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04.12.2021 à 09:43

En Italie, l’exceptionnelle résistance des anti-pass: reportage par Giannina Mura

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Après avoir fait de l’Italie le premier pays à rendre obligatoire la vaccination du personnel de santé, le gouvernement Draghi a fait pression sur tous les Italiens pour se faire vacciner contre le Covid en imposant par décret, le 23 juillet 2021, l’obligation de pass sanitaire pour accéder aux lieux publics clos (bars, cinémas, musées, … Continued

Texte intégral 4700 mots

Après avoir fait de l’Italie le premier pays à rendre obligatoire la vaccination du personnel de santé, le gouvernement Draghi a fait pression sur tous les Italiens pour se faire vacciner contre le Covid en imposant par décret, le 23 juillet 2021, l’obligation de pass sanitaire pour accéder aux lieux publics clos (bars, cinémas, musées, restaurants…) dès le 6 août.

Jusqu’à aujourd’hui, 54,7% des plus de 12 ans ont effectué un cycle complet de vaccination. Le nouveau Green Pass (nom du pass vaccinal en Italie), valable neuf mois pour les vaccinés, six pour les guéris du Covid, et 48 heures pour les testés négatifs, est la « condition pour garder l’activité économique ouverte », a annoncé l’exécutif.

Les philosophes Giorgio Agamben et Massimo Cacciari ont été les premiers intellectuels de renom à s’insurger contre cette « condition », dont ils ont dénoncé les périls par une lettre ouverte publiée le 26 juillet dernier dans la revue de l’Institut Italien d’Etudes Philosophiques de Naples. Ils alertaient : « La discrimination d’une catégorie de personnes, qui deviennent automatiquement des citoyens de série B, est en soi un fait gravissime, dont les conséquences peuvent être dramatiques pour la vie démocratique ». Ils mettaient aussi en garde contre la transformation du vaccin « en une sorte de symbole politico-religieux », ce qui « en plus d’être une dérive anti-démocratique, va à l’encontre des preuves scientifiques ». Car, interrogent-ils, comment peut-on imposer, subrepticement via le pass, la vaccination au plus grand nombre, sans tenir compte des dangers, compte tenu du fait que les vaccinés peuvent transmettre le virus et tomber malades, et que, par ailleurs, les fabricants ont déclaré leur incapacité à prévoir les dommages et effets collatéraux à long terme du vaccin ?

« Les philosophes Giorgio Agamben (à droite de l’image ici) et Massimo Cacciari ont été les premiers intellectuels de renom à s’insurger contre cette « condition », dont ils ont dénoncé les périls par une lettre ouverte publiée le 26 juillet dernier »

Les deux philosophes s’inquiètent surtout des effets du pass sur la santé du corps social: « Tous sont menacés par ces pratiques discriminatoires. Paradoxalement, les porteurs du pass encore plus que les non-vaccinés (qu’une propagande de régime voudrait faire passer par des ennemis de la science et même promoteurs de pratiques magiques), du moment que tous leurs mouvements seront contrôlés ». D’où leur appel à un sursaut de la conscience démocratique.

Mais leur appel a déclenché plutôt le dédain des divers leaders d’opinion qui nient en bloc tout danger despotique ou effet discriminatoire de l’obligation du pass sanitaire. Paolo Flores D’Arcais, directeur de « MicroMega », revue historique de la gauche, dans une lettre publiée le 27 juillet sur le site de sa revue, le compare ainsi au permis de conduire, au port d’armes, ou à l’interdiction de fumer dans les lieux publics clos. Pour lui, « tenir à distance ceux qui ne veulent pas se faire vacciner n’a rien de discriminatoire, c’est une mesure élémentaire minimale de défense de la liberté et de la vie des autres ».

Parmi les rares intellectuels qui ont alors soutenu Agamben et Cacciari, le philosophe Andrea Zhok, professeur de Philosophie morale à l’Université La Statale de Milan, constatera, dans un article du 28 juillet, le clivage entre la situation sanitaire qui n’apparaît pas particulièrement critique et « une pression propagandiste terrifiante par tout l’establishment, qui martèle incessamment le devoir de se vacciner. Cette persuasion moralisatrice, alimentée par 100% des médias et par 90% de la classe politique a un impact dévastateur sur l’opinion publique » affirme-t-il.

Puisque le pass sanitaire a été « conçu comme un dispositif pour imposer de manière oblique une sorte d’obligation vaccinale sans en assumer la responsabilité », ceux qui refusent, « bien que légalement tolérés, sont jugés impurs, et il devient légitime, et même conseillé, que s’abatte sur eux le mépris » explique-t-il. Ainsi, la stigmatisation galopante des non-vaccinés, traités comme des sous-humains, « traîtres à la patrie dans l’effort de guerre contre le virus », fait couler la haine à flots sur les réseaux sociaux. Et d’avertir: « Nous arrivons à un seuil vraiment dangereux » lorsque le pouvoir déchaîne ses forces dans des campagnes agressives contre une partie de la population, qui agit dans le respect de la loi et exerce sa liberté légitime.

Le gouvernement aurait dû plutôt procéder à une « estimation calibrée des moyens et des fins sans s’ériger en juge moral », et « jouer avec les cartes démocratiques de l’argumentation, du pluralisme, de la bonne information », au lieu d’adopter « le raccourci autoritaire de la propagande, de la distorsion et de la diabolisation » insiste le philosophe.

