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Démarches collectives pour l'émancipation et la transformation sociale - Animation Adeline de Lépinay

 

Publié le 23.07.2022 à 18:09

La BASE et la Maison du Peuple à Nantes

La BASE et la Maison du Peuple à Nantes : une démarche de revitalisation démocratique, d’action culturelle et politique à visée de transformation sociale

Un texte de Manon Souquet écrit en avril 2022 : après avoir présenté le projet de ces lieux (Partie 1), elle décrit en quoi ils relèvent d’une démarche d’éducation populaire (Partie 2) et quelles sont malgré tout les limites à la construction d’une telle démarche (Partie 3).

I. Présentation du projet

Naissance et développement de la démarche

Le choix du nom de BASE a été décidé collectivement afin de s’inscrire dans un mouvement national de construction des Bases d’Action Sociale et Écologiste dont chacune a ses spécificités selon les territoires et les personnes qui les développent. Rejoindre ce réseau est apparu en adéquation avec les valeurs et aspirations du collectif qui sont de renforcer le maillage des alternatives en France et de mutualiser outils, connaissances et expériences. Le manque de locaux associatifs pour permettre de s’auto-organiser était criant et s’ancrer au sein de la Maison du Peuple (MdP), un centre social et culturel autogéré, est apparu comme une évidence tant cohabitation et coopération entre les deux entités faisaient sens. En effet, issue du mouvement des Gilets Jaunes, les fondateurs ont choisi ce nom de Maison du Peuple pour faire écho aux lieux du même nom ayant fleuri à la fin du XIXe siècle [Cossat et Talpin, 2012]. Il s’agissait d’un des rares endroits où se sont unifiés au sein d’un même espace « tous les piliers du mouvement ouvrier, parti, syndicat, coopération, mutuelle, Bourse du travail », ainsi que le note Gilles Morin [Morin, 2017, cité par Cossart et Talpin, 2012]. Déjà à l’époque, les coopérateur·ices [Il sera choisi d’employer l’écriture inclusive dans cet écrit afin de s’inscrire dans une démarche égalitaire et  de lutte contre les oppressions chère à l’EP] assignaient une fonction éducative centrale à la MdP, soulignant qu’elle doit contribuer à « l’éducation intellectuelle, morale et physique » de l’ouvrier [Ibid]. L’Éducation populaire (EP) semble donc inscrite dans les gènes de la MdP. Il est difficile d’établir une dichotomie entre ce qui ressort de la MdP ou bien de la BASE tant la frontière entre les deux entités est poreuse. Les fonctionnements peuvent varier mais le travail commun est présent et constructif. C’est pourquoi, dans le cadre de cet écrit, il sera mentionné le terme de l’inter-collectif MdP x BASE (ou la MxB) comme une entité englobant les deux collectifs. Cet inter-collectif n’a jamais dénommé sa pratique comme s’inscrivant dans une démarche d’EP. Pourtant, attaché à développer l’émancipation et le pouvoir d’agir des personnes gravitant autour du projet, articulant expérimentation, mise en pratique et réflexion, le projet d’action sociale et culturelle développé par la MxB se situe au cœur de l’EP, tant par les techniques et méthodes utilisées que par son objectif : l’accès de toustes à l’autonomie de pensée et d’action. Ce présent travail a pour objectif de mettre cet aspect en évidence.

Valeurs et aspirations du collectif

Le débat public en France se caractérise notamment par une polarisation simplificatrice, au nom de la lutte contre les extrêmes, populismes ou séparatismes. Cet appauvrissement démocratique, accompagné de dérives autoritaires, est un puissant accélérateur des phénomènes de repli sur soi et de diverses formes de radicalisations [Tribune collective, 2020]. La société a plus que jamais besoin d’une démocratie vivante et, dans ce contexte, la MxB constitue un outil puissant pour agir et construire de nombreuses initiatives sociales, culturelles, artistiques et écologiques, ouvrant un nouvel espace d’émancipation, de liberté, de mise en pratique pour entraîner à la réflexion, encourager la pensée et l’esprit critique et agir sur les injustices. Il s’agit d’unir les énergies, les forces, pour impulser et inventer des alternatives nouvelles, à la mesure des difficultés sociales et écologiques observées et subies. La MxB met ainsi en pratique et expérimente les principes et perspectives chers à l’EP que sont l’auto-organisation, le développement du pouvoir d’agir et la volonté de transformation sociale.

Les acteur·ices de la démarche

Au sein de la MxB se rencontrent et se côtoient des personnes qui sont là par choix ou par contrainte. Des militant·es, citoyen·nes, habitant·es, s’y investissent pour le combat politique, engagé-es dans l’invention de formes plus solidaires et plus justes d’habiter, d’échanger, de consommer, de travailler, de vivre ; ainsi que des personnes dont la présence ici correspond à un sauvetage hors des griffes de la rue. Certaines habitent sur place et d’autres viennent ici régulièrement ou de temps à autre. On y observe ainsi un mélange de personnalités aux motivations et intérêts variés. Pour certaines c’est un projet politique et pour d’autres un point de chute. Il y a autant d’objectifs que de personnes. Elle laisse place à la diversité, à la pluralité de visions, de possibilités et de complexités.

II. Une démarche d’éducation populaire

En introduction de cette partie il paraissait intéressant de souligner que le nom même de la BASE a fait l’objet, lors de la journée d’inauguration de ce collectif, le 8 août 2020, d’une activité de « porteur de parole » afin que tout le monde puisse s’approprier ce nom et dans la volonté que rien ne soit formalisé pour que tout soit possible. Était par exemple né de l’acronyme BASE le sigle de « Bastion d’Animaux Solidaires et Éclectiques ». Il existe autant de définition de l’éducation populaire que de practicienn·e, cependant celle de Jessy Cormont correspond à la vision de l’EP politique développée au sein de la MxB. Il affirme que l’EP correspond au «  processus par lequel des citoyen·nes, confronté·es à des enjeux ou des problèmes (personnels, collectifs, sociétaux), se rassemblent et rompent ainsi leur isolement, partagent leurs inquiétudes, leurs questionnement, leurs analyses, leurs besoins, cherchent ensemble à comprendre  »pourquoi est-ce ainsi ? », se réapproprient leur histoire, leur environnement et leur vie, et se mettent en mouvement pour trouver des solutions, les mettre en place en fonction de valeurs et de volontés collectivement définies » [Cormont, 2019].

Revitalisation démocratique et culturelle

L’organisation de « micro-ouvert », de même que la pratique de débats mouvants, de world cafés ou d’agora et la mise à disposition d’un studio vidéo issu d’un chantier participatif permet aux artistes, journalistes amateur·ices ou toute personne désireuse de s’exprimer de venir s’entraîner ou performer et ainsi libérer les paroles enfouies, décalées, marginalisées ou réprimées. La MxB propose ainsi un lieu d’expression de valeurs d’actualité (écologie, féminisme, soutien aux immigrés) ou de formes artistiques renouvelées (théâtre d’improvisation et d’intervention, expression corporelle, conférences gesticulées, etc). Il s’y joue « la réhabilitation de la culture dans sa dimension politique », à l’encontre de sa réduction à l’art telle que la dénonce, entre autres, Franck Lepage [Lepage, 2009, cité par Bel, 2018]. Le collectif s’est ainsi attaché à développer toute forme de participation, de délibération afin de créer des espaces de démocratie, de dépasser l’auto-censure et de revitaliser la parole et l’écoute. Au sein de la MxB, tout était décidé collectivement par consensus, des règles de vie à la stratégie politique du collectif. Cela donnait place à des réflexions plurielles et des débats parfois longs mais utiles et constructifs, où se développait un art du vivre ensemble « qui permette aux humains de prendre soin les uns des autres et de la Nature, sans dénier la légitimité du conflit mais en en faisant un facteur de dynamisme et de créativité » [Collectif d’auteurs, 2013]. Ceci s’inscrit ainsi dans une démarche d’EP qui « valorisera toujours la conflictualité, les débats contradictoires, la complexité de la pensée et l’absence de solutions miracles » [de Lépinay, 2019] parce qu’ils sont indispensables à un fonctionnement démocratique.

Expérimentation permanente et esprit critique

Le collectif se questionnait régulièrement pour transformer les situations par la réflexion et l’auto-organisation individuelle et collective permettant la mise en place de changements effectifs. Il s’agit d’apprendre en faisant, d’oser, de s’autoriser à tenter et donc parfois à échouer [Ibid]. Lors des AG, une importance était attachée à travailler régulièrement le sens, remettre en question les pratiques, les objectifs, afin de s’adapter au contexte mouvant et aux besoins et envies des personnes composant le collectif. Véritable laboratoire démocratique et social, l’inter-collectif s’inscrit ainsi dans une démarche d’EP, travaillant à partir du vécu individuel et collectif, de situations concrètes pour les analyser, les comprendre et être en capacité d’agir pour les transformer.

Horizontalité, toustes capables

Dans le cours « Gestion de projet » que Hugues Mallard a dispensé dans le cadre de la formation MOVSC, il est indiqué que, pour mener à bien un projet, il faut identifier le « système humain opérationnel » et le « système humain décisionnel ». Dans le fonctionnement de la MxB, au sein de laquelle les acteur·ices sont attaché-es aux principes d’horizontalité, ces deux systèmes sont confondus. Ceci constitue une déclinaison majeure répondant aux principes de l’EP, refusant la séparation entre « celleux qui font, celleux qui réfléchissent, et celleux qui décident » [Ibid]. Afin de donner à chacun-e la possibilité d’endosser des responsabilités croissantes, tous les rôles étaient mouvants. En particulier, les missions de préparation et d’animation des réunions ainsi que pilotage des pôles et groupes de travail étaient ainsi assurées de façon volontaire et tournante. En début de réunion, les participant-es étaient libres, lors du tour d’inclusion mis en place par le collectif, de donner leur prénom ou non, leur organisation ou non, dans le but « d’effacer les statuts » et d’instaurer une relation d’égalité entre les savoirs et les discours produits. Par ailleurs, le développement de projets participatifs comme les chantiers coopératifs et ateliers de co-réparation permet mutualisation, mise en réseau, une montée en compétences des participant-es via un processus « bottum up ». Comme le décrit Paulo Freire, « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde » [Freire, 1968]. Il s’agit ainsi de démystifier et échanger les savoirs, compétences, connaissances et savoir-faire qui nous construisent et nous transforment. Enfin, le système de gouvernance démocratique et horizontal est pensé de façon à ce que le collectif reste attentif aux individualités et singularités de chacun-es tout en définissant le vivre ensemble consensuel qui permette harmonie, respect au quotidien et mise en place de liens pérennes de coopération et de réciprocité.

Ouverture et intelligence collective

La BASE est passée de 8 organisations à son lancement en juin 2020 à 25 aujourd’hui. Afin de rendre les réunions ouvertes à toustes sans distinction ni discrimination, elles sont régulièrement indiquées sur les réseaux sociaux et s’appuient sur un ODJ participatif. La MxB part du postulat que, pour que l’impact de toutes leurs diverses actions soit plus fort, iels ont besoin de connaître ce que font les autres, de se rassembler pour partager expériences et pensées et de chercher à s’appuyer les un-es sur les autres. Iels affichent ainsi la finalité de décloisonner les organisations et collectifs militants du territoire nantais. L’organisation régulière de tables rondes ou de projections-débats encourage l’émergence de discussions amenant la pensée à évoluer, le regard à se modifier. Ce décentrement autorisé facilite ainsi l’émergence d’une pensée complexe en rupture avec la pensée unique et simplificatrice [Arnordin, 2018]. La mixité au sein de la MxB et le caractère ouvert et égalitaire permettent, d’apprendre les un-es des autres en s’appuyant à la fois sur les similitudes et sur les différences de perception et de point de vue, les interrogations et savoir-faire. Les confronter permet d’identifier ce qu’il est possible de construire collectivement et l’horizon des nouveaux possibles communs. Ceci favorise ainsi l’émergence d’une intelligence collective qui dépasse l’addition des savoirs individuels [Bazin, 2018]. Dans cette logique d’ouverture et pour lutter contre la privatisation et la marchandisation du social, de la culture, du milieu associatif, toutes les activités et ateliers proposés à la MxB étaient accessibles gratuitement ou à prix libre ; la gratuité étant promue comme levier contre l’assujettissement de la société aux rapports sociaux inégalitaires établis par le modèle libéral et capitaliste [Collectif EPTS, 2009].

Conscientisation, développement du pouvoir d’agir et transformation sociale

« Le fait d’aborder des problématiques humaines, environnementales, où l’on prend conscience que chaque problème est lié à un ailleurs, que chaque événement, chaque action, chaque choix a des répercussions, des conséquences pour d’autres, fait naître ce que l’on pourrait appeler une culture des communs. Culture qui tente de se construire en résistance à la logique néolibérale et individualiste, laquelle empêche de comprendre ces liens qui nous unissent tous comme citoyens du monde » [Arnodin, 2018]. Ce combat démocratique repose sur une vision de la citoyenneté qui ne relève pas de la seule instruction civique, mais qui se nourrit aussi de l’expression libre, de l’écoute, de la compréhension des désaccords et de l’appropriation du cadre commun qui régule la vie en société [Tribune collective, 2020]. Le débat produit du commun, par la confrontation et le dépassement des opinions particulières, la compréhension des enjeux plus globaux et des interdépendances [Ibid], l’appréhension du monde pour pouvoir le transformer. Il s’agit de s’emparer du savoir pour développer la conscience politique comme rempart au repli sur soi, au rejet, à la haine et à la violence tout en répondant aux besoins formulés par les acteur·trices eux-mêmes, afin de fortifier l’organisation de base et la capacité de mobilisation.

III. Les limites à la construction d’une démarche d’EP

L’agissement dans l’urgence

La MdP a dû subir plusieurs expulsions successives, dont celle des anciens locaux du collège N.D. de Bon Conseil au centre de Nantes. Évacués par la préfecture sur ordre du gestionnaire des biens immobiliers de l’église, la MxB est aujourd’hui sans toit ni espace ressource. Ainsi, actuellement, la grande majorité de l’énergie dépensée par le collectif, tant en terme d’organisation d’action qu’en terme de développement de stratégie de communication et de mobilisation s’articule autour de la recherche d’un nouveau lieu pour continuer ses activités associatives, culturelles et militantes. Ainsi, s’étant toujours développé dans un contexte étranglé par l’urgence, le collectif se trouve en difficulté pour allouer du temps à la prise de recul, nécessaire à l’analyse de pratique, chère à l’EP. Malgré l’organisation trimestrielle d’une Assemblée Générale où le mot d’ordre, inscrit sur les kits et documents du collectif, est « lever la tête du guidon », la densité des sujets à traiter ne permet pas toujours une démarche d’autoréflexion critique.

