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16.03.2021 à 18:01

Métropole, reine des fourmis

Edelweiss
Texte intégral (2640 mots)

Illustration : L&M

« Avoir du cœur devient un fardeau
Lorsqu’on marche pressé sur les trottoirs

Cours petit homme
Cours petit homme
Continue ta course aux chiffres
Tout en laissant ton esprit en friche

Compte petit homme
Mais quand on aime on ne compte pas
Met le vivant dans des cages
Construit ton monde sur un mirage
Contrôle ce qui vit et respire
Tu as bien des désirs à assouvir

Compte petit homme
Vas-y compte sur tes doigts
Mais quand de ta main j’aurais besoin
Pourrais-je compter sur toi ?
»

Kolinga, Petit homme, 2017

Je n’ai jamais su convenablement nager le crawl urbain. J’ai pourtant voulu apprendre, enthousiaste et tâtonnante. J’ai pris un appartement, une carte TCL et un abonnement vélo’v. On m’a attribué une bourse, une carte étudiante, un statut et une légitimité contenante. Ma nouvelle identité en poche, j’ai appris à vouloir ce qu’on me proposait.

En montant dans le bus qui nous emmène à la station de métro, je tente un sourire au chauffeur qui doit penser à autre chose. Je confie quotidiennement ma vie à cet homme dont j’ignore tout et j’apprends à trouver ça normal. Je m’assois dans le sens de la marche, la musique dans les oreilles, machinalement. Mon regard n’en croise aucun autre, pixélisés ou perdus dans le vague. Je regarde défiler les trottoirs sans vraiment les voir. À l’intérieur il ne se passe rien, j’attends, en veille. Au feu rouge j’observe la publicité pour un nouveau parfum placardée sur un abri de bus.

Où est la nouveauté quand tout est continuellement nouveau ? Les mots perdraient-ils tous leurs sens à être ainsi usés, collés sur du Plexiglas ?

Même les fameux « inédit », « original », « unique », « exclusif » dépouillés de toute extravagance, sont devenus interchangeables dans cette course à l’incomparable. Rien ne nous étonne plus à force de chercher à le faire. Je prends conscience de mon incapacité à différencier ce qui m’étonne de ce qui ne m’étonne plus ; car mon étonnement, s’il est isolé, ne suffit plus à me convaincre et l’étonnement général, quasi-unanime, n’a pas besoin de moi.

Je passe les portes de l’École qui s’ouvrent au contact de ma carte étudiante et j’entends au fond de moi un écho satisfait qui se congratule de cet accès réservé. Durant de longs mois, la quasi-totalité de notre temps est employée à ingérer une innombrable quantité d’informations ; ce qui pousse toujours plus loin le désir de reconnaissance. En passant ces portes, c’est comme si nous passions également un contrat, tacite ou formel, qui nous garantit l’estime et la fierté en échange de notre attention toute entière. Et à chaque note, chaque rendu, chaque commentaire on se surprend à attendre que cette promesse soit tenue. Ma propre estime personnelle avait fini par dépendre de ces égards tant ma vie s’était vidée de toute autre préoccupation majeure.

Et j’ai bien cru que j’allais aimer ça, la grisante et confortable sensation de faire partie de quelque chose de grand, d’enviable et de pourtant si facile. Non pas qu’il soit aisé d’assister, ou même simplement d’accéder, à des cours, d’acquérir des compétences et de réussir des examens mais il apparaît en revanche terriblement facile de se laisser persuader que se faisant, nous obéissons nécessairement à de grands principes salutaires. Nous endossons, de bon gré, le rôle que l’on nous attribue, oubliant de nous déranger dans notre for intérieur pour confronter ces impératifs au bon sens de la vie qui nous anime. Puisqu’ils le disent, il suffit d’y croire. Il a été réconfortant de faire miennes les assertions qui me situaient au coeur d’un brillant parcours pavé de mérites et de certitudes.

La considération et le bon droit ne s’achètent-ils pas avec des ECTS ?

En bénéficiant régulièrement de vacances scolaire, déconnectées dans ma famille à la campagne, j’ai trouvé néanmoins un peu de temps pour semer de nouvelles graines dans mon esprit et pour arroser celles qui j’avais laissées en friches en partant. J’affermis ainsi mes préoccupations effondristes et ma position altermondialiste. Tant et si bien que j’ai fini par me sentir écartelée entre ces deux modes de vie. D’un côté une étudiante citadine assurant son avenir en passant ses soirées à traduire, commenter et ficher et de l’autre une jeune militante écolo s’épanouissant dans des lieux alternatifs au milieu de nulle part. Pour apaiser mon trouble, j’ai fait le pari de conjuguer les deux, n’étant pas prête à faire le deuil de ce que je croyais être l’unique forme de « réussite sociale ».

Je prends donc le parti de devenir, pardonnez-moi l’usage presque insultant d’un tel oxymore, une « éco-citadine ». La mode est au préfixe. Ce petit éco-tout qui illustre superbement à quel point nous nous efforçons d’appliquer soigneusement des pansements sur notre conscience, dès lors censée nous permettre de supporter l’intolérable. Avec une impression de grand changement, on « bouleverse » nos habitudes : on mange végétarien, on achète du bio, du vrac, on économise et on recycle tout ce qui peut l’être. Et la ville se prête au jeu en mettant à disposition tous les pansements nécessaires à contenir l’hémorragie des prises de conscience. Elle fait mine de faire des compromis et nous susurre des paroles réconfortantes. Et nous continuons de lui laisser tirer nos ficelles, nous divertir, nous acheter et nous utiliser à son avantage pour nourrir son insatiable appétit. L’aliénation ne se reconnaît plus elle-même, on a la sensation d’aller à contre-courant, d’être « quelqu’un de bien » et « qui fait attention ». Je change même de master, délaissant les études hispanophones je me lance dans la sociogéographie : « Nouveaux modes de vie et espaces de la ville contemporaine. » Un point de plus pour le développement durable, encore un bel oxymore.

Malgré tous mes efforts, je me trouve de plus en plus souvent frappée par des crises de vertige urbain, bouleversée momentanément par la réalité toute crue. Sortant par exemple de la bouche du métro, spectatrice de l’affolement de tous les travailleurs se croyant irrémédiablement pressés alors qu’il suffirait qu’une menace, plus grande encore que leur retard, plane sur eux pour qu’ils se rendent compte de l’absurdité de la situation.

Photo : « Mad rush to get a seat » par Wayne S. Grazio (flickr)

Ou encore sujette à une sévère sensation de décalage, lors d’un cours vantant les mérites passionnés de travaux de recherche sur un aspect spécifique d’une sousdiscipline. J’observe s’immiscer en moi une colère incontrôlable. Ce sentiment, partagé par bon nombre de mes camarades, d’être à côté de la plaque, désabusé.es, ne nous laisse plus nous rendormir tout à fait et nous nous observons participer au non-sens omniprésent, pris.es à partie par les criantes suffocations du vivant.

