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08.09.2026 à 17:13

« L’évolution de l’électorat rend possible la victoire de Marine Le Pen à la présidentielle »

Jean-Yves Dormagen, Professeur de Science politique, Université de Montpellier

Les sondages donnent Marine Le Pen victorieuse en 2027, quel que soit son adversaire au second tour, à huit mois du scrutin.
Texte intégral (3480 mots)

L’ESSENTIEL

  • À huit mois du scrutin, les sondages donnent Marine Le Pen victorieuse en 2027, quel que soit son adversaire au second tour.

  • Pour Jean-Yves Dormagen, politiste et fondateur de l’institut Cluster 17, le front républicain est désactivé.

  • La dynamique des partis d’extrême droite touche tous les pays occidentaux. Que montrent les études de sociologie électorale sur ce phénomène difficile à cerner ?


The Conversation : Les derniers sondages publiés donnent Marine Le Pen gagnante au second tour de la présidentielle de 2027, quel que soit le candidat qui l’affronte. Est-ce nouveau ?

Jean-Yves Dormagen : Oui, c’est la première fois dans l’histoire électorale française que le Rassemblement national est donné gagnant dans les sondages. La question de départ de la campagne est donc nouvelle : Marine Le Pen peut-elle perdre ? Si le rapport de force actuel se confirme, elle sera élue présidente de la République. En 2022, Emmanuel Macron semblait difficilement battable, nous avons changé de nature d’élection.

Bien évidemment, les sondages ne donnent pas la vérité du second tour qui aura lieu le 2 mai 2027. En huit mois, le contexte va changer, une campagne aura lieu. Il peut se passer beaucoup de choses et la perception des candidats peut évoluer. Ces sondages n’indiquent que l’état de l’opinion aujourd’hui, mais ils permettent de poser en quelque sorte les termes de l’équation électorale, et il est important de se rendre compte de ce qui a évolué.

Le RN était, jusqu’à présent, l’objet d’un veto majoritaire. Quel que soit le candidat opposé au Rassemblement national, une majorité d’électeurs exerçait par principe un vote de barrage contre le RN. Aujourd’hui, ce barrage n’existe plus selon nos études : le front républicain n’est plus actif.

Enquête Cluster 17-Terra Nova, réalisée en ligne du 22 au 24 juillet 2026, auprès d’un échantillon de 1 506 personnes représentatif de la population française. L’échantillon a été constitué selon la méthode des quotas (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, taille de commune et région). Les données ont fait l’objet d’un redressement sociodémographique et politique, Fourni par l'auteur

Pourtant, beaucoup ont du mal à croire à cette possible victoire…

J.-Y. D. : La victoire de Marine Le Pen est difficile à croire pour certains analystes ou citoyens. Sans doute déjà parce qu’ils n’ont pas envie d’y croire, pour se rassurer, et parce que le FN, puis le RN a toujours perdu la présidentielle depuis plus de quarante ans.

Il y a toujours cette idée que, au dernier moment, s’exercera un vote de barrage, et qu’une majorité d’électeurs le rejettera. J’entends cela très régulièrement. Mais ce raisonnement relève plus de la pensée magique que de la réalité des chiffres désormais.

Enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur ; le rejet combiné associe la note 0 et la candidature déclarée impossible. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l'auteur

En effet, dans les études que nous produisons régulièrement, on constate une évolution qui peut se révéler décisive : Marine Le Pen est désormais moins rejetée que tous ses concurrents. Ce rejet est certes très proche, mais il est moindre que ceux d’Édouard Philippe, de Raphaël Glucksmann ou de Gabriel Attal ; Jean-Luc Mélenchon, lui, est plus rejeté que les autres. En gros, un électeur sur deux déclare qu’il est impossible de voter pour elle, mais un peu plus d’un électeur sur deux déclare qu’il est impossible de voter pour l’un de ses concurrents.

Ainsi, les candidats macronistes font l’objet d’un rejet très fort, non seulement des électeurs de droite nationaliste, mais aussi d’une partie de l’électorat traditionnel de la droite et, bien sûr, d'une partie significative de la gauche. Dans tous ces électorats, les reports de voix pour Édouard Philippe ou Gabriel Attal sont très mauvais face à Marine Le Pen.

De l’autre côté du spectre, beaucoup d’électeurs de gauche modérée déclarent voter blanc ou nul si Jean-Luc Mélenchon arrive au second tour face à Marine Le Pen. Quand on teste un second tour entre Raphaël Glucksmann et Marine Le Pen, plus de la moitié des électeurs de Jean-Luc Mélenchon déclarent s’abstenir.

Enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur ; chaque ligne somme à 100 ; le non-vote inclut abstention, vote blanc et vote nul. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l'auteur

Tous ces rejets croisés rendent la victoire du RN très crédible. C’est donc l’évolution de ces niveaux de rejet et, plus globalement, des reports de voix entre électorats qu’il faudra suivre, car c’est la clé de cette présidentielle.

Comment explique-t-on la progression spectaculaire du RN ces dernières années ?

J.-Y. D. : L’électorat de droite traditionnel s’est droitisé, et c’est lui qui alimente l’essentiel de la progression du RN depuis quatre ans. Sur le terrain des valeurs, sur les questions migratoires, d’autorité, d’identité, il s’est rapproché du Rassemblement national. Globalement, les études montrent une société française qui se radicalise et se polarise. Il y a une droitisation de la droite et une gauchisation de la gauche.

À partir de 2022, le RN a franchi un palier et ses gains électoraux se sont faits essentiellement sur des électeurs qui, jusque-là, votaient pour Les Républicains, ceux qui, en 2007 ou en 2012, avaient voté pour Nicolas Sarkozy.

Le durcissement des électeurs conservateurs a ainsi rencontré la stratégie de normalisation du Rassemblement national : des électeurs de plus en plus conservateurs ont rencontré une offre qui cherchait à les séduire à travers la « stratégie de la cravate ».

Lecture : trois attentes arrivant le plus souvent en première position dans chaque électorat. Les autres réponses ne sont pas affichées. Source : enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur à partir de la première attente classée. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l'auteur

Cette dynamique est en partie amplifiée par les médias Bolloré, les réseaux sociaux, mais de nombreux autres facteurs jouent. À gauche, on observe le même phénomène avec une fraction de l’électorat qui est de plus en plus en progressiste sur les valeurs et les questions d’identité. Mais Jean-Luc Mélenchon n’a pas adopté une stratégie de normalisation : il a au contraire choisi de cliver, au prix d’un fort rejet des électorats voisins ou plus éloignés.

L’extrême droite est également très dynamique aux États-Unis, en Allemagne et dans de nombreux pays occidentaux. Quels facteurs structurants l’expliquent ?

J.-Y. D. : Les thèmes qui sont mis en avant par les partis d’extrême droite, en Europe ou aux États-Unis, sont proches, alors que les contextes diffèrent. L’élection de Donald Trump en 2016 se fait principalement sur des enjeux identitaires et raciaux.

Une question posée aux électeurs résumait quasiment l’équation électorale à l’époque : « Considérez-vous que les Noirs sont plus pauvres parce qu’ils sont stigmatisés ou parce qu’ils ne travaillent pas assez ? » Selon la réponse, on pouvait à peu près prédire un vote démocrate ou républicain… J’ai fait des analyses statistiques sur les États-Unis en 2024 et, contrairement à ce qui a été avancé, le pouvoir d’achat a très peu joué sur le vote. Les questions liées aux groupes raciaux et à l’opinion portée sur ces groupes furent de loin les plus explicatives du vote.

Les électeurs de Trump s’identifient comme blancs et considèrent que les Blancs sont menacés, moins bien traités, défavorisés, etc. En France, on retrouve cette logique, avec des catégories et des expressions différentes. Chez nous, le rapport à l’islam et aux frontières fonctionne un peu comme un équivalent des clivages raciaux aux États-Unis. On observe les mêmes logiques avec l’AfD qui défend une Allemagne des origines, ou en Grande-Bretagne. En Argentine, le vote pour Javier Milei est, lui aussi, un vote ultraconservateur fortement corrélé, par exemple, au rejet des droits des populations autochtones…

In fine, des groupes minoritaires, perçus comme marginaux, porteurs de dangers ou de menaces, cristallisent des projections identitaires. Aujourd’hui, le narratif dominant est de dire que ces minorités sont « injustement privilégiées », les électorats conservateurs refusant de « payer pour les autres », les Noirs aux États-Unis, ou les immigrés « profitant des aides sociales » en France. D’où le succès du thème du « grand remplacement », qui présente l’autre comme un envahisseur. C’est l’autre qui vient « coloniser », imposer ses normes, ses pratiques, ses règles, ses choix, dans une inversion du paradigme colonial.

Mais quel est le carburant de cette crispation identitaire ? Est-ce la conséquence d’une mondialisation libérale qui a fragilisé les vieux pays industriels ?

J.-Y. D. : Je suis prudent avec un certain nombre d’explications économiques. Quand on analyse le vote pour les partis conservateurs, en Europe comme aux États-Unis, on a du mal à identifier des facteurs socio-économiques bien marqués, de type revenu, chômage, accès à la propriété privée. Cela ne colle pas avec les enquêtes, car toutes les tranches de revenus ou presque sont représentées dans ces électorats. La seule donnée sociologique qui fonctionne plutôt bien, c’est le diplôme : les électorats qui votent à l’extrême droite sont moins diplômés en moyenne. Ce qui s’explique par le fait que les études et le capital culturel augmentent les probabilités d’être progressiste sur le plan des valeurs.

Je pense qu’il faut plutôt chercher du côté des transformations vécues par les sociétés occidentales depuis deux générations. Transformations techniques, transformations de l’organisation sociale, urbanisation, changement des populations, des normes sociales, des modes de vie. Les transformations de la famille, la normalisation de l’homosexualité ou de l’homoparentalité, l’émergence de société multiculturelle modifient profondément les sociétés. La poussée conservatrice et ultraconservatrice est alimentée par une réaction à tous ces changements. Elle est nourrie par une dynamique que l’on peut justement qualifier de réactionnaire. D’ailleurs, elle se réfère en général à un passé très largement idéalisé, comme dans le clip de campagne d’Éric Zemmour en 2022, où l’on voyait des images de la France des années 1960, avec un couple traditionnel blanc et sa poussette. Le « C’était mieux avant » est omniprésent dans tous ces mouvements, il est le ciment de ces coalitions.

Quelles conditions permettraient malgré tout à l’un des concurrents de Marine Le Pen de l’emporter en mai 2027 ?

J.-Y. D. : Marine Le Pen peut encore perdre. Mais elle ne perdra probablement pas par la simple réactivation automatique d’un front républicain déjà constitué. À ce stade, ce front n’existe plus comme une majorité prête à l’emploi.

Sa première vulnérabilité tient au cadrage de la campagne. Les thèmes de l’immigration, de l’identité et de l’autorité unifient son électorat. Une campagne davantage centrée sur l’Europe, la guerre, la crédibilité économique, les retraites ou le fonctionnement des institutions ferait apparaître des divisions plus fortes entre le cœur souverainiste et rupturiste de son camp et les électeurs plus attachés à la stabilité qu’elle doit conquérir pour gagner.

La deuxième condition serait l’émergence d’un concurrent crédible à droite, ou d’un adversaire capable de rassembler simultanément une partie de la gauche, le centre et la droite traditionnelle. Aucun des candidats testés ne réalise aujourd’hui cette synthèse. Mais le duel mesuré à 52-48 montre qu’un rapport de force serré peut être inversé par quelques points de mobilisation ou de transfert.

Enfin, la normalisation du RN reste incomplète. Marine Le Pen n’est plus davantage rejetée que ses concurrents, mais elle demeure associée, dans une partie de l’électorat, au risque institutionnel et autoritaire. Une campagne qui réactiverait fortement ce doute sur sa capacité à gouverner pourrait reconstruire un vote de moindre mal contre elle. Sa victoire est aujourd’hui crédible ; elle n’est pas acquise.


Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Jean-Yves Dormagen est le président et fondateur de l'institut d'étude de l'opinion Cluster 17

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08.09.2026 à 16:11

Les coulées de boues meurtrières du Népal pourraient-elles advenir en France ?

Severine Bernardie, ingénieure de recherche en Risque de glissement de terrain, BRGM

Le changement climatique ne peut que favoriser ce type d’événements, déjà survenus en Europe.
Texte intégral (1431 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le changement climatique ne peut que favoriser les crues et les coulées de boue.

  • L’Europe en a déjà connu, mais d’ampleur nettement moins spectaculaire que celles survenues au Népal, le 26 août 2026.

  • Des travaux de recherche permettent de cartographier les endroits à surveiller, d’anticiper les risques et de minimiser les dégâts.


Ces images ont déjà fait le tour du monde. Celles de ces monumentales vagues de boue qui ont tué, le 26 août 2026, au moins un millier de personnes au Népal et en Chine. Elles ont, à juste titre, effrayé, mais également suscité de nombreuses questions comme celle de savoir si de telles catastrophes pourraient survenir en France.

Des précédents en Europe

Des événements de ce genre ont déjà été constatés en Europe, même s’ils n’ont jamais égalé à ce jour l’ampleur de ce que nous avons pu constater au Népal. On peut certes déjà noter que dans l’Himalaya, les volumes mobilisables de glace et de roches sont très conséquents, mais il faudra des analyses approfondies pour expliquer l’envergure de la catastrophe du 26 août 2026.

Cependant, même dans un contexte européen qui n’a pas les mêmes conditions géomorphologiques qu’au Népal, un certain nombre d’événements d’origine glacière ou périglacière se sont déjà produits.

Le 28 mai 2025, par exemple, en Suisse, le glacier du Birch s’est effondré, ce qui a provoqué des coulées de lave torrentielle qui ont presque entièrement détruit le village de Blatten, situé à plus de 1500 m d’altitude. Fort heureusement, des premiers éboulements en amont avaient déjà alerté les autorités qui ont donc pu monitorer en continu leur évolution et évacuer l’intégralité du village quelques jours avant l’effondrement. Cet événement a malgré tout fortement marqué les esprits, même si le volume de glaces et de roches mobilisés restait cependant de 10 à 20 fois moins important que ce qui a été charrié au Népal.

Blatten, le village suisse rayé de la carte.

Avant cela, le 21 juin 2024, en Isère, une gigantesque coulée de boue et de sédiments rocheux dévastait le village de La Bérarde. La centaine d’habitants avait alors pu être évacuée en urgence par hélicoptère, mais depuis, aucun n’a pu retourner chez eux.

Catastrophe de la Bérarde : une étude scientifique pour anticiper les risques liés au réchauffement.

On trouve également des épisodes bien plus anciens de ce genre de phénomène, comme en 1892. Une vague destructrice avait alors dévasté la vallée alpine de Saint-Gervais et provoqué 175 morts.

Derrière tous ces événements, on note des similitudes : un phénomène soudain, un apport d’eau très conséquent associé à une coulée de débris générant une très grande énergie et des dégâts potentiels très importants.

Des scénarios divers

Les mécanismes qui provoquent ce genre d’événements peuvent donc être multiples.

Les risques d’origine glaciaire ou périglaciaire (ROGP) sont liés à la présence actuelle ou passée de glace et trouvent leur origine à haute altitude. Les principaux phénomènes pouvant les déclencher sont les suivants :

  • les déstabilisations de glaciers, qui déclenchent une avalanche de glace et de débris. Au Népal, nous avons vraisemblablement assisté à l’effondrement d’un glacier accompagné de l’effondrement de matériaux rocheux. L’énergie dégagée lors de l’avalanche a pu faire fondre de grandes quantités de glace à l’origine des crues que l’on a pu voir sur diverses vidéos ;

  • les poches d’eau intraglaciaires, qui se forment à l’intérieur des glaciers. Leur libération brutale peut entraîner des crues torrentielles conséquentes. Elles constituent un danger très important, car non visibles depuis la surface ;

  • les lacs glaciaires, qui se forment généralement lorsque les glaciers reculent. L’instabilité potentielle des berges du lac peut mener à des vidanges rapides ;

  • les glaciers rocheux constitués d’un mélange de glace et de débris rocheux. Le réchauffement climatique conduit à une accélération de leurs vitesses d’écoulement et dans certains cas à des effondrements pouvant fournir des débris rocheux mobilisables ;

  • le pergélisol (ou permafrost). Cette glace qui permet de cimenter les roches peut, en commençant à fondre, induire une détérioration des comportements géotechniques des roches et ainsi favoriser des effondrements et chutes de blocs. C’est ce phénomène qui a été observé à l’été 2026 dans le massif du Mont-Blanc à l’aiguille du midi, et plus largement dans le massif alpin.

L’accélération de la fonte des glaciers et du permafrost rendent plus probable la survenue de ce genre d’événements. S’il est pour l’instant trop tôt pour confirmer ou non l’effet du changement climatique sur cet événement, une chose reste certaine : les conditions climatiques inédites auxquelles nous sommes confrontées ne peuvent que favoriser ce genre d’événement.

Comment anticiper ces événements ?

Pour anticiper ces phénomènes, la première chose à faire est de mieux connaître les zones à risque. En France, le « Plan de prévention des risques d’origine glaciaire et périglaciaire » a été lancé dans cette optique sous l’égide du Ministère de la transition écologique. Il réunit des chercheurs et des opérateurs (le service de restauration des terrains en montagne de l’Office national des forêts, Météo-France, l’Inrae, le Conservatoire d'espaces naturels, des laboratoires du CNRS…).

Les objectifs de ce programme sont de :

  • renforcer la recherche autour de la prévention des risques d’origines glaciaire et périglaciaire ;

  • caractériser les aléas et identifier les zones à risque, notamment les lacs de montagne à risque ;

  • gérer les sites à risque ; la prévision de ces événements peut passer par le suivi dans le temps de diverses informations, tels que le niveau des poches d’eau intraglacières ou des lacs glaciaires, la surveillance par image satellitaire, la mise en place de capteurs de déplacement.

  • partager l’information et développer la culture du risque.

Comment minimiser les risques et les dégâts ?

Diverses actions peuvent alors être mises en œuvre en amont pour réduire les risques.

La vidange régulière de lacs de montagne d’origine glaciaire ou de poches d’eau peut être effectuée dans les zones à risque, de façon à éviter la rupture soudaine de ces retenues d’eau. Ces actions ont été menées notamment sur le glacier de Tête-Rousse à Saint-Gervais, ou bien encore sur le lac glaciaire du Grand Marchet à Pralognan-la-Vanoise.

On peut également citer les solutions fondées sur la nature, telles que les forêts, les ouvrages bois qui peuvent protéger les territoires contre les chutes de blocs.

Enfin, la gravité des dégâts dépend de l’aménagement du territoire et de l’urbanisation. Ainsi, de tels événements se sont par exemple produits en Alaska, mais dans des zones inhabitées. Ils ont ainsi été beaucoup moins médiatisés du fait de leur gravité très minime pour l’humain.

The Conversation

Séverine Bernardie a reçu des financements de L'ANR.

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08.09.2026 à 16:10

Allemagne : les multiples effets du triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt

Ed Turner, Reader in Politics, Co-Director, Aston Centre for Europe, Aston University

Le parti d’extrême droite AfD est arrivé largement en tête en Saxe-Anhalt, échouant de peu à décrocher la majorité absolue.
Texte intégral (1786 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland est arrivé largement en tête en Saxe-Anhalt, un Land d’Allemagne de l’Est qu’il pourrait gouverner s’il parvient à s’allier au petit parti populiste BSW ou à rallier quelques élus chrétiens-démocrates de la CDU.

  • Ce succès régional reflète une montée en puissance de l’AfD au niveau national face à laquelle les deux grands partis traditionnels, la CDU d’une part et le SPD social-démocrate d’autre part, qui gouvernent aujourd’hui le pays ensemble, peinent à trouver des réponses.

  • Tous les regards se tournent désormais vers les élections du 20 septembre prochain : régionales dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et municipales à Berlin. Dans les deux cas, l’AfD espère enregistrer une nouvelle percée.


Du point de vue des partis allemands traditionnels, les élections régionales du 6 septembre dans le Land de Saxe-Anhalt ont donné lieu à des résultats encore plus catastrophiques qu’attendu.

Alternative für Deutschland (AfD, Alternative pour l’Allemagne, extrême droite) a frôlé la majorité absolue avec 43,8 % des suffrages, soit environ quatre points de plus que ce que lui prédisaient les sondages. À l’inverse, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), la grande formation de centre droit, s’est effondrée, ne recueillant que 17,2 % des suffrages, contre 37,1 % en 2021.

Avec près de 78 %, la participation a nettement progressé par rapport à 2021 – une hausse qui a surtout profité à l’AfD. Il apparaît que la progression du parti d’extrême droite provient principalement d’anciens abstentionnistes, auxquels se sont ajoutés un nombre important d’électeurs qui votaient auparavant pour la CDU.

La forte polarisation du scrutin – avant l’élection, 41 % des personnes interrogées souhaitaient un gouvernement dirigé par l’AfD tandis que 46 % étaient favorables à un gouvernement conduit par la CDU, laquelle dirigeait le Land depuis 2002 sans discontinuer – a produit quelques effets surprenants. Elle a notamment permis au Parti social-démocrate (SPD) et aux Verts de sauver leur place au Parlement régional. Le SPD et les Verts ont en effet bénéficié de votes de circonstance d’électeurs de la CDU et de Die Linke, désireux de leur permettre de franchir le seuil de 5 % nécessaire pour obtenir des sièges au Parlement régional.

L’AfD avait affirmé qu’elle ne chercherait à gouverner que si elle disposait d’une majorité absolue, ce qui n’est pas le cas, malgré l’ampleur de sa victoire. Elle dispose désormais de plusieurs scénarios pour faire élire son candidat, Ulrich Siegmund, au poste de ministre-président de Saxe-Anhalt. Le plus vraisemblable serait un accord avec le Bündnis Sahra Wagenknecht (BSW), un parti qui associe des positions économiques de gauche à des positions conservatrices sur des sujets comme l’immigration. Le soir même de l’élection, le BSW a reconnu des « convergences » avec l’AfD sur certains sujets et estimé qu’il serait « totalement antidémocratique » d’exclure purement et simplement le parti d’extrême droite du pouvoir.

À défaut, l’AfD pourrait également chercher à obtenir le soutien d’une partie de la CDU. L’élection du ministre-président se fait à bulletins secrets et plusieurs députés de la CDU réélus dimanche plaident depuis longtemps pour une plus grande ouverture à une coopération avec l’AfD.

Un soutien qui traverse toute la société

C’est auprès des catégories populaires que l’AfD a réalisé ses meilleurs scores en Saxe-Anhalt : 59 % chez les ouvriers, 57 % chez les personnes les moins diplômées et 65 % chez celles qui jugent que leur situation économique est mauvaise. Mais le parti obtient également des résultats significatifs chez les diplômés (30 %) et chez les électeurs estimant être dans une bonne situation économique (37 %).

L’AfD dépasse par ailleurs les 40 % dans toutes les classes d’âge, à l’exception des plus de 70 ans (31 %). Elle peut donc véritablement revendiquer le statut de Volkspartei (« parti populaire »), bénéficiant d’un soutien dans toutes les catégories de la population et dans l’ensemble du Land.

Il serait en outre erroné de réduire ce scrutin à la seule question du rapport à l’immigration. Les sondages réalisés à la sortie des urnes montrent que l’immigration a effectivement constitué l’un des principaux facteurs de motivation des électeurs de l’AfD : 91 % d’entre eux se disent très préoccupés par le fait qu’il y ait « trop d’étrangers vivant en Allemagne ». Mais les questions de sécurité et d’économie ont également pesé lourd.

Le scrutin a aussi été marqué par une profonde défiance à l’égard du gouvernement régional : 66 % des électeurs se disent insatisfaits de son action. Mais le gouvernement de Friedrich Merz à Berlin inspire encore moins confiance : 83 % des personnes interrogées estiment qu’il ne s’intéresse pas suffisamment aux problèmes de la population. À peine 20 % des électeurs de Saxe-Anhalt pensent qu’il parviendra à améliorer sensiblement la situation du pays dans les prochaines années.

À ces frustrations, que l’on retrouve dans toute l’Allemagne – mais avec une intensité particulière en Saxe-Anhalt et dans les autres Länder de l’Est – s’ajoute un mécontentement propre aux régions orientales. Ainsi, 73 % des électeurs de Saxe-Anhalt estiment que les Allemands de l’Est sont encore traités comme des citoyens de seconde zone dans de nombreuses situations.

Cette proportion atteint 83 % chez les électeurs de l’AfD. Le parti est parvenu à transformer en votes en sa faveur les frustrations liées à la réunification ainsi qu’une certaine nostalgie de l’ancienne Allemagne de l’Est communiste.

Si l’AfD parvient à former un gouvernement dans le Land de Saxe-Anhalt, son action sera scrutée de près. Dans quelle mesure le parti, que les services de renseignement allemands qualifient d’« extrémiste de droite », pourra-t-il mettre en œuvre son programme radical ?

En cas d’accession au pouvoir, l’AfD cherchera sans doute à passer à l’offensive dans des domaines comme l’éducation, la culture, la sécurité et l’ordre public, ou encore l’audiovisuel public. Ses projets les plus radicaux pourraient toutefois se heurter durablement aux tribunaux. Et chaque fois que les tribunaux ou les autres partis l’empêcheront de mettre en œuvre son programme, elle pourra se présenter comme la victime d’un système politique déterminé à lui barrer la route. C’est un ressort classique de la rhétorique populiste.

Des conséquences politiques qui dépassent la Saxe-Anhalt

Les résultats du 6 septembre fragilisent la position du chancelier Friedrich Merz. Déjà plus impopulaire que tous ses prédécesseurs à ce poste, il ne peut guère espérer bénéficier d’un quelconque regain de popularité à l’issue des élections régionales du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, qui auront lieu le 20 septembre. Ce scrutin apparaît comme un duel entre l’AfD et le SPD.

Le même jour, les élections municipales à Berlin, où le paysage politique est particulièrement fragmenté, pourraient voir la CDU de Merz arriver en tête avec un score relativement faible. Mais une telle victoire ne changerait pas fondamentalement la donne.

Surtout, nombre de députés de la CDU au Bundestag vont désormais réclamer des changements de cap. La plupart devraient plaider pour un virage à droite afin de ne pas laisser le champ libre à l’AfD ; mais il sera difficile de convaincre le SPD, actuel partenaire de coalition de la CDU au niveau fédéral, de donner son aval à une telle politique.

D’autres devraient demander la renégociation de grandes réformes, notamment celle des retraites, qui devrait être annoncée cet automne. Ils feront valoir que la CDU est en train de perdre le soutien des catégories populaires. Une telle orientation entrerait toutefois en contradiction avec le diagnostic de Friedrich Merz sur les mesures nécessaires pour remettre sur les rails une économie allemande actuellement en difficulté.

Une Allemagne ingouvernable ?

Le scrutin de Saxe-Anhalt pose donc une question particulièrement difficile, non seulement à Friedrich Merz, mais à la société allemande dans son ensemble : le pays est-il désormais à ce point fragmenté politiquement qu’il devient presque impossible à gouverner ?

Les coalitions entre partis naturellement compatibles – chrétiens-démocrates et libéraux, ou sociaux-démocrates et écologistes – ne recueilleraient guère plus de 25 % des voix dans une élection fédérale. Les partis traditionnels sont donc contraints de gouverner avec des formations avec lesquelles ils sont en profond désaccord, simplement pour empêcher l’AfD d’accéder au pouvoir.

Ces gouvernements se déchirent, reportent les décisions faute de pouvoir s’accorder, puis finissent par éclater. Et c’est précisément de cette dynamique négative que l’AfD parvient à tirer profit.

The Conversation

Ed Turner bénéficie d’un financement de l’Office allemand d'échanges universitaires (DAAD) et de la Fondation Friedrich Ebert.

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08.09.2026 à 16:10

Souveraineté de l’Europe spatiale : des écosystèmes performants pour la transformation numérique des start-up et des PME

Ulrike Mayrhofer, Professeur des Universités à l'IAE Nice et au Laboratoire GRM, Université Côte d’Azur

La France et l’Italie aident les start-up et les PME à développer des technologies innovantes. Les deux écosystèmes spatiaux pourraient devenir complémentaires.
Texte intégral (1858 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’avenir de l’industrie spatiale passe par les technologies innovantes des start-up et des PME du secteur.

  • La France et l’Italie ont deux approches différentes pour stimuler l’écosystème d’innovation. Chacune possède des points forts.

  • Un rapprochement stimulerait l’ensemble. Une première étape en vue d’une Europe du spatial ?


L’organisation du Sommet international sur l’espace à Paris, les 9 et 10 septembre, soulève la question de la souveraineté de l’industrie spatiale européenne face au leadership incontesté des États-Unis et aux avancées spatiales de la Chine. En 2025, les investissements publics dans le secteur spatial s’élèvent à 119 milliards d’euros contre 11,7 milliards d’euros pour les investissements privés. L’Europe représente respectivement 11 % des investissements publics (13,5 milliards d’euros) et 12 % des investissements privés du secteur spatial mondial (1,4 milliard d’euros).

Longtemps dominée par les acteurs institutionnels et les grands groupes, l’industrie spatiale européenne est aujourd’hui marquée par le rôle croissant des start-up et des petites et moyennes entreprises (PME), notamment dans le domaine de l’économie du « New Space ». Inspirées du modèle américain, ces entreprises s’appuient sur l’agilité, l’innovation technologique et la réduction des coûts d’accès à l’espace. Elles mobilisent les technologies numériques pour se positionner sur des marchés de niche à forte valeur ajoutée.


À lire aussi : Des géants de l’armement aux start-up du logiciel : le secteur de la défense en pleine transformation


Malgré les efforts entrepris par les gouvernements pour construire une industrie spatiale européenne, les écosystèmes nationaux restent fragmentés. Un écosystème spatial peut être défini comme une structure regroupant différentes organisations qui collaborent pour créer de la valeur dans l’industrie spatiale : grands groupes, start-up et PME, institutions publiques, universités, centres de recherche, investisseurs et organismes de soutien.

La France et l’Italie, deux puissances de l’industrie spatiale européenne

C’est dans ce contexte que nous avons réalisé une étude sur les écosystèmes français et italien de l’industrie spatiale et leur impact sur la transformation numérique des start-up et des PME du secteur. Notre étude comparative s’appuie sur 21 entretiens semi-directifs menés avec des dirigeants de start-up et de PME et des experts du secteur. Notre analyse montre que la France et l’Italie partagent un solide héritage spatial et une participation significative aux programmes de l’Agence spatiale européenne (European Space Agency, ESA). Dans les deux pays, les institutions publiques apportent un fort soutien à la recherche, au développement industriel et à la transformation numérique.

Les deux filières sont de taille relativement comparable. En 2024, la filière spatiale a réalisé un chiffre d’affaires de 4,76 milliards d’euros en France et de 4,5 milliards d’euros en Italie.

L’émergence de l’économie du « New Space » accroît l’importance des start-up et des PME. En témoignent les associations comme Alliance NewSpace France qui regroupe près de 60 start-up et PME. Les entreprises de petite taille dépendent fortement de leur écosystème national pour développer leurs capacités numériques. Les écosystèmes spatiaux nationaux présentent des forces, mais aussi des fragilités qui sont liées à leurs configurations organisationnelles.

La coordination centralisée de l’écosystème spatial français

L’écosystème spatial français apparaît plus centralisé et coordonné : le Centre national d’études spatiales (Cnes), le plan d’investissement France 2030, la Stratégie nationale spatiale 2040, Bpifrance, la French Tech et les pôles de compétitivité comme Aerospace Valley et SAFE forment un système relativement intégré en matière de politique industrielle, de soutien à la transformation numérique et de financement.

Les start-up et les PME françaises peuvent ainsi s’appuyer sur des programmes nationaux, des pôles de compétitivité et des instruments financiers. Elles sont cependant confrontées à une proximité moins forte avec les grands groupes et une collaboration insuffisante entre acteurs publics et privés. Ces caractéristiques freinent leur accès aux chaînes d’approvisionnement de même que l’industrialisation et la croissance de leurs activités.

Les districts régionaux de l’écosystème spatial italien

À l’inverse, l’écosystème spatial italien présente une structure plus décentralisée où l’Agenzia Spaziale Italiana (ASI) fait figure de référence nationale, tandis que les districts régionaux comme dans le Piémont, le Latium et les Pouilles jouent un rôle prépondérant dans le développement des structures entrepreneuriales, des capacités technologiques et numériques et des relations collaboratives. Les incubateurs implantés dans les districts régionaux favorisent l’émergence de nouvelles entreprises dans le domaine spatial.

Les start-up et les PME italiennes sont intégrées dans des réseaux territoriaux et des chaînes de valeur spécialisées, tout en entretenant des liens étroits avec les grandes entreprises, les universités et les centres de recherche. Elles font toutefois face à des contraintes liées à la fragmentation territoriale et à l’accès aux capitaux privés. Ces caractéristiques pèsent sur les possibilités de croissance de leurs activités.

La transformation numérique des start-up et des PME

Les différences constatées entre les deux écosystèmes sont susceptibles d’influencer la manière dont les start-up et les PME peuvent développer leurs capacités numériques dans chaque pays.

L’approche des capacités dynamiques, développée par l’économiste David J. Teece, permet de comprendre comment les entreprises construisent leurs capacités dynamiques numériques afin de renforcer leur compétitivité dans le secteur spatial. Ce cadre théorique explique que les capacités dynamiques se développent en trois étapes :

(1) l’identification (sensing), qui désigne la manière dont les entreprises découvrent, interprètent et appréhendent les opportunités et les menaces liées à l’évolution technologique, aux attentes des clients et à la concurrence ;

(2) la mobilisation (seizing), qui définit la façon dont les entreprises mobilisent des ressources pour exploiter ces opportunités, notamment par le biais d’investissements, de l’élaboration de business models et du déploiement de capacités technologiques créatrices de valeur ;

(3) la reconfiguration (reconfiguring), qui renvoie à la manière dont les entreprises renouvellent, réalignent et recombinent leurs actifs, structures et systèmes face à l’évolution de leur environnement.

Les résultats de notre étude montrent que les écosystèmes spatiaux jouent un rôle central dans le développement des capacités dynamiques numériques des entreprises françaises et italiennes.

Complémentarité des deux écosystèmes nationaux

Nos investigations mettent en relief les complémentarités entre les deux écosystèmes dans la transformation numérique des start-up et des PME, qui se manifeste par un accroissement significatif des investissements dans les technologies avancées et innovantes.

Le dessous des cartes, Arte, 2025.

L’écosystème français facilite les étapes d’identification de nouvelles opportunités et de mobilisation des ressources nécessaires au développement de capacités numériques. En effet, la coordination centralisée des politiques industrielles et numériques et des instruments financiers permet aux entreprises françaises d’accéder plus facilement aux informations stratégiques et technologiques. Il leur est aussi relativement plus aisé de lever les fonds nécessaires pour exploiter les opportunités identifiées.

À l’inverse, l’écosystème italien favorise les processus d’apprentissage, d’adaptation et de reconfiguration des capacités numériques. L’intégration dans les districts régionaux et la collaboration avec les grandes entreprises, les universités et les centres de recherche permettent aux entreprises italiennes de reconfigurer plus rapidement leurs ressources pour répondre aux évolutions sectorielles et technologiques.

Contributions potentielles à la souveraineté d’une Europe spatiale

Notre analyse révèle que les écosystèmes français et italien présentent des complémentarités potentiellement importantes pour la construction de l’Europe spatiale. La collaboration étroite entre les deux pays au sein de l’ESA et la joint-venture Thales Alenia Space, qui associe Thales et Leonardo, illustrent la dynamique transfrontalière engagée.

Une coopération renforcée entre les acteurs publics et privés des deux écosystèmes pourrait consolider la capacité des entreprises à développer des technologies innovantes, à accéder à de nouveaux marchés et à construire des chaînes d’approvisionnement plus intégrées. Les synergies réalisées devraient contribuer à la réussite de la transformation numérique des start-up et des PME, qui jouent un rôle clé dans la compétitivité et la souveraineté de l’industrie spatiale européenne !


Cet article a été co-écrit avec Salma Lalam, diplômée du master 2 Recherche et conseil en management, et Gabriele Trani, étudiant en Executive Doctorate of Business Administration (EDBA), IAE Nice, Université Côte d’Azur.

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Ulrike Mayrhofer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.09.2026 à 16:10

Qu’est-ce que le « bear market » pour les cryptomonnaies ?

Taher Hamza, Professeur en Finance, EM Normandie

Les cryptomonnaies connaissent une période de « bear market » depuis l’automne 2025. Ces périodes prolongées de chute des prix traduisent aussi une baisse de confiance des investisseurs.
Texte intégral (1807 mots)

L’ESSENTIEL

  • Après un record à plus de 126 000 dollars (environ 108 500 euros) en octobre 2025, le bitcoin a perdu plus de la moitié de sa valeur au premier semestre 2026.

  • Ces périodes prolongées de baisse des prix, ou bear market, sont symptomatiques d’une remise en question des croyances dans les cryptomonnaies.

  • Les bear market agissent comme des filtres en supprimant certains acteurs et en en renforçant d’autres.


En attaquant, un ours (bear en anglais) frappe avec ses pattes de haut en bas, à l’opposé du taureau (bull en anglais), qui propulse ses cornes vers le haut. En finance, le bear market consiste en une baisse des prix ; le bull market en une hausse des prix.

Depuis le record historique du bitcoin à plus de 126 000 dollars en octobre 2025, le marché des cryptomonnaies a connu une nouvelle phase de forte baisse. Au premier semestre 2026, cet « or numérique » a perdu plus de la moitié de sa valeur.

Ces épisodes racontent une tout autre histoire. Ils constituent un moment privilégié pour comprendre ce que valent réellement les promesses qui ont accompagné l’essor des cryptomonnaies. Dès 2008, le bitcoin est présenté comme un système de paiement électronique permettant d’échanger directement, sans passer par une institution financière. Par la suite, d’autres promesses se sont ajoutées : réserve de valeur comparable à un « or numérique », finance décentralisée ou encore nouveaux usages de la blockchain.

Comme d’autres innovations financières et technologiques avant elles, les cryptomonnaies sont mises à l’épreuve lorsque l’enthousiasme des débuts laisse place au doute.

Dans une étude, nous nous demandions ce que nous apprennent les crises sur les cryptomonnaies elles-mêmes, notamment en phase de bear market. Et ces monnaies numériques trouveront-elles des usages durables et s’imposeront-elles dans le système financier ?

Promesses espérées

Un bear market consiste en une phase durable de baisse des prix après un sommet.

Le mécanisme est le suivant : après une forte hausse, les premiers doutes apparaissent et certains investisseurs vendent. Si la baisse se prolonge, d’autres réduisent à leur tour leurs positions. Dans les cryptomonnaies, le recours à l’endettement peut amplifier ce mouvement. Lorsque les prix baissent fortement, certaines positions sont automatiquement liquidées, ce qui entraîne de nouvelles ventes.

Le bitcoin a connu plusieurs phases de bear market depuis sa création. Boursorama

Cette définition ne dit pas l’essentiel. Lorsque les cours reculent fortement, les investisseurs ne réévaluent pas seulement la valeur des cryptomonnaies, mais les promesses espérées dans cette nouvelle forme de monnaie ou la création d’une finance décentralisée.

La baisse rapide des prix est la partie visible d’un bear market. La véritable évolution est souvent invisible ; les convictions des investisseurs qui avaient alimenté la hausse évoluent, elles, beaucoup plus lentement.

Usages durables des cryptomonnaies

Une correction désigne conventionnellement une baisse d’au moins 10 % de la valeur d’un actif depuis un récent sommet, tandis qu’une baisse de 20 % ou davantage est généralement qualifiée de bear market.

Ces seuils, largement utilisés par les professionnels des marchés, constituent des conventions plutôt que des frontières économiques précises. Au-delà de son ampleur, celui-ci remet en question les scénarios qui avaient nourri l’enthousiasme initial des investisseurs.


À lire aussi : Le bitcoin a-t-il atteint son pic le 20 janvier 2025 ?


La valeur d’un actif dépend des anticipations des investisseurs. Pour une innovation comme les cryptomonnaies, dont les usages futurs restent incertains, ces anticipations jouent un rôle fondamental. Pendant les phases de hausse, leurs promesses attirent de nouveaux investisseurs, les capitaux affluent et la progression des prix renforce la confiance. Pendant les phases de baisse, c’est l’inverse.

« Crypto-hiver » de 2022

Le « crypto-hiver » de 2022 en offre une illustration saisissante. Aux États-Unis, la Réserve fédérale (FED) relève son principal taux directeur de 0-0,25 % à 4,25-4,50 % au cours de l’année, rendant les placements risqués, et de facto les cryptomonnaies, moins attractifs. En mai, TerraUSD, un stablecoin censé maintenir sa parité avec le dollar, s’effondre.

En novembre, FTX, l’une des principales plateformes d’échange, fait faillite. Ces épisodes révèlent la fragilité de certains acteurs et modèles de l’écosystème. Sur l’ensemble de l’année 2022, le marché des cryptoactifs perd 60 % de sa valorisation et le bitcoin 66 % de sa valeur.

Que les meilleures gagnent

Pourquoi les bear markets sont-ils souvent plus violents que sur les marchés d’actions ?

Le marché financier fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre et le recours à l’endettement peut amplifier les mouvements. En 2022, ces mécanismes ont favorisé un véritable effet domino dans l’écosystème : l’effondrement de Terra/Luna a été suivi par les difficultés ou les défaillances de Three Arrows Capital, Celsius, BlockFi, puis FTX.


À lire aussi : Où placer les stablecoins parmi les cryptoactifs ?


Certains usages ont perduré. Les stablecoins, conçus pour maintenir une valeur relativement stable par rapport à une monnaie comme le dollar, ont continué à être utilisés pour échanger des cryptoactifs ou comme support aux opérations de prêt et d’emprunt dans la finance décentralisée. Leur part dans la capitalisation totale du marché des cryptoactifs est ainsi passée d’environ 7 % à près de 20 % en 2022.

Ce qui résiste n’est donc pas nécessairement ce qui avait été promis à l’origine. Le bitcoin reste peu utilisé comme moyen de paiement, tandis que les stablecoins ont trouvé une fonction plus concrète au sein même de l’écosystème crypto. En ce sens, un bear market agit comme un filtre. Il révèle les acteurs qui résistent, mais aussi les usages qui survivent lorsque l’optimisme s’efface.

Règles renforcées

Les bear markets transforment également les marchés financiers. En janvier 2024, les autorités états-uniennes ont autorisé onze produits financiers permettant de s’exposer directement au bitcoin, notamment ceux de BlackRock et Fidelity. Les investisseurs peuvent ainsi y investir sans acheter ni conserver eux-mêmes la cryptomonnaie.

En Europe, le règlement Mica transforme également le marché. Depuis la fin de la période transitoire, le 1er juillet 2026, les plateformes qui veulent proposer leurs services dans l’Union européenne doivent disposer d’une autorisation conforme à Mica. Elles sont soumises à des exigences de gouvernance, de transparence et de protection des clients.

Au final, les bull markets racontent les espoirs des investisseurs. Les bear markets racontent la réalité des marchés.

Quand surviendra la prochaine phase baissière ? Il est impossible de la dater avec certitude. Mais lorsqu’elle arrivera, l’enjeu sera peut-être moins de savoir jusqu’où les cryptomonnaies peuvent chuter que d’observer quelles fonctions, quels acteurs et quels modèles résisteront à une nouvelle mise à l’épreuve.

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Taher Hamza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.09.2026 à 16:10

Les agences privées de garde d’enfants : entre promesses aux parents et réalité du marché

Hélène Malarmey, Docteure en sociologie, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Face à la pénurie de modes de garde, de nombreuses agences privées proposent leurs services aux familles. Les conditions d’emploi qu’elles proposent interrogent les lacunes du service public.
Texte intégral (1802 mots)

L’ESSENTIEL

  • Face à la pénurie de modes de garde, de nombreuses agences privées proposent leurs services aux familles.

  • Ces entreprises mettent en scène leur expertise dans le recrutement de professionnels de la petite enfance.

  • Les conditions d’emploi proposées interrogent les lacunes du service public en matière de garde périscolaire.


Avec la rentrée scolaire, la question du recrutement des adultes qui gardent les enfants est au cœur des préoccupations. En complément, voire en substitution, de l’accueil collectif dans les établissements scolaires, les parents se voient proposer depuis quelques décennies les services d’agences spécialisées.

Ces entreprises privées recrutent et embauchent des gardes d’enfants qui récupèrent les enfants après l’école et restent au domicile familial jusqu’au retour des parents.

En déboursant entre 19 et 25 euros pour une heure de prestation, la clientèle achète l’assurance de se voir affecter une professionnelle de la garde d’enfants, tout en bénéficiant des aides publiques disponibles pour alléger la facture en fin de mois (les aides de la CAF pour les familles avec au moins un enfant de moins de 6 ans et la réduction ou crédit d’impôt de 50 % de la prestation payée).

L’enquête menée dans le cadre d’une thèse de sociologie sur la sous-traitance des activités domestiques éclaire les ressorts du recrutement des gardes d’enfants.

En agence, la promesse d’une sélection rigoureuse ?

Les agences surfent sur les inquiétudes des parents à confier les clés de leur maison et leur enfant à une inconnue. Très visibles dans l’espace public grâce à d’importantes campagnes d’affichages publicitaires, elles cherchent à se distinguer des acteurs associatifs et publics historiquement présents sur le marché en communicant sur leur professionnalisme.

Pour mettre en confiance les parents, les agences déploient un registre de légitimation de leur service de garde. La construction des sites Internet, des supports publicitaires et du discours commercial des recruteuses visent à éclairer leur expertise sur le marché : elles sauraient identifier les besoins des parents, mais aussi les indices qui distinguent la bonne professionnelle de la mauvaise et connaîtraient les canaux de recrutement d’une main-d’œuvre difficile à trouver.

Régulièrement en contact téléphonique avec la clientèle, les recruteuses valorisent autant leurs propres diplômes et expériences auprès des enfants que celles des intervenantes. La mise en scène de leur expertise est un gage de plus face à une clientèle en quête du service « sur-mesure » promis et d’une forte flexibilité dans l’organisation des prestations.

Une clientèle exigeante

Constituée essentiellement de couples aisés avec de jeunes enfants, la clientèle cherche à assouplir l’articulation entre sa vie professionnelle et personnelle. Les parents-clients exercent à des postes à responsabilité, avec des horaires de travail extensifs ou décalés qui rendent ardue la jonction entre la sortie d’école et la fin de leur journée de travail. Les mères, en particulier, sont confrontées à la double injonction d’être disponibles pour leurs enfants et de faire carrière, alors même qu’elles subissent une inégale répartition des tâches domestiques et parentales au sein de leur couple.

Elles trouvent auprès des agences une manière de ne pas entraver leur carrière et d’arrêter de « courir partout » entre la fin du travail et le moment de récupérer les enfants à l’école. Elles peuvent ainsi épargner leur temps de travail mais aussi optimiser le temps passé en famille dans le but de tendre vers le modèle de parent actif mais disponible pour ses enfants.

L’intervenante recherchée doit alors s’inscrire dans un prolongement du rôle parental. Cette variable d’ajustement, disponible toute l’année scolaire, doit être capable de préparer les enfants pour le retour de leurs parents au domicile en réalisant toutes les tâches pratiques indispensables (récupérer les enfants à l’école, donner le goûter, faire les devoirs, la douche, le repas, etc.). De cette manière, les mères garantissent la réalisation de moments familiaux préservés des contraintes gestionnaires. La sélection repose également sur un fort contrôle social du profil de l’intervenante et de sa conformité aux valeurs éducatives et morales de la famille.

Une mise en relation sous contrainte

Face à ces fortes attentes, l’enquête montre que les agences sont rarement capables d’offrir le « sur-mesure » qu’elles promettent à la clientèle. Les recruteuses sont en effet contraintes par le vivier de candidates dont elles disposent, au profil souvent en décalage avec les attentes parentales : la main-d’œuvre disponible est peu qualifiée dans le domaine de la petite enfance et exerce souvent de manière temporaire, à défaut ou en parallèle d’un autre emploi.

Les profils les plus recherchés par les parents – l’étudiante de bonne famille capable de stimuler les compétences scolaires et sociales des enfants, ou la professionnelle diplômée détenant les compétences professionnelles pour veiller au soin des très jeunes enfants – postulent rarement en agence. Celles embauchées n’y restent que quelques mois, le temps de trouver une opportunité professionnelle plus avantageuse, souvent en emploi direct.

Le vivier des agences se compose plutôt de retraitées de classe populaire ou employées à temps partiel en recherche d’un complément de salaire, ou encore d’apprenties aux métiers de la petite enfance – qui ne sont pas encore diplômées mais constituent une main-d’œuvre très bon marché et malléable.

Des conditions d’emploi peu attractives

Être embauchée en agence suppose la contraction d’un contrat de travail en CDD ou CDI, à temps très partiel et à faible rémunération. Dans une des agences sur laquelle repose l’enquête, caractérisée par une activité importante, la main-d’œuvre réalise en moyenne des prestations de 10 heures de garde par semaine, entre 16h et 19h, du lundi au vendredi. Payées au SMIC horaire, les intervenantes touchent entre 300 et 400 euros en moyenne par mois.

À la faible amplitude horaire, qui rend difficile de vivre uniquement du revenu de cet emploi, s’ajoutent des conditions de travail peu avantageuses : des trajets parfois aussi longs que la durée de la prestation, l’important travail relationnel auprès de l’agence afin de capter des missions en plus et l’incertitude quant au montant de la rémunération du mois.

Ces conditions s’expliquent par la spécificité des prestations, qui se concentrent au même moment de la journée et sont souvent annulées lors des vacances scolaires, alors que les contrats de travail sont rarement annualisés.

Forcer l’appariement

Malgré le décalage structurel entre les attentes parentales et le profil social des intervenantes, les agences sont également contraintes par un objectif de rentabilité intrinsèque à leur activité. Pour assurer la réalisation des prestations, les recruteuses manœuvrent dans le sens d’une réduction de l’offre de service et d’une diminution des exigences des parents.

D’une part, elles n’hésitent pas à écarter les demandes de parents trop spécifiques, pour lesquelles la main-d’œuvre est plus difficile à trouver : des horaires atypiques ou de faible amplitude, une localisation géographique éloignée du vivier de main-d’œuvre, l’exigence d’un permis de conduire, un profil anglophone… La promesse d’un service sur-mesure s’efface au profit de demandes plus standardisées.

D’autre part, les recruteuses opèrent un travail argumentaire en vue d’orienter la demande des parents dans le sens de leurs propres intérêts économiques et managériaux. En accompagnant les parents à renoncer à l’intervenante idéale et à faire le deuil de leurs attentes, elles les réajustent à la baisse afin de faire converger la demande en fonction de la main-d’œuvre disponible.

Cette stratégie leur permet de concentrer leurs efforts sur les prestations qui ont le plus de chance d’être pourvues. Les parents qui n’ont d’autres solutions de garde se résignent plus facilement à un matching imparfait, d’autant que les recruteuses « dramatisent » l’état du marché du travail, en évoquant la « pénurie » de main-d’œuvre qui frappe le secteur.

Une solution par défaut

L’enquête met en évidence trois résultats concernant la garde périscolaire. Premièrement, elle est un besoin indispensable aux parents qui travaillent, et notamment aux mères qui peinent à articuler leurs contraintes professionnelles et familiales. Deuxièmement, de mauvaises conditions d’emploi ne permettent pas de répondre à une demande pérenne (sur toute l’année scolaire). Troisièmement, les entreprises privées de garde d’enfants constituent une solution à défaut de mieux pour combler les lacunes du service public en matière de garde périscolaire.

Persévérer dans la marchandisation des services aux particuliers, en offrant des prestations à très faible amplitude horaire, très peu rémunératrices et sans possibilité de valoriser les métiers de l’enfance, ne vont pas dans l’intérêt collectif.

Ces résultats montrent l’urgence de repenser un service public du périscolaire, afin de sortir ces emplois de l’économie lucrative dans laquelle ils sont fragmentés et de penser la continuité des besoins quotidiens des familles et des enfants (école, crèche, cantine, etc.).

The Conversation

Hélène Malarmey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.09.2026 à 16:09

L’intolérance au lactose est en réalité la norme chez l’humain, mais le racisme, le gouvernement des États-Unis et les intérêts commerciaux en ont fait un trouble

Hilary Smith, Professor of History, University of Denver

La majorité de la population mondiale est intolérante au lactose. Mais la propagande états-unienne et les préjugés scientifiques ont fait du lait et des produits laitiers des aliments de base à l’échelle globale.
Texte intégral (2572 mots)

L’ESSENTIEL

  • Chaque organisme assimile le lait différemment et ne pas le digérer est la situation la plus couramment rencontrée à l’échelle mondiale.

  • La consommation du lait est pourtant promue auprès de populations majoritairement intolérantes au lactose, en Asie par exemple.

  • L’« impérialisme alimentaire » des États-Unis depuis l’après-guerre aide à comprendre pourquoi ce qui relève d’une diversité génétique est présenté comme une pathologie.


Quand on souffre d’intolérance au lactose, consommer du lait ou de crème glacée devient un véritable calvaire. Chez certaines personnes, la consommation d’un produit laitier peut entraîner des ballonnements, des nausées et de la diarrhée. Vous en avez peut-être déjà fait l’expérience vous-même. Si c’est le cas, vous considérez peut-être l’intolérance au lactose comme une anomalie plutôt que la norme.

Mais saviez-vous que désormais dans le monde la majorité des gens sont intolérantes au lactose – et que cette pathologie a été inventée dans les années 1960 ?

J’entends déjà votre objection : « Vous voulez sûrement dire “découvert”, et non “inventé” ». Eh bien non. En tant qu’historienne ayant retracé les origines des concepts de la science de la nutrition, j’ai choisi le mot « inventé » à dessein.

L’invention de l’intolérance au lactose

Les différences dans la capacité des individus à digérer le lactose ont attiré pour la première fois l’attention des scientifiques après que les producteurs laitiers étasuniens eurent trouvé un moyen, après-guerre, de se débarrasser d’un excédent de lait. Pour écouler ce qu’ils ne parvenaient pas à vendre, ils se sont tournés vers le gouvernement pour qu’il intervienne. Ce dernier a répondu présent, en rachetant les excédents et en les intégrant dans les cantines scolaires et autres lieux proposant des repas financés par des fonds publics.

Du jour au lendemain, de nombreuses personnes qui n’avaient pas l’habitude de boire du lait se sont mises à en consommer régulièrement, parmi lesquelles figuraient non seulement certains habitants des États-Unis, mais aussi des personnes vivant dans d’autres pays. Une partie de cet excédent laitier a été intégrée aux repas scolaires dans des pays comme le Japon et Taïwan dans les années 1950, pendant la guerre froide, quand le gouvernement étasunien a commencé à vendre du lait à ses alliés.

Photo en noir et blanc d’enfants en uniforme en train de déjeuner à leur table
En 1964, à Taïwan, les élèves de l’école primaire de Longshou prennent pour la première fois un déjeuner fourni dans le cadre de l’aide américaine. Archives nationales de Taïwan, CC BY-NC-SA

Bon nombre des personnes qui buvaient du lait régulièrement pour la première fois n’appréciaient pas. En effet, cela les rendait malades. Intrigués, les scientifiques menèrent des expériences pour comprendre pourquoi. Dans une étude de 1966 comparant la façon dont les personnes noires et blanches incarcérées à Baltimore métabolisaient le lactose, les chercheurs ont découvert que les participants noirs présentaient des taux plus faibles de lactase – l’enzyme qui décompose le lactose – dans l’intestin.

Pour les scientifiques blancs qui menaient cette étude, les difficultés rencontrées par les détenus noirs pour digérer le lait s’apparentaient à un « défaut inné du métabolisme ». Ils partaient du principe que la tolérance au lactose constituait l’état normal chez l’humain et que les personnes intolérantes au lactose avaient hérité d’une mutation génétique.

Ce n’est qu’après des années supplémentaires de travail auprès de participants à ces recherches issus de nombreuses origines ethniques que les experts ont pris conscience du fait que, comme l’a formulé en 1981 un responsable des Instituts nationaux de la santé (ou NIH, la principale agence fédérale de santé aux USA, ndlr) : « l’intolérance au lactose est un état physiologique normal, commun à tous les animaux adultes, à l’exception de certains groupes ethniques et raciaux chez l’humain ».

Il s’est avéré que ce sont les personnes originaires d’Europe du Nord qui faisaient figure d’exception. Leurs ancêtres leur ont transmis une mutation génétique – précisément celle qui leur permet de digérer le lait après la petite enfance.