La question de la légitimité

Alors même que le collectif essayait de confier les rôles d’animation, de facilitation et de coordination à différentes personnes qui se relayaient, il n’était pas toujours aisé de faire émerger l’envie et le sentiment de légitimité auprès des militant·es. Car il ne suffit pas de proposer d’animer une réunion par exemple pour que les gens s’en saisissent. Il a ainsi été entamé des réflexions collectives afin de trouver les clés pour avoir véritablement un fonctionnement inclusif permettant à toustes de se sentir légitimes dans l’ensemble des tâches communes. Car, comme l’affirme Tzvetan Todorov: « Il ne suffit pas d’avoir le droit de s’exprimer, encore faut-il en avoir la possibilité » [Arnordin, 2018].

L’ouverture toujours trop limitée

Malgré la diversité des publics qui se côtoient au sein de la MxB, la question de l’ouverture a toujours été une préoccupation centrale avec une mise en pratique difficile. En effet, comme nous l’avons vu, l’enrichissement du collectif et des personnes le composant s’appuie sur l’intelligence collective, elle même favorisée par la rencontre entre des réalités et problématiques différentes. Cependant, freiné-es par une communication qui a difficilement dépassé le cercle des militant·es, leurs ami·es et connaissances, il n’y a pas eu assez de liens avec les milieux ouvriers ou des personnes de quartiers prioritaires par exemple. Il pourrait être envisagé par la suite d’aller plus à la rencontre de la population, en étant présent-es sur les marchés, en tenant des stands ou en proposant des animations ou ateliers dans l’espace public.

IV. Conclusion

Ainsi, à la MxB, les personnes se rencontrent, débattent, s’impliquent pour transformer leur cadre de vie, agir sur les décisions prises à l’échelle de leur ville ou du pays et imaginer des alternatives pour la société de demain. On y parle éducation, logement, économie, santé, écologie, discriminations ou encore aménagement du territoire, en partant des préoccupations et du vécu des personnes. On y vit des moments festifs et solidaires, des luttes, des débats vifs sur des sujets parfois complexes et des réussites collectives, qui donnent chair à l’idée d’adelphité. A la croisée de diverses problématiques sociales, l’inter-collectif MxB propose un modèle susceptible de favoriser autonomie, engagement et capacité d’initiative en encourageant créativité individuelle et collective, apprentissage et enrichissement permanent. Il s’agit de faire ensemble pour mieux vivre ensemble, d’explorer une autre manière de vivre en société, de faire territoire, de penser les organisations et la création de sens, de valeurs et de ressources du commun. A ce titre, le squat, laboratoire citoyen à dimension subversive où se réinventent collectivement les manières d’être, de faire et de savoir, constitue une « zone du dehors » [Damasio, 2015], un « oasis » [Rancière, 2017] offrant une échappatoire aux logiques dominantes pour imaginer un autre futur possible. La MxB fait ainsi partie de ces nombreux collectifs qui ne dénomment pas leur pratique d’EP tout en s’y inscrivant néanmoins. On peut ainsi la penser en tant que lieu de pratiques d’EP à valoriser, l’EP consistant alors fondamentalement en la création de liens horizontaux, d’égalité à tisser, de liens historiques et sociaux à établir, afin de décloisonner les humain-es, leurs savoirs et pratiques.

V. Bibliographie

ARNODIN Camille, (2018). Debout éducation populaire : la circulation de la parole et le partage des savoirs dans l’espace public, Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire | « Cahiers de l’action », février, n°51-52, pp. 113-121.

BAZIN Hugues, (2018). Récit d’une recherche-action en situation, Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire | « Cahiers de l’action », février, n°51-52, pp. 7-17.

BEL Arthur, (2018). Les squats, une alter-urbanité riche et menacée, Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire | « Cahiers de l’action », février, n°51-52, pp. 79-86.

Collectif d’auteur, (2013). Manifeste du convivialisme. Bord de l’eau, 48p.

Collectif EPTS, (2009). Éducation populaire et transformation sociale, Érès | « Vie sociale », avril, n°4, pp. 123-136.

CORMONT Jessy, (2019). P.H.A.R.E. pour l’Égalité et le courant de l’action-recherche matérialiste. Entre sociologie, éducation populaire et lutte pour l’égalité(s) dans les quartiers populaires, Revue Agencement, n°3, édition du Commun, Paris.

COSSART Paula, TALPIN Julien, (2012). Les maisons du peuple comme espaces de politisation : Étude de la coopérative ouvrière la paix à Roubaix (1885-1914), Presses de Sciences Po, « Revue française de science politique », avril, vol. 62, pp. 583-610.

DAMASIO Alain, (2015). La Zone du Dehors. Paris : Folio SF.

DE LEPINAY Adeline, (2019). Organisons-nous : Manuel critique. Marseille : Hors d’atteinte, 286p.

FREIRE Paulo, (1968). Pédagogie des opprimés. La Découverte. 1974. 298p.

LEPAGE Frank, (2009). De l’éducation populaire à la domestication par la “culture”, Le Monde diplomatique, mai.

RANCIERE Jacques, (2017). En quel temps vivons-nous? Conversation avec Éric Hazan, La fabrique éditions, Paris, p. 72.

Tribune collective, (2020). L’éducation populaire et l’urgence du combat démocratique, Ouest France, décembre, en ligne.


Publié le 25.04.2022 à 11:16

Recherche Pop-Part – La recherche action participative : une démarche d’éducation populaire ?

De 2017 à 2021, la recherche action participative « Les quartiers populaires au prisme de la jeunesse » (surnommé « Pop-Part ») a amené 120 jeunes (15-34 ans) habitants de 10 quartiers populaires d’Île-de-France, une quinzaine de professionnel·les de la jeunesse, et une quinzaine de chercheur·euses de différentes disciplines, à travailler ensemble pour mieux comprendre les réalités derrière l’expression stigmatisante de « jeunes de quartier ».

En découvrant les multiples productions de cette recherche (ouvrage, site Internet, capsules vidéos, documentaire, pièce de théâtre, podcasts), j’ai été réellement enthousiasmée de sentir comment les jeunes ayant pris part à cette recherche ont été au cœur de la démarche, comment iels n’en ont pas été les objets, mais bien les co-producteur·ices. Il me semble que ces jeunes en tirent réellement quelque chose pour leur vie et leur futur, et pas seulement pour la science. Et cela m’a beaucoup touchée.

Comme toutes les catégories minorisées ou stigmatisées, les « jeunes de quartier » ont peu de prise sur les représentations qui sont données d’elleux. Iels font l’objet de discours mais n’ont pas le droit à la parole. C’est pourquoi pour faire cette recherche, Jeanne Demoulin et Marie-Hélène Bacqué, les deux chercheuses à l’origine de cette démarche, ont souhaité faire de la recherche autrement.

Cette recherche s’est déroulée en trois étapes. D’abord, des ateliers collectifs thématiques ont été menés dans chacun des 10 quartiers, suivis d’entretiens individuels. Ces ateliers ont permis aux jeunes de s’approprier la question de recherche, de creuser ses implications et les sujets qu’elle couvrait. Ensuite, toustes les jeunes se sont retrouvé·es à Paris le temps d’un week-end pour mettre leurs réflexions en commun et approfondir ensemble leurs analyses. En croisant leurs productions (et notamment les capsules vidéos qu’iels avaient réalisées dans chacun des quartiers), iels ont pu discuté de la stigmatisation commune qu’iels subissent, mais aussi des stigmatisations différentes entre les quartiers, stigmatisations qu’elleux-mêmes diffusent parfois également. Iels ont donc travaillé cette complexité d’une réalité dont on ne peut s’extraire, mais sur laquelle on souhaite agir. Les jeunes ont ensuite demandé une troisième étape qui n’était pas prévue initialement par les initiatrices de la recherche : approfondir sur les mots, le temps d’un second week-end collectif. C’est ce travail qui a donné lieu à la publication de l’abécédaire « Jeunes de quartier – Le pouvoir des mots ». De « discrimination » à « Engagement », en passant par « Maraudes » ou « Médias », ce sont les jeunes ont elleux-mêmes qui choisi les mots qui leur semblaient significatifs. Et, à la surprise des chercheur·euses, iels ont écarté le mot « inégalités ».

Un parcours d’éducation populaire

Pour les jeunes, objets et sujets de cette recherche, celle-ci a été l’occasion d’un véritable parcours d’éducation populaire : une éducation populaire autonome et collective. Ce ne sont pas les chercheur·euses qui, à l’issue de leur travail, sont venu·es leur présenter des clefs de compréhension de leurs situations, ou les professionnel·les qui leur ont prodigué conseils et accompagnement. Pendant cinq années, iels ont travaillé ensemble, iels ont croisé leurs regards en partant des expériences vécues par les jeunes, pour prendre ensemble de la hauteur, construire une compréhension et une analyse, et finalement sortir grandi·es de ce travail collectif. On est donc au cœur de ce qu’est l’éducation populaire politique : un processus de recherche populaire continue dans lequel on part de nos réalités pour les analyser collectivement en croisant nos différentes expériences avec d’autres et avec des savoirs savants, de manière à mieux en comprendre la complexité et à trouver des moyens d’agir pour les faire évoluer (puis on continue ce cycle action-réflexion ad libitum), nourrissant ainsi à la fois notre émancipation collective et la transformation sociale.

Un parallèle avec le processus des conférences gesticulées

Au-delà de ce parcours d’émancipation pour elleux-mêmes, les 120 jeunes de la recherche ont également réalisé des productions collectives qui leur permettent de partager leurs réflexions : l’ouvrage « Jeunes de quartier : le pouvoir des mots », le site Internet https://jeunesdequartier.fr, les capsules vidéos qui sont visibles sur ce site, une pièce de théâtre qui tourne actuellement, et une série de podcasts (quatre actuellement en ligne, deux supplémentaires à venir). Par ailleurs, un documentaire a été réalisé pour documenter la démarche.

On peut comparer ces productions aux conférences gesticulées qui, depuis une quinzaine d’années, contribuent à la vitalité du secteur de l’éducation populaire. Celles-ci sont le résultat de processus d’éducation populaire vécus par leurs auteur·ices, et permettent à celleux-ci de transmettre à un public intéressé leur cheminement et leurs conclusions. Ce public pourra alors, s’il le souhaite, soit se contenter de visionner ce compte-rendu, qui est le plus souvent extrêmement éclairant comme peut l’être une conférence, mais dont la forme facilite de beaucoup la compréhension et l’appropriation du propos (parce que ce sont des formes vivantes, mais surtout parce qu’elles croisent expériences de vie et savoirs savants, ce qui permet de faire facilement le lien entre ceux-ci et les réalités que nous vivons), soit décider d’aller plus loin en utilisant ce savoir pour nourrir leurs propres dynamiques collectives d’éducation populaire.


Publié le 17.04.2022 à 20:08

La société ingouvernable – Une généalogie du libéralisme autoritaire – Grégoire Chamayou

L’ouvrage « La société ingouvernable – Une généalogie du libéralisme autoritaire » de Grégoire Chamayou (éditions La Fabrique, 2018) est frappant car il nous démontre sans ambiguïtés les stratégies des capitalistes pour préserver et développer leurs intérêts.

La gauche est volontiers romantique. Son idéal de justice et de cohésion sociale la met face à une contradiction forte quand il s’agit de rentrer dans une logique de rapport de force (pour forcer autrui) et de stratégies offensives (visant à faire chuter l’ennemi). La gauche autoritaire quant à elle n’a pas ces scrupules pour rester à l’avant-garde (y compris vis-à-vis de ses camarades) tant que c’est pour la Cause, mais ce faisant elle dépouille celle-ci de son essence même… Quoiqu’il en soit, l’ouvrage de Grégoire Chamayou est de ceux qui invitent à prendre très au sérieux la question de la stratégie.

Lorsque j’ai effectué ma recherche aux États-Unis pour tenter de mieux comprendre la logique du community organizing (méthode de lutte étatsunienne que j’ai pratiquée pendant 2 ans, et que je présente et croise avec les logiques d’éducation populaire, qui sont ma tradition d’origine, dans l’ouvrage « Organisons-nous ! Manuel critique », Hors d’atteinte, 2019), j’ai été frappée de voir à quel point « Romantique » est la pire insulte qu’un·e organizer puisse vous adresser. C’est que, notamment aux États-Unis, le capitalisme et le libéralisme font preuve de stratégies à glacer le sang. En réponse, les organisations militantes étatsuniennes tâchent de faire de même (ce qui les mène parfois à des victoires précieuses, et parfois à de toutes petites victoires réformistes sous prétexte de « pragmatisme »). Je me souviens de cet organizer qui, face à l’enthousiasme lié à l’énorme mobilisation de la Women’s March du 21 janvier 2017, me disait « OK, but, what’s next? », et pointait que cette marche ne changeait absolument rien à la situation concrète et au rapport de force : il s’agissait juste de se réchauffer et de se faire plaisir, s’il n’y avait pas de stratégie concrète derrière pour faire pression et obtenir des victoires. Eh bien, ce que Grégoire Chamayou dévoile avec brio et clarté dans son ouvrage, ce sont les stratégies du camp capitaliste pour préserver ses intérêts et développer ses profits, face aux contestations et possibles contestations qui auraient pu le fragiliser depuis les années 1970.

Depuis mon retour des États-Unis, j’accompagne des associations, collectifs et syndicats qui le souhaitent dans leurs réflexions sur leurs stratégies. Ce n’est pas que je sois moi-même une stratège d’exception (comme beaucoup de gens, je serais plutôt à ce propos du genre « faites ce que je dis, pas ce que je fais »), mais c’est que cela me semble intéressant, au moins à titre d’exercice, de réfléchir aussi froidement que nos adversaires. Les grilles de lecture stratégiques que je propose à mes interlocuteurices les déstabilisent souvent. Pourtant celles-ci restent bien en-deça de ce que nous devrions faire si nous nous mettions sur la même longueur d’onde que nos ennemis. Sauf que je ne sais pas s’il faut vraiment que nous le fassions, car alors qu’est-ce qui nous différencierait d’elleux ? Mais si on ne le fait pas, va-t-on continuer longtemps à perdre… ?

À ce titre, la conclusion stratégique à laquelle arrive Grégoire Chamayou parle à mon cœur : ce qui fait le plus peur au capitalisme dans sa version néolibérale et autoritaire, ce n’est pas l’État-providence keynésien, mais l’autogestion. Et pour le combattre, c’est donc cette piste qu’il nous faut suivre à nouveau et construire pour de bon : celle de l’autogestion, pour dépasser à la fois le capitalisme et l’État centralisé, pour remplacer la compétition par la coopération et l’autonomie collective et fédérée.

Bref, je vous invite fortement à lire cet ouvrage. Je relaie ci-dessous une vidéo « fiche de lecture » réalisée par le YouTubeur Arold, et je reproduis quelques courts extraits (nécessairement sortis de leur contexte) qui m’ont particulièrement marquée.

