, reprend le « minimum décent », il finit par prôner avant tout un droit au travail. De son côté, Joseph Charlier revient à l’idée originelle de Fourier et pose dès 1848 les bases d’un « revenu attribué à tous, sans conditions, sous forme monétaire. » La suggestion de Charlier ne reçoit que peu d’écho et le revenu de base sombre alors dans l’oubli pour plusieurs décennies.   Un débat d’entre-deux-guerres Après la Grande Guerre, le revenu de base fait son retour en Grande-Bretagne à la suite des pertes causées par la guerre et d’une intervention étatique accrue pendant le conflit. Dans les années 1920, les époux Milner considèrent que la mise en place d’une « prime d’Etat » permettrait de résoudre la question sociale en offrant une sécurité aux individus grâce à la couverture de leurs besoins primaires, financé par l’impôt sur le revenu. La proposition de « crédit social » du Major Douglas, un ingénieur de la RAF, porte le revenu de base sur le devant de la scène politique. D’origine monétariste, son idée prend également en compte le changement de structure de l’économie : la richesse ne provient plus seulement de la terre, du travail ou encore du capital, mais aussi de l’« héritage culturel » auxquels tous contribuent. Après le crash de Wall Street en 1929, le débat économique est marqué par les idées de Keynes et de ses disciples, qui se font les avocats du rôle de l’Etat dans la sphère économique et du planisme. En 1935, l’économiste G. D. H. Cole écrit un article sur le « dividende social » : avec celui-ci, il entend répondre aux besoins primaires, stimuler la demande et éviter que les inégalités ne se creusent. Son idée est reprise par le keynésien James Meade, à la fois pour lutter contre pauvreté et relancer l’économie. Enfin, à la même époque en France, le revenu de base est évoqué par Jacques Duboin. Ce défenseur d’un « socialisme de l’abondance » voit déjà dans le progrès technologique une source de chômage auquel ce nouveau dispositif pourrait remédier. Le revenu de base se retrouve également du côté de l’Ordre Nouveau de Robert Aron et Arnaud Dandieu.   De l’impôt négatif à l’allocation universelle Après la Seconde Guerre mondiale, la britannique Lady Rhys-Williams envisage une fusion des aides sociales en une seule allocation financée par une taxe à taux unique (« flat tax »). Il faut néanmoins attendre les années 1970, aux Etats-Unis cette fois-ci, pour qu’une telle proposition recueille un écho. Milton Friedman théorise en effet « l’impôt négatif ». Il le conçoit comme un outil de lutte contre la pauvreté, qui garantirait un minimum de revenu pour tous et se substituerait à toutes les autres aides sociales. Sa suggestion souligne l’évolution du débat, de la résolution du chômage à celle de la pauvreté dans un contexte de développement de la protection sociale. Dans les années 1980 et 1990, le revenu de base est à nouveau évoqué dans une Europe qui connaît les débuts du chômage de masse et de la crise de l’Etat-providence. Philippe Van Parijs, un philosophe belge, propose une « allocation universelle » afin de répondre à ces nouveaux maux, au ralentissement de la croissance et aux premières préoccupations écologistes. Il souhaite également inciter au partage du travail. Plus largement, Parijs voit dans une telle idée un « chemin libéral vers une société communiste ». Les défenseurs du revenu de base se structurent alors en un réseau international : le « BIEN » pour « Basic Income European Network ». L’allocation universelle a toutefois du mal à s’introduire dans le débat français puisque les droits sociaux restent très attachés au travail. Il faut attendre 1988 pour qu'un revenu minimum ne soit créé avec le RMI 4 . Celui-ci reste encore très lié à l’idée d’« insertion » comme l’indique son nom. Pour autant, le débat intellectuel français autour du revenu de base l'envisage en termes d’autonomie et de distinction entre travail choisi et subi, avec des auteurs comme Guy Aznar ou Yoland Bresson, ou encore d’inconditionnalité chez Alain Caillé , sur le mode du don afin de ne pas stigmatiser les bénéficiaires. C’est toutefois l’impôt négatif qui s’impose sous le gouvernement de Lionel Jospin avec la prime pour l’emploi.   Une discussion et des expérimentations toujours en cours Aujourd’hui, en France, le revenu de base s’inscrit dans des réflexions plus larges liées aux métamorphoses de la protection sociale, du monde du travail et du chômage causé par numérisation et l’automatisation de la société. La proposition du candidat Benoît Hamon est directement inspirée par sa lecture d’ André Gorz , auteur à ce sujet de Misères du présent, richesse du possible (1997). Influencé par Marx et conscient des enjeux écologiques, Gorz ambitionne de favoriser l’autonomie de l’individu. Pour cela, son « revenu universel d’existence » [RUE] doit être suffisant, universel et inconditionnel. Hamon place le RUE au cœur de son projet qui marque un tournant écologiste et une remise en cause de la croissance économique pour le socialiste. Son projet s’édulcore cependant assez vite pendant sa campagne. C’est encore du côté du camp socialiste que naissent des velléités d’expérimenter le RUE à l’échelle départementale, comme en Gironde, avec différents scénarios visant à fusionner certaines aides sociales. Au niveau de l’Etat, le plan de lutte contre la pauvreté du gouvernement Macron prévoit de créer un revenu universel d’activité [RUA] en 2020 à partir de la fusion de plusieurs prestations sociales et sur un modèle britannique critiqué. Pour Timothée Duverger, « Deux visions s’affrontent donc : le welfare au référentiel démocratique des départements contre le workfare au référentiel philanthropique du Gouvernement. »   Le revenu de base questionne donc nos sociétés au fil de leurs évolutions, autant économiques que politiques. Ses définitions successives témoignent des problèmes auxquels il entend répondre : question agraire, industrialisation, chômage de masse, lutte contre la pauvreté et les inégalités, autonomie du citoyen, intérêt du travail, etc. L’absence d’expérimentations d’ampleur, liée aux bouleversements que le revenu de base pourrait provoquer pour nos organisations socio-économiques, conduit Timothée Duverger à proposer une histoire de l’idée. Ainsi, il souligne l’ancienneté de sa présence, parfois discrète, dans le débat public et montre de façon claire la polysémie du terme et des configurations envisagées : objectifs assignés, modalités de financement et de distribution, populations ciblées. Le lecteur de Karl Polanyi regrettera que T. Duverger ne propose aucune analyse de l’épisode, évoqué par l’économiste hongrois dans La Grande Transformation , de la loi anglaise de Speenhamland qui instaura en 1795 un « right to live », garantissant un revenu minimum subventionné aux effets très mitigés, que cela soit en termes de salaires ou de productivité. La loi fut abolie en 1834. Speenhamland est pourtant abordé par le néerlandais Rutger Bregman dans son essai Utopies réalistes 5 , où le revenu de base figure en bonne place. L’anthropologue David Graeber , inspiré par André Gorz, voit également dans ce dispositif un moyen de résoudre le phénomène des « boulots à la con » et, plus largement, de redonner un sens au travail en valorisant la pluriactivité. T. Duverger a raison de mentionner la difficulté qu’a l’idée du revenu de base à s’imposer dans un débat où la valeur travail a été remise sur le devant de la scène par Nicolas Sarkozy en 2007, rendant par exemple taboue l’idée, moins radicale, de continuer à réduire le temps de travail. A cela, il faudrait ajouter l’absence d’une mise en œuvre prolongée du revenu de base à une échelle conséquente. Notes : 1 - La décroissance, une idée pour demain , Sang de la Terre, 2011 2 - L’économie sociale et solidaire, une histoire de la société civile en France et en Europe de 1968 à nos jours , Le Bord de l’Eau, 2016 3 - « Écosocialisme ou barbarie : la technocritique, source de l’écologie politique d’André Gorz », Écologie et Politique , 54, 2017, p. 125-134. 4 - Revenu minimum d’insertion. 5 - Seuil, 2017  Continuer la lecture
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Publié le 13.11.2018 à 12:30

La physique de l’espace et des champs selon Susskind

La physique reste une science populaire, avec ses énigmes sur l’univers et les trous noirs, sans oublier les particules dont on n’entend plus beaucoup parler depuis la belle époque des quarks. Derrière ces découvertes, il y a des théories fort complexes composées d’interminables formules mathématiques. La compréhension des sciences physiques impose d’étudier les cours donnés par les professeurs, ce qui impose quelques rudiments en mathématiques. Des générations d’étudiants ont été formées avec des manuels devenus emblématiques comme ceux de Landau ou bien Feynman. Enseigner la physique est tout un art. Leonard Susskind a donné des cours qui ont été retranscrits sur Internet. Avec son élève Art Friedman, ces cours ont été publiés en édition papier. Les deux premiers volumes ont eu un large succès. L’univers de la physique contemporaine impose d’enseigner les théories consacrées aux différents « objets physiques » étudiés par l’expérience. Il existe plusieurs branches de la physique. Le premier cours publié par Susskind fut consacré à la mécanique classique dite mécanique céleste chez Newton puis mécanique rationnelle (du point matériel) après les formulations de Lagrange et Hamilton élaborées entre la fin du XVIIIe et le XIXe siècle. Le second cours a concerné la mécanique quantique élaborée à partir de 1925. Ce troisième volume nous fait découvrir deux grandes théories, la relativité restreinte dont les bases ont été jetées en 1905 par Einstein et la théorie classique des champs conçue pas à pas depuis Faraday jusqu’au sublime aboutissement que sont les équations du champ électromagnétiques présentées en 1864 par Maxwell. La série ne suit pas un ordre chronologique. Elle a commencé par l’étude des objets massiques figurant dans notre univers quotidien, puis des réalités quantiques infrascopiques aux comportements si étranges. Ces premiers volumes portent sur la matière dans deux de ses aspects (le troisième relevant de la physique statistique). Le troisième volume concerne la propagation des signaux lumineux et l’espace. Deux théories étudient cette propagation, la théorie classique des champs et la relativité restreinte. La relativité restreinte appartient au domaine classique de la physique. Elle décrit l’étendue spatiale. Avec la théorie classique du champ, elle décrit la propagation de la lumière. A ces deux théories s’ajoutent la mécanique rationnelle. Le traité publié par Susskind est ainsi nommé car il présente selon l’auteur le minimum théorique pour aborder deux autres théories encore plus fondamentales, la cosmologie relativiste (relativité générale) et la théorie quantique des champs (physique des particules et modèle standard). Si l’on ajoute la théorie quantique de base et la thermodynamique, on arrive à un total de sept « physiques » contemporaines qu’il faut comprendre pour connaître la Nature dans son intégralité ou presque.    Structures de l’espace et cinématique Les ingrédients mathématiques nécessaires pour décrire l’espace sont introduits sous une forme humoristique avec des piliers de comptoir très savants et dont la conversation débute par une boutade sur l’espace de Minkowski contenant ni bra ni ket (allusion à deux outils de la mécanique quantique). Cet espace joue un rôle déterminant dans la relativité restreinte décrite comme une théorie des référentiels d’observation. Cette théorie est basée sur le principe qu’il n’existe pas de référentiel privilégié pour percevoir le monde étendu. L’idée de choses inscrites sur la scène fixe de Newton n’a plus cours, du moins pour les phénomènes lumineux. La lumière voyage de la même manière dans tous les référentiels. La règle de l’addition des vitesses formulée par Galilée n’a plus cours. Cette règle dit qu’un individu placé sur un véhicule se déplaçant à la vitesse V, lançant une flèche avec la vitesse V’ de manière colinéaire produira comme résultat final une flèche pouvant atteindre une cible avec une vitesse V + V’. Si ce même individu utilise une torche envoyant un signal lumineux émis pour se propager à la vitesse c, la vitesse du signal parcourant l’espace devrait être V + c en appliquant le principe de Galilée. Or, ce n’est pas le cas. La lumière se propage à la vitesse c. C’est ce qui fut mesuré avec l’expérience de Michelson et Morley. La physique a ainsi dû se résoudre à abandonner le principe d’un éther substantiel luminifère censée propager la lumière. Les auteurs de la célèbre expérience n’ont jamais cru à la constante c comme étant une loi universelle de la physique, ni d’ailleurs Lorentz. A l’âge de 16 ans, Einstein méditait sur le conflit entre l’électromagnétisme et le mouvement sans connaître selon ses dires le résultat de Michelson.  