En résumé, ce que les scientifiques ont découvert dans les années 1960, c’est que chaque organisme assimile le lait différemment. Ce qu’ils ont inventé, c’est l’idée selon laquelle l’intolérance au lactose est un défaut. Accepter ce cadre de référence reviendrait à considérer que près des deux tiers de la population humaine – soit la prévalence estimée de l’intolérance au lactose dans le monde – présente un défaut.

Au lieu de reconnaître que les régimes sans produits laitiers peuvent être sains, les gens ont imaginé des moyens de surmonter ce prétendu handicap afin que tout le monde puisse en consommer davantage.

Impérialisme alimentaire

L’intolérance au lactose est un exemple de ce que j’appelle l’impérialisme alimentaire : une façon de penser qui considère les régimes alimentaires des Blancs comme la norme et ceux de tous les autres comme une aberration.

L’impérialisme alimentaire était monnaie courante au XXᵉ siècle, à une époque où les scientifiques estimaient que les régimes alimentaires riches non seulement en lait, mais aussi en viande, étaient les meilleurs ; ils considéraient que les régimes alimentaires pratiqués en dehors des États-Unis et de l’Europe étaient trop végétariens. Certains affirmaient également que la farine de blé, et non le riz, devait être l’aliment de base universel.

Ce même préjugé s’appliquait aux corps. Outre une mauvaise digestion du lactose, on reprochait aux personnes non blanches d’autres défaillances, telles que le déficit en aldéhyde déshydrogénase, c’est-à-dire l’incapacité à métaboliser rapidement l’alcool, peut-être plus familièrement connu sous le terme moins technique de « rougissement asiatique ».

Ces différences auraient pu être perçues comme une diversité, juste une autre façon d’être humain. Au lieu de cela, chacune d’entre elles a été considérée comme une déficience.

De nos jours, beaucoup de gens ont hérité de cette façon de penser et l’ont perpétuée sans s’en rendre compte, y compris ceux dont les caractéristiques sont jugées comme des déficiences par ce mode de pensée. En 1959, le directeur du Bureau japonais de la nutrition a déclaré que « les peuples consommateurs de riz », tels que les Japonais, étaient « résignés et passifs » et qu’ils pourraient remédier à cela en imitant les régimes alimentaires occidentaux et en se tournant vers le blé.

Allée d’un supermarché proposant différentes marques de lait
Le lait est omniprésent dans les supermarchés chinois. Shwangtianyuan/Wikimédia, CC BY-SA

Aujourd’hui, le scientifique le plus en vue qui défend l’idée selon laquelle le « Asian flush » est une maladie est un généticien d’origine taïwanaise qui a créé un consortium de recherche pour étudier « l’enzymopathie humaine la plus répandue au monde »

La Société chinoise de nutrition a placé un grand verre de lait à côté de son Guide alimentaire 2022 – sans tenir compte des estimations selon lesquelles la grande majorité des Chinois Han, le plus grand groupe ethnique de Chine et du monde, sont intolérants au lactose.

Transformer ce qui est présenté comme une maladie en différence

La science qui pathologise la différence contribue à perpétuer le racisme.

Ces dernières années, les suprémacistes blancs ont fait de l’intolérance au lactose un signe distinctif de la « faiblesse » des personnes non blanches. Des utilisateurs des réseaux sociaux ont copié-collé une carte illustrant la répartition géographique de la tolérance au lactose, initialement publiée dans la revue scientifique Nature, dans des fils de discussion racistes sur le forum de discussion en ligne 4chan.

En 2017, des trolls sur Internet ont perturbé une installation artistique antiraciste en scandant des slogans néonazis et en renversant des cruches de lait de manière désordonnée afin de mettre en avant leur identité blanche.

Le fait de transformer une différence dans la digestion du lactose en une carence a davantage contribué à renforcer les discours sur la hiérarchie raciale qu’à améliorer la santé publique. Voici donc une suggestion : si vous aimez consommer des produits laitiers, continuez ; si vous n’aimez pas ça, ne le faites pas – et sachez qu’il n’y a rien d’anormal chez vous.

The Conversation

Hilary Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.09.2026 à 16:09

India’s middle-class crisis: the great bifurcation and the Gen Z uprising

Christophe Jaffrelot, Directeur de recherche au CERI, Sciences Po

The recent student protests in India reflect the difficulties faced by a middle class whose growth has slowed significantly in recent years.
Texte intégral (1752 mots)

The student protests we have been witnessing in India can be explained in large part by the crisis facing the Indian middle class, marked in particular by graduate unemployment and a decline in average purchasing power. This is because the upper middle class has grown wealthier, while the lower-middle class has become poorer.

Until the mid-2010s, the idea that India’s middle class was destined to expand continuously seemed self-evident. India had enjoyed double-digit growth during the decade from 2004 to 2014 under Prime Minister Manmohan Singh, the architect of the economic liberalisation of the 1990s driven by the IT sector and foreign investment. The middle class was expanding at that time thanks to the growth of new skilled jobs. This momentum led to the emergence of a social group comprising corporate executives, engineers, IT professionals and entrepreneurs. This middle class defined itself by its income, its consumption capacity, and a social ethos often associated with the higher castes – particularly evident in its opposition to affirmative action policies.

However, this category has remained difficult to measure, as the criteria used vary widely among organisations: income, consumption, wealth, educational level, type of housing, white-collar employment, or subjective self-identification. In the 2010s, several estimates fuelled the notion of a spectacular rise of the Indian middle class. In 2012, the NCAER estimated that it comprised approximately 142 million people, or nearly 12% of the population. Other researchers, using broader criteria, estimated it at 20% of the population. On this basis, firms such as Ernst & Young, McKinsey, and Goldman Sachs predicted rapid growth in this segment, with some even forecasting several hundred million members by 2025–2040.

Narendra Modi, when he was chief minister of Gujarat and later as prime minister after 2014, even used the term “neo-middle class” to refer to people from rural areas who were entering a form of urban modernity thanks to economic growth. However, this term quickly disappeared from political vocabulary as the momentum for expansion ran out of steam.

Indeed, the Indian middle class plateaued in the mid-2010s. According to the Pew Research Center, in 2017, only 108 million Indians belonged to the middle class – defined as having an income of $10 to $50 per day in purchasing power parity – representing about 8% of the population. When the wealthiest segments – those situated above this group – are included, the proportion remains close to previous estimates, confirming the lack of significant growth of the Indian middle class. This is because real incomes for this social category stagnated between 2013 and 2014 and 2023 and 2024. Real wages even declined in several sectors: manufacturing, mining, energy, and services.

This situation can be explained by persistent inflation, particularly food inflation and by weak income growth. Between 2017 and 2018 and 2022 and 2023, real urban income showed virtually no growth. In certain sectors, such as IT, retail, and logistics, nominal wage increases fell short of inflation.

The social implications of a K-shaped recovery

These averages mask a growing internal differentiation within the middle class. Some households formerly classified in this category have joined the economic elite, while the majority of the middle segments have stagnated or regressed. Data from the World Inequality Lab indeed show a dramatic concentration of income at the top of society: the richest 10% held 57.7% of national income in 2022–2023, compared to 33.5% in 1990. The richest 1% held 22.6% of national income, and the top 0.1% held about 10%. India now has more than 300 billionaires. Conversely, the 40% below the top 10% saw their share of national income drop from 44.1% in 1990 to 27.3% in 2022–2023, while the share of the poorest 50% fell to 15%. This situation has led some researchers, such as Lucas Chancel and Thomas Piketty, to speak of a “missing middle class.”

This polarisation is reflected in consumption patterns. The poorest half of the urban population spends less than 5,000 rupees per month, while the richest 5% spend more than four times as much. Households drew heavily on their savings after the pandemic, but this was not enough: their debt has reached a record high, while demand for consumer goods is slowing. Car sales are telling, as only 12% of Indians are reportedly able to afford a car. Small cars, previously associated with the middle class, are declining, while SUVs and high-end vehicles are growing strongly, as are luxury housing, high-end hotel services, and business-class airline tickets.

This polarisation seems paradoxical in light of India’s officially reported growth rates, which have often hovered around 7 to 8 percent since 2014, excluding the Covid years. How can this paradox be explained? First, these figures have been disputed, particularly due to issues with national accounting and the overestimation of the informal sector. The IMF itself has criticised the quality of India’s data. In reality, growth is believed to have been overestimated by 1.5 to 2 percentage points. This is because several shocks have hit the economy hard: the 2016 demonetisation, which abruptly removed 85% of the currency in circulation and had a lasting impact on the informal economy; the poorly managed introduction of the Goods and Services Tax in 2017, which disrupted small and medium-sized enterprises; and then the Covid-19 pandemic, which caused a collapse in economic activity, a massive exodus of precarious workers, and a major social crisis.

Second, since the pandemic, India’s recovery has been described as “K-shaped” growth: the wealthiest are benefiting from growth, while the working and middle classes are stagnating or declining. In 2024, three quarters of Indians earned less than 15,000 rupees per month – about 140 euros. This unequal recovery explains why macroeconomic growth is not translating into an expansion of the middle class. It primarily benefits an elite capable of investing, consuming high-end goods, and capitalising on the opportunities of globalisation, while college graduates face a deteriorating job market.

Graduate unemployment and turbulence in the IT Sector

Young Indians with higher education face very high unemployment rates. In 2024, according to the International Labor Organization, the unemployment rate among graduates reached 29.1 percent – nine times higher than that of illiterate people. This new paradox stems in part from a mismatch between graduates’ expectations and employers’ needs – both in terms of quality and quantity. Families invest heavily in private education, often at the cost of significant debt, which leads young people to turn down low-paying jobs. At the same time, employers believe that many graduates lack the necessary skills. Top-tier institutions, such as the Indian Institutes of Technology, remain highly selective and train only a small minority of engineers. And even these institutions are facing placement difficulties, with a significant drop in job offers in 2023–2024.

YouTube.

The IT sector, long a driving force behind the rise of the middle class, illustrates this crisis. The growth of India’s IT sector was fuelled by outsourcing from the West – particularly in the wake of the Y2K bug – by the training of qualified engineers, and by supportive public policies, such as the creation of special economic zones. Companies such as Tata Consultancy Services, Infosys, Wipro, and Satyam-Mahindra have made India a global powerhouse in IT services. The sector accounted for 7.4% of GDP in 2022, up from 1.2% in 1998, and its exports exceeded $200 billion in the mid-2020s, with the United States absorbing a dominant share of these exports.

But India’s IT sector is slowing down. Revenue growth has levelled off, investments have declined, and the workforce is no longer expanding. Automation and artificial intelligence threaten a significant portion of jobs. Major companies in the sector have begun to reduce their workforces: Infosys, Wipro, and TCS have laid off employees or scaled back hiring. The Indian IT sector could benefit from the rise of Global Capability Centers, or GCCs. These centers are established directly in India by foreign multinationals to bring certain IT, financial, HR, or innovation functions in-house. By 2025, India had approximately 1,700 GCCs employing 1.9 million people, with an annual growth rate of 19%. They could expand further due to the cost of skilled labour and visa restrictions in the United States. However, these centers do not recruit large numbers of recent generalist graduates; they primarily seek specialised, experienced professionals with advanced skills in AI, cybersecurity, or cutting-edge technologies. This trend is therefore likely to exacerbate polarisation in the labour market rather than help expand India’s middle class.

Overall, the middle class is not experiencing linear growth, as was imagined in the 2000s, but rather significant polarisation: while the elite is prospering, the lower middle class is becoming increasingly vulnerable. Social mobility – which was based on the three pillars of education, jobs in the service sector (particularly in IT), and urbanisation – is functioning less effectively than before. This situation is particularly problematic in a country where, every year, more than ten million young people enter the job market: it is from among them, and from Gen Z at large, that today’s street protesters are drawn.


Christophe Jaffrelot is the author of Modi’s India (Princeton University Press, 2021. His next book L’ambition indienne : les paradoxes d’une nouvelle puissance (éditions Taillandier) is due to be released in October 2026.

The Conversation

Christophe Jaffrelot has received funding from France's National Research Agency. He is a member of the French Political Science Association.

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08.09.2026 à 16:08

Comment rendre visible le recours à l’IA générative dans l’édition littéraire, ou le rôle du paratexte

Stéphanie Parmentier, Chargée d'enseignement à Aix-Marseille Université (amU), docteure en littérature française et professeure documentaliste., Aix-Marseille Université (AMU)

Mettre en scène le recours à l’IA générative ou le minorer, quand elle est utilisée dans le cadre de la création littéraire, n’est pas sans conséquences sur l’économie symbolique et matérielle du livre.
Texte intégral (1910 mots)
L’autrice états-unienne Sara A. Noé a choisi de faire certifier son roman *Lab Rat* « sans IA » par l’Authors Guild, et l’affiche sur son blog. Sara A.Noé

L’ESSENTIEL

  • Dans le monde littéraire, la question du recours à l’IA se pose de plus en plus.

  • Jusque-là, son usage a été tantôt mis en valeur, tantôt minoré, voire caché, et les maisons d’édition ont commencé à mettre en place des labels – avant l’adoption de l’IA Act, le 2 août dernier, par l’Union européenne.

  • Ces informations « autour » du livre changent la donne et jouent un rôle dans son économie matérielle et symbolique.


Dans beaucoup d’entreprises, l’intelligence artificielle (IA) est devenue une collaboratrice innomée. En France, 18 % des entreprises de 10 salariés ou plus déclaraient utiliser au moins une technologie d’IA en 2025, contre seulement 6 % deux ans plus tôt.

Les maisons d’édition font-elles une exception à ce phénomène ? Le monde du livre en effet n’échappe pas non plus à cette évolution. L’enquête menée par le Syndicat national de l’édition sur l’usage de l’IA et le rapport canadien BookNet 2025 révèlent que les professionnels du livre mobilisent l’IA principalement pour des tâches administratives comme la rédaction de courriels, des synthèses de documents et la production de résumés.

Des solutions comme Insight, développée par Veristage et présentée comme une IA « qui fonctionne comme les éditeurs », permet d’aller plus loin dans le travail éditorial en enrichissant des métadonnées ou en préparant des argumentaires commerciaux. Cette intégration progressive des chatbots est également soulignée par le récent rapport d’information de l’Assemblée nationale consacré aux effets de l’intelligence artificielle sur la création, qui insiste sur la diffusion croissante de ces outils dans l’ensemble des secteurs culturels.

Ces usages différents de l’IA dans les coulisses de l’édition, font rarement l’objet d’une information destinée au public. En revanche, lorsque cet outil intervient dans le processus de création d’une œuvre, les réactions sont toutes autres. Les auteurs utilisant des robots sont en effet vivement invités à mentionner les usages afin d’en informer les lecteurs. L’IA semble ainsi acceptable lorsqu’elle demeure un outil de production éditoriale, mais devient un objet de justification dès qu’elle touche à la création littéraire.

Pour une transparence éditoriale ?

C’est dans ce contexte que des dispositifs de transparence se sont développés dans le milieu éditorial, avec des positions diverses et parfois nuancées.

Depuis 2024, plusieurs initiatives cherchent à rendre visibles les conditions de production des œuvres. Certaines relèvent d’une logique de certification sans IA, en attestant qu’un livre a été réalisé sans recours substantiel à une machine conversationnelle. Plusieurs dispositifs de signalement ont ainsi vu le jour en France comme le label « Création humaine », ou le logo « Garanti sans intelligence artificielle » ou encore les mentions « Fabrication humaine » et « Handmade » utilisées notamment dans l’univers de la bande dessinée.

Aux États-Unis, la certification « Human Authored » crée par l’Authors Guild a vu le jour selon la même dynamique. D’autres, au contraire, s’inscrivent dans une logique de signalement de l’usage de l’IA, en mentionnant explicitement sa présence dans le processus éditorial ou créatif, par exemple au moyen d’un bandeau en couverture ou d’une mention en quatrième de couverture.

Le roman uchronique de Raphaël Doan, Si Rome n’avait pas chuté, fait de l’usage de l’IA un élément visible du dispositif éditorial de son ouvrage. Un bandeau a en effet été rajouté par les éditions Passés Composés, mentionnant : « Le premier livre d’histoire écrit et illustré avec une intelligence artificielle », et le recours à l’IA est aussi mentionné sur la 4e de couverture. Ce choix éditorial n’est pas seulement un geste de transparence. Présenter l’ouvrage comme une « première » en fait aussi un argument de vente, l’IA devenant ici un vecteur de visibilité médiatique autant qu’une information destinée au lecteur.

À l’inverse, le roman Tokyo Sympathy Tower de l’autrice japonaise Rie Kudan qui a reconnu avoir utilisé l’IA pour écrire ce roman, ne porte aucune mention IA dans sa traduction française publiée aux Éditions Denoël, ni sur leur site.

Dans l’auto-édition, deux logiques opposées coexistent. Librinova affiche un label visible dans leur publication ainsi que sur leur site Internet puisque cette structure est à l’initiative du label « Création humaine », quand Amazon sur Kindle Direct Publishing (KDP) impose une déclaration obligatoire depuis 2023, sans que cette information soit nécessairement visible du lecteur au moment de l’achat.

Cette diversité des pratiques montre que la question ne porte pas uniquement sur la présence ou l’absence d’une information, mais également sur la manière dont elle est rendue visible. L’information n’est pas simplement ajoutée au livre, elle est mise en scène, parfois valorisée, ou au contraire tenue à distance. Tous les professionnels du livre ne choisissent ni le même support, ni le même degré d’exposition. Il n’existe donc pas aujourd’hui un modèle unique de transparence, mais plusieurs stratégies éditoriales de visibilité.

Cette diversité est d’autant plus intéressante que les recherches montrent que la simple présence d’une mention relative à l’IA modifie les jugements d’authenticité, de créativité et parfois même l’intention d’achat des lecteurs. Autrement dit, le sens d’une œuvre ne se construit pas uniquement dans le texte. Les informations qui l’entourent participent elles aussi à son interprétation et à son évaluation.

Cette recherche de transparence dépasse d’ailleurs le seul secteur de l’édition. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de normalisation des usages de l’IA.

Depuis le 2 août 2026, les obligations de transparence prévues par l’article 50 du règlement européen sur l’IA imposent de signaler les contenus générés ou manipulés par un robot afin de limiter les risques de tromperie et de renforcer la confiance des utilisateurs. Si ces dispositions ne concernent pas le secteur du livre en particulier et n’imposent pas un étiquetage des ouvrages, les initiatives éditoriales s’inscrivent elles aussi dans cette dynamique de transparence auprès des usagers. Il est toutefois légitime de se demander si une littérature créée en tout ou partie par une IA n’est pas susceptible d’intéresser un nouveau lectorat au même titre que certains jeux vidéos produits par des robots ont pu enthousiasmer une partie du public.

Vers un paratexte amendé

Cette évolution fait écho aux propos de Gérard Genette dans Seuils, publié dès 1987. Celui-ci rappelait que « les voies et les moyens du paratexte se modifient sans cesse selon les époques, les cultures, les genres, les auteurs, les œuvres, les éditions d’une même œuvre, avec des différences de pression parfois considérables ».

Pour Genette, un livre ne commence jamais à la première phrase. Il commence avec son titre, son nom d’auteur, sa couverture, sa collection, sa préface ou sa quatrième de couverture, autant d’éléments qui orientent déjà l’interprétation avant même l’entrée dans le texte. Et si l’IA était précisément en train d’actualiser les catégories d’informations autour du texte ?

Les labels, les bandeaux, les mentions en quatrième de couverture ou les déclarations d’auteur ne seraient alors plus uniquement des dispositifs de transparence. Ils pourraient constituer les premières manifestations d’un paratexte amendé. La question ne serait donc plus seulement de savoir s’il faut signaler l’usage de l’IA, mais où cette information doit prendre place dans le livre, et comment elle transforme la lecture.

Cette hypothèse ouvre un chantier encore largement inexploré. Si plusieurs travaux analysent désormais les effets des labels sur la perception des œuvres, très peu interrogent leur inscription dans l’économie matérielle et symbolique du livre. Où les éditeurs choisissent-ils de rendre visible l’IA ? Quels dispositifs privilégient-ils ? Et surtout, quelles fonctions ces nouvelles mentions remplissent-elles ? Ne servent-elles qu’à informer ou participent-elles également à reconstruire la confiance des lecteurs dans un contexte où les conditions de production des œuvres deviennent de plus en plus difficiles à identifier ?

Dans cette perspective, il pourrait être sain de préciser l’identité de l’IA utilisée. La même exigence devrait aussi s’appliquer aux correcteurs ou aux infographistes, jamais nommés à ce jour, contrairement aux traducteurs. L’enjeu dépasse donc la seule question de la transparence. En rendant visible (ou au contraire invisible) le recours à l’IA, les éditeurs ne se contentent pas d’ajouter une information au livre. Ils contribuent à redéfinir les médiations qui entourent l’œuvre et, peut-être, à faire émerger une nouvelle catégorie de paratexte.

The Conversation

Stéphanie Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.09.2026 à 12:38

Avec Yoda, la France se prépare à défendre ses intérêts en orbite

Philippe Steininger, Conseiller militaire du président du CNES, Centre national d’études spatiales (CNES)

Alors que l’espace devient un nouveau lieu de conflictualité, la France compte lancer ses premiers satellites de défense spatiale d’ici à la fin de la décennie.
Texte intégral (1617 mots)
Les satellites Yoda (ici, représenté par une vue d’artiste) seront les premiers dispositifs européens de défense spatiale. CNES, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • L’espace est devenu un nouveau lieu de conflictualité, au vu de l’importance stratégique des satellites civils comme militaires.

  • Le programme Yoda, du Commandement de l’espace, doit lancer d’ici à 2030 les deux premiers satellites patrouilleurs-guetteurs français.

  • Ces démonstrateurs technologiques seront ensuite suivis de satellites complètement opérationnels.


Dans l’espace, la France peut compter sur Yoda pour défendre ses satellites. Et non, il ne s’agit pas du personnage vert à grandes oreilles de Star Wars !

Yoda (acronyme des « yeux en orbite pour un démonstrateur agile ») désigne un système spatial, et force est de constater que ce système n’est pas sans rappeler le sympathique personnage de George Lucas. Il partage, en effet, avec le héros sa petite taille et sa raison d’être, qui est d’entraver les menaces dans l’espace au maintien de la paix.

L’espace, nouveau lieu de conflictualité

En 2018, la ministre des armées Florence Parly rend pour la première fois publique l’existence de manœuvres, qu’elle qualifie d’inamicales, exécutées par un satellite russe à proximité d’un satellite gouvernemental franco-italien. Ce discours, prononcé sur le site du Centre national d’études spatiales (Cnes) à Toulouse, a marqué les esprits, car, pour la première fois, une autorité française présentait publiquement l’espace extra-atmosphérique comme un lieu de confrontation stratégique en dénonçant nommément les agissements d’un pays.

Un an plus tard, la Stratégie spatiale de défense était publiée, marquant pour la France une rupture stratégique puisqu’elle affiche désormais son intention de défendre ses intérêts dans l’espace, y compris de manière active.

Était alors créé, fin 2019, le Commandement de l’espace (CDE), unité militaire chargée de cette mission ambitieuse. Depuis, on ne compte plus les informations confirmant que l’espace n’est plus un sanctuaire, mais bien un « champ de bataille », comme l’a qualifié Emmanuel Macron fin 2025 à l’occasion de la mise en place du CDE dans sa nouvelle infrastructure toulousaine. Le ton s’est même singulièrement durci par rapport à 2018, le chef de l’État pointant dans son propos des actions « irresponsables, illégales, voire hostiles » conduites par « des puissances d’agression ».

De fait, des opérations visant des infrastructures spatiales au sol ou en orbite sont régulièrement observées : cyberattaques, espionnage de satellites par un autre satellite, brouillage ou leurrage. Sans être orientées vers un acteur en particulier, des démonstrations d’un potentiel offensif clairement établi font partie du tableau.

Ce fut le cas, par exemple, en janvier 2022, lorsqu’un satellite chinois, après avoir agrippé un autre satellite de même nationalité en panne sur l’orbite géostationnaire, l’a propulsé sur une orbite beaucoup plus haute. En orbite basse, on a aussi pu observer ces dernières années des satellites russes libérer des objets, parfois à très grande vitesse, ce qui fait penser à une « torpille spatiale ».


À lire aussi : Comment la Russie s’approche des satellites européens pour capter leurs communications


Le niveau de menace dans l’espace extra-atmosphérique s’est donc clairement accru, alors que les systèmes spatiaux occupent une place toujours plus grande dans le fonctionnement de nos sociétés et les opérations militaires. C’est dans ce contexte qu’est développé, depuis 2021, le programme Yoda.

Patrouiller en orbite

L’objectif poursuivi dans le programme Yoda est triple. D’une part, il s’agit de démontrer une capacité de surveillance et de manœuvre dans l’espace à proximité d’objets non coopératifs au voisinage de l’orbite géostationnaire, là où se trouvent les satellites de télécommunications, qui restent constamment au-dessus du même point de la surface terrestre. Ensuite, Yoda doit permettre aux armées de s’entraîner aux opérations d’action dans l’espace et, enfin, d’élaborer pour celles-ci un concept d’emploi.

Yoda agira donc en tant que guetteur, c’est-à-dire qu’il surveillera l’environnement d’un satellite à protéger afin de détecter et de caractériser le cas échéant les approches hostiles, mais aussi en tant que patrouilleur sur l’orbite géostationnaire afin de collecter et de transmettre des informations sur les satellites qui s’y trouvent.

Yoda, qui est un démonstrateur technologique, devra ainsi réaliser des tâches de surveillance de l’orbite géostationnaire, de détection et de poursuite d’objets, d’inspection en orbite et de simulation d’actions de défense active. Dans cette perspective, le système Yoda est constitué de deux petits satellites identiques de quelques dizaines de kilogrammes chacun, l’un jouant le rôle de cible pour l’autre.

Pour réaliser le projet Yoda, le Cnes agit pour le compte du ministère des armées en maître d’ouvrage délégué et en maître d’œuvre système. Il fournit en outre la charge utile des satellites réalisés sous maîtrise d’œuvre industrielle de la société Hemeria, spécialiste des petites plateformes orbitales. La notion de souveraineté étant placée au cœur du développement du système, les solutions techniques retenues sont développées au niveau national ou européen.

Il faut enfin souligner les contraintes techniques imposées par le choix de l’orbite géostationnaire pour déployer Yoda, cette orbite étant distante de 36 000 kilomètres de la Terre et présentant un environnement plus agressif que les orbites basses situées à quelques centaines de kilomètres de la Terre du fait d’un niveau élevé de radiations solaires.

Les premiers satellites de défense en Europe

Yoda est donc un projet techniquement ambitieux, développé pour démontrer la maîtrise par notre pays d’une mission complexe et exigeante, qui n’a encore jamais été réalisée à ce stade en Europe.

En parallèle, le ministère des armées s’est tourné en 2025 vers l’industrie française pour acquérir un satellite d’inspection et de surveillance de l’orbite géostationnaire au profit du CDE, afin de préparer celui-ci aux opérations d’action dans l’espace. Il s’agit du programme Paladin, mentionné dans la loi d’actualisation de la loi de programmation militaire en cours, qui prévoit qu’un satellite commercial sera utilisé à partir de fin 2027 pour conduire des manœuvres de proximité autour d’objets passifs désignés depuis le sol.

Yoda devrait être en orbite avant la fin de la décennie. Dans un premier temps, le Cnes et le CDE opéreront celui-ci ensemble, puis le CDE sera autonome dans la conduite des opérations de routine, tout en bénéficiant du soutien du Cnes pour certaines tâches spécifiques requérant un fort niveau d’expertise.

Après Yoda viendront d’autres systèmes orbitaux plus évolués et véritablement opérationnels, qui permettront aux armées de détecter les menaces dans l’espace, de les attribuer et, le cas échéant, de les contrer afin de préserver nos intérêts. Ils seront complétés par des capacités d’action du sol vers l’espace à base de lasers et de brouilleurs haute puissance, la France écartant à ce stade l’idée d’employer des missiles intercepteurs compte tenu des débris spatiaux que ceux-ci sont susceptibles de produire en impactant leur cible. Comme l’a souligné le président de la République dans son discours à Toulouse, fin 2025 :

« La guerre de demain commencera dans l’espace. Soyons prêts. Ce sera une condition du succès des opérations militaires à terre, dans les airs et dans les mers. »

The Conversation

Philippe Steininger est chercheur associé à l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et siège au conseil d’administration de la FRS (Fondation pour la recherche stratégique). Il est le conseiller militaire du président du CNES, agence qui développe le programme YODA.

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08.09.2026 à 12:37

Souveraineté technologique : ce que le spatial européen nous apprend de nos dépendances

Mathilde Aubry, Enseignant-chercheur en économie, EM Normandie

Angélique Chassy, Docteure en Sciences Economiques - EM-Normandie - Business School - Enseignante-Chercheure, EM Normandie

Didier Lebert, Professeur en sciences économiques, ENSTA

Hugo Peter, Enseignant-chercheur en droit et relations internationales et chercheur associé à l'Institut d'études de stratégie et de défense (IESD), École de l’air et de l’espace

Patricia Baudier, Professeure associée de marketing, EM Normandie

Pierre Barbaroux, Enseignant-chercheur en économie, École de l’air et de l’espace

Il est intéressant de repenser la souveraineté technologique comme une capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action – plutôt que comme une autarcie.
Texte intégral (2110 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les satellites sous-tendent toujours davantage d’activités humaines. Pour certains secteurs, comme la défense, notre dépendance à des services spatiaux constitue une vulnérabilité.

  • Pour mieux la contrôler, certains appellent à une souveraineté technologique, souvent assimilée à une autonomie totale de chaque pays vis-à-vis des autres.

  • Étant donné les coûts et les compétences associés au domaine spatial, la souveraineté devrait être pensée comme une capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action.


« Nous nous devons d’être souverains sur l’ensemble du continuum aérospatial, c’est-à-dire depuis les couches basses de l’atmosphère jusqu’à l’espace, en passant par la très haute altitude. »
– Emmanuel Macron, président de la République française, lors de l’inauguration officielle du Commandement de l’espace à Toulouse et de la présentation de la Stratégie nationale spatiale, le 12 novembre 2025.

Navigation, météorologie, observation de la Terre ou communications sécurisées : l’Europe dépend de services spatiaux devenus essentiels. Mais la fourniture de ces services repose sur des compétences, des infrastructures et des financements répartis entre plusieurs pays, européens et non européens.

Cette interdépendance révèle un paradoxe : dans le domaine spatial, la souveraineté technologique ne consiste pas à supprimer toute dépendance, mais à identifier les plus critiques et à préserver sa capacité d’action.

Le spatial, infrastructure critique de nos sociétés

Le domaine spatial regroupe les infrastructures (lanceurs, satellites, stations au sol et systèmes de contrôle) et les briques technologiques (composants électroniques, équipements embarqués et logiciels) qui permettent d’accéder à l’espace et d’y conduire des opérations. Ces systèmes fournissent des données et des services essentiels au positionnement, à la navigation et à la synchronisation, à l’observation de la Terre, à la météorologie et aux télécommunications.

Ces services sont souvent invisibles. Par exemple, les horloges atomiques de Galileo fournissent ainsi une référence temporelle qui synchronise les réseaux de télécommunications et d’énergie et permet aux banques et aux places boursières d’horodater leurs opérations. En situation de crise, le service européen de gestion des urgences provoquées par des événements naturels extrêmes mobilise les données produites par les satellites Sentinel pour cartographier les zones touchées par les incendies, les inondations ou les séismes afin d’appuyer les autorités de protection civile.

À mesure que ces services spatiaux deviennent indispensables au fonctionnement de nos économies, leur interruption est susceptible de produire des perturbations en cascade, révélant de nouvelles vulnérabilités et… justifiant en retour le développement de capacités de résilience à l’échelle des utilisateurs, des organisations et des infrastructures.

L’Agence spatiale européenne (ESA) souligne ainsi qu’une attaque peut viser simultanément les satellites et les systèmes terrestres dont dépend leur fonctionnement. La résilience suppose, dès lors, de protéger les différents maillons de cette chaîne, d’introduire des redondances et de prévoir des solutions de remplacement permettant de maintenir ou de rétablir le service.

Toutes les dépendances ne présentent pas le même degré de vulnérabilité

Les travaux de recherche sur l’interdépendance asymétrique montrent ainsi que le contrôle d’un nœud central peut devenir une source de pouvoir. Par exemple, un équipement disponible auprès de plusieurs fournisseurs n’expose pas au même risque qu’un composant sans substitut.

Ainsi, lorsqu’un partenaire contrôle une ressource, une infrastructure ou une compétence difficilement substituable, tandis qu’il peut lui-même supporter plus aisément une interruption de la relation, l’asymétrie qui en résulte lui confère un pouvoir potentiel.

La criticité d’une dépendance peut ainsi être appréciée à partir de trois questions : la ressource est-elle indispensable ? Existe-t-il une solution de remplacement ? Combien de temps faudrait-il pour l’activer ? Une dépendance devient stratégique lorsqu’elle peut bloquer la chaîne sans qu’une alternative soit mobilisable dans un délai acceptable.

Une autonomie construite par l’interdépendance

Deux programmes européens, Ariane 6 et Galileo, permettent d’illustrer la complexité des chaînes de valeur ainsi que la diversité des relations d’interdépendance au sein de l’écosystème spatial européen.

Dans le programme Ariane 6, les accords conclus entre 13 États organisent la répartition de la fabrication des composants entre des industriels européens, dont certains ne sont pas membres de l’Union européenne (Norvège et Suisse). Cette organisation industrielle réunit une masse critique scientifique, financière et productive, mais impose de coordonner budgets, calendriers, interfaces techniques et responsabilités opérationnelles.

Le programme Galileo montre la même logique pour un service opérationnel : la Commission européenne finance et pilote le programme, l’ESA conduit le développement technique et l’European Union Agency for the Space Programme (EUSPA) supervise les services. Pour la deuxième génération de Galileo, Airbus et Thales Alenia Space construisent les satellites, tandis que les centres de contrôle et les industriels du segment sol sont répartis dans plusieurs pays.

Cette division du travail implique de faire coopérer des entreprises qui restent concurrentes sur d’autres marchés. Le cas de Galileo montre ainsi comment l’ESA peut jouer un rôle de tiers pour organiser cette coopétition et permettre le partage des connaissances nécessaires au projet tout en protégeant les compétences stratégiques des industriels) et comment elle fabrique une capacité européenne qu’aucun État ne pourrait aisément reproduire seul.

Il serait pourtant excessif d’en conclure que toute coopération renforce mécaniquement la souveraineté. Une coopération peut notamment créer des points de blocage si un composant, une infrastructure ou une décision, reste contrôlé par un partenaire unique. Elle n’est d’ailleurs jamais acquise : dans les industries technologiques complexes, comme les semi-conducteurs, la stabilité de la coopération dépend des intérêts et des stratégies des différents acteurs.

La contribution d’une coopération à la souveraineté dépend donc de la possibilité de décider de l’adaptation, du maintien ou du remplacement des ressources critiques dans des délais acceptables.

Gouverner les dépendances plutôt que promettre l’autosuffisance

La recherche sur le concept de technology sovereignty invite à concevoir la souveraineté moins comme un état que comme une capacité d’organisation.

Ces enjeux sont aujourd’hui au cœur des recherches sur la souveraineté technologique et les politiques d’innovation, qui interrogent notamment les stratégies permettant de gouverner et de sécuriser les technologies critiques. Dans ce cadre, analyser les interdépendances qui structurent le secteur spatial européen est indispensable pour identifier ses vulnérabilités et organiser sa gouvernance.

Cela suppose, d’abord, de cartographier les dépendances qui traversent la chaîne de valeur spatiale, depuis l’accès aux composants électroniques et aux capacités de lancement jusqu’à la maîtrise des fréquences, des stations au sol, des logiciels de contrôle, des données et des compétences d’intégration.

Elle exige, ensuite, de distinguer ce qui peut être mutualisé de ce qui doit rester sous contrôle étroit parce qu’il conditionne l’autonomie de décision ou la continuité d’un service essentiel.

L’innovation ouverte recompose les dépendances

L’innovation ouverte repose sur une circulation accrue des connaissances et des technologies entre les frontières des organisations, en associant notamment entreprises, acteurs publics et laboratoires de recherche. Dans le secteur spatial, la généralisation des pratiques d’innovation ouverte impliquant des acteurs privés et publics permet de mutualiser les compétences, de partager les coûts et d’accélérer l’expérimentation. Elle rend cependant plus difficile l’arbitrage entre les ressources qui peuvent être partagées et celles qui doivent rester sous contrôle étroit : plus les acteurs impliqués sont nombreux, plus la maîtrise des technologies, des données et des compétences critiques est distribuée.

La constellation sécurisée IRIS² illustre cette architecture en Europe : financements de l’Union européenne, des États, de l’ESA et du secteur privé doivent soutenir des services gouvernementaux et commerciaux.

Dans cette optique, un acteur public peut orienter un écosystème d’innovation en définissant des objectifs et en finançant les phases de développement caractérisées par les risques technologiques les plus élevés. La commande publique complète ces instruments en créant une demande initiale susceptible de réduire l’incertitude commerciale et d’offrir de premiers débouchés aux entreprises innovantes. Lorsque les acteurs privés prennent une place croissante dans le développement des technologies, la capacité publique d’orientation ne repose plus sur la maîtrise directe des moyens de production. Elle dépend alors davantage des règles, des financements et des dispositifs de gouvernance par lesquels l’acteur public organise l’écosystème.

La souveraineté ne se confond donc ni avec l’autarcie ni avec la suppression de toute dépendance, mais désigne plutôt la capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action.

L’enjeu pour le spatial européen n’est pas de choisir entre indépendance et coopération, mais de créer les conditions dans lesquelles la coopération demeure compatible avec une capacité collective de décision et d’action.

The Conversation

Didier Lebert a reçu des financements de l'Agence Innovation de Défense.

Pierre Barbaroux a reçu des financements de la part de l’Agence Innovation Défense (AID).

Angélique Chassy, Hugo Peter, Mathilde Aubry et Patricia Baudier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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07.09.2026 à 17:28

Grand âge et perte d’audition : le manque de dépistage finit par coûter cher

Laurence Hartmann, Maîtresse de conférences en sciences économiques - Economiste de la santé, laboratoire LIRSA EA4603, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

La perte auditive, qui survient avec l’âge, reste mal dépistée et prise en charge. Pourtant les données démontrent l’intérêt des appareils auditifs pour prévenir les chutes et le déclin cognitif.
Texte intégral (2121 mots)

L’ESSENTIEL

  • La perte auditive, qui survient avec l’âge, reste insuffisamment dépistée et prise en charge.

  • Les données montrent pourtant clairement que le fait de porter des appareils auditifs prévient les chutes ainsi que le déclin cognitif.

  • Ne pas suffisamment prendre en charge la question de l’audition dans les politiques du grand âge a un coût sanitaire, mais aussi économique.


Longtemps reléguée au rang des « petits maux » du vieillissement, la perte auditive est encore trop souvent perçue comme une gêne inévitable. Pourtant, chez les personnes âgées, ses effets dépassent largement la seule difficulté à entendre : elle peut compromettre l’autonomie, fragiliser la sécurité au quotidien et altérer la qualité des soins.

Et, comme souvent en santé publique, les réponses existent, qu’elles soient techniques, cliniques ou organisationnelles. C’est leur intégration dans les parcours de prise en charge qui fait défaut, en particulier en établissement médico-social.

Un fardeau sanitaire… et économique

La prévalence de la perte auditive augmente fortement avec l’âge. Elle est de l’ordre d’un tiers autour de 65-75 ans et atteint environ une personne sur deux aux âges les plus avancés (80 ans et plus), selon des données européennes. Cette progression est également observée en France dans la cohorte CONSTANCES, où la prévalence de la perte auditive dépasse 60 % chez les 71–75 ans.

Les conséquences sont non seulement individuelles, mais aussi collectives : une perte auditive non prise en charge peut entraîner des difficultés de communication, des malentendus dans les consignes de soin, un repli social, un état dépressif, un déclin cognitif plus rapide ainsi que des troubles de l’équilibre et un risque accru d’accidents.

Elle génère ainsi des coûts directs pour le système de santé, mobilise du temps et de l’énergie pour les proches, et entraîne surtout une perte de qualité de vie souvent invisible dans les comptes publics. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime ainsi que la perte auditive non prise en charge représente près de mille milliards de dollars par an dans le monde ; ce chiffre, qui couvre l’ensemble des âges, doit moins être lu comme une mesure exacte que comme un signal d’ampleur.

Dans la littérature récente, le lien de la perte auditive avec le déclin cognitif et les démences occupe une place croissante. La Commission Lancet 2024, qui fait référence en matière de prévention des démences, a identifié 14 facteurs de risque modifiables pouvant théoriquement prévenir ou retarder près de 45 % des cas de démence.

Parmi eux, la perte auditive se distingue comme le premier facteur de risque modifiable de la vie adulte, avec une fraction attribuable de 7 %, soit autant que le cholestérol LDL élevé (surnommé « mauvais cholestérol » parce que, en excès, il se dépose sur les parois des artères, ndlr), et davantage que le diabète, le tabagisme ou l’hypertension artérielle. L’effet dose-réponse est documenté : chaque aggravation de 10 décibels est associée à une hausse de 16 % du risque de démence.

Surtout, des données interventionnelles viennent désormais conforter ces associations observationnelles. L’essai clinique randomisé ACHIEVE a montré, chez les personnes âgées présentant un risque élevé de déclin cognitif, une réduction de 48 % du déclin cognitif global à trois ans dans le groupe appareillé par rapport au groupe témoin.

En parallèle, une méta-analyse de huit études observationnelles portant sur plus de 127 000 participants, suivis depuis deux ans à vingt-cinq ans, a montré que l’usage d’aides auditives était associé à une réduction de 19 % du risque de déclin cognitif à long terme, par rapport à une perte auditive non corrigée.

Ces résultats suggèrent un bénéfice potentiel de l’appareillage sur le plan cognitif. Sur le plan économique, une modélisation britannique estime que la fourniture d’appareils auditifs pourrait également être génératrice d’économies nettes, notamment en raison de son effet potentiel sur l’incidence de la démence.

Avec 57 millions de personnes atteintes de démence dans le monde en 2019 et des projections à 153 millions d’ici à 2050, tout levier de prévention susceptible d’infléchir, même modestement, cette trajectoire représente un enjeu humain et économique considérable.

La littérature scientifique internationale associe la perte auditive à la fragilité définie comme un état de vulnérabilité accrue aux événements de santé résultant notamment d’une diminution des réserves physiologiques. Cette association est retrouvée de façon robuste dans plusieurs travaux combinant données transversales et longitudinales, même si la part exacte de causalité reste discutée.

Fragilité, perte d’audition et… chutes

Les chutes illustrent concrètement ce lien entre audition et fragilité. Un résultat récent issu de l’essai ACHIEVE renforce ce constat : les participants ayant bénéficié d’une intervention auditive ont présenté, sur trois ans, un nombre moyen de chutes inférieur de 27 % à celui du groupe témoin.

En France, les chutes constituent l’un des marqueurs les plus visibles de la perte d’autonomie. Le plan national triennal antichute des personnes âgées, lancé en 2022, en faisait déjà un enjeu majeur de santé publique et estimait leur coût à 2 milliards d’euros par an, dont 1,5 milliard à la charge de l’Assurance-maladie.

Selon les données récentes de Santé publique France, en 2024, près de 175 000 hospitalisations et plus de 20 000 décès en lien avec une chute ont été recensés chez les personnes âgées de 65 ans et plus. Entre 2019 et 2024, les taux standardisés d’hospitalisation et de mortalité associés aux chutes ont respectivement augmenté de 20,5 % et de 18 %. Ces évolutions interrogent d’autant plus que le plan visait une réduction de 20 % des chutes mortelles ou invalidantes à l’horizon 2024.

La question n’est donc plus de savoir si l’audition mérite une place dans les parcours de soins des personnes âgées, mais comment lui en donner une concrètement.

En Ehpad, des déficiences sensorielles fréquentes

En Ehpad (« nursing homes » dans la littérature internationale), la perte auditive est loin d’être marginale. Elle s’inscrit souvent dans un faisceau de fragilités sensorielles, cognitives et fonctionnelles.

En France, l’enquête Handicap-Santé 2014 montrait déjà qu’en institution, 42 % des résidents souffraient de limitations fonctionnelles auditives, dont 15 % de formes graves ou très graves, soit une prévalence près de deux fois et demie supérieure à celle observée à domicile.

L’étude européenne SHELTER, menée dans huit pays, aboutissait à l’époque à un constat du même ordre : près de deux résidents sur trois présentaient au moins une déficience visuelle ou auditive, et près d’un tiers cumulait les deux. Autrement dit, en établissement, les troubles sensoriels ne relèvent pas de l’exception, mais du quotidien. Pourtant, le repérage reste inégal, et c’est là que se situe l’un des angles morts de la prise en charge.

Ce problème n’est pas nouveau. Dès les années 2000, des travaux en nursing home montraient qu’une perte auditive importante restait non détectée chez plus de la moitié des résidents, et plaidaient pour des évaluations régulières ainsi que pour de véritables politiques institutionnelles de dépistage.

Vingt ans plus tard, le sujet est clairement identifié en France, sans être systématiquement intégré aux organisations de soins. En 2021, le rapport conjoint de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) sur la filière auditive recommande toutefois la désignation d’un « référent audition » pour un Ehpad ou un groupe d’Ehpad et l’expérimentation d’un protocole adapté au dépistage, à l’appareillage et au suivi des personnes âgées dans l’incapacité de se déplacer.

Autrement dit, le besoin est repéré de longue date ; ce qui manque encore, c’est sa traduction systématique dans les pratiques ordinaires.

Des solutions éprouvées, une organisation à construire

Les obstacles sont bien connus : banalisation du trouble notamment chez les personnes âgées – notamment lorsqu’elles sont polypathologiques ou présentent des troubles cognitifs –, accès inégal aux filières audiologiques, fatigabilité des patients, difficulté d’usage réel des aides auditives et, surtout, absence de routine institutionnelle.

À titre d’illustration, un essai pragmatique en soins primaires montre combien l’organisation concrète du dépistage conditionne son effectivité : lorsque celui-ci était proposé et réalisé sur place, l’adhésion était près de quatre fois supérieure à celle observée lorsqu’il devait être effectué à domicile.

Chez les personnes présentant des troubles cognitifs, les revues de littérature récentes soulignent en outre les limites des seuls auto-questionnaires et l’intérêt de méthodes d’évaluation adaptées à cette population.

Un levier majeur est donc organisationnel : intégrer le repérage des troubles auditifs à l’entrée en Ehpad et à leur suivi, former des référents, faciliter l’accès à la filière audiologique et accompagner l’usage effectif des aides auditives au quotidien. Autant de pistes déjà identifiées, notamment par l’IGAS et l’IGESR, mais qui restent à inscrire plus systématiquement dans les pratiques.

À l’heure où la France cherche à structurer sa politique du grand âge, faire de l’audition un volet à part entière du parcours de soins en établissement n’est pas un luxe : c’est une dimension de la qualité de la prise en charge.

The Conversation

Laurence Hartmann est membre administrateur bénévole du conseil scientifique de l’association nationale de l’audition depuis 2025.

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07.09.2026 à 15:51

Gloria Steinem, l’art de mettre un mouvement en marche

Catherine Morgan-Proux, Lecturer in English studies, Université Clermont Auvergne (UCA)

Pendant toute sa vie, Gloria Steinem, grande figure féministe, a sillonné l’Amérique pour aller à la rencontre des autres. Elle raconte ces périples.
Texte intégral (1312 mots)
Les trajets en taxi permettaient à Gloria Steinem d’accéder, le temps d’un trajet, à des univers sociaux souvent invisibles. apture d’écran/Youtube

Icône américaine de la deuxième vague féministe, Gloria Steinem, décédée le 2 septembre 2026 à l’âge de 92 ans, est l’autrice de My Life on the Road (2015). Entre autobiographie, récit de voyage et manifeste politique, ses Mémoires révèlent comment une « vie en mouvement » a contribué à faire émerger un mouvement social.


Dans My Life on the Road, publié à l’âge de 81 ans (la traduction française est parue en 2019), Gloria Steinem revient sur les déplacements qui ont rythmé sa vie militante et façonné sa pensée. Si les récits de voyage mettent souvent en scène un « sujet errant » et un « moi vagabond », Steinem fait de la route un espace de réflexion politique et collective autant qu’un lieu d’accomplissement de soi.

Sa philosophie nomade, ou on-the-road state of mind comme elle la nomme, repose sur une disposition d’esprit ouverte au monde, à l’imprévu et aux rencontres. Le voyage devient alors un espace d’écoute et de lien. Là où Jack Kerouac célèbre, dans son On the Road (1957), une quête essentiellement individuelle de liberté, Steinem fait de la route un lieu d’échanges et de construction collective.

Fille d’un antiquaire peu conventionnel qui sillonne la Floride ou la Californie chaque hiver, la jeune Gloria passe une partie de son enfance dans une caravane familiale. Cette existence nomade, qu’elle décrit avec une certaine tendresse, la tient pourtant régulièrement éloignée de l’école. Elle apprend à lire grâce aux panneaux de signalisation routière.

D’autres chapitres décrivent son expérience fondatrice d’activisme social dans sa jeunesse parmi les femmes en Inde où elle a vécu pendant deux ans et où elle se déplaçait avec d’autres activistes de village en village, « une communauté mobile » comme elle la décrit. Cette forme de militantisme itinérant, inaugurée à cette époque, ne la quittera plus.

Prendre le pouls du pays

Tout au long de l’ouvrage, Steinem relate ses voyages en tant que journaliste engagée, par exemple ses voyages sur la route avec des militantes politiques cofondatrices de Ms. Magazine, son voyage à Huston pour la Conférence nationale des femmes de 1977, événement historique, ou encore ses nombreux déplacements entre campus universitaires, et communautés amérindiennes à travers les États-Unis.

Un chapitre intitulé « Pourquoi je ne conduis pas » est consacré aux chauffeurs de taxi rencontrés au fil de ses voyages. Steinem affectionne particulièrement ces conversations improvisées. Elles lui permettent certes de prendre le pouls du pays, mais surtout d’accéder, le temps d’un trajet, à des univers sociaux souvent invisibles. Chaque rencontre révèle ainsi l’un de ces « mondes sur roues » (worlds on wheels).

L’intérêt de cette autobiographie de Steinem tient principalement à sa lecture genrée du récit de voyage. Longtemps dominé par des figures masculines, ce genre littéraire a fait de la route un espace privilégié de liberté et d’aventure pour les hommes.

L’imaginaire du voyage s’est beaucoup construit autour de l’expérience de l’homme blanc mobile, où les femmes restent souvent cantonnées à l’espace privé, à l’image de Pénélope attendant le retour d’Ulysse. Aujourd’hui, des chercheurs et chercheuses féministes interrogent cette tradition en explorant la possibilité de réinventer le road narrative à partir d’expériences autres. La fin tragique de Thelma et Louise (1991) dont le scénario est signé Callie Khouri rappelle toutefois combien l’accès des femmes au « road trip au féminin » demeure problématique face aux représentations culturelles largement façonnées par des schémas patriarcaux.

Cultiver l’empathie

À travers un regard féministe, Steinem invite à repenser le langage du voyage et les stéréotypes qui l’accompagnent. Elle rappelle, par exemple, qu’une « aventurière » ne bénéficie pas des mêmes connotations positives qu’un « aventurier ».

Elle déconstruit également l’idée du foyer comme refuge naturel des femmes. Des violences domestiques aux États-Unis aux meurtres liés à la dot en Inde, elle souligne que les dangers auxquels les femmes sont confrontées proviennent souvent de leur entourage. Pour elles, la maison peut s’avérer plus dangereuse que la route.

Steinem nous invite à voir la route comme un espace de mobilisation autant que de déplacement. Dans My Life on the Road, elle inscrit son militantisme itinérant dans l’héritage des abolitionnistes et des suffragettes, qui parcouraient le pays pour porter leurs revendications. Cette filiation lui permet de rappeler une conviction centrale : aucun mouvement social ne peut reposer uniquement sur les médias ou les technologies de communication. La rencontre directe demeure au cœur de l’action collective :

« Alors et maintenant, nous prenons la route pour tenir des réunions communautaires où les auditeurs peuvent parler, les orateurs peuvent écouter, les faits peuvent être débattus, et l’empathie peut créer la confiance et la compréhension. »

Selon Steinem, l’empathie, celle qu’on cultive en voyageant, est l’émotion humaine la plus radicale et la plus puissante. Elle nous rappelle aussi que le « mouvement » et « se mouvoir » vibrent ensemble. Aspirer à un changement collectif suppose de mettre son corps en mouvement et de prendre activement la parole.

Son récit dessine un chemin vers la révolution, tout en faisant du cheminement lui-même une pratique révolutionnaire, un pas après l’autre. Ce livre offre dès lors un portrait fascinant du roadscape de Steinem, de sa vie sur la route et des rencontres qui ont nourri sa conviction qu’un monde meilleur est possible. Au cœur de cette trajectoire se trouve un « moi » itinérant mis au service d’un « nous » révolutionnaire.

The Conversation

Catherine Morgan-Proux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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07.09.2026 à 15:49

Le RN veut interdire le foulard islamique dans l’espace public : une rupture avec les principes de liberté religieuse et de non-discrimination

Lauren Bakir, chercheure en droit public, Université de Strasbourg

Le Rassemblement national souhaite interdire le foulard islamique dans l’espace public, s’il emporte l’élection présidentielle. Le principe invoqué par le RN est la lutte contre l’islamisme. Or, les données de la recherche ne permettent pas de réduire le port du voile à une motivation politique.
Texte intégral (1652 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le Rassemblement national souhaite interdire le foulard islamique dans l’espace public, s’il emporte l’élection présidentielle.

  • Le principe invoqué par le RN est la lutte contre l’islamisme. Or, les données de la recherche ne permettent pas de réduire le port du voile à une motivation politique.

  • Cette interdiction constituerait une rupture avec le principe fondamental de liberté religieuse et contreviendrait à de nombreuses règles de droit.


L’interdiction du foulard dans l’espace public, c’est-à-dire notamment dans la rue, est une proposition du Rassemblement national (RN) qui revient à chaque élection présidentielle. L’idée de restreindre la liberté des femmes musulmanes de porter les signes religieux de leur choix n’est cependant pas nouvelle : après le foulard à l’école, le voile intégral dans l’espace public, le burkini sur les plages, le port du foulard par les mères accompagnatrices lors des sorties scolaires ou les sportives, ou encore l’abaya dans les établissements scolaires, ces propositions se succèdent et se multiplient, et parfois aboutissent.

La difficulté principale, à chaque fois, et cette fois de façon encore plus évidente : c’est le fondement juridique. Limiter une liberté fondamentale, dans un État de droit, requiert en effet un fondement juridique, c’est-à-dire une justification. Est-ce le cas ?

La laïcité ne justifie pas une neutralité religieuse des citoyens dans l’espace public

À la différence d’autres propositions de loi interdisant le foulard dans certains contextes, cette interdiction dans l’espace public ne prétend pas s’appuyer sur le principe de laïcité. Ce dernier impose en effet le respect de toutes les croyances, l’égalité de tous les citoyens sans distinction de religion, et le libre exercice des cultes. La laïcité implique également la neutralité de l’État : les personnes qui exercent une mission de service public doivent, par exemple, s’abstenir de porter des signes religieux dans l’exercice de leurs fonctions. La laïcité a également pu justifier, en 2004, l’encadrement des signes religieux des élèves des établissements scolaires publics. Mais cette interdiction s’inscrit dans le cadre particulier du service public de l’éducation et ne signifie nullement que la laïcité imposerait la neutralité aux citoyens. Dans l’espace public, le principe est donc celui de la liberté de religion.

Une interdiction du foulard dans la rue serait donc en rupture avec ce principe constitutionnel. Ce n’est pas, en tout état de cause, la voie proposée par le Rassemblement national, qui veut justifier cette interdiction en arguant d’un lien entre foulard et islamisme.

Du foulard à l’islamisme : un changement de registre argumentatif

Les restrictions de la liberté de porter des signes religieux sont motivées par différents fondements, et parfois par différents registres argumentatifs :

  • la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école s’appuie sur le principe de laïcité ;

  • la loi de 2016, qui permet d’insérer une clause de neutralité dans les règlements intérieurs des entreprises a introduit, sous certaines conditions, la possibilité de restreindre la manifestation des convictions au nom d’une exigence de neutralité ;

  • en 2010, l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public a notamment été défendue au nom des valeurs républicaines et du vivre-ensemble.