Fiche de lecture vidéo de Arold : « Chamayou et le néolibéralisme : les techniques de contrôle »

Un monde de contestataires

P123 – Extraits :

Au fil des nombreuses campagnes qu’ils ont menées, Pagan et consorts ont élaboré une typologie des activistes. Ce schéma simpliste leur permettait, à chaque nouvelle confrontation, de ranger les adversaires dans de petites cases psycho-tactique stéréotypées. (…) Qui sont ces groupes ? Si vous voulez les vaincre, il faut les connaître. Or ce n’est pas compliqué, ils se répartissent – invariablement – en quatre grandes catégories :

1° Les radicaux. Eux « veulent changer le système », ils « ont des mobiles socio-économiques ou politiques sous-jacents », sont hostiles à l’entreprise en elle-même, et « peuvent se montrer extrémistes et violents ». Avec eux, rien à faire. 2° Les opportunistes. Ceux-là recherchent « de la visibilité, du pouvoir, des troupes, voire, dans certains cas, un emploi ». « La clé pour traiter avec les opportunistes est de leur fournir au moins l’apparence d’une victoire partielle. » 3° Les idéalistes. Ces gens-là « sont, d’ordinaires, naïfs […], altruistes […]. Ils suivent des principes éthiques et moraux ». Le problème avec eux, c’est qu’ils sont sincères, et, de ce fait très crédibles. Sauf qu’ils sont aussi très crédules : « Si on peut leur démontrer que leur opposition à une industrie ou à ses produits entraîne un dommage pour d’autres et n’est pas éthiquement justifiable, alors ils seront obligés de changer de position. » 4° Les réalistes. Eux, c’est du pain bénit : « Ils peuvent assumer des compromis ; ils veulent travailler au sein du système ; un changement radical ne les intéresse pas ; ils sont pragmatiques. »

Face à la contestation, la marche à suivre est toujours la même : […] coopérer avec les réalistes, dialoguer avec les idéalistes pour les convertir en réalistes, isoler les radicaux et avaler les opportunistes.

Responsabiliser

Le chapitre 21, « Responsabiliser », est d’une clarté confondante sur la stratégie qui consiste, sur les questions écologiques, à responsabiliser les individus sur leurs gestes quotidiens. Ceci dans le but de convaincre de la « futilité de l’intervention publique, [et de la] toute-puissance de la responsabilisation individuelle ». Avec l’exemple du remplacement du système de verre consigné par le recyclage des emballages à usage unique, Grégoire Chamayou démontre le « procédé de responsabilisation qui est […] devenu, dans de nombreux domaines, l’une des principales tactiques du « néolibéralisme éthique » contemporain. Sa fonction première est l’évitement de la régulation. Gouverner les conduites par l’activation des bonnes volontés, par la stimulation d’une participation volontaire plutôt que par la contrainte juridique. […] Un art de gouverner autrui en le faisant se manager lui-même. Un art du gouvernement des autres, fondé sur l’activation, en eux, d’une faculté réfléchie de direction de soi-même – une autonomie dans l’hétéronomie. » S’efforcer « de canaliser de puissantes aspirations à changer les choses ici et maintenant, y compris au ras des pratiques de la vie quotidienne, mais en les piégeant dans des formes d’actions inoffensives. La promotion corporate du recyclage fut une tactique de ce genre : circonvenir les oppositions potentielles en maintenant les gens dans un état d’affairement apolitique. Cet étrange néolibéralisme éthique oppose, à l’action politique réputée vaine, le cumul de micro-actes solitaires. »

L’État ingouvernable

P.250 – Extraits :

Les partisans de la « bataille des idées » commettent une erreur fondamentale de méthode, qui tient à leur conception erronée des rapports entre théorie et pratique. Postulant qu’une fois les cerveaux conquis, les conduites suivront, ils considèrent la victoire idéologique comme étant un préalable à la réforme, et en cela, ils se trompent lourdement. […] Schéma à la fois idéaliste et étapiste. […] Illusion typique des intellectuels, eux qui, de par leur position sociale, tendent à attribuer aux « idées », et en sous-main à eux-mêmes qui sont réputés en être les instigateurs, un rôle premier.

Ces intellectuels se conçoivent moins comme des tribuns ou des propagandistes que comme des « ingénieurs politiques » qui « construisent des machines qui marchent ». La tâche n’est pas tant de convaincre les gens que de trouver les moyens techniques de « modifier les choix que font les gens, en altérant les circonstances de ces choix ». Que les conditions de la pratique changent, et le reste suivra.

« La privatisation est un projet de ré-ordonnancement fondamental des revendications dans une société. » Tandis que l’usager insatisfait se tournait vers la puissance publique et lui demandait bruyamment des comptes, le client mécontent se borne à changer de crèmerie.

Tandis que l’empowerment militant visait l’intensification d’une puissance d’agir collective et politique, l’empowerment néolibéral vise au contraire à y substituer une agentivité de consommateurs individuels, « responsabilisés » sur fond de privatisation et de mise en concurrence des prestataires. Leur donner le choix, mais pour qu’ils cessent de donner de la voix. Empowerment de marché contre empowerment politique.

Conclusion

Extraits :

Un libéralisme autoritaire est un autoritarisme socialement asymétrique. Tout dépend à qui il a affaire : fort avec les faibles, faible avec les forts. À une limitation du périmètre de la décision politique par l’interdit économique (son versant libéral), s’associe une restriction des moyens de pression subalternes sur la prise de décision politique (son versant proprement autoritaire).

On a beaucoup dit que libéralisme autoritaire était un oxymore, ce serait plutôt un pléonasme.

Il s’accommode très bien du pouvoir d’État, y compris sous des formes autoritaires, tant que cet État demeure libéral au plan économique.

Crainte de la régulation, de ses coûts pour le capital, de ses empiètements sur les prérogatives managériales. Horreur des mouvements sociaux, de la « démocratie-mouvement » et de ses exigences, à juste titre perçues comme tendanciellement antinomiques avec l’organisation capitaliste de la production et le primat de la valeur qui la fonde.

La grande réaction qui s’est préparée dans les années 1970 ne fut pas tant conçue comme une alternative à l’État-providence que comme une alternative à la contestation de celui-ci. Ce fut une alternative à l’alternative. Sans doute aurait-on là une bonne indication, pour savoir d’où repartir aujourd’hui : contre le libéralisme autoritaire, rouvrir le chantier de l’autogestion.


Publié le 09.02.2022 à 22:36

Furtifs & émancipation – Alain Damasio

Dans « Les furtifs », Alain Damasio nous livre plein de petites pépites pour qui s’intéresse aux dynamiques collectives, d’émancipation et de transformation sociale, comme le fait l’éducation populaire et ce site.

Je vous encourage chaleureusement à lire ce très beau livre, ce texte poétique et stimulant. Et je reproduis ci-dessous quelques extraits qui me semblent résonner particulièrement avec les thématiques qui doivent vous animer vous aussi, si vous êtes sur ce blog

NB : Si vous n’avez pas lu le livre, ne lisez pas la suite de cet article. Sans faire du spoil, il pourrait vous gâcher un peu de la découverte du livre…

Extraits et citations

L’enfance qui vient.

– Tu te sens prêt, Lorca ? – Absolument pas… – C’est précisément ce que j’appelle être prêt

La technique est l’ensemble de ce qu’il faut savoir pour échapper à la technique.

On prise la différence, toujours. Parce que ce qui diffère brise la familiarité en nous, déconstruit nos certitudes et par là nous jette hors de nos égocentres, vers l’inexploré.

Une disposition, très pure, à être affecté par ce qui n’est pas lui. Ce que j’appelle l’exoïsme : le contraire de l’égoïsme.

– Un militaire ? Toi ? Je n’ai jamais formé quelqu’un d’aussi peu soldat dans l’âme ! Tu es un anarchiste, Lorca, de la chienlit de civil, tu es inapte à respecter la moindre hiérarchie ! – Pourtant je te respecte, toi. – Tu respectes l’homme en moi. Pas le chef ! Un vrai militaire, c’est quelqu’un qui respecte le chef – n’importe quel chef – fût-ce le dernier des abrutis. Tu pourrais respecter un abruti ? – Non.

C’était un « café efficace », disons. Un café qui, comme la plupart, depuis que la ville avait été privatisée, n’était plus du tout un lieu de braillades, de petits vieux, d’échanges ou de cuites complices mais un ersatz de bureau pour travailleurs auto-entrepris. Un fiflow comme ils disaient : « Free Office For Liberal Open Workers ».

« Are you pitch-ready? » (…) Make your space. Be yourself. Comme tout le monde. (…) Ils ne correspondaient à rien : pas rentables, pas duplicables, pas scalable. (…) Un truc « total out-of-the-box » (…) Les thèmes majeurs du management disruptif ? la mobilité comme norme par exemple, la faculté à constamment surprendre, innover, s’adapter ? (…) Voilà mon insight. (…) Un redéploiement plus agile des crédits.

Pour qui « pas de chef » est juste normal. Le prix libre, la norme quoi. Qui trouve évident de troquer et de jamais avoir d’oseille en poches : ils ont une appli qui décompte tout sur le serveur de la communauté. Tu dois juste être positif rapport à ta dette aux autres. Et sinon ? Sinon que dal, il se passera rien, ça ronchonne un peu et basta. Tu feras un peu plus d’heures les pieds dans la gadoue, à la rizière, c’est tout. Et si tu merdes vraiment, que tu fais le gros morpion qui suce ? Ben, on finit par te foutre dans la cale d’une péniche et on te ramène à Arles fissa. Tu deviens tricard ici. Ils dégagent deux trois mecs par mois comme ça. Que des mecs, pour le coup : les nanas foutent pas la merde. D’ailleurs elles sont en majorité sur l’île.

Plus le temps pour la trouille, c’est trop tard, fallait avoir peur avant. Là, faut survivre et tracer.

Orange n’a pas les effectifs pour une guérilla longue. S’ils réussissent pas à nous dégager en deux jours et que le taux de plaintes reste assez bas, ils abandonnent : ça leur coûte trop de fric. C’est ça aussi le libéralisme : ça ouvre des brèches !

C’est de l’intelligence nichée dans le corps, c’est une façon d’apprivoiser les macaques dans les groupes et de sniffer le vent, de pas la ramener et d’attendre le moment où tu peux prendre ta place.

Jamais agresser personne car ta présence, dans un foyer, est déjà une grosse agression de base, même si tu te crois piola. Toujours écouter, même dans le jus ! Faire miroir aux gens dans leur tchatche, leurs façons, s’ils disent « policier », tu dis aussi « policier », tu dis pas « poulaga ». Et déminer sans cesse la colère, la « désescalade » elle appelle ça. Chercher l’empathie, donner quelque chose, même si c’est juste un sourire, juste un merci, juste un compliment à la volée. Savoir prendre le temps de rester et de se tanker parfois… Car c’est comme ça que tu crées du lien, de la solidité. Donc des bases de repli pour d’autres.

Je passe mes semaines à enseigner des situations que je ne vis pas, à apprendre aux autres à affronter des conflits que j’évite.

Reformulation en écho. Classique en manipulation comportementale mais toujours efficace. Donne la sensation d’être écouté et compris.

Ils acceptent parce que nous rêvons tous d’un monde bienveillant, attentif à nous. Un monde qui prenne soin de nos esprits et de nos corps stressés, qui nous protège et nous choie, nous aide et corrige nos erreurs, qui nous filtre l’environnement et ses dangers. Un monde qui s’efforce d’aménager un technococon pour notre bien-être. L’intelligence ambiante pourvoit à ça. Elle nous écoute et elle nous répond. Elle courbe cette bulle autour de nos solitudes. Elle la tapisse d’objets et d’interfaces cools. Bien sûr, elle en profite pour nous espionner jusqu’au slip et pour nous manipuler jusqu’à la moelle ! Mais au moins, elle s’occupe de nous, ce que plus personne ne fait vraiment… C’est un cercle vicieux. Plus nos rapports au monde sont interfacés, plus nos corps sont des îlots dans un océan de données et plus nos esprits éprouvent, inconsciemment, cette coupure, qu’ils tentent de compenser. Et ils la compensent en se reliant à des objets, en touchant et parlant à des dispositifs qui nous rassurent – et nous distancent en même temps. Un réseau social est un tissu de solitudes reliées. Pas une communauté. Ce fauteuil que je caresse n’est pas un corps mais il me masse les reins. Ca me fait du bien donc ça me fait rêver d’un vrai corps que je n’aurai pas donc je reviendrai au fauteuil, encore et encore…

Un serf-made-man qui a fait de ce café son bureau (y grattant un peu de convivialité, sans doute).

Je veux être au milieu d’une nature qui circule et qui flue, seigneur Varèse, qui passe son chemin et qui nous traverse. Les propriétés des nantis sont trop souvent pensées comme des enclaves, conçues en termes de frontière et de coupure, comme si le prestige d’un statut se décidait à l’épaisseur des protections. À titre personnel, je crois que la noblesse se juge à leur finesse ; la peur est toujours un signe de vulgarité. Je suis de passage, nous sommes tous de passage, alors laissons les sangliers, les gens et le vent passer.

– Vous ne trouverez jamais votre fille si vous la chassez, si vous la cherchez. Vous connaissez la formule de Picasso ? – « Je ne cherche pas, je trouve » ? – C’est devenu un laborieux cliché. Outre que, naturellement, on ne trouve pas non plus, aucun artiste digne de ce nom ne trouve. Il est trouvé. Je vais vous dire une chose que d’autres vous ont peut-être déjà dite parce que ça n’a rien d’original, malheureusement : vous ne trouverez pas Tishka. C’est elle qui vous trouvera. Quand elle le voudra. Et si elle le veut… – Qu’est-ce qu’on peut faire alors ? Attendre ? Juste attendre et espérer ? Encore et encore ? Vous vous figurez ce qu’on vit ? – En art comme pour vous ici, il y a deux conditions pour être trouvé. La première est de se tenir dans l’Ouvert. Là où ça passe – et se passe. C’est un enjeu de position, de placement existentiel, de sentir là où ça va se nouer et de s’y tenir. La seconde est de se laisser traverser. Tout ce que vous ferez d’actif et de forcé vous éloignera d’elle. Vous lui avez laissé des messages, elle a répondu. Maintenant, laissez le miracle opérer. – Vous ne m’aidez pas… – Je sais. Ni paradieu, ni paramaître. Je suis désolé.