La solution sera publiée par ses soins en 1905. Il fallait aussi abandonner le principe d’un temps absolu. Soit deux horloges A et B situées à une égale distance d’une horloge C. Quand A et B marquent midi, elles envoient un signal lumineux à C. Un observateur immobile face à C constatera que A et B sont synchronisées si les signaux arrivent au même instant. En revanche, un observateur se déplaçant constatera un léger décalage. Ce qui signifie que événements perçus comme simultanés dans un référentiel ne le sont pas dans un autre. La théorie de propagation de la lumière imposa d’élaborer des transformations permettant de passer d’un espace à un autre, par translation ou rotation. Avec une règle précise basée sur la conservation d’une quantité désignée comme invariant. A ces règles structurelles s’ajoutent un principe cinématique, la vitesse « c » est une constante universelle. Ces règles expliquent comment les étants du monde peuvent s’observer les uns les autres et réaliser des mesures précises ayant une validité générale. Il n’y a pas d’éther luminifère. Aucun temps universel ne peut être déduit de l’observation.    Considérations dynamiques Le titre du fameux article de 1905 n’emploie pas le terme de relativité et s’intitule « De l’électrodynamique des corps en mouvement ». La relativité restreinte n’est pas uniquement une théorie des référentiels décrivant la propagation de la lumière (qui est aussi une propagation du champ électromagnétique). Un référentiel inertiel est une sorte de scène spatiotemporelle qui se déplace par rapport à une autre scène à une vitesse constante, comme c’est le cas pour une masse inertielle qui se subit aucune accélération. Ce déplacement peut-être une translation ou bien une rotation. La relativité restreinte est aussi théorie décrivant la dynamique des corps en mouvement. Susskind commence la troisième leçon par une anecdote croustillante. Il reçoit un mail adressé au professeur Susskino d’un internaute précisant qu’il avait déjà écrit à Hawking qui ne lui avait pas répondu. Cet internaute voulait signaler une bourde d’Einstein en imaginant pousser une personne de 100 kilos pendant une année dans une direction horizontale et parvenir à une vitesse supérieure à la vitesse de la lumière. Bien évidemment, ce raisonnement est stupide. La relativité restreinte prévoit en effet que la masse augmente avec la vitesse et qu’en se rapprochant de c, une masse atteint une valeur colossale si bien qu’elle ne peut plus être accélérée. Si un corps atteint la vitesse c, sa masse m’ prend une valeur infinie, comme l’indique la formule :  m’ = m / √ (1 – v2/c2) La loi relativiste du mouvement et des référentiels a une conséquence concrète. Imaginons Bob sur la terre envoyant un message hertzien à Alice située sur Alpha du Centaure pour la prévenir de son arrivée, puis empruntant une fusée dont l’accélération permet selon les lois dynamiques non relativiste d’atteindre Alpha avant que le message ne soit parvenu à Alice. Celle-ci verra Bob passer dans le ciel puis recevra le message lui indiquant sa visite. Et quand bien même la loi ne serait pas relativiste, réaliser une telle expérience est hors de portée. En revanche, cette règle a été constatée dans les accélérateurs de particules dont les énergies colossales appliquées aux particules ne leur permettent pas de dépasser la vitesse de la lumière. La loi relativiste des référentiels impose des contraintes à la fois pour la propagation de la lumière (et de toute onde EM) et pour le mouvement des corps. Les référentiels sont des étendues liées à des observateurs immobiles ou en mouvement. Ce sont des scènes disposées selon divers points de vue. La relativité restreinte articule les points de vue liés aux dispositions des systèmes corporels et les communications liées au champ et à la lumière. Les propriétés des référentiels inertiels sont liées à la matière, éventuellement au champ EM et non pas à l’espace. Sur un plan théorique et formel, la relativité restreinte impose d’utiliser des grandeurs physiques calculées différemment, en prenant en compte les effets relativistes. Les lois ordinaires de la physique rencontrées au quotidien restent valables et correspondent à des situations pour lesquelles l’effet relativiste est pratiquement nul. Le lagrangien contient toute l’information disponible sur la configuration dynamique d’un système, il est égal à la différence entre l’énergie cinétique (de la particule en mouvement) et l’énergie potentielle (distribuée dans l’espace). Le principe de moindre action énonce que la particule prend la trajectoire qui rend extrémale l’action égale à la somme du lagrangien calculée le long de la trajectoire. Dans un référentiel relativiste, le principe de moindre action est toujours valable sauf que le lagrangien est établi avec des valeurs relativistes pour les énergies, si bien que l’action devient relativiste.   Particules et champs La relativité restreinte est une théorie des référentiels et du mouvement des particules massiques dans ces référentiels. La théorie du champ électromagnétique établie par Maxwell décrit la propagation des champs E et B ; elle est compatible avec la relativité. Il n’y a aucune influence physique entre la particule massique et le référentiel inertiel, pas plus que le photon lumineux n’influence les deux composantes E et B du champ électromagnétique. Ce fait provient des propriétés physiques propres aux situations considérées. Dans le premier cas, la masse est prise avec ses propriétés inertielles en occultant la propriété de gravitation. Dans le second cas, le photon est non seulement sans masse mais il est sans charge. Si l’on considère cette fois les particules chargées (par exemple proton ou électron), alors la situation est différente. Il faut introduire les effets réciproques des charges sur le champ qu’elles génèrent et c’est le même principe qui est utilisé dans la relativité générale qui est simplement évoquée à partir des chapitres 4 et suivants dans lesquels Susskind explique comment la théorie classique du champ incorpore les effets des particules sur les champs et réciproquement. Avec une asymétrie puisque selon la formule de l’auteur, le champ influence le mouvement de la particule alors que la particule fait varier le champ. En théorie relativiste de la gravité, cette formule devient : l’espace-temps force les masses à bouger et les masses imposent à l’espace-temps de se courber. Le champ est un concept très important en physique car il représente une configuration systémique dans laquelle chaque partie contribue à influencer un champ qui en retourne, exerce une « action » sur la partie. Susskind explicite clairement un principe jouant un rôle universel dans le fonctionnement des champs en physique. Le « principe  d’action et réaction » est intégré dans l’action calculée à partir du lagrangien. C’est du reste la situation physique des champs électriques et magnétiques qui influent sur le mouvement des particules chargées, lesquelles altèrent les caractères des champs comme leur intensité ou leur orientation. Lorsqu’une particule affecte un champ, il est impossible de séparer les deux éléments de cet ensemble composite constitué d’un champ et d’une particule. L’action totale est formée par l’action du champ et l’action de la particule. La physique du champ impose alors d’établir un terme qui prend un sens précis, le lagrangien d’interaction qui décrit comment la particule va se mouvoir dans le champ et comment le champ va varier en présence de la particule. Ce terme du lagrangien décrit ainsi une situation composite dans laquelle la particule et le champ s’influencent mutuellement sans que cette influence soit symétrique. D’un côté ça bouge, de l’autre ça varie. Cette asymétrie renvoie à une configuration physique concrète. Dans une expérience, le champ n’est jamais observé directement. Seules les particules permettent de « voir » le champ. Susskind avance pas à pas dans le labyrinthe des équations et par un tour de magie mathématique, la résolution du lagrangien (auquel on applique le principe de moindre action) fait émerger deux choses, d’une part la force que le champ exerce sur la particule, d’autre part la source du champ. Avec en plus l’équation de Poisson qui décrit le potentiel électrostatique d’une charge ponctuelle. Ce qui montre la grande cohérence de la physique classique. Les descriptions de la physique utilisent souvent des notations qui, comme l’explique Susskind, non seulement rendent plus simple et élégant l’expression des formules mais aussi façonnent notre manière de penser les choses et les phénomènes physiques, souvent mécaniques, se produisant entre les particules et les champs. Un physicien pense avec les notations, comme un philosophe pense avec les mots du langage et un compositeur de musique avec les notes placées sur une partition. La physique classique du champ se pense en utilisant des quadrivecteurs pouvant représenter des coordonnées dans un référentiel ou bien les variations d’un champ magnétique B ou électrique E dans le temps et l’espace. Une autre notation s’ajoute à la précédente, c’est le tenseur qui généralise les vecteurs et dont l’utilisation est bien connue en relativité générale autant que dans l’électromagnétisme. Ces outils permettent de dériver et expliciter la représentation des choses physiques comme notamment la force électromécanique de Lorentz et les équations du champ de Maxwell.    Les principes fondamentaux de la physique La septième leçon explicite quatre grands principes auxquels devrait obéir toute nouvelle théorie censée décrire un objet, un processus ou une réalité physique que l’on découvre. Ce sont (1) le principe d’action, (2) la localité, (3) l’invariance de Lorentz, (4) l’invariance de jauge. Ces principes sont appliqués dans toutes les théories actuelles, qu’elles soient classiques ou quantiques. En fait, Susskind prend en considération les théories quantiques des champs et le modèle standard. La théorie quantique de base qui repose sur l’équation de Schrödinger ne vérifie pas l’invariance de Lorentz. C’est l’équation de Dirac qui est à la fois quantique et relativiste et sert de base pour l’électrodynamique quantique. Ces principes font de la physique un univers sémantique régi par une sorte de mathesis générative, comme peut l’être la grammaire générative censée « gouverner » les langues utilisées par l’homme. Ces principes expliquent comment la nature et le cosmos sont ordonnés mais aussi réglés pour permettre les observations par des systèmes immobiles ou se déplaçant dans un lieu donné. Il existe deux réglages, premièrement celui des choses qui présentent des apparences, formes, contours et mouvements stables. Ce premier type de réglage rend possible l’existence des objets. Le second réglage rend possible les observations et la cohérence dans les divers angles de vue employés par les observateurs immobiles ou en mouvement. La convergence des points de vue est assurée par l’invariance de Lorentz (selon les auteurs, le nom de Poincaré y est associé). La localité impose à chaque chose d’exercer une influence limitée dans son milieu environnant. Si je crie, je ne vais pas être entendu par un martien et si j’entends une voix, ce n’est pas un martien qui me parle mais le cerveau qui me joue des