Ces textes ne portent pas sur les mêmes pratiques et ne reposent pas sur les mêmes fondements. Ce qui les rapproche est le déplacement progressif des registres utilisés pour rendre juridiquement acceptable une restriction de la visibilité religieuse.

Le registre mobilisé aujourd’hui est différent : il ne s’agit plus seulement de présenter le foulard comme une manifestation religieuse incompatible avec certaines conceptions de la laïcité, ni même comme une atteinte au « vivre-ensemble », mais comme le signe visible d’une idéologie politique. Le foulard est ainsi présenté comme un indice d’islamisme.

Cette assimilation suppose qu’un comportement religieux visible permette de déduire l’adhésion à une idéologie politique. Or cette déduction ne va pas de soi.

Les données disponibles ne permettent pas de réduire le port du voile à une motivation politique. Cette pratique varie selon les générations et les trajectoires migratoires et sociales ; le port du voile ne peut donc être considéré comme un comportement homogène correspondant à une même orientation idéologique.

Les travaux sociologiques consacrés au port du foulard montrent, par ailleurs, la diversité des significations qui peuvent lui être attribuées : pratique religieuse, affirmation identitaire, forme d’émancipation ou d’autonomisation. Cette pluralité de significations fait obstacle à toute assimilation générale entre le port du foulard et l’adhésion à une idéologie islamiste.

La distinction est importante juridiquement. Une restriction d’une liberté fondamentale ne peut reposer sur une présomption générale selon laquelle toutes les personnes adoptant un comportement religieux déterminé poursuivraient en réalité un objectif politique ou constitueraient une menace. Lorsqu’une intervention de l’État est justifiée par des comportements ou des engagements particuliers, ceux-ci doivent pouvoir être caractérisés indépendamment du seul exercice d’une pratique religieuse. Le port du foulard, en tant que tel, ne saurait être assimilé à l’adhésion à une idéologie islamiste.

Une interdiction incompatible avec les engagements européens et internationaux

Faute de démonstration convaincante d’une menace politique évidente, cette interdiction s’avèrerait finalement contraire à l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui protège la liberté de pensée, de conscience et de religion – dont la liberté d’extérioriser ses convictions religieuses, notamment en public. Cette liberté n’est certes pas absolue : la Convention permet certaines restrictions lorsqu’elles sont prévues par la loi, poursuivent un objectif légitime et sont nécessaires dans une société démocratique.

La jurisprudence européenne montre que les restrictions aux signes religieux sont appréciées en fonction du contexte dans lequel ils sont portés. La Cour a ainsi admis certaines restrictions dans des cadres particuliers, notamment scolaire ou professionnel, mais cela ne signifie pas que toute manifestation religieuse puisse être interdite dans l’espace public.

Une telle interdiction serait également contraire aux articles 18 et 26 du Pacte international des droits civils et politiques, qui protègent respectivement la liberté de conscience et de religion, et le principe d’égalité.

Le Comité des droits de l’homme des Nations unies relève ainsi « avec préoccupation l’élargissement de telles restrictions » et invite la France à « évaluer l’effet discriminatoire dans la pratique et l’impact de ces mesures sur les membres des minorités religieuses, notamment les femmes et les filles de confession musulmane ».

Une telle interdiction serait donc une atteinte particulièrement importante à l’État de droit si elle reposait sur l’idée que le pouvoir politique pourrait, par simple affirmation, transformer une pratique religieuse en indice de menace politique. Elle poserait également une question majeure au regard de la non-discrimination puisqu’elle viserait une religion et un genre spécifiques.

Cette question est d’autant plus préoccupante que les femmes portant le foulard font déjà l’objet de discriminations, notamment dans l’accès à l’emploi et dans différents espaces de la vie sociale, comme l’ont documenté les travaux récents du défenseur des droits.


À lire aussi : Discriminations anti-musulmans : ce que révèle la défenseure des droits


L’évolution des arguments à l’appui de telles interdictions

Cette proposition pose une question qui dépasse le seul port du foulard, elle est symptomatique du rapport aux droits et libertés du Rassemblement national : le souhait de faire fi de l’État de droit, c’est-à-dire du respect des droits fondamentaux garantis par la Constitution, les conventions européennes et internationales.

Dans un État de droit, la volonté politique ne suffit pas à écarter les garanties juridiques qui s’imposent au législateur. Un pouvoir qui fait fi des limites juridiques, c’est la définition même du pouvoir arbitraire.

La question posée par cette nouvelle proposition dépasse donc finalement le seul foulard. Elle est celle des limites que l’État peut imposer à l’exercice d’une liberté fondamentale et, plus largement, de la capacité du droit à constituer une limite effective à la volonté politique.

The Conversation

Lauren Bakir ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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07.09.2026 à 15:48

Fire and floods are usually treated as separate hazards. Portugal’s Pinhal Interior shows why they are part of the same cycle

Afonso Nuno Martins, Assistant Professor (of Architecture and Climate Change, and Director of the Postasmaster Humanitarian Architecture, Infrastruture, Incremental Housing for Crisis, University of Beira Interior

As storms, wildfires, and floods strike in ever-closer succession, an architect with disaster risk science expertise explains why resilience is built between hazards, not during them.
Texte intégral (1614 mots)

Across southern Europe, increasingly extreme heat, wildfire and intense rainfall are forcing planners to consider how one event can alter the risk of the next. Portugal’s exceptionally wet winter and another summer of wildfire risk are an example of this. As a professor of architecture and climate change adaptation who has been following the cyclical nature of weather extremes in the Pinhal Interior region since the deadly 2017 fires, I explain why prevention must connect forests, settlements, slopes and waterways.

Portugal, Spain and France have spent another summer confronting severe wildfires. But in Portugal, the story began months before the flames.

February 2026 was the country’s wettest February in 47 years. Across much of mainland Portugal, rainfall reached three to four times the normal monthly amount. Successive Atlantic storms saturated soils, caused flooding and brought down trees across central Portugal.

That water also favoured vegetation growth. Research in Mediterranean climates has found a counter-intuitive relationship: a rainy growing season can increase fine vegetation that later becomes fuel once summer heat dries it out. A very wet period does not necessarily mean a lower fire risk several months later – and fire is not the only hazard that the same rainfall from storms was quietly setting up.

The disaster before the disaster

Together with an NGO and my university colleagues, I have been following Portugal’s Pinhal Interior since 2017, when the Pedrógão Grande wildfire killed 66 people, many while trying to escape by road. Four months later, another devastating wave of fires killed around 50 people.

Disaster risk is commonly understood through a simple relationship: Risk = Hazard × Exposure × Vulnerability.

We cannot eliminate extreme heat, wildfire or heavy rainfall. Planning can, however, alter how exposed and vulnerable people and landscapes are.

Portugal has made progress since 2017. Its Integrated Landscape Management Areas seek to bring fragmented land under coordinated management and create more resilient landscape mosaics. Yet eucalyptus and maritime pine still occupy a very large share of Portugal’s forest area – about 48% in the latest national inventory figures available through PORDATA – and fragmented ownership and insufficient management continue to complicate prevention.

This winter exposed another vulnerability. Cyclonic winds from Storm Kristin toppled trees and blocked roads across central Portugal, with more than 3,300 incidents recorded by civil protection, obstructing forest access just as the Pinhal Interior needed it clear.

Pedrógão Grande subsequently mounted a major operation that restored more than 618 kilometres of forest roads before summer – infrastructure damaged by one hazard, repaired just in time to face the next.

This mirrors what a recent piece on The Conversation called the recovery gap, describing floods on the Nepal-Tibet border: a disaster’s true damage depends less on the hazard itself than on how much time a community had to recover from the one before. In the Pinhal Interior, that gap barely existed this year.

Landscape intervention alone is not enough. Household-level risk mapping and community preparedness matter just as much: the lesson from the fires in 2017 was about exposure and access, not just vegetation.

One wet winter, two disasters

This year, the exceptionally wet winter produced one immediate hazard, in February, while also creating conditions that can raise the risk of another months later.

Record rainfall breached ageing river defences on the Mondego (Portugal’s longest waterway), isolating the village of Ereira, in Montemor-o-Velho, for more than a week and flooding farmland and part of that year’s rice and corn harvest around Soure and Montemor-o-Velho, with water reaching basements and riverside businesses in Coimbra itself. The same wet season also favoured vegetation growth, which, after drying under summer heat, can add to the fuel available for wildfire: flood and fire are not necessarily independent events, since the conditions producing one can alter the risk of the other months later.

Fire adds a further layer of risk. Wildfire strips vegetation that normally protects soil from rainfall, and can increase soil water repellency, affecting infiltration, runoff and erosion. On slopes that have just burned, the first storm of the next rainy season can become a hazard in its own right.

Portugal already has evidence that relatively simple interventions can reduce this risk. In a burned eucalyptus plantation in central Portugal, researchers found that landscape recovery work involving applying forest-residue mulch reduced cumulative soil loss by 91% over five years.

Soil science recovery work on the land does the same underlying job as building-scale recovery work. Resilient construction, for instance, that holds up when fire reaches it reduces vulnerability before the next fire, not after.

Three things that should happen before the rains return

  1. Severely burned slopes above settlements, roads and waterways should be assessed immediately. Mulching or other protective cover should stabilise exposed soil before heavy rainfall arrives; emergency seeding can complement this, but should not delay it.

  2. Reconstruction should not simply reproduce what existed before the fire. Buildings in fire-prone landscapes need defensible space, fire-resistant construction – cork, harvested from trees that are themselves unusually fire-resilient, is one such material – and independent water storage; where rainfall is also a risk, permeable surfaces and drainage belong in the same design.

  3. Forest and water management should be one prevention strategy. Clearing vegetation while neglecting streams and drainage channels addresses only half the problem. Keeping the hydrographic network functioning before the rains return is as urgent as preparing forest access before fire season. This requires architects and planners to think beyond individual buildings. Slopes, settlements, roads, forests and waterways form a connected territorial system.

Landscape architects, ecologists, engineers, risk specialists and local communities need to work together before reconstruction decisions become fixed – the same integrated approach I have developed with colleagues through long-term action-research on the sustainability, ethnography and cultural heritage of a Portuguese river landscape.

In a changing climate, the aftermath of one disaster can become the preparation ground for another.

Resilience is built in the interval between them – and that interval is getting dangerously short. The underlying hazards are not unique to Portugal. The lesson from Portugal’s Pinhal Interior is that fire and water can no longer be managed as separate problems: they are increasingly the same risk equation, seen at different moments of the year.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Afonso Nuno Martins is a board member and regular volunteer for the NGO Building 4Humanity.

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07.09.2026 à 15:48

En 50 ans, comment ont évolué les positions des médecins sur l’avortement

Raphaël Perrin, Docteur en sociologie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En quelque cinquante ans, les positions des médecins ont évolué concernant l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Les oppositions des années 1970 se sont affaiblies et le corps médical est majoritairement favorable au droit à l’avortement.
Texte intégral (1917 mots)

En quelque cinquante ans – de la période qui a précédé l’adoption de la loi Veil jusqu’à aujourd’hui après que l’interruption volontaire de grossesse a été inscrite dans la Constitution –, les positions des médecins ont évolué concernant l’interruption volontaire de grossesse. Si les oppositions des années 1970 se sont affaiblies et que le corps médical est plus favorable que jamais au droit à l’avortement, des réticences demeurent.


En 2018, les médias s’étaient fait le relais de la difficulté à avorter pour les habitantes de la Sarthe : l’activité d’interruption volontaire de grossesse (IVG) de l’hôpital du Bailleul, dans la Sarthe, avait été interrompue lorsque le seul des quatre gynécologues qui acceptait de la pratiquer avait pris sa retraite.

Cette situation trouvait un écho dans la déclaration de Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues-obstétriciens (Syngof), principal syndicat de gynécologues, au micro de l’émission Quotidien, le 11 septembre de cette année-là : « Nous ne sommes pas là pour retirer des vies. »

Il n’existe pas de données françaises précises concernant l’usage de la « clause de conscience » – ce droit des médecins de ne pas réaliser d’IVG qui s’appuie sur l’article L2212-8 du Code de la santé publique et qui stipule qu’« un médecin ou une sage-femme n’est jamais tenu de pratiquer une interruption volontaire de grossesse ». Mais en Europe, la situation de l’Italie inquiète : la « clause de conscience » y est invoquée par 70 % des gynécologues, ce qui cause d’importants problèmes d’accessibilité.

Les médecins seraient-ils et elles si massivement anti-IVG ? Étonnant, dans la mesure où, en France, le soutien au droit à l’avortement n’a cessé de progresser dans la population depuis cinquante ans.

Une enquête sociologique auprès de différentes générations de médecins

Pour y répondre, j’ai mené une enquête sociologique portant sur le rapport des médecins à l’avortement et ses effets sur l’accès à l’IVG. Elle s’est appuyée sur six mois d’observation dans trois centres d’IVG et sur des entretiens menés auprès de 133 professionnel·les de santé. Cette recherche a donné lieu à un ouvrage publié en 2025 aux éditions Agone.

Au début des années 1970, la revendication d’une libéralisation de l’avortement prend forme dans différentes parties de l’espace public, portées par des mouvements féministes. Au sein du corps médical, la question divise. En 1973, 81 % des médecins sont favorables à une modification de la loi, jugée trop répressive, mais 73 % refusent l’idée d’une libéralisation totale.

Quand l’Association des médecins pour le respect de la vie lance un appel qui décrit l’avortement comme participant d’un « génocide », il est signé par 10 031 des 68 000 médecins en exercice. C’est un argument récurrent des opposant·es à la loi.

Pour le Conseil de l’Ordre des médecins, à l’époque, la pratique des avortements serait contraire au serment d’Hippocrate. Mais certain·es médecins se mobilisent pour une évolution de la loi et une fraction de la profession s’engage dans la pratique illégale de l’avortement.

La loi Veil de 1975 autorise l’interruption volontaire de grossesse qu’elle soumet à plusieurs conditions ; et parmi celles-ci, la pratique exclusive de l’IVG par les médecins et dans les établissements de santé : l’avortement sera médical ou ne sera pas. La loi repose donc sur une profession qui alors, dans l’ensemble, n’a aucune envie l’appliquer. Beaucoup des chefs de gynécologie et d’obstétrique refusent d’y prendre part voire s’opposent à ce que l’activité s’organise dans leur service.

Dans un département rural (pour lequel l’anonymat est requis, ndlr) au sein duquel s’est concentrée une partie de mon enquête, il faut attendre 1982, soit sept ans après le vote de la loi, avant qu’une médecin accepte et soit autorisée par un hôpital à pratiquer les premières IVG. Ailleurs, des gynécologues appliquent la loi à leur façon, acceptant ou refusant les demandes d’IVG au cas par cas, interdisant toute forme d’anesthésie ou compliquant à outrance la procédure médicale.

Retours d’entretiens avec des spécialistes de l’avortement

Les entretiens réalisés avec des professionnel·les de santé de différentes générations m’ont permis de retracer la constitution d’un espace professionnel de l’avortement après le vote de la loi Veil. Face au refus des gynécologues, la prise en charge de l’IVG s’organise initialement dans des centres d’IVG hospitaliers autonomes.

Les équipes sont formées de jeunes médecins volontaires, principalement généralistes et, pour une partie, politisé·es à l’extrême gauche, qui appliquent la loi avec libéralité en ne respectant pas toujours le terme légal limite de l’IVG, la semaine d’attente obligatoire (dite « de réflexion »), en permettant aux étrangères ou aux mineures sans autorisation parentale d’avorter.

Ces médecins en font leur spécialité : ils et elles y consacrent une part importante, voire la totalité de leur temps de travail, développent des savoirs spécifiques autour de l’avortement et une maîtrise technique du geste, se mobilisent et se forment dans des organisations professionnelles dédiées. Certain·es développent une identité professionnelle d’« avorteur » ou « avorteuse ».

Ce segment professionnel de médecins qui se spécialisent dans l’IVG s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui, avec quelques évolutions. L’engagement partisan des avorteurs et avorteuses à l’extrême gauche s’est atténué bien que cette orientation professionnelle minoritaire s’ancre toujours dans une socialisation politique ou féministe.

Elle est surtout une manière pour des médecins en crise vocationnelle, qui ont un sentiment de désajustement social, politique, éthique avec leur profession et sa culture, de trouver des collègues qui leur ressemblent, des pratiques professionnelles qu’ils et elles valorisent et des conditions matérielles d’exercice aujourd’hui intéressantes.

L’IVG permet en effet à des généralistes d’accéder à une activité médicale collective à l’hôpital, de développer une activité en gynécologie. Elle peut leur ouvrir la porte du bloc opératoire et d’une activité chirurgicale. En libéral, il s’agit d’une activité relativement lucrative pour des généralistes ou des sages-femmes.

L’avortement devient une « mission » du gynécologue

En cinquante ans, la prise en charge de l’avortement se banalise progressivement au sein du champ médical et se « gynécologise » : en 1993, l’entrave à l’IVG devient un délit, les chefs de service de gynécologie acceptent le rattachement des centres à leur service, et l’IVG, premier geste pratiqué en autonomie au bloc opératoire, devient un élément central de l’apprentissage du métier par les internes.

Quand il n’y a pas, ou pas assez, de médecins spécialistes pour le faire, ce sont désormais les gynécologues obstétriciens et obstétriciennes des maternités qui pratiquent les IVG, ponctuellement, à la marge du reste de leur activité.

Le droit à l’avortement fait l’objet d’un soutien croissant et largement majoritaire parmi les médecins aujourd’hui. Désormais, les gynécologues, qui ont redéfini leur rôle professionnel au cours des cinquante dernières années autour de la santé des femmes (et plus seulement en référence à la naissance), considèrent souvent l’avortement comme une de leurs « missions », qu’ils et elles assurent dans un « esprit de service public ».

Contrairement à d’autres pays comme les États-Unis, l’Australie, l’Italie ou l’Espagne, il n’existe plus vraiment de « stigmate de l’avorteur » portant atteinte à la carrière professionnelle en France.

Le droit à l’avortement, mais à quel avortement ?

En l’espace de quelques décennies, les oppositions médicales se sont donc considérablement affaiblies et les médecins français sont plus favorables que jamais au droit à l’avortement. Mais le « droit à l’avortement » peut recouvrir différentes réalités plus ou moins propices à l’autonomie des femmes. L’avortement, oui, mais comment, jusqu’à quand, combien de fois ou à quelles conditions ?

L’Ordre des médecins, l’Académie de médecine, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français, le Syndicat des gynécologues et obstétriciens de France avaient publiquement pris position contre la proposition de loi visant à allonger de deux semaines le terme légal limite de réalisation de l’IVG, votée en 2022. Des médecins rencontré·es en centre d’IVG dans le cadre de mes travaux de recherche regrettent la suppression de la semaine d’attente ou de l’entretien psychosocial obligatoire.

Au fond, reconnaître que les médecins, en France, ne sont plus que rarement anti-IVG permet de poser une question sociologique intéressante et, dans un pays où l’avortement est légal, un enjeu politique important : pourquoi et comment est-ce que des médecins favorables au droit à l’avortement peuvent néanmoins maintenir certaines barrières d’accès à l’IVG ?

The Conversation

Raphaël Perrin a reçu des financements de l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

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07.09.2026 à 15:47

Incendies en Algérie : l’exceptionnelle résilience du peuple comme ressource politique du pouvoir

Nacima Ourahmoune, Professeur / Chercheur/ Consultant en marketing et sociologie de la consommation, Kedge Business School

En Algérie, les incendies révèlent les failles de l’État, mais aussi une solidarité citoyenne que le pouvoir célèbre tout en cherchant à la récupérer.
Texte intégral (1971 mots)

L’ESSENTIEL

  • Face à la catastrophe, les dirigeants algériens focalisent l’attention sur leur double réaction : la promesse d’une indemnisation rapide des victimes et la décision de rétablir la peine de mort pour les pyromanes.

  • Les défaillances structurelles de prévention et de gestion des feux sont pourtant largement en cause : le phénomène est devenu récurrent en Algérie.

  • En exaltant la « résilience » dont a fait preuve la société, le pouvoir tente de récupérer à son profit le large mouvement de solidarité déployé par les Algériens pour venir en aide aux sinistrés.


La planète brûle, et la Méditerranée avec elle. L’Algérie n’échappe pas à cette nouvelle géographie du feu. Sécheresses prolongées, températures extrêmes et dégradation des sols favorisent des incendies plus rapides et plus destructeurs. Entre 1985 et 2022, plus de 75 000 feux de forêt ont été enregistrés, soit 35 000 hectares brûlés par an en moyenne. Fin août 2026, près de 200 foyers sont recensés en une journée, avec plus de 45 °C et des vents violents.

À Jijel, épicentre de la catastrophe, le feu balaie en quelques heures la bande côtière et montagneuse. Villages encerclés, routes coupées, hôpitaux saturés. Le dernier bilan officiel reste fixé à 12 morts et 54 blessés, tandis qu’avis de décès, listes communales et données hospitalières dessinent une réalité beaucoup plus lourde. À El Djemaa Beni Habibi, plus de 70 victimes figureraient déjà sur la page officielle de la commune ; un décompte indépendant cité par le Monde estime à 200 le nombre de morts dans la wilaya de Jijel. Le bilan reste à consolider ; l’information devient un enjeu.

Parallèlement, la recherche des causes prend rapidement une tournure pénale. Le 27 août, le ministre de l’intérieur annonce « des enquêtes approfondies ». Le 29, le président Abdelmadjid Tebboune affirme qu’« il y a quelque chose de criminel » dans ces incendies. Le lendemain, il demande un durcissement du code pénal allant jusqu’au retour de l’application de la peine capitale pour les auteurs d’incendies volontaires alors que l’Algérie n’exécute plus depuis la mise en place d’un moratoire en 1993.

La piste criminelle peut coexister avec des conditions climatiques extrêmes. Mais rechercher une intention ne dit rien des conditions qui transforment un départ de feu en catastrophe humaine et écologique.

Or celles-ci étaient documentées avant les faits. En juin 2026, la Banque mondiale soulignait plusieurs faiblesses propres à l’Algérie – plans forestiers à actualiser, données fragmentées, coordination insuffisante et gestion trop réactive – et appelait à renforcer les systèmes d’alerte, les capacités locales et l’implication des municipalités et communautés.

Depuis 2021, l’Algérie a développé ses moyens de lutte contre les incendies et acquis des bombardiers d’eau. Leur faible emploi durant les heures critiques ne traduit pas une simple absence d’équipement : selon l’exécutif, des vents atteignant 100 km/h rendaient les interventions aériennes impossibles.

Quand la solidarité change de fonction politique

En 2021, j’avais analysé l’extraordinaire mobilisation qui avait accompagné les incendies : convois venus de tout le pays, collectes diasporiques, villages organisant la réception et la distribution des aides, réseaux numériques permettant d’identifier rapidement les besoins et réseaux de confiance limitant désorganisation et gaspillage.

Cette capacité d’organisation vient de loin. Les solidarités villageoises du nord de l’Algérie ont notamment nourri les travaux de Pierre Bourdieu. Elles avaient trouvé une autre expression, explicitement politique, avec le Hirak, en 2019. Pendant plus d’un an, des millions d’Algériens ont occupé pacifiquement l’espace public pour demander le départ d’un système de pouvoir jugé verrouillé. Le Hirak avait rendu visibles des formes d’organisation horizontales capables de faire circuler information, images et mobilisations sans direction centralisée.

Mais, en 2020, la pandémie suspend les marches, puis l’espace politique se referme peu à peu. Ces capacités, elles, resurgissent régulièrement notamment en août 2026 : dons acheminés nuit et jour depuis différentes wilayas, groupes électrogènes, nourriture, médicaments, mobilisation de psychologues, initiatives pour les animaux touchés

Des chansons et slogans associés au Hirak réapparaissent aussi. « Un seul héros, le peuple », scandé pendant le mouvement, revient dans des vidéos de solidarité, parfois accompagné de « Liberté » (Soolking Ouled el Bahdja), l’un de ses hymnes.

Le slogan « Ghir binatna » (« Juste entre nous ») traduit un refus de l’ingérence internationale et que l’on ne peut compter que sur nous-mêmes.

Ce registre est ancien : refus de la domination, endurance, sacrifice et solidarité face à l’épreuve appartiennent à l’imaginaire national façonné par la guerre d’indépendance. Le Hirak avait réinvesti cette mémoire en retournant la souveraineté populaire contre le pouvoir en place. En août 2026, Abdelmadjid Tebboune puise à son tour dans ce répertoire : il célèbre « l’élan de solidarité du peuple algérien » et martèle : « Nous sommes un pays très résilient. »

Il y a là une lutte symbolique pour la captation d’une valeur produite concrètement par la société. Le « nous » présidentiel rassemble sinistrés, secouristes, institutions et détenteurs des ressources publiques dans un même récit national.

Ce déplacement rappelle le « rapt symbolique » que j’avais analysé après le Hirak : on avait alors assisté à une reprise de ses marqueurs par le camp présidentiel alors que sa demande de transformation systémique, elle, restait insatisfaite.

Le gant de velours ne remplace pas la main de fer

Depuis le début des incendies, le pouvoir combine une dialectique du soin et une fermeté sécuritaire assumée.

Ici, le même calendrier rapproché, centré sur la date du 15 septembre, entend frapper les esprits : le premier ministre a déclaré, citant le président de la République, que « le moindre objet détruit, même un seul clou, devra être indemnisé » d’ici au 15 septembre, et le président de la république a défait le moratoire sur la peine de mort pour l’appliquer aux pyromanes à la même date.

De cette façon, l’exécutif sature l’espace de deuil et de choc émotionnel à travers des annonces d’actions rapides et extrêmes, faciles et lisibles. Le levier est avant tout symbolique et spectaculaire : à un choc extrême, le pouvoir apporte une réponse extrême susceptible de générer de la communion ou du consensus en période de deuil.

La réponse à la fois sécuritaire et distributive sert à clore le débat plutôt et de déplacer la focale vers des responsables individualisés, alors même que l’examen des défaillances supposerait de remonter des chaînes beaucoup plus longues. Quelques médias s’y sont d’ailleurs risqués.

À chaque crise, on assiste à un même processus : à la pluralité des causes et possibles répond une concentration de la faute sur des individus. À la corruption décriée par le Hirak, la réponse fut une série de procès individualisés qui peinent à de démanteler des mécanismes profonds.

Le coût politique d’une solidarité devenue chronique

Alors que le bilan humain, matériel et écologique reste incertain, l’après-feu est déjà mis en calendrier : indemnisation, réseaux, reconstruction, reboisement. Ces mesures sont indispensables, mais leur temporalité contraste avec celle des pertes. Des vies, des exploitations, des cheptels, des paysages et des écosystèmes ne se rétablissent pas par décret, pas davantage que l’épuisement de ceux qui prennent en charge une large part de la douleur et des dégâts.

Entre catastrophe et réparation administrative, un espace immense est occupé par la société : collecter, transporter, héberger, nourrir, soigner, mobiliser la diaspora, faire circuler information et compétences. Face à la pandémie comme face aux incendies, les citoyens sont les principaux leviers de la solidarité célébrée par le pouvoir.

Ce caractère chronique déplace la question : la participation citoyenne est célébrée lorsqu’elle soigne et compense ; elle est soupçonnée et, souvent, contenue lorsqu’elle prétend délibérer, contester ou peser sur la décision.

Le vocabulaire présidentiel reprend volontiers à son compte les valeurs de résilience et de solidarité chères à la société ; pour autant, cette rhétorique empruntée ne se convertit pas en légitimité politique, comme le montre le taux de participation très bas aux élections.

En réalité, la résilience est une notion bien moins consensuelle qu’il n’y paraît. Sa célébration est, certes, unanime ; mais si elle offre au pouvoir une ressource de discours de proximité, son exercice rend visible l’autonomie du peuple qui, durant les crises, n’attend pas les instructions venues du centre pour se mettre en mouvement.

Par effet de miroir, la solidarité appuie là où elle est chroniquement attendue du fait du manque d’anticipation du pouvoir. En célébrant ce que la société algérienne sait faire lorsqu’elle est libre de se mobiliser, le pouvoir rappelle aussi ce qu’elle continue d’espérer en matière de liberté politique…

The Conversation

Nacima Ourahmoune ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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07.09.2026 à 15:46

Fournitures scolaires : petite mythologie de la liste, de l’Antiquité à Roland Barthes

Benjamin Demassieux, Docteur en langues et littératures anciennes, Université de Lille

Avec ses allures d’inventaire, la liste de fournitures scolaires masque le rapport de pouvoir qu’elle pose et les questions économiques qu’elle soulève.
Texte intégral (1242 mots)

L’ESSENTIEL

  • Cadrée chaque rentrée par des listes, la recherche des fournitures scolaires peut virer au casse-tête.

  • Dans un langage neutre, la liste de fournitures se présente comme un service rendu tout en fixant un carcan.

  • Relire Quintilien, pédagogue romain du Ier  siècle de notre ère, et Roland Barthes aide à en questionner les rapports de pouvoir et les enjeux économiques sous-jacents.


Chaque année, avec la rentrée scolaire, un petit rectangle de papier circule dans les familles : la liste de fournitures. Elle arrive de l’école, imprimée sur une feuille A4 souvent photocopiée à la va-vite, parfois envoyée par mail, de plus en plus scannée et partagée sur les groupes WhatsApp de parents d’élèves.

Elle énumère, par exemple : deux cahiers 24x32, un paquet de crayons de couleur, une calculatrice – parfois avec une marque précise, alors même que le ministère de l’éducation nationale publie chaque année une liste-modèle censée cadrer ce type de demandes et en limiter le nombre. Cette liste-modèle existe bel et bien (elle est consultable sur le site du ministère de l’éducation nationale), mais rien n’oblige les enseignants à s’y tenir : la liste qui parvient réellement aux familles peut s’en écarter librement.

Personne ne questionne cet ensemble. C’est « la » liste. Elle a toujours existé, elle existera toujours. Et c’est là que commence le mythe.

Effacer les marques de la prescription

Ce que Barthes appelait la fonction du mythe, c’est exactement ce tour de passe-passe : transformer une histoire – une décision d’enseignant, une habitude d’établissement, parfois une entente locale avec telle papeterie – en un fait de nature.

La liste de fournitures ne se présente jamais comme un choix. Elle se présente comme ce qui est nécessaire. Le verbe employé est révélateur : on ne dit pas « l’école recommande », on dit « il faut prendre » ou, plus simplement, la liste elle-même parle à l’impératif nu, sans sujet :

« 1 cahier de brouillon.
1 boîte de mouchoirs.
1 ardoise Velleda. »

Le signifiant grammatical de la prescription a disparu, mais l’ordre, lui, demeure entier. C’est un langage qui se fait passer pour une simple énumération, un inventaire neutre, quand il est en réalité un ordre.

Derrière le service rendu, un carcan ?

Il y a près de deux mille ans, le rhéteur et pédagogue romain Quintilien décrivait déjà, sans le savoir, ce même geste, celui de la prescription qui se présente comme une aide. Dans son Institution oratoire, il explique comment faire apprendre l’écriture aux tout-petits :

« Je n’exclus pas non plus ce moyen bien connu, pour aiguiser l’envie d’apprendre chez le tout-petit, de lui offrir à jouer des lettres façonnées en ivoire, ou tout autre objet, pourvu qu’on en trouve, dont cet âge-là se réjouisse davantage, qu’il soit agréable de toucher, de regarder, de nommer. Mais dès qu’il commencera à suivre le tracé des lettres, il ne sera pas inutile de les faire graver le mieux possible sur une tablette, pour que le stylet se laisse guider comme par des sillons. Ainsi, l’enfant ne s’égarera pas comme sur la cire, car il sera contenu de chaque côté par des bords sans pouvoir s’écarter de ce qui est prescrit et, en suivant plus vite et plus souvent des empreintes bien fixées, il affermira ses doigts sans avoir besoin qu’on pose sa main sur la sienne pour la guider. »
(Traduction de l’auteur)

Ce passage est un petit chef-d’œuvre involontaire de mythologie pédagogique. La tablette gravée n’est jamais présentée comme une contrainte, elle est un jeu, un objet « agréable à toucher, à regarder, à nommer ». Et pourtant, sa fonction technique est très exactement celle d’un carcan : elle contient de chaque côté par des bords, elle empêche l’enfant de s’écarter de ce qui est prescrit.

Quintilien dit lui-même, avec une franchise presque désarmante, que le sillon dispense de la main qui guide, l’objet a intériorisé la contrainte à la place du maître.

C’est le geste exact de la liste de fournitures : un texte qui canalise entièrement le comportement, mais qui se présente sous les traits du service rendu, de l’aide à l’apprentissage, du simple outil.

La liste comme rituel de classement social

Mais le mythe ne s’arrête pas à l’objet, il travaille aussi sur les familles elles-mêmes. La liste de fournitures, en énumérant avec précision ce qui est requis, produit un butoir invisible : elle sépare silencieusement celles et ceux pour qui cette liste est une formalité de celles et ceux pour qui elle est un mur.

Le baromètre annuel du panier moyen, d’environ 180 euros cette rentrée, en sixième, n’est jamais mentionné sur la liste elle-même. La liste ne dit jamais son prix. C’est précisément cette omission qui fait tout le travail idéologique : en se présentant comme un simple inventaire pédagogique, elle efface la question économique qu’elle pose pourtant à chaque famille qui la lit.

« Fournitures scolaires : initiatives et revendications pour la gratuité » (INA Actu, 2021).

Le geste barthésien consiste précisément à retourner l’objet pour voir sa doublure. Ce que la liste de fournitures ne dit jamais, c’est qu’elle est un texte de pouvoir, pas un texte d’information – même dans ses détails les plus anodins, comme le format d’un cahier, l’arbitrage entre cahiers et classeurs fait par l’enseignant sans jamais être justifiés, et pourtant transmis comme des évidences.

Elle prescrit sans jamais se donner comme prescriptive. Et comme la tablette gravée de Quintilien, elle y parvient précisément parce que son support, une feuille A4, un peu grise, glissée dans le cahier de liaison, a toute l’apparence de la neutralité la plus plate, du service rendu, de l’aide à l’apprentissage. C’est un texte qui n’a l’air de rien. C’est exactement pour cela qu’il faut le lire.

The Conversation

Benjamin Demassieux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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07.09.2026 à 15:46

Pourquoi les forêts françaises sont-elles si peu assurées ?

Marielle Brunette, Directrice de recherche, Inrae

Fanny Claise, Post-doctorante en économie, Inrae

Seulement 7,5 % de la forêt privée française est assurée contre l’incendie et/ou la tempête.
Texte intégral (2378 mots)

L’ESSENTIEL

  • Seuls 7,5 % de la forêt privée française sont assurés contre l’incendie et/ou la tempête.

  • Ce faible taux s’explique notamment par la présence d’aides publiques et d’assurances jugées trop chères ou incomplètes.

  • Les modèles d’assurance étrangers pourraient offrir des pistes de réflexion pour faire évoluer le modèle français.


Sécheresses, incendies, attaques d’insectes… les forêts françaises sont de plus en plus exposées aux aléas climatiques. Les grands incendies de l’été 2026 nous le rappellent brutalement. En août, environ 47 000 hectares ont brûlé dans les Landes et en Gironde.

Pourtant, les forêts françaises sont encore peu assurées. Cet état de fait reste peu connu, mais il est primordial de se pencher sur cette réalité si l’on veut penser un modèle durable de gestion des forêts.

Seulement 7,5 % des forêts privées assurées

Cette question de l’assurance ne concerne pas les forêts publiques, car l’État est son propre assureur. Il faut donc plutôt regarder les 75 % de la surface forestière qui appartiennent à 3,5 millions de propriétaires forestiers privés.

En 2023, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) indiquait que seulement 7,5 % de la forêt privée française étaient assurés contre l’incendie et/ou la tempête. Les surfaces assurées et le nombre de contrats souscrits sont cependant en augmentation d’environ 7 % par an depuis 2011, comme l’atteste le graphique ci-dessous.

H. Yphassorho, C. Ghesquières, C. de Menthière et X. Ory, « Valorisation des bois de crise et résilience de la filière forêt-bois : vers une culture du risque », Rapport CGAAER n°24073, IGEDD n°015817-01, p.38, 2025., Fourni par l'auteur

Une lente évolution

Plusieurs raisons expliquent cet accroissement. Tout d’abord, la mise en place en 2010 du DEFI Assurance, un dispositif de défiscalisation pour les propriétaires privés. Ils peuvent ainsi déduire de leur impôt sur le revenu 76 % du montant des cotisations payées (voir schéma ci-dessous).

Ensuite, les pouvoirs publics français ont annoncé qu’à partir de janvier 2017, il n’y aurait plus de programmes publics d’aide à la reconstitution des peuplements post-tempête (article L351-2 du Code forestier). Ces programmes finançaient en partie le nettoyage et la reconstitution des peuplements, ou encore le stockage des bois. Dans un contexte de restriction budgétaire, l’État a ainsi cherché à inciter davantage les propriétaires forestiers à se tourner vers l’assurance privée.

Fourni par l'auteur

Malgré ces évolutions, dans un contexte de risques croissants sous l’effet du changement climatique, et d’encouragement à l’assurance comme outil d’adaptation et de résilience par les organisations internationales (Organisation de coopération et de développement économiques, Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, protocole de Kyoto, etc.), ce faible taux de couverture assurantielle interpelle.

Car l’assurance couvre les frais liés à la reconstitution du peuplement et assure ainsi une continuité dans la fourniture de services écosystémiques dont la société peut bénéficier comme le stockage de carbone ou la préservation de la biodiversité. Mieux protéger les propriétaires contre les pertes liées aux aléas peut ainsi contribuer à préserver ces bénéfices collectifs.

Pour comprendre comment l’on pourrait remédier à cela, commençons par voir pourquoi si peu de propriétaires forestiers sont assurés.

L’effet « charity hazard »

Une littérature abondante a mis en évidence dans les années 2000 un effet de charity hazard (qu’on pourrait traduire en français par « solidarité post-catastrophe ») qui a également été prouvé en contexte forestier français. Ce phénomène implique que les propriétaires ont tendance à ne pas s’assurer et à se reposer sur les aides gouvernementales post-catastrophe.

Par exemple, le plan chablis (nom donné au bois endommagé par le vent dans une forêt) mis en place après les tempêtes Lothar et Martin en 1999 (920 millions d’euros) et celui instauré après la tempête Klaus en 2009 (475 millions d’euros) auraient ainsi tendance à désinciter les propriétaires forestiers à s’assurer. Toutefois, l’État a annoncé renoncer à ces aides depuis janvier 2017.

Des différences en fonction de la région et de la gestion forestière

Une enquête menée par l’Inrae fin 2024 auprès de plus de 300 propriétaires forestiers privés de toute la France hexagonale tente également d’expliquer ce faible taux d’assurance.

L’étude met notamment en évidence des différences régionales. En Nouvelle-Aquitaine, par exemple, les propriétaires sont davantage susceptibles de souscrire une assurance. Cette particularité s’explique notamment par le fait que cette région est la première productrice de bois en France. La valeur économique des peuplements sur pieds est donc importante. De plus, dans cette région, les forêts sont des monocultures de pins maritimes, ce qui accroît la vulnérabilité des peuplements aux multiples aléas.

Certaines caractéristiques de la gestion forestière sont également associées à une plus forte probabilité de souscrire une assurance, particulièrement l’adhésion à des certifications forestières attestant d’une gestion durable, comme le Forest Steewardship Council (FSC) ou le Programme for the Endorsement of Forest Certification Schemes (PEFC). Ces labels reposent sur le respect d’un cahier des charges et témoignent d’un engagement du propriétaire vis-à-vis de sa forêt. Il en est de même de la présence de documents de gestion forestière (Plan simple de gestion, Code des bonnes pratiques sylvicoles ou Réglement-type de gestion) qui ont un impact positif sur la souscription d’un contrat.

Ces résultats suggèrent que l’assurance s’inscrit dans un ensemble plus large de pratiques de gestion. Enfin, le niveau de compréhension de l’assurance forestière, mesurée par une échelle d’auto-évaluation, est fortement corrélé à la demande d’assurance. Ce résultat suggère que des campagnes d’information pourraient s’avérer utiles afin d’améliorer cette compréhension.

Des assurances jugées trop chères et incomplètes

Mais les raisons de ne pas s’assurer restent multiples, comme en atteste le graphique ci-dessous. 32 % des propriétaires interrogés préfèrent par exemple assurer d’autres types de biens que la forêt, 29 % estiment que l’assurance est trop chère et enfin près de 22 % n’y voient pas d’intérêt. Concernant ce dernier point, les campagnes d’information évoquées précédemment pourraient également être bénéfiques (F. Claise et M. Brunette, « Analyse des déterminants de la souscription à une assurance par les propriétaires forestiers en France, Revue économique, 2026).

Enfin, l’étude montre que les propriétaires souhaiteraient pouvoir bénéficier de contrats multirisques couvrant l’ensemble des principaux aléas (tempête, incendie, pathogènes et sécheresse) plutôt que des aléas seuls ou d’autres combinaisons d’aléas plus limitées. Ils aimeraient ainsi privilégier une couverture complète des risques, alors qu’en France, les contrats disponibles reposent encore largement sur des couvertures distinctes, comme l’incendie seul ou la tempête seule. L’étude montre également que les propriétaires sont peu sensibles au niveau de franchise ainsi qu’à la durée du contrat d’assurance.

Les modèles scandinaves

Pour faire évoluer le modèle assurantiel français, plusieurs pistes peuvent être envisagées.

On pourrait tout d’abord s’inspirer des pratiques mises en œuvre dans certains pays européens. En Suède, plus de 80 % des surfaces forestières privées sont ainsi assurées, tandis qu’en Finlande, ce taux dépasse 50 %. Cette hétérogénéité peut s’expliquer par des différences en matière de gestion forestière, d’essences, et de culture forestière mais aussi peut-être par des différences de contrats car ces deux pays proposent des contrats d’assurance multirisques couvrant les dommages liés aux attaques de pathogènes et, en Suède, ceux résultant également de la sécheresse.

Changer le fonctionnement de l’assurance

Ensuite, l’assurance indemnise actuellement les dommages mais elle pourrait aussi encourager les bonnes pratiques en matière de gestion des risques. Par exemple, certaines pratiques sylvicoles permettent de contribuer à réduire le risque d’incendie. À terme, on pourrait imaginer des contrats tenant compte des efforts réalisés par le propriétaire, comme cela commence à être mis en place en Californie. Ainsi, les parcelles forestières présentant des risques plus faibles pourraient bénéficier de primes d’assurance moins élevées.

Enfin, d’autres innovations pourraient être envisagées comme le recours à de l’assurance indicielle (ou paramétrique). Contrairement à une assurance classique, l’indemnisation ne dépend pas de l’évaluation des dégâts après un sinistre, mais d’un indice prédéterminé (comme le niveau de pluie, une vitesse de vent, un seuil de température, etc.). L’indemnisation d’assurance se déclenche automatiquement dès lors que l’indice franchit un seuil convenu, sans avoir besoin d’une expertise sur place. Ce type de contrat pourrait permettre de simplifier et d’accélérer l’indemnisation après la survenue d’aléas climatiques.

The Conversation

Marielle Brunette est chercheur associé à la Chaire Economie du Climat (CEC), Paris. Elle a reçu des financements du projet Horizon Europe eco2adapt (numéro de subvention 101059498) et du projet X-RISKS du PEPR FORESTT (référence ANR-24-PEFO-0005).

Fanny Claise a reçu des financements du projet Horizon Europe eco2adapt (numéro de subvention 101059498) et du projet X-RISKS du PEPR FORESTT (référence ANR-24-PEFO-0005).

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07.09.2026 à 15:45

Assurés, mais pas couverts contre certaines catastrophes naturelles, ce que nous enseignent les leçons tirées des incendies en Gironde

Jean-Louis Bertrand, Professeur de Finance, ESSCA School of Management

Près de 15 000 entreprises paralysées en Gironde : être assuré ne signifie pas être indemnisé. Face au risque climatique, l’assurabilité passe par l’adaptation.
Texte intégral (1967 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les incendies de l’été 2026 ne relèvent pas du régime CatNat et font peser un risque sur les particuliers et les assureurs privés.

  • Si l’assurance indemnise les dommages matériels, elle ne couvre pas encore les pertes d’activité pour 15 000 entreprises girondines.

  • Le spectre d’une augmentation des primes, d’une réduction des garanties et de l’arrêt de couverture de certains risques est à craindre. Une seule solution : l’adaptation.


Le bâtiment de Bénédicte Baggio, interviewée par l’AFP, n’a pas brûlé. C’est précisément pour cela qu’elle ne sera probablement pas indemnisée. Cogérante d’un fumoir artisanal à Lège-Cap-Ferret (Gironde), elle a vu les flammes s’arrêter avant son établissement. Mais celui-ci se trouvait en zone d’évacuation : impossible d’y accéder ou de surveiller la chaîne du froid dont dépendait un tiers de son chiffre d’affaires annuel.

Son cas n’est pas isolé. L’incendie de Saumos a parcouru 42 000 hectares et provoqué 220 000 évacuations. Selon la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Gironde environ 14 500 entreprises se sont retrouvées à l’arrêt. Pour l’essentiel, sans dommage matériel direct.

C’est là qu’apparaît une faille majeure de notre système assurantiel. L’assurance indemnise d’abord le dommage matériel. Mais une catastrophe climatique produit aussi des pertes indirectes : interruption d’activité, marchandises perdues, frais de redémarrage ou clientèle perdue. Ces pertes ne sont couvertes que lorsqu’elles entrent explicitement dans le contrat. Une entreprise fermée par décision préfectorale peut donc subir un sinistre économique majeur sans avoir droit à une indemnisation.

Explication des mécanismes d’assurance de catastrophe naturelle en France, notamment pour les entreprises.

L’assurance couvre une partie du risque, pas le risque

Le régime français reste pourtant l’un des plus protecteurs au monde. Depuis 1982, la garantie CatNat organise une mutualisation nationale des dommages, financée par une surprime portée de 12 % à 20 % en 2025 et adossée à la Caisse centrale de réassurance (CCR) puis à l’État.

Tous les périls n’en relèvent pas ; les autres reposent sur le contrat privé, et donc sur l’assureur.

Plusieurs de ces périls exclus pèsent déjà lourd. En 2025, la grêle a coûté 2,2 milliards d’euros aux assureurs français, contre 1,6 milliard pour l’ensemble des périls du régime. L’incendie est, selon Swiss Re, le péril dont les indemnisations progressent le plus vite au monde, d’environ 12 % par an. Les feux de l’été 2026 sont hors régime CatNat ; le risque repose sur les assureurs privés.

Pour fixer les ordres de grandeur, prenons une entreprise touristique évacuée subissant cent euros de pertes économiques. D’après les témoignages recueillis en Gironde et les conditions contractuelles usuelles, 45 euros relèvent de pertes d’exploitation sans dommage matériel, 8 de marchandises périssables et 17 de frais de redémarrage et de clientèle perdue. Restent 30 euros de dommages matériels potentiellement indemnisables, encore soumis aux franchises, plafonds et règles de vétusté.

C’est ce que j’illustre dans le schéma ci-dessous :

Fourni par l'auteur

L’entreprise reste ainsi exposée à l’essentiel de la perte économique, bien qu’elle soit assurée.

L’Autorité européenne des assurances (EIOPA), une agence de l’Union européenne, parle d’« illusion d’assurance », à savoir l’écart entre la protection que l’assuré croit avoir achetée et celle qu’il découvre après le sinistre. En Europe, un quart seulement des pertes liées aux événements extrêmes ont été assurées entre 1980 et 2024. Et moins de 10 % de la forêt privée française est assurée.

Ce qui a brûlé cet été n’était, pour l’essentiel, assuré par personne.

Augmenter les primes ne réduit pas le risque

Demander aux assureurs de couvrir davantage semble naturel. Mais l’assurance ne fait pas disparaître le risque : elle organise son financement. Or, celui-ci est déjà tendu.

Sur la branche dommages aux biens des particuliers, le ratio combiné, qui rapporte sinistres et frais aux cotisations, s’établissait à 106,7 % en 2023 et dépassait 137 % après réassurance pour les seules catastrophes naturelles.

Lorsqu’une branche devient durablement déficitaire, l’assureur dispose de trois leviers :

  • augmenter les primes :

  • réduire les garanties ;

  • cesser de couvrir certains risques.

Pour l’assuré, les trois leviers conduisent au même résultat : davantage de risque sur son bilan. Tarifer chaque bien à son « vrai » risque ne résout pas davantage le problème. Les assureurs savent déjà tarifer assez finement pour identifier ce qu’ils ne veulent plus porter. La Banque des règlements internationaux évoque des territoires approchant leur « point de bascule d’assurabilité ».

La question pertinente devient alors moins « Comment assurer davantage ? » que « Comment avoir moins de risque à assurer ? ».

De l’assurance à l’assurabilité

C’est le rôle de l’adaptation. Encore faut-il savoir ce que le climat coûte réellement à l’entreprise.

La première étape consiste à chiffrer le coût de l’inaction. Les risques climatiques s’expriment en degrés, en millimètres de pluie, en kilomètres-heure. Ces grandeurs décrivent l’aléa mais ne permettent pas d’arbitrer un investissement. Il faut les traduire en euros : perte maximale probable lors d’un événement extrême et perte moyenne attendue chaque année. L’exposition des actifs de l’entreprise aux risques climatiques ne se limite pas aux extrêmes. Un été trop chaud ou un automne trop humide pèsent sur les résultats sans déclencher le moindre sinistre.

La deuxième étape consiste à isoler le risque net, en soustrayant ce que l’assurance prend effectivement en charge. Franchises, exclusions, plafonds, vétusté et pertes non garanties font apparaître ce que l’entreprise conserve réellement sur son bilan. Presque aucune entreprise française ne connaît ce montant.

La troisième consiste à réduire ce risque net.

Un système d’alerte anticipée permet de déplacer des stocks ou d’interrompre un chantier. Un plan de continuité, un site de repli ou des fournisseurs redondants réduisent la durée d’interruption, principal poste de perte pour une entreprise évacuée sans dommage. Des investissements physiques (batardeaux, surélévation des équipements, débroussaillement) diminuent la vulnérabilité. Assurance, lignes de crédit et trésorerie financent enfin le risque résiduel.

L’assurance reprend ainsi sa juste place : celle d’un outil de transfert du risque résiduel après prévention et adaptation.

Investir avant plutôt que payer après

Cette logique vaut aussi pour l’action publique : une digue, un urbanisme qui évite les zones exposées ou une politique de débroussaillement réduisent le risque que chacun doit financer seul. L’adaptation collective rend l’adaptation individuelle économiquement supportable.

Selon la CCR, un euro investi à travers le Fonds de prévention des risques naturels majeurs (FPRNM), ou fonds Barnier, permet d’éviter jusqu’à 8 euros de dommages. Pourtant, le fonds est plafonné à 300 millions d’euros par an, quand plusieurs milliards sont consacrés à l’indemnisation ; nous dépensons beaucoup plus pour réparer le risque que pour le réduire.

La proposition de loi portée par le député Fabrice Barusseau, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en avril 2026, remet en cause la reconstruction systématique à l’identique. Car reconstruire à l’identique revient à financer la prochaine catastrophe.

Bénédicte Baggio rouvrira son fumoir. Sécuriser sa chaîne du froid, préparer un site de repli ou chiffrer le coût d’une fermeture réduira sa dépendance à l’assurance. L’action de sa commune et de l’État déterminera combien d’autres pourront en faire autant. Mais, aujourd’hui, une entreprise qui réduit son risque ne voit, le plus souvent, ni sa prime diminuer ni un assureur revenir.

Reconnaître l’adaptation, c’est mettre la mesure du risque au service de sa réduction : si les assureurs savent identifier les risques qu’ils ne peuvent plus porter, ils doivent aussi reconnaître ceux que l’adaptation rend à nouveau assurables.

The Conversation

Professeur de finance à l'ESSCA School of Management, Jean-Louis Bertrand est engagé dans l'analyse des vulnérabilités climatiques des entreprises et des collectivités territoriales chez Tardigrade AI et en tant que vice-président du GIEC des Pays de la Loire.

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07.09.2026 à 15:45

États-Unis, Arabie saoudite, Russie : à chacun sa manière de vaciller pour les trois grands du pétrole

Patrice Geoffron, Professeur d'Economie, Université Paris Dauphine – PSL

La crise d’Ormuz a déstabilisé les marchés pétroliers, dans le prolongement du conflit russo-ukrainien, mettant au jour les faiblesses des principaux pays producteurs, au centre d’un jeu chaotique.
Texte intégral (2775 mots)

L’ESSENTIEL

  • C’est un paradoxe : malgré la flambée des prix, les trois principaux producteurs de pétrole sont ébranlés.

  • La crise révèle qu’être un « gros » producteur ne suffit pas pour être puissant, dès lors que les flux sont entravés.

  • Et, si le pétrole reste indispensable, la transition énergétique affaiblit progressivement la puissance de ces trois pays leaders.


L’été 2026 a mis à l’épreuve les trois piliers de l’offre pétrolière mondiale, États-Unis, Arabie saoudite et Russie. Aucun n’a pu jouer le rôle d’amortisseur. Ce n’est pas encore l’ère post-pétrolière, mais les conditions de la puissance pétrolière ont changé. Pour les pays consommateurs, l’Europe au premier chef, l’enseignement est clair. Ils ne peuvent plus compter sur un producteur bienveillant, ou a minima fiable, pour absorber les chocs à leur place, et la sobriété, l’électrification et la diversification cessent d’être des politiques climatiques pour devenir, littéralement, des politiques de sécurité.

Le 6 septembre 2026, le brent s’échangeait autour de 95 dollars le baril, après un pic à 126 dollars le 30 avril et un creux à 69 dollars, le 2 juillet. Washington a annoncé les sanctions les plus dures jamais prises contre l’Iran, tandis que Téhéran menace toujours de bloquer intégralement le détroit d’Ormuz. Six mois après le début du conflit irano-américain, le marché mondial vit au rythme des revirements diplomatiques.

Les ordres de grandeur donnent la mesure du choc. Selon l’Energy Information Administration états-unienne, les volumes de brut et de liquides transitant par Ormuz sont tombés à 5 millions de barils par jour (Mb/j) au deuxième trimestre 2026, contre 21 Mb/j fin 2025. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) relève des stocks mondiaux passés sous 8 milliards de barils, en recul de plus de 400 millions depuis fin février. L’offre mondiale de liquides devrait tomber à 101 Mb/j sur l’année 2026, contre 106 en 2025, avant un rebond à 109 Mb/j en 2027 si le détroit rouvre. Le brent, aux alentours de 90 dollars en moyenne cette année, retomberait alors vers 70 dollars.

Derrière ces fluctuations, cette nouvelle crise révèle surtout la déstabilisation des trois premiers producteurs mondiaux, États-Unis, Arabie saoudite et Russie. Chacun se trouve ébranlé selon une logique spécifique, et ces logiques étaient à l’œuvre bien avant Ormuz.

Washington, une puissance sur tapis roulant

Les États-Unis restent de loin le premier producteur mondial, avec un record de 13,6 Mb/j de brut en 2025, et fournissent aujourd’hui, avec le reste du continent américain, la quasi-totalité de la croissance disponible, soit 1,4 Mb/j supplémentaires en 2026, selon l’AIE.

Mais cette domination repose sur un mécanisme fragile, celui du tapis roulant. Un puits de schiste perd autour de 70 % de sa production dès la première année, contre environ 15 % par an pour un gisement conventionnel. L’écrasante majorité des puits forés chaque année ne sert donc pas à croître, mais à compenser le déclin des précédents. Il faut donc courir pour rester immobile.


À lire aussi : Après le départ des Émirats arabes unis, assiste-t-on à la fin de l’Opep ? Et faudra-t-il la regretter ?


C’est ici que le comportement du secteur en 2026 devient théoriquement intrigant. La littérature empirique avait établi que le schiste américain répondait vivement au prix. Richard Newell et Brian Prest estimaient l’« élasticité prix » nette de l’offre non conventionnelle autour de 1,2, et Hilde Bjørnland, Frode Nordvik et Maximilian Rohrer, à partir de plus de 16 000 uits du Dakota du Nord, mesuraient une élasticité de 0,3 à 0,9. Cette réactivité avait fait du schiste, dans les années 2010, le nouveau régulateur du marché mondial.

Rien de tel cette année. Les budgets d’investissement des principaux exploitants américains ont été fixés en baisse d’environ 5 % pour 2026, et le nombre d’appareils de forage actifs dans le bassin permien est resté stable, alors même que le brut dépassait 100 dollars. L’explication n’est pas géologique.