L’autonomie, elles posent, c’est d’abord l’eau, number one, puis ton ventre numéro due, puis le podro : pouvoir dormir. Le reste, on voit après. Et sur Porquerolles, l’eau vive, c’est oualou, elle vient du continent chaque jour, en citerne. Va falloir vite avoir nos tankers. Et pouvoir zapper les barrages dans la rade. Pas gagné. La graille, on a fait un comité dessus : dans l’immédiat, ce sera canne à pêche, vigne, vergers, olives : le local. À terme : pisciculture sauvage, ostréiculture, algues, blé, seigle. L’autonomie en fruits et légumes est possible ici, climat idéal. Faut juste de l’eau. Again. Ca, c’est la focale Ressource. Mais imho, faudra surtout du soin et de l’attention à tous et toutes, et reverse ! Car tu spawnes pas une Commune qui tourne, si patchwork dans son rapport au corps, sexe, monde, tout, sans apprendre à vivre avec ce qui nous dépasse et nous unit, despite us, isn’t it?

S’attacher ou s’arracher ?

Comme dans la plupart des assemblées « de fondation » que j’avais vécues dans les Communes autogérées – des AG toujours surinvesties affectivement, surexcitées même – j’ai retrouvé l’éclatement multipolaire habituel. Cette façon assez unique, plomb et or à la fois, qu’on les radicaux de se diviser et de se subdiviser, à mesure de l’intensité des convictions qui nous fondent. Aux premiers conflits, tout est revenu en moi à la surface, disponible pour mon métier de sociologue communard : la lecture des stratégies de groupe, la perception des charismes, les attitudes clivées de rupture, de consentement et de conflit, le tempo primordial des prises de parole, la question de la méthode, les votes pour savoir si on vote… Celles qui croient à l’intensité, à l’énergie, que voter est une défaite ; ceux qui croient à la méthode, à un minimum de règles, comme moi, parce que l’énergie s’y équilibre, y prend une direction, évite la dispersion entropique ; celleux qui ne jurent que par l’action, le faire, l’immanence des constructions collectives, le on-fonce / on-verra-bien ! sans voir que ce faire est déjà un choix imposé aux autres. Qu’il faut justement questionner. (…) Les Citoyennistes, étoilés de principes, de respects croisés, de consensus-à-trouver, d’ouverture maximal à la société civile – en bref, faire de Porquerolles un modèle d’accueil et de démocratie. Les Corsaires avec leur anarchisme ancré, leur passion pour les îles et le moindre caillou émergé, les villages flottants en pleine mer, les cargos pirates et les cités-ferries, qu’ils rêvent comme des immeubles vagabonds, indépendants de tout territoire puisque la mer sera leur terre si bien qu’ils échapperont au droit. Les Survivalistes en mode Apocalypse Now! – tunnels, terriers, bunkers, qui feraient bien de Porquerolles une taupinière comme de la batterie de Mèdes l’université mondiale des cours de survie. Les Primitifs qui visent une écologie radicale, une île intégralement notech, sans moteur, sans bague, sans bruit. Les Terrestres qui se veulent plus pragmatiques, parlent de restanques à restaurer, de coupes raisonnées pour une filière bois locale qu’irait de l’arbre à la table, pensent permaculture et agrumes bio et n’excluent pas l’élevage dans les plaines, voire la chasse en cas de surpopulation de sangliers. Et bien sûr la Mue, qui imbibe tant d’autres luttes, ce mouvement transverse qui libère les corps et les genres, cherche ce point de fluidité de l’humain nuancé qui ne refuse pas l’ancage, pour peu qu’il soit volontaire et pas assigné par la société. Et tellement d’autres encore, aussi exaspérants que touchants : les pacifistes, les drogués, les épicuriens, les terraristes, les collapsologues, les narcissiques, les misanthropes, les no-future et les no-ways, les yes-we-can et les à-quoi-bon. Toute cette faune et cette flore de ceux qui n’ont parfois qu’un seul point commun : penser que ce système est le mal. Sans avoir la moindre idée, le plus souvent, de ce qui pourrait être « le bien » – ou tout au moins « le mieux ».

Le triple « hum, hum, hum ! » en fil rouge : humanité du regard, humour et humilité des pistes.

Et j’ai proposé des cadres minimaux pour sortir de la cohue. Choisir d’abord le processus de prise de décision : loi non dite du meilleur parleur ? Vote brut majoritaire ? Conduite par boucles suggestions-objections-consentement ? Des élections sans candidat déclaré, sur proposition de chacun ? Du mandat tournant, révocable, tiré au hasard ? Déjà, ça a commencé à turbiner. Puis définir qui décide quoi : raison d’être des rôles dans le hameau, périmètre d’action des logeurs, des anarchitectes, des guérilleros, etc. Tâches redevables, attributions de ces rôles, forcément interchangeables, pour éviter que se reproduisent les traditions d’une certaine oppression. Enfin, j’ai essayé de rappeler l’essentiel, dans l’esprit : la nécessité de créer du « nous ». Un faire-ensemble et un vivre-ensemble. Une intelligence collective qui se reconnaisse dans le dissensus, par le dissensus et en tire sa vitalité et pas son épuisement. L’acceptation d’être pour, contre, parmi, avec ou sans, parfois tout à la fois. Plus quelques graines semées sur l’êthos, les comportements nuisibles, l’attitude propice à une construction commune. Les évidences de la bienveillance, souvent oubliées, les apports du lâcher-prise, les mérites de l’écoute, l’importance de savoir reconnaître son ego et ses colères intimes, de savoir s’observer parfois pour se déminer. Penser la colère comme un don qu’il faut faire fructifier. Pour construire, pas pour détruire.

Neuf enjeux clés : 1- Se lover ou s’envoler ? [Individualisme] 2- Du possible, sinon j’étouffe ! [Expérimenter] 3- Ressusciter l’angle mort… [Out of control] 4- Rien ne les détruit plus que le gratuit [Économie] 5- Pour que taffer fasse troper [Travail] 6- De la grappe au groupe [Politique] 7- La bague ou la ZAG ? [Autonomie technique] 8- Tisser nos corps [Corps] 9- Nous serons la nature qui se défend [Écologie]

Tâtonner. Rater. Essayer encore. Rater mieux. Faire que nos expériences prennent corps, s’offrent le temps, ouvrent l’espace. Faire que quelque chose enfin se passe. Faire qu’il existe un dehors, une jungle, des ZAG et des zoùaves, au zoo libéral qui nous encage. Du possible, sinon j’étouffe !

Longtemps tu fus l’individû qui crut que tout lui est… dû. L’individu-à-liste, séquencé ; l’indivi/duel : seul contre tous ! Ta vie d’hyperliens, d’alien, d’i-rien retranché comme un pépin dans ton grain de raison, dans ta bulle de filtre, au milieu de ta commune-ôtée. Puisqu’on a tout fait pour nous rendre étrangers au monde, quoi d’étrange à ce que nous voyions tout le monde comme un étranger ? Toi que Big Tata couve dans ton technococon : plutôt chenille ou papillon ? Se lover ou s’envoler, enfin ?

Nous sommes la nature qu’on défonce. Nous sommes la Terre qui coule, juste avant qu’elle s’enfonce. Nous sommes le cancer de l’air et des eaux, des sols, des sèves et des sangs. Nous sommes la pire chose qui soit arrivée au vivant. OK. Et maintenant ? Maintenant, la seule croissance que nous supporterons sera celle des arbres et des enfants. Maintenant nous serons la nature qui se défend.

Tous les pouvoirs ont intérêt à nous attrister. Rien ne leur nuit plus que la joie. La joie, ça n’obéit pas. Un pouvoir ne tue pas pour éliminer les adversaires. Il tue pour attrister. Ils ont tué Tishka pour ça. Nous ne lui rendrons pas hommage en demeurant tristes.

Des adultes déjà soumis à la morne, déjà verrouillés dans leurs certitudes et leurs conforteresses.

« Un paradigme est dominant quand l’irréfléchi du quotidien se trouve ordonné par lui. » Benasayag

Qu’est-ce qu’une puissance, une puissance de vie ? C’est le nombre de liaisons qu’un être est capable de tisser et d’entrelacer sans se porter atteinte. Ou encore, c’est la gamme chromatique des affects dont nous sommes capables. Dans cette optique, vivre revient à accroître notre capacité à être affectés, donc notre spectre ou notre amplitude à être touchés, changés, émus – qui s’oppose d’ailleurs point par point à la surstimulation et à l’économie de l’attention dont l’anneau est porteur. L’anneau n’affecte pas, il nous infecte. Il pollue notre disponibilité. Il encrasse ces filtres subtils sans lesquels il n’est pas de discrimination saine entre les liens qui libèrent et ceux qui nous enchaînent, qui nous aliènent. Contracter une sensation, contempler, habiter, ce sont des liens élus. Subir des stimulus incessants, par contre, suscite ce stress qui nous détruit. Nos puissances de vivre relèvent d’un art de la rencontre, qui est déjà en soi une politique. Celle de l’écoute et de l’accueil, de l’hospitalité au neuf, qui surgit. C’est la capacité, selon moi, à se tenir debout dans l’Ouvert, dans ce qu’on pourrait baptiser le Rouge Ouvert : un champ d’intensité vibratile et frémissant, attentif et vigile. Qui discrimine donc, écarte et appelle, selon. Et puisque c’est la rencontre, le fait actif d’affecter et d’être affectés, passionnément, qui va nous hisser au vivant, il devient crucial d’aller à la rencontre. À la rencontre aussi bien d’un enfant, d’un groupe, d’une femme que de choses plus étranges comme une musique qui te troue, un livre intranquille, un chat qui ne s’apprivoise pas, une falaise ; côtoyer un arbousier en novembre, épouser la logique d’une machine, rencontrer un cri, la mer, un jeu vidéo, une heure de la journée, la neige…

Il n’est qu’une seule vraie révolte, au fond : c’est contre les parties mortes en cours, cette mort active dans nos perceptions saturées, nos pensées qu’on mécanise, nos sensations éteintes. Être du vif, relever du vif. Les furtifs portent en eux et nous portent à nous, comme un cadeau caché dont le ruban est à défaire, cette double révolution possible : celle des liens horizontaux, à tisser sans cesse hors de nous, et celle des liens verticaux, à intensifier en nous, avec nos ascendances animales. Ce n’est pas l’un ou l’autre, l’un après l’autre : c’est tout ensemble une vitale insurrection, collective et intime, pour porter au point de fusion nos puissances. Et en offrir l’incandescence à ceux qu’on aime. C’est un alliage et c’est une alliance. Être mois celui qui brûle que celle qui bruisse. Entrer, par effraction, dans le Rouge Ouvert… S’y tenir, fragilement… Pouvoir entrer dans la couleur.

Les théories du complot, ce savoureux biais cognitif qui simplifie à merveille, par insuffisance ou par fatigue, ce qui relève de la complexité des coïncidences et du hasard.

L’intelligence de l’histoire implique, il me semble, que nous acceptions que les véritables changements aient quelque chose de nécessairement invisible. Dans la mesure où c’est précisément cette invisibilité aux capteurs des dominants, à leur récupération prédatrice, qui leur offre l’espace et le temps indispensables pour se déployer.

Le but c’est d’entrer dans la métamorphose de toi ! De faire muter les autres, les sortir de leur dedans ! Se lâcher la bride, accepter que le monde te percute et que tu percutes le monde ! Le but, c’est frôler le chaos, filer borderline, être furtif dans sa tête ! Tu prends l’enviro comme un réservoir où tu puises, où tu donnes, où tu crèves tes sacs de toi, tes ego de merde.

– Dans l’océan de merde dans lequel on patauge, pour parler comme toi, dans cet océan du capital, tous les continents lui appartiennent. La seule chose qu’on peut faire, pour l’instant, c’est, peut-être, d’aller fracturer la croûte terrestre, là où c’est un peu fragile, un peu ouvert, et tirer avec nos bras dans la fissure pour faire sortir du magma en douce… Disons provoquer ou accompagner des éruptions. Et quand un volcan, par miracle, pousse assez haut pour émerger à la surface, qu’un îlot se forme, vite nager pour s’y installer… et y faire pousser ce qu’on pourra… (…) Une île bien sûr, c’est pas grand-chose. Une ZAG de trois cent personnes, on peut en rigoler. Mais deux îles, quatre, dix îles, ça commence à faire un archipel ! Et plusieurs archipels, reliés et complices, ça peut faire un pays, comme la Grèce. Et à force de faire terre, peut-être qu’on finira un jour par faire continent… – Je ne sais même pas si c’est souhaitable, tu sais ! Small is beautiful! Si tu restes à taille humaine, ça permet une démocratie directe. Mois de deux mille, c’est la dimension d’une commune rurale. Si tu multiplies un peu partout ces communes, avec chacune bricolant ses modèles politiques, ancrés dans le local, articulés au vivant, ce sera au final plus viable que de vouloir imposer un contre-modèle unique ! – C’est la polyphonie des pratiques qui peut garantir une liberté. Enfin, il me semble… – Moi je crois qu’il faut sortir de la hourrah-révoution surtout ! 1/g ! 1/g ! OK ! On destitue tout, OK ! Mais aucun être vivant, même les furtifs, ne tient sans structure, sans mémoire. La vitalité ne s’oppose pas à la structure. Elle en dépend, même, le plus souvent, si elle veut s’exprimer. Il faut créer des dispositifs et ne plus avoir peur des institutions en soi, si elles restent fluides. – Au moins des éthiques qui cadrent. Des horizons de comportements positifs, bienveillants…


Publié le 26.12.2021 à 18:15

Les décisions absurdes (2) : comment les éviter ? – Christian Morel

Dans le premier tome de Les décisions absurdes, Christian Morel identifiait et analysait les mécanismes qui conduisent les individus et organisations à produire avec constance des erreurs « radicales et persistantes ». Dans ce deuxième tome (Folio essais, 2013), il propose des façons d’éviter ces erreurs.

Cet ouvrage, comme le précédent, est extrêmement intelligent et stimulant. Christian Morel y illustre ses propos de très nombreux exemples concrets issus des secteurs professionnels à haut risque (aviation, NASA, marine nucléaire, chirurgie médicale) mais aussi d’autres types d’activités collectives (alpinisme avec risque d’avalanche, création collective de textes). Il nous donne à voir, avec beaucoup de clarté, les effets pervers des dynamiques de groupe qu’il s’agit d’éviter. Et il nous propose ce qu’il appelle des « métarègles » pour développer une contre-culture de la fiabilité.

Si la lecture de cet ouvrage peut faire naître quelques angoisses à l’idée de prendre l’avion ou surtout de subir une opération chirurgicale, il est cependant plein d’optimisme en ce qu’il ne se contente pas de décrire : il propose de très nombreuses pistes concrètes pour améliorer la fiabilité des fonctionnements collectifs.

À noter que les principes sur lesquels s’appuie Christian Morel, à commencer par les biais cognitifs, sont utilisés par les économistes comportementaux pour promouvoir ce qu’on appelle les « nudges », des incitations « douces » qui exploitent ces biais pour influencer (manipuler ?) les comportements et choix des individus. S’il est aujourd’hui prouvé que ce principe simpliste est assez inefficace, il pose cependant un réel problème démocratique, puisqu’il retire aux citoyen-nes leur responsabilité, soi-disant pour leur bien, et sous prétexte d’un « paternalisme libertarien ». Pour en savoir plus, lire notamment ici.