Face aux critiques, Massimo Cacciari renchérit dans une tribune publiée par La Stampa le même jour, amplement diffusée sur d’autres sites web. L’Italie, explique-t-il, vit depuis plus de vingt ans dans un état d’exception qui « conditionne, fragilise, limite les libertés et les droits fondamentaux. Et ce dans un contexte global où la crise de l’idée même de représentation s’amplifie ». Et, comme en France, les états d’urgences se succèdent « sans la volonté précise d’en sortir politiquement et culturellement ». Ainsi, « au lieu d’une information adéquate, on procède par alarmes et diktats, au lieu d’exiger connaissance et participation, on produit une inflation de règles confuses, contradictoires et souvent complètement impuissantes ». L’imposition du Green pass risque de ce fait de devenir  « un moyen subreptice de prolonger à l’infini – peut-être avec des vaccinations répétées – une sorte de micro-lockdown »,  ouvrant la voie à une société du « Surveiller et punir ».

La vaccination doit faire l’objet d’un libre choix, maintient-il, ajoutant : « un choix est libre seulement quand il est conscient. Nous sommes libres seulement quand nous décidons sur la base de données précises, en calculant rationnellement les coûts et les bénéfices pour nous et pour les autres. » Et de prévenir : « Tant que nous subirons toute mesure ou toute norme, sans en demander la raison, et sans en considérer toutes les conséquences possibles, la démocratie se réduira à la plus vide des formes, à un fantôme idéel ».

C’est justement en jugeant l’obligation du pass comme une mesure disproportionnée et injustifiée que Fabrizio Masucci, le président et directeur du musée le plus visité de Naples, le Museo Capella Sansevero, a fait un « pas de côté », annonçant, le 2 août, sa démission. Les musées « ne doivent pas être utilisés comme des moyens pour atteindre des objectifs étrangers à leur fin », surtout si une telle instrumentalisation compromet la cohésion sociale, a-t-il asséné.

Fabrizio Masucci, directeur du musée le plus visité de Naples, le Museo Capella Sansevero, a annoncé le 2 août, sa démission. Les musées « ne doivent pas être utilisés comme des moyens pour atteindre des objectifs étrangers à leur fin » a-t-il asséné.

Rappelant que les protocoles sanitaires adoptés en font les lieux publics clos à plus bas risque de contamination, il affirme que seules des évaluations épidémiologiques spécifiques aux musées lui auraient permis de continuer à diriger une institution qui soit contrainte de renoncer à la parité dans le traitement de ses visiteurs. La vocation muséale de lieu d’inclusion et d’accès égalitaire à l’art et à la culture « devrait être sacrifiée uniquement après avoir épuisé tout effort possible pour éviter une telle blessure » a affirmé Masucci. D’où sa décision de quitter – après plus de dix ans –la direction de son musée. Et d’inviter les autorités à reconsidérer cette obligation, afin de permettre aux musées de rester un « port neutre » où « les visiteurs, entourés de la beauté, puissent recommencer à connaître et à se reconnaître sans étiquettes ».

Ce « simple geste de cohérence », s’il n’a pas eu l’effet espéré, apparaît comme la quintessence de la « dissidence individuelle » prônée par le poète et musicien Francesco Benozzo, célèbre professeur de philologie romane à l’université « Alma Mater Studiorum » de Bologne. Avec Luca Marini, professeur de Droit international, de droits humains et de bioéthique à l’université de Rome « La Sapienza », il est l’un des rares universitaires à avoir contesté publiquement la gestion de la crise sanitaire, dès mars 2020.

Ensemble, ils ont signé un appel à la communauté académique contre la nouvelle extension du Green Pass qui, à partir du 1er septembre 2021 fut rendu obligatoire pour les étudiants universitaires et le personnel enseignant et administratif des écoles et des universités afin d’accéder à leur lieu d’étude et de travail.

Publié le 8 août 2021, sous forme de lettre au médiéviste Franco Cardini, leur appel part d’un constat amer : « Dans le silence assourdissant et gêné des recteurs, des organismes académiques, des syndicats et des associations, l’école et l’université ont été frappées par une mesure (le décret-loi du 6 août 2021) qui concrétise sur le plan juridique la plus grave violation des droits humains perpétrée de 1945 jusqu’à aujourd’hui. Pour notre façon de ressentir et de penser, nous nous considérons, maintenant, en tant que citoyens italiens et en tant que professeurs universitaires, des persécutés politiques et nous agirons en tant que tels à l’avenir. »

Ils regrettent que l’Université n’ait initié aucun débat sur l’état d’urgence, « se limitant à censurer et à pointer du doigt comme théoriciens du complot, négationnistes ou antiscientifiques, certaines positions exprimées par des chercheurs, professeurs et collègues du personnel technico-administratif ». Néanmoins, ils gardent l’espoir que « du monde universitaire, surgissent des personnalités institutionnelles et des voix capables de discuter de manière critique des méthodes et des mesures que tout étudiant en cours de civisme serait capable, si non manipulé, de reconnaître comme disproportionnées et illogiques. »

Quelques jours plus tard, les deux récidivent envoyant, le 14 août 2021, un appel aux Présidents de la République, du Conseil des ministres, du Sénat, de la Chambre des députés et de la Cour Constitutionnelle. Le but ? Mettre en avant les aspects critiques de la campagne vaccinale en cours, soulignant, entre autres, la contradiction entre celle-ci et les principes généraux du droit international et de bioéthique, parmi lesquels « le principe de précaution ». Ils alertent également sur les dérives possibles des mesures gouvernementales, sur leur impact concernant les droits, les libertés individuelles et le rapport entre gouvernants et gouvernés.

