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Revue Européenne des Médias et du numérique

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08.09.2026 à 08:30

Microsoft, nouvelle arme technologique au service de la politique étrangère américaine

Jacques-André Fines Schlumberger

En sanctionnant des magistrats de la Cour pénale internationale, l’administration Trump a mis en lumière la dépendance structurelle des institutions européennes face aux Big Tech, ainsi qu’aux systèmes financiers américains. Plusieurs initiatives, notamment en

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En sanctionnant des magistrats de la Cour pénale internationale, l’administration Trump a mis en lumière la dépendance structurelle des institutions européennes face aux Big Tech, ainsi qu’aux systèmes financiers américains. Plusieurs initiatives, notamment en Allemagne, en France et à la Cour pénale internationale elle-même, témoignent d’une certaine prise de conscience, mais les réponses demeurent fragmentées.

Le 20 août 2025, l’administration Trump a sanctionné, par décret exécutif, des responsables de la Cour pénale internationale, parmi lesquels le juge Nicolas Guillou, président de la Chambre préliminaire I, sur la situation dans l’État de Palestine. Cette chambre avait délivré, le 21 novembre 2024, « des mandats d’arrêt à l’encontre de MM. Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant, pour des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre, commis depuis le 8 octobre 2023 jusqu’au 20 mai 2024 au moins ».

Le régime de sanctions américain, initialement conçu pour lutter contre le terrorisme et les violations graves des droits humains, vise aujourd’hui quelque 15 000 personnes physiques et morales dans le monde, essentiellement des membres d’organisations terroristes, des dirigeants de régimes dictatoriaux ou encore des chefs d’organisations criminelles, auxquels s’ajoutent désormais neuf magistrats internationaux. Être sous sanction américaine interdit à toute personne physique ou morale américaine, y compris leurs filiales à l’étranger, de fournir des services à ces personnes, que ce soit à titre onéreux ou à titre gratuit.

Les effets concrets de ces sanctions sur la vie numérique et bancaire de Nicolas Guillou ont été immédiats et l’ensemble de ses comptes ouverts chez des fournisseurs américains, comme Amazon, Airbnb, Netflix, PayPal ou encore Expedia, ont été fermés. Visa et Mastercard, qui constituent un duopole de fait sur les moyens de paiement en Europe, ont bloqué ses cartes bancaires. Certaines banques européennes, par crainte de représailles, ont également fermé des comptes bancaires ou ont refusé des virements entrants. Les transferts d’argent transfrontaliers via Western Union ou MoneyGram ont également été gelés.

« Un État non européen peut, par décret exécutif, exclure un citoyen français du système bancaire et de l’espace numérique dans son propre pays, sans recours possible devant les juridictions françaises », a expliqué Nicolas Guillou lors du congrès annuel de l’Union syndicale des magistrats, en octobre 2025. « Dans un monde régi par la force, c’est aux militaires de résister. Dans un monde régi par le droit, ce sont les magistrats qui sont en première ligne, et c’est bien pour cela que nous sommes attaqués. » Le cas de Nicolas Guillou n’est pas isolé. Dès le 6 février 2025, Donald Trump avait imposé des sanctions contre le procureur de la Cour pénale internationale, Karim Khan, dont l’adresse électronique Microsoft avait alors été suspendue, le contraignant à basculer vers un fournisseur de messagerie suisse. Ces incidents révèlent la brutalité d’une vulnérabilité structurelle, alors que la Cour pénale internationale avait fait de Microsoft un partenaire technologique central en 2022, lorsque le Bureau du procureur avait lancé le « Projet Harmony », cofinancé par l’Union européenne, en collaboration avec Microsoft, Accenture et leur coentreprise Avanade, pour concevoir une plateforme de gestion des preuves.

« Les sanctions ont été une révélation pour la Cour, ainsi que pour les ONG travaillant dans le domaine de la justice internationale, quant au niveau de dépendance vis-à-vis des technologies et des systèmes financiers américains », résume Zoé Paris, coordinatrice du plaidoyer à la Coalition pour la Cour pénale internationale, qui regroupe des organisations de la société civile de cent cinquante pays. Avocate internationale et chercheuse-doctorante à l’université de Cambridge, Jennifer Tridgell analyse, pour sa part, que l’incident a servi d’avertissement sévère sur la manière dont la technologie numérique peut être « utilisée comme une arme pour atteindre des objectifs politiques, menaçant potentiellement la capacité de la Cour à fonctionner conformément à son mandat judiciaire indépendant ». Depuis le 31 octobre 2025, la Cour a entamé ce qu’elle appelle une « désaméricanisation numérique » en remplaçant Microsoft Office par le logiciel open source OpenDesk développé par ZenDis – entreprise publique, fondée en 2022, qui œuvre pour la souveraineté numérique au sein des administrations allemandes. Mais, de l’aveu de Jennifer Tridgell, la Cour a « un long chemin à parcourir pour démêler son réseau complexe de dépendances logicielles après avoir été largement dépendant pendant des décennies d’un petit nombre de fournisseurs de logiciels ».