L’approche de Christian Morel me semble très différente, car elle nous permet de nous emparer de ces éléments, pour améliorer collectivement dans nos fonctionnements collectifs, et précisément conjurer les manipulations (conscientes ou inconscientes) qui peuvent nous berner. Au-delà, il nous invite à déconstruire les normes qui régissent le plus souvent nos fonctionnements collectifs, quel que soit leur cadre. Et y compris dans nos associations, nos syndicats, nos organisations politiques.

Comme je l’avais fait pour le 1er tome, je tente ci-dessous de transmettre l’envie de lire ce 2ème tome : Christian Morel, Les décisions absurdes – Tome 2, Folio essais, 2013

Les décisions absurdes – Tome 2 – Comment les éviter ?

Christian Morel part du constat que se tromper est inévitable dès lors qu’il s’agit d’activités humaines : c’est une constante fondamentale de l’action. Malgré toute l’attention que nous pouvons mettre à nos activités, il y aura toujours des erreurs humaines. « Aux États-Unis, quarante fois par semaine, des médecins se trompent d’individu ou de zone corporelle lors d’une intervention chirurgicale. »

Face à cela, Christian Morel défend la nécessité de développer des solution d’ordre sociologique, et non uniquement technique. Il s’agit de développer une culture (une contre-culture) qui permette davantage de fiabilité. Par fiabilité, il entend le fait « que les décisions et actions sont conformes aux buts fixés ».

Dans la conclusion de son ouvrage, Christian Morel synthétise ainsi ce que serait cette contre-culture :

Notre culture est caractérisée par la priorité donnée à l’action rapide => La haute fiabilité exige davantage de réflexion à travers le débat contradictoire, les retours d’expérience, la formation aux facteurs humains, la capacité à renoncer. Notre culture est imprégnée de l’idée que les erreurs doivent être sanctionnées et que les règles n’ont pas à être questionnées => La culture juste de la fiabilité préconise la non-punition et le débat sur les règles. Notre culture est centrée sur le rôle du chef et la valorisation du consensus => Les fondamentaux de la fiabilité mettent l’accent sur la collégialité et les dangers des faux consensus. Notre culture favorise une communication formée d’innombrables informations schématiques => La fiabilité implique la mise en relief des messages essentiels. Notre culture est marquée par le principe de précaution, la possibilité du risque zéro, la foi dans l’hyper-rationalité => L’option opposée de solutions astucieuses et imparfaites se révèle souvent plus sûre et performante.

L’exemple du risque d’avalanche : expertise et machisme

Christian Morel développe de très nombreux exemples concrets. Parmi ceux-ci, celui de l’alpinisme. Il nous y apprend que « le plus souvent, les accidents en montagne ne viennent pas d’un manque d’expertise, ni d’un manque d’information, mais d’un défaut des délibérations qui conduisent la décision de franchir la zone dangereuse. »

Il identifie différentes sources d’erreur :

Les groupes sans leader ont moins d’accidents que ceux avec un leader formel ou informel, car quand ils doivent effectuer un choix, ils en discutent davantage et se montrent finalement plus avisés. Plus la taille du groupe s’élève, plus le groupe tranche en faveur d’options dangereuses, ce qui s’explique par le fait que la taille du groupe inhibe la parole et que les silences sont interprétés comme une approbation du choix dangereux. Les groupes qui détiennent une véritable expertise en matière d’avalanche prennent des décisions aussi dangereuses, voire plus, que les autres. Il y a davantage d’accidents dans les groupes qui comportent des femmes que dans ceux qui ne sont que masculins. Ce n’est pas que les femmes soient moins prudentes (les groupes que féminins ont moins d’accidents), mais que, « chez les hommes, le désir de ses montrer audacieux et de manifester des signes de courage en présence des femmes fausse les délibérations et conduit à des décisions dangereuses. » Le biais dit de « destinationite » : combien il est difficile de renoncer. Quand bien même tous les signaux seraient convergents pour inviter à faire demi-tour ou changer son itinéraire, c’est une décision très coûteuse à prendre.

LES EFFETS PERVERS DE LA DYNAMIQUE DE GROUPE

Christian Morel détaille neuf enchaînements qui pervertissent les dynamiques de groupes, c’est-à-dire « les mécanismes psychologiques et sociologiques qui se développent entre les participants ». Ces lois agissent à l’insu des acteurs, et dans un sens contraire à l’objectif qu’ils poursuivent pourtant. Le fait que les acteurs n’aient pas conscience de ces mécanismes les rend particulièrement dangereux.

1/ L’effet de polarisation

Facteur psychologique, qui fait que les participants à une réunion, en découvrant des interlocuteurs qui tiennent des positions plus radicales que les leurs, ont tendance à s’en rapprocher afin de ne pas se singulariser et s’isoler ainsi du groupe. Facteur cognitif mécanique : les membres du groupe entendent plus fréquemment des arguments en faveur de la position majoritaire pour la simple raison que ses défenseurs sont plus nombreux.

2/ Paradigme de Asch

Expérience de Salomon Asch (consistant à comparer la longueur de droites figurant sur des cartes) : montrait que l’individu testé avait tendance à se ranger à l’avis unanime du groupe, en dépit de son caractère clairement inexact. Les effets de polarisation et de Asch peuvent se montrer nocifs en conduisant à des décisions collectives que personne ne désire : aboutissent assez souvent à des décisions pour le moins étranges.

3/ Biais de confirmation

Tendance des individus à retenir uniquement les informations et les arguments qui confirment leur opinion.

4/ Pensée de groupe : groupthink

Privilégier l’harmonie et la cohésion sur l’expression des désaccords et des conflits internes. Caractéristiques additionnelles : Attribution de vertus excessives au groupe, qui est jugé par ses membres plus moral et invincible qu’il ne l’est en réalité. Pensée en vase clos, conduisant à refuser de considérer les alertes. Renforcement du conformisme par des mécanismes tels que l’hyperactivité de certains en faveur de la pensée de groupe.

5/ Communication silencieuse

Une part importante des délibérations est muette, chacun cherchant à supputer ce que pensent les autres. Beaucoup de ces supputations se révèlent fausses et créent des malentendus.

6/ Illusion de l’unanimité

Comme les opposants préfèrent taire leur désaccord pour préserver la paix dans le groupe, les autres pensent qu’il y a unanimité. La force des phénomènes de groupe qui peuvent conduire les participants à noyer leur discernement. Il peut exister une banalité du mal par la camaraderie, la pression du groupe, l’illusion de l’unanimité : « C’est précisément ce bonheur, précisément cette camaraderie qui peut devenir un des plus terribles instruments de la déshumanisation – et ils se sont devenus entre les mains des nazis. »

7/ L’effet pervers de la pression hiérarchique

Le respect excessif de l’autorité est un des plus vieux dysfonctionnements du monde. L’expérience de Milgram, dans laquelle des individus ordinaires étaient conduits par l’autorité à infliger des sévices à des inconnus. Dans les processus de décision, les effets pervers issus non de phénomènes d’autorité, mais du fonctionnement des participants entre eux, ont autant d’importance que le poids du chef.

8/ Les effets de nombre

Effet pervers mécanique : plus le nombre de participants est élevé, plus la délibération devient difficile ; au-delà d’une certaine quantité, elle disparaît tout-à-fait. Toute délibération se heurte à la rareté du temps et à son corollaire, l’encombrement. Une réunion de 3h ne doit pas comporter plus de 12 participants.

+ Le Théorème dit du jury de Condorcet Loi mathématique en matière d’agrégation des opinions

9/ Les règles bureaucratiques

Pour être ordinaires, elles n’engendrent pas moins une atténuation des signaux d’alerte. Principe de la transmission au chef sans redondance : la répétition et l’insistance ne font pas partie des normes bureaucratiques ordinaires. L’autocensure qui s’applique habituellement aux questions transversales

LES MÉTA-RÈGLES DE LUTTE CONTRE LES DÉCISIONS ABSURDES

Christian Morel détaille ensuite différents moyens visant à limiter les effets pervers précédents de se mettre en place et d’agir.

1/ La compétence plutôt que la hiérarchie

Il s’agit par exemple de limiter ce qui fait que, dans l’aviation, « Un accident a plus de chance de survenir quand celui qui est aux commandes de l’appareil est le commandant de bord plutôt que le copilote. Quand le pilot en fonction est le commandant, s’il se trompe, il est difficile au copilote de le lui dire et de rectifier l’erreur ; dans la situation inverse, corriger le copilote ne pose aucun problème au commandant. » Notamment quand des décisions importantes et complexes sont à prendre, avec un haut niveau de risque : il s’agit de faire en sorte que les décisions se prennent à des niveaux subalternes de la hiérarchie, par les personnes qui sont au plus près de la situation opérationnelle. Cet effacement de la hiérarchie, au moins temporaire, doit être affirmé et réaffirmé sans ambiguïté : étant contre-intuitif, on ne saurait le considérer comme spontané.

2/ Avocat du diable et débat contradictoire

Il s’agit de susciter de façon volontariste le débat contradictoire (par opposition au modèle habituel de la « conversation »), de formaliser des rôles d’avocats du diables, de donner de l’importance aux opinions minoritaires, de favoriser les attitudes interrogatives (comme une forme ordinaire de façon d’être et d’interagir), de s’assurer de l’hétérogénéité des individus (en termes par exemple de formation initiale, d’expérience ou d’attributions) au sein de l’organisation : tout ceci dans le but d’aboutir à de meilleures décisions.

3/ Décision par consensus : dangers et solutions

« La décision par consensus désigne une décision prise à l’unanimité. Elle revient à donner un droit de veto à chacun, puisque tant qu’il reste un désaccord la décision ne peut être prise. »

Christian Morel développe deux formes de consensus banales, et à éviter absolument :

L’unanimité médiocre ou calamiteuse Quand l’unanimité est là, mais porte sur une décision qui est loin d’être optimale. Ce qui est causé par un ou plusieurs des effets pervers développés précédemment. L’unanimité apparente Quand l’unanimité est arrêtée par un constat d’absence d’opposition : le silence provoque l’illusion de l’unanimité. Contre cela, Christian Morel suggère de réaliser un tour de table demandant à chacun-e de se prononcer, plutôt que de poser la question à la cantonade « Reste-t-il des désaccords ou des commentaires sur ce projet de décision ? ».

4/ L’interaction généralisée : briefings et débriefings

Là encore, Christian Morel invite à formaliser les échanges, pour en augmenter la fiabilité et éviter les malentendus (lesquels sont encore augmentés quand les acteurices n’ont pas l’habitude de travailler ensemble). Cette formalisation ne saurait se réaliser de façon spontanée, d’autant qu’elle nous semble généralement à première vue un peu lourde voire ridicule. Il faut donc la décider collectivement et l’instituer. C’est notamment le fait de faire systématiquement des briefings et des débriefings. Mais aussi ce qu’il appelle la « communication trois voies » : l’émetteur adresse un message, le destinataire le répète, et l’émetteur confirme que ce que lui renvoie le destinataire est correct. Et c’est également le « contrôle croisé » : non pas dans un objectif de délation, mais sous forme par exemple de binôme qui s’entraident et s’assistent mutuellement.

5/ Penser les interstices

Les interstices sont les lieux où des fractions d’une organisation sont en contact : ils se forment partout où des éléments d’une organisation doivent travailler ensemble. Ce sont des points de grande fragilité, du fait notamment de la perte de connaissance et de la divergence des intérêts. Christian Morel souligne que la doxa contemporaine entraîne une multiplication de ces interstices, via les externalisations, mais aussi via la mutualisation des moyens (qui pousse à centraliser plutôt qu’à répartir) : la pensée dominante pousse à la division du travail, alors que l’intégration est plus efficace de ce point de vue. Ainsi, quand un problème se présente, la réaction systématique est de créer une instance spécialisée…

6/ Les politiques de non-punition des erreurs : savoir plutôt que punir

La non-punition vise à inciter les acteurices à ne pas cacher, par peur des sanctions, une information qu’iels détiennent et qui pourrait se révéler déterminante pour éviter la reproduction de l’erreur. Or, dans nos sociétés nourries à la recherche de coupables, y compris « pour l’exemple » (sur la croyance que la menace de sanction dissuade de reproduire l’erreur), on cherche souvent davantage à sanctionner qu’à comprendre ce qu’il s’est passé. Or c’est précisément la menace de sanction qui dissuade les acteurices de transmettre les erreurs dont l’analyse collective pourrait permettre de corriger le problème. Christian Morel valorise donc le fait de se concentrer sur l’identification des incidents précurseurs, et de favoriser les retours d’expérience. Il propose de remplacer le processus de punition par un processus de publicité des faits : savoir plutôt que punir.

Par ailleurs, le « biais rétrospectif » est un mécanisme par lequel, quand une solution est mise en place suite à un accident, on se dit que celui-ci aurait pu être éviter si cette solution avait été mise en œuvre avant. Alors même que, précisément, le problème a été révélé par l’accident, et n’était pas prévisible avant celui-ci. Paradoxalement, ce « biais rétrospectif » nous pousse à vouloir sanctionner les personnes qui proposent des solutions a posteriori, en les accusant de ne pas les avoir proposée a priori. Ce qui pousse ces personnes à hésiter à proposer des solutions…

Christian Morel nous invite à faire l’effort de sortir de cette culture de la recherche de la faute, du péché et de la culpabilité, et à considérer que, dans nos organisations modernes, les erreurs sont le plus souvent systémiques, et non dues à une personne qu’il faudrait sanctionner : les erreurs sont « inscrites dans un fonctionnement où interviennent une multitude d’acteurs, internes et externes, aux rôles et pouvoirs différents ». Or, ce caractère systémique entraîne d’une part que la responsabilité n’est pas évidente, et d’autre part que le déroulement de l’erreur est complexe à analyser. Il nous invite également à nous départir de la recherche du risque zéro : l’action humaine comporte une part d’indétermination irréductible.

7/ Notion de « rigueur jurisprudentielle »

Christian Morel souligne « l’impossibilité pour la réglementation de tout prévoir en dépit de sa précision et de son abondance ». Il préconise donc « une réglementation cadre laissant plus de place au professionnalisme », sur le principe que les opérateurs de terrain ne peuvent travailler sans s’écarter régulièrement des règles et les transgresser occasionnellement, pour le bien de la réalisation de leurs missions. La notion de « rigueur jurisprudentielle » désigne le fait d’organiser de façon rigoureuse des allers-retours sur les écarts aux règles : ceux-ci doivent être rendus transparents (donc non-punis, tant qu’ils sont réalisés dans l’intérêt de la mission), de manière à être discutés et débattus, afin de permettre l’amélioration progressive et permanente de la fiabilité au-delà du cas particulier. À noter que la faute intentionnelle ne constitue pas un écart acceptable. Pour distinguer la faute intentionnelle de l’écart aux règles acceptable voire nécessaire, le « test de substitution » consiste à se poser la question suivante : une personne ayant le même profil professionnel aurait-elle pu commettre la même erreur dans les mêmes circonstances ? Si la réponse est oui, la punition n’est pas pertinente. Le test de substitution aide ainsi à sortir du biais rétroactif en obligeant à se mettre dans la peau de l’acteur au moment de l’erreur.