Le 29 août, Benozzo appelle ses collègues des écoles et des universités à déserter les cours et à s’abstenir de travailler à la rentrée. Il incite notamment les possesseurs de Green pass à devenir l’élément perturbateur inattendu pour « le dispositif de domination ». Et enchaîne : « Je vous invite à vous demander s’il y a encore un sens à vous voir comme des enseignants, des professeurs, des personnes libres au sein d’une institution libre, face à ce chantage qui vous oblige à obéir à une règle insensée, condamnant ceux de vos collègues qui s’y opposent à être exclus des cours. ». Et de prédire : « de ces temps sombres, il y aura des choses que nous ne regretterons pas et d’autres que nous regretterons. Chacun saura choisir lesquelles. Je crois que beaucoup, ou tout, dépendra des gestes individuels et des choix clairs. Je crois que beaucoup, ou tout, dépendra de vous ».

La plupart déclineront l’invitation, mais Benozzo et Marini sont de moins en moins seuls. L’appel des professeurs universitaires contre « la nature discriminatoire du Green Pass », lancé début septembre par 150 d’entre eux, dépasse les 1.000 signatures en quelques semaines. Son but ?  Réaffirmer la notion d’université comme « lieu d’inclusion » et ouvrir « un débat sérieux et approfondi » sur les dangers du pass. Le mouvement des étudiants, Studenti contro il Green Pass, qui voit le jour au mois d’août, se constitue rapidement en réseau reliant les nombreux groupes locaux. Et multiplie les manifestations et les actions en collaboration avec les professeurs et les autres opposants au pass sanitaire, allant des cours en extérieur dans diverses universités jusqu’aux actions de solidarité avec les étudiants et le personnel sans Green pass. Comme à Bologne, le 5 octobre, en soutien de Benozzo qui, à partir du 5e jour sans pass, sera suspendu et privé de salaire.

Francesco Benozzo, célèbre professeur de philologie à Bologne. En France, très rares sont les universitaires qui prendront partie contre le pass sanitaire

A la veille du vote au parlement du 9 septembre 2021 pour la transposition en loi des décrets sur l’extension du Green pass, le mouvement lance un appel aux parlementaires. Déplorant l’absence d’un véritable débat public et politique en matière de vaccination, obligation vaccinale et passeport sanitaire d’un point de vue scientifique, juridique et éthique, il y propose une analyse serrée. Entre autres, il souligne que ce décret-loi viole la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne, dont l’article 1 (« la dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégée ») et l’article 3 (droit à son integrité physique et mentale, comprenant le consentement libre et éclairé des personnes soumises à des traitements médicaux). Comment peut-il y avoir consentement libre, interroge-t-il, lorsque le Green Pass devient une condition préliminaire pour la reconnaissance de droits inaliénables et que le consentement est soumis à un chantage politique ?

De plus, pour imposer l’obligation, le vaccin doit avoir démontré sa capacité à améliorer la santé du vacciné et celle des autres, sans détériorer la santé de l’inoculé, et il faut également prévoir une indemnisation adéquate en cas d’effets secondaires graves. Il constate que le Green pass ne satisfait pas ces conditions, d’où l’illégitimité de toute obligation vaccinale directe ou indirecte. Malgré cela, « la discrimination d’État actée avec le Green pass prive 30% des Italiens de leurs droits fondamentaux », et conditionne les droits fondamentaux de tous à l’obligation des « se vacciner régulièrement, en dépit des principes de droit qui imposent un consentement libre et éclairé aux traitements sanitaires ».

Face à cette « atrophie de la liberté », les étudiants s’activent pour renforcer le corps social, comme l’exprime Giulia, diplômée en droit, et porte-parole du mouvement le 18 septembre à Turin.

Le 9 septembre, Sara Cunial est l’une des 34 députés (sur les 295 présents) à voter contre la transposition en loi des décrets. Cette agricultrice bio de la Vénétie, élue dans les listes du Mouvement 5 étoiles (M5S), et exclue en 2019 pour ses critiques publiques adressées au parti, est une opposante de la première heure de l’état d’urgence. Lors de ce vote, elle s’élève à nouveau contre le gouvernement : « Vous ne pouvez plus dire que votre stratégie est le vaccin sur base volontaire, puisque vous forcez peu à peu tout le monde, indirectement, via le chantage social et le harcèlement moral. Vous utilisez la pandémie comme prétexte pour les réformes sociales, économiques et du travail, sous le signe des « larmes et du sang » que votre plan de relance exige comme rançon. »

« Generazioni Future », organisation de référence du mouvement de défense des biens communs, s’insurge aussi contre le pass. Le 3 septembre, elle interpelle les confédérations syndicales CGIL, Cisl et Uil : « Comment pouvez-vous ignorer que la pandémie est le moyen pour étendre le chantage de classe à toute la société, et que le Green Pass, dispositif odieux de discrimination et de surveillance, est au service des politiques gouvernementales et non un moyen de protection contre la contagion ? »

Le célèbre chant Bella Ciao, devenu un hymne à la résistance dans le monde entier, entonné par des anti-pass en Italie

Et de renchérir : « La gravité de l’utilisation du travail et du salaire comme armes de chantage, pour obtenir la participation à un essai de vaccination expérimentale corrompu par des intérêts milliardaires, vous met directement en cause. » Face à une situation où « il n’y a plus de temps à perdre », « Generazioni Future » appelle le syndicat à « revoir les termes du dialogue avec le gouvernement », abandonner « une attitude de soumission » et « retrouver la force et clarté pour redevenir un sujet qui défend véritablement tous les travailleurs ».