En France, en décembre 2025, la Commission des lois du Sénat a publié un rapport sur la sécurisation des marchés publics numériques, et le constat est sans appel. Les administrations françaises sont grandement dépendantes des solutions informatiques proposées par des acteurs extra-européens, « source de vulnérabilités pour les données publiques hébergées chez ces acteurs, en raison de leur soumission à un cadre juridique de nature extraterritoriale » – notamment le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA), les ordres exécutifs United States Intelligence Activities, passés par plusieurs présidents américains, et le Cloud Act, qui permettent aux autorités américaines de contraindre un fournisseur de services informatiques à leur dévoiler toute communication ou information concernant un client, que cette donnée se trouve ou non sur le territoire américain. C’est dans ce contexte que le Sénat rappelle que le logiciel Word, édité par Microsoft, détenait en 2025 une part de marché estimée entre 85 % et 90 % du marché mondial des traitements de texte, sachant que l’accès à ce type de logiciel ne s’effectue plus désormais à partir d’un programme stocké localement, mais par une connexion continue à des services hébergés dans les infrastructures de l’éditeur américain.

Face à ces constats, plusieurs acteurs publics européens ont engagé des transitions concrètes, mais à des rythmes et des échelles très variables. En Allemagne, le Land de Schleswig-Holstein a entamé, dès le début des années 2000, une sortie progressive de l’écosystème Microsoft, en accompagnant quelque 30 000 agents publics, qui ont migré vers des alternatives open source comme Open-Xchange pour la messagerie et des distributions Linux pour le système d’exploitation des ordinateurs. En mars 2026, l’IT-Planungsrat, l’instance fédérale de coordination de la numérisation de l’administration publique, a imposé à toutes les administrations fédérales d’adopter, d’ici 2028, deux formats exclusifs pour la publication de documents : le PDF/UA (format d’accessibilité universelle) et l’ODF (OpenDocument Format), excluant de facto les formats propriétaires de Microsoft. En France, les initiatives restent plus locales. Lyon a développé dès juin 2025, en partenariat avec la Métropole et le Syndicat intercommunal des technologies de l’information pour les villes (SITIV), un opérateur public de services numériques qui intervient auprès des collectivités territoriales du bassin rhodanien. Cet opérateur œuvre pour la mise en place et le développement de leurs outils numériques, avec une suite collaborative baptisée « Territoire Numérique Ouvert » (TNO), reposant sur des outils open source pour la visioconférence et la bureautique, qui est hébergée dans des centres de données régionaux. Le projet a bénéficié d’une subvention de 2 millions d’euros de l’Agence nationale de la cohésion des territoires, dont la moitié des marchés ont été attribués à des entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes et la totalité à des entreprises françaises.

À l’échelle nationale, la direction interministérielle du numérique (DINUM) a organisé, le 8 avril 2026, un séminaire visant à réduire les dépendances numériques extra-européennes. Parmi les premières mesures annoncées figurent la migration des postes de travail de la direction interministérielle du numérique (DINUM), qui a notamment pour mission d’élaborer la stratégie numérique de l’État et de piloter sa mise en œuvre, du système d’exploitation Windows de Microsoft vers Linux. Il s’agit également d’opérer la migration de la Caisse nationale de l’Assurance maladie vers les outils du socle numérique interministériel pour ses 80 000 agents. Début 2026, le gouvernement français a également annoncé la migration du Health Data Hub vers l’infrastructure souveraine Scaleway, un hébergeur français filiale d’Iliad, labellisé « cloud de confiance » SecNumCloud, par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), mettant fin à un feuilleton qui débuta en 2019 (voir La rem n°54 bis-55, p.40). À l’époque, et sans appel d’offres, l’offre de cloud Azure de Microsoft avait été choisie pour centraliser l’ensemble des données de santé des Français collectées par les hôpitaux, l’assurance maladie, les médecins et les pharmacies.

L’affaire Guillou met en lumière une vulnérabilité systémique que l’Europe a longtemps sous-estimée ou fait semblant d’ignorer, et la brutalité de l’effacement numérique du juge Nicolas Guillou et de certains membres de la Cour pénale internationale montre combien les infrastructures numériques et financières dominantes ne sont pas des biens communs apatrides ou neutres, mais un puissant instrument de pouvoir qui, dès lors qu’il tombe entre de mauvaises mains, peut servir un tout autre but que celui pour lequel il a été créé. Microsoft, Amazon, Google ou Visa sont des entreprises américaines, soumises au droit américain, et légalement mobilisables au service de la politique étrangère des États-Unis. En France, l’Association pour la promotion et la recherche en informatique libre (April), fondée en 1996, milite depuis sa création pour l’adoption des logiciels libres dans les administrations publiques comme rempart contre la dépendance aux éditeurs américains, Microsoft en tête. Framasoft, créé en 2001, est un réseau d’éducation populaire consacré principalement au logiciel libre qui a développé des alternatives concrètes à tous les services numériques américains, notamment Google, sous le label « Dégooglisons Internet ». Depuis 2008, La Quadrature du Net participe à ce combat sur le terrain des droits numériques et de la surveillance. Gageons que ces initiatives trouveront enfin un certain écho, maintenant que les menaces ne sont plus hypothétiques et que le danger est bien réel.