tours (ou alors Dieu, ce qui est possible car Dieu est non local et ne respecte pas les règles physiques). Le principe d’action est assez énigmatique. Il règle le mode d’existence des objets mobiles sur une scène où ils se disposent. Il fonctionne aussi avec le principe de conservation de l’énergie qui est aussi une conservation de l’information car le lagrangien contient toute l’information permettant de déduire la dynamique et la cinématique d’une particule massique. Le dernier principe nommé invariance de jauge est le plus énigmatique et c’est pourquoi Susskind insiste sur cette étrange introduction des jauges qui semblent être des redondances dans la description des choses. Imaginez une redondance équivalente dans le langage. Par exemple, au lieu d’employer le substantif table, on ajoute à table une lettre supplémentaire, tablea, tableb…tablez, sans que la signification ne change. Le langage n’aime pas les redondances et les supprime. En revanche, lorsque vous décrivez la propagation des champs électriques et magnétiques, que vous utilisez le potentiel vecteur Aμ, vous pouvez ajouter à ce vecteur une quantité S (scalaire) sans que le contenu physique ne soit altéré. Cette quantité peut même varier dans l’espace (un gradient). Cela n’a rien d’étonnant, le potentiel vecteur n’a pas de signification physique. Les jauges présentent néanmoins un intérêt pour la description. Elles permettent d’éclairer une théorie et de voir toutes ses facettes comme le précise Susskind à la fin de la septième leçon ; en modulant S on dresse un panorama complet des propriétés. Un même objet, plusieurs facettes, cela vous fera sans doute penser à la phénoménologie de Husserl, à la différence près que si jauge il y a, elle repose sur la conscience et non pas sur une procédure mathématique externalisée comme c’est le cas en physique.   Le champ, son énergie et les lois de l’électrodynamique Les dernières leçons sont consacrées au champ et à la fameuse équation de Maxwell introduite pour des raisons expérimentales afin de décrire plusieurs phénomènes liés à l’électricité et au magnétisme. Au lieu de suivre l’ordre historique, Susskind adopte une cohérence logique qui le conduit de Maxwell à Faraday et Coulomb. L’électromagnétisme produit deux phénomènes différents en essence, la transmission de la lumière et les forces électromagnétiques, qu’elles soient électrostatiques entre deux objets chargés, magnétiques entre un aimant et un objet métallique ou enfin, les forces électromotrices dans les moteurs électriques ou bien dans le vivant animé avec les muscles (ou les cils vibratoires pour les êtres monocellulaires). Incontestablement, le champ « communique » des forces mais peut-on lui attribuer des propriétés classiques comme l’énergie ou la quantité de mouvement ? Susskind suggère que ces deux concepts permettent d’établir un pont entre la mécanique classique et la théorie du champ. Si vous vous exposez au soleil, vous aurez la sensation de chaleur car une partie du rayonnement solaire est absorbé par la peau et transformé en agitation thermique. Le champ a donc transmis de l’énergie et contient cette énergie mais sous une forme non mécanique, uniquement radiative. Il peut aussi transmettre une quantité de mouvement mais le phénomène est infime et difficile à mesurer (une voile solaire qui absorbe des millions de Watts ne produira qu’une force de quelques kilogrammes en cas de rayons réfléchis). Attribuer une quantité de mouvement au champ paraît illégitime, même si les effets sont constatés lors de l’étude du vent solaire. C’est juste que l’énergie radiative est convertie en mouvement par le dispositif matériel réfléchissant le rayonnement (les atomes réagissent en bougeant), comme elle est convertie en chaleur par le même dispositif, mais absorbant (les atomes s’agitent). Les équations de Maxwell ont une origine empirique indissociable des phénomènes électriques découverts par Coulomb, Faraday, Ampère et Œrsted et d’autres. Susskind ne fait qu’évoquer deux énigmatiques constantes, l’une concerne la réponse du vide en présence de charges électrique, elle est notée ε0 (permittivité) et la seconde intervient dans les propriétés magnétiques des matériaux, elle est interprétée comme paramètre dans la réponse du vide en présence de sources magnétique, elle est notée μ0 (perméabilité). Leur produit est égal à 1/c2. Susskind passe trop vite sur ces deux constantes introduites empiriquement bien avant Maxwell. On peut espérer que cette occultation sera rattrapée lors d’un prochain cours sur l’électrodynamique quantique. La permittivité permet en effet de calculer la constante de structure hyperfine dont la valeur est déterminante pour réaliser les calculs précis dans la formulation quantique de l’électrodynamique. La théorie classique des champs explique ainsi des phénomènes physiques largement présents dans notre quotidien comme la propagation de la lumières et les phénomènes électromécaniques dont la « nature » est bien différente de la lumière car les masses jouent un rôle déterminant, ainsi que les charges, ce qui produit un mouvement spatial modifiant la disposition des « objets ». Le champ est ce qui permet aux « objets » de communiquer dans un environnement limité et si réception il y a, selon le contexte, des réactions électrodynamiques se produisent. Les théories décrivant ces phénomènes du quotidien sont d’une complication notoire et leur agencement traduit la grande cohérence et consistance de la nature prise comme un Tout ordonné. Ces théories semblent surdimensionnées si on les rapporte à la relative simplicité d’une mesure physique. En vérité, ces théories nous enseignent des choses profondes de la nature si bien que les manuels proposés par Susskind s’adressent autant aux physiciens qu’aux philosophes en quête d’une nouvelle philosophie de la nature sous réserve que les théories soient interprétables. Car non seulement la physique quantique reste incompréhensible mais aussi la théorie classique des champs dont la signification est triviale lorsqu’elle calcule des phénomènes mesurables (force, vitesse par exemple) mais dont le sens global nous échappe encore. La théorie classique des champs est plus complète que la mécanique rationnelle dont elle épouse quelques principes, sur l’énergie et sur l’action, tout en empruntant ses notions mais avec des concepts propres comme le champ et des notations spécifiques, tenseurs notamment (matrices carrées à quatre colonnes et lignes). L’agencement de la théorie des champs indique l’importance des orientations intrinsèques à un objet local. Elle signifie aussi que le champ décrit des communications et pas seulement des dispositions (comme la mécanique classique). Le champ devient alors le concept fondamental pour une nature non plus faites d’objets mais constituée par une scène parcourue par les influences et communications propagées par ces « objets » qui en retour, peuvent être influencés, si bien que la nature est ordonnée comme un tout dont les parties s’informent mutuellement de ce qu’elle « font », de leur orientation, disposition, état. La physique quantique confirme cette interprétation et l’élargit au domaine infrascopique en dévoilant les étranges propriétés de la matière. Il reste maintenant à étudier la grande théorie inspirée par le champ et concernant le cosmos, la relativité générale, thème du prochain volume des cours donnés par Susskind. L’enjeu du siècle sera de concilier la gravité et la mécanique quantique. D’autres options sont également envisageables. Démontrer que ces deux théories ne sont pas conciliables, ou alors montrer que cette conciliation n’apporte rien ou enfin réécrire complètement la théorie de la gravité. Deux autres théories devraient être présentées. La physique statistique héritée de la thermodynamique et développée dans plusieurs directions, systèmes hors équilibre de Prigogine, matière condensée, phases exotiques. Puis la théorie quantique des champs dont la spécificité réside dans le double aspect de la matière, les particules coïncident avec le champ. Ce qui signifie aussi, pour quelques philosophes de la physique, qu’il n’y a ni champ ni particule. Affaire à suivre de près.  Continuer la lecture
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Publié le 12.11.2018 à 08:00

Les Boltanski : un souci de justice fraternel

Luc et Christian sont deux frères : l’un est sociologue, l’autre artiste. Pourtant leur biographie croisée n’est ni un ouvrage de sociologie classique sur un sociologue, ni un ouvrage d’esthétique sur un artiste. Son auteure Anne Sauvageot, professeure émérite de sociologie (Toulouse), prévient d’emblée : si elle a cherché à éviter les erreurs factuelles concernant son objet, elle ne dispose d’aucune révélation d’une vérité à proposer, laquelle se cacherait derrière les dits et les non-dits de ceux qu’elle a consultés. Entendons par là qu’il ne s’agira pas non plus de se livrer à une sociologie quantitative et surplombante, ni même de suivre de trop près l’esprit de dévoilement d’un Pierre Bourdieu, dont l’auteure n’évite pas les concepts centraux utilisés fugitivement (ainsi de celui de « capital culturel », qu’il n’est d’ailleurs pas absurde d’évoquer dans ce cas). Est-ce à dire que nous ne pourrons cerner aucune réalité sociale dans ces pages ? Certes non. Mais il y va surtout d’un travail dont l’ambition est d’abord de mettre en regard les ouvrages scientifiques et les poèmes de l’un, et les expositions, les performances et les installations de l’autre ; de croiser des anecdotes rapportées, les entretiens télévisés ou radiodiffusés et les récits autobiographiques ou pseudo-autobiographiques. C’est à partir de ces archives des deux frères ou de leur entourage que la reconstitution proposée aboutit à un ouvrage, presque un récit, et que l’auteure peut témoigner aussi de la sympathie, de l’intérêt et de l’émotion qu’ont entretenus en elle les personnes de Luc et Christian Boltanski, leurs proches, les concepts, les écrits, les œuvres qu’on leur doit. A quoi il importe cependant d’ajouter que l’auteure, parlant du point de vue du sociologue, tient un propos entièrement pris dans la sociologie pragmatique de Luc Boltanski. Elle le justifie d’ailleurs plusieurs fois : depuis les années 1970, les sociologues s’intéressent – qui ne l’a remarqué – aux récits de vie. Espèrent-ils ainsi atteindre une part plus intime des personnes étudiées ? Les outils quantitatifs ne le permettent effectivement pas. Mieux vaut analyser des justifications et des constructions, voire des autoconstructions, qui ont le mérite de permettre au sociologue d’accéder aussi au sens que les individus confèrent à leurs propres actions et trajectoires et pas uniquement aux statuts et aux fonctions (sans tomber, autant que faire se peut, dans la psychologie, que frôle parfois l’auteure ici citée). L’affaire était, pour ces raisons mêmes, largement commencée avant cette synthèse, soit par des résumés de carrière fournis par les éditeurs ou galeristes, soit par des interviews de presse accompagnant les publications ou les expositions, soit par le fils ou les petit-fils après la publication de La Cache , ce roman de l’espace d’une maison (comme il y eut des romans des immeubles) dans lequel se meut une famille.   Généalogie familiale Des Boltanski, beaucoup ont entendu parler (on apprendra aussi en cours de lecture les déformations subies par le nom pour cause de traduction : Boltyanski, Bolyanski, Bolyanskij). Du moins de deux d’entre eux, au sein de ce qui constitue à l’évidence une tribu : Luc, le sociologue ; Christian, l’artiste contemporain. Résumons, à l’aide de phrasés de l’auteure : enfants nés pendant la guerre, d’un père juif et d’une mère chrétienne (romancière sous le nom d’Annie Lauran), Luc et Christian ont eu pour tribut, outre une histoire familiale mouvementée, une maison à cachette située rue de Grenelle. La peur est leur lot commun. Pour Luc, les souvenirs de la guerre ont laissé une « angoisse de guerre » réactivée dans la confrontation à divers conflits postérieurs. Il est engagé dans l’action et l’écriture. Christian a souffert de la honte d’être juif, et s’attache à une mémoire d’enfance qu’il ne peut ou ne veut pas quitter. Plus spécifiquement, Anne Sauvageot raconte d’abord la généalogie familiale : les grands-parents d’Odessa (qui traversent les pays par exil, mais sont aussi pris dans des changements de nom nécessaires), les parents (qui ont appris à se tenir debout en toutes circonstances, au vu des situations), les enfants (aux naissances détaillées dans le livre) et les petits-enfants (dont celui qui s’engage en littérature, Christophe). Cette généalogie est largement diffusée désormais et elle contribue parfois à éclairer les orientations plus que les travaux de l’un et de l’autre.   