Malgré les manifestations spontanées, pacifiques et autogérées, qui se tiennent tous les samedis dans les villes italiennes depuis le 31 juillet, les recours en justice, et les innombrables appels, le gouvernement ne revient pas en arrière. Pire, le Conseil des ministres a approuvé à l’unanimité, le 16 septembre 2021, le décret-loi qui fait de l’Italie le premier pays au monde où seule la possession du pass permettra aux citoyens d’accéder à leur lieu de travail (privé et public, y compris le parlement).

23 millions d’Italiens sont concernés. L’objectif ? Pousser les non-vaccinés à se rendre au centre de vaccination pour dépasser 80% d’inoculés au sein de la population à la mi-octobre. Car, à partir du 15 octobre, les salariés sans pass seront interdits d’entrée, considérés comme en « abandon de poste », et privés de salaire jusqu’à ce qu’ils le présentent. Les syndicats confédéraux demandent la prise en charge des tests par les employeurs (car « on ne doit pas payer pour travailler »), ou à défaut, l’imposition de la vaccination obligatoire pour tous. En vain.

La manifestation du 25 septembre dernier a rempli la piazza San Giovanni de Rome, place emblématique de l’histoire syndicale, de femmes et d’hommes qui se sentent abandonnés par le manque d’action des syndicats confédéraux. Organisée sous le slogan « travail et liberté » par diverses associations (Fronte del Dissenso, No Paura day, Ancora Italia, entre autres), elle revendiquait l’abolition du Green Pass et de l’état d’urgence, la liberté de choix et non l’obligation vaccinale, mais aussi une « économie de la solidarité sociale, contre le néolibéralisme et la domination de la finance ».

Les interventions qui se succèderont à la tribune attestent de ce premier essai d’alliance entre travailleurs en lutte, étudiants, professeurs, médecins, avocats et autres professionnels. La plus retentissante d’entre elles viendra de la commissaire adjointe de la police de Rome, Nunzia Alessandra Schilirò.

Ancienne chef de la section de la brigade mobile chargée des crimes sexuels, réputée pour sa résolution de cas difficiles de féminicides, cette fonctionnaire de la Criminalpol monte à la tribune « en tant que libre citoyenne », poussée par « la gravité sans précédents du moment historique », et bien consciente du risque qu’elle prend pour sa carrière. Elle qualifie le Green pass d’incompatible avec la Constitution italienne et avertit : « La désobéissance civile est un devoir sacré lorsque l’État devient despotique ou corrompu, le citoyen qui s’accommode d’un tel État en devient complice ».

A l’approche du 15 octobre 2021, du Nord au Sud de l’Italie, les mobilisations se sont intensifiées. Par leur ampleur, elles ont commencé à fortement inquiéter les autorités. Et les violences en marge de certaines manifestations, comme le 9 octobre à Rome, ont fait réapparaître le spectre des années de plomb. Mais, plus que par des extrémistes de droite, ou de gauche, comme les martèlent certains médias, ces manifestations apparaissent surtout peuplées par des gens communs, déçus par la politique traditionnelle et les partis anti-système (Lega et M5S), unis par l’opposition au pass sanitaire et à l’obligation vaccinale, et par l’urgence de défendre leurs vies saccagées.

A Trieste la participation aux manifestations devient de plus en plus importante. Ici celle du 25 septembre 2021

Les mots d’ordre « touche pas au travail », « grève générale », « non au chantage au travail » ont résonné d’un bout à l’autre de la Péninsule. A Trieste, le porte-parole de la coordination des travailleurs du port (CLPT), Stefano Puzzer, a annoncé que, à partir du 15 octobre, les dockers bloqueraient le port jusqu’à l’abolition du Green Pass, appelant tous les dockers du pays à faire de même. Les soutiens arrivent de tous les secteurs. Mais, le 15 octobre 2021 le blocage de l’Italie n’aura finalement pas eu lieu. Peur de l’autorité de contrôle des grèves qui, décrétant le débrayage illégal, avait annoncé des sanctions ?

A Trieste, des milliers d’opposants au pass sont arrivés de partout, pour confluer vers le vaste rassemblement au port, provoquant un fort ralentissement de l’activité pendant trois jours. Ce fut aussi le début d’une nouvelle forme de solidarité qui ne sera pas brisée lorsque, le 18 octobre, les forces de l’ordre délogèrent la foule présente sur les lieux à coup de matraques et gaz lacrymogènes.

L’ambiance à Trieste, Italie, lors d’une manifestation anti-Green Pass

Si la mobilisation continue, la découverte de cas positifs parmi des manifestants, deux semaines plus tard, a offert aux autorités l’occasion pour en limiter le périmètre. Le 9 novembre, le ministère de l’intérieur a émis une directive prévoyant désormais seulement des « rassemblements statiques », ou des parcours décidés par les autorités hors des centres villes, et ce jusqu’à la fin de l’état d’urgence.

Face à ce nouveau tour de vis, la nécessité de l’union et d’une organisation représentative de l’opposition qui grandit, mais reste « dispersée » à travers des rendez-vous hebdomadaires sans effets sur les décisions gouvernementales, se fait pressante.