Lorsque l’on prend conscience de la facilité avec laquelle on s’est endormi·e on ne peut s’empêcher de ressentir une forme d’imposture, une passivité traître et douloureuse. Ce moment où l’on se rend compte avec sursaut que l’on ne désire plus ce que l’on devrait. La culpabilité s’immisce dans ce sentiment, construite et apprise à grands renforts de « tout pour être heureux.se » et de « que demander de plus ? ». On se surprend, bizarre et anormal·e, ingrat·e et insatisfait·e à l’idée de « réussir ». Réussir, du latin exire, a donc la même étymologie que « issue », « sortir », « ressortir » et ainsi le même sens que « mets un terme à ce carnage avant de te perdre pour de bon ». À quoi espère-t-on échapper en prenant l’issue de la « réussite » ?

J’ai cru qu’apprendre à vivre en ville ce serait apprendre à sourire dans les transports en commun, où rien n’est commun que l’habitacle en tôles, apprendre à faire confiance au grand Tout pour être à l’heure et en sécurité. Mais apprendre à vivre en ville c’est apprendre à se faire déposséder de sa pleine conscience. On vous remonte par quelques tours de clef et on vous regarde traverser sur le passage piéton en confiant votre vie à l’organisation métropolitaine.

La bouffée urbaine délirante a fini par ne plus faire effet du tout et la bascule s’est opérée définitivement dans mon esprit qui avait soif de sens et d’harmonie.

J’ai empoigné l’issue de secours et j’ai respiré un grand bol d’air frais en acceptant d’être pleinement en phase avec mes aspirations, quand bien même ne seraient-elles pas comprises ou socialement valorisables.

Le plus difficile dans la phase « d’extraction » est le moment d’hésitation, de tiraillement entre différentes formes d’engagement. Vers où tourner sa détermination pour ne plus faire le jeu d’un système dominant mortifère ? Un des moyens les plus efficace de m’engager contre cette aliénation organisée a été pour moi l’organisation de mon départ de la ville, lieu d’exacerbation de toutes les pulsions consuméristes, misanthropiques et liberticides déguisées, et de ma formation normalienne, qui reproduit de fait le système social dominant normalisé. Formation qui, aussi passionnante puisse-t-elle être, focalisait exclusivement mon mental ainsi asservi et mon attention sur des réflexions universitaires hors-sol, qui m’éloignaient trop à mon goût de l’authentique expérience de la vie et de la nature profonde du genre humain.

La phase de pour et de contre a duré quelques mois, le temps d’amorcer le processus de deuil vis-à-vis de mon nouveau mode de vie, de mes projections de carrière et de mon image universitairement méritante. Mon choix a été étonnamment accueilli et encouragé par bon nombre de mes camarades, ami·e·s et professeurs, faisant même écho, pour certain·e·s, à leurs aspirations respectives. J’ai eu la chance d’être suivie par mon copain et un ami qui ont rejoint à mes côtés un écolieu naissant au coeur du Périgord en quête d’autonomie locale alimentaire et énergétique. La plupart des « écolieux » fleurissant çà et là dans les zones rurales offrent une incroyable diversité de modes de vie et il revient à chacun de trouver sa place dans la forme de vie qui convient le mieux à ses possibilités, sensibilités et idéaux. Cela ne m’aura coûté que mon diplôme et mon appartement car j’ai bénéficié du soutien de mon entourage et que ma liberté retrouvée m’a permis de trouver sur mon chemin tout ce dont j’ai eu besoin pour apprendre à vivre autrement que selon les normes hégémoniques du système thermo-industriel mondialisé.

J’ai été frappée par la facilité et l’évidence avec laquelle tout se décide et s’enchaîne rapidement quand on comprend que cela ne dépend plus que de soi. On s’endort aisément, puis on se réveille par à-coups progressifs, à mesure que l’on reconnaît, chez soi ou autour de soi, les symptômes épidémiques de l’aliénation au système mondialisé. Mais quand on est réveillé·e c’est pour de bon, vacciné·e par le besoin passionnel de vivre librement une vie spontanée, harmonieuse et symbiotique. Le soulagement que j’ai ressenti en quittant un avenir prétendument enviable est pour moi le signe de la corruption de nos idéaux amalgamés aux objectifs productivistes et consuméristes du système capitaliste mondialisé. Pour ce qui est du reste, j’observe depuis un an déjà, que dans des modes de vie sains, créatifs et solidaires, on dispose de bien plus d’égards, de respect, d’estime de soi, d’autonomie, de reconnaissance, de joie et de liberté que je n’en espérais en me sacrifiant à la méritocratie.

Photo : Eli Duke (flickr)

« On pardonne les crimes individuels, mais non la participation à un crime collectif. »

Marcel Proust, Le côté de Guermantes (1921)

Camille Petrau

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16.03.2021 à 18:00

(Se) reconstruire ailleurs et autrement en centre Bretagne

Edelweiss
Texte intégral (4831 mots)

Illustration : L&M

Isabelle, comment et pourquoi es-tu arrivée en centre Bretagne ? Qu’est-ce que tu as laissé derrière toi ? 

Fin août 2016, lors des journées d’été d’Europe Ecologie Les Verts qui avaient lieu à Lorient cette année-là, je me souviens parfaitement des émotions que j’ai ressenti lorsque Yvette Clément, maire de Trémargat, a décrit la vie dans sa commune. Dans ce petit village costarmoricain du centre Bretagne, les maires ne restent pas en poste pendant 20 ans ou plus : un seul mandat et puis c’est tout ! Par contre, anciens et nouveaux élus s’entraident au sein du conseil municipal. La commune a également décidé depuis bien longtemps de racheter les terres agricoles pour pouvoir les louer à des agriculteurs ou éleveurs s’installant en bio. L’épicerie et le café-gîte fonctionnent sur le mode associatif. C’est d’ailleurs dans le café-gîte “La Pépie” que nous nous sommes retrouvés, mon compagnon et moi, quelques mois plus tard pour une réunion co-organisée avec le parti pirate breton. Nous sommes immédiatement tombés sous le charme de cette région que nous ne connaissions pas, vallonnée et boisée, sans agriculture intensive mais remplie de yourtes, de maisons en bois et d’habitants déterminés à vivre sur un autre rythme que celui imposé par le modèle capitaliste. 

J’étais encore députée du Calvados à cette époque-là. Et je me représentais pour un 2ème et dernier mandat, tout en me posant des tas de questions sur, entre autres, mon utilité à l’Assemblée nationale et la notion même de démocratie représentative. Quelques mois plus tard, la vague “macronniste” des élections législatives, a accéléré mes réflexions sur la suite de ma vie professionnelle. Est-ce que je pouvais rester dans la ville où j’avais été élue ? J’avais de nombreux ami.e.s en Normandie mais beaucoup d’ennemis aussi. Croiser les visages de ceux qui se réjouissent de votre échec quand vous allez acheter votre pain le matin, ce n’est pas spécialement agréable. 

Depuis de nombreuses années, mon compagnon et moi étions amoureux de la Bretagne et notre court passage à Trémargat nous avait laissé une forte envie d’y retourner. Alors, en novembre 2017, nous avons démarré notre tour de Bretagne, à partir de Trémargat, pour mieux connaître cette région et décider de l’endroit où nous poserions définitivement nos valises. Ce qui est amusant c’est que nous avons découvert des tas d’endroits magnifiques et militants, avons visité des maisons dans le Finistère, le Morbihan et l’ille et Vilaine et finalement nous nous sommes installés à 12 km de notre point de départ, Trémargat, dans ce centre Bretagne, méconnu des touristes mais qui nous ressemble tant.  