Un couplage fraternel La question qui se pose rapidement est celle de savoir quel impératif pouvait conduire à envisager un ouvrage autour de ces deux frères, dont l’auteure exalte la fraternité, mais dont on ne voit pas toujours comment ce lien est productif pour l’un et pour l’autre dans le cadre de ce qui peut intéresser un lecteur : celui de leurs travaux. Anne Sauvageot, quoi qu’il en soit, évite d’en faire des modèles. Mais elle insiste sur les valeurs propagées par eux : la fraternité donc, et le souci de la justice, non moins que l’émancipation et l’égalité. En retraçant les carrières (certes inachevées !) des deux frères, l’auteure permet de mieux comprendre certains moments publics de leur existence. Ce qui fait aussi de cet ouvrage une sorte d’introduction aux œuvres des frères Boltanski. Que Luc ait été assistant de Pierre Bourdieu est connu des habitués, mais méritait d’être fouillé, au sens où les terrains d’exercice proposés par le maître (la fondation de la revue prestigieuse Actes de la recherche en sciences sociales , l’attrait pour l’analyse de la photographie qui prendra place dans Un art moyen , etc.) ont abouti à une critique de ses thèses. L’éloignement de Luc par rapport à Bourdieu est fort clairement établi, notamment par l’exposé du refus, par Luc, des assignations sociales qui excluraient quelque prétention que ce soit de sortir de la logique de la domination, en plusieurs moments de l’exposé. Que Christian soit devenu artiste – mais pas seulement, puisqu’au talent créatif que suppose toute contribution au monde artistique s’adjoint le talent social nécessaire pour intégrer celui-ci –, à partir d’un travail personnel d’adolescent pris au sérieux par des parents qui s’investirent alors dans l’offre d’une galerie à faire fonctionner, n’explique finalement le lancement de la carrière que par le truchement des artistes rencontrés : Le Gac, Sarkis, Monory, et l’épouse : Annette Messager, avant qu’un lien se noue avec Anselm Kiefer.   La construction d’un double sens critique Un point, sans doute, rapproche encore plus fortement les deux frères : l’un comme l’autre s’attachent à comprendre et à éclairer la manière dont les individus construisent leur propre sens critique à partir de leur conception d’eux-mêmes en victime (et pas uniquement juive). Les dénonciations d’injustice auxquelles Luc s’intéresse recoupent, au moins formellement, les préoccupations de Christian : l’injustice, l’assignation, la réparation, l’articulation du particulier au collectif, etc. Si l’un met en place une sociologie pragmatique de l’action attentive à la souffrance sociale, l’autre se voue aux rituels commémoratifs d’une souffrance (celle de la mort du moins, dans les Monuments ), bien loin, par ailleurs de l’art conceptuel dominant de sa propre époque d’investigation (1985). Christian basculera vite dans les œuvres les plus connues des lecteurs, sans doute : vers les Archives , cette installation dédiée à la disparition. S’agit-il vraiment de faire revivre des destins d’enfants, d’hommes et de femmes, centrés sur l’ombre de la Shoah ( Reliquaires , Autels ) ? Sans doute, mais, encore une fois, pas exclusivement. C’est ainsi qu’Anne Sauvageot peut centrer son analyse sur le milieu des années 1980, une période féconde pour chacun des deux frères, l’un tournant la page du structuralisme sociologique et l’autre devenant un artiste focalisé sur l’aménagement de l’espace d’exposition. De nouvelles collaborations commencent : avec Ève Chiapello pour Luc, avec de nombreux centres d’exposition pour Christian (jusqu’à l’exposition Voilà de 2000), quand ce n’est pas une collaboration des deux frères autour des poèmes de l’un et des photographies de l’autre.   Quelle suite ? Anne Sauvageot a raison de rappeler qu’à l’heure actuelle, ni Luc, ni Christian ne sauraient considérer leurs parcours comme achevés. Nul ne peut imaginer maintenant la suite qui sera donnée à ces travaux. C’est le côté étrange des livres de ce type, opérant des synthèses de parcours avant le terme réel de l’œuvre. De ce fait, c’est l’acquisition de la reconnaissance sociale, savante et artistique, par les deux frères, que finalement cet ouvrage raconte. Sans que cela provoque le terme des questions encore formulables. Ainsi donc, après avoir tenté de saisir les parcours des deux frères, Anne Sauvageot prend ces considérations de plus haut, en proposant un ensemble d’interprétations beaucoup plus subjectives des travaux et propos répertoriés. En extrayant de ces derniers un certain nombre de catégories – familiale, morale, interactive, etc. – qui les traversent, elle les croise avec ses propres soucis et donne à lire une deuxième partie d’ouvrage centrée sur des réflexions portant sur l’individuel et le collectif, l’absence et la mémoire, la morale et le religieux, la fratrie et la fraternité. De toutes ces reprises qui composent alors cette deuxième partie du volume, on retiendra surtout la manière dont les deux frères tournent autour de la notion d’émancipation. Luc, par sa sociologie, veut redonner aux personnes, aux acteurs (et non aux agents) le moyen d’avoir une prise sur les institutions, de les faire plutôt que de les subir. Tandis que Christian, travaillant désormais sur commande, conçoit des œuvres qui interrogent les spectatrices et les spectateurs en les plongeant en elles, en les assaillant même parfois, afin qu’ils cessent de croire que le monde est donné une fois pour toute, et qu’il n’y a plus rien à faire ni à penser. Ainsi que l’auteure le commente, les deux frères ont des affinités de cette sorte : une attention aiguisée portée à la personne dans sa singularité et dans sa capacité à réagir. Pour elle, c’est le mot de passe qui traverse tous les propos, la focale à partir de laquelle ils bâtissent leur œuvre. Bien sûr, ce point de ralliement n’inclut aucune similitude de démarche. Si l’un cherche à comprendre et susciter des collectifs de prise en main, l’autre prône un « tous ensemble » qui ne recoupe pas entièrement le souci du premier. Il est vrai qu’Anne Sauvageot ne suggère aucune identification. Le travail du savoir n’est pas le travail de l’imagination. L’un et l’autre frères sont néanmoins, chacun à leur manière, habités par un désir de contribuer à un « commun ».  Continuer la lecture
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Publié le 11.11.2018 à 21:00

Une belle histoire du cinéma français

Raconter l’histoire du cinéma français en 101 films, tel est le défi que s’est lancé l’historien du cinéma Michel Marie qui, avec cette anthologie, dresse une chronologie de la production de films dans l’Hexagone de 1895 à nos jours. Le livre repose sur la sélection de ces 101 films et leur mise en valeur. Car si cela commence bien en 1895 avec La sortie des usines Lumière , Michel Marie choisit ensuite de se frayer un chemin et de naviguer entre les « classiques », les films qui « ont marqué l’histoire pour des raisons particulières », « les grands succès populaires » sans oublier « les films méconnus à redécouvrir ». Une contrainte et pas des moindres : se limiter à un film par réalisateur. Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie des auteurs importants mais bien de rendre hommage à la diversité des images et des histoires racontées par les films et à leur contribution à l’évolution du cinéma français.   Un chapitrage thématico-chronologique Michel Marie nous invite à redécouvrir notre héritage cinématographique national à travers huit périodes différentes. Ce découpage chronologique suit les innovations techniques, les changements politiques et les préoccupations esthétiques qui ont façonnés la production audiovisuelle française :  1895-1929 : Le cinéma muet, de l’invention au passage au parlant ; 1930-1944 : des débuts du parlant à la libération ; 1945-1958 : Le cinéma de la IVe République ; 1959-1969 : Autour de la Nouvelle Vague ; 1970-1980 : Les années politiques ; 1981-2000 : Cinéma d’auteurs et industrie culturelle ; 2001-2012 : Les vétérans et les jeunes cinéastes du second siècle ; 2013-2016 : Épilogue.  Chaque partie est introduite par une mise en contexte historique et économique du cinéma de la période racontée. L’ouvrage de Michel Marie offre une pléiade de détails, d’informations qui permettent, mis bout à bout, de reconstituer tous les reliefs de l’époque évoquée avant de se plonger dans la description de chacun des films la représentant.   Documenter les facteurs d’évolution du cinéma français Au-delà des genres et des courants artistiques, ce chapitrage permet d’éclairer différentes facettes de l’histoire du cinéma français. En premier lieu, l’ouvrage tente de réhabiliter des filmographies et des films éclipsés par l’histoire classique. Par exemple, le chapitre consacré au cinéma de la IVe République permet de revaloriser une période de la cinématographie française souvent restée dans l’ombre de la future Nouvelle Vague. A coups de chiffres et de bilans comptables, le livre documente l’évolution de l’économie et du rayonnement international du cinéma français d’une période à l’autre. Nombre de films produits, fréquentation des salles et développement de politiques culturelles et d’instances publiques de réglementation du secteur, comme le CNC, sont autant de données qui sont évoquées de part en part de l’ouvrage. L’évolution de la place des femmes dans le secteur cinématographique semble également une problématique mise en avant de période en période. Après les différentes polémiques qui ont secoué l’industrie ces derniers mois, il est bon de pouvoir tracer la généalogie de la féminisation du cinéma français. Avant de détailler les films choisis, Michel Marie établit une liste des « autres films importants », permettant ainsi au lecteur de se situer par rapport à sa cinéphilie personnelle.   101 films Chaque partie suit ensuite une structure répétitive d’où l’ouvrage tire sa force encyclopédique. A chaque film sa double page. Une « fiche film » est composée d’un rappel des informations techniques, d’un texte résumant l’intrigue, analysant la mise en scène et valorisant l’originalité du métrage au regard de l’histoire et pour finir,  une série de photogrammes tirés du film ponctue le bas de page. Le lecteur peut donc choisir de suivre la chronologie de l’ouvrage, de se pencher sur un film au hasard des pages ou bien de se référer à un titre précis pour en tirer des informations. Il pourra alors redécouvrir les subtilités de classiques intemporels comme Hôtel du Nord (Marcel Carné, 1938), Les vacances de Monsieur Hulot (Jacques Tati, 1953), La Collectionneuse (Eric Rohmer, 1967), Le cercle rouge (Jean-Pierre Melville, 1970), A nos amours (Maurice Pialat, 1983) jusqu’à des longs métrages récents comme La Haine (Mathieu Kassovitz, 1995), Polisse (Maïwenn, 2011) et Divines (Houda Benyamina, 2016). Mais le livre est surtout l’occasion de découvrir quelques films moins connus, qui témoignent d’autant plus de leur époque, des préoccupations artistiques qui la traversent et des problématiques économiques qui la forgent. L’intérêt de cette belle histoire du cinéma français est donc de réunir ces œuvres sur le papier et de témoigner ainsi de l’apport de chacune à l’édifice du cinéma français. Plus qu’un véritable ouvrage analytique, le livre de Michel Marie est un geste patrimonial à la cinéphilie contagieuse.  Continuer la lecture
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Publié le 10.11.2018 à 08:00

Comment traduire un poème ?