Après une décennie de croissance à tout prix soldée par des destructions de capital massives, les actionnaires exigent des dividendes plutôt que du volume, la consolidation a remplacé des dizaines d’indépendants agressifs par quelques majors prudentes, et les meilleures surfaces s’épuisent. Un producteur qui ne peut pas moduler son offre à volonté n’est pas un swing producer, mais un preneur de prix particulièrement gros.

Pour preuve, le prix la pompe aux États-Unis bat actuellement des records. Et les récentes annonces concernant le pétrole vénézuélien,présenté par Donald Trump comme un eldorado, n’y changeront rien : son exploitation va requérir des dizaines de milliards de dollars et ne sera rentable qu’avec des prix du baril élevés, à l’encontre de la promesse faite à la base MAGA.

Riyad, une capacité que la géographie confisque

Le cas saoudien est le plus contre-intuitif. Sur le papier, le royaume détient l’arme absolue du marché, une capacité soutenable estimée par l’AIE à 12 Mb/j. C’est elle qui fonde, depuis les années 1980, son statut de « banquier central » du pétrole. Or, il n’a produit que 8 Mb/j en juillet, très loin d’un quota que l’Opep+ a encore relevé, le 2 août, à 10,5 Mb/j pour septembre.

Ce n’est pas un choix stratégique. Les barils que Riyad pourrait extraire ne trouvent pas tous de chemin vers le marché. L’oléoduc est-ouest, qui contourne Ormuz vers le port de Yanbu, sur la mer Rouge, tourne à sa capacité maximale de 7 Mb/j, ce qui a fait passer les flux de Bab el-Mandeb de 5 à 8 Mb/j.

Mais ce contournement est à son tour menacé de blocus par les houtistes, alliés de l’Iran, et les routes de repli par Suez ou par l’oléoduc Sumed sont plus lentes, plus chères et de capacité limitée. La leçon de 2026 tient en une phrase : la capacité de production ne vaut que ce que valent les infrastructures d’évacuation, et une réserve stratégique enfermée derrière un détroit hostile n’est pas un instrument de puissance, mais un actif entravé, d’une valeur perçue incertaine dans les années prochaines.

Autrement dit, importer du pétrole et ses dérivés du Moyen-Orient sera perçu comme présentant une prime de risque élevée et probablement durable.

Paradoxe saoudien

S’y ajoute une contrainte budgétaire structurelle. Le Fonds monétaire international situe le prix d’équilibre budgétaire saoudien autour de 86 dollars, davantage encore si l’on intègre les dépenses du fonds souverain (Public Investment Fund, PIF). Le déficit du seul premier trimestre de 2026, 125 milliards de riyals (soit 29 milliards d’euros), a consommé les trois quarts de la cible annuelle, tandis qu’Aramco maintenait un dividende de base de 22 milliards de dollars par trimestre au prix d’un recours croissant à la dette.

On retrouve la logique de l’État rentier, décrite par Hazem Beblawi et Giacomo Luciani, où la légitimité se construit sur la capacité de redistribution plutôt que sur l’impôt, ce qui rend la dépense publique très rigide. Bassam Fattouh, Rahmatallah Poudineh et Rob West illustrent la difficulté propre à notre période. Pour un exportateur, la diversification est la seule protection contre la transition énergétique, mais elle doit être financée par la rente que cette transition menace.

Diversifier coûte cher, et cela se paie en pétrole. Autrement dit, la sortie de la dépendance pétrolière exige, pendant la transition, une dépendance pétrolière renforcée.

Moscou, le ciseau des volumes et de la valeur

Quant à la Russie, elle subit une érosion sur trois fronts. Le premier est productif. L’AIE évalue sa capacité soutenable actuellement à 9,5 Mb/j, très en deçà des standards historiques. Les champs de Sibérie occidentale déclinent naturellement, et les projets censés prendre le relais (Arctique, formation de Bajenov, offshore profond) sont précisément ceux qui exigent les technologies occidentales sous sanctions depuis 2014, avec des contraintes encore durcies après 2022.

Le deuxième front est le raffinage. Les infrastructures russes ont traité environ 3,6 Mb/j en juillet, le niveau le plus bas depuis mai 2002, après une campagne de frappes de drones ukrainiens visant les installations à près de 200 reprises, depuis janvier. Il en résulte des restrictions de carburant sur une large part du territoire, et l’obligation d’exporter davantage de brut faute de pouvoir le raffiner, c’est-à-dire d’exporter moins de valeur ajoutée.

Arte, 2026.

Le troisième front est le plus instructif. Henry Farrell et Abraham Newman ont montré que les réseaux économiques mondiaux produisent des goulots d’étranglement que les États qui les occupent transforment en instruments de coercition.

La réorientation vers l’Asie après 2022 visait à échapper aux nœuds occidentaux. Elle a réussi, mais en reconstituant une vulnérabilité symétrique. Deux acheteurs, la Chine et l’Inde, concentrent l’essentiel des exportations maritimes russes. Le Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur chiffre la décote de l’Oural à environ 20 dollars le baril, soit près de 25 %. Plus de la moitié du brut transporté par mer l’est par une flotte fantôme dont les coûts rognent la recette nette. Même si les volumes sont préservés, la valeur s’échappe.

Ce que la décarbonation change déjà

Il serait tentant de lire cette convergence comme l’entrée dans l’ère post-pétrolière. Ce serait très prématuré. Si la consommation mondiale recule bien en 2026, de 1,6 Mb/j selon l’AIE, l’Agence prévoit un rebond de + 2,7 Mb/j en 2027.

Ce recul de 2026 est avant tout une destruction de demande, résultat conjugué de prix élevés et de ruptures logistiques, et non d’une substitution technologique seulement. Une demande qui repartirait aussi vite qu’elle s’est contractée ne traduirait pas une demande en voie d’attrition rapide.

Ce que la crise révèle est plus subtil. La puissance pétrolière n’est pas une propriété du sous-sol, mais un assemblage de quatre éléments, à savoir des réserves accessibles, du capital patient, des voies d’évacuation sûres et des acheteurs qui ne dictent pas leurs conditions.

Chacun des trois grands a vu l’un de ces piliers s’affaisser, le capital pour les États-Unis, la logistique pour l’Arabie saoudite, la technologie et les débouchés pour la Russie. Aucun n’a perdu de baril dans le sol. Tous ont perdu en capacité d’action, avec une fragilisation des bénéfices socio-économiques du pétrole en leur sein.

Une reformulation de l’équation

La transition énergétique intervient bien comme facteur qui modifie les termes du problème. Elle amortit d’abord, modestement mais réellement. L’électrification du transport routier a évité environ 1,7 Mb/j de consommation en 2025, et l’AIE situe la part des véhicules électriques autour de 30 % des ventes mondiales de voitures neuves en 2026. Cette proportion atteindrait même près de 60 % en Chine. Ce sont autant de barils que la crise d’Ormuz n’a pas eu à faire disparaître par le prix.

Elle raccourcit ensuite l’horizon. Depuis Harold Hotelling, on sait que le détenteur d’un stock fini arbitre entre extraire aujourd’hui et extraire demain, selon le prix anticipé. Si la demande de carburants routiers culmine en fin de décennie, la fenêtre de monétisation se restreindra ensuite, et certains travaux donnent un aperçu des capitaux menacés par ce basculement. Cela explique, autant que la discipline actionnariale, la prudence de l’industrie pétrolière américaine face à un baril à 100 dollars.


À lire aussi : Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole


Enfin, elle complique les perspectives. Hans-Werner Sinn a nommé « paradoxe vert » la réaction des détenteurs de ressources qui, anticipant la contrainte climatique, accélèrent l’extraction présente. Appliqué aux États rentiers, ce raisonnement impose de défendre les parts de marché (donc de produire) et de financer une diversification coûteuse (donc de soutenir les prix). Ces deux impératifs sont incompatibles. Ils expliquent que l’Opep+, qui achève en septembre le retrait des coupes volontaires décidées en 2023, se réunisse désormais tous les mois sans parvenir à fixer un cap crédible au-delà de quelques semaines.

Un monde moins dépendant, mais non moins vulnérable

Deux récits symétriques sont également fragiles. Le premier annonce la fin du pétrole, et 2026 démontre l’inverse, puisque quelques millions de barils manquants ont suffi à déstabiliser l’économie mondiale. Le second annonce l’éternité de la rente, alors que les trois plus grands producteurs viennent de montrer qu’ils n’en maîtrisent plus les conditions.

La configuration réelle est plus inconfortable. La dépendance structurelle au pétrole décline lentement, tandis que les amortisseurs du système, capacité de réserve, stocks, investissement de long terme, redondance des routes maritimes, se dégradent plus vite. Moins de pétrole dans l’économie, mais un pétrole plus difficile à remplacer en cas de choc.

Ce qui s’achève n’est donc pas l’ère du pétrole, mais celle de la puissance pétrolière confortable, où l’on convertissait des barils en influence par simple ouverture ou fermeture d’une vanne, et selon les lois du commerce. La rente demeure, l’autorité qui l’accompagnait s’effrite.

Faute de stabilisateur extérieur, les pays consommateurs devront internaliser au plus vite cette fonction d’assureur. Ce que l’Europe présentait comme son agenda climatique s’impose ainsi comme un agenda de sécurité.

The Conversation

Patrice Geoffron est membre fondateur de l'Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

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07.09.2026 à 11:41

Le bore-out : quand l’ennui au travail devient une souffrance invisible

Catherine Pourquier, Professeur de Conduite du Changement, Burgundy School of Business

À l’opposé du burn out, le bore-out résulte d’un manque d’activité, de stimulation ou de sens au travail. Pourtant, ses effets psychologiques peuvent être tout aussi importants.
Texte intégral (1835 mots)

À l’opposé du burn out, le bore-out résulte d’un manque d’activité, de stimulation ou de sens au travail. Pourtant, ses effets psychologiques peuvent être tout aussi importants. Une étude qualitative permet d’analyser les manifestations du bore-out, ses causes organisationnelles et l’invisibilisation persistante de l’ennui au travail.


Alors que le burn out occupe désormais une place centrale dans les débats sur la santé mentale au travail, une autre forme de souffrance reste largement invisibilisée : le bore-out syndrom.

Moins spectaculaire que l’épuisement professionnel, il renvoie à une réalité profonde : celle d’un ennui chronique, d’un sentiment d’inutilité et d’une perte de sens dans le travail. Selon la chercheuse Ruth Maria Stock, le bore-out syndrom réduit l’innovation, diminue l’engagement et augmente le désengagement psychologique.

Longtemps considéré comme un simple inconfort ou comme un « privilège » comparé à la surcharge de travail, le bore-out – reconnu par le gouvernement français – apparaît comme un véritable risque psychosocial.

Les témoignages recueillis auprès de salariés de différents secteurs d'activités dans le cadre d’une étude qualitative menée par Charlotte Almeras pour sa thèse professionnelle en 2024 montrent que cet ennui n’est ni marginal ni anodin.

De quoi parle-t-on ?

Le bore-out désigne une forme d’épuisement psychologique liée non à l’excès de travail, mais à son insuffisance, à sa monotonie ou à sa perte de sens. Les premiers travaux sur le sujet définissent le phénomène autour de trois dimensions principales : l’ennui, le manque de défis et le désintérêt professionnel.

Ruth Maria Stock le décrit comme « un état psychologique négatif de faible stimulation professionnelle » caractérisé par une crise de sens, une crise de croissance et l’ennui au travail.

Contrairement aux idées reçues, l’ennui au travail n’est pas nécessairement synonyme de confort. Plusieurs salariés interrogés évoquent au contraire un profond malaise. Une secrétaire du secteur automobile explique vivre :

« Un mal-être […] Quand je vais au travail, c’est pour effectuer une tâche, être rémunéré pour effectuer une mission. »

Une ancienne infirmière devenue conseillère funéraire décrit un sentiment d’inutilité :

« Je me sens inutile, j’ai l’impression de perdre mon temps et je me dis que je serais mieux chez moi qu’au travail à attendre. »

Ces témoignages rejoignent les analyses montrant que le travail ne constitue pas seulement une source de revenus, mais également un espace de reconnaissance sociale et d’utilité symbolique. Lorsque ces dimensions disparaissent, l’ennui peut progressivement devenir une véritable souffrance psychique.

Bore-out et burn out

Le burn out et le bore-out semblent, à première vue, opposés. Le premier résulte d’une surcharge de travail ; le second d’un manque d’activité ou de stimulation. Pourtant, leurs conséquences psychologiques présentent de nombreuses similitudes.

Dans les deux cas, les salariés évoquent une fatigue émotionnelle, une perte de motivation, de l’anxiété et, parfois, des symptômes dépressifs. Plusieurs personnes interrogées associent directement l’ennui professionnel à une détérioration de la santé mentale. Un contrôleur de gestion estime que le bore-out :

« Génère de l’anxiété, la journée étant très longue, la personne y va à reculons avec la boule au ventre en se demandant ce qu’elle va faire. »

Ces résultats rejoignent des travaux de recherche. Ces derniers montrent que le manque de stimulation professionnelle peut produire des effets comparables à ceux du surinvestissement professionnel, notamment en matière d’épuisement émotionnel et de désengagement.

Un autre point commun entre burn out et bore-out réside dans la culpabilité ressentie par les salariés. Là où le burn out peut conduire à culpabiliser de ne plus réussir à « tenir », le bore-out conduit souvent à culpabiliser… de ne pas avoir assez à faire. Un salarié explique :

« De la culpabilité, je dirais, parce que j’ai l’impression de pas faire ce que je devrais faire ou d’oublier quelque chose. »

Cette culpabilité contribue largement à invisibiliser le phénomène. Beaucoup de salariés hésitent à parler de leur ennui, par peur d’être perçus comme paresseux, démotivés ou privilégiés. Un chef de secteur dans la grande distribution affirme :

« Non, je n’oserais pas en parler. Je pense que mon supérieur le prendrait très mal et j’aurais honte face à mes collègues. »

Le bore-out apparaît comme une souffrance silencieuse : difficile à exprimer dans des organisations où la surcharge de travail demeure souvent valorisée.

Les manifestations du bore-out

Nos entretiens soulignent que le bore-out prend des formes variées dans les organisations. Les manifestations observées sont souvent discrètes : déambulation sur Internet, multiplication des pauses, discussions prolongées avec les collègues ou encore sentiment de vide durant certaines plages horaires.

Une assistante chef de produit reconnaît :

« Oui, parfois je flâne sur mon téléphone, sur les réseaux sociaux, je fais mes courses en ligne. »

Ces comportements sont souvent interprétés comme un manque d’implication individuelle. Pourtant, nos entretiens montrent qu’ils trouvent fréquemment leur origine dans des causes organisationnelles.

Causes organisationnelles

Le premier facteur évoqué : la sous-charge de travail. Plusieurs salariés décrivent une activité irrégulière, marquée par des pics suivis de longues périodes creuses. Une salariée parle d’un travail « par épisodes » tandis qu’un autre évoque « des semaines très chargées et d’autres très calmes ».

Le management apparaît comme un élément central. Une salariée estime que l’ennui vient principalement « du manager, et de la charge de travail qu’il confie ».

Ces résultats rejoignent les analyses des chercheurs Christian Bourion et Stéphane Trébucq. Ils appuient la thèse que le bore-out est étroitement lié aux modes d’organisation du travail et à la manière dont les entreprises absorbent l’inactivité professionnelle.

Plusieurs témoignages soulignent les transformations contemporaines du travail. Une commerciale critique notamment des horaires fixes parfois déconnectés de l’activité réelle : « Nous sommes encore trop sur un modèle de travail avec des horaires fixes. »

Plusieurs facteurs organisationnels récurrents sont identifiés : la sous-charge de travail, les tâches répétitives, le management inadéquat, l’absence de reconnaissance ou encore l’inadéquation entre les compétences du salarié et les missions confiées.

Le bore-out reste fréquemment associé aux métiers administratifs et tertiaires, marqués par des tâches répétitives, une forte bureaucratisation ou des périodes récurrentes de faible activité.

Un décalage entre compétence et poste

Au-delà des causes organisationnelles, certains profils semblent plus vulnérables au bore-out en raison d’un décalage entre leurs compétences, leurs attentes et le contenu réel de leur travail.

Les salariés surqualifiés apparaissent particulièrement exposés. Lorsque les compétences d’un individu dépassent les exigences du poste, un sentiment de sous-utilisation peut favoriser ennui, perte de sens et désengagement. Les profils à haut potentiel intellectuel ou à forte recherche de stimulation cognitive peuvent également souffrir davantage des situations de sous-stimulation et de répétitivité des tâches.

Les jeunes diplômés constituent aussi une population à risque lorsque leurs attentes professionnelles se heurtent à des tâches routinières ou peu responsabilisantes.

Nos entretiens reflètent une réalité plus nuancée. Le bore-out touche également des salariés qui ne se considèrent pas surqualifiés, mais qui expriment un fort besoin d’utilité ou de stimulation professionnelle. Un assistant-gestionnaire de copropriétés explique :

« Comme j’allais assez vite, je demandais plus de choses pour ne pas m’ennuyer et apprendre plus. »

Le bore-out ne renvoie pas uniquement à un « problème individuel ». Il interroge plus largement la capacité des organisations à distribuer le travail, reconnaître les compétences et à donner du sens à l’activité quotidienne.

L’ennui est un enjeu organisationnel

L’un des enseignements majeurs de ces entretiens ? L’ennui au travail reste socialement difficile à reconnaître. Dans de nombreuses organisations, manquer de travail demeure moins légitime que d’en avoir trop. Les conséquences peuvent être pourtant importantes, tant pour les salariés que pour les entreprises avec, à la clé, désengagement, absentéisme, perte de sens, anxiété ou baisse de performances.

Reconnaître le bore-out suppose de dépasser une vision uniquement quantitative du travail. Il ne s’agit pas seulement de « donner du travail » aux salariés, mais aussi de leur permettre de se sentir utiles, stimulés et reconnus dans leur activité.

À l’heure où les transformations du travail – télétravail, automatisation, fragmentation des tâches ou intensification des procédures – redéfinissent les rapports au temps et à l’activité, le bore-out pourrait bien devenir l’un des grands angles morts des risques psychosociaux contemporains.

The Conversation

Catherine Pourquier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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07.09.2026 à 11:41

Et si ne pas grandir était la meilleure stratégie pour une entreprise ? Éloge du « no-growth »

Marion Polge, Maitre de conférences HDR en sciences de gestion, Université de Montpellier

Colette Fourcade, Maître de conférences honoraire, Université de Montpellier

Martine Spence, Professeur titulaire, école de gestion Telfer, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

La course effrénée à la croissance ne convainc pas tous les entrepreneurs. Les sceptiques ? Les micro-entreprises, cœur du tissu économique français.
Texte intégral (1597 mots)
Plutôt que de croître, croître et encore croître, certains entreprises choisissent de ne pas grandir. Et c’est un signe de maturité ! Andrydi/Shutterstock (no reuse)

La course effrénée à la croissance ne convainc pas tous les entrepreneurs. Les sceptiques ? Les micro-entreprises, cœur du tissu économique français. Une étude met en lumière les raisons qui poussent certaines entreprises à ne pas croître.


Dans l’imaginaire économique, une entreprise qui ne grandit pas est une entreprise qui dépérit. Les politiques publiques comme les discours d’experts présentent la croissance comme un impératif.

Dans une étude auprès de 13 micro-entreprises, issues de secteurs variés
– artisanat, production, services ou numérique –, observées pendant douze ans, nous explorons une réalité contre-intuitive : ne pas croître peut devenir une stratégie pleinement assumée.

Dans un pays comme la France, où le tissu productif est composé à 96 % de micro-entreprises, et à 99,9 % de très petites, petites et moyennes entreprises (TPE-PME), cette conclusion invite à un véritable renversement de perspective.

Non-croissance choisie

Les entreprises étudiées partagent un trait commun : après avoir augmenté leurs effectifs, elles ont délibérément choisi de revenir à une taille proche de leur situation initiale. Non par contrainte, ni à la suite d’un accident de parcours, mais par détermination stratégique. Le plus étonnant ? Cette décision s’est accompagnée d’une amélioration de leurs marges, de leur efficacité et surtout de leur bien-être au travail.

À rebours des scénarios habituels, ces entrepreneurs ne cherchent ni à conquérir des parts de marché ni à empiler les recrutements. Ils cherchent autre chose : la maîtrise de leur cœur de métier, la qualité de la relation avec leurs clients et la possibilité de continuer à exercer un métier qui fait sens.

Par exemple, un dirigeant d’atelier bois interrogé a développé son entreprise avant de faire machine arrière. En cherchant de nouveaux clients, il s’est éloigné du sens de son projet. Il choisit alors de revenir à une taille plus maîtrisée :

« En quittant l’atelier pour développer la clientèle, je me perdais. L’entreprise n’était plus ce que je voulais qu’elle soit. Désormais, nous refusons les projets qui ne correspondent pas à notre logique. »

La croissance leur apparaît moins comme un horizon désirable que comme une menace, celle de diluer leur savoir-faire et de s’enliser dans des responsabilités managériales devenues écrasantes. Préserver une taille réduite devient synonyme de rester fidèle à son projet entrepreneurial.

La spirale de l’innovation discrète

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle seules les entreprises en expansion innovent, les micro-entreprises observées innovent… en se recentrant sur leur cœur de métier pour mieux en extraire le potentiel. Cette innovation discrète fonctionne en mouvement de spirale.

Par exemple, un ferronnier interviewé modernise son atelier avec des outils de pointe. Loin de standardiser son activité, ces investissements lui permettent de revisiter des techniques traditionnelles sans chercher à augmenter ses effectifs :

« Je perfectionne des techniques traditionnelles en les combinant avec de nouvelles technologies. Grâce à ces outils, nous avons revisité nos anciennes techniques et encore progressé. »

Leur développement ne procède pas par rupture, mais par un processus itératif qui les conduit à explorer leurs domaines d’excellence. Un ferronnier revisite les techniques anciennes grâce aux outils numériques ; un menuisier redéfinit sa pratique en mêlant matériaux traditionnels et procédés contemporains ; une artisane de cosmétiques biologiques élabore des formules inédites en s’appuyant sur des collaborations locales.

Ce travail d’approfondissement confère à ces entreprises un bénéfice inattendu : plus elles se recentrent sur un noyau étroit d’excellence, plus elles deviennent inimitables et donc essentielles.

Vivre « l’entreprendre »

L’autre pilier de leur stratégie est relationnel. Lorsqu’un projet dépasse leur périmètre, ils le mènent avec des partenaires de proximité plutôt que d’embaucher. Et lorsqu’une activité s’éloigne de leur cœur de métier, ils la confient à des pairs.

Cette logique de réseau n’est pas une tactique défensive, mais une philosophie d’équilibre. Elle répond aux demandes sans démultiplier les charges fixes de préserver la qualité et d’absorber les aléas économiques grâce à l’immersion dans un écosystème de compétences complémentaires. Dans cette géographie relationnelle, l’entreprise reste petite, mais son influence territoriale, voire stratégique, s’étend.

Un parqueteur choisit de ne plus tout faire lui-même. Quand l’activité déborde ou s’éloigne de son cœur de métier, il la confie à des collègues de confiance. La coopération devient un levier pour stabiliser l’entreprise sans recruter :

« Je ne veux plus courir après l’argent… Il est important que les collègues se transmettent du travail les uns aux autres. Je fais ce que je sais faire, et je partage le reste. »

Les dirigeantes et dirigeants interrogés racontent avec une grande transparence les raisons qui les ont conduits à cette approche : ne pas s’obstiner à la recherche de contrats, mais se donner le temps de travailler consciencieusement et de vivre « l’entreprendre ».

Du cœur de métier comme ancrage stratégique

Si ces micro-entreprises parviennent à se développer sans grandir, c’est qu’elles s’appuient sur un élément central : leur cœur de métier, qui n’est pas une simple catégorie technique, mais un espace d’identité. Il est façonné par la sensibilité du dirigeant, ses valeurs, ses rencontres, son histoire personnelle, mais surtout ses compétences distinctives.

Notre étude révèle que le cœur de métier n’est pas fixe. Il se construit, se précise, se renforce au fil des années. Il agit comme une boussole qui oriente les choix d’innovation, les collaborations possibles et les refus assumés. Ce cœur de métier protège l’entreprise contre les tentations de diversification hasardeuse et lui donne la profondeur qui compense l’absence de croissance en taille.

En réalité, la croissance se déplace de l’horizontale (plus large) vers la verticale (plus profonde).

Sortir de l’obsession de la taille

Les résultats de cette recherche posent une question bouleversante : Faut-il continuer à structurer notre politique économique sur la seule logique du « toujours plus » ? Si l’essentiel du tissu entrepreneurial ne souhaite pas croître, à quoi sert de lui proposer un accompagnement systématiquement orienté vers l’expansion, l’export ou le recrutement ?

Peut-être conviendrait-il plutôt :

  • de soutenir l’innovation de précision, celle qui renforce le savoir-faire expertal ;

  • de dynamiser les réseaux territoriaux qui permettent aux petites entreprises de coopérer plutôt que de grossir ;

  • d’accompagner les entrepreneurs non par « silo » (numérique, qualité, export…), mais selon la cohérence globale de leur trajectoire ;

  • de reconnaître que la performance peut s’exprimer autrement que par la taille.

Et si ne pas grandir traduisait une forme de progrès ?

La stratégie de no-growth n’a rien à voir avec la stagnation ou la résignation. Elle relève au contraire d’une démarche exigeante : raffiner, choisir, renoncer, s’entourer, innover sans se disperser. Ces entreprises ne veulent pas croître, car elles veulent mieux faire. Elles refusent de devenir plus grandes pour devenir plus fortes.

À l’heure où l’économie française cherche de nouveaux moteurs, les micro-entreprises rappellent une vérité essentielle : la valeur ne se mesure pas seulement en effectifs, mais aussi en excellence, en maîtrise et en sens.

Et si l’avenir de l’entrepreneuriat résidait justement dans cette audace tranquille, celle de croître autrement ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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06.09.2026 à 19:28

Pour les écoles, la mère reste le parent à contacter en priorité : une charge mentale qui renforce les inégalités ?

Laura K. Gee, Associate Professor of Economics, Tufts University

Kristy Buzard, Associate Professor of Economics and Melvin A. Eggers Faculty Scholar, Syracuse University

Olga Stoddard, Associate Professor of Economics, Brigham Young University

Lorsque les deux parents semblent également disponibles, les établissements scolaires ont 40 % plus de chances de contacter la mère plutôt que le père de l’élève, selon une étude réalisée aux États-Unis.
Texte intégral (1593 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les tâches liées à la scolarité des enfants pèsent toujours plus sur les mères que sur les pères.

  • Dans leur manière d’échanger avec les familles, les établissements scolaires contribuent-ils à ce déséquilibre ?

  • Contacter les mères en priorité peut entraîner des inégalités même dans des couples qui se répartissent les tâches.


La rentrée scolaire s’accompagne d’une liste bien connue de responsabilités pour les parents : acheter les fournitures scolaires, remplir les formulaires, organiser les trajets et répondre à un flux constant d’e-mails envoyés par les enseignants et les responsables de l’établissement.

Bien que de nombreuses familles s’efforcent de partager ces responsabilités, les études montrent systématiquement que les mères ont tendance à assumer une plus grande part des tâches liées à la scolarité de leurs enfants. Cela inclut non seulement la participation aux événements scolaires ou la préparation des déjeuners, mais aussi les tâches moins visibles telles que la prise de rendez-vous chez le médecin, l’inscription aux activités extrascolaires et la réponse aux e-mails ou aux appels de l’école.

Nous sommes des économistes qui étudions les questions de genre et la famille. Nous souhaitions comprendre si les établissements scolaires eux-mêmes pouvaient contribuer involontairement à ce déséquilibre en ayant tendance à contacter davantage les mères que les pères. Nos récentes recherches suggèrent que c’est le cas.

Parentalité : répartition des responsabilités et conséquences professionnelles

Les économistes comme d’autres spécialistes en sciences sociales ont établi de longue date que les mères consacrent plus de temps que les pères à la garde des enfants, même lorsque les deux parents travaillent à temps plein. Et bien que les hommes aient assumé davantage de responsabilités en matière de soins au cours des dernières décennies, les femmes consacrent toujours plus de temps à s’occuper de leurs enfants et de leur foyer.

Cet écart est important, car la manière dont la garde des enfants est répartie a des répercussions bien au-delà des horaires de travail des parents. Elle peut contribuer à un stress chronique et à l’épuisement professionnel et influencer la façon dont les couples perçoivent l’équité au sein de leur relation.

Elle peut également influencer la carrière des parents en ayant un impact sur leurs horaires de travail, leurs perspectives d’évolution professionnelle et leur niveau de rémunération.

Une enquête de terrain aux États-Unis

Au cours de l’été 2022, nous avons mené une enquête de terrain auprès de plus de 80 000 chefs d’établissement du primaire et du secondaire à travers les États-Unis. Les écoles ont reçu un e-mail provenant d’un foyer fictif composé d’un père et d’une mère, tous deux désireux d’inscrire leur enfant. L’e-mail mentionnait les coordonnées des deux parents, avec un numéro de téléphone chacun, et demandait au chef d’établissement d’appeler l’un d’entre eux.

Comme nous avons varié de manière aléatoire les noms et la formulation des e-mails, nous avons pu déterminer si le sexe d’un parent influençait le choix de la personne à qui l’appel était adressé.

Et c’était bien le cas.

Lorsqu’aucun des deux parents ne semblait plus disponible que l’autre, les mères avaient environ 1,4 fois plus de chances que les pères de recevoir le premier appel téléphonique. Parmi les directeurs d’école qui ont rappelé quelqu’un, environ 60 % ont contacté la mère en premier et 40 % ont contacté le père.

Nous avons également cherché à savoir si le fait de fournir davantage d’informations modifiait ces tendances. Lorsque l’e-mail indiquait explicitement que le père était plus disponible pour discuter, les directeurs étaient nettement plus enclins à l’appeler. Mais même lorsque les pères étaient présentés comme le parent le plus disponible, de nombreuses écoles continuaient d’appeler les mères en premier lieu.

Un autre indice subtil a également joué un rôle. Lorsque le père envoyait l’e-mail en mettant la mère en copie, les établissements scolaires étaient plus enclins à le contacter. Pourtant, même dans ce cas, les mères continuaient de recevoir une part importante des appels.

Ces résultats suggèrent que de nombreux établissements scolaires considèrent encore les mères comme le parent par défaut à contacter au sujet de leurs enfants, même lorsqu’ils disposent d’informations indiquant que les pères sont tout aussi disponibles – voire davantage – que les mères.

Il est important de noter que cela ne signifie pas nécessairement que les membres du personnel scolaire contactent intentionnellement les mères. Les responsables scolaires disposent souvent d’informations limitées et prennent des décisions rapides en se basant sur leur expérience. S’ils ont constaté par le passé que les mères se montraient plus réactives, les appeler en premier peut leur sembler le choix le plus efficace.

Mais lorsque des décisions similaires se répètent des milliers de fois dans les écoles et d’autres organisations, elles peuvent renforcer la répartition inégale des responsabilités parentales qui existe déjà au sein de nombreuses familles.

Une tendance plus générale

L’école n’est qu’une source parmi d’autres des sollicitations concernant les enfants.

Des études antérieures ont montré que les mères sont plus susceptibles que les pères de prendre des rendez-vous chez le médecin, de coordonner les activités extrascolaires et de gérer bon nombre des tâches en coulisses qui permettent à la vie familiale de se dérouler sans heurts. Ces responsabilités sont souvent décrites comme la « charge mentale » liée à la parentalité, car elles impliquent de planifier, de suivre et de tout coordonner.

Nos recherches suggèrent que les écoles et d’autres organisations pourraient, sans le vouloir, accentuer cette charge mentale en adressant davantage de demandes aux mères.

Dans les enquêtes que nous avons menées parallèlement à notre expérience, les éducateurs et autres adultes qui interagissent régulièrement avec les familles
– notamment les professionnels de la petite enfance, les entraîneurs et les professionnels de santé – ont également indiqué contacter plus souvent les mères que les pères.

Un simple appel téléphonique peut sembler anodin. Mais au fil d’une année scolaire – entre les appels des cabinets médicaux, des clubs de sports, des colonies de vacances et autres activités –, ces interruptions peuvent s’accumuler. Elles constituent une contrainte supplémentaire sur le temps des parents, et cette charge pèse de manière disproportionnée sur les mères.

Cette perspective permet également d’expliquer pourquoi les inégalités entre les sexes en matière de prise en charge des enfants peuvent persister, même au sein de couples qui s’efforcent de partager les responsabilités de manière plus équitable. La répartition inégale des tâches parentales est déterminée non seulement par les décisions prises au sein du foyer, mais aussi par les attentes et les habitudes extérieures au foyer.

De nombreux établissements scolaires permettent aux familles d’indiquer qui doit être contacté en premier ou de désigner différentes personnes à contacter selon les situations. Ces procédures étant mises en place dès la rentrée scolaire, le fait d’exprimer clairement ces préférences peut contribuer à ce que la communication de l’établissement reflète mieux la manière dont chaque famille choisit de se répartir les responsabilités.

The Conversation

Laura K. Gee a reçu des financements de la Russell Sage Foundation.

Kristy Buzard a reçu des financements de la Russell Sage Foundation et du Fonds Appleby Mosher de la Syracuse University Maxwell School.

Olga Stoddard a reçu des financements de la Russell Sage Foundation.

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06.09.2026 à 19:27

La stratégie de Meta face à la justice américaine : éviter une défaite légale et reprendre le contrôle

Barthélémy Michalon, Professeur au Tec de Monterrey (Mexique) - Docteur en Sciences Politiques, mention Relations Internationales, Sciences Po

L’accord entre Meta et la justice états-unienne met en évidence la capacité des entreprises du numérique à peser sur les efforts visant à réguler leurs activités.
Texte intégral (3251 mots)

L’ESSENTIEL

  • Un accord à l’amiable a été trouvé dans le cadre du procès intenté à Meta par des dizaines de procureurs d’États des États-Unis pour avoir volontairement rendu ses plateformes addictives pour les jeunes.

  • Meta s’est engagée à verser 18 milliards de dollars aux plaignants et à appliquer un ensemble de mesures visant à encadrer l’utilisation de ses plateformes par les mineurs.

  • Ce document permet à Meta de définir ses propres limites, de se présenter comme soucieuse du bien-être de ses jeunes utilisateurs et de conserver une certaine latitude dans la mise en œuvre de ses engagements.


Mi-août, les représentants de Meta se sont une nouvelle fois retrouvés devant la justice états-unienne pour répondre d’accusations provenant de procureurs de plusieurs États concernant les effets de ses plateformes de réseaux sociaux
– Facebook et Instagram – sur la santé mentale de leurs plus jeunes utilisateurs.

Le procès a pris fin de façon prématurée, à la suite de la présentation par l’entreprise d’une proposition d’accord à l’amiable, proposition acceptée par les plaignants.

Des plateformes conçues pour être addictives

Ce processus légal reposait sur un nouvel angle d’attaque contre les pratiques de l’entreprise de Palo Alto, déjà utilisé en début d’année par des plaignants individuels. En l’occurrence, ce ne sont pas ses décisions en matière de modération des contenus présents sur ses espaces numériques qui sont attaquées – une démarche qui a peu de chances d’aboutir dans un pays qui a historiquement défendu une interprétation très large de la liberté d’expression. Il s’agit plutôt de remettre en question ses choix concernant le fonctionnement de ses plateformes, fondé sur une série de techniques visant à rendre leur usage addictif.

Parmi ces mécanismes sont fréquemment mentionnés l’algorithme de recommandation lui-même (qui sélectionne les contenus les plus susceptibles d’attirer l’attention de chaque utilisateur), le démarrage automatique des vidéos dès leur apparition à l’écran (autoplay), le décompte visible des réactions suscitées par chaque publication ou encore l’envoi régulier de notifications, qui sont autant de rappels à interagir une fois encore avec les contenus affichés sur ces espaces virtuels.

Ce procès, de même que les autres relevant de la même logique, a été fréquemment comparé à ceux qui ont été intentés dans les années 1990 contre les grandes compagnies de cigarettes. Comme ces dernières, Meta se retrouve accusée de proposer un produit délibérément conçu pour être addictif et d’avoir minimisé voire nié les risques liés à sa consommation alors même que, grâce à des recherches menées en interne, l’entreprise était consciente de ses effets nocifs sur la santé, en l’occurrence mentale, de ses utilisateurs.

Outre Meta, d’autres compagnies de réseaux sociaux comme TikTok, Snapchat et YouTube font également l’objet de nombreuses plaintes pour les mêmes raisons. Si la pression semble pour l’instant se concentrer sur la firme dirigée par Mark Zuckerberg, c’est du fait non seulement de sa taille mais aussi de l’existence d’éléments à charge particulièrement dommageables pour la défense, comme le témoignage d’anciens employés ou la masse de documents internes, connus sous le nom de « Facebook Papers », publiés en 2021 par la lanceuse d’alerte Frances Haugen.

Bande-annonce de The Social Reckoning, consacré aux révélations de Frances Haugen.

Un accord à l’amiable qui sonne la fin anticipée d’un procès très attendu

Lors de la première semaine du procès, Meta avait adopté une posture combative, mettant en avant la complexité du sujet de la santé mentale des jeunes générations et les mesures qu’elle avait déjà adoptées pour les protéger.

Malgré cette entrée en matière, l’entreprise a annoncé, le 26 août, être parvenue à un accord à l’amiable (settlement) avec les procureurs. Cet accord, qui est en fait le fruit de négociations entamées depuis de longs mois, a mis fin au procès en cours avec effet immédiat.

Outre un dédommagement à hauteur de 18 milliards de dollars (15,4 milliards d’euros) qui sera réparti entre les nombreux États impliqués dans la plainte, le document contient une série de concessions qui reviennent sur les aspects des plateformes les plus souvent considérés comme étant directement liés à leurs propriétés addictives.

« Meta paie des milliards et bride les ados pour clore un procès historique », France 24, 27 août 2026.

À première vue, il serait tentant d’y voir une victoire éclatante du camp de l’accusation, et une « capitulation » de la part de l’entreprise dont les services sont utilisés par 3,6 milliards de personnes chaque jour. Mais si cette nouvelle est en effet encourageante dans l’optique de limiter les atteintes à la santé mentale des plus jeunes utilisateurs des plateformes de Meta, il n’en est que plus nécessaire d’examiner la façon dont l’accord proposé par l’entreprise lui permet de défendre rationnellement ses intérêts bien compris.

Dans ce but, j’ai appliqué un modèle d’analyse sur la teneur et le contexte des engagements pris par Meta. Ce modèle, développé dans le cadre de mes recherches sur les rapports de pouvoir autour des contenus en ligne, établit que les acteurs impliqués dans un mécanisme de gouvernance cherchent à peser sur ce dernier par trois moyens : le façonnement (en anglais shaping) consiste à agir sur le contenu des règles applicables ; le cadrage (framing) porte sur la façon dont elles sont présentées et éventuellement perçues ; tandis que la manœuvre (maneuvering) concerne leur mise en application.

L’utilisation de cette grille de lecture pour étudier l’accord en question se révèle d’une grande utilité pour comprendre les intentions de Meta vis-à-vis de cet accord et mettre en évidence les nombreux avantages, à différents niveaux, que ce dénouement apporte à l’entreprise.

Un accord accepté par les procureurs, mais avant tout façonné par Meta

Parvenir à un accord à l’amiable était pour Meta la seule alternative à une issue décidée par la justice au terme des longues semaines qu’aurait duré le procès. Or, celui-ci s’était engagé sur des bases défavorables pour l’entreprise, dont les arguments étaient battus en brèche. Par exemple, les procureurs ont pu présenter des documents internes révélant que Meta avait délibérément privilégié ses objectifs de performance économique au détriment de la santé mentale de ses jeunes utilisateurs, et mis en place des mesures de protection qu’elle savait inefficaces. Pour la firme de Mark Zuckerberg, la perspective d’une condamnation prenait ainsi de la consistance, ce qui aurait signifié non seulement une lourde amende mais aussi l’imposition par la justice d’une série de changements sur ses plateformes.

En proposant un règlement à l’amiable, Meta a repris le contrôle sur les obligations auxquelles elle devra se soumettre. Certes, ce contrôle n’est pas total, puisque ce document a dû recevoir l’aval tant des procureurs que de la juge chargée du procès, mais ce mode de résolution du contentieux a permis à l’entreprise de tracer elle-même les lignes qui encadreront désormais son activité. En d’autres termes, elle est parvenue à mettre en place un mécanisme relevant de l’autorégulation, ou tout au plus de la co-régulation, afin d’échapper à une régulation en bonne et due forme intégralement imposée de l’extérieur. Cette stratégie a déjà été largement éprouvée dans un passé récent par les entreprises du secteur, à commencer par Meta elle-même.

Parmi les contraintes qu’elle s’est fixées figurent en premier lieu les sommes à verser aux États fédérés associés à la plainte : le montant de 18 milliards de dollars est certes élevé dans l’absolu, mais il faut rappeler qu’au début du procès les procureurs demandaient 200 milliards et que l’entreprise a réalisé un bénéfice net de 16 milliards lors du second trimestre 2026. En outre, les paiements seront étalés sur une période de 10 ans, et 30 % de cette somme ne sera versée que si les principaux concurrents de Meta se plient aux mêmes contraintes – une condition sur laquelle je reviendrai plus loin.

Suivant la même logique, Meta garde la main sur la teneur des mesures qu’elle s’engage à mettre en œuvre sur ses plateformes pour les mineurs se trouvant dans les États signataires de l’accord. Par exemple, elle a limité à deux heures par jour l’utilisation de Facebook et Instagram, une durée à répartir entre les deux plateformes. Elle a aussi introduit un mode « nocturne », qui bloquera leur consultation entre minuit et 6 heures, une pause quotidienne forcée bienvenue mais dont la durée ne va guère au-delà du strict minimum. Les « notifications » seront suspendues entre 22 heures et 7 heures ainsi que pendant le temps scolaire, mais celles qui avertissent que des messages directs ont été reçus sur l’une ou l’autre de ces deux plateformes ne sont pas concernées par cette mesure.

Par ailleurs, Meta n’a pas éliminé l’autoplay des vidéos ni le décompte visible des réactions obtenues par chaque publication, mais a plus modestement laissé à ses utilisateurs la possibilité d’activer ou non ces options.

Cet échantillon d’exemples permet de dégager une logique commune : les engagements de Meta vont dans la bonne direction, mais ils semblent avoir été conçus de sorte que la compagnie reste capable d’en minimiser les effets. La portée géographique de l’accord est elle aussi circonscrite : si celui-ci crée des effets dans la quasi-totalité des États-Unis (à l’exception de la Floride et du Nouveau-Mexique, qui ont refusé de le signer, et du Texas qui a négocié un texte séparé), il établit textuellement qu’il ne crée de précédent « dans aucune juridiction internationale ».

Un accord au service du narratif que Meta souhaite diffuser

La formule de l’accord à l’amiable n’a pas seulement permis à l’entreprise d’en contrôler le contenu, mais aussi de l’utiliser à ses propres fins de communication.

D’abord, Meta a tenu à souligner que le document ne constitue pas une reconnaissance de responsabilité et continue à rejeter les accusations concernant l’impact négatif de ses plateformes sur le bien-être de ses jeunes utilisateurs.

Ensuite, comme exposé plus haut, elle a conditionné le versement de près du tiers de la somme à la mise en œuvre par YouTube et TikTok des « mêmes » mesures, ce qui lui permet de souligner que ses principaux concurrents recourent eux aussi à des pratiques accusées de rendre addictifs leurs services en ligne.

Immédiatement après l’annonce de l’accord, Meta a non seulement publié une lettre ouverte appelant ses deux concurrents à lui emboîter le pas, mais a aussi lancé une vaste campagne de communication, sur ses propres plateformes et sous forme d’encarts publicitaires dans les plus grands journaux états-uniens, pour relayer le même message.

Celui-ci éclaire sans ambiguïté l’image que Meta cherche à construire d’elle-même : selon sa lettre ouverte, elle vient d’« ouvrir la voie vers des engagements à l’échelle de l’industrie » des réseaux sociaux et d’établir « de nouveaux standards ». Il s’agit donc à présent pour YouTube et TikTok de la « rejoindre dans la protection des adolescents ».

En d’autres termes, Meta n’hésite pas à présenter un accord auquel elle a dû se résoudre pour éviter une défaite judiciaire, qui s’annonçait coûteuse en termes tant économiques que d’image, comme une initiative vertueuse et pionnière, guidée par le souci de veiller au bien-être des plus jeunes de ses utilisateurs.

Cette stratégie de communication est à relier aux inquiétudes croissantes quant aux effets des réseaux sociaux en général sur la santé mentale des adolescents, qui ont conduit plusieurs pays de la planète à interdire leur usage à ceux qui n’ont pas encore atteint l’âge limite fixé par la loi, et d’autres à réglementer strictement les caractéristiques des plateformes mises à disposition des adolescents. C’est sur cette dernière voie que semblent s’engager l’Union européenne et la France, cette dernière après la censure par le Conseil constitutionnel d’un texte plus ambitieux.

Dans ce contexte défavorable aux réseaux sociaux en général, Meta semble donc tirer profit de cet accord pour se présenter comme une entreprise en phase avec ces préoccupations généralisées.

L’application de l’accord, une étape cruciale… qui sera étroitement contrôlée par Meta

L’entreprise a ainsi déjà su peser lourdement sur le contenu de l’accord (façonnement), et l’utiliser à des fins d’image (cadrage). La mise en œuvre de ses propres engagements est hautement susceptible de représenter une troisième opportunité pour défendre ses intérêts, d’une façon (manœuvre) qui sera sans doute moins facile à déceler que dans les deux premières dimensions examinées.

S’il est trop tôt à ce stade pour établir l’existence de telles pratiques, il demeure possible d’identifier les zones grises que Meta pourrait exploiter. À commencer par l’identification de la population ciblée par cette mesure, en l’occurrence les moins de 18 ans : en Australie, où l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans est interdit depuis décembre 2025, les autorités ont constaté que, dans les faits, les entreprises ont laissé à leurs utilisateurs de nombreux moyens d’enregistrer un âge erroné, et donc de continuer à se connecter à leurs plateformes en dépit du nouveau cadre réglementaire.


À lire aussi : L’Australie interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans : un modèle bientôt suivi par d’autres pays ?


Un autre cas de figure où les conditions de mise en œuvre pourraient être décisives est la possibilité offerte aux jeunes utilisateurs de choisir entre une présentation des contenus proposés sur leur compte soit en fonction d’une sélection algorithmique comme c’est à présent la norme, soit en ordre chronologique. Or, la façon dont Meta présentera ces deux options sera susceptible d’influer sur la décision du plus grand nombre. Cette année, le régulateur irlandais – pays dans lequel Meta a établi son siège européen – a justement ouvert une enquête sur l’utilisation par la plateforme de « dark patterns », conçus pour manipuler les choix des internautes.

Un autre exemple pourrait résider dans l’inactivation, sur Facebook et Instagram, des filtres photographiques imitant un « maquillage extrême », accusés de porter atteinte à l’estime de soi de nombreux jeunes utilisateurs et utilisatrices. Sur quelles bases Meta considèrera-t-elle un maquillage comme « extrême » ? En fonction de la réponse à cette question, l’impact de cette mesure pourrait être réel, ou bien purement cosmétique.

De façon générale, les grandes entreprises de réseaux sociaux ont jusqu’à présent fait la preuve de leur capacité à exploiter leur maîtrise technologique pour réduire l’impact ou la portée des obligations ou des attentes qui reposent sur elles lors de la mise en application de nouvelles règles. Si cette tendance se confirme, les effets concrets de cet accord salué comme historique s’en trouveraient réduits d’autant.

En conclusion, si l’accord annoncé par Meta paraît constituer les prémices d’une gouvernance de la protection de la santé mentale des mineurs états-uniens sur les plateformes de réseaux sociaux, une analyse plus approfondie permet de constater que Meta mène une stratégie visant à peser de tout son poids sur les règles et standards appelés à structurer cette gouvernance.

The Conversation

Barthélémy Michalon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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06.09.2026 à 19:27

Ce que vise le lobby patronal dans la campagne présidentielle

Michel Offerlé, Sociologie du politique, École normale supérieure (ENS) – PSL

Comment se positionne le patronat à quelques mois de l’élection présidentielle de 2027 ?
Texte intégral (2307 mots)

L’ESSENTIEL

  • La Rencontre des entrepreneurs de France (REF), organisée par le Medef fin août, a réuni sept candidats à la présidentielle. Qui est le favori des patrons ?

  • Le Medef veut peser dans le débat public, mais prétend ne pas faire de politique, à travers une approche strictement économique.

  • Le président du Medef a indiqué qu’il était prêt à travailler avec le Rassemblement national en cas de victoire, au nom des principes « républicains ».


Le rendez-vous organisé par le Medef à Roland-Garros les 26 et 27 août derniers, la Rencontre des entrepreneurs de France (REF), a fait l’objet d’une forte couverture médiatique, surtout grâce à la présence de sept prétendants à la présidence de la République en 2027. On ne peut pourtant pas assurer que l’agenda politique de la présidentielle ait beaucoup progressé durant cette confrontation.

Les candidats potentiels se sont adaptés à leur public et à l’orage, certains tentant de surenchérir sur les propositions patronales, cadrées par le discours d’ouverture et les multiples messages précédant le meeting de Patrick Martin, président du Medef.

Des journalistes ont mesuré les silences, les décibels (« Attal gagnant, 90 dB ») et les huées (« Mélenchon vainqueur »), comme indicateurs de satisfaction des quelques 4 000 patrons présents.

Mais, au fond, cet événement peut nous amener à nous interroger sur l’agenda patronal. Quelle place va occuper le Medef parmi les groupes qui vont tenter de peser sur l’élection présidentielle ? Que nous dit-il du rapport des patrons à la politique ?

Le Medef, patron des organisations patronales

D’abord, cette mobilisation entendait démontrer qui est « le patron » du monde patronal, après un automne marqué par une série de déboires pour le Medef : le fiasco de « l’énorme meeting » voulu par Patrick Martin et finalement avorté, en octobre 2025 ; les polémiques au sujet de la réception du Rassemblement national (RN) par le Medef ; la création des Entrepreneurs (ex-Confédération des petites et moyennes entreprises, CPME) ; ou la prise de distance du président de l’Union des entreprises de proximité (U2P) Michel Picon vis-à-vis du Medef.

Entre le 15 avril et le 15 juillet 2026, une vaste enquête d’opinion a été réalisée par Opinionway auprès de 65 872 dirigeants d’entreprises, à la demande du Medef. Elle n’a quasiment pas été commentée dans les médias, sauf par la Tribune qui a souligné que les résultats seraient une agrégation « de réponses volontaires de dirigeants mobilisés par le réseau patronal » (pour autant, l’échantillonnage paraît convenable par rapport à la structure générale des entreprises en France).

Cette « mobilisation » se révèle sans surprise. Les réponses des dirigeants font émerger cinq attentes majeures :

  • réduire la fiscalité et les charges des entreprises (83 %),

  • réindustrialiser la France (81 %),

  • simplifier les normes et les procédures administratives (75 %),

  • réduire la dette et les dépenses publiques (75 %),

  • stabiliser les règles fiscales et sociales (74 %).

La liste de courses est connue et elle en dit beaucoup sur les préoccupations des dirigeants du Medef qui ont commandé le questionnaire.

Certains micros-trottoirs de journalistes pendant le meeting complètent le tableau. On y retrouve certains discours classiques qui illustrent bien les rapports de patrons au monde politique : « Nous contribuons de plus en plus et nous voyons de moins en moins la couleur de cet argent », « Nous sommes les vaches à lait de l’État », « On n’a pas les politiques qu’on mérite », « On est dans la folie normative », « On en a marre des usines à gaz réglementaires », « Depuis des années, notre personnel politique s’enfonce dans la démagogie, dans les propositions éphémères », « Qu’on nous laisse faire ».

« Les patrons ne font pas de politique »

L’agenda du Medef présente la caractéristique d’être souvent dans la plainte : comme le disaient les réformateurs du Conseil national du patronat français (CNPF) dans les années 1970, « Arrêtons d’être geignards ». Les questions abordées sont uniquement économiques, la direction du Medef prétendant qu’elle ne fait pas de politique, et qu’il est possible de sanctuariser une économie dépolitisée hors des autres questions de société.

La loi Pacte et les statuts mêmes du Medef font pourtant des entreprises un lieu éminemment politique – l’article 2 des statuts du Medef (« Raison d’être ») lui ouvre une compétence très large, notamment :

« Un engagement dans les sujets qui touchent la société et les entreprises face aux mutations géopolitiques, économiques, environnementales, numériques, sociales et sociétales. »

Dans le questionnaire, il n’y a aucun item sur les politiques migratoires, sur la priorité nationale ou européenne, pour ne rien dire du partage renégocié de la valeur, de la démocratie française, de son état et de l’État de droit, qui conditionnent pourtant le bien vivre des entreprises.

Une question vague sur les politiques européennes recueille 31 % de « ne sait pas ». Un item « réduction de l’assistanat », côtoie quelques autres items, perdus dans un flux de moins-disant fiscal, social et environnemental. L’agenda du Medef est donc centré sur l’économie et peu tourné vers la définition générale de ce que peut être le vivre-ensemble au long terme.

Le Medef est-il un lobby sans aucune vision sociétale ? Un groupe de veto qui cherche à préserver les acquis et refuse tout compromis ?

Généralement, nombre de chefs de grandes entreprises se prévalent de deux certitudes : c’est « l’entreprise » qui est le lieu de la création de richesse et « l’entreprise » est par nature le lieu de l’innovation. De fait, il se passe beaucoup de choses au sein des entreprises de toutes tailles et, pourtant, cette créativité des dirigeants et aussi des salariés n’est pas forcément pensée et répercutée au sein des organisations patronales.

Lancé en 2024, le Front économique qui devait servir de boîte à idées interne du Medef, trouve peu d’écho. Rares sont les journalistes qui s’y intéressent. L’Institut Montaigne, think tank entrepreneurial et libéral, devrait présenter, début octobre, un ensemble de contributions pour la campagne électorale.

Le RN normalisé ?

La quiet politics (ou politique silencieuse) reste finalement le répertoire d’action favori des grands patrons et des grandes organisations patronales. Accéder aux décideurs de façon discrète est plus courant et payant, comme le montre le fonctionnement de l’association française des entreprises privées (Afep).

Reste que l’échéance de 2027 est différente des précédentes, si l’on excepte 1981 où les clivages étaient très marqués.

Lors de chaque présidentielle, les grands patrons et les organisations patronales, sans explicitement adouber un candidat de premier tour, avaient un champion : Sarkozy en 2007, un peu moins en 2012, Fillon en 2017 puis Macron jusqu’en 2024.

En 2027, il n’y a pas de candidat soutenu par les grandes entreprises, et la situation politique apparaît comme peu lisible et risquée. D’où un appel insistant, chez certains grands patrons à un devoir d’intervention dans le débat politique, jusqu’à des propositions, peu crédibles, d’envoyer un chef d’entreprise à l’Élysée.

Concernant le Medef, son président joue au chat et à la souris avec la qualification et la disqualification du RN, version Le Pen ou version Bardella. En attendant, la normalisation du RN comme interlocuteur a été avalisée, à l’inverse du choix du patronat allemand qui refuse tout contact avec le parti d’extrême droite AfD, au nom des valeurs – un mot peu présent dans le lexique du Medef.

Selon Patrick Martin, l’attentisme de l’organisation patronale est justifié par une phrase : « On ne connaît pas les programmes. » Il ajoute :

« Nous sommes républicains et nous travaillerons avec ceux que les Français auront portés aux responsabilités, que cela nous plaise ou non. On n’a pas d’autre choix que d’être pragmatiques. »

Droitisation du patronat ?

Cet accommodement anticipé cache aussi d’autres fractures au sein du monde patronal, dans lequel une petite minorité, du côté d’Impact France, s’inquiète de la montée de l’extrême droite, du point de vue de l’éthique et de la démocratie.

Une partie du petit patronat a déjà fait sécession électoralement et soutient sans complexe, à plus ou moins bas bruit, les candidats d’extrême droite.

Il est difficile de mesurer la proportion des hauts dirigeants qui, par crainte de la montée de l’extrême gauche, a pu se radicaliser au point d’attendre que 2027 permette un grand ménage fiscal, social, normatif, voire culturel. Le débat sur cette radicalisation risque de revenir de manière récurrente d’ici les élections de 2027.

Ce n’est pas alors du côté RN qu’il faut chercher, mais plutôt du côté Reconquête et Sarah Knafo qui ont réalisé de 2022 à 2026 de beaux résultats dans les quartiers les plus bourgeois de l’Hexagone. Sarah Knafo est soutenue par la galaxie Bolloré et son Institut de l’Espérance.

