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08.09.2026 à 16:10

Souveraineté de l’Europe spatiale : des écosystèmes performants pour la transformation numérique des start-up et des PME

Ulrike Mayrhofer, Professeur des Universités à l'IAE Nice et au Laboratoire GRM, Université Côte d’Azur

La France et l’Italie aident les start-up et les PME à développer des technologies innovantes. Les deux écosystèmes spatiaux pourraient devenir complémentaires.
Texte intégral (1858 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’avenir de l’industrie spatiale passe par les technologies innovantes des start-up et des PME du secteur.

  • La France et l’Italie ont deux approches différentes pour stimuler l’écosystème d’innovation. Chacune possède des points forts.

  • Un rapprochement stimulerait l’ensemble. Une première étape en vue d’une Europe du spatial ?


L’organisation du Sommet international sur l’espace à Paris, les 9 et 10 septembre, soulève la question de la souveraineté de l’industrie spatiale européenne face au leadership incontesté des États-Unis et aux avancées spatiales de la Chine. En 2025, les investissements publics dans le secteur spatial s’élèvent à 119 milliards d’euros contre 11,7 milliards d’euros pour les investissements privés. L’Europe représente respectivement 11 % des investissements publics (13,5 milliards d’euros) et 12 % des investissements privés du secteur spatial mondial (1,4 milliard d’euros).

Longtemps dominée par les acteurs institutionnels et les grands groupes, l’industrie spatiale européenne est aujourd’hui marquée par le rôle croissant des start-up et des petites et moyennes entreprises (PME), notamment dans le domaine de l’économie du « New Space ». Inspirées du modèle américain, ces entreprises s’appuient sur l’agilité, l’innovation technologique et la réduction des coûts d’accès à l’espace. Elles mobilisent les technologies numériques pour se positionner sur des marchés de niche à forte valeur ajoutée.


À lire aussi : Des géants de l’armement aux start-up du logiciel : le secteur de la défense en pleine transformation


Malgré les efforts entrepris par les gouvernements pour construire une industrie spatiale européenne, les écosystèmes nationaux restent fragmentés. Un écosystème spatial peut être défini comme une structure regroupant différentes organisations qui collaborent pour créer de la valeur dans l’industrie spatiale : grands groupes, start-up et PME, institutions publiques, universités, centres de recherche, investisseurs et organismes de soutien.

La France et l’Italie, deux puissances de l’industrie spatiale européenne

C’est dans ce contexte que nous avons réalisé une étude sur les écosystèmes français et italien de l’industrie spatiale et leur impact sur la transformation numérique des start-up et des PME du secteur. Notre étude comparative s’appuie sur 21 entretiens semi-directifs menés avec des dirigeants de start-up et de PME et des experts du secteur. Notre analyse montre que la France et l’Italie partagent un solide héritage spatial et une participation significative aux programmes de l’Agence spatiale européenne (European Space Agency, ESA). Dans les deux pays, les institutions publiques apportent un fort soutien à la recherche, au développement industriel et à la transformation numérique.

Les deux filières sont de taille relativement comparable. En 2024, la filière spatiale a réalisé un chiffre d’affaires de 4,76 milliards d’euros en France et de 4,5 milliards d’euros en Italie.

L’émergence de l’économie du « New Space » accroît l’importance des start-up et des PME. En témoignent les associations comme Alliance NewSpace France qui regroupe près de 60 start-up et PME. Les entreprises de petite taille dépendent fortement de leur écosystème national pour développer leurs capacités numériques. Les écosystèmes spatiaux nationaux présentent des forces, mais aussi des fragilités qui sont liées à leurs configurations organisationnelles.

La coordination centralisée de l’écosystème spatial français

L’écosystème spatial français apparaît plus centralisé et coordonné : le Centre national d’études spatiales (Cnes), le plan d’investissement France 2030, la Stratégie nationale spatiale 2040, Bpifrance, la French Tech et les pôles de compétitivité comme Aerospace Valley et SAFE forment un système relativement intégré en matière de politique industrielle, de soutien à la transformation numérique et de financement.