8/ Dire : le renforcement linguistique et visuel de l’interaction

Il s’agit de prendre à bras-le-corps les problèmes de langage, les ambiguïtés, contradictions et malentendus qui ponctuent nos échanges, et qui sont notamment causés par les dysfonctionnements de la coordination silencieuse : lorsque chacun-e anticipe et imagine ce que les autres pensent et font. Pour ce faire, il est nécessaire de systématiser des mécanismes qui renforcent l’explicitation et la clarté des messages. Cette explicitation pouvant paraître inutile voire ridicule, il est nécessaire de la formaliser, faute de quoi elle risque de ne pas être mise en œuvre (et encore plus dans les situations tendues). Cela permet aussi qu’un cadre objectif « force » à aborder des sujets qui fâchent, en les départissant d’une grande partie de leur charge émotionnelle, là où les individu-es pourraient avoir des difficultés à les mettre sur le tapis voire être tenté-es de les mettre sous le tapis.

Cela peut prendre des formes diverses : – Check-list, comme cela est le cas dans l’aviation. Systématiser le fait de vérifier à plusieurs un ensemble d’éléments évite de considérer des choses comme évidentes (ce qu’elles ne sont jamais). – Compte-rendus écrits des décisions prises, plutôt que de s’en tenir à des accords oraux. – Mise en place d’expressions conventionnelles, ce qui commence par demander un « oui » clairement prononcé, mais peut aller jusqu’à mettre en place un langage type et explicite (« affirmatif », « négatif », « reçu », etc.).

Cela va en revanche à l’inverse de pratiques telles que : – La mode managériale du zéro papier et des réunions-minute – L’utilisation de power-point et de post-it, qui ont pour effet d’écraser la complexité et la hiérarchie entre les idées et les informations

9/ Connaître : le retour d’expérience

Christian Morel souligne l’importance de mettre de réels moyens (notamment en temps et énergie humaine) mis dans les retours d’expérience. Vouloir faire des économies en temps sur cette question, c’est prendre le risque que les retours d’expériences bâclés soient inintéressants, et que le peu de temps alloué soit alors gâché. Mieux vaut bien sélectionner les cas qui seront traités, en fonction de leur valeur pédagogique, et prendre réellement le temps de les traiter de façon multidimensionnelle (sans se limiter aux questions techniques : en considérant également les questions de facteur humain).

10/ Comprendre : la formation aux facteurs humains

Il s’agit d’acquérir les notions psychologiques et sociologiques élémentaires qui gouvernent les raisonnements et les interactions dans les organisations, les décisions et l’action. Cette formation vise à permettre aux personnes et aux groupes de développer une capacité d’analyse et de compréhension des facteurs humains. Elle peut comprendre un enseignement sur le fonctionnement des groupes, la prise de décision, la gestion des conflits interpersonnels, la perception de la réalité, etc. Elle permet de réfléchir aux styles de comportement, aux obstacles à la communication, aux effets pervers de l’autorité, à l’écoute, au retour d’expérience, à l’autosatisfaction, aux erreurs de représentation. Fondamentalement, ce type de formation vise à transformer la culture de l’organisation.

11/ Accepter la complexité : les dynamiques de la rationalité

Il s’agit d’accepter que le monde est indéterminé, que c’est une donnée fondamentale de l’existence, et que la rationalité (c’est à dire la façon de penser) ne saurait résoudre cela.

Christian Morel détaille trois façons de combattre l’indétermination : – Le principe de précaution : si l’on ne sait pas, on renonce systématiquement à agir ou l’on se protège à 100%. – La rationalité substantielle : croire que l’on peut vaincre complètement cette indétermination par la science, autrement dit pas la connaissance analytique et déductive => c’est illusoire + c’est dangereux (on croit maîtriser, donc on réduit les marges de sécurité, alors qu’on ne maîtrise pas). – La rationalité procédurale : admettre l’indétermination et utiliser des règles imparfaites mais simples et rigoureuses pour la dompter. On ne vise plus l’élimination du risque, mais on le réduit à un niveau plus bas que celui résultant de la rationalité substantielle.

Selon Christian Morel, la fiabilité impose d’accepter la complexité, qu’elle soit humaine ou sociale ; la simplification des interprétations, loin d’aider à la résolution des difficultés, crée au contraire de l’erreur potentielle.

Prendre en compte cette complexité peut amener à :

Porter une attention forte aux signaux faibles. Accepter de crier au loup trop souvent, de lancer de fausses alertes : « Bien des systèmes, du voisinage en matière de maltraitance familiale à des entreprises en matière de qualité des produits, en passant par des instances publiques de surveillance des médicaments, adoptent un niveau bien trop élevé d’incident à partir duquel ils se mobilisent. » Refuser les évidences, et prendre le temps de débattre des façons de raisonner. « Imposer un raisonnement non partagé, aussi intelligent soit-il, ne sert à rien. » La rationalité n’existe pas en-dehors d’un accord entre les individus. Par exemple, la logique de file d’attente n’a rien d’évident, et il existe d’autres règles que celle du premier arrivé, premier servi. Renoncer à croire qu’on peut vaincre une réalité par nature complexe et imprévisible. Développer une vision procédurale de la rationalité, par opposition à une rationalité substantielle. Ne pas se laisser berner par l’illusion du risque zéro (qui revient à nier l’indétermination) ni par le « biais du cygne noir » (on a du mal à croire à la possibilité d’un événement rare) Ne pas se laisser aveugler par la raison : « Le problème n’est pas de se tromper, mais de se tromper de telle façon que l’on se mette dans un état d’esprit qui retarde ou empêche la conscience de l’erreur ». Ce qui nécessite de garder constamment en tête : – La possibilité d’erreurs de représentation (le fait de réinterpréter la réalité selon l’idée qu’on s’en fait, et d’ignorer plus ou moins consciemment les éléphants au milieu de la pièce) – La nécessité de faire la chasse aux a-priori et aux fausses évidences – Celle de résister au « biais de la chose saillante » (qui consiste à donner une importance primordiale à ce qu’on voit en premier : la cause perçue d’emblée est considérée comme la principale) – De résister aussi à la « destinationite » (qui fait que plus on avance, plus il est difficile de renoncer, même s’il apparaît que poursuivre est une erreur ; ceci à la fois pour des raisons cognitives et psychologiques, mais aussi pour des raisons sociales dans un contexte où la société valorise la capacité à ne pas renoncer, à persévérer) – De garder en tête les raisons de notre action, par opposition au « syndrome du Pont de la rivière Kwaï » (processus par lequel l’action devient à elle-même son propre objectif : l’humain est ainsi fait qu’iel prend du plaisir à agir, même sans but ; placé-e devant un problème, iel crée une solution pour atténuer son inquiétude) – De ne pas nier les effets de la fatigue et du stress (la conscience réduite du risque provoqué par la fatigue et le stress détourne des comportements qui permettraient d’y répondre : s’appuyer davantage sur les autres, redoubler d’attention, se reposer, militer pour des mesures correctrices, etc.)

12/ L’économie de la fiabilité

Christian Morel termine son ouvrage en abordant le fait que l’effort de fiabilisation exige des ressources (et que, inversement, la restriction excessive de celles-ci met en danger la fiabilité) : des moyens matériels, mais surtout des moyens humains, notamment en termes de temps et de compétences. La fiabilité invite notamment à favoriser la redondance, c’est-à-dire le fonctionnement au moins en binôme, ce qui va à contre-courant de la pensée classique en matière de gestion qui fait la chasse aux doublons.


Publié le 09.12.2021 à 19:01

Culture et sociabilité

Les comités syndicalistes révolutionnaires ont réalisé une brochure sur le thème « Culture et sociabilité » (elle est accessible en ligne ici sur leur site).

Le contenu de cette brochure éclaire d’une lumière particulière et passionnante la question du rôle de la sociabilité et des pratiques culturelles populaires dans l’émancipation et de la transformation sociale, notamment quand on se situe dans une perspective matérialiste [c’est-à-dire qu’on considère, à la suite de Marx et Engels, que les événements historiques sont déterminés non pas par des idées mais par des rapports sociaux (et plus particulièrement par les liens entre classes sociales) et par l’impact de l’évolution des moyens de production sur les mentalités. La conception matérialiste de l’histoire se réfère par conséquent à des situations réellement vécues par les humains (d’où l’usage de l’adjectif « matérialiste »).]

Comment la sociabilité est un préalable à la solidarité et à la conscience de classe, et donc à la résistance et à la lutte ? Comment la culture bourgeoise et la société de consommation ont réussi à assimiler confort matériel et repli sur soi (son couple, son milieu militant…), et ainsi à déconstruire les liens et les solidarités ?

De quoi nous donner l’envie de renverser la tendance et de redévelopper les cadres et espaces d’une sociabilité et de pratiques culturelles collectives et émancipatrices !

Je reproduis ici quelques extraits de cette brochure, qui m’ont particulièrement intéressés, afin de vous donner envie de la lire en entier. Ces extraits, par définition, sont sortis de leur contexte : s’ils vous interrogent, allez donc lire la brochure

Je me suis permise de féminiser ces extraits, parce que j’aime bien rendre explicite le fait que les femmes font partie de la question.

CULTURE ET SOCIABILITÉ – Brochure des CSR

Introduction – La sociabilité ouvrière comme fondation de la lutte prolétarienne

Les syndicats trouvent leurs racines dans les sociétés de secours mutuel. Les ouvrier·es ne se fédèrent pas après avoir lu les théoricien·nes du socialisme. Ce sont leurs sociétés de secours mutuel qui se transforment, lors de grèves, en syndicats. La caisse de secours mutuel devient caisse de grève. La société devient syndicat. Les animateurices de la société deviennent les mandaté·es du syndicat. L’entraide ouvrière. Iels gèrent des caisses et des services, ce qui relativise la légitimité de la bourgeoisie à exercer sur elleux son pouvoir. La solidarité quotidienne crée une conscience collective et ouvrière, une conscience qui est complétée par une sociabilité de métier et de quartier. Et c’est cette pratique d’entraide qui rend possible une confiance en l’action collective et qui a tissé ces liens fraternels indispensables à tout combat collectif victorieux. Revenir à cette vie matérielle, sans laquelle il n’y a ni sociabilité ni lutte émancipatrice.

Les bourses du travail, chargées de donner une dimension élargie, interprofessionnelle et donc de classe aux pratiques d’entraide ouvrière. Ces puissantes organisations ouvrières ont été occultées par les partisan·nes du syndicalisme institutionnel. Les courants affinitaires ont pour tentation de réduire l’action syndicale à sa dimension professionnelle ou à l’entreprise (quand elle offre du droit syndical). La tâche noble de transformation sociale étant accordée au parti ou à l’avant-garde philosophique. Iels essaient donc d’enfermer l’organisation syndicale dans l’espace étroit de l’entreprise.

L’influence de la sociabilité extérieure à l’entreprise comme facture de formation politique. La stabilité professionnelle n’est devenue possible qu’au fil des lois sociales et du droit syndical. Le mouvement ouvrier s’est construit dans une économie où le CDI n’existait pas.

La conscience de classe ne se forge pas dans l’entreprise, et ce, pour une évidente réalité matérielle. Dans un entreprise, on subit une culture corporatiste, une révolte contre son patron. Quand à la conscience de classe, elle se forge justement en-dehors de l’entreprise, en dépassant les rapports entre individus pour percevoir les conflits de classe. C’est au contact des travailleureuses des autres entreprises et des autres professions que l’on prend conscience des contradictions de classe. L’ennemi, ce n’est pas son patron, mais le patronat. L’enjeu n’est donc pas de s’enfermer dans l’action syndicale d’entreprise, limitée à un conflit sur la répartition de la valeur ajoutée dans cette institution locale. Sinon, la dérive est immédiate et consiste à revendiquer en fonction de ses bénéfices du moment. Or, la finalité du syndicalisme est la suppression du capitalisme et non pas sa gestion plus ou moins conflictuelle.

Un mode d’organisation qui tient compte de l’instabilité du salariat, à savoir des organisations par métier au XIXè siècle, et non pas des syndicats d’entreprises. Fournir une aide collective aux travailleureuses privé·es de salaire. Réglementer, par l’action collective, le temps de travail, les cadences et les tâches professionnelles, c’est-à-dire la formation.

La sociabilité extérieure qui permet de conserver la citadelle ouvrière momentanément construite sur le terrain de l’adversaire. Sans aide matérielle extérieure, sans formation mutualisée, mais surtout sans vie sociale des adhérent·es en-dehors de l’entreprise, il est impossible de stabiliser une cohésion nécessaire pour résister aux pressions quotidiennes du patron dans son entreprise.

Il faut attendre 1902 et l’intégration de la Fédération des bourses du travail à la Confédération générale du travail (CGT) pour que la confédération connaisse enfin un développement accéléré.

Ce n’est pas le Front populaire qui accorde des droits aux travailleureuses. La question du temps libéré, de la réduction du temps de travail (horaires quotidiens, hebdomadaires et congés) est au cœur du combat syndical depuis les sociétés de secours mutuel. Dans une dimension revendicative et à travers des activités culturelles destinées à donner une dimension autonome et collective à ce temps libéré. Ce sont les bourses du travail qui donnent une dimension collective à ce combat central. La CGT peut alors passer à l’offensive en 1906, 1919 et 1936.

La conception institutionnelle de la politique amène à saucissonner la lutte des classes en plusieurs terrains étanches : entreprise, quartier, culture, vie privée. Aujourd’hui, de l’ultra-gauche au syndicalisme institutionnel, les militant·es pensent que la vie culturelle relève de la « sphère privée ». Ce schéma, calqué sur celui de la bourgeoisie, part d’une conception capitaliste du « travail ». Le « travail » est considéré exclusivement comme la situation de production capitaliste. Quand on jardine, quand on cuisine à la maison, quand on bricole, ce ne serait pas du travail !

L’erreur ne se limite pas à laisser le terrain culturel à l’adversaire. C’est tout le combat politique qui est faussé, le prolétariat demeurant incapable d’engager un combat global contre le capitalisme. Car toute la question est de savoir comment émerge la conscience sociale.

Liquider l’idéalisme, se réapproprier le matérialisme. Matérialisme : l’idéologie est le produit des conditions matérielles, des infrastructures. Contrairement aux adeptes de l’idéalisme, les organisations socialistes n’estiment pas que les idéologies sont des éléments autonomes se propageant en-dehors des conditions matérielles vécues par les classes sociales.