La Rencontre des entrepreneurs de France 2026, au-delà de son succès médiatique et de son peu de nouveauté programmatique, est finalement un bon terrain d’analyse de la place que la question patronale va prendre en 2027. Oui « la question patronale », car les patronats et les patrons vont jouer un rôle – encore incertain – dans l’élection. Et parce qu’ils y seront certainement mis en question.

The Conversation

Michel Offerlé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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06.09.2026 à 19:26

Le dessin peut-il révéler qu’un enfant est victime d’abus sexuels ? Ce que disent vraiment les recherches

René Baldy, Professeur d'Université honoraire, Université Paul Valéry – Montpellier III

Les enfants parlent difficilement, mais dessinent avec plaisir. Lorsque les mots leur manquent, le dessin pourrait-il parler à leur place ? Les recherches scientifiques les plus solides révèlent que ce n’est pas le cas.
Texte intégral (1967 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les dessins produits par des enfants victimes d’abus sexuels contiendraient des indices graphiques spécifiques permettant de détecter ces violences.

  • Les études solides sur le plan méthodologique ne valident pas cette hypothèse.

  • Dessiner a néanmoins un intérêt : il aide les enfants à raconter des événements qu’ils ont vécus.


Un enfant qui dessine une personne avec le visage ombré, un autre qui représente des organes génitaux, un troisième qui ne dessine pas les mains de ses personnages… Tous ces partis pris graphiques pourraient être des indices d’un traumatisme sexuel impossible à verbaliser, mais que les enfants parviendraient à exprimer par le dessin.

Cette idée demeure largement partagée dans la pratique clinique, et beaucoup de psychologues accordent du crédit à ce type d’observations.

Mais une croyance, aussi répandue soit-elle, ne constitue pas une preuve. Or, les données produites par les études scientifiques les plus fiables méthodologiquement racontent une tout autre histoire. Explications.

Une idée fausse qui séduit encore beaucoup de psychologues

Pour comprendre comment l’idée que les dessins des enfants pourraient renseigner sur leurs traumatismes a émergé, il faut s’intéresser brièvement à l’histoire de la psychologie.

L’idée d’utiliser le dessin dans la pratique psychologique n’est pas récente. Par exemple, dans les années 1920, la psychologue américaine Florence Goodenough, a proposé une cotation en 52 points du dessin du bonhomme pour élaborer un test d’évaluation du développement de l’intelligence des enfants.

Après la Seconde Guerre mondiale, une autre psychologue américaine, Karen Machover, a considéré « le dessin de la personne » comme la projection de l’inconscient du dessinateur. Les caractéristiques graphiques (présence ou absence, dimension, position…) des éléments du dessin (yeux, nez, bouche, mains, etc.) deviennent des symboles dont l’interprétation selon une grille psychanalytique révèle les traumatismes de leur auteur.

À la suite de Machover, les psychologues ont attribué au dessin de la personne une valeur diagnostique importante. Selon cette conception, certains détails de la personne dessinée par un enfant victime d’abus sexuels révéleraient les traces de son traumatisme.

Toutefois, à l’épreuve des faits, il s’avère que les constats produits par cette approche pourraient s’expliquer d’une façon beaucoup plus banale. Lorsqu’un dessin paraît inhabituel et que l’on découvre qu’il a été réalisé par un enfant abusé sexuellement, il est tentant d’établir un lien entre les propriétés du dessin et l’état psychologique de son auteur. Se crée alors une attente à l’origine d’un biais de confirmation bien humain : on privilégiera ensuite les observations qui confirment cette attente, réduisant ainsi la fiabilité du jugement.

Cette idée est encore largement partagée dans la pratique clinique. Une enquête montrait que près de neuf psychologues sur dix pensent que les dessins d’une personne peuvent contenir des indices révélateurs d’un abus sexuel.

Certains suggèrent même que les dessins d’un enfant interprétés par un professionnel qualifié pourraient être admissibles devant le tribunal.

Un problème de méthodologie

Si l’on se contente d’analyser uniquement les dessins des enfants abusés sexuellement, on trouvera forcément des indices qui pourront être interprétés comme étant susceptibles de témoigner de cet abus. Mais pour que ces indices aient une réelle valeur, encore faut-il être certain qu’ils sont effectivement spécifiques aux dessins d’enfants abusés.

Autrement dit, pour démontrer qu’un indice graphique révèle un abus, il ne suffit pas de le retrouver dans les dessins d’enfants victimes : encore faut-il montrer qu’il est absent des dessins des autres enfants.

Or, il s’agit là de la principale faiblesse de certaines publications : si elles rapportent bien la présence de signes graphiques dans les dessins d’enfants abusés, elles ne respectent pas cette exigence de comparaison avec les dessins d’enfants non-victimes de violences.

Elles accréditent alors l’idée déjà répandue, sans toutefois se donner les moyens de la mettre à l’épreuve.

Que répondent les études utilisant une méthode rigoureuse ?

Les dessins des enfants abusés ne diffèrent pas significativement des autres

Il apparaît que plus les études sont solides, moins elles trouvent de différences entre les dessins des enfants abusés et ceux des autres enfants.

On peut citer par exemple l’étude menée par Andrea Lisi et ses collègues en 2013. Après avoir recensé près de 70 indicateurs proposés dans la littérature scientifique, ils les ont recherchés dans trois groupes d’enfants : des victimes d’abus confirmés, des enfants initialement soupçonnés d’avoir été victimes, mais finalement non reconnus comme tels, et un groupe d’enfants « contrôle ».

Le résultat est surprenant. Aucun signe graphique ne permet de distinguer de manière fiable les enfants victimes des autres. Autrement dit, l’étude ne met pas en évidence des indices graphiques spécifiques au dessin de l’enfant abusé sexuellement.

Une revue systématique de la littérature menée à la même époque autorise une généralisation de cette conclusion. Bien que désormais un peu ancienne, cette publication reste une référence, car elle ne synthétise que des études répondant à des critères méthodologiques exigeants (publiées dans une revue à comité de lecture, utilisant un groupe contrôle et des critères d’évaluation bien définis).

Ses auteurs concluent que le dessin ne permet pas de distinguer de manière fiable les enfants abusés des autres enfants. Les supposés indicateurs de l’abus apparaissent dans des dessins d’enfants n’ayant jamais subi d’abus, tandis qu’ils n’apparaissent pas dans des dessins d’enfants abusés.

À notre connaissance, en 2026, aucune étude n’a apporté un niveau de preuve supérieur permettant de renverser cette conclusion.

Or, en psychologie comme en médecine, un outil de dépistage n’est utile que s’il produit peu de faux positifs et peu de faux négatifs. Manifestement, les indicateurs graphiques proposés dans la littérature échouent sur ces deux critères.

Le cas particulier des organes génitaux

S’il existe un indicateur auquel les psychologues sont tentés d’accorder une valeur particulière, c’est bien la représentation des organes génitaux. Là encore, les recherches invitent à la prudence.

Une étude souvent citée montre que les organes génitaux apparaissent effectivement un peu plus souvent dans les dessins d’enfants victimes d’abus sexuels que dans ceux des autres enfants. Mais leur présence est extrêmement faible dans les deux cas, puisqu’elle ne concerne que moins de 5 % des dessins.

Le risque de faux positifs (enfant qui dessine des organes génitaux par simple curiosité, parce qu’il vient de découvrir son corps ou parce que son environnement familial aborde naturellement ces questions) et de faux négatifs (enfant qui ne dessine pas les organes génitaux alors qu’il a été abusé) est donc très important.

L’absence de ce détail ne doit pas conduire à exclure l’abus, et sa présence ne doit pas en constituer une preuve (mais elle peut cependant justifier qu’un professionnel s’intéresse davantage au contexte de vie de l’enfant).

Écouter est plus fiable qu’interpréter

Si le dessin ne permet pas de révéler un abus, faut-il pour autant l’abandonner ? La réponse est non.

Depuis plusieurs décennies, les recherches ont changé de perspective. Les chercheurs ne proposent plus d’interpréter le dessin lui-même, mais s’intéressent à ce qu’il produit pendant l’entretien avec l’enfant.

Dans plusieurs expériences, des enfants sont invités à raconter un événement vécu : visite d’un musée ou visionnage d’une vidéo, par exemple. Puis certains racontent simplement ce qu’ils ont retenu, tandis que d’autres dessinent pendant qu’ils racontent. Le résultat est remarquablement constant. Les enfants qui dessinent livrent des récits plus riches et plus détaillés, sans que leur précision diminue. Et cet effet facilitateur du dessin se maintient pendant plusieurs mois.

Le dessin agit comme un support de mémoire et de communication. Il diminue l’anxiété, aide l’enfant à retrouver ses souvenirs, à maintenir son attention sur l’événement évoqué et à trouver les mots pour raconter l’expérience vécue.

Cette nouvelle approche a également été testée dans le contexte des enquêtes sur les abus sexuels. Ces travaux confirment que le dessin peut faciliter la production d’informations parfois difficiles à exprimer lorsqu’il est utilisé selon un protocole rigoureux, tel que le protocole NICHD (mis au point par le National Institute of Child Health and Human Development, aux États-Unis, ndlr), utilisé en psychologie légale, par exemple. Le dessin n’est alors plus considéré comme un test que le psychologue interprète, mais comme un outil qui aide l’enfant à parler.

En définitive, les connaissances scientifiques actuelles sont sans appel : le dessin ne contient aucun indice graphique permettant d’affirmer avec une fiabilité suffisante qu’un enfant a été victime d’un abus sexuel. En revanche, le dessin possède une valeur reconnue comme médiateur de la parole.

Pendant longtemps, on a demandé au dessin de révéler ce que l’enfant ne disait pas. En réalité, son intérêt est ailleurs. Dessiner aide les enfants à verbaliser leur expérience. L’enjeu n’est donc plus d’interpréter le dessin, mais d’écouter ce que l’enfant raconte lorsqu’il réalise son dessin…


Pour aller plus loin

René Baldy, Le Dessin du bonhomme, éditions Tom Pousse, 2026.

The Conversation

René Baldy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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06.09.2026 à 19:26

Notre cerveau ne perçoit pas le monde de manière continue, mais par vagues

Camille Fakche, Post-doctorante en Neurosciences Cognitives, University of Birmingham

Laura Dugué, Professeure en neurosciences cognitives et computationnelles, Université Paris Cité

De nouvelles recherches démontrent que notre perception ne varie pas seulement dans le temps, mais aussi selon la position de l’information dans l’espace.
Texte intégral (2259 mots)
Notre vision du monde n’est pas celle que l’on croit. Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Même si notre perception visuelle nous semble continue, elle est en réalité saccadée.

  • De nouvelles recherches démontrent que notre perception ne varie pas seulement dans le temps, mais aussi selon la position de l’information dans l’espace.

  • Ces recherches pourraient permettre d’améliorer les interfaces cerveau-machine.


En 1895, le premier film de l’histoire, Sortie d’usine, était projeté à Paris. Cette prouesse a été rendue possible par les frères Lumières, inventeurs du cinématographe, un appareil permettant de présenter 16 images par seconde, une fréquence suffisante pour nous donner une impression de fluidité, de continuité dans les mouvements lorsqu’on regarde le film.

À l’image des caméras vidéo fonctionnant sur la base d’une suite d’instantanés les uns à la suite des autres, notre cerveau prend des instantanés de notre environnement visuel, une dizaine par seconde, analysant le monde qui nous entoure de manière périodique.

Jusqu’au début du XXᵉ siècle, la perception était considérée comme continue. C’est dans les années 1900 que des psychologues expérimentaux (comme William James et Joseph Stroud) proposent l’hypothèse d’une perception périodique. Au cours d’un cycle de 100 millisecondes (ms), notre cerveau est plus réceptif au sommet du cycle : il traite mieux les informations visuelles, comme si tout était plus clair et visible. À l’inverse, lorsqu’il est dans le creux du cycle, les informations visuelles sont moins bien perçues, parfois manquées complètement, comme si elles étaient plongées dans l’ombre (Figure 1).

Figure 1. Notre perception est périodique. L’impression de continuité ressentie en regardant une vidéo est possible grâce à la présentation successive d’images à une fréquence d’au moins 16 images par seconde (16 Hz). Notre cerveau fonctionne sur le même principe. Il analyse notre environnement selon des cycles de 100 millisecondes (fréquence de 10 Hz), avec une perception plus claire au sommet du cycle, et moins précise dans le creux. Fourni par l'auteur

Récemment, nous avons montré dans notre laboratoire que notre perception ne varie pas seulement dans le temps, mais aussi selon la position de l’information dans l’espace. Elle agit comme une vague qui se déplace dans notre champ visuel, rendant certains endroits plus visibles que d’autres selon le moment où la vague les atteint. Lorsqu’une goutte tombe dans de l’eau, elle induit des cercles qui se propagent tout autour du point d’impact. De la même façon, à partir d’un point de référence dans notre environnement, des vagues perceptives se propagent autour de nous. Là où la vague atteint son sommet, notre perception est particulièrement précise. En revanche, dans le creux de la vague, notre perception est limitée (Figure 2).

Comment montrer l’existence de vagues de perception ?

En laboratoire, nous avons plusieurs outils pour comprendre les mécanismes liant cerveau et perception. On peut utiliser des méthodes pour enregistrer l’activité de notre cerveau et ainsi la relier à nos capacités perceptives. Il est également possible d’utiliser des méthodes de mesure du comportement uniquement. Voici comment nous avons procédé.

Notre cerveau analyse l’environnement visuel à une fréquence d’environ 10 hertz (Hz), en réalisant des instantanés de notre monde environ 10 fois par seconde. Cette fréquence d’échantillonnage varie toutefois selon les individus, généralement entre 8 et 12 Hz. Des chercheurs ont raisonné que si notre perception est cyclique, alors il est vraisemblable que l’activité cérébrale qui sous-tend notre perception est cyclique elle aussi.

De nombreuses expériences ont permis de valider et de confirmer cette théorie : les populations de neurones qui traitent les informations visuelles produisent elles aussi une activité électrique cyclique à 10 Hz. Cette activité, appelée oscillation cérébrale, peut être enregistrée en plaçant des électrodes sur le cuir chevelu (électro-encéphalogramme, EEG). Lorsqu’une information visuelle est présentée au sommet de l’oscillation produite par nos neurones, alors elle est bien perçue, tandis que si elle est présentée au creux, elle est moins bien perçue (Figure 1). Bien que cet article se concentre sur la modalité visuelle, les sensations auditives et tactiles seraient elles aussi traitées de manière périodique plutôt que strictement continue.

Au laboratoire, nous pouvons générer, contrôler, et mesurer les cycles de notre perception. Pour cela, dans une pièce sombre, nous présentons un disque qui clignote à une fréquence de 10 Hz sur un écran d’ordinateur. Cette modulation cyclique du stimulus visuel va produire une activité cérébrale cyclique à la même fréquence, c’est-à-dire une oscillation à 10 Hz. Ainsi, la perception d’information visuelle à proximité du disque clignotant va dépendre du cycle de l’oscillation cérébrale.

Cette manipulation expérimentale nous permet non seulement de mesurer les cycles de notre perception, mais nous pouvons également savoir quelles populations de neurones de notre cerveau entrent en jeu. En effet, les aires cérébrales qui traitent l’information visuelle sont très bien organisées, comme des cartes topographiques de notre champ visuel. Chaque neurone de chaque région visuelle a la mission de traiter une zone précise de notre champ visuel. Comme si notre champ visuel était divisé en milliers de petites cases, chacune gérée par un neurone différent.

Plus important, deux populations de neurones qui sont juste à côté l’une de l’autre dans une région visuelle vont traiter les informations en provenance de deux endroits qui sont juste à côté dans le champ visuel. Ce principe d’organisation est appelé rétinotopie, et grâce à ce principe, nous savons quelles populations de neurones vont suivre l’oscillation du disque clignotant en bas à droite de l’écran (il s’agira des régions visuelles dorsales de l’hémisphère gauche).

Au laboratoire nous pouvons induire une activité cérébrale à une fréquence de 10 Hz, avec une origine précise dans les aires visuelles. La question que nous nous sommes posées est la suivante : les oscillations à 10 Hz induites par le disque dans des neurones spécifiques se propagent-elles aux neurones adjacents comme une vague, à l’image de la goutte qui tombe dans l’eau ?

Prenons deux objets que nous pouvons retrouver sur notre espace de travail : une tasse à café et un clavier d’ordinateur (Figure 2). Si l’activité cérébrale se propage comme une vague, alors à un moment donné, la perception de la tasse à café sera meilleure que celle du clavier ; et l’inverse se produira à un autre moment dans le temps (l’hypothèse alternative où il n’y a pas de vague est présentée en Figure 3). Rappelons que notre perception évolue à une échelle de temps très rapide, de l’ordre d’un millième de seconde. Comme lorsque nous regardons un film, ces variations se produisent si vite que nous n’en avons pas conscience. Pourtant, elles influencent ce que nous voyons à chaque instant.

Nous avons répliqué ce principe en laboratoire. Nous avons présenté à des participants un disque clignotant à une fréquence de 10 Hz, ainsi que des petits points blancs à différentes positions dans l’espace et à différents temps (Figure 4). La tâche des participants est simple, il leur est demandé d’appuyer sur un bouton du clavier lorsqu’un des points est vu. Nos résultats ont montré que la perception n’est pas la même pour les trois points à un moment donné.

En effet, il y a un décalage de 5 ms entre la meilleure perception des points. Par exemple, si la perception est meilleure à 100 ms pour le point 1, elle sera meilleure à 105 ms pour le point 2, et à 110 ms pour le point 3. Ce résultat nous permet de conclure que l’activité cérébrale dans les aires visuelles est dynamique. Elle se propage de son point d’origine vers les autres points à une vitesse de 0,5 m/s, de même que la perception visuelle.

Bien que notre perception semble être périodique, nous avons une impression de continuité visuelle. On ne sait pas encore précisément comment cette continuité émerge. Les mouvements rapides des yeux (les saccades) jouent probablement un rôle important.

Entre deux fixations, le cerveau semble conserver une partie des informations déjà acquises, un phénomène appelé mémoire transsaccadique, afin de maintenir une représentation stable de la scène visuelle. Cette mémoire, associée à l’intégration des informations visuelles au cours du temps, pourrait contribuer à notre impression d’un monde fluide et continu, mais la contribution exacte de ces différents mécanismes reste un sujet de recherche.

Vers des applications dans le domaine des interfaces cerveau-machine

Pendant longtemps, les chercheurs qui étudient la vision se sont principalement intéressés à la manière dont l’activité du cerveau change dans le temps pour expliquer la perception. Nous savons à présent que l’activité cérébrale se propage de manière dynamique à travers le cerveau.

Au-delà de mieux comprendre les mécanismes fondamentaux de notre cerveau, cette connaissance va nous permettre d’améliorer des techniques de réhabilitation pour les patients. Par exemple, les interfaces cerveau-machine permettent de mesurer l’activité cérébrale au niveau des aires motrices de patients para- ou tétraplégiques, pour ensuite envoyer une commande à une prothèse pour réaliser un mouvement. En mesurant l’activité cérébrale au bon moment et au bon endroit, il sera possible de réaliser des mouvements avec une plus grande précision.

Enfin, nous avons réussi à révéler l’aspect dynamique de l’activité cérébrale… sans jamais poser un seul capteur pour enregistrer le signal du cerveau. Par la seule précision de protocoles bien conçus, l’expérimentation comportementale nous permet d’entrevoir les lois qui régissent notre perception. Ainsi, derrière l’apparente simplicité de certaines expériences se cache un véritable pouvoir : celui de révéler, avec finesse, les secrets invisibles de notre cerveau.

The Conversation

Laura Dugué a reçu un financement de l'ERC (N° 852139). Elle est membre honoraire de l'IUF.

Camille Fakche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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06.09.2026 à 19:25

Galileo, Copernicus, Cleansky, IRIS² must work together to secure Europe’s place in the space race

Audrey Rouyre, Enseignante-chercheuse en Management Stratégique, Montpellier Business School, Montpellier Business School; European Academy of Management (EURAM)

Anne-Sophie Fernandez, Professeur des Universités, Université de Montpellier; European Academy of Management (EURAM)

Europe’s leading aerospace industry players have no choice but to work hand in hand to further its space missions and develop critical infrastructure for security and climate protection.
Texte intégral (2844 mots)
Aerospace players like French company Thales Alenia Space have no alternative but to join forces with competitors if they want to seal further deals. MikeDotta/Shutterstock (no reuse)

“Seeing the Earth from above is a powerful reminder of our interdependence,” Thomas Pesquet. The words of France’s tenth astronaut to head into Space are a reminder of how we are “in this together”, something that the world’s Aerospace industry players should take heed of as they gather in Paris for the first-ever International Space Summit between September 9-10th.

The event is a prime occasion for showcasing Europe’s ambitions in orbit, namely France’s National Space Strategy 2025-2040, but the summit more importantly underscores a lesson from Europe’s space history: its greatest successes have come through cooperation, not countries acting alone. As competition in space intensifies, that collective strength may matter more than ever.

A new space race is under way, and the nature not just the scale of it is changing. The sector is entering an era marked by intensifying rivalry between EU member states – but also by an unprecedented degree of industrial and technological interdependence. For Europe, it’s not about managing a contradiction; it’s about taking the only viable path forward. The continent’s space ambitions, and ultimately its strategic autonomy, now depend on a single underlying mechanism: multilateral “coopetition,” a deliberate blend of cooperation and competition between several rivals.

Four flagship European programmes – Galileo, Copernicus, Clean Sky, and IRIS² – show why collaboration, not national or corporate self-sufficiency, has become Europe’s only realistic route to sovereignty in space.

Nearly $137 billion: that is the record level of global space spending in 2025, announced at the France’s 14th Perspectives spatiales conference, which gathers institutional, industrial, and academic players from across the sector. This colossal sum is sharpening appetites everywhere. But it is also exposing a structural truth: mastering the entire space value chain is now beyond the reach of any single state, agency, or company – including the most powerful ones.

Even Europe’s largest industrial players are compelled to work with their direct competitors.

French firm Thales Alenia Space and Germany’s OHB System are jointly developing radar instruments for the European Space Agency’s (ESA) Harmony mission, which monitors changes in the Earth’s shape. More recently, Dassault Aviation and OHB System joined forces to pitch ESA a multipurpose space plane, VORTEX-S.

These are not isolated alliances of convenience. They are the visible tip of a much deeper European strategic shift: from competing for sovereignty to building, it together.

To understand this shift, we studied the actors involved between 2017 and 2026 in four landmark European programmes:

  • Galileo (Europe’s own satellite positioning system)

  • Copernicus (the EU’s satellite Earth-observation system)

  • The Clean Sky network (sustainable, climate-neutral aviation)

  • IRIS² (the EU’s forthcoming secure satellite telecommunications constellation).

Together, they form the clearest evidence yet that Europe’s future in space and arguably its future as a sovereign technological power, will be written collectively, or not at all.

A new strategic standard for European sovereignty

Coopetition rests on a paradoxical logic: actors competing for the same markets simultaneously agree to cooperate on parts of their activity.

For decades, management sciences scholars mainly studied it as a relationship between two rival firms. The European space sector tells a different story – one of multilateral coopetition, involving states, agencies, large industrial groups, SMEs, and start-ups, all of them competitors to varying degrees, all of them needing each other.

Copernicus is Europe’s global satellite observation programme, which, as shown here, monitors human-induced carbon dioxide. Wikimedia

À lire aussi : Carbon capture explained: how EU member states are funding and rolling out the technology to clean up Europe’s fossil fuel industry


Copernicus is the clearest illustration of this. The EU Earth observation programme tracks emissions, land use, forests, oceans and ice. It is run by the European Commission along with the European Space Agency, EUMETSAT, and other partners; and operates using satellite technology to provide free, very high quality imagery. This open infrastructure lets European SMEs and start-ups build commercial services such as crop monitoring, methane-leak detection, forest surveillance – without ever having to fund their own satellite program. It is a European public investment that directly qualifies as private European innovation, at a scale no single member state could replicate alone.

IRIS², Europe’s new flagship satellite constellation programme, pushes the model further still. It brings together three competing European operators – France’s Eutelsat, Luxembourg-based SES, and Spain’s Hispasat – united under the SpaceRISE consortium specifically to guarantee Europe its own secure, sovereign communications infrastructure, independent of non-European systems.

The message is unambiguous: European digital and strategic sovereignty is being built through alliance between rivals, not in spite of it.

The European Space Agency as sovereignty’s orchestrator

Our research shows that the knowledge-sharing problem at the heart of coopetition can become so complex that a trusted third party is needed to hold the system together. In Europe’s case, that role falls on the European Space Agency.

ESA occupies a unique dual position: it is both the programme owner for financing projects, and setting specifications for example, and a technical prime contractor which steers satellite development alongside industry. This dual mandate gives ESA a power of orchestration that no purely national agency or single company could exercise alone.

In Galileo, competing manufacturers were reluctant to share certain critical knowledge directly with each other.

ESA stepped into that gap: each company shared its knowledge with the agency, which filtered, aggregated, and redistributed what each partner needed. Without that European-level centralising function, Europe’s GPS simply would not exist.

What multilateral coopetition delivers for Europe

Our diverse studies point to three concrete benefits that explain why Europe keeps choosing this model for its flagship programmes.

Reaching a critical mass Multilateral coopetition lets Europe tackle technological challenges no single actor could meet, by pooling financial, technological, and human resources at continental scale. The main satellite constellation could never have been built without combining the expertise of Europe’s entire space industry – it is, quite literally, a sovereignty project that only exists because competitors cooperated.

Sharing valuable and strategic knowledge

Coupled innovation projects between competitors depend on sharing heterogeneous, complementary knowledge. Without that sharing, the project fails outright – there is no fallback for national self-sufficiency.

Reducing the risks and costs associated with innovation development

In long horizon, high-stakes programmes like Galileo or IRIS, coopetition spreads each company’s exposure to technological and financial risk across the whole consortium – a mechanism long identified as one of coopetition’s founding drivers, and one Europe now relies on structurally.

Management is the real key to coopetition and sovereignty

None of this is a smooth ride.

Multilateral coopetition generates real tension. As the number of partners grows, power dynamics get harder to manage: coalitions form, hidden opportunism creeps in, knowledge gets misappropriated, and value sharing becomes unbalanced. These risks already exist between two competitors; multilateral coopetition amplifies them. Yet management sciences research on bilateral coopetition insights cannot be transposed to managing multilateral coopetition at the scale Europe now needs.

Our research points to a specific answer: project teams, built across competing organisations, that facilitate knowledge sharing and technical compatibility while still protecting each partner’s competitiveness. More broadly, every one of Europe’s successful programmes converges on the same hybrid management model – formal mechanisms (contracts, governance rules, IP arrangements) combined with informal ones (trust, personal relationships, shared professional norms). It is this combination, not contracts alone, that keeps cooperation and competition in balance.

Clean Sky is a striking case. This €5 billion programme aims to cut aircraft CO₂ emissions, nitrogen-oxide emissions, and noise. Eleven competitors – Airbus, Safran, Dassault, and others – sit around the same table at the Network Management Office, where technological priorities, budgets, and IP rules are all formally set out. But on the ground, contracts only go so far. Project leaders talk daily, know each other, and trust each other; over time, shared habits define what can be said openly and what stays confidential. That informal layer of trust is itself a European strategic asset – one that cannot be legislated into existence, only built over years of joint programmes.

A community of passionate European space professionals

Individuals are the ones who actually make this work.

Engineers, project managers, and program directors navigate daily between loyalty to their own organisation and the collective imperative of the programmes, managing the tensions that coopetition inevitably produces.

This is especially visible in the European space sector, which remains, at its core, a community of passionate people who often know each other, have frequently worked together before, and share – beyond their corporate or national rivalries – a common ambition to advance European space and see it succeed on the world stage. That shared identity is arguably as important to European sovereignty as any single satellite or constellation.

Multilateral coopetition: the precondition for Europe space leadership

Managing multilateral coopetition effectively is a prerequisite for European leadership in space. The states and companies that master it are the ones positioned to secure Europe’s place in the next phase of the space race.

The stakes extend well beyond industrial performance: in a world where space data increasingly underpins agriculture, defence, and climate action, mastering coopetition is mastering sovereignty.

That is the wager behind every one of Europe’s flagship programmes: Galileo for navigation, Copernicus for Earth observation, IRIS² for secure communications, Clean Sky for the aviation of tomorrow. Each one is, in its own way, proof that for Europe, there is no sovereign future in space if it’s not a collaborative effort.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Audrey Rouyre heads Aerospace activities within Chaire Pégase, (the first French chair dedicated to the economics and management of air transport, tourism and the aerospace sector) and is Vice-Chair of the Aviation and Space Affairs Committee of the INAS (National Institute for Strategic Affairs).

Anne-Sophie Fernandez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.09.2026 à 17:13

Vers un ciel artificiel ? Ce que prévoit le droit contre la pollution du ciel nocturne

Anna Hurova, Post-doctorante, Chaire Espace, École normale supérieure (ENS) – PSL

Saviez-vous que, dans certains pays comme le Japon, il existe des parcs naturels… de ciel nocturne ?
Texte intégral (2045 mots)
La nébuleuse d’Orion prise en photo en 2009. Sur les 208 minutes nécessaires à la pause, de nombreux satellites sont passés devant l’objectif et empêchent de voir une partie du ciel. A. H. Abolfath/NOIRLab/NSF/AURA, CC BY

L’ESSENTIEL

  • L’explosion en cours du nombre de satellites vient s’ajouter à la pollution lumineuse que nous émettons depuis la surface de la Terre et menace la noirceur du ciel nocturne.

  • Si la pollution lumineuse sur Terre peut être encadrée, et l’est d’ailleurs plutôt bien en France, la pollution lumineuse venant de l’espace est bien plus difficile à réguler. Les juristes sont à pied d’œuvre.

  • Saviez-vous que, dans certains pays comme le Japon, il existe des parcs naturels… astronomiques ?


Chaque année, au mois d’août, a lieu l’une des plus grandes pluies d’étoiles filantes de l’année : les Perséides. Mais si vous observez le ciel nocturne l’an prochain, que pourrez-vous voir ? Selon l’endroit où vous vous trouvez, peut-être juste un ciel gris ou orangé sur lequel vous apercevrez la constellation de la Grande Ourse, et surtout de points lumineux en mouvement, qui sont autant de satellites « en orbite basse ».


À lire aussi : Notre ciel nocturne est en train de disparaître : un des enjeux du Sommet international sur l’espace 2026


Aujourd’hui, il existe deux sources principales de pollution lumineuse du ciel nocturne, qui limite toujours davantage un accès libre et ouvert au ciel nocturne : celles provenant de la Terre et celles provenant de l’espace, en particulier des satellites. Que dit le droit de la protection de la nuit étoilée ?

Protection contre la pollution lumineuse d’origine terrestre : l’approche française

La première source est relativement mieux réglementée. L’Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturnes (ANPCEN) définit le phénomène comme « la dégradation de l’environnement nocturne par émission de lumière artificielle entraînant des impacts importants sur les écosystèmes (faune et flore) et sur la santé humaine suite à l’artificialisation de la nuit ».

En France, depuis moins d’une décennie, plusieurs dispositions encadrent la pollution lumineuse. Notamment, le Code de l’environnement vise à assurer un équilibre harmonieux entre les zones urbaines et les zones rurales et encadre les émissions lumineuses artificielles. De plus, un décret de 2022 vise à réduire et prévenir la pollution lumineuse, en précisant les exigences relatives à la conception et à l’exploitation des installations d’éclairage extérieur ainsi que les règles applicables aux propriétaires publics et privés. Un arrêté fixe quant à lui la liste et le périmètre des 11 sites d’observation astronomique exceptionnels.


À lire aussi : Éclairage public : les Français sont-ils prêts à éteindre la lumière ?


Un mécanisme non gouvernemental de portée internationale est le label « Réserve internationale de ciel étoilé » (RICE), décerné par l’International Dark Sky Association, basée aux États-Unis. Ce label récompense une qualité exceptionnelle du ciel nocturne et engage les territoires concernés à mettre en œuvre des actions visant à réduire la pollution lumineuse. Il en existe sept en France, mais les RICE ne bénéficient d’aucune reconnaissance officielle de la part de l’État, ce qui limite leur capacité à se développer et à influencer les politiques publiques.

Par conséquent, la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature a reçu d’une sénatrice des Alpes-Maritimes une question portant sur la reconnaissance officielle des RICE comme territoires d’intérêt national, ainsi que sur l’élargissement du champ de l’arrêté aux éclairages privés.

Si l’on compare la France à d’autres États, elle figure parmi les pays les plus avancés en matière de lutte contre la pollution lumineuse. Les États réglementent principalement cette question au moyen de seuils d’éclairage, de restrictions techniques applicables aux installations lumineuses au niveau des différentes unités administratives, de réglementations techniques spécifiques (comme en Italie), ou encore par la certification de certains parcs nationaux en tant qu’« International Dark Sky Places », comme c’est notamment le cas au Japon.

Une pollution lumineuse sans frontières : le rôle des satellites

La pollution provenant de l’espace est due aux satellites qui réfléchissent la lumière du soleil.

La plupart des satellites polluent de façon « accidentelle ». En effet, les satellites sont construits à partir de matériaux qui réfléchissent la lumière du soleil, ce qui les rend souvent visibles à l’œil nu, sans qu’ils soient conçus spécifiquement pour cela. Le nombre de satellites en orbite autour de la Terre a connu une croissance exponentielle ces dernières années. En 2026, environ 15 000 satellites sont en orbite basse (low Earth orbit, ou LEO). Ils ont un impact direct sur l’astronomie professionnelle et amateur (contrairement aux satellites opérant sur d’autres orbites).

L’effet combiné des satellites actuellement en orbite basse et de l’accumulation de débris spatiaux pourrait déjà entraîner une augmentation d’environ 10 % de la luminosité du ciel nocturne par rapport aux niveaux naturels.

La régulation des satellites « pollueurs accidentels »

La régulation de ce domaine repose sur l’interaction entre trois catégories d’acteurs.

Les sociétés et organisations astronomiques encouragent les entreprises à coopérer et à partager leurs solutions afin de préserver les intérêts de l’astronomie. Elles incitent également les États à mettre en place des mesures incitatives visant à aider les opérateurs de satellites à développer les technologies nécessaires pour réduire au maximum les interférences avec les observations astronomiques et préserver la qualité du ciel nocturne, notamment son caractère sombre et silencieux.

Ainsi, le Centre de l’Union astronomique internationale pour la protection du ciel sombre et silencieux contre les interférences des constellations de satellites (IAU CPS) élabore notamment, en collaboration avec les opérateurs, des recommandations techniques, par exemple concernant les limites de luminosité apparente des satellites.

Il mène également des consultations avec des organisations internationales, telles que l’Union internationale des télécommunications (UIT) et le Bureau des Nations unies pour les affaires spatiales (UNOOSA), ainsi qu’avec les gouvernements nationaux, afin de favoriser la mise en œuvre des instruments existants de soft law, tels que les Best Practices for the Sustainability of Space Operations de la Space Safety Coalition, le Code of Conduct for Space Sustainability de la Global Satellite Operators Association ou encore l’ESA Zero Debris Charter.

La pollution lumineuse intentionnelle, une source émergente et très inquiétante

La pollution lumineuse intentionnelle, quant à elle, est étroitement liée aux projets de réflecteurs solaires.

En effet, en juillet 2026, la Commission fédérale des communications (FCC) des États-Unis a accordé à la société Reflect Orbital une autorisation pour le développement d’une technologie de réflecteurs spatiaux destinés à diriger la lumière solaire réfléchie vers des zones ciblées afin de « fournir une solution d’éclairage pour les opérations critiques » sans précision sur la nature de ces opérations, celles-ci sont probablement liées à l’augmentation de la durée d’utilisation des cellules solaires.

Ce dernier exemple a relancé les débats scientifiques et soulève trois questions juridiques :

1) Cette pratique, en l’absence de normes réglementaires spécifiques, pourrait-elle contribuer à l’émergence d’une pratique coutumière, autrement dit, il s’agirait d’un mode d’action déterminé par une pratique établie, plutôt que par des normes juridiques ? Pour répondre la question, il faudrait une communication publique et transparente concernant ces technologies, avant leur mise en œuvre. Celle-ci permettrait de renforcer la prise de conscience internationale et de garantir une implication active des États dans d’élaboration des normes (un mécanisme prévu par l’article IX du Traité de l’espace).

2) Existe-t-il une perspective d’adoption par les États membres des Nations unies de la proposition de moratoire ? Il semble qu’un document unilatéral tel qu’un moratoire risquerait de demeurer peu uniforme et de conduire à une approche réglementaire asymétrique entre les États, créant ainsi une fragmentation supplémentaire de la gouvernance des nouvelles activités spatiales.

3) La lumière solaire peut-elle être considérée comme une « substance extraterrestre », au sens de l’article IX du Traité de l’espace – ce qui permettrait l’application de cette disposition aux réflecteurs orbitaux ? Par analogie avec les échantillons d’astéroïdes, la lumière solaire qui n’atteindrait pas naturellement certaines zones de la Terre, mais qui serait intentionnellement dirigée par une intervention humaine, pourrait être considérée comme une substance extraterrestre au sens de l’article IX du Traité de l’espace, qui oblige les États parties au Traité à éviter les modifications nocives du milieu terrestre et à prendre les mesures appropriées à cette fin comme l’engagement dans les consultations internationales.

Une coordination renforcée entre les opérateurs de satellites, les astronomes et les autorités publiques est indispensable pour protéger le ciel nocturne contre les pollutions lumineuses, quelle qu’en soit la source. Et même chacun d’entre nous, qui sommes à la fois des contemplateurs du ciel nocturne et des utilisateurs de services spatiaux, peut contribuer à sa protection par un engagement citoyen actif.

The Conversation

Anna Hurova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.09.2026 à 17:12

Notre ciel nocturne est en train de disparaître : un des enjeux du Sommet international sur l’espace 2026

Fabien Malbet, Directeur de recherche CNRS en Astrophysique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Julien Milli, Astronome, Université Grenoble Alpes (UGA)

Parmi les défis à l’ordre du jour, l’un des plus urgents et des moins médiatisés, est la préservation du ciel nocturne, aujourd’hui menacé par la prolifération des satellites.
Texte intégral (3100 mots)
Cette photo permet de distinguer non seulement les constellations d’Orion et du Taureau, ainsi que la Voie lactée, mais aussi les traînées laissées par de nombreux satellites traversant le ciel. Parmi ceux-ci figurent la Station spatiale internationale, des satellites de la mégaconstellation Starlink ainsi qu’une myriade d’autres satellites et corps de fusées. Ces traînées éclairées par le Soleil ont été capturées lors de prises de vue distinctes d’une minute chacune pendant environ deux heures avant l’aube, puis assemblées numériquement en une seule image. Au-dessus de la chambre funéraire de Pentre Ifan, dans le Pembrokeshire, au Pays de Galles. Max Alexander/ESA, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les 9 et 10 septembre 2026, la France accueillera à Paris le Sommet international sur l’espace 2026.

  • Parmi les défis à l’ordre du jour, l’un des plus urgents, et des moins médiatisés, est la préservation du ciel nocturne, aujourd’hui menacé par la prolifération des satellites.

  • Sans action rapide, nos nuits pourraient bientôt ressembler à un écran de jeu vidéo où les satellites artificiels en perpétuel mouvement éclipseraient les étoiles.


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Le ciel nocturne de demain ? L’enfant demande : « C’est quoi, ce point lumineux qui ne bouge pas ? » Kelsey Johnson/Virginia University, Fourni par l'auteur

Lors d’une soirée d’observation avec des élèves et leurs parents à Chilly, en Haute-Savoie, l’un d’entre nous leur apprenait à distinguer les planètes des étoiles parmi les constellations. Dans la lueur du crépuscule, les lumières clignotantes des avions en approche de Genève, et d’autres à éclat constant, se déplaçaient parmi les points fixes du firmament. « Ces points lumineux qui glissent sans clignoter ne sont ni des étoiles filantes ni des comètes, mais des satellites en orbite basse éclairés par le Soleil, » ont-ils appris. Cependant, la magie du ciel que nous admirions ce soir-là pourrait bien marquer la fin d’une époque. Dans moins de cinq ans, le ciel nocturne risque d’être méconnaissable.

En effet, en 2019, on comptait 2 200 satellites actifs en orbite avant les premiers lancements de la constellation Starlink, mais aujourd’hui, ils sont plus de 18 000 (d’après l’Orbital Radar). Ces satellites, dont la plupart n’ont pas pour fonction de réfléchir délibérément la lumière vers la Terre, contribuent néanmoins déjà à la pollution lumineuse du ciel en raison de la lumière solaire réfléchie par leurs surfaces, notamment celle de leurs panneaux solaires. D’ici 2030, ce nombre pourrait atteindre 30 000 à 60 000 si tous les projets déclarés à l’International Telecommunication Union (ITU) et à la Federal Communications Commission (FCC) états-unienne voient le jour.

Une autre catégorie de projets pourrait encore accroître le nombre d’objets en orbite. Les centres de données spatiaux, comme ceux envisagés par Orbital Compute, pourraient ajouter 100 000 satellites supplémentaires, chacun équipé de panneaux solaires qui renvoient la lumière du Soleil avec pour résultat, une pollution lumineuse spatiale sans précédent, sous la forme de points aussi lumineux que les étoiles les plus brillantes, se déplaçant à grande vitesse sur la voûte céleste et visibles à l’œil nu depuis n’importe où sur Terre.

À cette croissance pourrait s’ajouter une nouvelle catégorie d’objets : des satellites conçus pour réfléchir volontairement la lumière du Soleil vers les régions terrestres plongées dans la nuit. Le projet Reflect Orbital, qui prévoit d’éclairer des zones terrestres la nuit via des miroirs géants en orbite (50 000 sont annoncés), les satellites pourraient être jusqu’à quatre fois plus brillants que la pleine Lune dans leur faisceau direct, ou aussi éclatants que Vénus en dehors de celui-ci, selon une étude récente de l’European Southern Observatory (ESO). Ils viendraient donc s’ajouter aux milliers de satellites déjà visibles qui quadrillent la voûte céleste. À cause de la diffusion de la lumière du Soleil redirigée vers des zones de nuit sur Terre, ces sources contribueraient également à rendre le fond du ciel plus brillant dans des régions jusqu’ici préservées de toute pollution lumineuse.

L’image montre comment la lumière diffusée par les miroirs Reflect Orbital augmenterait la luminosité du ciel au-dessus du Very Large Telescope de l’ESO dans le désert d’Atacama au Nord du Chili. L’image de gauche où l’on aperçoit la Voie Lactée a été prise sans Lune le 16 mai 2026 avec une caméra panoramique. L’image de droite montre un ciel devenu trois à quatre fois plus lumineux à cause des 50 000 satellites même si ceux-ci ne sont pas orientés vers l’observatoire. Olivier Hainaut/ESO, CC BY

Des impacts bien au-delà de l’astronomie

En effet, cette perspective menace aussi la biodiversité. Les espèces nocturnes (chauves-souris, oiseaux migrateurs, insectes, pollinisateurs…) dépendent de l’obscurité pour s’orienter, chasser ou se reproduire. Une série d’études récentes montre que la pollution lumineuse perturbe les écosystèmes complexes en modifiant les comportements de prédation, de reproduction et de migration. Préserver l’obscurité nocturne constitue donc un enjeu majeur pour la biodiversité, au même titre que la limitation de l’éclairage artificiel au sol.


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Avec des dizaines de milliers de satellites en orbite basse, le risque de collisions en cascade, que l’on appelle le syndrome de Kessler, devient réel, voire imminent. Chaque collision génère des milliers de débris, rendant certaines orbites inutilisables pour des décennies. En 2026, plus de 28 000 objets de plus de 10 centimètres de taille sont déjà catalogués en orbite (Orbital Radar).

Les débris spatiaux ne constituent pas seulement une menace pour les satellites : en réfléchissant la lumière du Soleil, les milliers de petits fragments en orbite peuvent également augmenter la luminosité diffuse du ciel nocturne. Une étude récente estime que cette contribution pourrait représenter, à l’horizon 2035, entre 3 et 20 % de la luminosité naturelle du ciel, et ce quelque soit l’endroit d’où l’on observe, donc y compris dans les sites astronomiques les plus sombres. Cette lumière diffuse, contrairement aux traînées individuelles des satellites, affecterait en permanence les observations astronomiques en augmentant le bruit de fond du ciel.

D’un point de vue culturel, c’est la disparition annoncée du ciel étoilé, patrimoine commun de l’humanité. Aujourd’hui, un tiers des images du télescope Hubble sont déjà altérées par des traînées de satellites. D’ici 2030, plus de 90 % des observations de missions comme SPHEREx, ARRAKIHS ou Xuntian, trois grands télescopes spatiaux consacrés à l’étude de l’Univers, pourraient être inutilisables. SPHEREx représente à lui seul un investissement d’environ 500 millions de dollars pour la Nasa, tandis qu’ARRAKIHS bénéficie d’un budget d’environ 200 millions d’euros de l’ESA.

Mais le vrai drame est culturel : déjà en 2016, 80 % des Américains, 60 % des Européens et plus d’un tiers du reste du monde ne voyaient déjà plus la Voie lactée à cause de la pollution lumineuse terrestre. Avec les mégaconstellations, même les zones les plus sombres de la planète perdront leur ciel étoilé.

Pas de régulations… ni de régulateur

Le problème aujourd’hui, c’est qu’aucune autorité ne dispose des moyens pour imposer des limites aux opérateurs privés. Cette course à l’orbite soulève désormais des questions qui dépassent largement les enjeux techniques : elle met en évidence les limites du droit spatial actuel et l’absence de véritable gouvernance internationale des constellations privées.

L’ITU gère les fréquences radio et les orbites, mais ne couvre pas les impacts environnementaux ou astronomiques. Ce qui a fonctionné pour la gestion des bandes de fréquences électromagnétiques destinées aux communications, c’est le fait qu’une gestion anarchique de celles-ci aurait directement impacté les opérateurs. Malheureusement, ce qui se passe avec les mégaconstellations n’aura pas d’impact immédiat sur le cœur des activités des entreprises impliquées, du moins dans un premier temps. La pollution lumineuse et les perturbations pour l’astronomie concernent principalement des effets indirects, qui ne remettent pas directement en cause leur modèle économique : les opérateurs ont donc peu d’incitations à limiter spontanément ces nuisances tant qu’aucune réglementation ne les y contraint.

Le COPUOS (Committee on the Peaceful Uses of Outer Space) est le comité des Nations unies pour les utilisations pacifiques de l’espace. Celui-ci a créé un groupe d’acteurs dont les recommandations ne sont pas contraignantes.

Ainsi, le Centre pour la protection des cieux sombres et calmes (Centre for the Protection of the Dark and Quiet Sky, CPS) de l’Union astronomique internationale coordonne les efforts entre astronomes, agences spatiales et industriels. Il travaille avec les opérateurs pour mesurer et réduire la luminosité de leurs satellites, en encourageant le recours à des traitements de surface moins réfléchissants et au partage de bonnes pratiques. Mais son influence dépend de la bonne volonté des opérateurs privés.

Dans un rapport intitulé « Large Satellite Constellations: Perspectives and Challenges », les Académies des sciences des pays du G7 ont proposé de créer un organisme de gouvernance permanent, inspiré de l’ITU, mais avec des responsabilités élargies. Cet organisme aurait pour objectif de gérer les orbites des satellites, de contrôler les impacts environnementaux, de protéger l’astronomie et de réguler le trafic spatial pour éviter les collisions. Sans ce cadre international strict et contraignant, la situation en orbite basse pourrait devenir ingérable, avec le risque accru du syndrome de Kessler, où des millions de débris rendraient l’espace inutilisable.

La France accueille les 9 et 10 septembre à Paris le Sommet international sur l’espace 2026, un événement qui réunira décideurs, scientifiques et industriels. En préparation de ce sommet, les académies des sciences du G7 ont tiré la sonnette d’alarme. Dans une déclaration commune, elles appellent à limiter le nombre de satellites en orbite basse, à créer un organisme international de régulation et à imposer des normes strictes pour réduire leur impact.

Que peuvent faire les citoyens ?

Les citoyens peuvent sensibiliser leur entourage au ciel nocturne comme patrimoine universel à protéger, au même titre que les océans ou les forêts. Ils peuvent aussi participer à des programmes, comme Globe at Night, pour mesurer la pollution lumineuse ou soutenir des initiatives, comme celles de DarkSky International pour limiter l’impact des mégaconstellations et préserver les cieux sombres.

Les décideurs, quant à eux, ont la responsabilité d’agir rapidement. Le Sommet international sur l’espace 2026 doit être l’occasion de créer un cadre international contraignant pour limiter le nombre de satellites et leur impact, de privilégier des infrastructures terrestres à faible empreinte carbone et des technologies de communication moins dépendantes des constellations satellitaires, et de protéger les sites de la pollution lumineuse à l’échelle mondiale, comme c’est le cas avec les « réserves internationales de ciel étoilé ».


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Le ciel de demain se décide aujourd’hui ! Dans dix ans, nos enfants regarderont-ils encore la Voie lactée, ou ne verront-ils qu’un réseau de lumières artificielles en mouvement ?

Le choix est entre nos mains, car le ciel nocturne n’est pas une ressource infinie. C’est un bien commun, un patrimoine culturel et écologique que nous avons la responsabilité de transmettre. Le Sommet international sur l’espace 2026 est une occasion unique pour agir.

The Conversation

Fabien Malbet est membre du GDR 2202 "Lumière et environnement nocturne" (LUMEN). Il est aussi membre de l'"Union astronomique internationale" (UAI/IAU) depuis 2006 et plus récemment du "Center for the Protection of the Dark and Quiet Sky" (IAU-CPS). Il reçoit des financements de l'Université Grenoble Alpes (LabEx FOCUS) du Centre National d'Études Spatiales (CNES), et de l'Agence Nationale de la Recherche (PEPR-Orignis, projet RETINA).

Julien Milli est membre du GDR 2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne). Il a reçu des financements du Labex OSUG 2024-2025, de l'Institut National des Sciences de l'Univers (INSU), de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) et du Conseil Européen de la Recherche (ERC). Il a été employé par l'Observatoire Européen Austral (ESO) au Chili de 2012 à 2019.

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05.09.2026 à 13:36

Pourquoi les séries coréennes préfèrent suggérer plutôt que démontrer

Céline Lou Sossah, Docteure en Esthétique coréenne à l'Institut national des langues et civilisations orientales, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En procédant par associations d’idées, en semant le doute ou en entretenant l’ambivalence, la narration des séries sud-coréennes se distingue par son originalité, au service d’une influence certaine sur le public.
Texte intégral (1699 mots)
Plan tiré de *Justice juvénile*, dont l’action se déroule dans un tribunal pour enfants. Netflix

Le stratège taoïste Guiguzi – de son nom de naissance probable Wang Xu (王詡) – célèbre pour son Tao de la tromperie, une pensée vieille de plus de deux mille ans, éclaire la manière dont les séries sud-coréennes persuadent aujourd’hui un public international. Cet été, quatre séries se sont hissées simultanément dans le top 10 mondial de Netflix, la preuve, s’il en fallait une, de cette efficacité.


Dans la fiction occidentale, la construction causale des intrigues remonte à la tradition aristotélicienne : selon la philosophe italienne Cristina Viano, la Poétique et la Rhétorique d’Aristote partagent une même chaîne causale, où chaque événement découle logiquement du précédent. L’esthétique coréenne, elle, préfère instiller de l’ironie : le réalisateur Bong Joon-ho désigne sous le nom de « piksari » un événement saugrenu qui surgit au cœur d’une scène dramatique et déjoue les attentes émotionnelles du public. C’est cette esthétique héritée, et non une invention hollywoodienne, qui gagne aujourd’hui jusqu’aux blockbusters américains.

Le concept de « fiction analogique », que j’ai développé dans ma thèse de doctorat, s’appuie sur les écrits du penseur taoïste Guiguzi (鬼谷子, IVᵉ siècle av. n. è.), auteur d’un traité de rhétorique, l’Art de la persuasion, consacré à la guerre psychologique et à la manipulation des adversaires. Guiguzi y enseigne à conduire les autres « sans le laisser paraître, sans montrer par où l’on passe », ce qu’il qualifie lui-même de divin. Pour lui, la vérité importe moins que l’efficacité : elle peut être présentée de manière sélective pour servir des objectifs stratégiques, en diplomatie comme en négociation.

Cette approche s’inscrit dans un conflit dogmatique sur l’interprétation du Tao : quand le sage Lao-Tseu (老子, 570-490 av. n. è.) invite à se détacher des apparences pour atteindre une clarté intérieure, Guiguzi les exploite au contraire à des fins stratégiques. Les deux partagent une même défiance envers les sens, mais l’un cherche à s’en libérer, l’autre à s’en servir.

Quatre exemples, tirés de séries récentes et largement diffusées à l’international, permettent de comprendre concrètement comment cette méthode fonctionne à l’écran.

Convaincre par ressemblance, plutôt que par démonstration

Dans une méthode analogique, le terme « 水 » (eau) évoquera toutes les sensations, souvenirs ou émotions qu’un individu associe à cet élément, tel qu’exposé dans une séance d’étude de la pensée dans le feuilleton historique Hwarang (화 랑, KBS2, 2016-2017).

De jeunes disciples évoquent d’abord leurs souvenirs liés à ce mot, la fraîcheur, la pluie, une émotion d’enfance, avant de comprendre, par ce cheminement associatif, qu’elle est en réalité une allégorie du Roi : comme l’eau coule depuis sa source, le pouvoir découle de lui. Dans la série, il n’est jamais question de l’eau au premier degré : c’est l’association, de l’intime au politique, qui construit le sens, au risque de transformer ces récits non linéaires en instruments de persuasion redoutables, car ils exercent une influence édifiante sur leurs téléspectateurs.

Le spectateur n’est pas seulement destinataire d’une démonstration, il devient co-énonciateur du lien qui donne son sens au récit.

Le doute comme outil de persuasion

Au-delà de ces associations d’idées savamment induites, la série coréenne sème volontiers la confusion, pour mieux instiller le doute dans l’esprit des spectateurs. Dans le feuilleton judiciaire Justice juvénile (소년 심판, Netflix, 2022), une même scène de maltraitance est montrée deux fois, du point de vue de la victime puis de l’adulte qui l’encadre, sans jamais être départagée. Ce n’est pas la vérité qui est recherchée, mais l’impact émotionnel, une forme de désinformation. Le refus de trancher n’est certes pas l’apanage de la Corée : si le diptyque Spider-Man de Marc Webb (2012-2014) restait fidèle à une esthétique causale et dramatique, la trilogie plus récente de Jon Watts (2017-2021) adopte au contraire le « piksari », désamorçant les moments dramatiques par des ruptures comiques inattendues – un basculement qui marque le début de la disparition de la fiction causale au profit de la fiction analogique dans les fictions occidentales, et qui coïncide avec la montée en influence de la Hallyu sur Hollywood entre 2014 et 2017.

Construire l’intrigue par association plutôt que par lien de cause à effet

Cette méthode façonne jusqu’à la structure des intrigues. Dans le feuilleton fantastique J’entends ta voix (너의 목소리가 들려, SBS, 2013), une avocate est interrogée en entretien d’embauche sur son exclusion du lycée. Elle commence alors à raconter son passé qui, plutôt que de se refermer une fois l’explication donnée, bifurque sur une intrigue parallèle, un meurtre dont elle a été témoin adolescente, avant de s’arrêter net sur une fin en suspens. Le jury, comme le spectateur, reste dans l’incertitude : cette absence de clôture la rend inoubliable et lui permet, dans le récit, de décrocher le poste.

On passe ainsi d’un souvenir à l’autre, ou d’un indice à l’autre, par contiguïté, non par déduction logique. Cette absence de clôture immédiate produit un effet particulier : le spectateur reste dans l’attente, obligé de conserver plusieurs hypothèses ouvertes. Ce qui pourrait apparaître comme une faiblesse dans une intrigue strictement causale devient ici une ressource narrative.

Une influence qui ne s’annonce jamais

Ce n’est pas la démonstration qui produit la surprise, mais la reconfiguration rétrospective de ce que le spectateur croyait avoir compris – un mécanisme qui, dans le feuilleton historique la Déesse du Feu (불의 여신 정이, MBC, 2013), opère aussi sur le plan idéologique. Le feuilleton offre l’illustration la plus aboutie de l’art guiguzien : conduire le spectateur vers une conclusion sans jamais la lui imposer. Commanditée par l’Agence coréenne de contenus créatifs (KOCCA) et financée par le ministère de la culture, des sports et du tourisme, la série se présente dès son carton d’ouverture comme une vitrine patrimoniale, inspirée de la vie de la potière historique Baek Pa-sun (백파선 ou 百婆仙, 1560-1656).