Sources :

  • Cour pénale internationale (CPI), « Situation dans l’État de Palestine : La Chambre préliminaire I de la CPI rejette les exceptions d’incompétence soulevées par l’État d’Israël et délivre des mandats d’arrêt à l’encontre de MM. Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant », icc-cpi.int, 21 novembre 2024.
  • Hale Craig, « “We’re done” – major government organization slams Microsoft Teams as it drops Windows for good », techradar.com, June 16, 2025.
  • Ville de Lyon, « La Ville de Lyon renforce sa souveraineté numérique », lyon.fr, 23 juin 2025.
  • Guillou Nicolas, « Sanctions américaines contre le juge français de la CPI », intervention au congrès de l’Union syndicale des magistrats, union-syndicale-magistrats.org, 14 octobre 2025.
  • Charruyer France, « Sanctions américaines contre le juge Nicolas Guillou : un signal d’alerte pour notre souveraineté numérique », altij.fr, 2 novembre 2025.
  • Richard Olivia, « Sécurisation des marchés publics numériques. Proposition de loi relative à la sécurisation des marchés publics numériques », Commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du règlement et d’administration générale, rapport n° 199, Sénat, senat.fr, 10 décembre 2025.
  • Serries Guillaume, « Health Data Hub : l’État acte le divorce avec Microsoft au profit du SecNumCloud », zdnet.fr, 6 février 2026.
  • RTS Info, « La nouvelle vie compliquée de Nicolas Guillou, le juge français effacé du monde numérique par Washington », rts.ch, 16 mars 2026.
  • Lingsma Tjitske, « Comment les sanctions peuvent être une arme technologique américaine contre la CPI », justiceinfo.net, 19 mars 2026.
  • Direction interministérielle du numérique (DINUM), « Souveraineté numérique : l’État accélère la réduction de ses dépendances extra-européennes », numerique.gouv.fr, 8 avril 2026.
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01.09.2026 à 08:30

3/3. « Politique plateforme » et reconfiguration de la compétition électorale - Plateforme numérique, un intermédiaire pas comme les autres

Fabienne Greffet

Les plateformes numériques, particulièrement les réseaux sociaux, constituent des médiateurs centraux de la politique, qu’elle soit institutionnalisée ou plus informelle. Ainsi, YouTube est largement utilisé pour s’informer sur l’actualité ; Truth Social, cr&

Texte intégral (2546 mots)

Les plateformes numériques, particulièrement les réseaux sociaux, constituent des médiateurs centraux de la politique, qu’elle soit institutionnalisée ou plus informelle. Ainsi, YouTube est largement utilisé pour s’informer sur l’actualité ; Truth Social, créé par Donald Trump, est devenu un espace scruté de la prise de parole du président des États-Unis ; TikTok a été le théâtre d’une campagne inéquitable lors de l’élection présidentielle roumaine de novembre 2024, qui a conduit à l’annulation du scrutin. Ces exemples invitent à interroger le rôle politique des dispositifs numériques qualifiés de « plateformes ».

Des définitions plurielles de la « politique plateforme »

Le terme de « plateforme » a été popularisé par l’entrepreneur Tim O’Reilly en 2005, lorsqu’il spécifiait un nouvel état de la toile mondiale, le web 2.0, comme un « web de plateforme », plus interactif et composé d’un ensemble de services coproduits avec les utilisateurs. Ce terme est donc, en premier lieu, une ressource rhétorique forgée par les milieux professionnels de la Tech.

LE TERME DE « PLATEFORME » A ÉTÉ POPULARISÉ PAR L’ENTREPRENEUR TIM O’REILLY EN 2005, LORSQU’IL SPÉCIFIAIT UN NOUVEL ÉTAT DE LA TOILE MONDIALE, LE WEB 2.0, COMME UN « WEB DE PLATEFORME »

Emprunté à l’ingénierie informatique, pour laquelle une plateforme constitue une infrastructure technique permettant le fonctionnement de plusieurs applications et services, il renvoie à une triple signification : un espace physique stable et accessible (les plateformes pétrolières), un tremplin vers la progression (le podium sportif), et un espace politique de propositions, synonyme de programme politique (la plateforme électorale). Comme l’a montré Tarleton Gillespie, ces connotations induisent la représentation de dispositifs ouverts, offrant aux internautes de s’exprimer de façon égalitaire, sans hiérarchiser ni les contenus produits ni les utilisateurs. Les plateformes numériques de sociabilité ou de partage de vidéos s’affichent comme de simples intermédiaires, « démocratiques » et « neutres ». À ce titre, elles maintiennent le flou sur les différentes catégories d’usagers : internautes, producteurs de publications et annonceurs publicitaires. En outre, contrairement aux médias, elles n’auraient pas à justifier de leurs choix algorithmiques ni à être régulées, la responsabilité éditoriale et de création étant renvoyée aux créateurs de contenu1.

Le mot « plateforme » a également émergé plus récemment à travers le syntagme de « politique plateforme ». Davide Vittori la caractérise comme « des activités politiques menées à travers les plateformes numériques – telles que les campagnes, la consommation d’information, l’organisation, le débat, la délibération ou le vote »2. Une deuxième conception, restreinte à la compétition électorale, inclut les effets de l’investissement dans des dispositifs numériques. La « politique plateforme » est alors définie comme « un nouvel état de la politique institutionnalisée dans lequel les organisations qui participent à la compétition électorale, quelles qu’elles soient – partis, mais aussi organisations citoyennes, mouvements sociaux, voire agences spécialisées –, s’ajustent à l’emprise des plateformes numériques sur les pratiques sociales et politiques et sont travaillées par celle-ci, du point de vue de leur fonctionnement interne et externe »3.