Dans ce petit ouvrage, Sophie Benech à qui on doit notamment des traductions d’Isaac Babel, de Sveltana Alexievitch ou de Varlam Chalamov, se livre au difficile exercice d’expliquer comment bien traduire un texte, et, plus particulièrement – et ce n’en est que plus difficile – un poème. Pour cela, elle analyse six traductions du même poème d’A. Akhmatova : « Une élégie du nord ». Ainsi, elle montrer concrètement à quelles difficultés sont confrontés ses traducteurs, qu’est-ce qui légitime leur choix de traduction et dans quelle mesure ce choix peut sembler plus ou moins pertinent.   Défense et illustration de la traduction Comme le souligne d’emblée S. Benech, la traduction de la poésie ne peut se faire par amour du poème qu’on veut faire partager : il s’agit de restituer au plus près, malgré une inexactitude nécessaire, la beauté d’un poème. Il y a, l’auteur en est évidemment conscient, une impossibilité de traduire parfaitement ou exactement un poème car « un poète joue avec les sonorités de sa langue, avec l’aura des mots, avec le lien conscient ou inconscient, personnel et /ou commun à tous les locuteurs d’une même langue, qui existe entre le sens et son expression incarnée » 1 . Dans chaque langue, les mots ont un rapport spécifique lié au passé ou au présent de ce peuple. Un bon exemple de cette relation est donné dans le poème d’Akhmatova qui évoque ses voisins d’appartement, ce qui ne fait pleinement sens que pour qui a connu en URSS les appartements communautaires 2 . Chaque mot dans sa langue est plus ou moins consciemment mis en rapport avec ses racines, avec les refrains de chansons qu’il évoque spontanément, avec l’impression que produit sa seule sonorité. L‘ensemble constitue ce que l’auteur appelle son « soubassement, [son] terreau » 3 . En effet, un poème est intraduisible en ce que pour être traduisible, il devrait être possible de séparer ce qu’il exprime et la façon de l’exprimer, ce qui est l’exact contraire du poème, dont on ne peut dégager un sens indépendant des mots qui le constituent. Très souvent, par exemple, entre deux langues, les termes pour dire une même chose soient très différents, ce qui n’est pas sans incidence sur la poésie 4 . De plus, comme le poème forme un tout organique, la réussite de l’ensemble est plus importante que l’exactitude de chaque détail : « Des choix qui, dans le détail, semblent erronés ou légèrement infidèles, peuvent sonner juste pris dans l’ensemble du poème. Un poème est un flux, il doit s’écouler librement comme une respiration, du moment qu’on ne trahit ni le sens, ni le rythme, ni la musique profonde. Un léger faux-sens est moins grave qu’une faute de rythme » 5 . Parmi les tests pour évaluer une traduction, il peut être pertinent de lire tour à tour l’original et la traduction afin de vérifier que la mélodie et le rythme restent les mêmes. Il arrive aussi parfois, comme le dit S. Benech, que le traducteur doive s’écarter de l’original parce que s’il lui est trop fidèle, il risquerait de s’enferrer dans une ambiguïté qui n’existe pas dans la langue d’origine et qui est due à des expressions toutes faites 6 .   Un exercice pratique Le poème dont S. Benech examine des traductions différentes est un poème de 1945 sur la mémoire et le souvenir de la grande poétesse russe Anna Akhmatova. Cette dernière, née à la fin des années 1880, connaît la gloire dès les années 1910, et incarne le mouvement poétique de l’acméisme (mouvement russe du début du XXème siècle qui dénonça les excès du symbolisme et aspire à une osmose entre la terre et l'homme) . A partir de 1917, la vie d’Akhmatova est triste et, à de nombreuses reprises, endeuillée : ses proches sont tués ou envoyés en camps, elle vit dans la misère et est réduite au silence. Comme ailleurs chez Akhmatova, le monde intérieur et le monde extérieur, dans le poème dont l’auteur examine les traductions, entrent en résonance et le cadre joue un rôle aussi important que les émotions décrites. Et les détails concrets servent de vecteur d’une idée ou d’une sensation 7 . Cela se manifeste dans le, difficilement traduisible, jeu sur les divers registres de la langue, alternant expressions triviales et vers solennels. Le poème sur la traduction duquel se penche S. Benech décrit la mémoire comme une demeure qui se transforme au fil du temps. Elle est d’abord une belle construction habitée avant de se transformer en une maison que nous n’habitons plus, qui est livrée à la poussière où nous n’allons guère plus que de temps en temps et qui nous devient de plus en plus étrangère. Puis, après avoir oublié cette bâtisse, quand nous y retournons, nous n’y reconnaissons plus rien. Ce que fait ressortir la minutieuse analyse des différentes traductions proposées de ce poème, c’est les différents choix qu’on fait les traducteurs – à chaque fois personnels – et qui sont motivés par ce qu’ils veulent faire absolument ressortir du poème dans leur traduction, au prix de quelques effets indésirables mais consécutifs à ces choix. Certains rajoutent des vers à l’original pour retranscrire tous les détails qu’ils estiment importants dans le poème – quitte à en altérer le rythme, quand d’autres taisent certains détails pour sauvegarder la concision de l’original, essentielle à leurs yeux. Il existe, de plus, des ambiguïtés qui nécessitent que le traducteur fasse un choix personnel, comme par exemple le fait de choisir en français un article défini ou indéfini, quand le russe n’en possède pas 8 . De même, une difficulté surgit quand il s’agit de rendre l’effet de trois longs adjectifs dont le dernier signifie « d’adieu ». Le choix est alors de garder la notion de baiser d’adieu (et perdre la juxtaposition d’adjectifs) ou de garder la succession des trois adjectifs (quitte à perdre la notion d’« adieu »). Traduire c’est renoncer et c’est choisir 9 . Après ce cas pratique de traduction commentée, le lecteur réalise, au sens où il en prend une conscience aiguë, l’impossibilité de réussir une traduction, chose qu’il savait peut-être, mais d’un savoir tout théorique et livresque, abstrait et vague. Ce choix de partir d’un exemple, de le travailler et d’en faire le centre de l’analyse, change de bien des ouvrages consacrés – trop abstraitement, souvent, malheureusement – à la traduction et donne à voir et sentir, plus qu’à seulement lire et comprendre, le merveilleux et nécessaire échec de cette quête qu’est la traduction parfaite. Mais que ne tire-t-on pas d’un tel échec !. Notes : 1 - p. 8 2 - Il en va de même pour l’image du nom des villes qui change, qui constitue un souvenir fort pour ceux qui ont connu les changements de nom de villes ou de rues pour des raisons politiques en URSS et qui, sans explication, pourra sembler obscur à quelqu’un qui ne voit pas à quelle situation renvoie ce vers. 3 - p. 9 4 - S. Benech évoque à ce propos le fait que svod et « voûte » désignent la même chose en ayant des sonorités qui se font écho ; tel n’est pas le cas pour « fleuve » et rekà : le premier étant beaucoup plus doux que le second. 5 - p. 22 6 - Comme le remarque l’auteur à propos de la traduction de plusieurs traducteurs de « comme en un rêve » par « comme dans les rêves », car « comme en rêve » peut avoir en français un sens particulier qu’il n’a pas en russe 7 - S. Benech rappelle à titre d’art poétique ce qu’écrit Akhmatova « Si vous saviez de quels débris se nourrit/ Et pousse la poésie, sans la moindre honte,/ Comme les pissenlits jaunes ». 8 - Ainsi, « bien souvent, là où il existe dans l’original une ambiguïté, un flou qui laisse un choix d’interprétation au lecteur, le traducteur ne peut, pour des raisons inhérentes à sa langue, respecter ce flou, il est obligé d’opérer ce choix à la place du lecteur », p. 41. 9 - De même à propos du choix de traduire une image par celle de la moisissure ou de la cendre, que l’original russe autorise toutes deux.  Continuer la lecture
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Publié le 09.11.2018 à 08:00

Ces Françaises qui fréquentaient les Allemands pendant 14-18

« Cent ans après, Femmes à Boches est le premier ouvrage à se pencher sur l'histoire de ces femmes », écrit ainsi l'éditeur en quatrième de couverture. Il est vrai que si beaucoup de choses ont été écrites depuis 1918 sur la Grande Guerre, les deux millions de civils français qui ont subit l’occupation allemande ont pendant longtemps été ce qu'Annette Becker a appelé les « oubliés de la Grande Guerre » 1 . De nombreux écrits ou témoignages sont revenus leur sort dans les années 1920, dont le livre de Georges Gromaire, L'occupation allemande en France (1914-1918), paru en 1925, a été le best-seller. Mais l'histoire des civils français confrontés à l’occupation pendant ce conflit est ensuite et peu à peu devenue anecdotique, surtout après la Seconde Guerre mondiale qui a soumis l’ensemble du pays aux affres de l'occupation. Il a fallu attendre la fin des années 1990 pour voir des chercheurs de premier plan (Annette Becker, Philippe Nivet) s'intéresser à ce sujet. Depuis, la vie des civils dans les régions occupées est beaucoup plus étudiée, notamment par des jeunes chercheurs comme Philippe Salson ou l'anglais James Connolly . L'historiographie de l'occupation durant la Grande Guerre est différente en Belgique. La quasi-totalité du territoire ayant été envahie durant ce conflit, les travaux historiques ont été beaucoup plus nombreux sur ce sujet. Depuis les années 2000, ce sont surtout deux chercheurs belges qui s’y sont intéressés : Laurence Van Ypersaele et Emmanuel Debruyne, qui l'abordent notamment par le biais de la résistance. Avec Femmes à Boches , Debruyne s'intéresse ici à un sujet sensible, qualifié par les historiens du second conflit mondial de « collaboration horizontale » : les femmes qui ont eu des relations intimes avec l'ennemi. L'expression « femmes à Boches » est contemporaine de la Grande Guerre. Elle était déjà employée par les habitants du reste de la France pour jeter la suspicion sur les femmes restées pendant quatre ans au contact des Allemands dans les régions occupées, et qui avaient dû - c'était alors évident pour beaucoup - se laisser aller à une conduite antipatriotique en donnant leur corps à l'ennemi. Debruyne cherche ici à présenter les différents types de relations qu’ont pu entretenir les Françaises et les soldats allemands, et à comprendre pourquoi certaines d’entre elles ont pu choisir de coucher avec les soldats de Guillaume II. Il analyse aussi avec finesse les conséquences de ces relations, taboues dès 14-18, sur la vie de celles qui s'y sont adonné. Femmes à Boches éclaire ainsi un aspect méconnu mais essentiel de la Grande Guerre : celui de la vie intime dans les territoires occupés. Il porte un regard décalé mais essentiel sur le conflit qui n'est désormais plus uniquement perçu par le prisme de la vie des soldats au front.   