Mais c’est surtout par le silence qu’elle agit : dès le premier épisode, on apprend que l’héroïne est née d’un viol. Sa mère, agressée par l’un des céramistes royaux, choisit de taire ce crime pour préserver son rêve de devenir céramiste, une violence que le récit ne condamne jamais. Lorsque l’héroïne finit par confronter son père biologique, elle se heurte à son mépris et à son absence de remords : c’est alors qu’elle comprend que sa mère n’était pas consentante.

Comprendre cette scène suppose que le spectateur se souvienne, par lui-même, de ce qui s’est dit trente épisodes plus tôt. Le risque est là : une fiction causale, comme la tragédie aristotélicienne, se referme sur un discours net où le coupable est puni ; ici, rien n’est montré ni expliqué, seulement suggéré
– laissant la porte ouverte à ce que la faute reste, littéralement, sans conséquence.

Le public féminin, en quête d’émancipation à travers cette figure historique, se retrouve ainsi enrôlé dans un discours qui le ramène, lui, au silence et à l’effacement, tandis que les hommes du récit occupent le devant de la scène sans jamais être inquiétés : la mère de l’héroïne ne reçoit ni justice pour son agression, ni sanction pour son agresseur.

Ce paradoxe dépasse ce seul feuilleton : convoquer une figure féminine historique comme Baek Pa-sun semble chercher une légitimité dans le passé, alors que cela renforce subtilement les normes sociales conservatrices – si ce récit avait été construit selon une logique causale, on aurait pu y voir un discours progressiste. C’est précisément parce qu’elle ne formule jamais ce discours explicitement que la fiction analogique parvient à le faire accepter, en se faisant passer pour un simple divertissement. La persuasion ne disparaît pas derrière le récit : elle s’y dissimule – aussi efficace, et aussi indétectable, que l’art de Guiguzi l’annonçait dès l’origine.

The Conversation

Céline Lou Sossah ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.09.2026 à 13:35

La voiture électrique peut-elle faire disparaître 20 milliards de recettes fiscales ?

Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School

Près de 24 milliards d’euros. C’est ce que prélève l’État sur les carburants fossiles. Combien coûterait une conversion totale du parc automobile à l’électrique ?
Texte intégral (1502 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le véhicule électrique est un moyen de réduire les émissions de CO₂ dues aux déplacements.

  • Pour l’État, la fiscalité sur les carburants est une source de revenus importante. En outre, l’acquisition des véhicules électriques est subventionnée.

  • Autant dire que le bilan fiscal est moins favorable que le bilan environnemental. Quelles ressources pourrait trouver la puissance publique pour un passage à l’électrique gagnant-gagnant ?


La transition vers la voiture électrique est généralement présentée sous l’angle environnemental incluant la lutte contre les émissions de CO₂ et la pollution urbaine ou l’amélioration du bilan carbone des batteries. Les économistes insistent également sur les avantages budgétaires (pour les propriétaires de voitures) ainsi que sur la réduction des importations et de notre dépendance aux pays producteurs de pétrole (pour un pays producteur et exportateur d’électricité).

Le passage au tout électrique soulève pourtant une autre question, beaucoup moins discutée : que deviendront les recettes que l’automobile procure aujourd’hui aux diverses administrations publiques ?

L’automobile : une vache à lait fiscale

La question est loin d’être anecdotique, car la fiscalité automobile française repose encore largement sur un principe hérité du XXᵉ siècle : taxer fortement le carburant consommé. Lorsqu’il passe à la pompe, l’automobiliste paie sur chaque litre une accise (un droit fixe) de 60 à 75 cents par litre.

À cet impôt, composante de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), s’ajoute encore la TVA de 20 % sur le carburant, mais également sur l’accise soit un impôt sur l’impôt… au total la part des taxes évolue de 48 % du prix pour le gazole à 55 % pour le SP95.


À lire aussi : Les débuts prometteurs de la voiture électrique au XIXᵉ siècle


Pour l’État, cette fiscalité possède trois qualités remarquables : son assiette est très large, son recouvrement simple et son rendement dépend directement de l’utilisation du véhicule. Plus on roule, plus on consomme. Plus on consomme, plus on paie de taxes. Or, une voiture électrique ne consomme ni essence ni gazole.

À fiscalité inchangée, la généralisation de l’électrique ferait donc disparaître une partie substantielle de cette ressource.

Des recettes fiscales stables

L’analyse des comptes des transports permet de fixer quelques ordres de grandeur. En 2024 (dernières données officielles disponibles), les voitures particulières françaises ont consommé 10,9 milliards de litres d’essence et 14,8 milliards de litres de gazole. Aux taux d’accise applicables et compte tenu des prix moyens à la pompe, cela représente environ 16 milliards d’euros d’accise et 8 milliards de TVA, soit près de 24 milliards d’euros de prélèvements sur les seuls carburants consommés par les voitures particulières.

À cela s’ajoutent les recettes publiques directement liées aux voitures pour les certificats d’immatriculation (les cartes grises), les taxes sur les contrats d’assurance automobile, les taxes sur les véhicules de société, le malus automobile et environ 2 milliards d’amendes.

Un cauchemar fiscal : 40 millions de voitures électriques

Au 1er janvier 2026, les voitures électriques ne représentaient encore que 3,5 % des 40 millions de voitures particulières en circulation, mais, en août 2026, elles atteignaient déjà 38 % des immatriculations de voitures neuves.

Tentons toutefois une expérience de pensée pour estimer les pertes de recettes fiscales d’un monde idéal dans lequel circuleraient 40 millions de voitures électriques. Dans cet éden écologique, les recettes fiscales ne disparaîtraient pas intégralement, car l’exonération de taxes sur les assurances pour les véhicules électriques est déjà supprimée et elles ne sont pas totalement exonérées de la taxe sur les cartes grises. Il n’empêche que le manque à gagner serait tout de même considérable d’autant que les véhicules électriques ne subissent ni le malus CO₂ qui s’est alourdi au 1er janvier 2026 ni la taxe sur les véhicules de sociétés.

En contrepartie les recettes fiscales supplémentaires sur l’électricité doivent être évaluées. Sur la base de 470 milliards de kilomètres parcourus par an et d’une consommation électrique moyenne de 15 à 20 kilowattheures (kWh) pour 100 kilomètres, un parc entièrement électrique consommerait approximativement 70 à 95 térawattheure (TWh) d’électricité par an pour sa traction. Avec l’accise actuelle de 24,69 euros par mégawattheure (MWh), cette consommation générerait environ de 1,7 milliards à 2,3 milliards d’euros d’accise.

En y ajoutant la TVA sur l’électricité, les prélèvements supplémentaires liés à la recharge pourraient atteindre environ 4 milliards d’euros par an. Cela resterait très inférieur aux quelque 24 milliards aujourd’hui prélevés sur l’essence et le gazole consommés par les voitures particulières.

Des voitures électriques toujours subventionnées

Et ce n’est pas tout. Non seulement l’utilisation des véhicules électriques est bien moins taxée que les véhicules thermiques, mais leur achat est subventionné, conformément aux principes d’une fiscalité comportementale qui cherche à orienter les choix des particuliers par la carotte et le bâton fiscal. Ainsi, le bonus écologique budgétaire pour les voitures particulières représentait 1 milliard d’euros en 2024.

Le leasing social est, quant à lui, doté en 2026 d’une enveloppe de 401 millions d’euros pour au moins 50 000 véhicules, mais financé par les certificats d’économies d’énergie (CEE) à la charge, depuis juillet 2025, des fournisseurs d’énergie, le coût total des subventions de l’État n’est plus que de 1 milliard d’euros environ et devrait s’éteindre assez rapidement.

On peut en conclure qu’un parc de voitures particulières intégralement électriques ferait perdre, à fiscalité constante, environ 24 milliards d’euros de fiscalité annuelle sur l’essence et le gazole en ne créant que quelque 4 milliards à 5 milliards de fiscalité électrique. Le manque à gagner final serait donc proche de 20 milliards d’euros par an.

Quelle taxation future ?

Trois solutions sont possibles pour pallier ce manque à gagner.

La première serait de taxer davantage l’électricité utilisée pour la recharge. Si elle est techniquement séduisante, elle devient délicate lorsque le véhicule est rechargé sur une prise domestique alimentant également le logement.

France Info, 2026.

La seconde consisterait à déplacer la fiscalité de la consommation vers la détention du véhicule, avec une taxe annuelle modulée selon le poids ou d’autres caractéristiques un peu à la manière d’une taxe foncière sur les biens immeubles.

La troisième solution, la plus efficace et la plus équitable, consisterait à taxer l’usage réel, en fonction des kilomètres parcourus. Elle est soutenue par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et déjà instaurée en Nouvelle-Zélande et en Islande depuis 2024 pour les véhicules électriques. Ces dispositifs qui permettent de faire contribuer les automobilistes au financement des infrastructures indépendamment de l’énergie utilisée soulèvent toutefois des questions d’acceptabilité, de contrôle et de protection des données.

La transition vers la voiture électrique ne signifie certainement pas la disparition de la fiscalité automobile dont l’État ne saurait se passer, mais annonce plutôt sa transformation. La vraie question n’est donc pas de savoir si la voiture électrique sera taxée, mais quand et comment elle le sera lorsque les carburants cesseront d’être les vaches à lait fiscales.

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Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.09.2026 à 13:35

Pour quelles raisons André Citroën pourrait-il devenir le premier industriel à entrer au Panthéon ?

François Delorme, chercheur associé CERAG, membre du WIKISGK, Université Grenoble Alpes (UGA)

Vous connaissez la marque aux chevrons, mais connaissez-vous André Citroën son fondateur ? Cet ingénieur, créateur et chef d’entreprise a innové dans bien des domaines.
Texte intégral (1812 mots)
L’industriel français André Citroën sur un paquebot. Library of Congress /George Grantham Bain Collection

L’ESSENTIEL

  • Lors de la rencontre des entrepreneurs de France, le président du Medef Patrick Martin a soutenu le projet d’entrée au Panthéon d’André Citroën.

  • Si la marque est toujours connue, la biographie de son fondateur l’est beaucoup moins. Notamment les innovations qu’il a promues.

  • La crise de 1929 et ses conséquences financières l’éloigneront de son entreprise.


Citroën est une marque à part dans le monde de l’automobile de collection : une presse spécifique fait vivre la mémoire des modèles légendaires (Citroën Magazine, Citropolis, Chevronnés ou Quai de Javel, le plus récent), des ouvrages nombreux. Des manifestations de grande envergure montrent que les fans, notamment néerlandais, lui vouent un culte particulier tenant en grande partie à la personnalité de son fondateur, André Citroën.

Polytechnicien, l’homme est fasciné par la technique. D’abord fabricant d’engrenage (à chevrons, qui deviendra son emblème), il restructure le constructeur automobile Mors à partir de 1908 en réorganisant et rationalisant la production tout en misant sur l’exportation. Mais c’est à partir de la Première Guerre mondiale qu’il va véritablement changer d’échelle, et d’une certaine façon, changer le monde automobile, et ce, jusqu’à son décès en 1935.

En à peine dix années, Citroën devient le deuxième constructeur automobile mondial… avant de frôler la faillite. Cette épopée mérite assurément une reconnaissance, dans les manuels de management a minima. Et pourquoi pas au Panthéon, où il serait le premier industriel à entrer ?


À lire aussi : Le retour de la 2CV – en version électrique : nostalgie ou solution pour une mobilité plus sobre ?


Trente-neuf opérations simples pour un obus

Mobilisé pendant la Première Guerre, André Citroën a 36 ans. Il constate le manque de munitions. Comprenant que la production en masse de matériel est un facteur essentiel dans ce conflit, il découpe la fabrication des obus en 39 opérations simples, permettant à une main-d’œuvre sans qualification de fournir l’effort de guerre. Il fabrique 50 000 obus par jours grâce à la première chaîne de production moderne de France. Construite en quatre mois seulement, elle est située quai de Javel à Paris. Les usines Citroën fourniront 24 millions d’obus durant la Première Guerre mondiale.

Une fois la paix revenue, Citroën décide de produire une automobile à prix abordable, grâce à de grandes séries permises par cette nouvelle vision du travail à la chaîne. C’est la type A en 1919. Jusqu’à son dernier coup de génie, en 1934 la traction avant, la marque de Javel cherche à être à la pointe du progrès technique, pour produire toujours plus d’automobiles. Pour André Citroën, être en avance ne suffit, il faut le faire savoir. C’est une autre dimension du personnage : André Citroën est aussi un grand communicant.

Un homme de marketing

La publicité moderne et le développement du crédit doivent beaucoup à la firme aux chevrons, première entreprise dont le logo ne porte pas le nom de la marque. Il modernise le processus de vente avec le suivi de la prospection et une vraie approche commerciale visant à fidéliser la clientèle. Il crée des « événements » comme des journées « portes ouvertes » chez les concessionnaires, et ouvre ses usines à la visite.

De façon plus spectaculaire, il est à l’initiative de grands raids, qui l’opposent à son rival Renault : la Croisière « noire » à travers l’Afrique et la Croisière « jaune » en Asie entrent dans cette catégorie. Il considère aussi que la conductrice est un marché spécifique à conquérir. En 1926, une campagne publicitaire a pour slogan :

« La femme moderne ne circule qu’en cabriolet Citroën. ».

L’architecture, avec des succursales toujours plus grandioses, est un axe de communication. Considérant que les premiers mots des enfants devaient être « Papa, Maman et Citröen », il fabrique des jouets pour enfants (comme la Citröenette à pédale ou électrique) dès 1923. Ils sont aujourd’hui considérés par les collectionneurs comme des icônes.

La signalétique routière devient aussi un moyen de publicité

Mais c’est évidemment l’illumination de la tour Eiffel, qui est le coup de maître : pendant dix ans, son nom y sera présent.

L’aventure Peugeot-Citroën DS, 2025.

Charles Lindberg se serait repéré grâce à ce symbole lumineux dans le ciel de Paris, au terme de sa traversée de l’Atlantique. Il n’en fallait pas plus pour que l’illustre aviateur se rende dans l’usine de Javel sur l’invitation d’André Citroën. Vedette de l’époque, Joséphine Baker chante les louanges de la marque au chevron. Les bancos d’André Citroën au Casino seront aussi célèbres… et même présents dans un poème que Prévert lui consacre.

Mais derrière ce personnage visionnaire mais aussi fantasque (que Louis Renault surnommait « Pitröen »), se cache un manager moderne.

L’art de bien s’entourer

Découvreur de talents, André Citroën sait s’entourer : l’ingénieur Salomon, recruté en 1916, est le père de la type A. André Lefèbvre, ingénieur aéronautique chez Gabriel Voisin, après un bref passage chez Renault, sera le père technologique de la révolutionnaire traction avant, que Flaminio Bertoni, diplômé des Beaux-Arts de Varèse dessinera. Ils seront les concepteurs de la 2CV en 1948 puis de la DS en 1955, perpétuant l’esprit avant-gardiste d’André Citroën après sa mort. Bras droit d’André Citroën depuis Mors, Georges-Marie Haardt est le metteur en scène des grands raids à travers l’Afrique et l’Asie. Il meurt pendant l’un d’eux.

André Citroën est aussi réputé pour être un patron social, ce qui le différencie de son rival surnommé « l’ogre de Billancourt » : produire pendant la Première Guerre mondiale, avec une main-d’œuvre féminine nécessitait des adaptations : cantine pour 3 000 couverts, services sanitaires, épicerie, prime de naissance, pouponnière sont présents dans l’usine du quai de Javel dès 1914. Le 13e mois apparaît en 1927.

Des innovations qui le conduiront à sa perte

C’est enfin et surtout un insatiable innovateur. Au delà du travail à la chaîne, il adopte l’emboutissage pour que les carrosseries soient plus simples à fabriquer (carrosserie dite tout acier) et donc moins chères. Si la traction avant sera un concentré de technologie (on parle de la voiture aux 100 brevets), elle est aussi insuffisamment au point. Elle est fabriquée dans une usine aussi gigantesque et nouvelle que coûteuse, objet d’un film, Autopolis, réalisé par Léon Poirier en 1934.

Les documents cinématographiques, 2018.

Ce projet pharaonique, sorte d’ultime banco, signe à la fois un excès d’orgueil dans sa course face à Renault et d’optimisme dans un contexte économique rendu complexe par les soubresauts de la crise de 1929. Il conduira André Citroën vers de grandes difficultés financières et vers sa perte.

Les créanciers se manifestent et l’un d’eux, Michelin, exige son règlement. Les banques, lassées de cet extravagant, ne suivent plus, malgré une traction avant très prometteuse, et un patrimoine immobilier conséquent. Citroën voit ses actions passer sous le pavillon « auvergnat », car elles étaient gagées contre une avance qui n’est pas remboursée. Il a, cette fois-ci, perdu et mourra en 1935.

À son enterrement, son fidèle rival Louis Renault amènera des orchidées blanches de sa serre personnelle. Il aurait déclaré au sujet de son rival :

« Citroën nous fait du bien : il nous empêche de nous endormir. »

The Conversation

François Delorme ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.09.2026 à 12:33

Avant d’être ennemis, ils étaient amis… La bromance méconnue de Guillaume le Conquérant et Harold

Catherine Clarke, Professor in the History of People, Place and Community, School of Advanced Study, University of London

Avant de s’affronter à Hastings en 1066, Guillaume de Normandie et Harold Godwinson furent alliés et compagnons d’armes. La tapisserie de Bayeux raconte aussi cette étonnante histoire d’amitié.
Texte intégral (1783 mots)
Dans les premières scènes de la tapisserie de Bayeux, avant le serment visible ici, Guillaume de Normandie et Harold Godwinson s’entraident. Wikimedia

L’ESSENTIEL

  • La tapisserie de Bayeux, présentée au British Museum à Londres à partir du 10 septembre, raconte aussi les événements qui ont précédé la conquête normande.

  • Avant de devenir ennemis, Guillaume de Normandie et Harold Godwinson furent alliés et combattirent côte à côte.

  • Un épisode spectaculaire dans la baie du Mont-Saint-Michel montre Harold sauvant des soldats normands des sables mouvants.


Ils n’ont pas toujours été ennemis. Avant que Guillaume le Conquérant et Harold Godwinson ne se déchirent sur le champ de bataille d’Hastings en 1066 pour la couronne d’Angleterre, ils furent compagnons et frères d’armes.

C’est l’histoire tragique de deux alliés improbables devenus ennemis mortels. Et c’est l’un des récits les moins connus de la tapisserie de Bayeux, qui est présentée au public au British Museum de Londres.

En tant qu’historien du Moyen Âge, j’ai vu la tapisserie plusieurs fois à Bayeux, et c’est cette histoire, souvent laissée de côté, qui me tire des larmes. Au cœur du récit se trouve un épisode extraordinaire qui se déroule près du Mont-Saint-Michel, en Normandie, où Harold et Guillaume se sont un jour retrouvés côte à côte.

Nous sommes en 1064. Harold Godwinson, l’un des plus puissants nobles de l’Angleterre du haut Moyen Âge, fait naufrage sur les côtes du Ponthieu, dans la Somme. Guillaume, duc de Normandie, exige alors immédiatement qu’Harold lui soit livré.

Une querelle est déjà engagée autour de la succession au trône d’Angleterre : le roi Édouard, qui n’a pas d’enfant, va bientôt mourir, et plusieurs prétendants se disputent la couronne. Les motivations de Guillaume sont, sans aucun doute, liées à ses ambitions pour le trône. Mais l’histoire prend alors une tournure pour le moins surprenante.

Guillaume et ses guerriers partent en campagne militaire contre Conan, duc de Bretagne, emmenant Harold avec eux. Pour Harold, la situation est pour le moins inconfortable : il se retrouve dans une position ambiguë, à la fois otage, hôte et compagnon d’armes.

Près du Mont-Saint-Michel, Guillaume et Harold atteignent la frontière entre la Normandie et la Bretagne. La tapisserie de Bayeux représente le Mont-Saint-Michel sous la forme d’une abbaye stylisée, perchée au sommet d’un rocher escarpé. Le Couesnon marque alors la frontière – un cours d’eau réputé pour ses sables mouvants particulièrement traîtres.

Puis, c’est la catastrophe. La tapisserie montre l’armée normande en train de s’enliser dans les vasières. Des hommes traversent le cours d’eau, leurs boucliers levés au-dessus de leurs têtes, avant de trébucher et de tomber dans l’eau et la boue. Un cheval s’enfonce à son tour, désarçonnant son cavalier. C’est la panique, le chaos.

Et, fait extraordinaire, c’est Harold qui vient à leur secours. « Ici, le duc Harold les tira du sable » (« hic Harold dux trahebat eos de arena »), nous raconte la tapisserie. Harold – que sa luxuriante moustache permet de distinguer des hommes de Guillaume (les Normands préféraient être rasés de près) – tient son bouclier d’une main et, de l’autre, tire un malheureux soldat hors des sables mouvants. Un autre fantassin normand s’accroche à son dos tandis qu’Harold le met à l’abri. Harold est le héros du jour.

Cet été, j’ai suivi les traces de Guillaume et Harold, en refaisant leur parcours à travers la baie du Mont-Saint-Michel, à l’embouchure du Couesnon, des vasières jusqu’aux sables mouvants. Aujourd’hui encore, il est trop dangereux de s’y aventurer sans un guide expérimenté : les marées et les sables sont imprévisibles et peuvent être mortels.

Notre guide nous a demandé de « danser », ou de faire onduler nos pieds, pour réveiller les sables mouvants. Lorsqu’ils ont commencé à bouger et à s’ouvrir, engloutissant mes jambes et m’attirant vers le fond, j’ai compris que les pas martelés des soldats normands avaient parfaitement pu suffire à mettre en mouvement le sol. Il ne faut pas longtemps pour que les sables vous emprisonnent et qu’il devienne impossible de s’en extraire.

Harold tire des soldats normands des sables mouvants
Harold tire des soldats normands des sables mouvants. The British Museum

Le chroniqueur anglo-normand Orderic Vital écrivit plus tard qu’Harold était « très grand et beau, remarquable par sa force physique, son courage et son éloquence, son esprit vif et ses actes de bravoure ». Pourtant tout n’est pas éloge. Orderic ajoute : « Mais que valaient tous ces dons sans l’honneur, qui est à la racine de tout bien ? »

Si vous voulez comprendre ce qui se joue réellement dans la tapisserie de Bayeux, regardez toujours les bordures. Ces bandes décoratives, en haut et en bas, mêlent des motifs d’oiseaux et d’animaux, des scènes tirées de fables morales, des récits secondaires et des symboles qui offrent un commentaire à la fois ironique et incisif sur l’action représentée dans le panneau brodé central.

Dans les bordures de la scène des sables mouvants apparaissent des oiseaux et des poissons – à l’image de la riche vie naturelle de la baie du Mont-Saint-Michel que j’ai pu observer cet été. Mais il y a autre chose. Les bordures grouillent d’anguilles qui se contorsionnent et se tortillent. Un homme tend la main pour tenter de les saisir, mais elles lui glissent entre les doigts. Est-ce une allusion à Harold Godwinson ? Charismatique et charmeur, mais aussi insaisissable qu’une anguille ? À côté des anguilles, des aigles et un loup évoquent la violence et la prédation. Au cœur même de l’héroïsme d’Harold se dessine une sinistre prémonition.

La tapisserie de Bayeux raconte l’épisode des sables mouvants avec le recul de l’histoire. Tout le conflit reste encore à venir. Au cours de la campagne de Bretagne, Harold aide Guillaume à vaincre le duc Conan, le pourchassant de la ville fortifiée de Dol jusqu’à la citadelle de Dinan, perchée au sommet des falaises. Là, Conan se rend et remet les clés de la ville, tendues au bout d’une lance – un autre détail remarquable de la tapisserie.

Harold est largement récompensé pour sa bravoure et ses services : la tapisserie montre les deux hommes presque enlacés, tandis que Guillaume lui remet des armes. Mais ce n’est pas tout. Guillaume ramène Harold en Normandie, à Bayeux, pour célébrer leur victoire – et surtout pour lui arracher ce serment d’allégeance décisif. La tapisserie montre Harold prêtant serment sur des reliques sacrées, même si la question de savoir s’il savait exactement ce qu’il promettait, et sur quoi il prêtait serment, fait encore débat. C’est le moment qui scelle le futur conflit entre les deux hommes et sème les germes de la bataille de Hastings.

C’est à l’issue brutale de la bataille de Hastings que je me suis intéressée dans mon livre A History of England in 25 Poems. Mais il ne faut pas oublier cette histoire d’amitié inattendue, de courage et d’efforts menés de concert. Lorsque vous arrivez au bout de la tapisserie de Bayeux – la flèche dans l’œil, les cadavres dépouillés et mutilés, les Anglais fuyant dans la défaite – souvenez-vous de cette histoire qui la précède, et de cette camaraderie aujourd’hui disparue entre Guillaume et Harold : autrefois, ils étaient deux frères d’armes.

The Conversation

Catherine Clarke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.09.2026 à 12:32

Une étude chez la souris éclaire les changements cérébraux qui pourraient favoriser la rechute après l’arrêt de l’alcool

Danny G. Winder, Professor and Chair of Neurobiology, UMass Chan Medical School

Marie Doyle, Instructor in Neurobiology, UMass Chan Medical School

Une étude chez la souris montre que l’abstinence peut modifier l’activité cérébrale. Arrêter de boire pourrait alors paradoxalement accroître le risque de consommation compulsive.
Texte intégral (1681 mots)
Mieux comprendre les mécanismes cérébraux liés à la rechute est un enjeu majeur pour le traitement de l'alcoolisme. Mart productio/Pexels

Pourquoi certaines personnes rechutent-elles après avoir arrêté de boire ? Des travaux menés chez la souris suggèrent que l’abstinence peut modifier l’activité d’une région cérébrale, le BNST, et ainsi contribuer à une consommation d’alcool excessive malgré ses conséquences néfastes.


Chez certains individus, s’abstenir de boire de l’alcool peut ensuite accentuer une consommation compulsive. Notre équipe de recherche a constaté que, chez des souris privées d’alcool, cette envie irrépressible de boire est précédée de modifications de l’activité d’une région cérébrale particulière, ce qui ouvre de nouvelles pistes de dépistage pour identifier et aider les personnes les plus vulnérables à une rechute.

Bien que l’abstinence alcoolique soit associée à une amélioration de l’état de santé, les chercheurs spécialisés dans les addictions émettent l’hypothèse que les modifications cérébrales qui surviennent pendant une période d’abstinence pourraient accroître le risque de rechute.

Pour explorer cette hypothèse, nous avons étudié le comportement de souris après leur avoir donné un accès volontaire à l’alcool pendant une longue période, suivi d’une période d’abstinence forcée. Nous avons constaté qu’une partie des souris développait une consommation d’alcool résistante à l’aversion : elles se mettaient alors à boire de l’alcool malgré la quinine que nous ajoutions pour le rendre de plus en plus amer. De plus, comparées aux souris qui n’avaient pas subi d’abstinence forcée, ces souris consommaient des quantités encore plus importantes de cet alcool très amer. Ces résultats suggèrent que l’abstinence pourrait entraîner des difficultés physiologiques susceptibles de contribuer aux rechutes chez les personnes souffrant de troubles liés à l’usage d’alcool.

Nous avons ensuite suivi l’activité d’un groupe particulier de cellules dans une région du cerveau appelée noyau du lit de la strie terminale, ou BNST. Des recherches antérieures ont montré que cette petite structure cérébrale joue un rôle important dans certains symptômes des troubles liés à l’usage d’alcool, notamment l’anxiété et la dépression.

Le BNST est situé en profondeur, près du centre du cerveau.
Le BNST est situé en profondeur, près du centre du cerveau. Rob Hurt/Wikimedia Commons, CC BY-SA

Nous avons constaté que lorsque des souris en abstinence étaient replacées dans l’environnement où elles avaient auparavant eu accès à l’alcool, elles tentaient d’en boire, alors même que le dispositif ne contenait que de l’eau. Ces tentatives étaient associées à une activité du BNST. Chez les souris abstinentes qui avaient développé une préférence pour l’alcool très amer, l’activité dans cette région du cerveau était plus de deux fois supérieure à celle observée chez les souris qui n’avaient pas subi de période d’abstinence forcée.

Fait important, nous avons observé une activité du BNST avant même de donner aux souris abstinentes accès à l’alcool amer. Ce résultat laisse penser qu’il pourrait être possible d’identifier les personnes présentant un risque de rechute en mesurant l’activité du BNST lorsqu’on leur donne accès à de l’alcool.

Pourquoi c’est important

La consommation excessive d’alcool constitue l’un des principaux enjeux de santé publique. Bien qu’elle soit associée à de nombreux effets néfastes sur la santé, le public sous-estime chroniquement sa gravité.

En 2024, le nombre de décès associés à la consommation d’alcool aux États-Unis était 4,5 fois supérieur à celui des décès attribués aux opioïdes. Alors que la réduction des risques – qui constitue un élément majeur de la prise en charge des troubles liés à l’usage d’opioïdes – est également étudiée dans le traitement des troubles liés à l’usage d’alcool, l’abstinence reste au cœur de la plupart des approches de cette addiction.

Plus de 80 % des Américains âgés de 12 ans et plus consomment de l’alcool au cours de leur vie, et environ 10 % développent ensuite un trouble lié à l’usage d’alcool. Ces 10 % représentent près de 30 millions de personnes qui auraient besoin d’un traitement (En Europe, l'alcool est responsable de plus de 7 % des maladies et décès prématurés).

Malheureusement, les cliniciens disposent de peu d’outils pour prédire quelles personnes auront besoin d’aide. Bien que des traitements contre les troubles liés à l’usage d’alcool soient approuvés par la Food and Drug Administration (FDA), le nombre de personnes diagnostiquées reste très élevé. De fait, ce nombre a pratiquement doublé aux États-Unis depuis 1999.

Mettre au point de meilleures stratégies pour identifier les personnes présentant un risque de développer un trouble lié à l’usage d’alcool et les aider à s’orienter parmi les différentes options thérapeutiques pourrait améliorer leur prise en charge.

Ce que l’on ignore encore

Le rôle exact que joue le BNST dans les comportements liés aux troubles liés à l’usage d’alcool n’est pas encore clairement établi. On ignore également ce qui provoque l’augmentation de son activité, ainsi que les populations spécifiques de cellules cérébrales au sein du BNST qui sont à l’origine de cette activité. Répondre à ces questions pourrait permettre d’identifier de nouvelles cibles thérapeutiques.

La suite

De nouveaux outils en neurosciences permettent désormais aux chercheurs de manipuler l’activité de neurones spécifiques dans le cerveau des souris. Grâce à ces techniques, notre équipe cherche à comprendre le rôle du BNST dans la consommation d’alcool malgré les conséquences néfastes qui en découlent.

Notre collègue Jennifer Blackford étudie également l’activité du BNST dans le cerveau de personnes souffrant d’un trouble lié à l’usage d’alcool et se trouvant aux premiers stades de l’abstinence. Si son équipe observe des résultats similaires chez l’humain, l’étape suivante consisterait à étudier plus précisément, dans le cadre d’essais cliniques, la possibilité d’utiliser l’activité du BNST comme outil de dépistage.

The Conversation

Danny G. Winder a reçu des financements des National Institutes of Health.

Marie Doyle a reçu des financements du National Institute of Alcohol Abuse and Alcoholism.

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03.09.2026 à 15:50

Un cinéaste à réhabiliter : René Clair au programme du baccalauréat

Carole Aurouet, Professeure des universités en études cinématographiques et audiovisuelles, Université Gustave Eiffel

Auteur d’une trentaine de films qui ont accompagné l’histoire du cinéma, de 1923 à 1966, René Clair est un cinéaste à redécouvrir.
Texte intégral (2457 mots)
René Clair au début de sa carrière. Cinémathèque française.

À l’heure où deux de ses œuvres de jeunesse, Entr’acte (1924) et Paris qui dort (1925), sont retenues au programme de la spécialité cinéma-audiovisuel du baccalauréat, il paraît utile de reconstituer l’ensemble du parcours de René Clair avant d’en dégager la portée dans l’histoire du cinéma.


Réalisateur, romancier, critique et parolier, René Clair (1898-1981) est l’une des figures qui ont permis au cinéma de s’affirmer comme un art à part entière. Né René Chomette dans le quartier parisien des Halles, il grandit dans un décor populaire qui nourrira durablement son inspiration.

Après des débuts comme journaliste à l’Intransigeant, sous le nom de plume René Desprès, il glisse presque accidentellement vers la mise en scène, en secondant Jacques de Baroncelli sur les conseils de son frère Henri Chomette.

De 1923 à 1966, il signe une trentaine de films qui accompagnent les grandes ruptures techniques du cinéma – muet, parlant, couleur – sans jamais perdre une manière propre, faite d’inventivité visuelle, de tempo burlesque et d’attachement aux figures modestes.

La période muette : jouer avec les formes

Pour son premier film, Paris qui dort (1923), René Clair imagine un savant fou paralysant la capitale, à l’exception d’un groupe de rescapés juchés en altitude – un argument de science-fiction tourné notamment sur la tour Eiffel. Ce coup d’essai doit autant aux trucages hérités de Georges Méliès qu’à une fantaisie très personnelle, mêlant onirisme et comique de situation. L’année suivante sort Entr’acte (1924), court métrage commandé par le peintre Francis Picabia et mis en musique par Erik Satie, projeté lors des représentations du ballet Relâche ; l’œuvre associe des figures majeures du mouvement dada, dont Marcel Duchamp et Man Ray.

Les films qui suivent – le Fantôme du Moulin-Rouge (1925), le Voyage imaginaire (1926), la Proie du vent (1926) et la Tour (1928) – approfondissent cette veine fantastique, en particulier grâce au procédé de surimpression, tandis qu’Un chapeau de paille d’Italie (1927), d’après la comédie de Labiche, et les Deux Timides (1929) déploient un art du récit burlesque au rythme enlevé.

En une demi-douzaine d’années, Clair construit ainsi une œuvre qui cherche, selon ses propres termes, à ramener le cinéma à ses origines plutôt qu’à l’enfermer dans des conventions théâtrales. Le principe de la course-poursuite, de l’emballement mécanique et de la rupture de ton, structure déjà cet ensemble, dans une filiation revendiquée avec Charlie Chaplin et Buster Keaton.

Le passage au parlant : une prudence féconde

L’arrivée du cinéma parlant, officialisée par la sortie du Chanteur de jazz, d’Alan Crosland en 1929, inquiète René Clair davantage qu’elle ne l’enthousiasme. Il craint que le jeune art cinématographique, encore incertain de ses moyens propres, ne se dissolve dans une simple transposition du théâtre ou du roman.

Cette réserve façonne la construction de son premier film sonore, Sous les toits de Paris (1930) : certaines séquences sont filmées derrière une vitre, avec le son coupé, car dans la réalité les dialogues ne pouvaient être entendus ; d’autres se déroulent dans l’obscurité pour que l’oreille supplée l’image ; l’ensemble s’ouvre sur un célèbre mouvement d’appareil descendant des toits jusqu’au pavé du faubourg, une manière de lutter contre l’immobilité du parlant due à la lourdeur des équipements. Dans un entretien télévisé de 1974, René Clair revient sur cette méfiance initiale à l’égard du parlant au moment du tournage de ce film, une méfiance qu’il transformera en un véritable stimulus créatif.

Entre 1930 et 1933, Clair réalise avec la même équipe technique – le décorateur Lazare Meerson, l’opérateur Georges Périnal, les compositeurs Maurice Jaubert et Georges Van Parys – quatre films qui fondent son statut d’auteur complet, à la fois scénariste, dialoguiste, parolier et monteur, bien avant la théorisation de « la politique des auteurs » des Cahiers du cinéma de 1955.

Le Million (1931), course effrénée autour d’un billet de loterie gagnant, mêle vaudeville et opérette ; il figurera parmi les dix films les plus estimés au monde lors du premier grand classement établi par la revue Sight and Sound en 1952.

À nous la liberté ! (1931), fable satirique sur la déshumanisation par la mécanisation industrielle, influence si nettement les Temps modernes (1936) de Chaplin que la société productrice Tobis engage un procès pour plagiat – auquel Clair refuse de s’associer, déclarant dans le Soir :

« Chaplin est un trop grand homme, et je l’admire trop pour accepter que son génie créatif soit contesté de quelque façon que ce soit. Je lui dois moi-même beaucoup. De plus, s’il m’a emprunté quelques idées, il m’a fait un grand honneur. »

Quatorze Juillet (1933) referme cette séquence par un hommage au Paris populaire de l’enfance du réalisateur avant que l’échec du Dernier Milliardaire (1934), satire des dictatures montantes en Europe, précipite son départ vers Londres puis Hollywood.

L’exil britannique et américain : une décennie de métissage

Entre 1935 et 1945, René Clair réalise trois films en Angleterre, puis sept aux États-Unis. Fantôme à vendre (1935), comédie fantastique tournée en Écosse, obtient un succès qui aiguise l’intérêt d’Hollywood pour le cinéaste tandis que Fausses nouvelles (1937) passe presque inaperçu en France.

Aux États-Unis, La Belle Ensorceleuse (1941) et Ma femme est une sorcière (1942) – ce dernier inspirera la série télévisée Ma sorcière bien-aimée des années 1960 – montrent la capacité du réalisateur à conjuguer l’esprit français et les codes du Studio System.

Le film Ma femme est une sorcière (1942) a inspiré la série américaine du même nom.

C’est arrivé demain (1944), considéré par le critique Jean Mitry comme son meilleur film américain, imagine un journaliste recevant chaque matin l’édition du lendemain, lui permettant de devenir un reporter très en vue, jusqu’à ce qu’il découvre l’annonce de sa propre mort… Dix Petits Indiens (1945), d’après Agatha Christie, referme cette période sur un succès populaire aux États-Unis, plus discret en France.

Ces années d’exil, marquées par une liberté de création restreinte, éloignent durablement la trajectoire de Clair du cinéma français sans interrompre pour autant sa production.

Le retour en France : nostalgie et reconnaissance institutionnelle

De retour à Paris en 1946, René Clair signe Lle Silence est d’or (1947), film charnière qui met en abyme, avec une tendresse mélancolique, les débuts du cinéma muet en milieu forain.

La Beauté du diable (1950), relecture du mythe de Faust, et les Belles de nuit (1952), qui offre à la jeune Brigitte Bardot un de ses premiers rôles, prolongent une méditation sur le temps qui traverse toute son œuvre.

Les Grandes Manœuvres (1955), premier film en couleurs du cinéaste, obtient le prix Louis-Delluc. Suivent Porte des Lilas (1957), d’après un roman de René Fallet où Georges Brassens tient son unique rôle à l’écran, puis la Française et l’Amour (1960), Tout l’or du monde (1961), les Quatre Vérités (1962) et enfin les Fêtes galantes (1966), dernier long métrage du réalisateur, œuvre allégorique sur la guerre que Clair qualifiait lui-même d’« héroï-comique ».

Cette période plus académique explique en partie l’éclipse critique dont Clair pâtit après-guerre : François Truffaut, dans son article sur la « qualité française », publié dans les Cahiers du cinéma en 1954, range implicitement son cinéma parmi les cibles de la Nouvelle Vague naissante. René Clair devient néanmoins, en 1960, le premier réalisateur élu à l’Académie française, une consécration institutionnelle qui scelle la reconnaissance tardive du septième art.

Une conception précoce du cinéma d’auteur

Dès 1928, bien avant la théorisation de la « politique des auteurs » déjà convoquée, René Clair revendiquait, dans une tribune publiée par la revue Pour vous, le statut d’« auteur » de films, contre celui, jugé trop réducteur, de simple « metteur en scène ». Cette idée d’un cinéma pensé à l’écrit, où un même créateur dialogue, met en scène et parfois compose les paroles chantées, annonce directement les débats critiques des décennies suivantes. En 1951, la chaîne nationale diffuse une série de 12 entretiens radiophoniques dans lesquels le cinéaste détaille sa méthode de travail et sa conception de la mise en scène.

Le directeur de la Cinémathèque française Henri Langlois résumait la place singulière de René Clair en affirmant que, dans le monde entier, un seul homme avait longtemps personnifié le cinéma français aux yeux du public international. Cette reconnaissance s’appuie sur une expérimentation formelle constante
– surimpression, jeux de contrepoint entre son et image, travellings complexes, etc. – mise au service d’un cinéma résolument accessible, jamais hermétique.

L’inscription au programme du baccalauréat : un regain d’attention légitime

Le choix des œuvres retenues pour l’option cinéma-audiovisuel du baccalauréat, publié au Bulletin officiel du 22 janvier 2026, met au programme Paris qui dort et Entr’acte, confirmant la valeur artistique et patrimoniale de ces deux films de jeunesse. Cette double inscription offre aux lycéens un terrain d’étude privilégié pour interroger les liens entre avant-garde dadaïste et émergence d’un langage cinématographique autonome, dans le droit fil des axes d’étude de la spécialité consacrés aux émotions, aux motifs et représentations, aux écritures ainsi qu’à l’histoire et aux techniques du cinéma.

De l’expérimentation dadaïste d’Entr’acte aux comédies sonores de la Tobis, puis de l’exil anglo-américain jusqu’au retour académique des années 1950-1960, la trajectoire de René Clair est celle d’un cinéaste qui a su, à chaque étape, réinventer les moyens de son art sans jamais renoncer à s’adresser à un large public. Si la dernière partie de sa carrière a pu être perçue comme un repli vers un académisme trop sage, ses films de jeunesse conservent une modernité formelle qui continue d’irriguer le cinéma contemporain et qui justifie pleinement leur retour au programme du baccalauréat.

Revisiter aujourd’hui cette filmographie, c’est ainsi redonner à voir l’un des inventeurs les plus audacieux du septième art naissant, dont la créativité visuelle et sonore demeure une leçon de cinéma pour les nouvelles générations de spectateurs.

The Conversation

Carole Aurouet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.09.2026 à 15:50

Pourquoi les prix alimentaires ne baissent-ils pas immédiatement avec ceux de l’énergie ?

Cynthia Tabet, Docteur et chercheuse en Économie, Enseignante et référente pédagogique, Faculté Jean Monnet (Droit, Économie, Management), Université Paris-Saclay, Université Paris-Saclay

Quel est le lien réel entre le prix de l’énergie et celui des biens de consommation ? Une hausse du prix du pétrole se répercute-t-elle plus vite qu’une baisse sur le reste de l’économie ? Ou bien ne s’agit-il que d’une impression ?
Texte intégral (1636 mots)

L’ESSENTIEL

  • En cette rentrée scolaire et en début de campagne présidentielle disputée, la question de l’inflation revient en force.

  • Si la flambée du coût de l’énergie explique la hausse des prix alimentaires, pourquoi ceux-ci ne baissent-ils pas quand le prix du pétrole recule ?

  • Loin d’être mécanique, la transmission de la hausse des prix d’un secteur à l’autre emprunte des voies multiples qui rendent l’impact d’une baisse incertain.


À partir de 2021, la reprise économique mondiale, puis les tensions logistiques et l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont fait grimper en flèche les cours de l’énergie et de nombreuses matières premières agricoles. Beaucoup de consommateurs ont alors attendu que la baisse ultérieure de ces mêmes cours se traduise vite par un allègement de leur ticket de caisse. Elle a mis plus de temps qu’on ne l’imaginait. Pourquoi ?

Un décalage qui saute aux yeux

Le constat, d’abord. En moyenne annuelle, les prix de l’énergie bondissent de 23,1 % en 2022 en France, contre 6,8 % pour l’alimentation. En 2023, la tendance s’inverse : l’énergie ralentit à 5,6 %, mais l’alimentation, elle, accélère à 11,8 %.

Il faut attendre 2024 pour que les deux séries reviennent à des rythmes comparables (respectivement 2,3 % et 1,4 %), et 2025 pour voir l’énergie reculer (– 5,6 %) pendant que les prix alimentaires progressent encore, certes plus modestement (+ 1,2 %).


À lire aussi : Retour sur le pic d’inflation de 2022 résolu en seulement deux ans. Un héritage des leçons de 1973 ?


Autrement dit, la transmission du choc énergétique aux prix alimentaires est progressive. Elle peut se poursuivre alors même que les prix de l’énergie et des matières premières ont déjà commencé à ralentir. Ce décalage n’est pas propre au marché français. Il résulte du temps nécessaire au choc pour parcourir les différents maillons de la chaîne logistique alimentaire.

Graphique. Variations annuelles moyennes des prix de l’énergie et de l’alimentation en France

Le voyage d’un choc énergétique, de la ferme au rayon

L’énergie n’est pas seulement ce que l’on paie à la pompe ou sur sa facture de chauffage ; elle est un intrant omniprésent dans la production alimentaire. Le gaz sert à fabriquer les engrais azotés. Le pétrole fait tourner les tracteurs et les camions. L’électricité chauffe les serres, alimente les chambres froides, fait fonctionner les usines de transformation.

L’énergie pèse directement sur les coûts du secteur alimentaire : selon l’Insee, une hausse de 1 % de son coût entraîne en moyenne une hausse d’environ 0,28 % des prix de production dans l’industrie alimentaire. Son poids dans le prix payé par le consommateur varie toutefois selon les produits et les étapes de la chaîne de production.

Entre la hausse du prix du gaz et celle du paquet de pâtes s’intercalent une succession d’étapes : les achats d’engrais et de carburant par les agriculteurs, la renégociation des contrats d’énergie par les industriels, la transformation, le stockage, le transport, puis les négociations commerciales avec la distribution.

Chacune de ces étapes introduit un délai, et peut amplifier ou au contraire amortir le choc initial.

Trois raisons à la lenteur du reflux

Pourquoi la baisse des coûts met-elle tant de temps à se voir en rayon ? Trois mécanismes se combinent.

Le premier tient à la rigidité des prix à court terme. Une entreprise qui a acheté sa matière première plusieurs mois plus tôt, ou signé un contrat d’électricité à prix fixe, continue de subir un coût élevé bien après que les cours ont baissé. La modification des prix représente un coût pour les entreprises. Elles peuvent donc attendre de vérifier si une variation des coûts sera durable avant de l’intégrer à leurs tarifs.

Le deuxième tient à l’étalement de la transmission dans le temps. Une étude récente de l’Insee sur la transmission des coûts agricoles aux prix de vente des industriels de l’agroalimentaire montre que les ajustements de prix peuvent s’étaler sur cinq trimestres lorsque les produits sont vendus aux distributeurs, contre trois trimestres lorsqu’ils sont destinés à d’autres industriels. La production agricole, la transformation, le transport et la distribution réagissent successivement, et non simultanément.

Le troisième tient au fait que tous les coûts ne bougent pas en même temps. Le prix du blé peut reculer pendant que les salaires, les loyers, les emballages ou les assurances restent élevés. Et un cours redescendu depuis son pic peut malgré tout rester largement au-dessus de son niveau d’avant-crise. La baisse d’un seul intrant ne suffit donc pas à faire baisser le coût de production dans son ensemble.

Ralentissement de l’inflation ne veut pas dire baisse des prix

Il y a ici une confusion fréquente, et elle mérite d’être clarifiée avec des chiffres simples. Quand l’inflation alimentaire passe de 1,5 % à 1 %, les prix ne baissent pas : ils continuent d’augmenter, mais beaucoup plus lentement. Pour qu’ils reculent réellement, il faudrait une inflation négative, ce que l’on appelle la déflation.


À lire aussi : Pourquoi le prix de l’essence à la pompe ne baisse pas aussi vite qu’il monte


Prenons un panier de courses à 100 euros. Une hausse de 15 % le porte à 115 euros. S’il augmente encore de 1 %, il atteint 116,15 euros. L’inflation a fortement ralenti, mais le niveau des prix, lui, a continué de grimper. Même une baisse ultérieure de 5 % ne le ramènerait qu’à 110,34 euros, encore plus de 10 % au-dessus de son niveau de départ. Pour revenir aux 100 euros initiaux depuis 116,15 euros, il faudrait une baisse d’environ 14 %.

C’est toute la différence entre désinflation et déflation :

  • la première désigne un ralentissement de la hausse des prix,

  • la seconde correspond à une diminution de leur niveau général.

Même une période de déflation ne garantit toutefois pas un retour aux prix d’avant-crise. Et c’est précisément cette confusion qui alimente le sentiment, largement partagé, que « les prix ne redescendent jamais ». C’est bien le rythme de leur hausse, et non leur niveau, qui a ralenti.

Les marges expliquent-elles vraiment tout ?

Face à ce constat, la tentation est grande de désigner les marges des entreprises comme seule explication. La réalité est plus nuancée.

Selon les estimations de l’Insee, les marges unitaires des industries agroalimentaires se sont redressées en 2022, après s’être comprimées en 2021. À l’inverse, celles du commerce se sont plutôt réduites entre la fin de 2021 et la fin de 2022. Les marges n’ont donc pas évolué uniformément le long de la chaîne alimentaire : elles ont pu amplifier la hausse à certains étages et l’atténuer à d’autres.

Sénat, 2026.

Le maintien de prix élevés s’explique donc par un ensemble de facteurs qui se superposent : des coûts encore élevés, des contrats signés avant le reflux des cours, l’écoulement progressif des stocks, le temps des négociations commerciales, et, ponctuellement, une reconstitution des marges.

Ce que le ticket de caisse garde en mémoire

Le choc énergétique de 2021-2022 ne s’est jamais limité à la facture de gaz ou au plein d’essence : il s’est diffusé, étape après étape, jusque dans le prix des engrais, la production agricole, la transformation industrielle, le stockage et le transport. Sa décrue doit, elle aussi, parcourir cette chaîne en sens inverse, sans pour autant se transmettre avec la même vitesse ni la même intensité.

Le ticket de caisse garde ainsi la mémoire des chocs passés bien après que ceux-ci ont reflué à la source. Le ralentissement de l’inflation est une réelle amélioration, mais il ne restitue pas mécaniquement le pouvoir d’achat perdu. Les prix peuvent cesser d’augmenter rapidement tout en demeurant durablement supérieurs à leur niveau d’avant-crise.

Ce n’est donc pas parce que le choc énergétique est passé que ses effets ont disparu : une partie de ce choc reste inscrite dans les prix que nous payons aujourd’hui.

The Conversation

Cynthia Tabet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.09.2026 à 15:50

Périscolaire : derrière le scandale des violences sexuelles, un secteur en manque de projet politique ?

Jérôme Camus, Maitre de conférences en sociologie - Education, animation socioculturelle, enfance, jeunesse, famille, Université de Tours

Laurent Besse, maître de conférences en histoire contemporaine, Université de Tours

Le scandale des violences dans le périscolaire a révélé des failles dans le recrutement et la formation des animateurs. Mais le secteur ne souffre-t-il pas, avant tout, d’un désintérêt global, qui freine son cadrage et sa régulation ?
Texte intégral (2063 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis 2025, une vague de révélations de violences sexuelles secoue le périscolaire (garderie, accueil des enfants après la classe…).

  • Le scandale a mis en lumière des failles dans le recrutement et la formation des animateurs.

  • Mais le secteur ne souffre-t-il pas, avant tout, d’un désintérêt collectif qui freine son cadrage et donc sa régulation ?


Les violences sexuelles perpétrées dans le périscolaire ont été révélées par la presse à partir de l’automne 2025, à la suite de la mobilisation de collectifs de parents et sur fond de campagne électorale municipale, à Paris en particulier où, en septembre 2026, 200 affaires sont en instruction, mais d’autres faits signalés ailleurs en France témoignent de l’ampleur nationale du phénomène. Ces affaires ont attiré l’attention sur un secteur souvent méconnu.

Dans les reportages télévisés, les articles de presse, voire les ouvrages d’actualité, c’est l’indigence de cette prise en charge des enfants qui a été pointée : indigence des organisateurs qui n’ont pas su détecter les comportements déviants, indigence des politiques publiques qui ne proposent ni cadre réglementaire solide, par exemple en matière de diplômes requis, ni moyens budgétaires, indigence enfin des encadrants eux-mêmes dont l’incompétence s’expliquerait par la faiblesse des qualifications et par la précarité des emplois.

Face au scandale, le remède souvent évoqué est celui de la formation, en particulier à la prévention des violences sexistes et sexuelles. Si personne n’en conteste l’importance, il est douteux qu’il suffise à résoudre l’ensemble des difficultés d’un secteur qui souffre d’une longue indifférence collective – y compris de la part de la recherche.

Pourtant, en 2024, près de 9 enfants sur 10 le fréquentent (86 % lors de la pause méridienne, 56 % lors de l’accueil du soir). Plus de 95 % des familles biactives ou monoparentales y ont recours au total. Dépasser l’indifférence qui entoure le périscolaire suppose d’interroger les orientations que l’on donne à ce temps dans l’éducation des enfants. C’est l’une des conditions indispensables pour organiser et réguler les pratiques des intervenants.

Des temps éducatifs hors de la classe

Le périscolaire est fait d’héritages multiples, qui se résument aujourd’hui à la garderie du matin, au temps de la pause méridienne et aux activités d’après la classe qui peuvent allier soutien scolaire, loisir et garderie. Les encadrants sont pour l’essentiel des animateurs, en l’occurrence surtout des animatrices.

Son aspect actuel doit beaucoup à la loi Peillon dite de « refondation de l’école » (2013), qui comprenait une réorganisation des rythmes scolaires, avec une organisation de la semaine scolaire sur quatre jours et demi, permettant un ajustement des temps d’enseignement aux rythmes de l’enfant et libérant ainsi, à durée d’enseignement constante, une demi-journée pour d’autres activités.

Le périscolaire n’occupait qu’une place marginale dans l’esprit des concepteurs de la loi. Pourtant, celle-ci l’a profondément transformé, malgré le retour à la semaine de 4 jours dans une majorité de communes après 2017. L’évolution des effectifs accueillis dans ce nouveau cadre a été spectaculaire : le nombre de places a doublé par rapport à 2013.

Les médias ont suffisamment décrit les conséquences de cette explosion de la demande de la part des familles : des financements insuffisants, dont une bonne partie pèse sur les collectivités, ce qui engendre des emplois précaires et morcelés qui suscitent peu de candidatures, et conduit alors à en rabattre sur les qualifications ou même les contrôles, parfois les plus élémentaires, lors des embauches.

Mais on sous-estime la dimension plus qualitative de ces transformations. La loi Peillon a institutionnalisé l’idée d’un temps éducatif à l’école en dehors de la classe, pris en charge par des personnels autres que les enseignants. Plus important, la réforme crée des projets éducatifs de territoire (PEDT), qui viennent donner un cadre administratif à la collaboration éducative locale et qui génèrent la nécessité de mettre en cohérence les temps éducatifs. Les collectivités locales qui s’en sont saisies se sont tournées vers les acteurs avec lesquelles elles travaillaient de longue date, c’est-à-dire pour l’essentiel le secteur de l’animation. Se pose dès lors la question de la capacité de ce secteur à prendre en charge les enfants dans ce nouveau cadre.

Désintérêt et manque de moyens

Le périscolaire souffre d’un désintérêt qui s’explique par sa position dominée dans la hiérarchie des instances qui encadrent les enfants. Les attentes éducatives qui y sont attachées restent faibles, contrairement à celles qui pèsent sur l’école ou sur les activités sportives et culturelles.

Une enquête menée en Indre-et-Loire auprès des parents le confirme : pour eux, le périscolaire répond avant tout à un besoin de garde, et c’est d’autant plus vrai dans les milieux favorisés. Et pour les enseignants, il s’est résumé souvent, depuis les années 1980, à l’arrivée dans l’espace scolaire de nouveaux personnels, souvent perçus comme des intrus.

Bien que le secteur de l’animation ait tenté d’y importer ses conceptions éducatives, la mise en application de la réforme a assigné ces nouveaux intervenants, au mieux, à des formes d’ouverture culturelle plus ou moins reliées à l’action des enseignants, au pire, et en réalité le plus souvent, à des fonctions de surveillance et d’occupation. Les reléguer, selon une opposition ancienne, à la garde des enfants plutôt qu’à leur éducation entraîne des logiques de recrutement et de formation plus permissives.

Malgré tout, de nombreuses solutions ont été proposées. La nécessité de former les intervenants périscolaires a émergé dès la mise en œuvre de la réforme de 2013, à travers des réflexions sur la possibilité de rapprocher certaines formations ou certains statuts (notamment celui des animateurs et des agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles, ATSEM) pour à la fois répondre aux besoins de main-d’œuvre, lutter contre la précarité des emplois et aller vers une certaine qualité éducative.