Café associatif de Trémargat
Photo : Isabelle Attard

Tu as été élue, qu’est-ce que cette fonction t’a apporté ?

Lorsque j’arrive à l’Assemblée nationale en juin 2012, je suis extrêmement intimidée à l’avance par les personnalités que je vais y croiser : ex- ministres, ténors du perchoir, toutes et tous ultra médiatisé.e.s. Le syndrome de l’imposteur me pèse et je ne sais pas si je serai “à la hauteur” des responsabilités qui sont dorénavant les miennes. Au fur et à mesure des semaines, ces hommes et ces femmes politiques tant admiré.e.s tombent de leur piédestal les un.e.s après les autres. Leurs absences lors des débats importants sont proportionnelles à leur omniprésence face aux micros des journalistes de la salle des 4 colonnes. Je suis particulièrement choquée par le mépris avec lequel ces personnes s’adressent à leurs collaborateurs ou au personnel de l’assemblée. L’assemblée est bien un palais, Bourbon, avec sa cour, ses princes, son faste et ses codes. Les codes, je les ai rapidement compris.  Mais je n’ai voulu ni les appliquer ni me faire avaler par cette machine qui vous fait devenir rapidement aussi méprisante et hautaine que les autres. Les cinq années de mandat m’ont aidé à me débarrasser en grande partie du syndrome de l’imposteur que je traînais depuis l’adolescence. J’ai des restes parfois mais ce n’est rien par rapport à ma vie d’avant l’Assemblée. J’ai davantage confiance en moi, c’est une certitude. Face à une situation délicate je me sens en capacité d’y faire face au lieu de fuir. Gagner en assurance et en courage est certainement un des trois points positifs que m’a apporté ce mandat. 

Le deuxième est la richesse des rencontres. Quel que soit le métier que j’ai exercé dans le tourisme et la culture, mes meilleurs et plus puissants souvenirs sont les rencontres avec des gens que j’ai aimé écouter, regarder, qui m’ont transmis leur passion ou bien émus. Comme le jour où Isao Takahata s’est mis à chanter “En sortant de l’école” alors que nous visitions la maison de Jacques Prévert à Omonville-la-Petite, lui qui parlait parfaitement français mais qui n’osait pas dire un mot, de peur de faire une faute… Pendant le mandat de députée j’ai pu démultiplier les occasions de rencontrer des personnes différentes, passionnantes, partout dans le monde et je sais que ces souvenirs-là, personne ne pourra jamais me les enlever.  

Ce n’est pas pour autant que je souhaite revenir à la vie d’élue car, et c’est le troisième et dernier apport positif du mandat, ces cinq années ont accéléré la prise de conscience que cette démocratie représentative n’est pas la démocratie. Être confrontée aux dysfonctionnements de nos institutions, aux dérives autoritaires, aux violences policières et aux insultes dans l’hémicycle m’a fait grandir politiquement plus vite que je ne l’avais imaginé et c’est à travers la lecture des textes anarchistes que j’ai retrouvé mon âme. Je ne sais pas si j’aurais opéré cette mue intellectuelle aussi rapidement et aussi radicalement si je n’étais pas passée par les bancs de l’Assemblée.

Je ressens également une profonde gêne quand je repense aux propos que j’ai pu tenir il y a maintenant presque dix ans. Quand je me suis présentée aux législatives, je disais souvent que je souhaitais être élue pour “parler pour ceux qui ne le peuvent pas”. Cette phrase se conçoit dans les principes d’élire des “représentants” mais aujourd’hui je trouve cette attitude très prétentieuse. Cela rejoint la fascination que l’on ressent pour les super-héros : des gens qui nous sauvent du mal, des méchants, qui rendent la justice et que nous regardons avec admiration et envie, nous, humbles petits vermisseaux. Nos représentant.e.s élu.e.s sont perçu.e.s comme des êtres dotés de super-pouvoirs puisqu’ils et elles sont censé.e.s vous trouver une place en crèche pour votre enfant ou faire passer votre dossier en haut de la pile des urgences à la CAF… Ce n’est pas le rôle d’une députée mais cela s’appelle le clientélisme et la démagogie, et cela permet d’être réélu.e aux échéances électorales suivantes. 

Face à toutes ces attentes de la part de vos concitoyens, il était très délicat, et parfois impossible, d’expliquer qu’une députée ne doit pas empiéter sur les missions des travailleurs sociaux. D’ailleurs la disparition programmée des services publics ne fait qu’augmenter la liste des personnes sollicitant les élus pour résoudre leurs problèmes. Et les élus voient dans la résolution de ces problèmes de la vie quotidienne une façon de se rendre indispensable et de passer pour un super-héros. 

Je me suis mise à rêver d’une vie sans ses sollicitations mal placées, sans démagogie ni clientélisme, où les personnes adultes et émancipées qui vous entourent parlent pour elles-mêmes sans avoir besoin de représentants. 

Rompre avec le mandat et son lieu d’exercice c’est alors retrouver une place dans le monde et non être au-dessus ? 

C’est exactement ça. Je souhaitais des relations humaines basées sur un rapport d’égale à égale, et que l’on ne me regarde ni comme une super-héroïne ni comme une traître à la Nation. Les rapports de pouvoir et de domination induits par le fait d’être “élue” perturbent les relations entre êtres humains et pour retrouver une “juste” place il fallait rompre à la fois avec le mandat et avec le lieu où je l’exerçais.

D’un point de vue biologique et malgré les conseils de ma coach qui me disait de ralentir et de dormir plus, j’étais entraînée dans un rythme de vie, et une fuite en avant, épuisants pour mes proches et à la longue pour moi-même sans que je ne m’en rende compte. Mon corps également me disait de ralentir mais je ne l’écoutais pas plus, jusqu’à ce que l’hyperthyroïdie m’arrête net. Je devais urgemment retrouver une vie calme, basée sur des rapports aux autres, et au travail, plus sains. 

Retrouver un rythme normal passe-t-il par un ralentissement dans un lieu précis ? Et qu’est-ce qu’on fait après une vie de député (une vie folle) ?

Les allers-retours à Paris, les nuits dans l’hémicycle, les réunions en circonscription, les réceptions etc. Cela peut paraître exaltant au début mais ce n’est effectivement pas ce que j’appelle un rythme “normal”. Moralement, la dernière année, je m’effondrais tous les vendredis soirs car je n’étais plus apte à entendre les gens me confier leurs souffrances et je ployais sous le nombre. Je pense aujourd’hui qu’on peut s’aider différemment les uns les autres. Je vois se multiplier les chantiers participatifs dans notre région et ça fait du bien de savoir qu’en cas d’urgence on peut faire appel à une bande d’ami·e·s pour construire un abri ou apprendre la construction d’un mur en chaux-chanvre. Je suis bien consciente que cette entraide se développe partout et n’est pas propre à une seule région mais je suis heureuse de le constater de manière aussi forte dans le centre Bretagne.