DANS CETTE VEINE, LE « PARTI PLATEFORME » CONCRÉTISERAIT CERTAINS ASPECTS DE LA SOCIÉTÉ NUMÉRIQUE

Parmi ces effets figure la transformation des organisations partisanes. La « politique plateforme » s’entend alors comme « l’introduction d’intermédiaires numériques (par exemple des applications logicielles, des sites web, des services de réseaux socio-numériques) dans la structure des partis politiques, pour faciliter la communication interne, participer à la prise de décision, organiser l’action politique et transformer l’expérience globale de participation dans les partis politiques »4. Dans cette veine, le « parti plateforme » concrétiserait certains aspects de la société numérique, en adoptant une organisation de start-up, qui cherche à réinventer la relation entre un leader et sa base de soutien d’internautes, à travers un dispositif numérique5. Une troisième conception se concentre sur la contribution des utilisateurs. La « plateformisation de la politique » est ici conçue comme la « tendance des partis, des mouvements sociaux et des institutions publiques à mettre en avant des dispositifs participatifs numériques, avec la promesse de “donner voix” aux citoyens “profanes” et de relégitimer ainsi l’action politique »6. Cette approche très participative de la « politique plateforme », plus fidèle à la vision initiale d’un web interactif, inclut les affordances des dispositifs, notamment les possibilités d’argumentation et de délibération, variables d’une plateforme à l’autre.

Des plateformes qui reconfigurent le jeu politique

Cette pluralité de définitions et de dispositifs dessine deux grands ensembles d’éléments qui contribuent à une reconfiguration de la compétition électorale.

D’une part, les acteurs et les organisations politiques s’insèrent dans un écosystème informationnel hybride, dont quelques importantes plateformes grand public sont partie prenante. En 2025, 40 % des citoyens européens déclarent utiliser les réseaux sociaux pour s’informer sur l’actualité politique et sociale, 26 % utilisent les plateformes de partage vidéo comme YouTube et 9 %, les agents conversationnels (IA). Si la télévision (71 %), la radio (43 %), la presse et ses déclinaisons numériques (41 %) demeurent les médiateurs d’actualité les plus centraux en moyenne, ce n’est pas le cas chez les 15-24 ans qui consultent, pour s’informer, les réseaux sociaux (65 %), les plateformes de vidéos (39 %), les agents conversationnels (18 %) davantage que la radio (22 %), la presse (24 %) et, dans une moindre mesure, la télévision (50 %)7. Cette interdépendance entre les médias traditionnels et les plateformes grand public a des effets politiques. L’agencement des plateformes numériques permet aux acteurs politiques de s’adresser directement aux publics d’électeurs, notamment les plus jeunes, sans passer par le filtre des médias (mais en acceptant celui des plateformes). Parallèlement, de nouveaux intermédiaires, les influenceurs politiques, émergent et deviennent partie prenante du jeu électoral, en concurrence avec les journalistes. Les contenus politiques, éventuellement produits par IA, sont moins contrôlés ; la presse se fait même l’écho d’influenceurs développés par IA8. Les formats tels que la vidéo courte, le titrage spectaculaire ou des contenus à forte charge émotionnelle ou de controverses, auxquels incitent les grandes plateformes, du fait de leur modèle économique de captation de l’attention, se diffusent largement9. Par leur caractère à la fois transnational et monopolistique, ces plateformes grand public, vulnérables à la désinformation, bousculent également l’État en tant que régulateur de l’information de campagne.

CES PLATEFORMES GRAND PUBLIC, VULNÉRABLES À LA DÉSINFORMATION, BOUSCULENT ÉGALEMENT L’ÉTAT EN TANT QUE RÉGULATEUR DE L’INFORMATION DE CAMPAGNE

Les débats sur les ingérences étrangères lors de récents scrutins réactivent une tension, présente depuis le XIXe siècle, entre liberté de l’information des électeurs et soustraction de ceux-ci à des influences jugées néfastes. Cette tension est aiguë en France, où l’intervention de l’État dans l’information électorale est ancienne10 et puissante. Et cela, même si seuls 5 % des internautes s’exposent à des contenus idéologiquement homogènes sur les réseaux11. La proportion de la population qui n’accède pas du tout à de l’information en ligne est beaucoup plus importante12, particulièrement chez les plus jeunes13, sans que ce dernier enjeu ne s’avère particulièrement débattu dans l’espace public.

D’autre part, les plateformes numériques, au sens, non pas des réseaux sociaux, mais en tant que dispositifs autonomes développés par les candidats et les organisations politiques, constituent un support de travail pour ces derniers, à travers trois types de solutions techniques. Les plateformes de mobilisation, initiées lors de la campagne de Barack Obama en 2008, associent base de données, incitations à l’engagement et rationalisation des pratiques militantes. Il s’agit alors d’activer des formes prescrites de participation politique et de les optimiser en les rendant quantifiables et réplicables. Des opérateurs transnationaux spécialisés commercialisent et adaptent les dispositifs numériques aux contextes locaux. Ce faisant, ils encodent culturellement les manières de faire campagne, par exemple en promouvant la gamification politique et le ciblage des messages14A contrario, les plateformes structurant certaines organisations partisanes « nativement numériques » incarnent la promesse d’une contribution accrue des sympathisants et des militants à l’élaboration des programmes et à la prise de décision collective, dans une interaction plus ou moins maîtrisée par la direction du parti15. Plus souvent open source, ces plateformes ne suscitent pas nécessairement un renforcement de la démocratie interne et elles n’entraînent pas une plus grande numérisation de la désignation des candidats aux élections qu’au sein des partis traditionnels16. Un troisième type de plateforme vise au contraire à soustraire aux partis la responsabilité de la sélection des candidats aux élections, en organisant des rassemblements et des choix citoyens qui cherchent à se substituer à la forme-parti. Elles dessinent une recherche de dépassement des partis, sans pour autant parvenir à mobiliser un public socialement diversifié17.