Les start-up et les PME françaises peuvent ainsi s’appuyer sur des programmes nationaux, des pôles de compétitivité et des instruments financiers. Elles sont cependant confrontées à une proximité moins forte avec les grands groupes et une collaboration insuffisante entre acteurs publics et privés. Ces caractéristiques freinent leur accès aux chaînes d’approvisionnement de même que l’industrialisation et la croissance de leurs activités.

Les districts régionaux de l’écosystème spatial italien

À l’inverse, l’écosystème spatial italien présente une structure plus décentralisée où l’Agenzia Spaziale Italiana (ASI) fait figure de référence nationale, tandis que les districts régionaux comme dans le Piémont, le Latium et les Pouilles jouent un rôle prépondérant dans le développement des structures entrepreneuriales, des capacités technologiques et numériques et des relations collaboratives. Les incubateurs implantés dans les districts régionaux favorisent l’émergence de nouvelles entreprises dans le domaine spatial.

Les start-up et les PME italiennes sont intégrées dans des réseaux territoriaux et des chaînes de valeur spécialisées, tout en entretenant des liens étroits avec les grandes entreprises, les universités et les centres de recherche. Elles font toutefois face à des contraintes liées à la fragmentation territoriale et à l’accès aux capitaux privés. Ces caractéristiques pèsent sur les possibilités de croissance de leurs activités.

La transformation numérique des start-up et des PME

Les différences constatées entre les deux écosystèmes sont susceptibles d’influencer la manière dont les start-up et les PME peuvent développer leurs capacités numériques dans chaque pays.

L’approche des capacités dynamiques, développée par l’économiste David J. Teece, permet de comprendre comment les entreprises construisent leurs capacités dynamiques numériques afin de renforcer leur compétitivité dans le secteur spatial. Ce cadre théorique explique que les capacités dynamiques se développent en trois étapes :

(1) l’identification (sensing), qui désigne la manière dont les entreprises découvrent, interprètent et appréhendent les opportunités et les menaces liées à l’évolution technologique, aux attentes des clients et à la concurrence ;

(2) la mobilisation (seizing), qui définit la façon dont les entreprises mobilisent des ressources pour exploiter ces opportunités, notamment par le biais d’investissements, de l’élaboration de business models et du déploiement de capacités technologiques créatrices de valeur ;

(3) la reconfiguration (reconfiguring), qui renvoie à la manière dont les entreprises renouvellent, réalignent et recombinent leurs actifs, structures et systèmes face à l’évolution de leur environnement.

Les résultats de notre étude montrent que les écosystèmes spatiaux jouent un rôle central dans le développement des capacités dynamiques numériques des entreprises françaises et italiennes.

Complémentarité des deux écosystèmes nationaux

Nos investigations mettent en relief les complémentarités entre les deux écosystèmes dans la transformation numérique des start-up et des PME, qui se manifeste par un accroissement significatif des investissements dans les technologies avancées et innovantes.

Le dessous des cartes, Arte, 2025.

L’écosystème français facilite les étapes d’identification de nouvelles opportunités et de mobilisation des ressources nécessaires au développement de capacités numériques. En effet, la coordination centralisée des politiques industrielles et numériques et des instruments financiers permet aux entreprises françaises d’accéder plus facilement aux informations stratégiques et technologiques. Il leur est aussi relativement plus aisé de lever les fonds nécessaires pour exploiter les opportunités identifiées.

À l’inverse, l’écosystème italien favorise les processus d’apprentissage, d’adaptation et de reconfiguration des capacités numériques. L’intégration dans les districts régionaux et la collaboration avec les grandes entreprises, les universités et les centres de recherche permettent aux entreprises italiennes de reconfigurer plus rapidement leurs ressources pour répondre aux évolutions sectorielles et technologiques.

Contributions potentielles à la souveraineté d’une Europe spatiale

Notre analyse révèle que les écosystèmes français et italien présentent des complémentarités potentiellement importantes pour la construction de l’Europe spatiale. La collaboration étroite entre les deux pays au sein de l’ESA et la joint-venture Thales Alenia Space, qui associe Thales et Leonardo, illustrent la dynamique transfrontalière engagée.

Une coopération renforcée entre les acteurs publics et privés des deux écosystèmes pourrait consolider la capacité des entreprises à développer des technologies innovantes, à accéder à de nouveaux marchés et à construire des chaînes d’approvisionnement plus intégrées. Les synergies réalisées devraient contribuer à la réussite de la transformation numérique des start-up et des PME, qui jouent un rôle clé dans la compétitivité et la souveraineté de l’industrie spatiale européenne !