Le ralentissement passe aussi par une adéquation entre les revenus et les besoins. J’ai aujourd’hui le plus petit salaire de ma vie mais c’est un choix. En habitant à la campagne je ne suis pas sollicitée par la publicité, les vitrines et la société de consommation de manière générale. Le besoin de décroissance est le moteur de notre vie. Le besoin de s’éloigner de toutes les formes de pollution également. Nous cultivons notre potager et avons agrandi le verger cet hiver. A l’intérieur nous limitons le plus possible le recours à l’électricité et le poêle bouilleur chauffe toute la maison. Nous vivons au rythme du temps qu’il fait et des saisons et ce rythme, complètement nouveau pour moi, me convient parfaitement. Cela me permet de satisfaire les besoins primaires de la pyramide de Maslow : un toit, de la chaleur, de la nourriture. 

Du côté professionnel aussi j’ai opéré une mue décroissante. Dans notre société valorisant l’évolution de carrière et les promotions, lorsque vous êtes directrice de musée, il est bien vu de changer de poste régulièrement pour diriger des établissements de plus en plus “gros”. J’ai fait le choix inverse et aujourd’hui je suis très heureuse d’être dans un musée associatif au sein d’une petite équipe de 4 personnes. Tout n’est pas idyllique dans le monde associatif mais j’apprécie de pouvoir mettre en pratique un mode de fonctionnement proche de celui d’une scop : horizontalité, partage des tâches, prises de décisions en commun, élaboration collective du planning etc. 

Le musée de l’école de Bothoa est une ancienne école rurale des années 30. En plus d’expliquer aux plus jeunes comment était rythmée une journée d’école au temps de leur arrière-arrière-grands-parents, j’aime particulièrement plonger les visiteurs dans ce monde de l’entre-deux-guerres quand le plastique et l’électroménager n’avaient pas envahi nos maisons. Expliquer comment se passer de réfrigérateur et de four micro-onde, de toilettes avec chasse d’eau me permet de parler du futur et d’écologie tout en insistant sur ce ralentissement du rythme de vie dont je parlais. Je sens que les adultes sont réceptifs et j’espère qu’ils se posent encore davantage de questions une fois la visite terminée. C’est ma façon de faire de la pédagogie et de me sentir utile.

École de Bothoa construite en 1931
Photo : Isabelle Attard

Ton engagement a évolué, comment passe-t-on d’un mandat à l’anarchie ? Ton combat pour l’écologie mais aussi l’émancipation collective comment se traduit-elle aujourd’hui ? 

On pourrait assimiler ce changement professionnel à un renoncement politique mais c’est tout le contraire. Passer d’un mandat d’élue à la philosophie anarchiste équivaut à ce qu’Albert Thierry définit comme le refus de parvenir. Je n’ai rien à prouver et je n’attends la reconnaissance de personne. Je fais ce que j’aime faire : parler, expliquer, transmettre l’anarchie. 

Je parlais de pédagogie au musée et c’est à mes yeux une forme de militantisme car les messages qu’on peut faire passer sont multiples, autant que les questionnements sur notre monde actuel. Aujourd’hui je ne côtoie plus l’univers de la politique politicienne et si je croise les membres des partis, c’est uniquement de loin. Bien que cela puisse sembler bizarre, j’ai la sensation de faire bien plus de politique qu’avant. Les associations militantes sont nombreuses, que ce soient les groupes se revendiquant éco-féministes, les membres des épiceries solidaires ou des lieux de partage de savoirs. Tous sont concernés par la lutte contre le monde capitaliste et sa société de consommation. 

Comme les lieux de discussions politiques se réduisent comme peau de chagrin à cause de la frilosité des élus, de la confusion entretenue entre radicalisme et extrémisme, et des consignes sanitaires, on en revient progressivement aux réunions chez les un·e·s et les autres et à une forme de repli apparent du militantisme politique. Mais ça ne signifie pas qu’il a disparu. Je pense juste qu’il est moins visible et c’est tant mieux car à l’heure des drones et de la surveillance de masse, il vaut mieux être prudent·e. Mon compagnon et moi avons arrêté toutes activités sur les réseaux sociaux, cela participe de cette même nécessité de prudence.  

La prudence est d’ailleurs contrainte par une certaine actualité politique (confinement, couvre-feu, violence policière etc.), quelles émotions et sentiments te viennent dans ce contexte politique liberticide ?

Je me dis surtout qu’il n’y a pas à proprement parler d’actualité politique. Il y a une suite logique de lois anti-sociales (chômage, retraites) prises rapidement et aisément pendant que le pays est sous le choc émotionnel d’une pandémie. C’est la stratégie du choc décrite par Naomi Klein. Le 1er confinement a eu cependant des effets positifs aux yeux de l’anarchiste que je suis devenue. J’ai eu la sensation que nous vivions dans la bande dessinée de Gébé : “l’an 01 : on arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste”. Ce temps donné à une grande partie de la population (malheureusement pas à tou·te·s) a été précieux pour réfléchir à la “valeur travail”, à la notion de “travail essentiel” ou pas, aux rythmes de vie également face à ce ralentissement obligatoire. Je suis convaincue que c’est la raison pour laquelle notre gouvernement se refuse aujourd’hui à reconfiner largement le pays : si on se pose, on lit, on réfléchit et on questionne potentiellement la logique du modèle capitaliste… ce serait trop subversif et dangereux pour nos gouvernants !

Les couvre-feux, et les amendes élevées qui découlent de leurs violations, m’ont semblé, par contre, être de lourds éteignoirs de dynamiques militantes. La période hivernale qui incite davantage à l’hibernation y est peut-être aussi pour quelque chose. Je ne sais pas si nous nous sommes collectivement replié·e·s sur nous -mêmes mais en tout cas les multiples prolongations de l’état d’urgence sanitaire et les innombrables interventions télévisuelles du président et des membres du gouvernement m’ont paru totalement démoralisantes et infantilisantes. Tout comme la fermeture des lieux culturels et des universités, lieux de questionnements et de réflexions par excellence. Nous sommes dans un monde où il ne faut surtout pas penser et le célèbre, et non moins abrutissant,  “métro boulot dodo” pourrait résumer l’objectif de notre gouvernement. Ce monde mortifère ne m’intéresse pas et je souhaite qu’il disparaisse, qu’il s’effondre le plus rapidement possible. 

Pour lutter contre les éteignoirs gouvernementaux, rien de tel que l’éducation populaire politique, le partage d’imaginaires communs, la solidarité et l’entraide, la politique au sens noble car malgré la morosité actuelle, ce sont les seules actions qui me redonnent de l’espoir.   

Comment continue-t-on de lutter aujourd’hui ? Quelles sont les ressources et les besoins dont nous avons besoin ?