La « politique plateforme » renvoie donc à un imaginaire participationniste, dans lequel la légitimité démocratique est fondée sur l’implication numérique directe des citoyens, avec un très grand éventail de pratiques et de dispositifs possibles, plus ou moins délibératifs, plus ou moins prescriptifs ou contraignants, et à plus ou moins grande portée dans la décision politique. La « politique plateforme » fait en même temps écho aux craintes dont la participation électorale est porteuse de longue date : manipulation des masses, irrationalité de leurs décisions face à l’émotion ou, plus récemment, désinvolture supposée d’un engagement politique du clic18. Les turbulences relevées dans les processus électoraux révèlent les modèles économiques mis en œuvre par les grandes plateformes pour susciter et retenir l’attention, quels qu’en soient par ailleurs les effets sur la qualité du débat public ; mais ils soulignent aussi l’incapacité d’un État construit au XIXe siècle comme l’arbitre du processus électoral à tenir ce rôle.

LA « POLITIQUE PLATEFORME » RENVOIE DONC À UN IMAGINAIRE PARTICIPATIONNISTE

Plus généralement, il s’agit d’une incapacité à pacifier la compétition, face à des pratiques qui dévient des règles établies du jeu politique. De récentes propositions, comme celle d’encadrer le temps de parole des acteurs politiques sur les réseaux sociaux en temps de campagne, manifestent une aspiration à un renouvellement de la régulation étatique19 ou supra-étatique de ce processus électoral, également perceptible dans le règlement général sur la protection des données et dans le Digital Services Act adoptés ces dernières années au niveau européen.

  1. Gillespie Tarleton, « La politique des “plateformes” », Questions de communication, n° 40, 2021, p. 23-46.
  2. Vittori Davide, « Platform Politics », Online Dictionary on digitalization, 2026, p. 1. https://relink2.eu/wp-content/uploads/Platform-politics-FV.pdf pour la rubrique Platform. https://relink2.eu/publications/ pour le Sommaire du dictionnaire.
  3. Greffet Fabienne, « Les partis politiques par temps de plateformes. Mobilisations électorales, transformations organisationnelles, initiatives citoyennes », Réseaux, 236 (6), 2022, p. 11.
  4. Lioy Alberto, Esteve Del Valle Marc, Gottlieb Julian, « Platform politics: Party organisation in the digital age », Information Polity, vol. 24, n° 1, 2019, p. 45.
  5. Gerbaudo Paolo, The Digital Party: Political organisation and online democracy, Pluto Press, 2019.
  6. Li Vigni Fabrizio, « Un cube idéal-typique pour l’étude de la plateformisation de la politique », Terminal, n° 134-135, 2022, p. 2.
  7. European Union, Eurobarometer, « Social Media Survey 2025 », europa.eu, October 2025.
  8. TV5 Monde, « Des avatars pro-Trump envahissent les réseaux sociaux », 3 mai 2026.
  9. Greffet Fabienne, Rebillard Franck, « Les mises en format du politique comme enjeu de pouvoir. De l’interdépendance politico-journalistique à l’emprise des plateformes », Réseaux, 255-256 (1-2), 2026, p. 11-50.
  10. Garrigou Alain, Le vote et la vertu, comment les Français sont devenus électeurs, Presses de la Fondation nationale
    des sciences politiques, 1992.
  11. Inversement, 76 % des Européens (69 % des Français) sont tout à fait ou assez d’accord avec l’affirmation selon laquelle « Lorsque je navigue sur les réseaux sociaux, il m’arrive parfois de lire des informations sociales et politiques sur lesquelles je tombe par hasard, même si je ne les cherchais pas exprès », selon le rapport European Union, Eurobarometer, « Social Media Survey 2025 », October 2025, p. 29. europa.eu
  12. Fletcher Richard, Robertson Craig T., Nielsen Rasmus Kleis, « How many people live in politically partisan online news echo chambers in different countries », Journal of Quantitative Description, vol. 1, 2021, p. 21.
  13. Boyadjian Julien, Jeunesses connectées. Les digital natives au prisme des inégalités socio-culturelles, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2022.
  14. McKelvey Fenwick, Piebiak Jill, « Porting the political campaign: The NationBuilder platform and the global flows of political technology », New Media and Society, vol. 20, n° 3, 2018, p. 901-918.
  15. Deseriis Marco, « Two variants of the Digital Party: The Platform Party and the Networked Party », PACO (PArtecipazione e COnflitto), vol. 13 (1), 2020.
  16. Sandri Giulia, Von Nostitz Felix, Neihouser Marie, « L’organisation en ligne des partis politiques européens. Entre avancées des consultations numériques et réticences concernant la digitalisation de la sélection des organes internes », Réseaux, 236 (6), 2022, p. 95-136.
  17. Theviot Anaïs, « La plateformisation comme idéal participatif : vers une démocratisation de la démocratie ?
    Les cas de Ma Voix et de LaPrimaire.org », Réseaux, n° 236, 2022, p. 137-178.
  18. En témoigne le succès de la notion de « slacktivisme » (activisme « mou » ou « indolent », traduction de l’adjectif anglophone slack), proposée par Evgeny Morozov lorsqu’il dénonce les risques d’un engagement en ligne destiné surtout à conforter les citoyens qui s’y adonnent dans leur sentiment d’être utiles et importants, au détriment de l’action politique sur le terrain. Des études empiriques robustes montrent au contraire que les personnes très actives politiquement en ligne le sont également dans d’autres sphères, de sorte que la participation en ligne tend à renforcer les inégalités dans la participation civique et politique. Oser Jennifer, Boulianne Shelley, « Reinforcement effects between digital media use and political participation: A meta-analysis of repeated-wave panel data », Public Opinion Quarterly, vol. 84, n° 1, June 10, 2020, p. 355-365.
  19. Clavier Henri, « Encadrement du temps de parole sur les réseaux sociaux : une très mauvaise réponse à une bonne question », publicsenat.fr, 7 mai 2026.
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30.07.2026 à 09:00