« Generazioni Future » a déjà organise à Turin, le 10 novembre dernier, une conférence sur « les politiques pandémiques » à laquelle ont participé des professeurs universitaires et autres intellectuels, médecins, ou politiciens « dissidents ». Le but? Jeter les bases pour la naissance d’une coordination qui vise à déconstruire le paradigme dominant d’un point de vue scientifique et à construire une culture politique commune en s’alliant avec les autres opposants au Green Pass afin de sortir de la crise dans laquelle s’enfonce le pays.

Pour Nunzia Alessandra Schilirò la sortie de cette crise ne peut avoir lieu qu’en redonnant à « l’énergie féminine » sa juste place dans la société. Dans ce but, elle a lancé la coordination « Venere vincerà ». Première étape : une manifestation de femmes le 14 novembre dernier à Florence. L’adhésion a dépassé les attentes. De milliers d’Italiennes provenant de toutes les régions ont saturé la Piazzale Michelangelo (capacité : 48.000 personnes) et les rues voisines.

Nunzia Alessandra Schilirò, commissaire adjointe de la police de Rome, figure de la lutte anti-pass en Italie

« Nous devons mener la lutte, parce que nous sommes le symbole de l’union » a-t-elle lancé depuis la tribune. L’appel à l’unité et aux actions communes est désormais à l’ordre du jour dans toutes les manifestations. Mais l’union entre les diverses âmes du mouvement semble encore loin. Le durcissement des règles d’usage du pass qui restreindra encore plus l’espace social des non-vaccinés à partir du 6 décembre prochain et l’extension de l’obligation vaccinale à d’autres catégories professionnelles, annoncée par le gouvernement le 24 novembre, lui impulsera-t-elle l’élan décisif ?

Giannina Mura, journaliste, correspondante internationale pour QG


02.12.2021 à 09:22

CONTRE-POUVOIR: Le pouvoir, la Vème République et la « chefferie indienne », par Alphée Roche-Noël

maouina@qg.media
Mes deux dernières livraisons de « Contre-pouvoir » étaient centrées sur Zemmour. Trop pour un seul individu ? Trop pour un tel individu ? Je ne le crois pas et m’en suis déjà expliqué. (« Ignore-t-on, dans un hall de gare, un colis que l’on sait piégé ? ») L’erreur, en revanche, après avoir tenté d’approcher, sous l’angle économique, psychologique, anthropologique, le … Continued

Texte intégral 1795 mots

Mes deux dernières livraisons de « Contre-pouvoir » étaient centrées sur Zemmour. Trop pour un seul individu ? Trop pour un tel individu ? Je ne le crois pas et m’en suis déjà expliqué. (« Ignore-t-on, dans un hall de gare, un colis que l’on sait piégé ? ») L’erreur, en revanche, après avoir tenté d’approcher, sous l’angle économique, psychologique, anthropologique, le cas Zemmour, serait de ne pas tourner son regard vers l’objet premier de cette chronique, de ne pas immédiatement se remettre à confronter le pouvoir. L’erreur serait d’agiter le pantin Zemmour, comme font tant et tant qui prétendent le combattre, et de ne pas voir le contexte institutionnel qui lui permet d’exister.

Le 30 novembre 2021, Eric Zemmour annonce sa candidature à la présidentielle de 2022, après des mois de présence médiatique ininterrompue

Je ne parle pas ici de la politique-diversion où Zemmour excelle, cette manière d’hypostasier qui est d’ailleurs le propre de tous les idéologues paranoïaques, mais plutôt de la structure même de notre société politique, ou plutôt de la forme que revêt cette société depuis qu’en 1958, en 1962, et de plus en plus depuis lors, elle a accepté de rompre avec la tradition défensive issue des combats républicains du XIXe siècle. Pour être encore plus clair, je parle ici de la Ve « République », comme régime problématique, glorifié pour sa soi-disant stabilité, mais qui offre, en temps de crise, une voie royale aux tyrans de toutes espèces, dès lors qu’a disparu la vieille culture parlementaire qui lui servit un temps et de cache-misère et de garde-fou. Je parle ici de ce régime étrange, de cette sorte de monstre de Frankenstein, raboutage grossier de fragments de monarchie et de fragments de césarisme, mais vêtu de respectabilité démocratique. 

Souvenons-nous. À l’issue de la crise du « 16-Mai » 1877, qui avait opposé le monarchiste et président de circonstance Patrice de Mac-Mahon à la Chambre, à Gambetta, le « chef de l’État » avait été cantonné au rôle, pour le moins modeste, d’« inaugurateur de chrysanthèmes ». Dans les consciences républicaines d’alors, les deux 18-Brumaire – celui de l’an VIII, celui de 1851 – avaient laissé des blessures profondes. On était alors vacciné, en quelque sorte, contre le risque de domination ou de subversion des institutions par un homme seul. Ce système immunitaire ne devait pas trop mal fonctionner : avec toutes les imperfections, toutes les malfaçons, toutes les fautes qu’on lui connaît, la France de la IIIe République serait l’une des rares « démocraties » (formelles) de l’Europe occidentales à ne pas être emportée par le tourbillon fasciste des années 1920-1930. On connaît la suite, mais on ne la rappelle pas suffisamment : l’effondrement de juin 1940, qui donnerait aux contempteurs de la république parlementaire leurs arguments et leur justification ; la démocratie populaire de fait « au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres » ; l’écroulement du tripartisme, puis de la IVe République, sur fond d’affrontement Est-Ouest et de guerres coloniales ; le retour enfin de l’homme providentiel, favorisé tant par la commotion algérienne que par la crainte du coup d’État militaire. 