Face à la volonté étatique de tuer dans l’œuf toutes les potentielles critiques envers nos sociétés capitalistes et thermo-industrielles, on observe deux stratégies différentes : demander, espérer une prise de conscience des gouvernants ou un changement de majorité ou bien faire sans attendre. Aujourd’hui je suis clairement dans la 2ème attitude. Mon compagnon et moi avons besoin de participer à la création d’une dérivation du modèle économique actuel. Se battre frontalement contre le capitalisme ne nous semble ni réaliste ni constructif. Par contre, rejoindre celles et ceux qui ont décidé de vivre différemment, créer ensemble un autre imaginaire, d’autres rapports humains et d’autres rapports avec la nature me motive et me redonne la pêche ! Si nous sommes nombreu·ses·x à faire de même, si ce que nous vivons est plus joyeux, alors d’autres nous rejoindront. Il y a un court métrage de 2016 qui illustre parfaitement cette idée de dérivation : “jeu de société” du studio “les parasites”. 

En plus du besoin de construire cette dérivation, je pense qu’il faut faire très attention à certaines tentations ou tendances qui insidieusement affaiblissent notre capacité à réfléchir. Le complotisme par exemple se glisse dans nos conversations car il fournit des explications faciles. Si on y ajoute le lavage de cerveau addictif des réseaux sociaux on aboutit au combo idéal qui empêche tout débat d’idées. Une autre tentation est celle de la violence. C’est ce que le gouvernement attend afin de discréditer nos revendications anarchistes. Je n’ai pas envie de lui faire un tel cadeau. Par contre, se défendre des groupes fascistes, des violences policières est un autre sujet. On utilise souvent la citation d’Isaac Asimov, extraite de son livre Fondation, : “la violence est le dernier refuge de l’incompétence” pour discréditer toutes actions un tant soit peu violente, mais on ne cite que trop rarement la suite “Mais je n’ai certainement pas l’intention de déployer un tapis sous les pas des envahisseurs ni de leur cirer les bottes.” C’est la différence entre attaquer et se défendre contre les oppressions, c’est refuser d’obéir !

Je pense que pour ne pas tomber dans ces écueils, la seule solution est de parler, d’écrire, d’expliquer. Si j’’en reviens toujours et encore à la pédagogie c’est parce qu’elle seule me paraît capable de développer l’esprit critique et donc l’émancipation de chacun.e. 

Photo : Isabelle Attard

Quels sont tes combats et la façon de les mener ? 

Mes combats sont toujours les mêmes : contre les privations de libertés, contre toutes les formes de dominations, contre ceux qui nous endorment en nous parlant de futures réformes. La différence majeure avec la période où j’étais députée c’est qu’au lieu d’imaginer pouvoir changer les lois de l’intérieur des institutions, j’ai enfin compris qu’elles ne changeraient pas. Je ne pense pas non plus que les manifestations fassent changer le système. Elles sont utiles pour se retrouver, se compter, se redonner du courage mais il ne faut pas en attendre davantage. Je crois par contre au pouvoir de cette dérivation dont j’ai parlé précédemment. Ne jamais s’habituer à l’intolérable. Continuer inlassablement à parler, à parler du passé qui explique le présent, ce passé qui donne des pistes pour l’avenir comme ces anarchistes des collectivités d’Aragon en 1936. Il ne faut pas oublier les réussites du passé et celles des régions lointaines dont on ne parle jamais dans les médias : Rojava et Chiapas. Les femmes de ces deux régions montrent l’exemple en tentant de mettre fin au patriarcat et à chaque fois que je parle de leurs actions je suis très émue. Elles se battent contre toutes les formes de dominations et je ressens pour elles une profonde admiration. Et si je tiens tant à relayer leurs actes, c’est qu’ en plus de nous donner de l’espoir, nous pouvons aussi nous en inspirer.

J’essaie aussi de propager les bienfaits de l’auto gestion en reprenant des exemples actuels : les coopératives, les quartiers autogérés en Grèce ou aux États-Unis, la prise en charge des plus précaires par des associations et des collectifs pendant le 1er confinement à Dijon ou à Marseille, ou bien encore le regroupement de producteurs locaux pour organiser de la vente directe. Tous ces exemples sont là pour nous rappeler comment agir sans attendre les consignes des pouvoirs publics ou de l’État. Et toutes les occasions sont bonnes pour parler, raconter les expériences d’ailleurs ou d’avant : à l’université, dans les librairies, dans les cercles familiaux ou amicaux, bref, partout.

Il y a donc des victoires à partager !

J’oscille régulièrement entre des moments de déprime et des périodes optimistes, plus nombreuses, car effectivement il y a des victoires. Ma plus grande joie est de voir les femmes crier leur ras le bol des violences sexistes et sexuelles et de constater un changement planétaire à ce sujet. Les viols et la pédocriminalité ne sont plus défendables. Dernièrement j’ai été profondément soulagée qu’une des victimes de Jean-Michel Baylet ose porter plainte et témoigne contre cet homme puissant qui fait régner la terreur dans le sud ouest depuis trop longtemps. Ces femmes qu’on ne peut plus faire taire représente un carcan qui saute enfin. D’ailleurs, en parlant de lutte contre le patriarcat, des groupes de militant.e.s anticapitalistes et féministes préparent dans toute l’Europe l’accueil  d’une délégation de femmes zapatistes cet été et le centre Bretagne n’est pas en reste. C’est l’occasion de discuter entre nous, habitants du Kreiz Breizh au sens large, de ce qu’elles font depuis des décennies au Chiapas et de renforcer nos propres réseaux de résistances et de solidarité. C’est probablement l’événement qui me donne le plus de forces et d’espoirs aujourd’hui, et qui symbolise, avec le printemps qui fait irruption dans le potager et les bourgeons des arbres fruitiers, la naissance d’une nouvelle vie militante. 

Photo : Isabelle Attard

Isabelle Attard  

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22.09.2020 à 14:37

Je suis une sorcière, je l’écris et je le crie.

Edelweiss
Texte intégral (4881 mots)

Sortir des normes, exprimer une sensibilité

Photo : La rue ou rien

Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il y avait dans un chapeau de sorcière ? Probablement pas. On y trouve les méandres d’une écriture qui se dé-norme. Pour Loriane Ferreira, sortir ce texte de son chapeau n’a pas été aisé, tout comme la remise en question de toutes les normes et des histoires qui nous ont été imposé depuis des centaines d’années par les hommes et leurs institutions. Serait-ce l’heure du Sabbat ?


« Je vous prie
Ne m’inventez pas
Vous l’avez tant fait déjà
Vous m’avez aimée servante
M’avez voulue ignorante
Forte vous me combattiez
Faible vous me méprisiez
Vous m’avez aimée putain
Et couverte de satin

Vous m’avez faite statue
Et toujours je me suis tue

Quand j’étais vieille et trop laide
Vous me jetiez au rebut
Vous me refusiez votre aide
Quand je ne vous servais plus
Quand j’étais belle et soumise
Vous m’adoriez à genoux
Me voilà comme une église
Toute la honte dessous

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui aime
Ou n’aime pas
Celle qui règne
Ou qui se bat »

Anne Sylvestre, Une sorcière comme les autres

Ré-écrire. Re-mettre son travail à l’ouvrage. É-prouver son écriture. C’est un processus nécessaire, laborieux. Il faut apprendre à mettre de côté, à raturer, à supprimer. C’est long, c’est fastidieux. Mais c’est souvent nécessaire. Ce texte est à l’image de son sujet : il m’a hanté pendant des jours et des nuits. Littéralement.