Il existe, par ailleurs, une filière de diplômes professionnels de l’animation, délivrés par le ministère de la jeunesse et des sports ou celui de l’enseignement supérieur. La généralisation des projets éducatifs de territoire vient d’être recommandée par le comité de filière animation, la mise en place de chartes et d’outils permettant de lutter contre les violences sexistes et sexuelles remonte à deux ans.

« Un métier en quête d’un vrai statut » (France 3 Nouvelle-Aquitaine, 2021).

Tout cela suppose volontés politiques et moyens, mais les deux manquent tout autant : l’État s’étant définitivement retiré du financement en 2025, la gestion du périscolaire repose sur les collectivités locales et les caisses d’allocations familiales (CAF). Elle est, de fait, souvent mise en œuvre par les associations d’éducation populaire, dépendantes des subventions.

D’un territoire à l’autre, c’est l’hétérogénéité qui domine, générant des inégalités tributaires des volontés politiques plus ou moins construites et affirmées.

Soutien à l’école ou temps de découverte ?

En définitive, si l’on admet que surveiller les enfants ne suffit pas, le problème se situe bien au niveau des fonctions que le débat public et les politiques éducatives parviendront à attribuer au périscolaire. Mais ce débat peine à sortir des cercles professionnels. Pour schématiser, au moins deux conceptions s’opposent.

La vision « scolaire » consiste à considérer le périscolaire comme un soutien de l’école, voire une forme de suppléance au travail des enseignants. Ces temps seraient consacrés à la remédiation des savoirs scolaires. C’est le cas lorsque l’action d’intervenants spécialisés ou d’animateurs est intégrée au projet d’école ou à celui de la classe, ou lorsque les situations de difficultés scolaires sont traitées par des dispositifs comme les contrats locaux d’accompagnement à la scolarité (Clas).


À lire aussi : Loisirs et vacances : les enfants doivent-ils toujours apprendre quelque chose ?


La seconde perspective – celle du loisir éducatif – est plutôt portée par les associations d’éducation populaire qui revendiquent, souvent en opposition avec l’école, des temps d’épanouissement, de découverte, de construction de l’autonomie s’appuyant sur la tradition de l’éducation par les loisirs.

Des objectifs nécessaires au cadrage des compétences

Ces façons d’envisager le périscolaire gagneraient à être mises en débat. Ce n’est qu’en constituant les temps périscolaires comme enjeu social que l’on parviendra à en définir les orientations, qui sont indispensables pour circonscrire les compétences des intervenants.

Pour l’heure, la quasi-absence d’orientation conduit à confondre compétences et qualités individuelles : la bonne volonté, le goût voire la passion du travail avec les enfants qui motivent des formes de dévouement, le bon sens qui permet, presque magiquement, d’adopter des formes d’autorité « adaptée » ou des relations « bienveillantes », etc.

Que faire, dans ces circonstances, lorsque des façons de faire, perçues comme des façons d’être, dérogent, questionnent voire interpellent ? Au nom de quoi sa propre expérience ou les usages habituels seraient-ils des modèles puisqu’il ne s’agit, après tout, que de « garder » des enfants ? On comprend dès lors que cette situation puisse ouvrir la voie à des recrutements fondés sur l’expérience (avoir des enfants), mais aussi à des pratiques déviantes (maltraitance, violences éducatives…) dont les violences sexuelles ne sont que l’intolérable pointe émergée.

The Conversation

Jérôme Camus a reçu des financements de la Caisse d'Allocations Familiales d'Indre-et-Loire et de l'INJEP.

Laurent Besse est membre du Conseil scientifique d'orientation de l'INJEP (Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire) https://injep.fr/

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03.09.2026 à 15:49

À quoi servent les cartes de bruit ? Mesurer le bruit des transports pour mieux protéger la santé

Raphaël Cueille, Chargé d'études en acoustique, Cerema

Combien de Français sont exposés à des niveaux sonores pouvant affecter leur santé ? Les cartes de bruit stratégiques permettent de répondre à cette question.
Texte intégral (2095 mots)
Exemple de carte de bruit stratégique pour un axe routier. Fourni par l'auteur

Troubles du sommeil, stress chronique, risques cardiovasculaires… le bruit des transports est aujourd’hui considéré comme l’un des principaux facteurs environnementaux affectant la santé des Européens. Mais combien sont exposés à des niveaux sonores nocifs sur le plan sanitaire ? Les cartes de bruit stratégiques permettent de mesurer cette exposition afin de guider les politiques publiques destinées à la réduire.


En France, plus des deux tiers de la population se déclare gênée par le bruit. Celui-ci peut en effet avoir des conséquences importantes sur la santé physique et mentale. Des travaux scientifiques montrent que l’exposition chronique au bruit peut provoquer des troubles du sommeil, augmenter le stress et accroître le risque de certaines maladies cardiovasculaires. C’est pourquoi l’Organisation mondiale de la santé la considère comme le deuxième facteur environnemental de morbidité en Europe, après la pollution de l’air.

Combien de Français sont exposés à des niveaux de bruit dangereux au plan sanitaire ? Pour le savoir, les autorités recourent à des cartes de bruit stratégiques (CBS), qui permettent de mesurer cette exposition afin de guider les politiques publiques destinées à la réduire.

Ensuite, à partir de ces cartes, comment agir ? Le Cerema a récemment produit un état des lieux ainsi que des recommandations à l’attention des collectivités.

Plus de 30 % de Français exposés au bruit

Le bruit routier est de loin la principale source d’exposition au bruit. Les dernières cartes de bruit stratégiques (CBS) montrent que 21,8 millions de personnes sont exposées à des niveaux de bruit routier dépassant les seuils européens, soit plus de 30 % de la population française (métropole et départements et régions outre-mer confondus).

Le bruit ferroviaire et le bruit aérien, pour leur part, concernent respectivement 2,4 millions et 600 000 personnes supplémentaires. Certaines de ces populations sont également exposées au bruit routier par ailleurs : l’exposition aux différents types de bruit peut ainsi se cumuler.

L’exposition au bruit est très largement concentrée dans les grandes agglomérations, qui regroupent plus des trois quarts des personnes concernées. L’Île-de-France représente à elle seule 37 % de la population exposée au bruit routier et 40 % de celle exposée au bruit ferroviaire, reflet de la forte densité de population et d’infrastructures de la région. Les régions Provence-Alpes-Côte d’Azur et Auvergne-Rhône-Alpes sont également particulièrement concernées.

Au-delà du nombre de personnes concernées, l’exposition au bruit des transports à des conséquences mesurables sur la santé, qui en font un enjeu majeur de santé publique.

Un enjeu de santé publique

Ainsi, le bruit routier provoquerait a minima une forte gêne pour près de quatre millions de Français, plusieurs centaines de milliers de troubles du sommeil, et il augmenterait également le risque de certaines maladies cardiovasculaires.

Pris individuellement, ces effets peuvent sembler limités, mais à l’échelle de la population, ils représentent une perte moyenne d’environ un mois de vie en bonne santé par Français au cours de sa vie. Cette perte peut atteindre plusieurs mois dans les plus grandes métropoles françaises.

Il est important de noter que les chiffres présentés ici sont probablement des estimations conservatrices. En effet, les cartes de bruit stratégiques ne couvrent pas toutes les infrastructures bruyantes et certains effets sanitaires mis en évidence par des études récentes ne sont pas encore pris en compte dans les évaluations réglementaires, notamment la mortalité prématurée toutes causes confondues et les difficultés d'apprentissage chez les enfants.


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Cartes de bruit stratégiques, mode d’emploi

La directive européenne 2002/49/CE, dite « directive bruit », rend obligatoire la production de cartes de bruit stratégiques (CBS) tous les cinq ans à échéance fixe. Elles sont réalisées selon une méthode de calcul harmonisée à l’échelle européenne afin de permettre leur comparaison d’une agglomération à l’autre. Ainsi, les dernières cartes datent de 2022 et elles seront mises à jour en 2027.

Exemple d’une carte de bruit stratégique pour un axe routier (2022). Fourni par l'auteur

Les CBS permettent de visualiser les zones où le bruit des transports dépasse les seuils européens de 50 dB(A) la nuit et 55 dB(A) sur la journée complète.

Les niveaux de bruit calculés sont alors croisés avec des données de population, ce qui permet de décompter le nombre de personnes exposées au bruit des transports. Cette estimation rend possible l’évaluation des impacts sanitaires du bruit des transports.

Représentation du réseau concerné par les cartes de bruit stratégiques dans l’Hexagone : routes (bleu), voies ferrées (rouge), agglomérations (vert) et aérodromes (jaune). Fourni par l'auteur

Étant donné les caractéristiques de l’exposition au bruit en France évoquées plus haut, les CBS couvrent actuellement les grands axes routiers et ferroviaires, les principaux aéroports, ainsi que les agglomérations de plus de 100 000 habitants.


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Comment réduire le bruit à la source ?

Les CBS ne servent pas uniquement à établir un état des lieux. Elles constituent un outil d’aide à la décision pour les gestionnaires d’infrastructures et collectivités, qui s’appuient sur elles pour élaborer leurs plans de prévention du bruit dans l’environnement (PPBE).

Quels leviers mobiliser pour réduire les nuisances sonores ? On peut agir directement sur le bruit émis par les transports, par exemple en adaptant les vitesses de circulation, en limitant le trafic dans certains secteurs ou en utilisant des revêtements de chaussée moins bruyants.

Lorsque ces mesures ne sont pas suffisantes, une autre approche consiste à limiter la propagation du bruit grâce à des ouvrages de protection. Par exemple, des écrans acoustiques ou des merlons (buttes de terre ou de roche destinées à réduire le bruit ou à servir d’écran visuel), ou encore d’améliorer l’isolation acoustique des bâtiments exposés.

À plus long terme, la lutte contre le bruit passe aussi par les choix d’aménagement urbain. L’implantation des bâtiments, l’organisation des quartiers ou la localisation des infrastructures peuvent contribuer à limiter durablement l’exposition des habitants. Des outils d’aide à la décision tels que diagBruit, développé par le Cerema, permettent également d’évaluer de manière simple le risque sonore d’une parcelle avant un projet d’aménagement ou de construction afin de mieux prendre en compte le bruit dès la conception des projets.

Il n’existe toutefois pas de solution universelle. Chaque mesure présente des avantages mais aussi des contraintes techniques, économiques ou paysagères. Les CBS permettent justement d’identifier les secteurs les plus exposés afin de combiner les mesures les plus adaptées à chaque territoire. Dans un contexte où le bruit reste l’un des principaux risques environnementaux pour la santé, ces cartes constituent donc un outil essentiel pour orienter les politiques publiques et suivre leurs effets dans le temps.

The Conversation

Raphaël Cueille ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.09.2026 à 15:49

Au Népal, le contrôle du Tibet par la Chine complique la prévention des crues

Dibyesh Anand, Professor of International Relations and Deputy Vice-Chancellor, University of Westminster

La crue meurtrière à la frontière sino-népalaise a mis en évidence le manque de coopération et de partage de données entre Pékin et Katmandou.
Texte intégral (2101 mots)

L’ESSENTIEL

  • Une crue soudaine a ravagé, le 26 août, la zone frontalière entre le Népal et le Tibet, faisant au moins un millier de morts et de nombreux disparus.

  • Le manque de coopération et le faible partage de données entre le Népal et la Chine (très réticente à communiquer des informations, quelles qu’elles soient, sur le Tibet) empêchent d’alerter efficacement les populations en aval.

  • Les constructions népalaises dans une vallée instable expliquent aussi en partie le lourd bilan humain.


Ce 26 août, en à peine quelques minutes, le poste-frontière entre le Népal et la Chine – Rasuwagadhi du côté népalais et Gyirong du côté chinois – a été détruit par une crue soudaine provoquée par l’effondrement d’un glacier. Des villages, des ponts et des routes des deux côtés de la frontière ont été emportés.

On dénombre au moins 1 000 morts et de nombreux disparus, parmi lesquels des touristes et des pèlerins. Le bilan définitif ne sera pas connu avant plusieurs jours, car les zones les plus touchées sont difficiles d’accès. En ce qui concerne le Tibet, compte tenu de du contrôle draconien de l’information exercé par la Chine, le bilan réel pourrait ne jamais être connu.

Une fois les opérations de secours terminées, le Népal, pays pauvre, devra s’atteler au difficile défi de la reconstruction. Il s’agira du premier véritable test pour le gouvernement qui a pris le pouvoir en mars, après qu’une révolution largement portée par la génération Z a balayé les partis traditionnels.

Le gouvernement du premier ministre Balen Shah cherche à éviter de dépendre de l’un ou l’autre de ses grands voisins, la Chine et l’Inde, ou de se retrouver pris au piège de leur rivalité. Il tente d’affirmer une certaine autonomie stratégique en traitant avec New Delhi, avec Pékin, mais aussi avec Washington sur un pied d’égalité.

Le fait que le Népal soit frontalier du Tibet, une région autrefois autonome que la Chine a annexée par la force entre 1950 et 1951 et qu’elle administre depuis lors, rend plus difficile la préparation aux inondations dans cette région frontalière.

Le bâtiment des services d’immigration et des douanes chinoises vu depuis la frontière népalaise
Les infrastructures du poste-frontière chinois situé au Tibet, à la frontière du Népal, ont été détruites. Pacceka/Shutterstock (no reuse)

Une frontière militarisée

Même si le gouvernement népalais entretient des relations cordiales avec Pékin, adhère au principe « d’une seule Chine » et n’accorde aucun soutien aux Tibétains, le contrôle strict exercé par la Chine sur le Tibet engendre des complications pour Katmandou.

La région frontalière, côté tibétain, est administrée comme une zone militarisée. Elle est étroitement surveillée par la police et l’armée, l’accès y est soumis à des permis et des autorisations, et les étrangers — journalistes, chercheurs indépendants, parfois même diplomates — en sont systématiquement tenus à l’écart. Le Tibet est un trou noir en matière d’information.

Le Népal constitue depuis longtemps la principale voie de fuite hors du Tibet et accueille aujourd’hui plus de 10 000 réfugiés tibétains. La Chine cherche à contraindre Katmandou de réprimer le militantisme tibétain, de fermer les points de passage et d’intégrer la gestion de la frontière dans un partenariat de sécurité visant à isoler le plateau tibétain du reste du monde.

Les données glaciaires et hydrologiques du plateau tibétain, indispensables pour anticiper les inondations, sont également considérées comme stratégiquement sensibles par la Chine et sont gardées secrètes. Le Népal ne dispose d’aucun mécanisme pour recevoir en temps réel des données sur les lacs glaciaires et les cours d’eau de la part de la Chine, et ses responsables ont parfois accusé Pékin de ne pas partager ces informations pourtant vitales.

Lorsqu’une catastrophe survient dans cette région frontalière, la transmission d’alertes et l’acheminement des secours sont freinés par un système conçu avant tout pour le contrôle, et non pour la rapidité et l’efficacité.

De plus en plus d’éléments indiquent que, le 26 août, l’effondrement du glacier s’est produit du côté népalais de la frontière, près du sommet du Langtang Lirung. Mais, quel que soit le lieu d’origine de la crue, aucun avertissement n’est parvenu aux personnes se trouvant sur son passage.

Les autorités du district népalais de Rasuwa, au Népal, ont déclaré n’avoir eu « aucune idée » de ce qui allait se passer. Cela s’explique en partie par la rapidité de l’inondation provoquée par l’avalanche de glace, qui n’a sans doute laissé que peu de temps pour donner l’alerte. Les stations de surveillance népalaises situées en amont ont été emportées avant d’avoir pu envoyer un signal d’alerte.

Mais comme je l’ai souligné dans mes recherches, un problème plus profond et plus structurel doit être mis en évidence : il n’existe aucun système permanent et obligatoire permettant de transmettre des alertes en temps réel dans cette région frontalière. La plupart des données susceptibles de véhiculer une telle alerte se trouvent dans une région que la Chine gère avant tout comme une question de sécurité nationale.

Une coopération limitée

Déjà en 2016, quand la rupture de la digue morainique d’un lac glaciaire au Tibet a provoqué une crue de la rivière Bhote Koshi au Népal, aucun avertissement n’avait été donné. Les responsables népalais de l’hydrologie ont déclaré par la suite que la Chine avait, pendant des années, omis de partager des données « essentielles » sur les lacs glaciaires situés de son côté de la frontière.

La coopération entre les deux pays n’est pas totalement inexistante, mais elle reste limitée et réactive. La Chine et le Népal surveillent conjointement un seul lac glaciaire transfrontalier dangereux, le Cirenmaco. Ce dispositif permet de superviser des lacs qui se forment progressivement, mais pas de détecter une avalanche soudaine dans une vallée non surveillée.

De part et d’autre de la frontière, l’information ne circule que dans la mesure où les préoccupations sécuritaires l’autorisent. Mais la vulnérabilité du Népal ne tient pas seulement à ce manque de coopération. Le développement imprudent du pays – construction de routes et de barrages, urbanisation de vallées fragiles –, conjugué à une administration corrompue et à des capacités d’alerte précoce insuffisantes, a alourdi le bilan des inondations.

Partout dans le monde, les zones frontalières sont souvent considérées avant tout comme des espaces relevant de la sécurité nationale, au détriment de la prévention et de la gestion des catastrophes. En 2025, à la suite d’un attentat terroriste au Cachemire, l’Inde a suspendu le traité sur les eaux de l’Indus et a interrompu la transmission des données hydrologiques au Pakistan. Lorsque les inondations dues à la mousson sont survenues quelques mois plus tard, Islamabad a déclaré que cette suspension les avait aggravées.

Le changement climatique accroît les risques liés au plateau tibétain pour les populations vivant en aval, du Népal au Bangladesh en passant par l’Inde. Face à ces risques, il faut considérer l’Himalaya comme un espace écologique partagé, une zone de contact plutôt qu’une zone de conflit.

Le renforcement du partage transfrontalier des données et des systèmes d’alerte précoce permettrait de réduire le nombre de victimes des tremblements de terre, des glissements de terrain et des inondations. Pour le gouvernement népalais, c’est là que son autonomie stratégique sera véritablement mise à l’épreuve : il ne s’agira pas tant de choisir entre Pékin et Delhi que de faire en sorte que la sécurité de sa population ne soit pas subordonnée aux préoccupations sécuritaires d’un État étranger.

Les inondations, les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles continueront de se produire. La question est de savoir si les États de la région seront capables d’améliorer leur coopération et de faire passer la sécurité des populations avant celle des frontières.

The Conversation

Dibyesh Anand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.09.2026 à 15:48

Pourquoi l’ancien bassin minier du Nord-Pas-de-Calais vote RN (ou non)

Guy Baudelle, Professeur émérite d'aménagement de l'espace-Urbanisme, Université Rennes 2

Dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, la progression du RN ne repose pas uniquement sur la crise sociale, mais aussi sur des héritages industriels et politiques locaux.
Texte intégral (3237 mots)
La mono-industrie minière du Nord a laissé des traces bien au-delà de l’économie de la région. Igor Paszkiewicz/Shutterstock (no reuse)

Dans le nord de la France, la progression du RN aux élections municipales de 2026 semble pouvoir s’expliquer par les difficultés sociales de l’ancien bassin minier. Mais cette lecture reste partielle. Entre le Nord et le Pas-de-Calais, deux anciens départements miniers, les écarts de résultats sont nets. Comment expliquer ces variations ?


Aux dernières municipales, le Rassemblement national (RN) semble avoir renforcé ses positions dans l’ancien bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais. Le parti à la flamme y a conservé ou remporté une douzaine de communes, dont Liévin, Oignies, Grenay, Billy-Montigny, Courcelles-les-Lens, Pont-à-Vendin. Ce succès s’explique principalement par les difficultés sociales de ce sillon industriel et sa culture politique traditionnellement protestataire.

L’examen plus détaillé de ce territoire de 1,2 million d’habitants montre toutefois que le vote RN n’est pas totalement corrélé aux indicateurs socio-économiques et que d’autres facteurs hérités de la longue exploitation charbonnière interviennent. Ils permettent notamment de comprendre pourquoi le département du Nord échappe toujours aux progrès de l’extrême droite, à la différence du Pas-de-Calais voisin.

Les élections municipales de mars 2026 ont conforté le Rassemblement national dans ses deux bastions : le Sud-Est méditerranéen et l’ancien bassin minier. Les ressorts de ces victoires varient selon les lieux, car le vote RN capte deux catégories opposées : une bourgeoisie aisée et âgée, idéologiquement libérale mais moralement conservatrice, voire traditionaliste, d’une part, et une population précarisée séduite par un discours populiste d’autre part.

On peut ainsi identifier une « séparation entre un vote frontiste bourgeois du sud, et un vote frontiste populaire du nord », pour reprendre les termes du politiste Arnaud Huc.

L’effet de la désindustrialisation au Nord

Dans les anciens bastions mono-industriels de grande industrie, le vote RN résulte avant tout « d’un désarroi économique et social, véritable sentiment d’abandon qui répond à la désindustrialisation », ce qui explique l’élection de maires RN dans les bassins houiller et sidérurgique de Lorraine.

Les communes RN de l’ancien bassin du Pas-de-Calais restent tout aussi durement éprouvées par la fin de l’exploitation charbonnière au début des années 1990 : le revenu médian annuel n’y atteint pas 18 000 euros (contre près de 24 000 euros en France), quatre d’entre elles figurant même parmi la douzaine de communes les plus pauvres du département (sur 850). Le taux de pauvreté y varie de 20 à 29 % (pour 13,6 % en moyenne nationale) en raison d’un chômage élevé (10,8 % dans le bassin de Lens contre 7,9 % en moyenne nationale).

Le lien entre vote populiste et précocité du déclin économique et démographique dans un contexte anxiogène de mondialisation a été démontré à l’échelle européenne, dessinant une « géographie du mécontentement ». Dans ces territoires en crise, la sensation de déclassement social s’accompagne du sentiment d’être « piégé » dans « des lieux sans importance » (places that don’t matter), faute de profiter d’opportunités équivalentes à celles offertes ailleurs. Le bassin minier est typique de ces zones en déclin démographique.

Déclin démographique de l’ancien bassin houiller (1962 à 2014)

Le déclin démographique de l’ancien bassin houiller entre 1962 et 2014
Le déclin démographique de l’ancien bassin houiller, entre 1962 et 2014. D’après « Portrait socio-économique du bassin minier », Mission du bassin minier Nord-Pas-de-Calais, 2018, Fourni par l'auteur

Cette détresse sociale est un facteur explicatif plus pertinent que l’effet supposé de la part des immigrés dans la population locale dans les communes RN du bassin : 4 % et même 1,4 % à Marles et à Drocourt et 0,9 % à Houdain (contre 11,3 % en moyenne nationale). Cette explication est d’ailleurs qualifiée d’« enfumage » par le démographe Hervé Le Bras. Le Pas-de-Calais est même le département comptant le moins d’étrangers de France (2,5 %) !

Les catégories les plus précarisées et les moins formées sont, au contraire, globalement surreprésentées dans l’ensemble du bassin houiller, qui compte de 20 à 30 % de non-diplômés (contre 18 % en France) et une part d’ouvriers de 10 points supérieure à la moyenne. Or, d’une manière générale, le niveau d’éducation reste la variable la plus déterminante du vote RN dans ses bastions. C’est encore plus vrai dans le bassin minier où il est fortement corrélé aux niveaux des diplômes les plus faibles.

L’insuffisance des explications socio-économiques

Ce vote s’inscrit en outre dans la culture politique protestataire de l’ancien pays minier, qui se traduit aussi par la robustesse du Parti communiste français (PCF) et par l’insignifiance de la droite républicaine. Dégagisme et refus radical du « système » conduisent des villes ouvrières à délaisser une gauche qui y avait pourtant régné sans partage pendant des décennies.

Le succès du RN s’explique aussi par un effet de voisinage et de mimétisme (tout comme dans le Midi, notamment le Vaucluse), selon un processus de diffusion spatiale de proche en proche : les villes gagnées sont voisines de municipalités déjà acquises.

Les facteurs socio-économiques ne sauraient donc suffire à expliquer la géographie électorale du Rassemblement national. Dans la région, la vallée métallurgique de la Sambre (Maubeuge) ou le Calaisis souffrent ainsi davantage du chômage (plus de 12 %) et de la pauvreté (avec des taux souvent supérieurs à 30 %) que le bassin minier du Pas-de-Calais, sans pour autant basculer vers le RN.

Les observateurs ont, du reste, relevé l’échec du RN dans des sous-préfectures (Lens, Douai) où la pauvreté est pourtant aussi marquée. Le parti n’a, en définitive, conquis que 13 communes sur les 175 que compte le bassin houiller, confirmant les résistances.

Nord vs Pas-de-Calais : l’effet lointain de l’histoire industrielle

Les analystes n’ont, en revanche, guère expliqué pourquoi le bassin minier a totalement échappé aux progrès du RN dans le département du Nord (aucune municipalité conquise), à la différence du Pas-de-Calais. Le chômage y est pourtant plus fort (12,9 % dans le Valenciennois, deuxième taux le plus élevé en France hexagonale) et la paupérisation encore plus marquée (revenu de 14 600 euros et 41 % de pauvres à Denain) de sorte que, à l’échelle du bassin, la corrélation avec le chômage n’est pas avérée.

La moindre adhésion du Nord (à l’est) au RN était déjà visible à la présidentielle de 2022.

Vote pour Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais

Vote pour Marine Le Pen aux présidentielles de 2022 dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais en pourcentage des suffrages exprimés. Se lit : à Lens, Marine Le Pen a recueilli entre 34 et 39 % des votes exprimés
Vote pour Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 dans le bassin minier, en pourcentage des suffrages exprimés. Se lit : à Lens, Marine Le Pen a recueilli entre 34 % et 39 % des votes exprimés. Dorian Maillard, « Habiter un Ancien Monde en recomposition : une habitabilité mise sous tension par les restructurations post-minières de l’habitat houiller », ENS, 2022, Fourni par l'auteur

Cette différence serait due au caractère plus récent de la stratégie d’implantation du RN dans le Nord.

Les causes sont en réalité plus lointaines, à savoir un héritage moins purement minier du fait d’un tissu industriel plus diversifié (sidérurgie, métallurgie, mécanique, verrerie, textile…), même si c’est dans ce département qu’a commencé l’aventure minière, dès 1720.

Dans le bassin du Pas-de-Calais, l’exploitation charbonnière n’a débuté qu’au mitan du XIXᵉ siècle, mais son ascendant a été plus brutal et exclusif, les puissantes compagnies minières ayant dissuadé l’installation d’autres activités afin de limiter la concurrence sur la main-d’œuvre. L’emprise du système paternaliste y assurait – à l’instar de l’État-providence – une prise en charge totale par le patronat du personnel (et des familles), « du berceau à la tombe », afin de les fixer définitivement dans le métier et de les rendre captifs de l’entreprise : logement gratuit, formation, soins, chauffage, sécurité, sport, loisirs, culte, transport, pension, etc. Charbonnages de France a poursuivi et même amplifié ce dispositif, à telle enseigne que plus du tiers du parc immobilier de l’ancien bassin du Nord-Pas-de-Calais appartenait aux Houillères en 1969, soit 113 000 logements.

Cités minières à Loos-en-Gohelle (vers 1930), exemple de « company town » emblématique du bassin houiller du Pas-de-Calais
Cités minières à Loos-en-Gohelle (vers 1930), exemple d’une Company Town emblématique du bassin houiller du Pas-de-Calais. Olivier Kourchid, Olivier, Annie Kuhnmunch, « Mines et cités minières du Nord et du Pas-de-Calais, photographies aériennes de 1920 à nos jours », Presses Universitaires de Lille, 1990

Ce système a assuré l’ancrage professionnel et géographique de la population à tel point qu’il en limite encore le « capital spatial », autrement dit la capacité à se projeter ailleurs. L’identité sociale locale actuelle n’est certes pas réductible à une culture ouvrière nostalgique d’une prospérité idéalisée, mais on conçoit le vif traumatisme que représente la disparition d’un encadrement social séculaire opéré aussi bien par l’exploitant que par les syndicats, qui a laissé complètement désemparée une communauté, à l’univers mental et culturel jusqu’alors entièrement tourné vers la mine, soudainement abandonnée à son sort. Même les ingénieurs des mines ne virent survenir la fin de l’exploitation qu’« avec terreur ».

Comme le souligne le politiste Luc Rouban, le vote RN exprime ainsi le désarroi d’électeurs « déboussolés par l’effondrement des structures de contrôle social […] en place durant l’époque minière » et un besoin corrélatif de protection par l’État. La géographie du vote RN dans le Pas-de-Calais coïncide d’ailleurs assez bien avec celle des cités minières édifiées par l’exploitant, patrimoine immobilier encore fort de 64 000 logements désormais géré par un bailleur social, lointain témoin de l’emprise sociale de la mine.

The Conversation

Guy Baudelle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.09.2026 à 12:44

La pollution plastique, grande oubliée du bilan carbone

Valérie Guillard, Professeur, Génie des procédés appliqué au domaine du vivant, Membre de l’Institut Universitaire de France, Université de Montpellier

Nathalie Gontard, Directrice de recherche, professeure, sciences de l’aliment et de l’emballage, Inrae

Des chercheuses proposent un nouvel indicateur, l’empreinte plastique particulaire, pour mesurer la pollution plastique, invisible dans les bilans carbone.
Texte intégral (2700 mots)

L’ESSENTIEL

  • Un T-shirt « climatiquement vertueux » peut émettre des millions de microplastiques : c’est l’angle mort du bilan carbone.

  • Nous proposons un calcul systématique de l’empreinte plastique particulaire pour quantifier et contrer cette pollution ignorée par l’empreinte carbone.

  • Intégrer cet indicateur dans les décisions politiques évite que les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre n’aggravent involontairement la crise de la pollution plastique.


Une bouteille d’eau en plastique recyclée, affichant un bilan carbone bas, passe pour un choix écologiquement raisonnable par rapport à son homologue en verre. Pourtant, cette même bouteille plastique figure parmi les objets qui libèrent le plus de particules de plastique dans l’environnement. Et plus des trois quarts de cette pollution surviendra lorsque nous n’utiliserons plus ces objets – dans des décennies, voire des siècles.

Ce paradoxe révèle un angle mort de nos décisions environnementales. Aujourd’hui, la pollution plastique s’évalue presque toujours sous le prisme du bilan carbone et des analyses de cycle de vie (ACV).


À lire aussi : Plastiques : la délicate question du « cycle de vie » des emballages


Or, ces outils, utilisés faute de données et de méthodes suffisantes, ne peuvent comptabiliser ce qui fait la singulière dangerosité du plastique : sa fragmentation lente et inéluctable en micro- et nanoparticules persistantes particulièrement interactives avec le vivant. Ces débris envahissent l’air, les sols, l’océan et voyagent jusqu’à l’intérieur de nos organes. On en retrouve désormais dans le sang, le placenta et même le cerveau humain.

Pour combler cette lacune, notre équipe mixte, Université de Montpellier et Inrae, a développé un nouvel indicateur : l’empreinte plastique particulaire (EPP).

L’EPP estime, pour chaque objet, la masse totale de particules qu’il libérera au cours de son existence. Ces travaux, publiés dans Science Advances et Science of the Total Environment, bousculent plusieurs certitudes bien ancrées.

L’empreinte plastique particulaire, un indicateur pour mesurer l’invisible

Face à l’absence de certitudes sur l’innocuité des particules plastiques et devant un faisceau de preuves convergentes de leur dangerosité, la méthode de calcul de l’EPP s’appuie sur un principe de précaution robuste : sans destruction définitive à l’échelle moléculaire (par incinération ou biodégradation par exemple) tout plastique se fragmente inéluctablement en particules qui diffusent dans notre environnement et les organismes vivants.

L’EPP comptabilise ces émissions à chacune des quatre grandes étapes de la vie d’un objet en plastique :

  • sa production,
  • son usage,
  • le traitement de ses déchets,
  • et son devenir sur le très long terme, lorsqu’il est oublié sur un mur, dans une décharge ou dans un champ.

Surtout, cette comptabilité distingue deux temporalités :

  • les émissions « immédiates » qui surviennent pendant la vie active de l’objet, qui s’étale de quelques années à une dizaine d’années ;

  • et les émissions « différées » qui, elles, apparaissent des décennies, parfois des siècles plus tard.


À lire aussi : Pourquoi les déchets plastiques ne se dégradent-ils jamais vraiment ?


Appliquée à des objets du quotidien, la méthode renverse des conclusions que l’on croyait acquises.

Notre T-shirt en polyester émet par exemple un peu moins de CO₂ qu’un T-shirt en coton (7,9 contre 8,1 kg équivalent CO₂ : il apparaît donc comme le « bon » choix climatique, en apparence. Mais il génère en plus 184 grammes de particules plastiques, soit près de 57 % de sa masse.

Si l’on s’en tient à son seul bilan carbone, un T-shirt en polyester est plus vertueux qu’un T-shirt en coton. Mais celui-ci émet plus de la moitié de sa masse sous forme de particules plastiques tout au long de sa vie. Keagan Henman/Unsplash

Autre exemple : notre cagette en plastique réutilisable économise 280 g de CO₂ face à son homologue en bois à usage unique. Mais au prix de 21 g de pollution plastique particulaire supplémentaire que le bilan carbone, seul, ne voit pas.

L’alerte sur cette faille structurelle des analyses du cycle de vie a été lancée dès 2022, dans Nature Sustainability et précisée en 2025. En considérant le plastique enfoui ou en usage comme inerte, les analyses du cycle de vie et leur « indicateur boussole » l’empreinte carbone, passent sous silence la dangerosité de la pollution plastique.

L’EPP transforme aujourd’hui cette alerte en outil de mesure opérationnel et propose de rectifier l’avantage comparatif injustifié actuellement conféré aux matériaux plastiques dans les ACV.

Les décharges, réservoirs empoisonnés légués à nos petits-enfants

Un des résultats les plus frappants de nos travaux tient à la temporalité de ces émissions de particules plastiques. Contrairement aux idées reçues, l’essentiel n’est pas libéré pendant la durée de la vie active d’un objet, mais continue bien après, et très longtemps après sa mise en décharge.

Les chiffres donnent le vertige. Pour une bouteille en PET, 83,8 % des émissions de particules sont différées. Pour un vêtement en polyester, ce taux atteint 87,6 %. Pour une peinture, dont la totalité de la masse finit en microparticules faute d’incinération, les émissions différées approchent 75 %.

Les décharges ne sont donc pas un lieu de stockage inerte : elles alimentent en continu les flux de particules plastiques qui contaminent notre environnement sans figurer dans aucun bilan environnemental officiel.

Depuis 1950, 10,5 milliards de tonnes de plastique se sont ainsi accumulées sans être incinérées. Les émissions avérées de particules dans les « jus » s’échappant des décharges sont déjà importants et ne feront que s’accroître dans les décennies et siècles à venir. Enfouir du plastique, c’est transmettre une dette de toxicité aux générations futures, avec intérêts.


À lire aussi : Décharges sauvages, décharges anciennes : comment surmonter la tentation de l’oubli ?


Quand recycler ne suffit pas : le piège du décyclage

Reste l’argument qui rassure, la pierre angulaire du plastique circulaire : le recyclage. Mais là encore, l’EPP nous invite à revisiter son efficacité. D’abord, en nous rappellant que la pollution plastique ne peut être réduite à une question de gestion des déchets plastiques puisqu’elle démarre dès la production de l’objet.

Ensuite, en distinguant le recyclage (en boucle fermée) du décyclage (en boucle ouverte).

Le recyclage en boucle fermée réutilise la matière plastique usagée pour refaire les mêmes objets : ainsi une bouteille redevient une bouteille. Mais cette boucle n’est possible qu’un nombre limité de fois : trois à quatre cycles et essentiellement pour le PET avec un tiers de perte en masse à chaque cycle. En Europe, elle ne concerne qu’environ 12 % des bouteilles, soit moins de 0,5 % de la totalité des plastiques que nous utilisons.

Tout le reste, c’est-à-dire la plus grande majorité de ce que l’on appelle recyclage, relève du décyclage : la bouteille devient textile, le textile devient isolant, le pneu devient gazon synthétique.

Or, cette transformation en matériau de moindre qualité n’arrête pas la fragmentation du plastique : bien au contraire, nos calculs démontrent qu’elle l’accélère. Un vêtement issu d’une bouteille en PET décyclé émet ainsi 50 % de microfibres en plus à l’usage.

Autrement dit, le décyclage ne réduit pas l’empreinte plastique globale ; il ne fait que la déplacer dans le temps en accélérant les émissions immédiates.

En Europe, 55 % des pneus usagés collectés sont recyclés en fibres de gazon synthétique, où le plastique se dégrade encore plus vite. Florian Berger/Unsplash

Le pneu en offre une illustration parlante.

En Europe, 55 % des pneus usagés collectés sont décyclés en granulats de caoutchouc utilisés pour fabriquer du gazon synthétique, une pratique volontiers présentée comme « circulaire ». Or ce traitement fait bondir l’empreinte particulaire à court terme (pendant la phase de production et d’utilisation des produits) qui passe de 12,2 % de sa masse initiale (émis pendant leur usage) à 24,3 %.

Sur les terrains de sport où jouent nos enfants, ces granulats décyclés, exposés au soleil et aux frictions, se fragmentent encore plus vite qu’un plastique vierge.


À lire aussi : Déchets plastiques : la dangereuse illusion du tout-recyclage


Bien évaluer pour mieux cibler un avenir durable

L’EPP ne prétend pas remplacer le bilan carbone, mais le compléter en éclairant son principal angle mort. Elle ne doit pas être considérée comme un substitut à l’évaluation des impacts, mais comme un pont nécessaire entre les connaissances actuelles et les futurs cadres d’évaluation. Elle ne quantifie pas la toxicité des particules émises, mais elle offre enfin un registre visible, transparent et immédiatement utilisable de ce que nos outils occultent : l’empreinte durable et omniprésente de nos objets sous la forme de micro- et nanoplastiques.

Cet éclairage ouvre, dès à présent, la voie à des arbitrages plus équilibrés entre stratégies « bas carbone » et « bas plastique », pour continuer à réduire nos émissions de gaz à effet de serre sans augmenter l’accumulation de particules plastiques.

Il conviendrait d’appliquer sans tarder ce raisonnement aux secteurs impliqués dans les transitions numérique, énergétique ou agroécologique, et fortement consommateurs de plastiques, comme le secteur agroalimentaire, premier consommateur mondial de plastique.

Cela permettrait d’aller au-delà des approches axées sur le « tout recyclable » pour donner la priorité nécessaire aux interventions en amont, c’est-à-dire à la réduction des usages de plastiques non essentiels, mais aussi en aval, comme la dépollution des décharges existantes. Sans EPP, cette priorisation reste impossible.

Parce qu’une évidence dérangeante s’impose : on ne peut pas réduire ce que l’on ne sait pas mesurer.

Tant que les particules de plastique resteront hors des radars et qu’elles ne seront pas quantifiées, nos acteurs politiques continueront de viser à côté de la cible.


À lire aussi : Comment le plastique est devenu incontournable dans l’industrie agroalimentaire



Margaux Escudier, master en politique environnementale de Sciences Po Paris, et assistante de projet Policy and Outreach Plastic Particle Footprint à l’Inrae, a participé à l’écriture de ce texte.

The Conversation

Cet article a bénéficié d'un financement dédié de l'Université de Montpellier (I-Site Muse).

Cet article a bénéficié d'un financement du programme de recherche et d’innovation « Horizon Europe » de l’Union européenne au titre de la convention de subvention n° 101081776, dans le cadre du projet AgriLoop, coordonné par Nathalie Gontard.

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03.09.2026 à 12:43

Pourquoi mesurer les microplastiques est un véritable casse-tête

Jules Bellon, Chargé de projets scientifiques, UniLaSalle

Feriel Bacoup, Chargée de recherche, UniLaSalle

Richard Gattin, Responsable équipe agroalimentaire agro-industrie, UniLaSalle

Selon la méthode utilisée, la quantité de microplastiques détectée dans un échantillon peut augmenter jusqu’à des taux 15 fois plus élevés.
Texte intégral (3291 mots)
Des fragments de plastique de très petite taille peuvent se mélanger aux grains de sable, aux matières organiques ou aux sédiments. Les repérer ne suffit pas toujours : il faut aussi confirmer leur nature chimique. NOAA Marine Debris Program/Wikimedia Commons, domaine public, CC BY

L’ESSENTIEL

  • La taille des microplastiques et le fait qu’ils soient souvent mélangés à d’autres éléments les rendent difficiles à observer, à isoler et à identifier.

  • Selon la méthode utilisée, la quantité de microplastiques détectée dans un échantillon peut atteindre des niveaux multipliés par 15.

  • Cette grande variabilité rappelle la nécessité de bien comprendre ce qui est mesuré pour mieux appréhender les résultats.


Faites l’expérience : observez un film plastique supposément biodégradable dans une poignée de compost. Au bout de quelques mois, plus aucune trace visible, le matériau semble s’être évaporé. La conclusion est tentante : le matériau s’est sans doute dégradé.

Mais a-t-il vraiment disparu ? A-t-il été transformé en dioxyde de carbone ? A-t-il été incorporé par des microorganismes ou fragmenté en particules trop petites pour être vues ? C’est là que commence le vrai problème scientifique.

On entend beaucoup parler des microplastiques, mais beaucoup moins de la manière dont on les mesure. Or, les chiffres sur les microplastiques ne prennent sens que si l’on sait comment ils ont été obtenus. Dans certains sédiments, des travaux ont montré qu’un protocole d’extraction adapté pouvait récupérer plus de 15fois plus de particules qu’une méthode moins efficace. Autrement dit, selon la méthode utilisée, certaines particules seront détectées, tandis que d’autres resteront invisibles.

Pour vous aider à y voir plus clair, il faut donc commencer par comprendre ce que sont exactement les microplastiques et la façon dont on peut procéder pour suivre leur évolution.

Les microplastiques sont généralement définis comme des particules de plastique de moins de 5 millimètres. Leur taille les rend difficiles à observer, à isoler et à identifier, surtout lorsqu’ils sont mélangés à du sol, du compost, des boues d’épuration ou des déchets organiques.

Avant de chercher, il faut trier

La première étape pour les identifier est souvent la moins spectaculaire : extraire les particules de leur matrice.

Dans une bouteille d’eau filtrée, l’exercice est déjà délicat. Dans un sol ou un compost, il devient beaucoup plus compliqué, car un échantillon environnemental n’est jamais propre. Il contient des grains minéraux, des fibres végétales, des morceaux de matière organique, des microorganismes, parfois des biofilms, c’est-à-dire des couches vivantes formées par des communautés microbiennes. Tout cela peut masquer ou imiter des fragments de plastique.

Les protocoles combinent donc plusieurs opérations. L’échantillon peut d’abord être séché, puis tamisé afin de séparer les différentes fractions granulométriques. Une partie de la matière organique peut ensuite être éliminée ou dégradée sélectivement à l’aide de réactifs doux, avant de procéder à une séparation par densité.

Le principe est assez simple : certains plastiques flottent dans des solutions salines plus denses que l’eau tandis que beaucoup de particules minérales coulent. Les particules récupérées sont ensuite filtrées et observées. Cette étape de préparation est l’une des grandes difficultés de l’analyse des microplastiques dans les matrices complexes, comme le rappellent plusieurs revues méthodologiques sur les méthodes d’analyse des microplastiques.

La préparation de l’échantillon est donc une étape déterminante. Si le traitement utilisé pour éliminer la matière organique est trop agressif, il peut abîmer certains plastiques, surtout lorsqu’ils sont déjà vieillis ou biodégradables. Les particules peuvent alors se fragmenter, perdre une partie de leur matière ou voir leur surface modifiée, ce qui complique leur comptage et leur identification. À l’inverse, une préparation trop douce peut laisser passer d’autres biais : une solution de séparation trop peu dense peut ne pas récupérer les plastiques les plus lourds, et des résidus végétaux peuvent rester dans l’échantillon. Or, ces débris organiques, notamment les fibres ou les fragments colorés, peuvent ressembler à des microplastiques lorsqu’ils sont observés visuellement.

Il faut aussi éviter de contaminer l’échantillon au laboratoire. Une fibre textile tombée d’un vêtement, une poussière de plastique ou un filtre mal contrôlé peuvent fausser l’analyse. C’est pourquoi les laboratoires utilisent des « blancs » de contamination : des échantillons témoins, sans microplastiques attendus, qui suivent les mêmes étapes que les vrais échantillons afin de repérer d’éventuelles contaminations pendant la manipulation. Ils utilisent aussi de la verrerie rincée, des pinces propres et parfois des vêtements non synthétiques.

Voir une particule ne prouve pas tout

L’observation visuelle reste précieuse. Elle permet de repérer des fibres, des fragments, des films, des particules colorées. Elle donne accès à leur forme, à leur taille et, parfois, à leur histoire probable : fibre textile, morceau de sac, éclat de peinture ou fragment de matériau.

Mais voir une particule ne suffit pas toujours à prouver qu’il s’agit de plastique. Une fibre bleue peut venir d’un textile synthétique, mais aussi d’une contamination pendant la manipulation. Une particule brune peut être un fragment végétal, un agrégat organique ou un plastique très oxydé.

Pour éviter ces biais, les chercheurs utilisent donc souvent en complément des méthodes qui reconnaissent la signature chimique de la matière. La spectroscopie infrarouge et la spectroscopie Raman (du nom du physicien indien Chandrashekhara Venkata Râman, Prix Nobel en 1930) fonctionnent un peu comme une lecture d’empreinte digitale moléculaire.

Elles éclairent la particule et analysent la façon dont ses liaisons chimiques vibrent. Le polyéthylène, le PET, le PLA ou le PBAT ne donnent pas les mêmes signaux et peuvent ainsi être identifiés.

S’y retrouver derrière les sigles

  • Le polyéthylène, ou PE, est l’un des plastiques les plus courants : on le retrouve par exemple dans des films, des sacs ou des emballages souples.
  • Le polyéthylène téréphtalate, ou PET, est bien connu pour les bouteilles de boisson et certains textiles synthétiques.
  • L’acide polylactique, ou PLA, est un polyester biosourcé, utilisé notamment dans certains emballages, gobelets ou objets imprimés en 3D.
  • Le poly(succinate de butyle), ou PBS, et le polybutylène adipate téréphtalate, ou PBAT, sont aussi des polyesters, étudiés pour des applications biodégradables, par exemple dans des films ou des emballages souples.
  • Tous ces plastiques ne se comportent pas de la même manière dans l’environnement.

Ces méthodes ont un avantage important : elles permettent de faire le lien entre l’apparence d’une particule et sa nature chimique. On peut ainsi savoir non seulement qu’un fragment est présent, mais aussi s’il s’agit de polyéthylène, de polyéthylène téréphtalate (PET), d’acide polylactique (PLA) ou d’un autre plastique.

Elles sont donc très utiles pour cartographier les microplastiques, c’est-à-dire repérer où ils se trouvent, sous quelle forme et de quelle matière ils sont faits. Mais elles ont aussi des limites. Les particules très petites sont, par exemple, difficiles à analyser. Les pigments, les biofilms, la fluorescence ou les résidus de matrice peuvent brouiller le signal.

Pour les nanoplastiques, des particules encore plus petites, souvent inférieures au micromètre, la difficulté augmente encore : il ne s’agit plus seulement de voir un fragment, mais de détecter une matière dispersée dans un bruit de fond complexe.

Quand la chimie remplace le comptage

Une autre famille de méthodes change complètement de stratégie. Au lieu d’observer et de compter chaque particule une par une, elle analyse une fraction de l’échantillon pour y rechercher des molécules caractéristiques d’un polymère donné.

Ces molécules peuvent provenir de particules trop petites, trop nombreuses ou trop mélangées à la matrice pour être identifiées individuellement. C’est le domaine des méthodes chromatographiques couplées à la spectrométrie de masse.

Le principe peut être résumé simplement. On transforme le plastique en petites molécules caractéristiques, puis on les sépare et on les mesure. Dans certains cas, le matériau est chauffé jusqu’à se fragmenter : c’est la pyrolyse-GC/MS.

Dans d’autres, on le transforme chimiquement avant analyse. On peut alors utiliser de la chromatographie en phase gazeuse, ou GC/MS, ou de la chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse, souvent appelée LC-MS.

Ces méthodes ne répondent donc pas directement à la question « combien y a-t-il de particules ? », mais plutôt à une autre : « Quelle quantité de tel polymère est présente dans l’échantillon ? » Autrement dit, elles ne donnent pas forcément le nombre, la forme ou la taille des fragments, mais elles peuvent mesurer une masse de matière plastique à partir de marqueurs chimiques caractéristiques. C’est très utile lorsque les fragments sont trop petits, trop nombreux ou trop mélangés à la matrice pour être comptés un par un.

Pour certains polyesters biodégradables, comme le poly(succinate de butyle) [PBS], ou le polybutylène adipate téréphtalate (PBAT), on peut également suivre des molécules issues de leurs briques de construction. Pour le PBS, on peut rechercher des dérivés de l’acide succinique. Pour le PBAT, certaines approches suivent notamment des marqueurs liés à l’acide téréphtalique après transformation du polymère. Une étude récente a, par exemple, développé une quantification du PBAT et de ses produits de dégradation dans le sol par spectrométrie de masse, après hydrolyse du polymère.

La résonance magnétique nucléaire (RMN) complète ce tableau. Elle ne sert pas principalement à compter des particules dans un échantillon brut. Elle permet plutôt de lire l’environnement chimique des atomes, par exemple l’hydrogène ou le carbone. Elle peut aider à identifier un polymère, vérifier une structure, suivre une dégradation ou quantifier certains mélanges après extraction.

Ces méthodes chimiques sont puissantes. Mais elles détruisent souvent l’échantillon : après chauffage ou transformation chimique, les particules ne peuvent plus être observées directement. On perd donc l’information sur leur forme, leur taille et leur nombre, même si l’on gagne une mesure plus précise de la matière plastique présente. Elles apportent ainsi une autre pièce de l’enquête.

Ce schéma résume les principales étapes de l’analyse des microplastiques dans des échantillons complexes (sols, composts, eaux, boues). Après extraction et préparation, plusieurs outils peuvent être mobilisés – observation visuelle, infrarouge/Raman, méthodes chromatographiques ou RMN – chacun apportant un type d’informations différent. Dans le cas des plastiques biodégradables, il rappelle qu’un matériau invisible à l’œil nu n’a pas forcément totalement disparu. Jules Bellon, réalisé avec BioRender, Fourni par l'auteur

Disparu ne veut pas toujours dire dégradé

Ce décalage entre ce que l’on voit et ce qui reste réellement dans l’environnement est particulièrement important pour les plastiques biodégradables. Un fragment peut devenir invisible à l’œil nu, se disperser dans le milieu, sans que le matériau ait été entièrement transformé.

La vraie question n’est donc pas seulement « le plastique est-il encore visible ? », mais plutôt : « Où est passé le carbone qui le composait ? »

Les plastiques sont constitués en grande partie de carbone. Lorsqu’ils se biodégradent en présence d’oxygène, une fraction de ce carbone est convertie en dioxyde de carbone, ou CO₂. C’est ce que mesurent de nombreux essais de biodégradation. Mais ce CO₂ ne raconte qu’une partie de l’histoire.

La fraction qui n’est pas transformée en CO₂ peut, elle, suivre plusieurs chemins. Elle peut rester sous forme de résidus plastiques. Elle peut se fragmenter en particules plus petites. Elle peut aussi être utilisée par des microorganismes et se retrouver dans leurs cellules, dans des résidus biologiques ou des composés organiques produits pendant la dégradation.

Cette question est cruciale, car elle conditionne notre manière d’évaluer les plastiques dits biodégradables. Si un matériau disparaît visuellement, mais laisse derrière lui des fragments persistants, il peut contribuer à une pollution difficile à détecter. À l’inverse, si une partie de son carbone est réellement transformée en CO₂ ou incorporée temporairement dans la biomasse microbienne, son devenir environnemental n’est pas le même.

Comprendre ces différentes trajectoires permet donc d’éviter deux erreurs opposées : considérer trop vite qu’un plastique a disparu ou supposer que tout le carbone non transformé en CO₂ correspond forcément à des microplastiques persistants.

Dans nos travaux sur les polyesters biodégradables, nous cherchons justement à distinguer ces possibilités. Nous combinons la mesure du CO₂ produit (par la biodégradation), l’analyse du carbone organique total restant dans le milieu et des méthodes chromatographiques capables de quantifier des résidus de polymère.

Pour cela, nous avons étudié deux plastiques utilisés dans des applications biodégradables : le PBS, que l’on peut retrouver dans certains films ou emballages, et le PBAT, plus souple, souvent associé aux matériaux compostables. Ces matériaux ont été testés seuls ou mélangés à des matières végétales, comme de la peau d’orange ou de la drêche de brasserie (résidu solide, principalement de l’orge ou d’autres céréales, resté dans la cuve, ndlr), à température modérée, autour de 28 °C, dans des conditions proches du compostage de proximité, domestique ou collectif, et non du compostage industriel à haute température.

Nous avons aussi étudié l’effet de la bioaugmentation, c’est-à-dire l’ajout de microorganismes sélectionnés pour favoriser la biodégradation.

Ces travaux montrent que les plastiques biodégradables ne suivent pas tous la même trajectoire : certains produisent davantage de CO₂, d’autres se fragmentent ou laissent des résidus, et une partie du carbone peut aussi être incorporée temporairement dans la biomasse microbienne ou dans la matière organique du milieu.

Une absence de fragment visible ne signifie donc pas forcément une disparition complète. Mais ce qui ne se transforme pas en CO₂ ne reste pas toujours sous forme de plastique persistant.

Une partie peut avoir été incorporée dans la biomasse microbienne ou dans de la matière organique associée.

C’est pourquoi la détection des microplastiques et des nanoplastiques ressemble moins à une photographie qu’à une enquête. L’extraction prépare la scène. La microscopie donne des indices visuels. L’infrarouge et le Raman identifient des empreintes moléculaires. Les méthodes chromatographiques mesurent des signatures chimiques. La RMN éclaire certaines transformations.

Aucune méthode ne dit tout. Certaines voient les particules. D’autres mesurent une masse. D’autres suivent le devenir chimique du polymère. L’enjeu n’est donc pas seulement de détecter des petits morceaux de plastique, mais de poser la bonne question avant de choisir l’outil.

Dans un domaine où les chiffres circulent vite dans le débat public, cette prudence est essentielle. Les microplastiques ne sont pas seulement un problème de pollution. Ce sont aussi un problème de mesure.

The Conversation

Jules Bellon a reçu des financements de la région Normandie pour mener ses travaux de recherche .

Feriel Bacoup a reçu des financements de Région Normandie

Richard Gattin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.09.2026 à 16:07

L’humour, botte secrète de Dolly Parton pour contrer le sexisme

Stephanie Vander Wel, Associate Professor of Music, University at Buffalo

Qu’il s’agisse d’improviser lors d’un duo ou de plaisanter sur son image glamour, Parton a su faire de son humour une force pour combattre les préjugés sexistes.
Texte intégral (2553 mots)
« Ça coûte cher d’avoir l’air aussi vulgaire », disait Dolly Parton. Paul Natkin/Getty Images

L’ESSENTIEL

  • Disparue le 25 août 2026, Dolly Parton est connue pour ses tubes, comme Jolene, mais au-delà de son talent musical, elle était aussi redoutablement drôle.

  • Les artistes country féminines, du milieu du XXᵉ siècle jusqu’aux années 2010, ont utilisé l’humour pour se frayer un chemin dans une industrie qui s’est souvent montrée hostile aux femmes.

  • Loin d’être superficielle, la façon dont Dolly Parton travaillait son apparence extravagante était aussi une forme de subversion pleine d’esprit.


Parmi tous les moments qui illustrent le talent musical, l’intelligence redoutable et l’ambition dévorante de Dolly Parton, je repense souvent à un duo télévisé en direct, un peu maladroit et improvisé, dans The Porter Wagoner Show.

Nous étions en 1973. Parton se produisait aux côtés du chanteur de country Porter Wagoner dans cette émission de variétés diffusée depuis 1967. Bien que la participation à ce show ait marqué un tournant pour elle, Parton se sentait bridée par le fait de jouer les seconds rôles derrière Wagoner qui, en tant que producteur, prenait souvent le contrôle des arrangements musicaux de ses chansons. Malgré le succès commercial de Parton, il se montrait souvent dédaigneux envers sa vision créative.