Choisies ou contraintes : typologie des relations sexuelles entre Françaises et Allemands durant la Grande Guerre Entre 1914 et 1918, dix départements français et la quasi-totalité de la Belgique sont occupés par les troupes germaniques, comme le rappelle Debruyne grâce à une carte proposée au début de l'ouvrage. Dès août 1914, avec l'invasion de la Belgique et du nord de la France, de nombreux viols sont perpétrés par les Allemands sur des femmes. Leur nombre paraît tellement élevé durant les premiers mois de la guerre que dans certaines communes françaises ou belges, on constate une forte croissance des naissances de « père inconnu » en mars-avril 1915, qui représentent parfois 12 à 15 % des naissances de l'année 1915. Alors que le front se stabilise à l'automne 1914 et que les Allemands s'installent, les cas de viol diminuent, l'état-major allemand cherchant à mieux contrôler les usages guerriers des violences sexuelles commises par ses soldats. Dans les faits, des relations forcées se produisent tout au long de la guerre, car les Allemands qui s'y adonnent exercent de nombreuses pressions psychologiques (chantage au ravitaillement, au travail forcé ou à l'emprisonnement) pour arriver à leurs fins. La prostitution est le biais choisi par toutes les armées pour essayer de répondre aux désirs sexuels des soldats. Cette question est cruciale dans tous les états-majors qui cherchent à encadrer l’activité des prostituées pour éviter le « péril vénérien ». Pour les Allemands, beaucoup de prostituées sont françaises dans les territoires occupés. Aux habituées de l'avant-guerre, se joignent de nouvelles femmes qui voient là un moyen de subsistance alors que les territoires occupés sont soumis au manque constant de nourriture. L'encadrement de la prostitution devient une nécessité : de véritables politiques prophylactiques sont menées auprès des prostituées et des soldats pour les inciter à se protéger lors des rapports et à éviter de fréquenter des Françaises en dehors des prostituées reconnues comme telles, soumises à une visite médicale hebdomadaire. Les femmes qui fréquentent les soldats allemands sans s'adonner officiellement à la prostitution sont recherchées par les autorités car elles sont perçues comme un vecteur potentiel de propagation des maladies vénériennes. Or, comme le montre Debruyne, les relations sexuelles tarifées entre Françaises et soldats allemands sont les plus nombreuses. Un dernier type de relation concerne les femmes qui ont choisi d'aimer un Allemand et d'avoir une relation suivie avec lui. Certaines agissent par intérêt, d'autre par amour. L'intérêt de la « collaboration horizontale », surtout si l'amant est un officier, est de procurer à la maîtresse un certain statut social qui lui évite le manque de nourriture, mais aussi d'aller aux travaux forcés ou d'être déportée comme otage. Beaucoup d'Allemands logent alors chez les habitants, ce qui permet de mieux contrôler les populations civiles. Dans ces conditions, certaines femmes s'offrent aussi à un soldat allemand dont la présence lui permet de se substituer à un mari absent ou même défunt : attentionné, prévenant, il devient alors l'homme de la maison dans une société française occupée où la plupart des jeunes hommes sont partis depuis août 1914. Les soldats allemands viennent alors parfois satisfaire le manque affectif et sexuel provoqué par l’absence durable des conscrits.   Les conséquences de ces relations sur les femmes : maladies vénériennes, enfants de l'ennemi et opprobre populaire Après avoir présenté les différents types de relations sexuelles et/ou affectives qui ont pu unir des Françaises et des Allemands, Debruyne aborde leurs conséquences sur la vie de celles qui se sont livrées à des rapports tabous. Le développement de maladies vénériennes est la première d'entre elles, principalement pour les prostituées ou celles qui ont multiplié les relations avec des Allemands pour satisfaire des besoins relativement immédiats.L'autre conséquence majeure, c'est la naissance de ce que Stéphane Audouin-Rouzeau a appelé un « Enfant de l'ennemi » 2 . Qu'il soit issu d'une relation contrainte ou voulue, cet enfant suscite rumeurs et ragots sur la conduite de sa mère. Dans une société encore très marquée par la religion, une femme qui a un enfant hors mariage est mal perçue, même si celui-ci est issu d'une relation contrainte. D'où les politiques contraceptives développées par l'état-major allemand pour éviter à la fois les maladies vénériennes, mais aussi les naissances de ces bébés qui, dès 1915, posent la question de leur statut : sont-ils français ou allemands ? De même, Debruyne s'interroge sur les nombreux avortements clandestins : si on comprend leur raison (éviter de répondre de la honte suscitée par le viol, mais aussi empêcher la naissance d'un « petit allemand »), l'auteur cherche à voir dans quelles conditions et par qui ils sont effectués. Il essaye aussi de quantifier le nombre de naissances issues de ces relations : à Douai dans le Nord, les naissances illégitimes représentent 10 % du total des naissances en 1913. Pendant la guerre, elles oscillent entre 20 et 38 %. C'est dire si le nombre de relations entre Françaises et Allemands, consenties ou non, ont été nombreuses. Mais il faut aussi limiter la portée de ces chiffres, car dans la mesure où la plupart des jeunes Français étaient mobilisés, les naissances dans le cadre du mariage devaient nécessairement diminuer : il y a donc aussi moins de naissances en valeur absolue, d'où le pourcentage élevé de naissances hors mariage. Debruyne avance dès lors plusieurs chiffres qui ramènent la moyenne des naissances attribuées aux Allemands à environ 1,5 % de la population des territoires occupés. Mais plus que les enfants nés de l'ennemi, c'est surtout le comportement réel ou spposé des « femmes à Boches » qui choque leurs compatriotes dans les territoires occupés. Pendant le conflit, une partie de celles dont la conduite est jugée inconvenante est ostracisée par le reste de la population civile, à commencer par leurs familles « élargies ». Si, en effet, les parents peuvent parfois comprendre, voire défendre le comportement de leur fille, pour le reste de la famille, c’est rarement le cas. Debruyne propose ainsi le cas exemplaire de Louise Lemoine de Mézières, tombée amoureuse de l'officier allemand Fritz Evers, logé chez elle. À la fin de la guerre, elle le suit en Allemagne et se marie avec lui. Pendant de nombreuses années, elle est ensuite empêchée de revenir en France, aussi bien par les autorités que par des membres de sa famille qui refusent de la rencontrer. Une certaine pression sociale s’exerce donc sur les épaules de celles qui choisissent de fréquenter les Allemands. Menaces, mises au ban de la société villageoise (dans les grandes villes, c'est moins visible) : les « femmes à Boches », à cause de leur comportement jugé indigne, sont mises à l'index. Aprèsguerre, de nombreux phénomènes de vengeance ont lieu, en Belgique, où des femmes sont tondues, et où on se livre à différents rituels expiatoires. Cependant c’est bien moins souvent les cas en France, où les autorités ont pris soin de faire arrêter les suspectes connues (à partir de listes dressées par les autorités se basant sur les témoignages de réfugiés ou d'évacués) et de les éloigner de leur domicile.   Une analyse pertinente de la vie intime en 14-18 En analysant un aspect de la vie intime des soldats et des civils voués à cohabiter par la force des événements, Femmes à Boches constitue sans conteste une avancée majeure dans l'historiographie de la Grande Guerre. Même si certains de ces thèmes sont traités ailleurs par d'autres historiens (Le Naour, Becker, Nivet), il n'en demeure pas moins que l'intérêt premier de ce travail mené par Emmanuel Debruyne est d'avoir regroupé dans cet ouvrage la diversité des expériences intimes vécues par les femmes des territoires occupées. En plus de renforcer la perspective du genre sur les études de la Grande Guerre, Femmes à Boches confirme l’intérêt des perspectives transnationales. En définitive, Debruyne propose ainsi une approche globale de cette épineuse question des femmes dont le comportement a tant choqué dès 14-18, tant dans les territoires occupés que dans le reste du pays qui les observait et qui les jugeait de loin. Il en ressort que pendant l'occupation, le corps des femmes dans les territoires occupés est un enjeu pour chacun des belligérants. Pour les Allemands, les femmes sont une source potentielle de contamination vénérienne qui pourrait affaiblir leur armée, tandis que pour l’opinion française, ces femmes qui frayent avec l'ennemi sont considérées comme des traîtres. Dans le cadre de cette guerre d’hommes, les cas des Françaises du Nord-Est livre donc une nouvelle image de ce qu’a pu être l’« occupation du corps féminin ». Notes : 1 - Fayard, 2012 2 - Aubier, 1995  Continuer la lecture
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Publié le 08.11.2018 à 10:00

Panégyrique écolo