Cet article a été co-écrit avec Salma Lalam, diplômée du master 2 Recherche et conseil en management, et Gabriele Trani, étudiant en Executive Doctorate of Business Administration (EDBA), IAE Nice, Université Côte d’Azur.

The Conversation

Ulrike Mayrhofer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.09.2026 à 16:10

Qu’est-ce que le « bear market » pour les cryptomonnaies ?

Taher Hamza, Professeur en Finance, EM Normandie

Les cryptomonnaies connaissent une période de « bear market » depuis l’automne 2025. Ces périodes prolongées de chute des prix traduisent aussi une baisse de confiance des investisseurs.
Texte intégral (1807 mots)

L’ESSENTIEL

  • Après un record à plus de 126 000 dollars (environ 108 500 euros) en octobre 2025, le bitcoin a perdu plus de la moitié de sa valeur au premier semestre 2026.

  • Ces périodes prolongées de baisse des prix, ou bear market, sont symptomatiques d’une remise en question des croyances dans les cryptomonnaies.

  • Les bear market agissent comme des filtres en supprimant certains acteurs et en en renforçant d’autres.


En attaquant, un ours (bear en anglais) frappe avec ses pattes de haut en bas, à l’opposé du taureau (bull en anglais), qui propulse ses cornes vers le haut. En finance, le bear market consiste en une baisse des prix ; le bull market en une hausse des prix.

Depuis le record historique du bitcoin à plus de 126 000 dollars en octobre 2025, le marché des cryptomonnaies a connu une nouvelle phase de forte baisse. Au premier semestre 2026, cet « or numérique » a perdu plus de la moitié de sa valeur.

Ces épisodes racontent une tout autre histoire. Ils constituent un moment privilégié pour comprendre ce que valent réellement les promesses qui ont accompagné l’essor des cryptomonnaies. Dès 2008, le bitcoin est présenté comme un système de paiement électronique permettant d’échanger directement, sans passer par une institution financière. Par la suite, d’autres promesses se sont ajoutées : réserve de valeur comparable à un « or numérique », finance décentralisée ou encore nouveaux usages de la blockchain.

Comme d’autres innovations financières et technologiques avant elles, les cryptomonnaies sont mises à l’épreuve lorsque l’enthousiasme des débuts laisse place au doute.

Dans une étude, nous nous demandions ce que nous apprennent les crises sur les cryptomonnaies elles-mêmes, notamment en phase de bear market. Et ces monnaies numériques trouveront-elles des usages durables et s’imposeront-elles dans le système financier ?

Promesses espérées

Un bear market consiste en une phase durable de baisse des prix après un sommet.

Le mécanisme est le suivant : après une forte hausse, les premiers doutes apparaissent et certains investisseurs vendent. Si la baisse se prolonge, d’autres réduisent à leur tour leurs positions. Dans les cryptomonnaies, le recours à l’endettement peut amplifier ce mouvement. Lorsque les prix baissent fortement, certaines positions sont automatiquement liquidées, ce qui entraîne de nouvelles ventes.

Le bitcoin a connu plusieurs phases de bear market depuis sa création. Boursorama

Cette définition ne dit pas l’essentiel. Lorsque les cours reculent fortement, les investisseurs ne réévaluent pas seulement la valeur des cryptomonnaies, mais les promesses espérées dans cette nouvelle forme de monnaie ou la création d’une finance décentralisée.

La baisse rapide des prix est la partie visible d’un bear market. La véritable évolution est souvent invisible ; les convictions des investisseurs qui avaient alimenté la hausse évoluent, elles, beaucoup plus lentement.

Usages durables des cryptomonnaies

Une correction désigne conventionnellement une baisse d’au moins 10 % de la valeur d’un actif depuis un récent sommet, tandis qu’une baisse de 20 % ou davantage est généralement qualifiée de bear market.

Ces seuils, largement utilisés par les professionnels des marchés, constituent des conventions plutôt que des frontières économiques précises. Au-delà de son ampleur, celui-ci remet en question les scénarios qui avaient nourri l’enthousiasme initial des investisseurs.


À lire aussi : Le bitcoin a-t-il atteint son pic le 20 janvier 2025 ?