Chapitre 1 – La culture des travailleureuses avant la Révolution française

Le monde rural

Communauté villageoise. Culture populaire ou paysanne.

Le prolétariat urbain

Société coutumière. Corporations : sociabilité intense. Compagnonnage : principal moteur d’émancipation sociale + réseau de solidarité à travers le royaume.

Les fêtes publiques

Chapitre 2 – Les classes dirigeantes et leurs tentatives d’acculturation

Au cours du XVIIIè siècle, la bourgeoisie développe un contre-modèle culturel. Elle entend briser la culture coutumière pour lui substituer une culture individualiste.

Contrer la laïcisation des pratiques culturelles. Répression sur plusieurs siècles. Offensive anti-sociale. Idéologie de la bourgeoisie : les Lumières. La référence morale ne s’appuie pas sur les textes religieux mais sur une austérité tout autant hostile aux réjouissances populaires. Prétexte et objectif : le progrès économique.

Destruction de tout ce qui peut apparaître comme un obstacle à la concentration des forces productives. Les marchandises et les hommes doivent pouvoir se déplacer facilement pour répondre aux besoins nouveaux de la classe dominante. Destruction des sociabilités locales (urbaines ou rurales).

Conflits internes et désaccords stratégiques au sein de la classe dominante. Frange réactionnaire : tentative d’encadrement culturel des classes populaires en défendant les valeurs traditionnelles. Bourgeoisie intellectuelle : la gauche laïque et républicaine essaie d’intégrer et d’institutionnaliser la paysannerie et le prolétariat pour encadrer les masses dégagées de leur sociabilité traditionnelle.

Première moitié du XIXè siècle : une offensive sans égal contre la culture prolétarienne.

Forte immigration interne. Au XIXè siècle, ces immigrés saisonniers se fixent définitivement dans les villes. En 1848, sur les 25000 maçons de Paris, la moitié vient de la Creuse. Conditions d’accueil traumatisantes. Ce prolétariat est la cible de l’alcool, de nombreux suicides et de souffrances psychologiques. Les villes et les sites industriels vont être l’enjeu d’un combat pour le contrôle des activités culturelles, car la menace y est réelle pour la bourgeoisie. Les théories socialistes gagnent du terrain à partir de la Révolution française.

La gauche, les Montagnards de Robespierre, menacée par l’action autonome d’un prolétariat offensif, réprime le mouvement communiste dès 1793. Il le fera à nouveau dans les années 1830, 1848 et sous la Commune en 1971.

L’appareil d’État républicain (enseignant·es, élus municipaux) sera mobilisé aux côtés des partis politiques et des associations laïques pour essayer d’intégrer le prolétariat au bon fonctionnement du capitalisme. l’État-nation, justifié par un nationalisme qui remplace l’adoration du roi, est l’outil au service de la politique offensive de la bourgeoisie.

Sans cautionner la société d’Ancien Régime, il est nécessaire de comprendre la violence de ce que va représenter la révolution bourgeoise sur le prolétariat et les paysans-artisans pauvres. L’offensive de la bourgeoisie détruit la communauté villageoise qui permettait à chacun·e d’exister en tant qu’être humain reconnu et intégré.

Chapitre 3 – De la résistance à l’offensive prolétarienne

Le capitalisme est un système de production et de domination. Il est grotesque de séparer la sphère « économique » et la sphère « politique » comme la social-démocratie et la plupart des courants gauchistes l’ont largement développé. Ce schéma a servi à justifier la croyance selon laquelle la « révolution politique » ne pourrait être menée par l’organisation syndicale.

La lutte syndicale dans l’entreprise ne crée par de conscience de classe mais une simple hostilité à un patron ou à un groupe d’actionnaires. C’est donc hors de l’entreprise que lea prolétaire prend conscience que son exploitation est similaire à celle que subissent ses autres camarades rencontré·es à la bourse du travail, au club de sport, dans l’association culturelle ou de locataires. C’est dans la sphère sociale que la révolte contre son patron se transforme en conscience de classe.

Bien avant la « banlieue rouge », les quartiers ouvriers

XIXè siècle : les cabarets deviennent un lieu privilégié de réunions. Cabarets, cafés, goguettes, sociétés, guinguettes, sociétés musicales, harmonies, bals.

À une époque où nos manifestations se sont transformées en défilés saturés de musique sonorisée, il est bon de rappeler que le chant a toujours servi à unifier un collectif, pour la vie quotidienne mais aussi lors des combats. Quand la musique enregistrée prend le relais, l’action collective perd sa cohésion.

C’est dans cette sociabilité de classe que les sociétés de secours mutuel prennent un élan dans les premières décennies du XIXè siècle. Organisées par métiers, elles offrent un cadre d’entraide fondamental.

La première échéance va être la révolution de juillet 1830. « Toute la structure de la fabrique parisienne passe énergiquement, avec les liens de sociabilité qui l’entourent, du travail de l’atelier à celui du « combat révolutionnaire ». Car ce sont bien les réseaux noués dans les espaces de la sociabilité et du travail de l’îlot et du quartier qui s’activent alors. »

Le marxisme caricatural est inopérant. Le prolétariat s’est construit une sociabilité de quartier, faite de sociétés culturelles et d’entraide. C’est la fédération de ces sociétés qui produit les conditions matérielles d’où va émerger une conscience de classe. Cette dynamique était d’ailleurs beaucoup plus difficile à créer dans une grande usine. Les grandes unités de production sont souvent caractérisées par une gestion paternaliste. Le patron impose aux travailleureuses un logement, des services sanitaires, une assistance ou des prêts, une épicerie, des équipes sportives encadrées. Dans ce contexte, une sociabilité ouvrière rencontre de grandes difficultés pour s’exprimer.

C’est également sur ce terrain que, suite à des défaites, les militant·es trouvent un refuge pour reconstruire une action sociale. Cette expérience va converger vers la création des bourses du travail. Il ne s’agit plus d’initiatives tactiques. La bourse du travail, fédérée au niveau national, est pensée comme l’outil stratégique central. La sociabilité n’intervient plus dans un quartier, dans une profession, dans une localité. Elle se veut sociale dans sa globalité, toustes les prolétaires ayant vocation à s’y intégrer. Non seulement elle vise le socialisme, mais elle le construit dès maintenant.

Les bourses du travail

Exemple de la bourse du travail de Reims dans les années 1920 :

Ses activités quotidiennes ont permis de maintenir l’unité syndicale pendant une dizaine d’années. Et, pourtant, la division syndicale y est, plus que partout ailleurs, très marquée. La bourse du travail va servir de lieu de repli et de résistance dans une période de reflux des luttes. Bastion préservé des divisions. Comment toustes ces militant·es qui se connaissent personnellement, qui se sont divisé·es violemment et qui souvent se détestent, arrivent à organiser ensemble de multiples activités quotidiennes ? Parce que la bourse du travail est gérée par les syndicats qui y adhèrent, qu’ils soient membres de la CGTU ou de la CGT.

La plupart des bourses du travail s’appuient sur des activités bien connues : bureau de placement pour les chômeureuses, cours professionnels, activités culturelles… Fédération sportive du travail, section théâtrale et artistique, section féminine, section littéraire, Jeunesses syndicalistes, clinique, projection de films, buvette, spectacles (ces spectacles sont toujours précédés d’un discours syndical et s’achèvent souvent par un bal), école de musique.

Les activités sportives sont un excellent moyen d’opposer la culture prolétarienne, basée sur la solidarité collective, à l’idéologie bourgeoise véhiculée par la culture de la concurrence. Contre la commercialisation du sport qui est facteur de « jeu dur » et de bagarre. Dimension antimilitariste nettement affirmée. Lutter contre la préparation militaire orchestrée par les clubs sportifs traditionnels. Un moyen de favoriser l’émancipation des femmes, leurs capacités physiques libérées devant faire reculer les préjugés sur la prétendue infériorité du sexe féminin. Moyen de renforcer les capacités de lutte de la classe ouvrière. Organiser les travailleureuses dans des activités sportives, tout comme les fascistes italiens et allemands ont su organiser leurs noyaux de miliciens dans le même type de structures. Ce sont les membres des clubs sportifs ouvriers qui servent de bras armés à la manifestation antifasciste.

Campagne de syndicalisation du prolétariat espagnol et italien. Des groupes nationaux de théâtre ont pour vocation d’adapter des pièces destinées à un public immigré maîtrisant mal le français.

Lieu d’organisation des chômeureuses. Création d’une « caisse de compensation ». La charité est refusée, et ce sont par des mobilisations et des pressions interprofessionnelles sur la mairie que la bourse du travail veut arracher des moyens financiers. Maintenir un maximum de travailleureuses précaires au sein du mouvement ouvrier.

Syndicat de locataires qui rassemblera de très nombreux travailleureuses.

Il ne s’agit pas de mythifier les activités culturelles et d’entraide. Cependant, dans cette période de long reflux des années 1920, la bourse réussit, grâce à ses services socialisés, à maintenir une sociabilité ouvrière anticapitaliste. Ce n’est pas pour rien si, en 1929, les syndicats du bâtiment sont en capacité de lancer une grande grève dans la profession, alors que le chômage l’affablit violemment.

Dans cette période de recul du mouvement ouvrier, la bourse du travail renforce ses activités.

Bibliothèque. Seulement 1% des emprunts concernent des livres traitant du syndicalisme, alors que 78% sont des romans.

La socialisation des jeunes

Au tournant du siècle apparaît une réflexion sur l’adolescent. Ce phénomène est lié à la progression des études, au recul de l’âge légal de travail des enfants. La bourgeoisie lance une politique d’encadrement de la jeunesse. Au début du XXè siècle : naissance des Jeunesses syndicalistes.

Le tourisme social

Les congés payés sont conquis en 1936, après plusieurs décennies de conquêtes partielles dans certaines professions. Cette conquête intervient dans une phase de syndicalisation massive. Les cotisations donnent aux organisations syndicales une capacité jamais égalée. Il est envisageable d’acheter des locaux et des terrains pour y développer des activités culturelles régulières. Les colonies de vacances vont ainsi pouvoir s’organiser.

Les auberges de jeunesse

Deux conceptions des auberges de jeunesse. Le courant institutionnel, prédominant dans les conseils d’administration, est animé par les élu·es de la gauche. Il soutient une vision de services publics. Face à eux, les associations d’usager·es, principalement animées par les courants révolutionnaires de la CGT (syndicalistes révolutionnaires, libertaires, trotskistes, etc.), veulent donner la priorité à l’auto-organisation des jeunes. Cette sociabilité va servir de base à l’organisation d’un courant de résistance révolutionnaire dans les années 1940 à 44.

Une sociabilité ouvrière quotidienne

Fédération du théâtre ouvrier de France Radio Liberté, une coopérative de TSF (1935) Cinéma La FSGT (unifiée en 1934) La lecture : l’importance des journaux, tracts et autres livres pour occuper l’espace, dans les locaux, les foyers, les bars et la rue. Centres d’éducation ouvrière

Chapitre 4 – Contre-société ou intégration au système ?

Malgré ses incohérences stratégiques et sa division interne, le mouement ouvrier a réussi à se doter d’une véritable contre-société. Elle permet la socialisation quotidienne d’une partie importante de la classe ouvrière. Désormais, deux mondes sont clairement et durablement face à face. Ils s’affrontent dans une guerre de positions, chaque classe disposant de puissants bastions. La Seconde Guerre mondiae destabilise les rapports de force et permet une redistribution des cartes. La situation semble favorable au prolétariat. La réalité est pourtant plus complexe.

À la Libération : la CGT dispose d’un nombre jamais égalé d’adhérent·es, qui lui offre une capacité financière impressionnante, utilisée, entre autres, pour développer les services d’entraide. Le programme de la Résistance offre des politiques culturelles à très nette dimension sociale.

Contradiction : le mouvement ouvrier veut-il créer une contre-société ou intervenir dans les institutions pour les réformer et les mettre au service du prolétariat ?

La dérive institutionnelle offre des moyens matériels qui profitent aux militant·es mais aussi à la sociabilité de classe. Ces intérêts individuels rendent ensuite difficiles une remise en cause et une autocritique. Il faudra donc attendre que la contradiction se transforme en crise, souvent après quelques décennies, pour que la réaction devienne indispensable.

Exemples qui illustrent sa puissance et cette fameuse contradiction : – La presse pour enfants – Les maisons des jeunes et de la culture « Ce sont les bourses de la jeunesse qu’il nous faut multiplier et nous aurons ainsi des institutions qui, dans le respect des diversités nécessaires, donneront aux jeunes l’expérience de la coopération et le sentiment de responsabilités prises en commun. » La CGT [a perdu] l’occasion de se mettre au service de la jeunesse prolétarienne pour transformer les PJC en contre-pouvoir local. Le potentiel était bien réel mais certainement trop concret pour bien des militant-es bercé-es par les sirènes des institutions ou des positionnements radicaux déconnectés de la vie de la classe.

Chapitre 5 – Guerre de positions : la bourgeoisie remporte la guerre culturelle

À la Libération : les militant·es profitent d’un contexte favorable pour enfoncer les lignes adverses et implanter de puissantes organisations d’entraide ouvrière. Mais cette victoire est rendue possible grâce à des acquis stratégiques. Les organisations disposent à la fois d’une stratégie mais aussi d’un savoir-faire vieux de plus d’un siècle. La seconde raison tient au contexte favorable : la bourgeoisie et sa culture son discréditées.

Le mouvement ouvrier peut donc mener, dès 1944, une guerre de mouvement et profiter du terrain libéré de la domination capitaliste pour y construire de puissants bastions, une contre-société imposante et étendue à de nombreuses activités.

C’est donc dans un tout autre contexte que la bourgeoisie va mener la contre-offensive dans les années qui vont suivre. Elle adopte une stratégie totalement différente de celle de son adversaire, celle de la guerre de positions. Et, pour cela, elle va utiliser les contradictions existantes dans les organisations ouvrières, contradictions que nous avons déjà pu analyser. Elle va s’engouffrer dans la principale faille, celle de l’individualisme et sa déclinaison militante, le carriérisme. Le confort et la consommation se proposant de prendre peu à peu la place de la vie sociale et de la perspective du socialisme.

Il est ensuite facile à la bourgeoisie de proposer à ses adversaires une sécurisation de leur vie confortable et routinière. C’est la social-démocratie qui va oeuvrer dans ce sens. Son accession au pouvoir en 1981 lui donnera les moyens d’intégrer définitivement la direction du mouvement ouvrier, à tous les niveaux et même dans ses secteurs les plus contestataires et dissidents.

Société de consommation. Elle consiste à proposer aux individus une vie privée familiale axée sur les besoins et les plaisirs primaires : alimentation variée et renouvelée, confort matériel et sanitaire, spectacles. Elle s’accompagne d’une conception de la liberté réduite à l’accumulation de biens matériels et de services marchands massifiés. Cette uniformisation du mode de vie s’accompagne d’un discours sur la liberté individuelle : l’accès à tel ou tel produit étant présenté comme un choix personnel inscrit dans une pseudo-expression de sa personnalité. La sociabilité est, quant à elle, remplacée par le communautarisme.