Pourquoi passe-t-on autant de temps à reprendre ce que l’on fait ? Pourquoi l’écriture est-elle un travail si prenant ? Parce qu’elle force l’autrice1 à mettre noir sur blanc ses pensées. A les assumer. A aller au bout de ses idées. Ou à volontairement les amoindrir, les façonner, les diluer. A les remettre en question, à les triturer, à les agencer. A les rendre lisible pour sa lectrice.

Suis-je entendable ? Suis-je lisible ? Pour qui ? Dans quel but ? Pour quoi ? Comment ? Sous quelle forme ?

L’écriture, pour peu qu’on y mette de soi, force la remise en question. Elle est aussi la photographie à un instant T de qui l’on est, ce que l’on pense, l’état de nos réflexions mais également la traduction du contexte dans lequel on évolue, la société dans laquelle on vit. Mais, elle est aussi la parfaite transposition de nos faux-semblants : ce que l’on peut cacher, ce que l’on peut faire dire à nos textes, ce que l’on peut faire passer comme idées, comme sensations, comme émotions.

L’écriture peut être libératrice ou d’une hypocrisie crasse, émancipatrice ou manipulatrice.

Le monde n’étant jamais si noir ou si blanc, c’est bien souvent un mélange gris de toutes ces choses qui se passent. Mon texte pourra en libérer certaines qui se sentiront moins seules quand il y a forcément une manipulation de ma part pour faire passer les idées qui me portent.

Aujourd’hui, j’ai envie d’avoir une écriture qui me libère, une qui donne à voir une vérité, la mienne. Un état de mon cheminement qui sera peut-être (probablement) différent dans quelques mois. J’aimerais avec ce texte, humblement et simplement, donner à voir un point de vue sur le monde qui m’entoure. Si je pouvais, parfois je donnerais juste à voir le monde par mes yeux. Celui où chaque chose, chaque vivant, chaque humaine est une couleur. Celui où quand je lis je peux passer de la colère au désespoir en trente secondes devant la bêtise, l’hypocrisie, la mauvaise foi des textes qui composent la littérature scientifique. Celui où, parfois, une lueur d’espoir se dessine pour être instantanément aplatie par un monstre de rationalité. Celui où, devant la découverte de l’histoire des femmes, notamment celle des sorcières puisque c’est notre sujet ici, je ressens une bouffée de colère qui fait palpiter mon cœur et me donne envie de démonter le monde pierre par pierre. Celui où, l’idée que j’avais de ce texte c’était des vagues en 2D, dans les tons de vert et de marron, qui bougeaient toujours vers l’avant, s’entremêlaient et se dissipaient lentement.

Malheureusement, rien de tout cela ne verra le jour. Malheureusement j’hérite d’un monde que je n’ai pas choisi, j’essaie de me battre pour le changer, j’ai l’impression de mener une bataille contre des moulins à vent. Malheureusement pour être lisible, je dois argumenter, problématiser, être attractive. Alors, je prends sur moi, je me relève, j’avance. Je ne vais pas prétendre que mes simples mots pourront changer la face du monde. C’est donc une sensibilité que je veux délivrer ici. Parce que malgré tout, malgré le monde qui nous entoure, les horreurs et les hypocrisies, les faux semblants, la violence et la mort, nous sommes toujours vivantes. Un peu fatiguées, couvertes de bleus mais le bras encore levé. Il n’y pas d’abandon.

Je n’ai rien d’autre à dévoiler que l’immensité de mon humanité, la profondeur de mon empathie pour une terre qui subit le pire de tous les fléaux : nous.

A l’aune de toute cette introduction, j’ai réécrit ce texte de toutes les manières possibles. Pour faire bonne figure, avec des chiffres, des données, de manière neutre et détachée, puis j’ai raconté une histoire et parfois je devenais un peu trop impliquée pour être compréhensible, audible. J’ai retourné le problème dans tous les sens. Je voulais écrire sur les sorcières qui guident mon existence puisqu’elles hantent mes jours et mes nuits depuis de nombreux mois, qu’elles sont là à chacun de mes pas. J’y pensais tout le temps.

Mais avec le bagage universitaire qui est le mien, les normes que je m’imposais à moi-même de ce à quoi devait ressembler un texte, un peu construit, lisible et académique, le poids de ce que je pensais que l’on attendait de moi, le texte devenait rapidement fade, imbuvable, trop neutre même. C’est tout ce que je ne désirais pas. Reproduire des normes continuellement sans trop savoir pourquoi. Je cherche cet en-sauvagement de mon écriture et de ma pensée, celui-là même qui me permettrait (c’est mon espoir), de m’apaiser, de construire une vie différente, qui ferait enfin sens dans un univers sans (sens) dessus dessous.

C’est dans cette pensée du sauvage que j’ai trouvé ma solution. La sorcière c’est la sauvage, celle qui ne respecte pas les règles établies par un homme qui jamais de sa vie n’a eu à se battre pour la vie des autres, à prendre soin de toutes celles qui l’entourent.

Le chemin a été long avant d’en arriver aux sorcières qui m’ont fait retrouver de l’espoir. J’ai d’abord découvert ce que signifiait réellement naitre femme dans notre société. J’ai conscientisé, lu, intellectualisé. J’ai aussi fait l’expérience de la ville et de la vie, du regard masculin objectifiant qui m’a parfois privé de mon âme. Je suis passée par de longues périodes de doutes, de tristesse, de colère, de remise en question, de déconstruction aussi. Et puis, comme beaucoup de mes sœurs, j’ai (re)découvert l’histoire des sorcières. Le paroxysme de ce que cela signifie de naitre femme en vérité : pas uniquement femme soumise et dominée. Non, femme qui se réapproprie sa place, dans l’histoire, à travers le monde, au sein du vivant.

Je suis l’héritière de cette histoire sanglante, qui n’est que vaguement évoquée et mal racontée dans les livres d’histoire, celle d’une guerre sans fin, non pas contre un virus mais entre des humaines. Contre les femmes oubliées, laissées pour compte, maltraitées, torturées. Contre des populations pauvres ou d’une autre couleur de peau, contre la différence. Pour toutes ces vivantes ont été inventés d’horribles instruments de tortures. Et c’est pour tous les êtres vivants que je veux pouvoir écrire. Pour nous extraire ensemble de ce monde que nous n’avons jamais choisi.

Grâce à Mona Chollet2 puis avec Starhawk3, j’ai ouvert les yeux, chaque jour un peu plus, parfois je l’ai un peu regretté sur le moment, parce que c’est douloureux d’assister à des meurtres de masse à distance, de faire sien un héritage aussi sanglant.

Dans ces moments, je me suis parfois un peu demandé pourquoi je continuais à lire, si c’était pour ressentir autant de douleur. Pour sentir son ventre se contracter, une boule se former pour ne plus partir, devant toute cette souffrance, toutes ces mortes. Et pour quoi ? Pour quoi sont-elles mortes ? Parce que les hommes voulaient du pouvoir ? Parce qu’ils ne supportaient pas de les voir s’épanouir, avoir des connaissances, connaitre et contrôler leur corps ? Tout ne serait que question de pouvoir ?