La valeur d’un actif dépend des anticipations des investisseurs. Pour une innovation comme les cryptomonnaies, dont les usages futurs restent incertains, ces anticipations jouent un rôle fondamental. Pendant les phases de hausse, leurs promesses attirent de nouveaux investisseurs, les capitaux affluent et la progression des prix renforce la confiance. Pendant les phases de baisse, c’est l’inverse.

« Crypto-hiver » de 2022

Le « crypto-hiver » de 2022 en offre une illustration saisissante. Aux États-Unis, la Réserve fédérale (FED) relève son principal taux directeur de 0-0,25 % à 4,25-4,50 % au cours de l’année, rendant les placements risqués, et de facto les cryptomonnaies, moins attractifs. En mai, TerraUSD, un stablecoin censé maintenir sa parité avec le dollar, s’effondre.

En novembre, FTX, l’une des principales plateformes d’échange, fait faillite. Ces épisodes révèlent la fragilité de certains acteurs et modèles de l’écosystème. Sur l’ensemble de l’année 2022, le marché des cryptoactifs perd 60 % de sa valorisation et le bitcoin 66 % de sa valeur.

Que les meilleures gagnent

Pourquoi les bear markets sont-ils souvent plus violents que sur les marchés d’actions ?

Le marché financier fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre et le recours à l’endettement peut amplifier les mouvements. En 2022, ces mécanismes ont favorisé un véritable effet domino dans l’écosystème : l’effondrement de Terra/Luna a été suivi par les difficultés ou les défaillances de Three Arrows Capital, Celsius, BlockFi, puis FTX.


À lire aussi : Où placer les stablecoins parmi les cryptoactifs ?


Certains usages ont perduré. Les stablecoins, conçus pour maintenir une valeur relativement stable par rapport à une monnaie comme le dollar, ont continué à être utilisés pour échanger des cryptoactifs ou comme support aux opérations de prêt et d’emprunt dans la finance décentralisée. Leur part dans la capitalisation totale du marché des cryptoactifs est ainsi passée d’environ 7 % à près de 20 % en 2022.

Ce qui résiste n’est donc pas nécessairement ce qui avait été promis à l’origine. Le bitcoin reste peu utilisé comme moyen de paiement, tandis que les stablecoins ont trouvé une fonction plus concrète au sein même de l’écosystème crypto. En ce sens, un bear market agit comme un filtre. Il révèle les acteurs qui résistent, mais aussi les usages qui survivent lorsque l’optimisme s’efface.

Règles renforcées

Les bear markets transforment également les marchés financiers. En janvier 2024, les autorités états-uniennes ont autorisé onze produits financiers permettant de s’exposer directement au bitcoin, notamment ceux de BlackRock et Fidelity. Les investisseurs peuvent ainsi y investir sans acheter ni conserver eux-mêmes la cryptomonnaie.

En Europe, le règlement Mica transforme également le marché. Depuis la fin de la période transitoire, le 1er juillet 2026, les plateformes qui veulent proposer leurs services dans l’Union européenne doivent disposer d’une autorisation conforme à Mica. Elles sont soumises à des exigences de gouvernance, de transparence et de protection des clients.

Au final, les bull markets racontent les espoirs des investisseurs. Les bear markets racontent la réalité des marchés.

Quand surviendra la prochaine phase baissière ? Il est impossible de la dater avec certitude. Mais lorsqu’elle arrivera, l’enjeu sera peut-être moins de savoir jusqu’où les cryptomonnaies peuvent chuter que d’observer quelles fonctions, quels acteurs et quels modèles résisteront à une nouvelle mise à l’épreuve.

The Conversation

Taher Hamza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.09.2026 à 16:10

Les agences privées de garde d’enfants : entre promesses aux parents et réalité du marché

Hélène Malarmey, Docteure en sociologie, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Face à la pénurie de modes de garde, de nombreuses agences privées proposent leurs services aux familles. Les conditions d’emploi qu’elles proposent interrogent les lacunes du service public.
Texte intégral (1802 mots)

L’ESSENTIEL

  • Face à la pénurie de modes de garde, de nombreuses agences privées proposent leurs services aux familles.

  • Ces entreprises mettent en scène leur expertise dans le recrutement de professionnels de la petite enfance.