L'héroïsme est une notion un peu surannée, qui semble parfois l'apanage des livres d'histoire ou des récits mythologiques, à moins que le mot ne soit employé ironiquement. La journaliste Elisabeth Schneider propose de remettre au goût du jour ce concept dans un ouvrage publié par les éditions du Seuil en partenariat avec la revue Reporterre , en dressant une suite de portraits de " héros   de l'environnement", dont beaucoup ont perdu la vie en tentant de la défendre.   Histoire de luttes Qu'ils luttent contre la déforestation, l'agriculture intensive, l'industrie minière ou pétrolière, ces héros se heurtent presque tous à un ennemi double : l'appât du gain du secteur privé, renforcé, au mieux par la négligence, au pire par la corruption des pouvoirs publics. Une illustration particulièrement dramatique de ce combat à forces inégales est celle du procès contre la compagnie pétrolière Chevron (anciennement Texaco) à l'initiative de paysans équatoriens, dont le récit occupe le chapitre 4 de l'ouvrage. Texaco a quitté la forêt amazonienne de l'Oriente en 1992, après avoir foré 350 puits sur 20 000 hectares de forêt, et déversé 70 milliards de litres de déchets toxiques dans des fosses, peu sécurisées, entraînant des conséquences sanitaires et environnementales particulièrement lourdes. Les propres audits de Chevron confirment qu'il n'y a pas eu de contrôle ou de mesure prise pour éviter les déversements de pétrole dans l'écosystème. En 1993, un procès collectif ( class action ) est intenté contre Texaco aux Etats-Unis. Mais Texaco refuse que le procès ait lieu aux Etats-Unis, et en 2002, un juge américain lui donne satisfaction, exigeant comme condition du transfert que l'entreprise s'engage à respecter le verdict qui serait rendu par la justice équatorienne, ce que Chevron accepte. En 2011, le tribunal équatorien reconnaît les dommages et condamne Chevron à payer 9,5 milliards de dollars en travaux de remédiation. Chevron refuse la décision, fait appel, mais la cour d'appel, puis la Cour Suprême de l'Equateur confirment le verdict. Chevron refuse ce dernier verdict et retire rapidement tous ses actifs du pays. Les avocats américains impliqués dans le procès auraient depuis subi des menaces et diverses stratégies d'intimidation. On estime qu'en tout, Chevron a dépensé 2 milliards de dollars de frais juridiques depuis 2001, ce qui fait de ce procès le plus coûteux de l'histoire de l'industrie du pétrole, et celui-ci n'est toujours pas terminé. En attendant, 30 000 Equatoriens vivent dans un environnement particulièrement toxique, sans aucune forme de compensation, et les hectares de forêt détruits le sont de façon irréversible. Mais la palme de l'héroïsme est sans doute détenue par les militants honduriens et brésiliens, qui luttent dans un contexte politique particulièrement oppressif (chapitres 1 et 5). Au Honduras, plus de 130 militants environnementalistes ont ainsi été assassinés depuis le coup d'Etat de 2009, et au Brésil, on estime le nombre d'assassinats de défenseurs de l'environnement entre 40 et 50 par an. Toutes ces estimations sont par ailleurs sans doute en-dessous de la réalité puisqu'elles ne recensent que les crimes connus (la source principale étant l'ONG Global Witness). Le premier chapitre de l'ouvrage est d'ailleurs consacré à Berta Cáceres, une militante hondurienne faisant partie de la communauté des Indiens Lenca, en lutte contre un projet de barrage sur la rivière Gualcarque, assassinée en mars 2016. Son action, comme celle de beaucoup de héros célébrés dans l'ouvrage, illustre parfaitement cette jonction entre le local et le global, bien loin des accusations de « nimbyisme » dont les défenseurs de l'environnement font parfois les frais. Car comme le déclarait Berta Cáceres au moment de recevoir le Prix Goldman en 2015 : « Donner nos vies pour la protection des rivières, c'est aussi la donner pour le bien-être de l'humanité et de la planète » 1 , élevant ainsi son combat bien au-delà d'un simple conflit d'intérêts locaux. Les défenseurs de l'environnement ont en effet leurs défenseurs et leurs récompenses (chapitre 6), en premier lieu le prix Goldman, sorte de « Nobel vert », doté d'une récompense d'environ 200 000 euros et décerné chaque année depuis 1989 à six personnalités dans le monde (une par grande région) qui ont œuvré en faveur de la lutte environnementale. L'ouvrage mentionne également des militants récompensés par le Prix de la Fondation Alexander Soros (philanthrope, fils du milliardaire George Soros). Quand on effectue une recherche sur l'historique de ces prix, il est intéressant cependant de constater que la moitié des récipiendaires n'ont pas de page Wikipedia, et parfois seulement quelques articles de presse qui renvoient à leur mouvement. L'ouvrage d'Elisabeth Schneiter vise donc, en premier lieu, à combler ce manque d'information, une tâche d'autant plus nécessaire que la visibilité des activités est cruciale à une époque où la tendance est à la criminalisation de leurs activités par les Etats.   Qu'est-ce qu'un héros ? Si le ton est clairement panégyrique, tout en cédant parfois à la facilité de l'anecdote biographique, dont l'accumulation peut parfois lasser le lecteur, la personnalisation du combat ne se fait jamais au détriment de la reconnaissance des communautés que ces héros incarnent. L'approche « par héros » trouve d'ailleurs peut-être sa justification la plus pertinente dans les propos d'Alexander Soros : « J'ai pris conscience que tout mouvement qui réussit a besoin de héros qui se battent pour faire respecter des droits, que ce soient ceux des travailleurs (César Chavez) ou les droits civiques américains (Martin Luther King). Le mouvement environnemental aussi a besoin qu'on reconnaisse les héros qui lui sacrifient tout, leur vie même. » 2 . Cette position est partagée jusqu'à l'ONU, Erik Solheim, directeur exécutif du PNUE (Programme des Nations Unies pour l'Environnement) déclarant en mars 2018 « Ceux qui luttent pour protéger la planète et les vivants devraient être célébrés comme des héros. » 3 . Sur une note plus philosophique, il convient de rappeler qu'en éthique, l'héroïsme est l'action superfétatoire par excellence, c'est-à-dire le type d'action qui relève d'une forme de « bonus moral » plutôt que d'un devoir (personne n'a l'obligation morale d'agir en héros). Or les témoignages rapportés par Elisabeth Schneider font presque tous état d'une nécessité de l'action, autant affective que morale. Ou pour reprendre les termes de Chut Wutty, militant cambodgien contre la déforestation qui a reçu le Prix Alexander Soros de façon posthume après son assassinat en avril 2012 : « Même si c'est dangereux, je ne peux pas faire autrement! Si je ne le faisais pas, je ne pourrais plus prendre ma vie au sérieux. » 4 . La caractéristique commune à tous les « héros de l'environnement » présentés dans l'ouvrage est ainsi, peut-être, qu'eux ne se considèrent pas comme des héros, dans la mesure où leur action leur apparaît comme résultant non d'un choix mais d'une nécessité. Si l'on peut regretter l'absence de réflexion théorique sur la structuration des luttes, ou le sens de cet héroïsme dans un contexte environnemental, l'ouvrage d'Elisabeth Schneider présente toutefois le mérite, non négligeable, d'introduire un public francophone à une grande diversité de combats environnementaux, souvent oubliés des médias grand public. Notes : 1 - p. 138 2 - p. 114-115 3 - p. 139 4 - p. 110  Continuer la lecture
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Publié le 06.11.2018 à 08:00

Le cinéma : source, objet et vecteur d'histoire

S’il a fallu un peu moins d’un siècle pour que le cinéma soit pris en charge positivement par les philosophes et par la recherche en sciences humaines, les historiens ont plus longtemps encore entretenu un rapport ambigu avec le septième art. De nos jours cependant, on voit bien comment le cinéma leur permet d’y puiser des archives sociales, mais aussi comment la place du cinéma dans l’histoire générale est devenue incontournable, et enfin comment le cinéma peut se mettre au service de l’histoire, à la fois comme pourvoyeur de sources décisives et comme moyen particulièrement efficace de transmission des résultats de la recherche. Au demeurant, le film d’époque, celui qui a valeur de source, n’est pas toujours une simple représentation (mimétique) des événements : la prise d’images accompagne le plus souvent le mouvement qui fait l’événement, ou sa mémoire, comme elle fait jouer une aura publique. Ce qui mue le cinéma en un objet d’étude encore plus important. C’est cet ensemble de questions épistémologiques – qui peut tout autant passionner le philosophe – qui font le si grand intérêt du livre des historiens Vincent Guigueno et Christian Delage, le second étant également réalisateur. Publié en 2004, leur travail réédité 14 ans après n’a rien perdu de son actualité. Car qui peut désormais négliger les documents audiovisuels, les analyses construites autour de l’histoire culturelle qui enveloppent la BD, le film, la télévision, etc. ? De fait, les historiens qui travaillent sur le siècle dernier sont conduits à se reprojeter les bandes d’actualité qui faisaient la première partie des séances de cinéma, jadis (dont les France-Actualités-Pathé de la Guerre), et il est incontestable qu’ils se sont par ailleurs formés à s’inquiéter de cette « matière ». Le travail accompli pour poser les bases méthodologiques d’une lecture historienne des images porte maintenant ses fruits, d’autant que de nombreuses archives des réalisateurs viennent au jour (synopsis, récits, mémoires des réalisateurs, archives diverses). Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’une partie des chercheurs, les jeunes générations, a forgé sa culture dans les salles obscures, parfois par cinéphilie, ou devant des écrans ; et il n’est pas indifférent de remarquer qu’un certain nombre de réalisateurs de cinéma se sont d’abord formés sur les bancs des facs d’histoire.   