Mais je crois que la question centrale ici c’est plutôt de comprendre pourquoi les sorcières me hantaient-elles ? Elles sont certes mon passé, mon héritage mais elles deviennent aussi tout mon présent : elles me questionnent sur mes idées et mes manières de les défendre mais plus encore sur mes choix de vie et mes désirs. Figure effrayante, mais sublime qui intrigue autant qu’elle fait peur, c’est l’insoumission qui me plait, qui me ramène à elles, sans cesse. Sorcière insoumise qui résiste. La résistance la plus difficile qui puisse exister mais surtout l’une des plus anciennes. Il semble qu’il y ait des sorcières dans tous les âges de cette civilisation. On peut même remonter dans l’Antiquité 4 avec la figure de la sirène par exemple, sorcières créées de l’écume pour trouver les premières traces de ces femmes rebelles, celles qui savent, celles qui soignent mais aussi celles qui lancent des sorts affublées d’un visage maléfique.

Elles revêtent mille et une facettes au cours des siècles et si l’on cherche bien on peut retrouver des grandes figures de sorcières qui se déclinent au fil du temps. Julie Proust Tanguy décrit bien les changements qui s’opèrent au fil du temps, comment cette image mute, se transforme mais traverse toujours les âges. Ce qu’il en reste aujourd’hui se traduit dans la pop culture qui s’est grandement réappropriée cette figure pour objectifier la femme, la rendre toujours plus désirable. Tout en invisibilisant les sorcières du quotidien, leur travail et leurs croyances, la société en a fait des égéries, qui permettent de définir les normes de la bonne ou de la mauvaise sorcière, et par extension les bons comportements définissant la féminité.

Je pourrais citer ici plusieurs grandes figures de sorcières (souvent fictionnelles) pour prouver qu’elles sont toujours présentes au fil du temps. Je pourrais aussi donner des chiffres, annoncer des faits, avancer des arguments rationnels et irréfutables. Pour prouver qu’encore aujourd’hui on trouve des sorcières. Mais en fait, pourquoi voudrais-je parler de « grandes femmes » ? Je ne veux pas parler de Circée, de Médusa, ou encore de Hermione Granger dans Harry Potter, de Samantha dans Ma sorcière bien-aimée ou de Sabrina l’apprentie sorcière. Je ne veux pas non plus mettre de grands noms sur de grandes figures de féministes des siècles passées. Je ne suis pas un homme pour me sentir obligée de parler des « Grandes Femmes de l’histoire de France ».

Je veux juste mettre en lumière cette femme de l’ordinaire, celle qui a appris de sa mère ou de sa grand-mère à se servir de plantes pour soigner les maux du quotidien, qui a appris à respecter le vivant qui l’entoure, à écouter, à prendre soin, à faire preuve d’humilité et à se défendre.

Cette femme de l’ordinaire qui a fini par être persécutée pour ses connaissances, pour ce savoir, pour sa curiosité. Qui a fini brulée vive en place publique, huée par tous et toutes, bouc-émissaire malheureuse d’une sombre période, parce qu’elle ne voulait pas respecter cette place trop étroite et trop inconfortable qu’on lui avait définie.

La chasse aux sorcières a fait des ravages dans les connaissances de l’humanité. Peut-être a-t-elle permis à certains de devenir spécialistes en objets de torture, à les perfectionner mais beaucoup des savoirs vernaculaires que possédaient les guérisseuses et les sages-femmes de l’époque, les fameuses sorcières, ont sombré avec elles dans les abimes. La course vers le progrès, vers l’institutionnalisation de la profession de médecin (réservée aux hommes donc) ont notamment privé des générations de femmes d’un savoir sur leur corps qui leur donnait un peu trop de pouvoir au gout de certains. On ne peut pas parler des sorcières sans évoquer le Malleus Maleficarum, ouvrage odieux écrit au XVème siècle qui n’a fait en fait que légitimer et institutionnaliser la violence à l’encontre des femmes. Nous sommes à ce moment-là devenues officiellement des objets, incapables de vivre par nous-même, incapables d’une quelconque intelligence. Nous n’avions déjà que peu voix au chapitre mais la chasse aux sorcières de la Renaissance était là pour nous faire taire, définitivement. Je ne sais pas si elle a réussi entièrement. Mais pour sûr, elle a taillé aux femmes une place peu enviable dans la société.

Je crois bien que les sorcières n’ont pas complétement disparu. Elles ont juste appris, de la pire des manières, à vivre sans se faire remarquer, à survivre, à peine. Quelques bribes de leurs savoirs sont restées. Bien peu, malheureusement. C’est de toute cette connaissance que les hommes nous ont privé en détruisant consciencieusement les sorcières. C’est une figure qui revient au gout du jour, jusque dans sa récupération capitalistique, se traduisant par l’explosion de la vente des cristaux (catastrophe écologique et surexploitation de mines dans de nombreux pays sont le prix à payer, soit dit en passant) et des brumes dans les grandes enseignes. Pourtant, j’ai envie de comprendre ce que c’est que de se dire « sorcière ». Essayer de voir au-delà d’Instagram et les feed trendy de jeunes urbaines qui cherchent à se réapproprier un espace. De montrer que ce n’est pas une insulte. Que c’est possible, simplement.

La sorcière c’est la guérisseuse.

La sorcière c’est l’envouteuse.

La sorcière c’est la magicienne.

La sorcière c’est la nécromancienne.

La sorcière est maléfique.

La sorcière est la fiancée du diable.

La sorcière c’est l’hystérique.

La sorcière c’est la rebelle.

La sorcière est une femme fatale.

La sorcière est une femme libérée.

La sorcière fait peur.

« Nommer sorcière celle qui revendique l’accès aux ressources naturelles, celle dont la survie ne dépend pas d’un mari, d’un père ou d’un frère, celle qui ne se reproduit pas, celle qui soigne, celle qui sait ce que les autres ne savent pas ou encore celle qui s’instruit, pense, vit et agit autrement, c’est vouloir activement éliminer les différences, tout signe d’insoumission et tout potentiel de révolte. C’est protéger coûte que coûte les relations patriarcales brutalement établies lors du passage du féodalisme au capitalisme. » (Anna Colin, 2015, p.116)5 C’est cette forme de liberté qui transparait de la sorcière. C’est cette liberté là que je cherche. C’est aussi celle-ci que l’on nous a refusée, que l’on nous refuse toujours.

Pourquoi autant de peur ? Pourquoi autant de douleur ? Pourquoi autant de haine ? Pourquoi la torture, la mort, la persécution, l’asservissement, la mise sous tutelle et sous dépendance, la spoliation, la confiscation du savoir et d’une place décente dans la société, la mise en avant de l’homme blanc, être suprême au-dessus de tout le reste du vivant ?