Il faut attendre la fin des années 1960 pour que la jeunesse exprime une critique de cette société de consommation.

Société de consommation et société du spectacle : une stratégie nouvelle ?

Herbert Marcuse pose une question simple et importante : pourquoi et comment les prolétaires, qui ont matériellement intérêt, plus que tout autre groupe social, à voir le capitalisme disparaître, ne sont-iels pas plus massivement et spontanément anticapitalistes ? Selon lui, la culture est relativement autonome du reste de la société. Si les prolétaires produisent entre elleux une culture socialiste autonome, en s’auto-organisant et en s’auto-éduquant, iels mettent en place des aspirations qui vont entrer en conflit avec la société capitaliste. Des aspirations qui les poussent à la combattre.

Si ses analyses en tant que chercheur sont des outils pertinents, Marcuse était aussi un militant qui, dans le prolongement de ses analyses, avait des positions politiques qui ne sont pas les nôtres. Le philosophe n’adopte pas la ligne matérialiste du socialisme. Il pense que différentes formes de contestation, par exemple le mouvement universitaire des années 1960 qu’il a radicalement influencé, pourraient constituer ces nouveaux bastions révolutionnaires. Nous pensons, au contraire, que le prolétariat est effectivement la seule classe capable de construire le socialisme. C’est surtout la seule classe dont les intérêts sont en contracdiction avec ceux du capitalisme.

[La référence à Antonio Gramsci remplace celle à Herbert Marcuse] Les écrits du dirigeant communiste italien vont être présentés sous un angle social-démocrate. L’importance du combat culturel est coupée de sa dimension sociale. L’hégémonie culturelle est présentée exclusivement comme une dynamique intellectuelle menée dans la presse, la littérature, les arts, mais rarement dans les bourses du travail ou dans les MJC ! Le militantisme de masse n’a plus aucune légitimité et laisse la place à la bourgeoisie intellectuelle et à ses débats de salon. Le communautarisme culturel, partie intégrante de l’american way of life, permet de justifier cette désocialisation. Il suffit juste de le teinter d’une coloration de gauche, faite d’une littérature critique, d’une cinémathèque alternative, d’une « musique française engagée », de looks vestimentaires et de tatouages transgressifs… Ces nouveaux·nouvelles allié·es de la classe dirigeante vont se faire un devoir de liquider tout ce qui peut ressembler à un semblant d’autonomie culturelle ouvrière.

Le mouvement ouvrier a été submergé par une vague d’embourgeoisement culturel.

La guerre de positions était en oeuvre depuis des décennies et notre classe disposait de puissants bastions. Si la plupart de ces bastions se sont effondrés en si peu de temps, c’est bel et bien parce qu’ils étaient sabotés de l’intérieur.

Du social au communautarisme

Cette démarche n’a de sens que si la bourgeoisie réussit à imposer ce système de valeurs et de pratiques culturelles aux autres classes, c’est-à-dire en les transformant en classes dominées qui acceptent leur domination en accédant partiellement à cette même culture. Pour y parvenir, la tactique de la bourgeoisie va consister à assimiler confort matériel et repli sur soi. Elle peut donc proposer une amélioration des conditions de vie, en termes de confort et de santé, mais qui s’accompagne d’une dérive individualiste. Les opposant·es à ce modèle de vie axent leurs critiques sur sa dimension massifiée et consumériste. Ce qui les amène non seulement à accompagner la bourgeoisie dans sa dynamique individualiste, mais aussi à l’accentuer.

Le pilier de la civilisation bourgeoise repose sur le couple. La société de consommation repose sur le couple judéo-chrétien qui offre le cadre dans lequel l’accumulation de produits et de services devient possible. Cette institution n’est pas en crise, comme pourrait le laisser à penser le nombre de cérémonies nuptiales réalisées chaque année. La consécration du couple s’est au contraire renforcée, en se transformant grâce à sa laïcisation, mais surtout en proposant des versions modernisées : le PACS et le concubinage militant. Le couple devient le dernier refuge face à la dislocation du social. Même si la France est moins affectée que d’autres pays, c’est la famille étroite (parents et fratrie) qui devient le refuge. Ce repli provoque un surinvestissement sur l’enfant et sa réussite individuelle.

Les politiques menées ces dernières décennies en Ocident sont clairement orientées vers l’accès à la propriété et à la spéculation immobilière. Cette orientation ne vise pas seulement à enchaîner les prolétaires à leurs crédits ou à des loyers exorbitants et à assurer aux bourgeois des revenus. L’enjeu politique central est tout autant d’imposer un mode d’existence fondé sur la niche familiale. Haussmann dans les années 1850 (…) : transformer la rue pour la réduire à un lieu de circulation. La population ne doit plus y vivre et doit aller se terrer dans son logement. Dans les années 1950 (…), il s’agit tout d’abord de produire des logements en masse, mais c’est l’occasion également de proposer un mode d’existence. La politique va s’inscrire dans la continuité de celle du patronat paternaliste du XIXè siècle qui logeait ses salarié-es pour les transformer en domestiques. Au fil des ans, les sacrifices salariaux consentis au prétexte de l’accès à la propriété justifient le repli sur le foyer. À la fin du boulot, on court s’y réfugier. La principale ouverture sur l’extérieur se réduit aux écrans plats qui envahissent chaque pièce (télévision, ordinateur, téléphone portable, vidéoprojecteur, etc.).

Légitimer l’intégration au système capitaliste

Empêcher le prolétariat d’avoir une sociabilité, une culture, des désirs autonomes. En bref, il faut que les prolétaires aient les mêmes envies, la même culture que les bourgeois, la même vision, une vision qui valide la société capitaliste. Si, au lieu d’avoir envie que la société change pour être égalitaire et fraternelle, on a envie d’avoir une télévision grand écran, des fringues à la mode, de sortir dans la boîte où il faut être vu, d’avoir 5000 ami·es Facebook, etc., bref de consommer, on devient beaucoup moins dangereux. C’est cette culture de la marchandise, basée sur la carrière individuelle et les revenus, en lien avec les plaisirs égoïstes et les distractions, qui constitue la société de consommation. Mais c’est bien ce mode de vie tellement banal qu’il en semble anodin et inoffensif qui est l’outil principal de la domination culturelle de la bourgeoisie. Le bourgeois n’apparaît plus comme un ennemi politique, c’est simplement quelqu’un qui a mieux réussi, qui a plus d’argent, qui consomme plus, bref, qui fait ce que l’on désire aussi faire.

Le problème, c’est qu’à partir des années 1940 le capitalisme a évolué dans une direction nouvelle, celle de l’intégration politique du prolétariat en courtisant ses représentants.

Les partis communistes ont toujours été traversés d’une contradiction interne : la sociabilité ouvrière co-existe avec la valorisation de la carrière des « cadres révolutionnaires » dans des appareils hiérarchisés. Les courants léninistes radicaux (trotskistes, marxistes-léninistes, castristes, maoïstes, etc.) connaissent la même incohérence. La gauche alternative et libertaire, au recrutement multiclassiste, ne fait plus de son immersion dans le prolétariat une de ses priorités. Tous les courants de la gauche connaissent un même divorce d’avec la sociabilité ouvrière. Le constat est largement visible : les militant-es affinitaires développent leur vie culturelle dans l’entre-soi, de plus en plus coupé-es du prolétariat.

L’individualisme de la gauche

La « lutte révolutionnaire » est désormais proposée sous la forme d’une multitude d’individualités qui se fédèrent au gré des désirs individuels. Les expériences de vie se mènent désormais dans des espaces affinitaires. On vit avec celleux qui nous ressemblent, ce qui est l’opposé de la dynamique sociale qui faisait la caractéristique du syndicalisme de classe et des bourses du travail. Vingt ans plus tard, la vague altermondialiste ne fait que s’adapter à la disparition de tout projet socialiste. Les collectifs et les individus s’associent sur une absence de tout contenu mais sur de beaux concepts.

À partir des années 1960, marquées par la vague de révolte des étudiant-es et intellectuel-les, le phénomène connaît une nouvelle phase. Jusqu’à présent, les organisations affinitaires cherchaient le plus souvent à diriger les organisations ouvrières. Désormais, leur démarche va consister à se substituer au prolétariat.

Un « mouvement social »… pour désocialiser

L’expression « mouvement social » apparaît, de nos jours, comme un synonyme de mobilisation et nous semble neutre. Les forces politiques concrètent qui portent les mobilisations ne feraient-elles que suivre un mouvement plus profond, dont elles ne sont pas responsables ? C’est la théorisation du spontanéisme. Un spontanéisme qui a toujours fait bon ménage avec l’action parallèle d’avant-garde plus ou moins assumée. Le « mouvement social », c’est cette vague de fond qu’il suffirait de surfer pour faire évoluer la société. La classe sociale n’a plus d’importance, ni la structuration de l’organisation avec laquelle on intervient, puisque ce qui compte, c’est de suivre un mouvement qui est censé être déjà en marche. Peu importe, alors, l’unification de la classe et sa sociabilité. Ce qui compte, c’est la « convergence des luttes » (autre concept passé dans le langage courant). En fin de compte, l’organisation de compte pas, puisqu’il y aurait un mouvement global en amont et une convergence en aval ! Dans ce cas-là, l’organisation du prolétariat passe au second plan, quand on ne la considère tout simplement pas comme d’arrière-garde.

La vie collective, c’est la petite équipe militante, la bande d’ami·es (les deux étant parfois les mêmes), le bar militant, qui ne propose généralement que peu d’activités au-delà de la soirée de soutien, l’asso isolée, le squat… Et ça, c’est dans le meilleur des cas, car, bien souvent, c’est la réunion de militant·es qui devient une fin en soi, le moment privilégié de la vie collective.

Nombreuses sont les personnes qui se considèrent comme des rebelles, tout en estimant que l’organisation n’est pas nécessaire, voire contre-productive. Un large courant individualiste et spontanéiste a aujourd’hui le vent en pouple, surtout dans la jeunesse. La phase terminale de la désintégration du militantisme. Au lieu d’atomiser la société en familles nucléaires et en équipes d’entreprise, elle l’atomise en bandes de copain·es et en colocataires.

Ce mode d’existence a pour conclusion de produire une culture de la déprime, car, à force de rencontrer toujours les mêmes personnes pour raconter et « vivre » les mêmes choses, on finit par s’ennuyer et s’appauvrir socialement et intellectuellement. Cette culture petite-bourgeoise est venue saper de l’intérieur les espaces de sociabilité du mouvement ouvrier.

Un sabordage en règle

Quelques exemples afin d’illustrer le processus global

Les associations : de l’entraide de classe à l’assistanat

L’institutionnalisation des associations est impulsée dès les années 1960 à travers l’officialisation de l’animation socioculturelle.

L’arrivée de la social-démocratie au pouvoir en 1981 s’accompagne d’une offensive de séduction des associations, faite d’une financement, d’une professionnalisation et aussi d’une instrumentalisation pour en faire un sous-traitant puis un remplaçant des services publics. Les associations deviennent des prestataires et des délégataires de service public. La logique des résultats, de la technicité et les appels d’offres imposent des logiques similaires à celles des entreprises capitalistes. Les adhérent·es et usager·es se transforment de plus en plus en client·es. Les « cadres révolutionnaires » qui dirigeaient ces associations deviennent progressivement les serviteurs obéissants des municipalités, des conseils généraux et régionaux et des ministères. Il n’est plus question de s’attaquer aux causes de la misère, mais de la gérer pour s’assurer un emploi, un poste de responsabilité, une petite reconnaissance de notable local.

La formation

Internet a provoqué la disparition de la hiérarchie des savoirs. Internet a aussi permis de renforcer le poids des images et, à travers elles, la domination des sentiments sur la réflexion.

Tout ce qui faisait la sociabilité du cinéma avant, pendant et après le spectacle a, aujourd’hui, presque disparu. les consommateurices croisent d’autres consommateurices sans élargir leur champ de vie sociale.

Le tourisme : toujours plus loin… dans les rapports marchands !

Un autre modèle s’était largement développé depuis 1945, un véritable tourisme social animé par la CGT. Ce tourisme est principalement représenté par Tourisme et Travail, deuxième plus important groupe de vacances en France dans les années 1980. Cette association est dirigée par la CGT et fédère des centaines de lieux de vacances financés par les comités d’entreprises (CE) mais aussi des sites dirigés par les unions départementales de la CGT.

Ce sont avant tout des responsables syndicaux, dont ceux des CE, qui lâchent le tourisme social afin que leur conception bourgeoise du tourisme soit reconnue et adoptée par les autres salarié·es. Dans ce domaine, il n’est pas besoin de développer. Il suffit d’observer la politique menée par la plupart des CE, dont certains de ceux gérés par la CGT : chèques-vacances, bons d’achats, sous-traitance aux entreprises capitalistes…

Le sport : l’enfermement physique de l’entre-soi

Dans son bulletin national, la MAIF soulignait récemment l’intérêt du sport : « Se faire du bien, oeuvrer pour sa santé, sculpter son corps, soigner son apparence. » La MAIF est une mutuelle qui se revendique de l’économie sociale et solidaire, elle est largement dirigée par des syndicalistes.

Elle fait également croire qu’il appartient à un « peuple » qui partagerait les mêmes coutumes sportives.

FSGT Une ambiance fraternelle qui se prolongeait au-delà des entraînements. Cette expérience permettait de faire vivre ensemble des personnes qui auraient eu peu d’occasion de se rencontrer. De ces rencontres ont émergé des discussions sur les conditions de travail et de vie, c’est-à-dire la construction d’une conscience de classe au-delà des problématiques corporatistes et philosophiques où s’enferment les militant·es. Des clubs réservés aux militant·es : une démarche en totale contradiction avec les principes de la FSGT.

La grande majorité des militant·es est désormais incapable d’aller au contact des membres de leur classe. Iels n’arrivent à le faire qu’avec celleux de leur entreprise ou de leur groupe affinitaire, parce que le système capitaliste leur impose ce type de regroupement.

Après le bilan, passons à l’action !

La désocialisation est une gangrène qui a pour caractéristique de s’autoalimenter. Le repli sur soi crée un manque de confiance dans l’action collective, mais surtout une véritable peur d’agir. Cette paralysie encourage, à son tour, une désocialisation encore plus accentuée, accompagnée le plus souvent des discours radicaux sans implication.

Créer du plaisir et de l’intelligence collectives pour créer de la confiance et élargir la contre-société en construction. L’enjeu consiste donc à structurer, fédérer et à mutualiser les activités culturelles déjà existantes pour les inscrire dans une dynamique sociale, c’est-à-dire de généralisation à toute la classe.


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