On ne peut pas faire grief à De Gaulle de n’avoir pas été visionnaire ; et, de fait, le système qu’il mit en place avec le concours de maints grands notables de la République (au premier rang desquels son président, Coty) correspond trait pour trait à l’architecture esquissée dans son discours de Bayeux. Ainsi le chef de l’État serait prétendument « placé  au-dessus  des  partis », prétendument « arbitre au-dessus des contingences politiques » et, « dans  les  moments  de  grave  confusion », pourrait « [inviter]  le  pays  à  faire  connaître  par  des  élections  sa  décision  souveraine ». Ainsi le chef de l’État nommerait le premier ministre, les ministres et les hauts fonctionnaires. Ainsi il présiderait les conseils des ministres, promulguerait les lois (de jure)… et les initierait (de facto). Ainsi il pourrait dissoudre l’Assemblée, déclencher à son profit les « pleins pouvoirs », ou encore décréter l’état de siège. Ainsi il disposerait de l’administration et de la force armée et pourrait décider d’opérations extérieures sans autorisation du Parlement. Ainsi et par-dessus le marché il se verrait reconnaître le droit de gracier les condamnés, cette vieille et absurde prérogative royale. Les réformes constitutionnelles de 1962, puis de 2001, ne feraient qu’accélérer l’entreprise de concentration des pouvoirs ; je renvoie ici aux épisodes de cette chronique où il en fut question. 

Discours de Charles De Gaulle place de la République à Paris, pour présenter aux français la constitution de la Vème République, 4 octobre 1958

Au moment même où De Gaulle établissait et consolidait son régime de pouvoir personnel, de l’autre côté de l’Atlantique, Pierre Clastres étudiait la philosophie de la « chefferie indienne ». Au contact des tribus du Paraguay, il mettait en évidence « l’absence d’autorité de la chefferie ». « Dans les sociétés indiennes, écrit-il, [la fonction politique] se trouve exclue du groupe, et même exclusive de lui ; le rejet de celle-ci à l’extérieur de la société est le moyen même de la réduire à l’impuissance. » « Tout se passe, écrit-il encore, comme si ces sociétés constituaient leur sphère politique en fonction d’une intuition qui leur tiendrait lieu de règle : à savoir que le pouvoir est en son essence coercition. » Au plan anthropologique, ses observations devaient le conduire à découvrir une société non pas « sans » État, selon la typologie des savants ethnocentrés des XIXe et premier XXe siècles, mais « contre » l’État, c’est-à-dire dotée d’une prescience du risque que le pouvoir faisait courir à la société. 

Est-il grotesque de comparer les sociétés « amérindiennes » à la France des Trente Glorieuses, qui se voulait déjà puissance nucléaire ? Pas tant. Sous l’aspect du rapport au pouvoir, en tout cas, force est de reconnaître qu’elles ont eu des préventions dont nous avons depuis longtemps fait litière – et que sans doute, nous n’avons jamais nourries à un tel niveau de vigilance. Certes, nous avons bien la fameuse « séparation des pouvoirs », qui prend actuellement la poussière dans le grenier de notre théorie politique ; et lorsqu’elle est prévue par les institutions et mise en œuvre dans la pratique, celle-ci est une garantie aussi nécessaire que précieuse de nos droits et libertés. Mais notre faille, par rapport à ces sociétés, provient de ce que, collectivement comme individuellement, nous avons moins peur du pouvoir que nous ne le désirons. Ainsi, il n’est pas un aspect de la sphère sociale qui ne soit hanté par la volonté de puissance des acteurs qui s’y meuvent, ni dominé par le pouvoir que revendiquent une poignée d’entre eux. Ainsi, notre système politique, soi-disant rationnel, est tout entier construit autour de la compétition pour le pouvoir. Et lorsque, face aux menaces manifestes auxquelles ce pouvoir omniprésent nous expose, nous nous décillons enfin, c’est pour croire encore qu’un pouvoir jugé moins néfaste, un « moindre mal », pourra nous protéger : les États-Unis face à la Chine, Macron face au Janus Zemmour-Le Pen, le nucléaire face au fossile, la « souveraineté numérique » face aux « Gafam »… que sais-je encore. 

Il se pourrait malheureusement que nous dussions bientôt faire la somme de ces erreurs dont chacune nous aura potentiellement été fatale. Et pour en revenir à l’hexagonale Ve République, il se pourrait que nous nous rendions bientôt compte, assez abruptement, de la légèreté blâmable dont au minimum nous fîmes preuve en n’exigeant pas plus tôt, avec la dernière énergie, de revoir les institutions de fond en comble, pour conjurer définitivement le spectre du pouvoir d’Un seul. Car l’architecture et les mécanismes de celles-ci, le rapport de force créé au profit du « chef de l’État » et au détriment des autres corps constitués, des corps intermédiaires, de tous les contre-pouvoirs et, en définitive, de la société civile, ne sont pas seulement un scandale pour l’intelligence ni une aberration démocratique : ils sont un danger mortel, aussi vrai qu’en l’état actuel de nos défenses immunitaires, nous ne serions pas en mesure de résister au moindre des assauts d’un ambitieux un peu déterminé qui aurait légalement « pris le pouvoir », comme il semble hélas s’en préparer quelques-uns. Ces défenses, il est plus que temps de les réactiver : en connaissant nos droits, en nous instruisant des luttes passées, et en faisant encore preuve d’assez d’imagination pour construire un avenir où nous ne retomberions pas dans les mêmes ornières. Peut-être, après tout, si nous faisions en pensée cet effort de décentrement de quelques milliers de kilomètres vers le sud-ouest, la « philosophie de la chefferie indienne » pourrait nous y aider.