  • Les conditions d’emploi proposées interrogent les lacunes du service public en matière de garde périscolaire.


Avec la rentrée scolaire, la question du recrutement des adultes qui gardent les enfants est au cœur des préoccupations. En complément, voire en substitution, de l’accueil collectif dans les établissements scolaires, les parents se voient proposer depuis quelques décennies les services d’agences spécialisées.

Ces entreprises privées recrutent et embauchent des gardes d’enfants qui récupèrent les enfants après l’école et restent au domicile familial jusqu’au retour des parents.

En déboursant entre 19 et 25 euros pour une heure de prestation, la clientèle achète l’assurance de se voir affecter une professionnelle de la garde d’enfants, tout en bénéficiant des aides publiques disponibles pour alléger la facture en fin de mois (les aides de la CAF pour les familles avec au moins un enfant de moins de 6 ans et la réduction ou crédit d’impôt de 50 % de la prestation payée).

L’enquête menée dans le cadre d’une thèse de sociologie sur la sous-traitance des activités domestiques éclaire les ressorts du recrutement des gardes d’enfants.

En agence, la promesse d’une sélection rigoureuse ?

Les agences surfent sur les inquiétudes des parents à confier les clés de leur maison et leur enfant à une inconnue. Très visibles dans l’espace public grâce à d’importantes campagnes d’affichages publicitaires, elles cherchent à se distinguer des acteurs associatifs et publics historiquement présents sur le marché en communicant sur leur professionnalisme.

Pour mettre en confiance les parents, les agences déploient un registre de légitimation de leur service de garde. La construction des sites Internet, des supports publicitaires et du discours commercial des recruteuses visent à éclairer leur expertise sur le marché : elles sauraient identifier les besoins des parents, mais aussi les indices qui distinguent la bonne professionnelle de la mauvaise et connaîtraient les canaux de recrutement d’une main-d’œuvre difficile à trouver.

Régulièrement en contact téléphonique avec la clientèle, les recruteuses valorisent autant leurs propres diplômes et expériences auprès des enfants que celles des intervenantes. La mise en scène de leur expertise est un gage de plus face à une clientèle en quête du service « sur-mesure » promis et d’une forte flexibilité dans l’organisation des prestations.

Une clientèle exigeante

Constituée essentiellement de couples aisés avec de jeunes enfants, la clientèle cherche à assouplir l’articulation entre sa vie professionnelle et personnelle. Les parents-clients exercent à des postes à responsabilité, avec des horaires de travail extensifs ou décalés qui rendent ardue la jonction entre la sortie d’école et la fin de leur journée de travail. Les mères, en particulier, sont confrontées à la double injonction d’être disponibles pour leurs enfants et de faire carrière, alors même qu’elles subissent une inégale répartition des tâches domestiques et parentales au sein de leur couple.

Elles trouvent auprès des agences une manière de ne pas entraver leur carrière et d’arrêter de « courir partout » entre la fin du travail et le moment de récupérer les enfants à l’école. Elles peuvent ainsi épargner leur temps de travail mais aussi optimiser le temps passé en famille dans le but de tendre vers le modèle de parent actif mais disponible pour ses enfants.

L’intervenante recherchée doit alors s’inscrire dans un prolongement du rôle parental. Cette variable d’ajustement, disponible toute l’année scolaire, doit être capable de préparer les enfants pour le retour de leurs parents au domicile en réalisant toutes les tâches pratiques indispensables (récupérer les enfants à l’école, donner le goûter, faire les devoirs, la douche, le repas, etc.). De cette manière, les mères garantissent la réalisation de moments familiaux préservés des contraintes gestionnaires. La sélection repose également sur un fort contrôle social du profil de l’intervenante et de sa conformité aux valeurs éducatives et morales de la famille.

Une mise en relation sous contrainte

Face à ces fortes attentes, l’enquête montre que les agences sont rarement capables d’offrir le « sur-mesure » qu’elles promettent à la clientèle. Les recruteuses sont en effet contraintes par le vivier de candidates dont elles disposent, au profil souvent en décalage avec les attentes parentales : la main-d’œuvre disponible est peu qualifiée dans le domaine de la petite enfance et exerce souvent de manière temporaire, à défaut ou en parallèle d’un autre emploi.