Alors que Parton et Wagoner s’apprêtent à interpréter Run That By Me One More Time – une chanson écrite par Parton en 1970, qui traite d’une dispute conjugale –, Wagoner commence par dire : « Ma copine vient de me donner un coup de pied dans les côtes. » Dolly rétorque : « Pas encore, mais je pense que je vais le faire juste après. »

Après que les deux ont chanté les premières lignes, Parton se lance dans son couplet :

« Eh bien, tu es encore en retard, je vois.
Quelle est ton excuse cette fois-ci ?
N’essaie pas de m’embrasser pour te faire pardonner
Alors que tu empestes le vin. »

Au moment même où Wagoner s’apprête à chanter son excuse pour son retour tardif, Parton l’interrompt de manière inattendue en chantant longuement « Eh bien, je… », comme si elle allait entonner une autre phrase. Porter, pris au dépourvu, marque une pause. Parton rit : « J’ai pensé que j’allais glisser ça là-dedans. » Wagoner, déconcerté, demande à Parton où ils en sont dans la chanson.

De retour dans le rythme, Wagoner entame le couplet suivant, exigeant de savoir ce que Parton a fait de l’argent du loyer. Elle improvise son explication :

« Tu m’as vue mettre cet argent dans ce pot à biscuits le jour même où tu l’as ramené à la maison et, un jour, en rentrant des courses, j’ai regardé, et chaque centime de cet argent avait disparu, mais je ne l’ai pas pris, et tu sais bien que je ne l’ai pas pris. »

Elle a largement dépassé le temps qui lui était imparti, et Wagoner commence à chanter la réplique qu’il avait prévue. Mais Parton ne lâche rien et se met à parler par-dessus lui :

« Je ne l’ai pas pris. Je ne sais pas qui l’a pris, mais je ne veux plus que tu me fasses porter le chapeau. »

Des éclats de rire se font entendre dans le public. Tout ce que Wagoner peut faire, c’est rire maladroitement en disant :

« Tu veux bien me répéter ça encore une fois ? »

Dolly Parton et Porter Wagoner interprètent Run That By Me One More Time, dans un épisode de 1973 du Porter Wagoner Show.

Wagoner finit par se reprendre et tous deux terminent joyeusement la chanson sous les applaudissements. Mais pour tous ceux qui regardent, on voit très bien qui mène la danse et à qui appartient la chanson.

Un an plus tard, Parton a cessé de participer à l’émission après avoir écrit les tubes « Jolene » et « I Will Always Love You ». Son album de 1976, All I Can Do, a été nominé aux Grammy Awards dans la catégorie « Meilleure performance vocale country féminine ».

Le reste – 25 singles country n° 1, 10 Grammy Awards, 44 albums country classés dans le Top 10 – appartient désormais à l’histoire.

Renverser la situation

Parton, décédée le 25 août 2026, ne se contentait pas de raconter des blagues pour provoquer des rires faciles.

Dans le cadre de mes travaux de chercheuse spécialisée dans la musique country, j’ai écrit sur la manière dont les artistes country féminines, du milieu du XXᵉ siècle jusqu’aux années 2010, ont utilisé l’humour pour se frayer un chemin dans une industrie qui s’est souvent montrée hostile aux femmes.

Tout au long de l’histoire de ce genre musical, les artistes féminines de country pouvaient être considérées comme de simples faire-valoir des têtes d’affiche masculines. Et lorsque des femmes parvenaient à percer, l’industrie n’hésitait pas à les dépeindre comme des arrivistes ayant abandonné leurs racines country au profit d’une carrière de star de la pop.

Les femmes ont également toujours eu plus de mal à décrocher des contrats d’enregistrement et à passer à la radio. Pas plus tard qu’en 2015, le consultant radio Keith Hill a tenu des propos controversés en affirmant que les stations de country devraient diffuser principalement des artistes masculins, décrivant les hommes comme la « laitue » et les femmes comme les « tomates » d’une salade.

Comment les artistes féminines ont-elles riposté ? En utilisant l’humour pour bouleverser les attentes quant à la manière dont les femmes devraient se comporter.

Dans la chanson humoristique de Lulu Belle sur le mariage, I Wish I Was a Single Girl Again, sortie en 1939, elle incarne le rôle de la campagnarde naïve. En endossant la caricature de la paysanne, elle a pu faire ou dire des choses qu’un personnage féminin conventionnellement respectable n’aurait pas pu se permettre.

De la même manière, June Carter incarnait souvent la campagnarde indisciplinée qui destinait ses répliques cinglantes aux animateurs masculins et à ses partenaires de duo, notamment Johnny Cash. Et dans l’hilarante chanson Got My Name Changed Back, le trio contemporain Pistol Annies utilise l’humour pour transformer la douleur du divorce en une célébration de l’émancipation féminine.

Mais rares sont celles qui ont su manier l’humour avec autant d’habileté que Parton. Elle utilisait des répliques pleines d’esprit et d’autodérision pour désarmer le public et mettre en lumière les doubles standards et les préjugés de genre.

Une jeune femme aux cheveux blonds sourit en serrant dans ses bras un jeune homme portant une casquette de baseball bleue
Dolly Parton serre dans ses bras l’humoriste John Belushi au Windows on the World, à New York, en mai 1977. Art Zelin/Getty Images

Elle y parvenait souvent en faisant des hommes la cible de ses blagues.

Prenons deux des premiers succès commerciaux de Parton : Dumb Blonde, écrite par Curly Putman, et Something Fishy, qu’elle a elle-même composée.

Dans Dumb Blonde, Parton raconte l’histoire d’un homme infidèle qui, lorsqu’elle le confronte, l’accuse avec colère d’être une « blonde idiote ». Après avoir annoncé que « cette blonde idiote n’est pas dupe », la narratrice de la chanson déclare triomphalement : « S’il y a bien une chose que cette blonde a apprise, c’est que les blondes s’amusent plus », avant de mettre fin à la relation selon ses propres conditions.

Something Fishy est une autre chanson sur un homme infidèle. Les paroles de Parton opposent les mensonges de l’homme, qui prétend « partir à la pêche », à ses soupçons d’infidélité. « Il se passe quelque chose de louche », dit-elle avec ironie (« louche » se dit fishy en anglais, ndlr). Le public se joint à la moquerie envers cet homme stupide, dont l’épouse perspicace ne fait qu’une bouchée.

L’univers de Dolly

Une jeune femme aux cheveux blonds ondulants lève les yeux au ciel tout en chantant dans un micro, une main sur la hanche
Dolly Parton au Wembley Empire Pool, à Londres, en avril 1976. Andrew Putler/Redferns via Getty Images

Tout comme Parton avait volé la vedette à Wagoner lors de ce duo télévisé en 1973
– et fait clairement comprendre qui tenait les rênes, elle a également pris le contrôle du récit de sa carrière. Lorsque les critiques ont remis en question son engagement envers la musique country, elle a démontré que la célébrité populaire et l’authenticité country n’étaient pas incompatibles. Lorsqu’ils ont condamné son ambition, elle n’a pas cherché à s’excuser de vouloir plus. Lorsqu’ils ont tenté de ridiculiser son look, elle s’est approprié son image avec un trait d’esprit.

Comme Parton le disait souvent :

« Ça coûte très cher d’avoir l’air aussi vulgaire. »

Cette phrase en dit long. D’une part, elle est hilarante. Mais elle montre aussi qu’elle a délibérément façonné son personnage excentrique, et que son apparence soigneusement calculée a également contribué à son immense succès.

C’était ça, Dolly : autodépréciative, lucide, sûre d’elle et, oui, d’un humour malicieux.

The Conversation

Stephanie Vander Wel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.09.2026 à 16:05

Pourboire : pourquoi continuеr à récompenser un service déjà réglé alors que rien ne nous y oblige ?

Céline Jacob, Professeure des Universités en Gestion, marketing et influence sociale, Université Bretagne Sud (UBS)

Nicolas Guéguen, Professeur des Universités en Sciences du Comportement, Université Bretagne Sud (UBS)

Norchene Ben Dahmane Mouelhi, Marketing, ESCE International Business School

Le pourboire paraît être un petit geste banal de fin de repas au restaurant. Pourtant, il révèle des mécanismes sociaux complexes.
Texte intégral (1562 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le pourboire paraît être un petit geste banal de fin de repas au restaurant. Il révèle pourtant des mécanismes sociaux complexes.

  • La recherche en psychologie sociale met en lumière le poids prépondérant des émotions dans cette transaction commerciale.

  • L’avènement du terminal de paiement laisse entrevoir un avenir peu radieux pour le pourboire.


Un sourire, un soleil ou un smiley pour quelques euros de plus. En terrasse, un client termine son café. Le serveur apporte l’addition. En bas du reçu, un petit soleil est dessiné à la main. Le client sourit, paie… et laisse un pourboire un peu plus élevé que prévu.

Cette scène paraît anodine. Pourtant, elle intéresse depuis longtemps les chercheurs en psychologie sociale, en économie et en gestion hôtelière. Pourquoi laisse-t-on un pourboire ? Récompense-t-on vraiment la qualité du service ? Ou bien d’autres mécanismes, plus discrets, influencent-ils notre comportement ?

Nos recherches montrent que le pourboire ne dépend pas seulement de la qualité du repas ou de l’efficacité du serveur. Il révèle le poids des émotions, des normes sociales et du travail relationnel réalisé dans les métiers du service.

Mythe du client rationnel

Le pourboire apparaît en Europe au XVIIIᵉ siècle avant de se diffuser dans les cafés, les auberges et les restaurants. Aux États-Unis, il devient progressivement un élément essentiel du salaire des serveurs.

Les économistes Örn Bodvarsson et William Gibson ont considéré le pourboire comme une forme d’évaluation du travail effectué. Le client récompenserait un bon service et pénaliserait une mauvaise prestation. L’idée semble simple : un bon service mérite une récompense. Le client serait capable d’évaluer objectivement la qualité de la prestation. Un serveur attentif, rapide et aimable recevrait davantage de pourboire.

Pourtant, les études menées depuis les années 1970 montrent une réalité plus complexe. Les consommateurs ne prennent pas leurs décisions de façon totalement rationnelle. L’Homo œcоnomicus est, une fois encore, remis en cause.

Autrement dit, le pourboire ne dépend pas uniquement de la prestation reçue. Ce constat remet en question l’image du consommateur parfaitement rationnel, capable d’évaluer objectivement une expérience. L’humeur du client, le contexte social ou l’ambiance du moment comptent aussi.

Une pratique très culturelle

Le pourboire dépend fortement des normes sociales. Il reflète des règles collectives implicites, selon les environnements culturels et territoriaux.

Les clients donnent souvent cette gratification parce qu’ils considèrent que c’est ce qu’il faut faire. Le geste permet de respecter les attentes sociales et de préserver une image positive de soi.

Aux États-Unis ou au Canada, ne pas laisser de pourboire peut être perçu comme un comportement impoli, voire moralement répréhensible. Au Japon, au contraire, cette pratique reste rare, voire franchement malvenue, selon les codes établis.

Dessiner un soleil en bas de l’addition

De nombreuses expériences ont étudié les facteurs qui influencent le montant du pourboire.

Des éléments propres au serveur et à son action peuvent augmenter les chances de recevoir un pourboire, mais également son montant, comme dessiner un soleil au bas de l’addition, écrire « merci » sur la note, sourire davantage, donner son prénom, toucher brièvement le client, adopter une posture plus proche, être maquillé quand il s’agit d’une femme ou encore porter une fleur dans les cheveux.

Des éléments extérieurs peuvent jouer un rôle dans la décision de laisser ou non un pourboire. Les clients se montrent souvent plus généreux lorsqu’il fait beau, quand une musique romantique est diffusée en fond sonore ou encore lorsque des messages évoquant l’altruisme sont imprimés sur la note.

Ces effets paraissent minimes. Ils sont pourtant observés dans les restaurants, les hôtels, les cafés ou les commerces. Surtout, ces facteurs influencent davantage le montant laissé que la qualité réelle du service.

Travail relationnel des serveurs

La proximité sociale joue également un rôle important.

Quand un serveur se présente par son prénom, regarde le client dans les yeux ou personnalise l’échange, la relation paraît plus humaine. Même si la qualité technique du service et du repas ne change pas, le client peut avoir l’impression d’une expérience plus chaleureuse. Il récompense moins la performance objective que la qualité de l’interaction avec le serveur.

Ces résultats rejoignent les travaux de psychologie sociale montrant que nos décisions quotidiennes sont souvent influencées par des signaux subtils dont nous n’avons pas conscience. Le pourboire apparaît moins comme une décision strictement rationnelle que comme un comportement socialement situé.

Dans un restaurant, le serveur ne fournit pas uniquement une prestation technique. Il doit créer une expérience agréable. Sourire, maintenir le contact visuel, personnaliser la relation ou adopter une attitude chaleureuse font partie du travail attendu. La compétence relationnelle devient parfois aussi importante que l’efficacité de la prestation elle-même.

Le pourboire à l’ère numérique

Les paiements électroniques transforment cette pratique ancienne.

Avec les terminaux numériques, les clients voient apparaître directement des montants suggérés : 10 %, 15 % ou 20 %. Ne pas gratifier le service devient un geste délibéré, une démarche volontaire qui rompt avec l’automatisme proposé par la machine. La dématérialisation du pourboire réduit l’écart psусhologiquе ressenti lors du paiement. Lorsqu’une option est proposée par défaut, beaucoup de personnes ont tendance à l’accepter.

Ce mécanisme peut générer des effets délétères. Le client peut se sentir contraint de laisser un pourboire, car il doit le faire sous le regard direct du serveur pendant la transaction, transformant ce qui était auparavant une décision intime en аctе public.

Ce sentiment de jugement et d’obligation peut induire un sentiment de mal-être et ne pas inciter le client à revenir dans ce restaurant.

Relations sociales du quotidien

Dans un environnement en constante évolution, les mécanismes sociaux conservent leur importance. Le pourboire révèle quelque chose de fondamental : nous chérissons l’illusion que nos choix découlent d’une raison pure et d’une volonté souveraine, alors qu’ils sont perméables aux circonstances ambiantes et aux conventions partagées par le groupe.

Avec l’essor de la « Gig Economy » (économie de la tâche ou économie des petits boulots, ndlr) et l’avènement des commandes en ligne, les serveurs et les livreurs voient leurs revenus stagner.

De plus en plus de points de vente proposent de régler à la commande et imposent de sélectionner l’option de laisser un pourboire avant même que la prestation ait été réalisée. Cela induit un sentiment d’injustice.

Nos décisions ne reposent pas uniquement sur une évaluation rationnelle de la qualité du service. Elles dépendent également de notre humeur, du contexte, des normes culturelles et des interactions humaines. C’est sans doute ce qui rend cette pratique si intéressante pour les sciences humaines et sociales. Derrière quelques pièces laissées sur une table se cachent des émotions, des conventions collectives et toute la complexité des relations sociales du quotidien.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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02.09.2026 à 16:04

Pourquoi la transition écologique est-elle si difficile à gouverner ?

Guy Richard, Directeur de l'expertise scientifique collective, de la prospective et des études à l'Institut national de la recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), Inrae

Jean-Michel Salles, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Michel Colombier, Directeur scientifique, Iddri

Les actions mises en place pour faire face au changement climatique restent insuffisantes. Il est tentant de pointer le manque de volonté politique pour l’expliquer, mais ce n’est pas suffisant.
Texte intégral (2595 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les actions mises en place pour faire face au changement climatique et à l’effondrement de la biodiversité sont aujourd’hui insuffisantes.

  • Il est facile de pointer le manque de volonté politique pour l’expliquer, mais ce n’est pas suffisant.

  • La nature des transformations à conduire et les conditions dans lesquelles les démocraties contemporaines doivent les organiser sont aussi à prendre en compte. Comprendre ces contraintes permet de saisir la raison pour laquelle la transition écologique appelle de nouvelles façons de gouverner.


Les alertes environnementales sont aujourd’hui largement relayées par les institutions scientifiques internationales. Mais reconnaître un problème ne suffit pas à le résoudre.

Au cours des trois dernières décennies, de nombreux pays ont adopté des politiques destinées à lutter contre le changement climatique ou l’érosion de la biodiversité. Les évaluations conduites aussi bien au niveau international – notamment dans le cadre du premier Global Stocktake (bilan mondial quinquennal) de l’accord de Paris (art. 14) – qu’au niveau national par des institutions indépendantes, comme le Haut Conseil pour le climat en France ou le Climate Change Committee au Royaume-Uni, dressent un constat convergent : malgré des progrès réels, les politiques mises en œuvre demeurent insuffisantes pour atteindre les objectifs affichés.

Ce décalage est souvent attribué à un manque de volonté voire de courage politique. Séduisante ; l’explication n’en reste pas moins incomplète.

Des politiques de transformation plus que de correction

Les premières politiques environnementales visaient principalement des pollutions localisées (rejets industriels dans l’eau ou dans l’air) ou des usages techniques bien circonscrits, comme le plomb dans l’essence ou les chlorofluorocarbures (CFC) longtemps utilisés dans les climatiseurs, bombes aérosols ou réfrigérateurs et responsables de la destruction de la couche d’ozone. Les solutions existaient souvent déjà : dispositifs de dépollution, matériaux ou molécules de substitution.

L’action publique consistait alors principalement à en organiser l’adoption par un nombre limité d’acteurs – industriels, producteurs d’énergie ou fabricants d’équipements – en combinant réglementation, fiscalité et, parfois, aides publiques. Au-delà de ces secteurs, les impacts économiques et sociaux demeuraient limités et les changements indolores pour la grande majorité de la population.

Les défis contemporains sont d’une autre nature. Réduire les émissions de gaz à effet de serre, enrayer l’effondrement de la biodiversité ou limiter l’artificialisation des sols ne consiste pas à corriger quelques défaillances. Les travaux sur les « transitions sociotechniques » décrivent précisément ce type de reconfiguration simultanée des technologies, des marchés, des institutions et des pratiques sociales.

Décarboner une économie implique de faire évoluer les infrastructures énergétiques, les bâtiments, les transports, l’industrie et l’agriculture. Ces mutations sont interdépendantes. Elles supposent aussi de faire évoluer les compétences professionnelles, les décisions d’investissement, les choix d’aménagement, les modèles d’affaires, les règles qui organisent les marchés et, parfois, les modes de vie.

Ce changement modifie profondément la nature de l’action publique : il ne s’agit plus seulement de corriger des externalités environnementales (c’est-à-dire des nuisances que les marchés ne prennent pas en compte), mais de transformer les systèmes techniques, économiques et sociaux qui les produisent.

Des trajectoires difficiles à infléchir

Les transformations à conduire sont largement contraintes par les choix du passé.

Les infrastructures énergétiques, les réseaux de transport, les villes, les équipements industriels ou les pratiques agricoles résultent d’investissements réalisés depuis plusieurs décennies. Ces choix produisent ce que les économistes appellent des « dépendances de trajectoire ». Plus une technologie ou une organisation s’est imposée, plus elle devient difficile à remplacer. Le couple pétrole–moteur à explosion, qui structure encore aujourd’hui l’économie de l’automobile, en offre une illustration.

Il ne s’agit pas seulement d’une inertie technique. Des emplois, des compétences, des chaînes d’approvisionnement, des réglementations et des intérêts économiques se sont progressivement organisés autour de ces filières. Les décideurs publics doivent ainsi arbitrer entre deux exigences légitimes : engager les transformations nécessaires tout en préservant la stabilité des systèmes économiques et sociaux dont dépend encore une grande partie de l’activité.

Des États confrontés à de nouvelles contraintes

Cette difficulté est accentuée par l’évolution de l’économie mondiale. Depuis les années 1980, l’ouverture des marchés, l’internationalisation des chaînes de valeur et la mobilité croissante des capitaux ont profondément transformé les conditions d’exercice des politiques publiques. Les gouvernements disposent toujours d’importants leviers d’action, mais ils doivent désormais tenir davantage compte de la compétitivité des entreprises, des équilibres budgétaires, des règles internationales et des risques de délocalisation.

Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les États disposaient souvent d’une capacité beaucoup plus forte à orienter les investissements, à coordonner les grands acteurs économiques et à imposer des choix industriels de long terme. Cette capacité n’a pas disparu, mais elle s’exerce désormais dans des économies plus ouvertes, plus décentralisées et beaucoup plus interdépendantes. Il ne s’agit donc pas de renouer avec une planification centralisée, mais de retrouver une capacité de coordination adaptée à des sociétés plus ouvertes et interdépendantes.

À ces contraintes internes s’ajoute une difficulté propre aux enjeux globaux. Chaque pays a intérêt à ce que la transition réussisse, mais les gouvernants redoutent que les efforts engagés ne pénalisent l’économie de leur pays si les autres avancent moins rapidement. Les traités internationaux, comme l’accord de Paris de 2015, encourageaient une action collective mieux coordonnée, mais ils sont aujourd’hui fragilisés par l’affaiblissement du multilatéralisme.

Des compromis plus difficiles à construire

L’action publique a longtemps pu s’appuyer sur des compromis relativement favorables à l’ensemble des acteurs. Durant les décennies de forte croissance, les gains de productivité permettaient souvent d’améliorer simultanément les revenus, la protection sociale et les investissements publics. Le principal enjeu était distributif : comment répartir les fruits d’une croissance soutenue ?

Or, la transition écologique change profondément les termes de ce compromis. Elle conduit à remettre en question des infrastructures encore fonctionnelles, des investissements parfois récents, des compétences professionnelles, des territoires spécialisés et des secteurs économiques qui demeurent essentiels à l’activité.

Les bénéfices attendus – un climat plus stable, des écosystèmes préservés ou une moindre exposition aux risques futurs – sont largement collectifs, diffus et se manifestent souvent à long terme. Les coûts, eux, sont immédiats et concentrés sur certains acteurs.

Les économistes parlent d’« actifs échoués » (stranded assets) pour désigner les infrastructures, les équipements ou les réserves d’énergies fossiles qui ne pourront être exploités jusqu’à leur terme économique si les objectifs climatiques sont respectés. À l’inverse, les investissements nécessaires pour construire une économie décarbonée peuvent, par leur ampleur, peser à court terme sur la compétitivité et entrer en concurrence avec d’autres priorités budgétaires.

Les politiques de transition écologique créent ainsi des tensions distributives inévitables. Autrement dit, les compromis politiques ne portent plus principalement sur la répartition des gains de la croissance, mais visent à organiser une transformation dont les coûts et les avantages sont a priori répartis de manière très inégale selon les secteurs, les territoires ou les générations.

Les institutions démocratiques face au long terme

À ces contraintes économiques s’ajoute une difficulté plus profonde encore. Les institutions démocratiques – quelles que soient leurs imperfections – ont été conçues pour arbitrer entre des intérêts présents, exprimés par des citoyens, des entreprises ou des collectivités.

Les politiques environnementales doivent, pour leur part, intégrer des intérêts beaucoup plus difficiles à représenter : ceux des générations futures, des écosystèmes ou des risques encore largement invisibles. Cette asymétrie temporelle complique la décision publique.

Le sociologue Anthony Giddens l’a résumée dans ce qui est devenu le « paradoxe de Giddens » : tant que les conséquences du changement climatique restent peu perceptibles dans l’expérience quotidienne, elles peinent à susciter des transformations politiques ambitieuses ; mais lorsqu’elles deviennent pleinement visibles, une partie des changements est déjà engagée et les marges d’action se sont réduites.

Les pouvoirs publics sont ainsi confrontés à une difficulté assez spécifique : agir suffisamment tôt face à des risques encore imparfaitement perceptibles, tout en assumant des coûts immédiats dont les bénéfices ne seront souvent visibles que plusieurs décennies plus tard. Cette difficulté ne concerne pas seulement la définition des objectifs, puisqu’elle se retrouve dans la mise en œuvre concrète des politiques de transition.

Gouverner des transformations systémiques

Conduire en quelques décennies une transformation de cette ampleur provoque mécaniquement des désajustements dont les conséquences économiques et sociales peuvent se propager à l’ensemble de l’économie.

L’électrification des véhicules modifie les usages, mais elle affecte aussi l’accès des plus modestes à la mobilité, l’emploi dans les activités de sous-traitance et de maintenance, la compétitivité industrielle et la géopolitique des dépendances d’approvisionnement. De même, le développement de l’agroécologie est contraint par les acteurs de l’amont (semences, engrais, pesticides, machinisme, finance) et de l’aval (stockage, transformation, commercialisation et échanges internationaux), alors que le secteur agricole est déjà fragilisé par des crises majeures, en particulier en lien avec le changement climatique.

Les difficultés rencontrées récemment par la taxe carbone, la régulation des pesticides ou les zones à faibles émissions (ZFE) témoignent moins d’un rejet de l’écologie que du désarroi de certaines populations face à des injonctions au changement qu’elles n’ont pas les moyens de satisfaire.

Mais l’instrumentalisation de ces inquiétudes légitimes constitue aujourd’hui, dans de nombreux pays, un facteur majeur de la timidité voire du recul des politiques de transition écologique. Il ne suffit plus d’imposer ces transformations par la réglementation ou la fiscalité ; il faut anticiper les conditions de leur efficacité, donc aussi de leur acceptabilité, et travailler à les réunir. La transition écologique ne constitue pas seulement un nouveau domaine de l’action publique. Elle modifie la manière même de gouverner.

Faire de la transition un projet partagé

Il ne suffit donc plus de réduire ou d’interdire certains usages ; il faut également organiser l’émergence des alternatives et créer les conditions de leur adoption.

S’il est illusoire, au vu des contraintes mentionnées plus haut, que l’État puisse compenser tous les coûts de la transition, il peut néanmoins veiller à ce que les acteurs les plus vulnérables ne soient pas exclus de ses bénéfices ou empêchés d’y participer, conformément aux principes de « la transition juste ».

En Espagne, le gouvernement a contractualisé un accord de reconversion avec les syndicats avant de décréter la fermeture des centrales à charbon. En France, le leasing social de voitures électriques apporte une première réponse au déficit d’offre accessible sur le marché de l’occasion. La commande publique peut également permettre à des collectivités territoriales de relayer l’initiative de la société civile et d’offrir un débouché local rémunérateur et fiable à des agriculteurs en transition (loi Egalim).

La pratique de l’action publique, qu’elle soit centrale ou territoriale, évolue : plus stratégique et transversale, plus souvent « cheffe d’orchestre » que simplement réglementaire, plus contractuelle que strictement normative, elle devient aussi, ce faisant, moins spectaculaire.

De nouvelles capacités de gouvernance à construire

Ces défis posés par la transition écologique expliquent en partie pourquoi les politiques environnementales se révèlent souvent plus timides ou plus lentes que ce que semblent impliquer les constats de la communauté scientifique. Il ne s’agit pas uniquement de faire reconnaître la réalité des risques, mais d’organiser collectivement des transformations capables d’y répondre. Cela suppose de construire des compromis nouveaux, articulant justice sociale, compétitivité économique et soutenabilité écologique.

Les compromis qu’exige la transition mettent en tension l’ensemble de nos économies, interrogent l’organisation de nos sociétés et conduisent à arbitrer entre des priorités parfois contradictoires, du niveau local jusqu’à l’échelle internationale. Conduire cette transition avec la société n’est donc pas seulement une question d’expertise technique. C’est instruire un ensemble de choix qui mobilisent, bien au-delà de la seule sphère environnementale, des arbitrages de nature politique.

Si l’urgence des alertes scientifiques conduit à penser que tout projet politique doit sérieusement traiter de la question environnementale, la transition écologique ne peut se construire qu’au sein d’un projet politique plus global, capable d’articuler les objectifs environnementaux avec les autres finalités collectives qu’il poursuit.

Pourtant, le pragmatisme nous invite bien à répondre aux alertes par l’action et à concevoir cette action, dans son ambition comme son calendrier, de manière à ce qu’elle apporte une réponse effective aux risques identifiés.

L’enjeu n’est donc pas de retrouver les formes de planification du passé ni de s’en remettre aux seules dynamiques du marché. Il est de construire des modes de gouvernance capables de coordonner durablement des acteurs publics et privés, des échelles locales, nationales et internationales, et d’inscrire les décisions présentes dans des horizons de temps beaucoup plus longs. C’est peut-être là le véritable défi de la transition écologique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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02.09.2026 à 16:04

Le Maghreb, un territoire à géométrie variable

Benjamin Badier, Enseignant en histoire contemporaine, Université Bretagne Sud (UBS)

Anne-Adélaïde Lascaux, Maîtresse de conférences en géographie rattachée au laboratoire ESO (Espaces et sociétés), UMR 6590, Université de Caen Normandie

Que recouvre la notion de Maghreb ? Selon qui la définit, l’époque ou le point de vue, la réponse varie.
Texte intégral (1553 mots)

Si, en France, le terme « Maghreb » désigne communément l’ensemble formé par la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, les délimitations et la dénomination même de cette région n’ont rien de défini. Les circulations et les différents peuplements qui se sont succédé au fil de son histoire invitent à la concevoir comme un espace à géographie variable.

Dans leur Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée, qui vient de paraître aux éditions Autrement, l'historien Benjamin Badier et la géographe Anne-Adélaïde Lascaux, assistés du cartographe Guillaume Balavoine, reviennent sur la définition géographique et les fondements historiques de la région afin d’en appréhender les enjeux actuels. Extraits.


Le Maghreb est une construction régionale ancienne dont les limites ne font pas consensus. Il n’existe pas de définition qui fasse l’unanimité pour cette vaste portion de territoire qui s’étend entre la Méditerranée et le Sahara. Si le terme « Maghreb » renvoie couramment en français à l’ensemble formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, la notion de « Grand Maghreb » inclut pour sa part la Mauritanie et la Libye. Ces découpages variables résultent de constructions géohistoriques distinguant le Maghreb de ses espaces voisins, alors que cette région peut aussi être pensée au croisement de différents ensembles géographiques.

Un Maghreb, des Maghreb

En France, le Maghreb renvoie couramment à l’ensemble régional formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Les Maghrébins seraient les habitants de ces pays, mais aussi les populations immigrées qui en sont originaires et leurs descendants en Europe. Cette définition restrictive du Maghreb vaut surtout pour le contexte français. Il existe également un « Grand Maghreb », non à trois mais à cinq pays — plus le Sahara occidental —, intégrant tout ou partie de la Libye et de la Mauritanie.

Ce double Maghreb est le fruit d’une longue construction géohistorique, qui entremêle représentations externes et internes à la région. Pour les Grecs anciens, l’Afrique du Nord à l’ouest de l’Égypte était la Libye. Les Romains parlaient de Maurétanie (le pays des Maures) pour la partie ouest, mais aussi d’Africa, centrée sur l’actuelle Tunisie — mot qui a fini par désigner le continent tout entier. Les populations locales ne parlant pas latin, elles ont été qualifiées de « Barbares », ce qui a donné barbar en arabe et Berbères en français. Les Européens nomment la région Berbérie à l’époque moderne.

Dans la géographie arabe médiévale, le Maghrib renvoie à tout ce qui est à l’ouest, par rapport au Machriq, l’est : le Maghreb est le couchant du monde arabo-musulman, pensé relativement à son centre en Orient. En son sein, plusieurs sous-ensembles étaient distingués : le Maghrib al-Aqsa (le Maghreb lointain, qui équivaut au Maroc actuel), le Maghrib al-Awsat (Maghreb central) et le Maghrib al-Adnâ (Maghreb proche), plus souvent nommé Ifriqiya (dérivé d’Africa) et qui correspond peu ou prou à la Tunisie actuelle.

Une construction coloniale ?

La réduction du Maghreb au Maroc, à l’Algérie et à la Tunisie est parfois considérée comme un héritage colonial : « l’invention du Maghreb » (Abdelmajid Hannoum) serait le processus par lequel les trois territoires ont été réunis dans un même ensemble jugé cohérent et distinct des zones géographiques voisines. L’exclusion de la Libye sous domination italienne permettait de dessiner un pré carré français, tandis que l’éviction de la future Mauritanie, intégrée à l’Afrique-Occidentale française, traçait une frontière politique et raciale entre une Afrique « blanche » et une Afrique « noire ».

Le mot « Maghreb » est cependant rare à l’époque coloniale : il est plutôt question d’« Afrique du Nord française » et de « Nord-Africains » — un gentilé aux connotations négatives, surtout en métropole. En arabe ou en français, c’est surtout lors de la décolonisation que le terme « Maghreb » a progressivement remplacé « Afrique du Nord », par le biais des revendications politiques.

Pour éviter la confusion avec le Maroc, qui se dit Maghrib en arabe, l’expression la plus courante est toutefois « Maghreb arabe » (al-Maghrib al-’arabi), elle reflète la force du nationalisme arabe à l’époque. L’expression renvoie aussi aux projets panmaghrébins nés dans les luttes communes des années 1940-1960. En 1989 une Union du Maghreb arabe (UMA) a été créée, mais cette institution réunissant les cinq pays du Grand Maghreb n’a jamais joué un grand rôle en faveur de l’unité régionale.

Quelles limites pour le Maghreb ?

Les délimitations du Maghreb ne vont donc pas de soi. Au nord, la Méditerranée fait office de frontière, bien qu’un géographe arabe comme Al-Idrissi (XIIe siècle) ait pu intégrer Al-Andalus au Maghreb. L’Atlantique est la limite ouest, même si la proximité et le passé berbère des Canaries espagnoles rapprochent cet archipel du Maghreb. À l’est, la séparation entre Maghreb et Machreq passe soit entre la Libye et l’Égypte, soit entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque, voire exclut toute la Libye.

La limite sud est encore plus difficile à placer, sauf si l’on s’en tient aux seules frontières étatiques. Il est possible d’inclure la Mauritanie jusqu’au fleuve Sénégal, même si les différences sont grandes entre le nord et le sud du pays, ce dernier étant plus tourné vers l’Afrique subsaharienne. Le Sahara ne peut être considéré comme un obstacle aux circulations, tant les continuités transsahariennes sont nombreuses. Si l’on considère la présence de populations berbères comme un critère, alors le nord du Mali et du Niger pourraient être rattachés au Maghreb. Toute cette zone sud est souvent qualifiée de Sahel — ou de bande sahélo-saharienne — et pensée comme un espace de contact et de transition entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne.

La difficile délimitation du Maghreb invite donc à renoncer à toute définition fermée de cette région, et à privilégier une vision souple du territoire, selon l’époque ou la thématique, tout comme l’envisageait déjà l’intellectuel marocain Abdallah Laroui dans son Histoire du Maghreb (1970).

Les circulations régionales, anciennes comme plus récentes, offrent un miroir de l’aire d’influence du Maghreb sur les espaces voisins, brouillant les frontières. Un exemple en est la diffusion du couscous depuis le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie — conjointement inscrits sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2020 au titre de leurs savoirs, savoir-faire et pratiques liés à sa production et à sa consommation — et sa réinterprétation via des recettes locales en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

Un espace carrefour

Il est difficile de définir le Maghreb avec des critères intrinsèques, qu’ils soient environnementaux ou culturels. La région ne se singularise ni par l’importance de l’islam ni par l’usage de la langue arabe. Seule l’importance de l’amazighité — berbérité — en tant que peuple, langue et culture la distingue vraiment ; d’où l’usage par les militants berbères du mot « Tamazgha » pour faire de la région le « territoire amazigh », en opposition au « Maghreb arabe ». Dans les deux cas, cela revient à ignorer les nombreuses hybridations qu’a connues ce territoire à travers l’histoire, du fait des peuplements berbères, puniques, romains, juifs, arabes et européens.

La géographie arabe traditionnelle aimait à penser la région comme une île enclavée — djazirat al-Maghrib. Les débats sur la dénomination et la délimitation du Maghreb montrent pourtant que tout se joue dans la question de son rapport au reste du monde : le monde arabe et le monde musulman, mais aussi l’Europe, l’aire méditerranéenne, ou encore le continent africain, ce qui permet de réfléchir au Maghreb dans une africanité souvent occultée.

The Conversation

Anne-Adélaïde Lascaux a reçu des financements du Centre Jacques Berque (Rabat).

Benjamin Badier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.09.2026 à 16:03

Routes, stations de ski, permis de construire : quand les décideurs publics apprennent à dire stop

Alexandre Monnin, Responsable scientifique redirection écologique et soutenabilité forte, Centrale Méditerranée

Face au changement climatique, collectivités et pouvoirs publics commencent à renoncer à certains projets et infrastructures. Une évolution discrète qui transforme l’action publique.
Texte intégral (2323 mots)
Fermée depuis novembre 2019, la piscine municipale Vaucanson à Grenoble a été choisie pour devenir le siège de la future Cit’Écobat, cité des métiers du bâtiment sobre, durable, connecté. Greta de Grenoble, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Longtemps, l’action publique s’est pensée comme un art de construire, d’aménager et d’étendre les infrastructures.

  • Face au changement climatique, une autre compétence émerge : décider de ce qui ne peut plus être maintenu, financé ou développé.

  • Routes abandonnées, permis suspendus, stations démontées : l’analyse de 74 cas de renoncement montre que cette transformation est déjà à l’œuvre dans les territoires.


À Caen (Calvados), un projet d’écoquartier a été suspendu après dix années de travail lorsque la montée des eaux attendue d’ici la fin du siècle s’est imposée au regard de l’actualisation des données scientifiques, annonçant des épisodes d’inondations récurrents et non plus exceptionnels. Dans le Pays de Fayence (Var), la délivrance de nouveaux permis de construire s’est heurtée au manque d’eau potable. En Ille-et-Vilaine, plusieurs contournements routiers ont été retirés de la programmation départementale.

Ici, une activité perd ses conditions matérielles d’existence. Ailleurs, le projet reste réalisable à court terme, mais dégrade les conditions d’habitabilité futures : une route supplémentaire, davantage d’artificialisation, un équipement de plus à entretenir. Le renoncement entre alors dans l’action publique. Il ne relève pas d’une injonction morale ou idéologique, mais d’un constat pragmatique.

À Caen, Thibaud Tiercelet, directeur général de la société publique locale d’aménagement, résume le basculement en expliquant que « la réalité a changé ». Les nouvelles données ont rendu obsolète le monde de référence dans lequel le quartier avait été conçu.

Le nouveau régime climatique rend ainsi caduc le cadre de référence dans lequel nombre de projets ont été et demeurent réglementairement possibles, alors même que les conditions de leur viabilité disparaissent à l’échelle de leur durée de vie. Dans certains cas, l’eau manque, la neige se raréfie, le trait de côte recule ou le risque d’inondation change de fréquence. On ne parle plus de risques ici (même si ceux-ci s’intensifient en parallèle), mais d’une réalité déjà transformée, qui rend dépassés les postulats à partir desquels certains projets, infrastructures et usages avaient été conçus.

Renoncer consiste alors à déterminer ce qui doit cesser, à réviser ce qui peut encore être promis, construit et maintenu, puis à préserver autrement les fonctions attendues ou réalisées.

Des renoncements dispersés, une même transformation

Dans le cadre de notre recherche, nous avons documenté ce mouvement de soustraction, en recensant les renoncements, comme autant de décisions prises en amont, pour éviter que la catastrophe impose des arbitrages brutaux et privés d’alternatives. Ce travail constitue une première étape. Il sera prolongé par une enquête consacrée aux conditions qui permettent aux acteurs publics de prendre de telles décisions.

Nous avons, à ce jour, recensé 74 cas de renoncement.

A Céüze (Hautes-Alpes), le modèle économique de la station de ski ne tient plus ; à Grenoble (Isère), la non-reconstruction de la piscine Vaucanson se discute sur fond de coûts énergétiques et de maintenance ; en Ille-et-Vilaine, la crise financière des départements sert de déclencheur pour renoncer à de nouvelles routes, etc.

La carte des 74 renoncements
La carte des 74 cas de renoncement. Enquête sur les renoncements territoriaux. Cliquez pour voir la carte détaillée

Le corpus rassemble plusieurs gestes : empêcher un projet de voir le jour, cesser de maintenir un équipement existant, organiser le retrait ou la transformation d’un héritage matériel. Il va de l’abandon d’une route au gel de permis, de la fermeture d’une station de ski à la déconstruction d’un parking.

Pris séparément, ces décisions paraissent hétérogènes. Ensemble, elles signalent l’émergence d’une tendance de fond qui devrait s’amplifier dans les années à venir. Peu d’acteurs revendiquent le vocabulaire de la redirection écologique. Leurs décisions traduisent pourtant l’un de ses diagnostics : maintenir des conditions d’habitabilité exige de savoir fermer ou empêcher certaines trajectoires.

L’abandon historique du projet immobilier de la presqu’île de Caen.

Des décisions à contre-courant

Ces initiatives restent fragiles, car les règles qui organisent aujourd’hui l’action publique favorisent encore l’expansion plutôt que le retrait. Les politiques d’attractivité visent à attirer de nouveaux habitants, des entreprises, des investissements ou des touristes, notamment par le développement de l’offre foncière, immobilière et infrastructurelle. Lorsqu’elles sont évaluées au nombre d’implantations, de constructions ou de visiteurs supplémentaires, elles entretiennent un impératif de croissance. Cette orientation se retrouve dans des modèles économiques dont l’équilibre dépend du maintien, voire de l’augmentation, des volumes vendus : mètres carrés construits, déplacements, nuitées touristiques, eau et énergie consommées.

Une ligne budgétaire supprimée est bien visible. Le bilan complet d’un renoncement l’est beaucoup moins : économies futures d’entretien et de fonctionnement, artificialisation ou émissions évitées, ressources préservées. « Budgétiser » certaines de ces économies permettrait de les identifier et de les réaffecter à des investissements climatiques.

Enfin, les dispositifs de financement sont plus facilement mobilisés pour créer un équipement que pour prendre en charge sa fermeture, sa dépollution, sa renaturation ou la réorganisation des usages qui en dépendent.

Cette dynamique tient aussi au poids des capitaux fixes. Une infrastructure doit être utilisée afin d’amortir l’investissement consenti. L’économiste Henri Chevalier a montré comment, dans le cas de l’aviation commerciale ou de l’agriculture, cette logique produit des verrouillages et alimente la croissance. Une route nouvelle réorganise les déplacements et les implantations commerciales ou résidentielles qui se développent autour d’elle ainsi que les milieux qu’elle traverse. Une station de ski engage des flux touristiques, des emplois et des investissements immobiliers. Un quartier nouveau suscite des attentes de valorisation foncière, de recettes fiscales et de nouveaux équipements publics. Ces interdépendances compliquent ensuite leur remise en cause.

La difficulté de la décision tient aussi au fait qu’un arrêt entraîne des coûts : démonter un télésiège, signaler une route fermée, traiter les droits engagés sur un terrain devenu inconstructible… Le caractère juste du renoncement dépend de questions concrètes : qui perd un usage ou un revenu, qui est protégé, qui supporte le coût de la sortie et qui participe à la décision ? Sans financement du retrait et de l’après, l’économie immédiate reporte les coûts vers d’autres acteurs, les milieux ou le futur.

Renoncer sans abandonner : construire les conditions de l’après

Toute fermeture ne constitue pas obligatoirement un progrès écologique. Pour en juger, il faut examiner ce que produit le renoncement : ce que la décision permet de préserver, les activités qu’elle risque de fragiliser et les équipements ou les pollutions qu’elle laisse derrière elle.

Utiliser des critères de soutenabilité et de durabilité aide à évaluer les situations au cas par cas. La soutenabilité interroge leur compatibilité avec les conditions d’habitabilité. La durabilité désigne leur capacité à être maintenue grâce à des infrastructures, des financements, des règles et des soutiens politiques. Leur croisement fait apparaître quatre situations.

À Lamballe-Armor (Côtes-d’Armor), la circulation automobile sur la D28 constituait un verrou : malgré la forte mortalité des amphibiens, la route continuait d’être utilisée parce que les déplacements étaient organisés autour d’elle. Sa fermeture a été accompagnée d’un itinéraire alternatif, du maintien des accès agricoles et de sa transformation en voie verte. L’usage dommageable cesse tandis que les fonctions utiles sont réorganisées.

Dans le Pays de Fayence, limiter les constructions pour préserver l’eau était une mesure soutenable, au sens où elle protégeait une ressource indispensable. Elle restait toutefois fragile tant qu’elle reposait sur une simple consigne politique. Son inscription dans le schéma de cohérence territoriale et dans la politique de gestion de l’eau lui donne davantage de chances de durer. Elle passe ainsi d’une « fragilité soutenable » à une « continuité soutenable ».

À Céüze, l’arrêt du ski a laissé des remontées mécaniques et des bâtiments sans usage. Tant que ces passifs ne sont ni démontés ni réaffectés, la fermeture produit un héritage négatif. Le démontage des remontées constitue donc une étape nécessaire pour organiser réellement la sortie.

Le renoncement ouvre un chantier qui dépasse la décision d’arrêt. Une route fermée conserve son bitume, une station de ski ses pylônes. Il faut financer la sortie, traiter ces héritages, répartir équitablement les coûts et organiser autrement les fonctions jugées utiles. C’est ce travail que désigne ici la redirection écologique. C’est là qu’émerge une compétence publique nouvelle : organiser ce qui doit cesser, être réduit, déplacé, démantelé, réparé ou réaffecté, puis suivre dans le temps les effets de ces transformations.

Notre étude révèle un manque sur ce dernier point : peu de renoncements font l’objet d’un suivi. Un gel des permis protège-t-il réellement l’eau ? Une route fermée réduit-elle la dépendance à l’automobile ou déplace-t-elle les flux ?

L’action publique locale a longtemps été équipée pour ajouter. Elle apprend désormais à renoncer, sans abandonner.


Alexandre Monnin a conduit, avec Claire Deligant, Émile Hooge, Oscar Hooge et Romain Barrallon, l’enquête sur les renoncements territoriaux présentée dans cet article.

The Conversation

Alexandre Monnin a reçu des financements de l'Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts, de la MAIF et de la Ville de Grenoble.

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02.09.2026 à 16:01

Sur le terrain, les chercheuses face aux violences sexistes et sexuelles de leurs collègues

Eve Afonso, Maître de conférences en écologie, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

Loin des laboratoires, les conditions de travail de terrain peuvent accroître les risques de violences sexistes et sexuelles et avoir des conséquences durables sur les carrières scientifiques.
Texte intégral (2954 mots)
Selon une étude internationale, menée en 2014, 64 % des chercheuses rapportent avoir subi du harcèlement sexuel lors de missions de recherche sur le terrain. Kaab Empresa/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les missions de terrain exposent les chercheuses à des risques spécifiques de violences sexistes et sexuelles de la part de leurs collègues.

  • Isolement géographique, dépendance au groupe et précarité économique rendent les violences difficiles à dénoncer.

  • En éloignant certaines femmes du terrain, ces violences peuvent aussi modifier les carrières et la production scientifiques.


Dans de nombreux domaines de la recherche, le travail de terrain est indissociable de la production des connaissances. C’est notamment sur le terrain que les jeunes chercheuses et chercheurs apprennent leur métier et construisent leur identité scientifique. C’est aussi une aventure humaine faite de découvertes et de collaborations qui marquent souvent toute une carrière.

Pourtant, le terrain est aussi un espace qui fabrique des vulnérabilités spécifiques. Une enquête internationale menée en 2014 sur plus de 600 scientifiques, issus de disciplines des sciences du vivant, des sciences physiques, de la Terre et des sciences sociales (l’étude SAFE), est venue exposer une réalité d’une ampleur insoupçonnée : près de 64 % des femmes y rapportent avoir subi du harcèlement sexuel sur le terrain et 20 % affirment y avoir été victimes d’agressions sexuelles.

Depuis une dizaine d’années, les alertes s’accumulent. En géosciences, dans la recherche polaire, en archéologie et en écologie, le constat est partagé. La question n’est désormais plus de savoir si les violences sexistes et sexuelles (VSS) ont lieu sur le terrain, mais pourquoi elles y restent si fréquentes.

Depuis l’élan #MeToo, les institutions de recherche ont multiplié les initiatives. Les programmes de sensibilisation et les plateformes de signalement sont maintenant largement répandus et clairement identifiés par la communauté universitaire. Pourtant, lorsqu’un incident survient, la réponse institutionnelle repose quasi systématiquement sur des procédures bureaucratiques qui traitent les VSS comme des conflits interpersonnels à gérer après les faits.

D’après mes recherches, récemment publiées, cette approche occulte les dimensions systémique et politique du problème : elle refuse de voir que c’est l’organisation elle-même du travail académique qui crée et renforce la vulnérabilité aux VSS.

Pourquoi le travail de terrain fragilise les chercheuses

D’emblée, le terrain opère un premier tri entre les hommes et les femmes. Partir loin et longtemps ou sauter sur une opportunité de mission à la dernière minute reste un privilège socialement plus accessible aux hommes. Pour les femmes, les responsabilités familiales et la charge de l’organisation domestique agissent comme un filtre, les forçant souvent à renoncer aux campagnes internationales et aux longs séjours in situ. À ce biais s’ajoute un effet de réseau : les équipes se formant souvent par cooptation, les opportunités circulent dans des cercles déjà établis, figeant les inégalités de genre dans le temps.

Paradoxalement, l’un des aspects les plus positifs du terrain, sa capacité à favoriser la camaraderie et la cohésion d’un groupe qui travaille, voyage et vit ensemble, expose aussi les femmes à une certaine forme de vulnérabilité. Dans ce huis clos, la frontière entre vie privée et professionnelle se brouille : on partage les repas ou l’hébergement, loin des codes du laboratoire. Lorsque les équipes sont majoritairement masculines, l’isolement géographique peut favoriser l’émergence de comportements transgressifs ou sexualisés, un relâchement des normes sociales et une consommation excessive d’alcool.

Ces attitudes finissent par être tolérées comme faisant partie de « l’exceptionnalisme du terrain » : la perception que le terrain constitue un espace régi par des règles différentes de celles du laboratoire, ce qui justifie une tolérance implicite à des comportements par ailleurs inacceptables. Ce qui se passe sur le terrain reste sur le terrain. Les collègues présents hésitent à intervenir ou à dénoncer les faits, de peur de fragiliser les relations au sein du groupe ou leurs propres intérêts professionnels. Le déséquilibre numérique produit alors un effet de spirale : les rares femmes présentes se retrouvent isolées, ce qui renforce leur vulnérabilité face à des dynamiques de groupe qui aggravent leur marginalisation.

Eve Afonso, maitresse de conférences, dans une cabane pastorale près de la station de recherche d’altitude de la réserve naturelle des Baimaxueshan (environ 3900m d’altitude), Yunnan, Chine
Eve Afonso, l’autrice, près de la station de recherche de la réserve naturelle des Baimaxueshan (3 900 mètres d’altitude), Yunnan, Chine. Cécile Callou, Fourni par l'auteur

Dans le milieu de l’écologie, que j’ai particulièrement étudié, les récits de terrains difficiles sont souvent admirés. Marcher des heures en montagne, bivouaquer sous la pluie, vivre sans confort ni intimité ou travailler dans des conditions extrêmes deviennent autant de preuves de dévouement. L’endurance, la robustesse physique et la résistance à l’inconfort sont parfois plus valorisées que la recherche elle-même.

Pour les femmes, l’épreuve est double : perçues a priori comme moins aptes physiquement, elles doivent prouver qu’elles peuvent « tenir le choc » comme leurs collègues masculins. Exprimer un inconfort, demander des conditions plus sûres ou s’opposer à un comportement déplacé fait courir le risque d’être perçue comme une personne « difficile » ou peu fiable. Pour être acceptée comme une « vraie » scientifique de terrain, il faut savoir souffrir sans broncher. Dans ce contexte, beaucoup préfèrent se taire : si se plaindre de la fatigue suffit à vous discréditer, dénoncer le sexisme ou le harcèlement devient impensable.

À cette pression s’ajoute une forte dépendance vis-à-vis des collègues sur place. Sur le terrain, chacun dépend des autres pour transporter le matériel, collecter les données ou simplement rejoindre le lieu d’hébergement avec l’unique véhicule disponible.

Dans ces conditions, on ne peut pas simplement faire sa valise et rentrer chez soi. S’opposer à un collègue ou à un supérieur peut suffire à mettre la mission en difficulté ou, dans le cas des chercheuses en situation précaire, compromettre la poursuite d’une thèse ou d’un postdoctorat. Cette vulnérabilité est renforcée par le recours à des acteurs logistiques locaux (guides, chauffeurs), qui n’obéissent pas aux mêmes règles ni aux mêmes dispositifs de prévention que les équipes universitaires.

L’éloignement géographique, la barrière de la langue et l’accès limité à une aide extérieure peuvent tous contribuer à rendre les environnements de terrain particulièrement difficiles à appréhender pour les femmes. Lorsque des incidents surviennent sur le terrain, en particulier à l’étranger, les mécanismes de signalement habituels ne sont ni accessibles ni conçus pour l’urgence. Les victimes d’agression se retrouvent souvent seules, sans recours immédiat, sans soutien médical ni point de contact capable de répondre en temps réel.

La maîtresse de conférences Eve Afonso et la professeure Li Li (Université Normale de Leshan, Sichuan), sur le site de haute altitude de Nanjiluo au Yunnan, en Chine (3500-4000m), lors d’une recherche de terrain
Eve Afonso, maîtresse de conférences, et Li Li, professeure, à près de 4 000 mètres d’altitude, à Nanjiluo au Yunnan, en Chine, lors d’une recherche de terrain. Cécile Callou, Fourni par l'auteur

Dans certains contextes, quitter le terrain n’est tout simplement pas logistiquement possible (stations polaires, navires océanographiques, expéditions en forêt tropicale ou en haute montagne, etc.). Une victime peut être contrainte de partager pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, le même campement ou les mêmes lieux de travail que son agresseur.

Quels effets des VSS sur la production des savoirs ?

Les effets des VSS ne s’arrêtent pas au retour de mission. Une fois rentrées, les chercheuses continuent souvent à dépendre de leur agresseur ou de collègues qui ont assisté aux faits sans réagir. Ce qui s’est joué loin du laboratoire finit alors par envahir une grande partie de la vie professionnelle : collaborations, enseignement, encadrement, projets de recherche, etc. Dénoncer les faits, refuser de repartir sur le terrain avec certaines personnes ou simplement prendre ses distances avec une équipe peut faire perdre des opportunités de terrain, des projets, des responsabilités ou des financements, avec des conséquences durables sur la carrière des chercheuses. Face à ce dilemme, beaucoup de victimes choisissent de ne pas signaler les faits : le non-signalement reste d’ailleurs la réponse la plus fréquente au harcèlement sexuel dans le monde académique.

Au-delà des impacts individuels des VSS, leurs conséquences sur la production des connaissances scientifiques restent largement ignorées. Or, les femmes ont tendance à se désengager des terrains ou des équipes qu’elles jugent peu sûrs. Les chiffres alarmants de l’étude SAFE, combinés à la difficulté d’obtenir des sanctions à la hauteur des faits, voire des sanctions tout court, laissent penser que ce phénomène est loin d’être marginal.

Pendant que certaines femmes renoncent à ces terrains pour préserver leur sécurité, ceux qui ont créé, entretenu ou laissé perdurer ces environnements hostiles continuent d’y construire leur expérience et leur légitimité scientifique. Ils se retrouvent en position d’influencer qui participe aux campagnes de terrain, quels sites et quelles espèces seront étudiés ainsi que les questions scientifiques qui seront développées. Leur expertise devient une ressource stratégique pour les institutions, qui les sollicitent pour partager leur expérience ou définir les priorités scientifiques. Les connaissances produites sur le terrain peuvent alors être façonnées par des relations d’exclusion.

Or, plusieurs recherches ont montré qu’une communauté scientifique très homogène risque de produire des lacunes dans la couverture des terrains, des populations ou des phénomènes étudiés.

Vers une sécurité sur mesure pour le terrain

L’analyse de ces mécanismes m’amène à proposer un changement de perspective : le terrain doit être compris non pas simplement comme une recherche menée dans un autre lieu, mais comme un environnement de travail distinct qui crée des vulnérabilités spécifiques aux VSS et nécessite des formes de prévention et de réponse adaptées à ces conditions.

Avant de partir, les équipes de recherche passent des heures à préparer leurs missions : elles évaluent la météo, le relief, les itinéraires ou les risques sanitaires. Le risque de VSS devrait être anticipé avec la même rigueur.

Concrètement, cela suppose de penser autrement l’organisation des missions : composition des équipes, charte de comportement, sécurité des hébergements et des trajets, procédure d’alerte ou possibilité de s’extraire d’une situation à risque, encadrement de la consommation d’alcool lors des temps collectifs. Les moments de convivialité font eux aussi partie du travail de terrain et ne devraient jamais échapper aux règles professionnelles.

Prévenir les VSS suppose de concevoir des missions où chacun peut se mettre en sécurité sans compromettre la mission ni sa carrière. Garantir un terrain plus sûr, c’est aussi garantir que les connaissances sur la biodiversité reposent sur la diversité des personnes qui peuvent y contribuer.

The Conversation

Eve Afonso ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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