Mona Chollet a remarqué ceci : « Quand j’ai commencé à y travailler [au monde diplo], j’ai été déconcertée par la passion de nombre de mes collègues pour les chiffres, les cartes, les tableaux, toutes choses dont j’avais à peine remarqué la présence jusque-là. Non seulement j’y reste hermétique, mais, les rares fois où je me penche sur eux et où un éclair de compréhension zèbre les ténèbres de mon cerveau, je ne me sens en rien comblée dans mon désir de connaissance. Je ne nie pas leur utilité ou leur qualité, ni le fait qu’ils sont très appréciés d’une partie de nos lecteurs ; mais il existe des gens, dont je suis, à qui ils ne parlent pas et qui préfèrent d’autres modes d’appréhension du monde, pas moins riches d’enseignements. » (Mona Chollet, 2018 ; p.183). Je me suis retrouvée dans ces propos. J’aimerais que l’on cesse de tourner en dérision les manières différentes de voir le monde.

En-sauvager la pensée c’est aussi accepter que tout n’est pas forcément rationnel et rationalisable.

Je suis un être vivant fait de sensations, de sentiments, d’émotions. Je réagis parfois de manière impulsive, j’ai des intuitions qui me guident, je m’adapte aux personnalités en face de moi en les ressentant et pas en les calculant. Mes relations aux autres et à mon environnement sont régies par ces sensations, émotions, sentiments. Bien sûr que parfois je prends du recul, j’observe, je chiffre, je mets en avant des faits. Mais j’ai aussi décidé (et c’est l’une des décisions les plus difficiles à tenir parce que je me bats contre des vents, des marées, des moulins à vent, la société entière, au moins) pour apporter à la connaissance l’argumentation qui fait de nous des humaines. Celle de ma sensibilité, de mon intuition, des connaissances de l’autre et du monde que je ne rationnalise pas.

J’aimerais pouvoir écrire un texte qui coule et qui roule, qui prend mille et un chemins sinueux, un texte organique, parfois douloureux mais profondément poétique. Profondément humaine.

Malheureusement, j’hérite d’un monde qui me demande d’organiser mes pensées, d’en faire des arguments, de prouver par A+B, chiffres et faits à l’appui que ce que je dis est vrai, est réel, est vérifiable. Il n’y a pas la place ici pour les croyances, les expériences, les ressentis ou les émotions qui sont pourtant des critères de vérité dans le monde qui je parcours. Parfois même plus qu’un discours argumenté et rationnel, simplement parce que l’expérience que je fais des choses, les intuitions que j’ai au contact de l’autre sont, dans mon régime de vérité, un fait réel et vérifiable.

Peut-être que pour démêler le fil de la compréhension d’une figure qui peut éclairer beaucoup, la question n’est pas vraiment de trancher sur son aspect positif ou négatif mais plutôt de comprendre l’ambiguïté fondamentale de ce personnage qui permet à chacune de se réapproprier une manière de vivre, d’envisager le monde, de s’y intégrer (ou non), un rapport à l’autre et au vivant qui n’est pas celui dont nous héritons, un rapport à soi, au groupe et au politique qui n’est peut-être pas celui de la norme. C’est tout cela que peuvent nous apporter les sorcières : la remise en question de nos existences, en apprenant à (re)devenir conscientes de ce qui nous entoure, à (re)prendre une place un peu plus humble, à devenir un peu moins égocentrique, à construire un monde un peu moins centré autour de l’homme.

Qu’elle est sauvage cette sorcière qui se refuse à s’extraire de ce qui fait d’elle un être vivant ! Qu’elle est sauvage celle qui refuse toutes ces mondanités, celle qui cherche à s’extraire du monde, des normes et des obligations. Celle qui cherche à prendre soin de l’autre, à lui offrir une mort paisible lorsque la souffrance est trop grande, à rendre aux femmes le contrôle sur leur corps, à se battre pour récupérer contrôle, maitrise ou simplement liberté sur sa vie et ses pensées.

La découverte de ces histoires de vie tragique m’ont beaucoup apporté. Beaucoup de questionnements, beaucoup d’espoir et pas mal de difficultés aussi. La première a été celle de se réapproprier l’écriture quand plus rien ne fait sens. Rendre hommage aux sorcières, c’est chercher à s’extraire des normes comme elles ont refusé de rentrer dans le moule que l’on construisait trop serré autour d’elles. Ma réflexion est un peu alambiquée peut-être mais le rapprochement entre le processus d’écriture et l’histoire de la sorcellerie s’est imposé comme une évidence. Parce que l’écriture, la manière dont nous présentons et agençons nos idées, la façon que nous avons d’étaler nos pensées sur papier dans l’optique de le faire lire, c’est une forme normative d’imposition d’idées à l’autre. La production de savoirs, d’un savoir qui n’est pas toujours accessible, c’est reproduire cette même domination qui a vu les sorcières disparaitre petit à petit.

L’écriture, si elle est libératrice parfois, est aussi une gigantesque machine à exclusions, qu’il conviendrait peut-être de remettre en question simplement parce que ses codes, notamment scientifiques et universitaires, sont le résultat même de la pensée logico-formelle qui régit notre monde, et qui lisse tout pour éviter que des voix dissidentes ne crient trop fort.

C’est tout ça que m’ont apporté les sorcières. L’acceptation que nous ne sommes pas que des êtres de sciences, toutes rationnelles, semblables, tournées vers la distinction, mais que nous pouvons avoir une compréhension et une appréhension du monde qui passe par d’autres canaux. Que de marcher en montagne en observant les fourmis construire leur maison ou en écoutant les marmottes siffler le danger à l’approche de l’aigle, c’est une manière de faire sa place. Que le progrès technique et la fuite en avant de la maitrise et du contrôle ne sont pas des buts qu’il est enviable de poursuivre. Que nous ne sommes pas obligées d’être uniquement dans des relations de domination avec l’ensemble du vivant et qu’être sorcière sauvage ne veut pas dire être moins que. Moins que l’homme, moins que l’autre, moins que rien. Cela veut juste dire regarder le monde d’une manière différente, l’appréhender autrement, en ressortir une légitimité, une manière et une raison de vivre. Retrouver aussi une place dans le monde vivant. Une place à égalité avec la fourmi ou la marmotte, avec l’arbre centenaire, l’edelweiss qui ne pousse qu’en haut de la montagne.

Sorcière je suis devenue, sauvage j’espère devenir.

Edelweiss, lueur d’espoir
Photo : Loriane Ferreira

Loriane Ferreira



  1. Ce texte sera accordé uniquement au féminin. Non pas parce qu’il ne s’adresse qu’aux femmes, bien au contraire, mais parce que j’ai envie pour une fois que les femmes prennent un peu la place sur le reste. J’aimerais ici que les hommes se fassent petits, qu’ils tendent un peu l’oreille, qu’ils ne cherchent pas à discuter.

  2. Mona Chollet, 2019, Sorcières: la puissance invaincue des femmes, éditions Zones.

  3. Starhawk, 2003, Femmes, magie et politique, Paris, Empêcheurs de penser en rond.

  4. Julie Proust Tanguy, 2015, Sorcières! : le sombre grimoire du féminin, Montélimar, Les Moutons électriques, 2015.

  5. Postface d’Anna Colin in Barbara Ehrenreich, Deirdre English et L. Lame, 2015, Sorcières, sages-femmes et infirmières: une histoire des femmes soignantes, Paris, Cambourakis.

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