États-Unis : le Pentagone se fâche avec Anthropic et signe avec OpenAI

Alexandre Joux

En refusant d’assouplir les conditions de mise à disposition de Claude au Pentagone, Anthropic a perdu son contrat. OpenAI, son rival, l’a récupéré, mais son PDG Sam Altman indique avoir obtenu des garanties plus importantes sur les usages à risque de

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En refusant d’assouplir les conditions de mise à disposition de Claude au Pentagone, Anthropic a perdu son contrat. OpenAI, son rival, l’a récupéré, mais son PDG Sam Altman indique avoir obtenu des garanties plus importantes sur les usages à risque de l’IA.

Lors de la naissance d’OpenAI en 2015, avec le projet de créer une IA générale, la cause était entendue : l’IA devait être au service de l’humanité et OpenAI rester de toute éternité une organisation à but non lucratif, soutenue par de généreux parrains. Mais l’entraînement des LLM (Large Language Models) coûte très cher, ce qui a permis aux spécialistes du cloud et des processeurs de s’imposer. OpenAI a dû se rapprocher de Microsoft. Le géant du logiciel et du cloud est aujourd’hui présent à son capital depuis qu’OpenAI a changé ses statuts et créé une filiale à but lucratif plafonné (voir La rem n°76, p.63). La question du financement de l’IA occupe OpenAI depuis l’origine. Très vite, des tensions ont surgi entre ses plus hauts cadres sur les choix stratégiques à faire. Son PDG a toujours plaidé pour mettre à disposition ses solutions, tout en invoquant régulièrement les risques que l’IA fait peser sur l’humanité ou, plus prosaïquement, sur le marché du travail. En 2019, Sam Altman indiquait que son modèle GPT-2 était « trop dangereux » pour être mis à la disposition de tous – un moyen de rendre compte de la révolution technologique à laquelle OpenAI était en train de participer. Mais, en novembre 2022, quand ChatGPT est dévoilé, il s’agit, en fait, du modèle GPT-2. En interne, le débat a fait rage et a conduit à la mise à la disposition du grand public de ChatGPT. En 2019, Dario et Daniela Amodei vont ainsi quitter OpenAI. Pour Dario Amodei, alors directeur adjoint de la recherche chez OpenAI, les choix de Sam Altman prennent trop peu en considération les risques de sécurité posés par l’IA. En 2020, il fondera donc, avec sa sœur, une entreprise d’IA plus responsable, Anthropic, qui détient une règle d’usage de l’IA lui permettant de décider ce qui est publiable ou pas, chaque fois qu’un nouveau modèle est développé.

Dans un premier temps, Anthropic sera un concurrent lointain d’OpenAI, qui a bénéficié de son antériorité sur le marché avec le lancement de ChatGPT. Mais, depuis, Anthropic s’est imposé comme le principal rival d’OpenAI. Si le développement d’OpenAI a été financé au départ par Microsoft, Anthropic a su attirer Alphabet et Amazon à son capital et désormais Microsoft. Anthropic a fait la preuve de la pertinence de son modèle d’affaires. Plutôt que de parier sur la banalisation de l’IA auprès du grand public (Anthropic possède, avec Claude, l’équivalent de ChatGPT), l’entreprise a, au contraire, développé des solutions à destination des professionnels, vendues sur abonnement. C’est le cas notamment de Claude Code pour les codeurs, plus récemment de Claude Cowork pour les professions juridiques. Pour sa dernière levée de fonds en février 2026, Anthropic a annoncé des revenus annuels de 14 milliards de dollars et pourrait donc être rentable dès 2027. Cet élément est essentiel : parce que le développement de l’IA nécessite des fonds considérables (voir La rem n°76, p.67), la question de la rentabilité des investissements commence à se poser, certains suspectant l’émergence d’une « bulle ». Le plus gros consommateur de fonds n’est autre qu’OpenAI, qui prévoit d’être rentable à partir de 2030 seulement, avec des perspectives de croissance du chiffre d’affaires véritablement pharaoniques, ce qui implique de disposer d’un quasi-monopole sur le marché. OpenAI ambitionne, en effet, de réaliser dans les quatre ans un chiffre d’affaires de 125 milliards de dollars. Pour l’heure, le chiffre d’affaires croît très rapidement, à 2 milliards de dollars par mois, mais cela ne fait que 24 milliards sur 2026… Anthropic est donc devenu une vraie menace pour OpenAI parce qu’il en révèle les potentielles faiblesses. Ainsi, lors de son dernier tour de table en février 2026, Anthropic a été valorisé à hauteur de 380 milliards de dollars, quand la dernière valorisation d’OpenAI était de 500 milliards de dollars. Cette concurrence et les divergences d’approche entre les deux entreprises, notamment sur la question des risques de l’IA, se sont cristallisées en février 2026 autour d’un contrat avec le Pentagone.