Des questions traditionnelles Du point de vue philosophique, l’historien ne peut se départir d’éclairer la question des rapports entre le cinéma et la « réalité » (mise en scène, réalisme, etc.). D’autant que, de nos jours, la notion de « cinéma du réel » brouille les cartes. Mais il ne peut se défaire non plus de la nécessité d’analyser l’impact du cinéma sur le public, que les représentations proposées soient spectaculaires ou non. Si nous soulignons le côté traditionnel de ces questions, c’est qu’elles tiennent moins à l’histoire même qu’à la philosophie des historiens, laquelle est héritée du XIXe siècle. Baudelaire formule ces questions, sans doute pour la première fois, face au stéréoscope, puis au phénakisticope, avant de s’en prendre avec véhémence à la photographie, pourtant devenue aussi une des ressources des historiens. Beaucoup d’historiens les reprennent à leur compte. Ce ne sont pas les seules questions soulevées par les historiens, et plus largement par le monde intellectuel face au cinéma. Heureusement. Qu’est-ce qui est filmé (quelle réalité, à partir de quelle reconstitution en studio) ? Comment le cinéma forge-t-il une « histoire immédiate » et quel regard se porte sur elle ? Le regard du réalisateur n’est-il pas, en ce qui regarde l’histoire, formaté par la presse illustrée et un répertoire d’imageries premières, quand il ne s’agit pas de films plus banals dont le message politique est plus difficile à percevoir (les Heimatfilm nazis par exemple, par différence avec les films plus typiques de la vision hitlérienne du Reich millénaire) ? Et que dire du film de Méliès de 1899 portant sur l’Affaire Dreyfus ? Mais cela ne suffit pas. Il convient encore de penser la position du réalisateur-cinéaste en témoin de son temps, dès lors qu’il s’agit de cinéma en direct – la médiation de la caméra agissant vis-à-vis de lui comme une sorte de protection. Ainsi en va-t-il par exemple de Samuel Fuller, filmant l’agonie d’un soldat allemand dont il tente de soulager la douleur (en 1945, dans la forêt de Hürtgen). Comment éviter de tomber dans les formes les plus codées et dans le mimétisme, si l’on veut avoir un peu de rigueur historienne ? Cette autre série de question est d’importance philosophique considérable, si l’on veut bien comprendre que les films sont tributaires de représentations diffuses d’une société à un moment donné, tout autant que le cinéma produit une imagerie qui forge l’esprit de l’historien. Les auteurs de l’ouvrage ont raison de revenir sur le cas de Leni Riefenstahl, propagandiste zélée du régime nazi, mais qui fournit aussi au même régime des choix esthétiques et techniques qui traverseront les rituels du Parti nazi, tout en inspirant, après-Guerre, une imagerie dont Hollywood fera son fonds. De toute manière, à partir du milieu du XXe siècle, il est impossible de dissocier l’effectuation d’un événement de sa représentation cinématographique, comme d’ailleurs des attentes qu’il produit (en les attisant ou en les décevant, puisque l’historien comme tous les autres n’échappe pas à l’horizon d’attente : film de guerre traditionnel ou non, film d’histoire ou non, etc.).   Une forme cinématographique de l’histoire ? Pour resserrer le débat, l’ouvrage porte l’accent sur les formes d’écriture cinématographique de l’histoire passée et présente. Le cahier iconographique inséré au centre de cette édition aiguille le lecteur sur ce qui est à penser. Il enveloppe des images de Samuel Fuller ( Mort d’un soldat allemand , 1945), Alain Resnais ( Nuit et brouillard , 1956), Jean-Pierre Melville ( Le silence de la mer , 1949 ; L’armée des ombres , 1969), etc. Comment donc le cinéaste travaille-t-il la matière de l’actualité immédiate ? La question est redoutable puisque, de surcroît, il crée des objets qui deviennent eux-mêmes des archives ou agissent comme modes de sensibilisation à l’histoire pour le public. Cette question nous vaut un beau passage de l’ouvrage consacré à Chaplin, Le dictateur (1938-1940). Les auteurs ne racontent pas les soucis du réalisateur, mais traquent les conditions de possibilité d’un tel film dans l’esprit de Chaplin (la mutation de Charlot en juif du ghetto, par laquelle le vagabond devient parade contre la dictature, une fiction en prise sur la réalité, son devenir cible de l’antisémitisme nazi, le final en générosité, etc.). Mais elle nous vaut aussi une seconde analyse d’un film de Fuller, The Big Red One (1980). Ce qui est intéressant dans ce cas est l’examen entrepris par les auteurs des séquences, des panoramiques pivotant les uns dans les autres, ou encore du rapport à ce qu’on appelle « le respect de l’événement filmé ». Dans ce cas, et par différence avec Chaplin dont le propos n’est pas identique, la manière de filmer a été conçue pour que les regards des bourreaux et des témoins orientés vers les victimes soient rendus visibles dans un espace délimité, assimilé par les libérateurs à une sorte de scène théâtrale. L’objectif était surtout de rendre leur dignité aux victimes par l’image de gestes de précaution, et de commencer à travailler avec la mémoire des rescapés qui s’estompe petit à petit. Comment l’historien peut-il s’emparer de ce film ? Relativement à ce thème de la Seconde Guerre mondiale, l’étude de Nuit et Brouillard devenait indispensable. Film de l’après-coup, film primé mais aussi censuré (les plans de cadavres étaient jugés choquants, mais le film avait surtout le défaut de montrer, au détour d’une image, un gendarme français surveillant un camp), film institutionnalisé aussi : quelle est finalement sa pertinence au regard de l’histoire du génocide des Juifs ? Les auteurs en racontent l’élaboration et la réception.   Spectatrices et spectateurs Ce qui est spécifique à cet ouvrage, c’est aussi de retourner le problème des rapports entre historiens et réalisateurs. Ce qui se révèle à propos de L’armée des ombres (sur un récit de Kessel, ce qui entraîne aussi des analyses comparatives entre livre et film), un film en quelque sorte hommage au réseau du philosophe Jean Cavaillès à Lyon. Les auteurs s’attachent à montrer que ce film porte moins sur la Résistance que sur une réflexion en acte sur la figuration de la Résistance. On a traité ce film d’art gaulliste, on a reproché à Melville de filmer ses résistants comme il filmait des gangsters. Ce qui fait intervenir la réception dans les questions soulevées, mais une réception incluse par avance dans le film, ne serait-ce qu’au titre de la représentation des héros de l’histoire, accompagnés des effets potentiels du merveilleux et du légendaire. Le succès public des films, les mutations qu’il entraîne – ce qui est le cas de Dunkerque , sorti en 2017, auquel on doit la rénovation du musée correspondant à l’opération –, sont à prendre en compte, comme les questions pédagogiques qui président à la diffusion des films en cours d’histoire, notamment lorsqu’ils sont séduisants pur de mauvaises raisons. Entre autres questions se pose celle de la fiction. Évidemment, cette question du réel et de la fiction dans l’image est elle-aussi classique ; mais elle ne pouvait être évacuée. Elle devait cependant être analysée moins dans son rapport à la mimèsis du point de vue du réalisateur que du point de vue des effets produits ou attendus sur le public. Les fictions peuvent être très différentes dans leurs effets. Encore plus lorsqu’elles deviennent des docus-fiction, ou toute autre formule désormais pratiquée (le docu-fiction, mais aussi la fiction réaliste ou le docu non-fiction, etc.). Le type de film produit par le réalisateur ne peut avoir le même effet dans chaque cas. De surcroît, plus l’événement mis en image est proche ou prégnant (du spectateur ou de l’historien), plus cette question devient centrale. Curieusement, l’historien y est intéressé à deux titres : la puissance du médium par rapport au public et la part du public influencé par le film, et le traitement de l’image ou le montage autour de l’événement. La question s’est d’ailleurs posée pour Nuit et Brouillard , l’intensité dramatique du film pouvant, croyait-on, devenir un écueil à son appropriation, parce qu’elle aurait trop éprouvé le spectateur par un excès d’horreur. On peut encore analyser par ce livre les rapports du film avec le présent de l’historien – qui est aussi un spectateur – et la manière dont la recherche historique s’intéresse peu ou beaucoup à telle ou telle partie de l’histoire. Concernant cet aspect, il faut justement noter qu’il se dédouble, car on ne peut oublier que le réalisateur lui-aussi s’intéresse plus ou moins à telle partie de l’histoire. Les auteurs ne pouvaient par conséquent éviter un débat non moins central : celui de la fonction de l’image comme preuve judiciaire, telle qu’elle a été mobilisée dans des affaires célèbres où des historiens ont été convoqués devant les tribunaux, non pas pour juger une affaire mais pour l’éclairer. L’expérience du procès de Nuremberg est ici incontournable. De multiples hésitations et débats ont eu lieu. Par exemple : comment faire la différence entre ce qui est nécessaire à la connaissance du système concentrationnaire et l’histoire vécue des déportés ? Viendrons plus tard, les questions de décalage entre les générations comme celles qui concernent le rapport entre les images choisies et les souvenirs des protagonistes ou des témoins. Cela étant, un témoignage permet d’éclairer certains points mais ne peut se substituer au travail de l’historien. S’il semble donner une épaisseur à l’histoire, cela ne suffit en rien à la science.   L’historien dans la salle de montage Terminons cette chronique en faisant allusion à une idée qui revient souvent dans certains débats. Le film peut-il servir de dispositif d’alerte, et par conséquent devenir un instrument entre les mains des historiens, lequel participerait à des « causes » générales ? Dans ce dessein, il faut que l’historien pénètre dans la salle de montage ou soit consulté par le réalisateur. Les auteurs donnent d’excellents exemples de cette piste. Ils font remarquer néanmoins qu’en France, le tandem historien-réalisateur a longtemps été conservateur. Encore les plus grands réalisateurs de films à dimension historienne (Lanzmann, Marker, Ophuls…) n’ont-ils pas convoqué d’historien ! De surcroît, il y a ambiguïté souvent sur le sort des comptes rendus utilisés pour les scénarios ou sur les témoignages avérés. Et la logique de dramatisation du film est peu acceptable pour l’historien.  Continuer la lecture
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