Les profils les plus recherchés par les parents – l’étudiante de bonne famille capable de stimuler les compétences scolaires et sociales des enfants, ou la professionnelle diplômée détenant les compétences professionnelles pour veiller au soin des très jeunes enfants – postulent rarement en agence. Celles embauchées n’y restent que quelques mois, le temps de trouver une opportunité professionnelle plus avantageuse, souvent en emploi direct.

Le vivier des agences se compose plutôt de retraitées de classe populaire ou employées à temps partiel en recherche d’un complément de salaire, ou encore d’apprenties aux métiers de la petite enfance – qui ne sont pas encore diplômées mais constituent une main-d’œuvre très bon marché et malléable.

Des conditions d’emploi peu attractives

Être embauchée en agence suppose la contraction d’un contrat de travail en CDD ou CDI, à temps très partiel et à faible rémunération. Dans une des agences sur laquelle repose l’enquête, caractérisée par une activité importante, la main-d’œuvre réalise en moyenne des prestations de 10 heures de garde par semaine, entre 16h et 19h, du lundi au vendredi. Payées au SMIC horaire, les intervenantes touchent entre 300 et 400 euros en moyenne par mois.

À la faible amplitude horaire, qui rend difficile de vivre uniquement du revenu de cet emploi, s’ajoutent des conditions de travail peu avantageuses : des trajets parfois aussi longs que la durée de la prestation, l’important travail relationnel auprès de l’agence afin de capter des missions en plus et l’incertitude quant au montant de la rémunération du mois.

Ces conditions s’expliquent par la spécificité des prestations, qui se concentrent au même moment de la journée et sont souvent annulées lors des vacances scolaires, alors que les contrats de travail sont rarement annualisés.

Forcer l’appariement

Malgré le décalage structurel entre les attentes parentales et le profil social des intervenantes, les agences sont également contraintes par un objectif de rentabilité intrinsèque à leur activité. Pour assurer la réalisation des prestations, les recruteuses manœuvrent dans le sens d’une réduction de l’offre de service et d’une diminution des exigences des parents.

D’une part, elles n’hésitent pas à écarter les demandes de parents trop spécifiques, pour lesquelles la main-d’œuvre est plus difficile à trouver : des horaires atypiques ou de faible amplitude, une localisation géographique éloignée du vivier de main-d’œuvre, l’exigence d’un permis de conduire, un profil anglophone… La promesse d’un service sur-mesure s’efface au profit de demandes plus standardisées.

D’autre part, les recruteuses opèrent un travail argumentaire en vue d’orienter la demande des parents dans le sens de leurs propres intérêts économiques et managériaux. En accompagnant les parents à renoncer à l’intervenante idéale et à faire le deuil de leurs attentes, elles les réajustent à la baisse afin de faire converger la demande en fonction de la main-d’œuvre disponible.

Cette stratégie leur permet de concentrer leurs efforts sur les prestations qui ont le plus de chance d’être pourvues. Les parents qui n’ont d’autres solutions de garde se résignent plus facilement à un matching imparfait, d’autant que les recruteuses « dramatisent » l’état du marché du travail, en évoquant la « pénurie » de main-d’œuvre qui frappe le secteur.

Une solution par défaut

L’enquête met en évidence trois résultats concernant la garde périscolaire. Premièrement, elle est un besoin indispensable aux parents qui travaillent, et notamment aux mères qui peinent à articuler leurs contraintes professionnelles et familiales. Deuxièmement, de mauvaises conditions d’emploi ne permettent pas de répondre à une demande pérenne (sur toute l’année scolaire). Troisièmement, les entreprises privées de garde d’enfants constituent une solution à défaut de mieux pour combler les lacunes du service public en matière de garde périscolaire.

Persévérer dans la marchandisation des services aux particuliers, en offrant des prestations à très faible amplitude horaire, très peu rémunératrices et sans possibilité de valoriser les métiers de l’enfance, ne vont pas dans l’intérêt collectif.

Ces résultats montrent l’urgence de repenser un service public du périscolaire, afin de sortir ces emplois de l’économie lucrative dans laquelle ils sont fragmentés et de penser la continuité des besoins quotidiens des familles et des enfants (école, crèche, cantine, etc.).

The Conversation

Hélène Malarmey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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