Dès le 16 février 2026, le média américain Axios laissait fuiter l’existence d’un conflit entre la direction d’Anthropic et Pete Hegseth, le secrétaire américain à la Défense. Ce dernier, révélait Axios, envisagerait de déréférencer Anthropic, qui s’oppose à l’utilisation de son IA par l’armée depuis qu’elle a décroché, à l’été 2025, un contrat de 200 millions de dollars avec le Pentagone. Ce contrat prévoit la mise à disposition de Claude dans les systèmes classifiés de l’armée. C’est le seul contrat de ce type, les autres contrats entre le Pentagone et des acteurs de l’IA ne relevant pas de l’information classifiée. Autant dire que Claude traite des données sensibles à des fins militaires, ce qui a conduit Anthropic à introduire des lignes rouges dans son contrat, à savoir ne pas recourir à son IA pour de la surveillance de masse sur le territoire américain (par exemple, repérer des migrants pour en informer l’ICE), et ne pas recourir à son IA pour des armes autonomes létales (par exemple, des drones armés qui prendraient, seuls, la décision d’éliminer une cible). Ces précautions d’Anthropic sont celles qui inquiètent le secrétaire américain à la Défense, alors que l’efficacité de l’IA ne fait aucun doute. En effet, la mise en œuvre du contrat entre Anthropic et le Pentagone a permis de planifier la capture de Nicolás Maduro au Venezuela ainsi que des frappes en Iran. Il faut donc que l’armée puisse se servir de l’IA à sa guise et que les entreprises privées ne lui assignent pas de limites, quand bien même elles éditeraient les modèles utilisés.

Anthropic n’a pas cédé, Dario Amodei ayant même rendu public un message expliquant être « bien conscient que le Département de la guerre – et non les groupes privés – était en charge des décisions militaires ». Mais, « dans un très petit nombre de cas, nous croyons que l’IA peut saper, plutôt que défendre, les valeurs démocratiques ». Il a reçu le soutien de Microsoft, de Sam Altman, de Palantir aussi, qui utilise Claude… Mais cela n’aura pas suffi. Le ministère américain de la guerre a fixé un ultimatum au 27 février, date à laquelle il a rompu le contrat avec Anthropic. Une semaine plus tard, il a même placé Anthropic dans la « liste noire » des entreprises, celles qui constituent un « risque pour la chaîne d’approvisionnement ». La décision est très lourde : elle fait d’Anthropic une entreprise infréquentable si l’on souhaite travailler pour le ministère de la guerre, l’exclusion ne concernant pas les autres administrations. Le 26 mars 2026, une juge fédérale a toutefois suspendu la décision du Pentagone, quand une cour d’appel à Washington, D.C. en a refusé le retrait. Le flou persiste donc, mais il risque d’être vite dissipé du fait de l’évolution rapide des relations entre les entreprises d’IA et le Pentagone, d’une part, et entre l’administration américaine et Anthropic, d’autre part.

Le jour où le contrat avec Anthropic a été rompu, Sam Altman a annoncé qu’OpenAI signait avec le Pentagone, suscitant immédiatement des interrogations sur les concessions faites par OpenAI, qu’Anthropic aurait refusées de son côté. Sam Altman a joué la transparence pour sauver l’image d’OpenAI sans que l’on sache qui, du Pentagone ou d’OpenAI, a véritablement cédé. En effet, le contrat signé avec OpenAI intègre, selon Sam Altman, plus de lignes rouges que celui signé avec Anthropic. Le ministère de la guerre aurait donc cédé face à l’urgence de disposer encore de modèles d’IA puissants pour ses activités classifiées. Quant à Sam Altman, s’il s’est félicité de ce nouveau contrat, il a, de même, réitéré son soutien à Dario Amodei et proposé que le cadre contractuel mis en place entre OpenAI et le Pentagone serve désormais de référence pour la gestion des relations avec les entreprises d’IA.