Alphée Roche-Noël


30.11.2021 à 17:45

Le naufrage de la gauche politique face au Covid, par Toby Green et Thomas Fazi

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Par Toby GREEN (professeur d’histoire au Kings College London, auteur de The Covid Consensus: The New Politics of Global Inequality) et Thomas FAZI (écrivain, journaliste and traducteur, auteur de Reclaiming the State) Cet article a été publié le 23 novembre 2021 sur UnHerd. Il a été traduit par Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS, … Continued

Texte intégral 4770 mots

Par Toby GREEN (professeur d’histoire au Kings College London, auteur de The Covid Consensus: The New Politics of Global Inequality) et Thomas FAZI (écrivain, journaliste and traducteur, auteur de Reclaiming the State)

Toby Green et Thomas Fazi

Cet article a été publié le 23 novembre 2021 sur UnHerd. Il a été traduit par Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS, et nous le publions avec l’aimable autorisation des auteurs

Tout au long des différentes phases de la pandémie mondiale, les préférences des gens en termes de stratégies épidémiologiques ont eu tendance à recouper étroitement leur orientation politique. Depuis que Donald Trump et Jair Bolsonaro ont exprimé des doutes quant au bien-fondé d’une stratégie de confinement en mars 2020, la plupart des libéraux et de ceux qui se situent à gauche de l’échiquier politique occidental se sont empressés d’adhérer à cette stratégie, tout comme ils adhèreront ensuite à la logique des passeports vaccinaux. Aujourd’hui, alors que les pays européens expérimentent des restrictions de plus en plus importantes à l’égard des personnes non vaccinées, les commentateurs de gauche – habituellement si prompts à défendre les minorités victimes de discrimination – se distinguent par leur silence.

En tant qu’écrivains qui se sont toujours positionnés à gauche, nous sommes troublés par cette tournure des événements. N’y a-t-il vraiment aucune critique progressiste à formuler à l’encontre de la mise en quarantaine d’individus en bonne santé, alors que les dernières recherches indiquent qu’il existe qu’une différence infime en termes de transmission du virus entre les personnes vaccinées et non vaccinées ? La réponse de la gauche au covid apparaît maintenant comme faisant partie d’une crise plus large dans la politique et la pensée de gauche – une crise qui dure depuis au moins trois décennies. Il est donc important d’identifier le processus par lequel cette crise a pris forme.

La gauche a adopté le confinement pour de mauvaises raisons

Au cours de la première phase de la pandémie – celle des confinements – ce sont les partisans de la droite culturelle et économique qui ont été les plus enclins à souligner les dommages sociaux, économiques et psychologiques en résultant. Dans le même temps, le scepticisme initial de Donald Trump à l’égard de ce verrouillage de la société a rendu cette position intenable pour la plupart de ceux qui penchent vers la gauche culturelle et économique. Les algorithmes des médias sociaux ont ensuite alimenté davantage cette polarisation. Très rapidement, les gauches occidentales ont donc adopté le confinement, considéré comme un choix « pro-vie » et « pro-collectif » – une politique qui, en théorie, défend la santé publique ou le droit collectif à la santé. Pendant ce temps, toute critique des confinements était stigmatisée comme une approche « de droite », « pro-économie » et « pro-individuelle », accusée de privilégier le « profit » et le « business as usual » sur la vie des gens.

En somme, des décennies de polarisation politique ont instantanément politisé une question de santé publique, sans permettre aucune discussion sur ce que serait une réponse cohérente de la gauche. En même temps, la position de la gauche l’éloignait de toute forme de base ouvrière, puisque les travailleurs à faible revenu étaient les plus gravement touchés par les impacts socio-économiques des politiques de confinement continu, et étaient également ceux qui étaient les plus susceptibles de travailler pendant que les classes moyennes et supérieures découvraient le télétravail et les réunions Zoom. Ces mêmes lignes de fracture politiques sont apparues pendant les campagnes vaccinales, puis avec la question des passeports sanitaires. La résistance est associée à la droite, tandis que les membres de la gauche traditionnelle soutiennent généralement les deux mesures. L’opposition est diabolisée comme un mélange confus d’irrationalisme anti-science et de libertarisme individualiste.

« Les travailleurs à faible revenu étaient les plus gravement touchés par les impacts socio-économiques des politiques de confinement continu, et étaient également ceux qui étaient les plus susceptibles de travailler pendant que les classes moyennes et supérieures découvraient le télétravail et les réunions Zoom »

Mais pourquoi la quasi-totalité des partis et des syndicats de gauche ont-ils soutenu pratiquement toutes les mesures proposées par les gouvernements dans la gestion du Covid ? Comment une vision aussi simpliste de la relation entre la santé et l’économie a-t-elle pu émerger, une vision qui tourne en dérision des décennies de recherches en sciences sociales montrant à quel point la richesse et la santé sont liées ? Pourquoi la gauche a-t-elle ignoré l’augmentation massive des inégalités, l’attaque contre les pauvres, contre les pays pauvres, contre les femmes et contre les enfants, le traitement cruel des personnes âgées, et l’énorme augmentation de la richesse des individus et des sociétés les plus riches résultant de ces politiques ? Comment, en ce qui concerne le développement et le déploiement des vaccins, la gauche a-t-elle fini par ridiculiser l’idée même que, compte tenu de l’argent en jeu, et alors que BioNTech, Moderna et Pfizer gagnent actuellement à eux trois plus de 1.000 dollars par seconde avec les vaccins Covid, les fabricants de vaccins pourraient avoir des motivations autres que le « bien public » en jeu ? Et comment est-il possible que la gauche, souvent en butte à la répression de l’État, semble aujourd’hui inconsciente des implications éthiques et politiques inquiétantes des passeports sanitaires ?