Trois lignes rouges sont édictées. Les deux premières reprennent celles défendues aussi par Anthropic, soit l’interdiction de la surveillance de masse au niveau national et l’interdiction du recours à l’IA pour des armes létales autonomes. La troisième ligne rouge interdit le recours à l’IA pour des décisions automatisées aux enjeux importants – le système chinois du « crédit social » est donné en exemple, mais d’autres sont possibles (pensons à l’obtention de crédits, etc.). OpenAI insiste, et c’est la seconde nouveauté, sur sa capacité à garantir le respect de ces lignes rouges par l’armée. Le contrat prévoit que l’IA sera déployée uniquement dans le cloud, ce qui exclut une IA « locale » de type « edge devices », une condition souvent nécessaire pour rendre autonomes des armes opérant à distance (par exemple, un drone en territoire ennemi où il y aura du brouillage de fréquences). Des ingénieurs d’OpenAI habilités secret Défense seront, par ailleurs, déployés auprès du Pentagone pour s’assurer des conditions de déploiement de l’IA. Le contrat souligne enfin que l’IA ne peut être utilisée que pour des usages légaux et que, pour les activités de renseignement, le traitement d’informations privées doit respecter le quatrième amendement, dont nous rappelons ici les termes :

« Le droit des citoyens d’être garantis dans leur personne, leur domicile, leurs papiers et leurs effets contre les perquisitions et saisies non motivées ne sera pas violé et il ne sera émis aucun mandat si ce n’est sur présomption sérieuse, corroborée par serment ou déclaration solennelle et décrivant avec précision le lieu à perquisitionner et les personnes ou choses à saisir. »

Enfin, toutes ces règles ne sont valables que dans le cadre légal actuel, OpenAI se réservant le droit de ne plus donner suite si le gouvernement décide d’assouplir très fortement celui-ci. Avec ces précisions, Sam Altman a tenté de faire la preuve que son accord avec OpenAI, évidemment opportuniste, pouvait être également perçu comme un moyen de sortir par le haut de la crise entre le Pentagone et les acteurs de l’IA. L’opération semble couronnée de succès. Le 2 mai 2026, le Pentagone a, en effet, annoncé avoir signé un accord avec huit entreprises ayant des activités dans l’IA (Amazon, Microsoft, Oracle et Google pour le cloud, Nvidia pour les puces, xAI, OpenAI et Reflection AI pour les modèles de langage). Toutes ont un contrat qui leur donne accès aux documents classifiés.

Ces contrats témoignent de la dépendance de plus en plus forte du Pentagone vis-à-vis des acteurs de l’IA. Cette dépendance concerne aussi Anthropic. Le renversement de situation s’est opéré en deux temps. Des fuites ont amené, le 26 mars 2026, à découvrir l’existence d’un nouveau modèle très puissant d’Anthropic, Claude Mythos. Ce modèle est très efficace, notamment pour détecter des failles de sécurité, ce qui a conduit Anthropic à décider de ne pas le rendre public, au moins tant que les grands groupes mondiaux du numérique n’auront pas corrigé les failles non repérées par des humains depuis des dizaines d’années, mais révélées par Mythos en quelques semaines. Autant dire que Mythos permet de hacker n’importe qui… C’est une arme redoutable pour tous ceux qui parviendraient à s’en emparer. Afin de garantir aux États-Unis la maîtrise future de l’écosystème numérique, et le respect de règles qui sont celles défendues par Anthropic, Dario Amodei a lancé le Project Glasswing, qui fédère les grands acteurs américains de solutions logicielles pour mettre son modèle en priorité à leur disposition, le temps qu’ils sécurisent leurs propres plateformes. Mais, en Iran, en Chine, en Russie ou ailleurs, Mythos pourrait être très utile, car il franchira facilement toutes les barrières de sécurité. L’affaire est trop importante pour l’administration américaine, qui a adopté le projet Glasswing. Dario Amodei a ensuite été reçu à la Maison-Blanche, mais pas par le ministre de la guerre…

Sources :

  • Debès Florian, « Le combat acharné entre OpenAI et Anthropic monte d’un cran », Les Échos, 16 février 2026.
  • Godeluck Solveig, « Anthropic essaie d’encadrer l’usage militaire de son IA », Les Échos, 19 février 2026.
  • Boone Joséphine, « Le champion de l’IA Anthropic pris entre le marteau et l’enclume », Les Échos,
    2 mars 2026.
  • Leroy Philippe, « IA militaire : OpenAI remplace Anthropic au Pentagone », silicon.fr, 2 mars 2026.
  • N. L., « OpenAI au piège de son contrat avec le Pentagone », Le Figaro, 4 mars 2026.
  • Boone Joséphine, « Anthropic remporte la bataille de la popularité face à OpenAI », Les Échos, 4 mars 2026.
  • Debès Florian, Godeluck Solveig, « Anthropic sanctionné après son clash avec le Pentagone », Les Échos, 9 mars 2026.
  • Vissière Hélène, « Le duel Anthropic-Pentagone sur l’IA divise la Silicon Valley », Le Figaro, 23 mars 2026.
  • Debès Florian, « Les revenus d’Anthropic partis pour dépasser ceux OpenAI », Les Échos, 8 avril 2026.
  • Boone Joséphine, « Avec son nouveau modèle Mythos, Anthropic déchaîne la planète IA », Les Échos, 9 avril 2026.
  • Vergara Ingrid, « Le dernier modèle d’Anthropic menace toute la cybersécurité », Le Figaro, 9 avril 2026.
  • Laghrari Mehdi, « Anthropic mise sur Mythos pour recoller les morceaux avec l’administration Trump », Les Échos, 21 avril 2026.
  • I. M., « Le Pentagone s’allie à huit géants américains de l’IA mais évince Anthropic », Le Figaro, 5 mai 2026.
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