Alors que la guerre froide a coïncidé avec l’ère de la décolonisation et la montée d’une politique antiraciste mondiale, la fin de la guerre froide a marqué le début d’une crise existentielle pour les partis politiques de gauche. La montée de l’hégémonie économique néolibérale, de la mondialisation et du transnationalisme d’entreprise a sapé la vision historique de l’État organisant la redistribution. En outre, comme l’a écrit le théoricien brésilien Roberto Mangabeira Unger, la gauche a toujours prospéré dans les périodes de grande crise (la révolution russe a bénéficié de la première guerre mondiale et le réformisme social des suites de la deuxième guerre mondiale). Cette histoire peut expliquer en partie le positionnement de la gauche aujourd’hui : amplifier la crise et la prolonger par des restrictions sans fin est peut-être considéré par certains comme un moyen de reconstruire la politique de gauche après des décennies de crise existentielle.

La gauche n’a pas compris le rôle de l’Etat dans la gouvernance néo-libérale

La mauvaise compréhension de la nature du néolibéralisme par la gauche peut également avoir affecté sa réponse à la crise. La plupart des gens de gauche pensent que le néolibéralisme a impliqué un « retrait » ou un « évidement » de l’État en faveur du marché. Ils ont donc interprété l’activisme du gouvernement tout au long de la pandémie comme un « retour de l’État » bienvenu, potentiellement capable, selon eux, de renverser le projet prétendument anti-étatique du néolibéralisme. Le problème avec cet argument, même en acceptant sa logique douteuse, est que le néolibéralisme n’a pas du tout entraîné un dépérissement de l’État. Au contraire, la taille de l’État en pourcentage du PIB a continué à augmenter tout au long de l’ère néolibérale.

Cela ne devrait pas être une surprise. Le néolibéralisme s’appuie sur une intervention extensive de l’État tout autant que le « keynésianisme », sauf que l’État intervient maintenant presque exclusivement pour servir les intérêts du grand capital, pour faire la police dans les classes ouvrières, renflouer les grandes banques et les entreprises qui feraient autrement faillite, etc. En effet, à bien des égards, le capital est aujourd’hui plus dépendant de l’État que jamais. Comme le notent Shimshon Bichler et Jonathan Nitzan : « Au fur et à mesure que le capitalisme se développe, les gouvernements et les grandes entreprises deviennent de plus en plus imbriqués. (…) Le mode de pouvoir capitaliste et les coalitions de capitaux dominants qui le gouvernent ne nécessitent pas de petits gouvernements. En fait, à bien des égards, ils ont besoin de gouvernements plus forts ». Aujourd’hui, le néolibéralisme s’apparente davantage à une forme de capitalisme monopolistique d’État – ou de corporatocraty – qu’au capitalisme de marché libre de petits États qu’il prétend souvent être. Cela explique en partie pourquoi il a produit des appareils d’État de plus en plus puissants, interventionnistes, voire autoritaires.

En soi, cela rend embarrassante la naïveté de la gauche qui se réjouit d’un « retour de l’État » inexistant. Et le pire, c’est qu’elle a déjà commis cette erreur auparavant. Même au lendemain de la crise financière de 2008, de nombreux membres de la gauche ont salué les importants déficits publics comme « le retour de Keynes » alors que, en réalité, ces mesures n’avaient pas grand-chose à voir avec Keynes, qui conseillait de recourir aux dépenses publiques pour atteindre le plein emploi, et visaient plutôt à soutenir les coupables de la crise, les grandes banques. Elles ont également été suivies d’une attaque sans précédent contre les systèmes de protection sociale et les droits des travailleurs dans toute l’Europe.

C’est un peu la même chose qui se produit aujourd’hui, alors que les contrats publics pour les tests Covid, les masques, les vaccins et, maintenant, les technologies de passeport vaccinal, sont attribués à des sociétés transnationales (souvent dans le cadre d’accords louches qui transpirent le copinage et les conflits d’intérêts). Pendant ce temps, les citoyens voient leur vie et leurs moyens de subsistance bouleversés par la « nouvelle normalité ». Le fait que la gauche semble complètement inconsciente de ce phénomène est particulièrement déroutant. Après tout, l’idée que les gouvernements ont tendance à exploiter les crises pour renforcer l’agenda néolibéral est un élément essentiel de la littérature récente de la gauche. Pierre Dardot et Christian Laval, par exemple, ont affirmé que sous le néolibéralisme, la crise est devenue une « méthode de gouvernement ». Plus célèbre encore, dans son livre La stratégie du choc (2007), Naomi Klein a exploré l’idée d’un « capitalisme du désastre ». Sa thèse centrale est que, dans les moments de peur et de désorientation du public, il est plus facile de réorganiser les sociétés : des changements spectaculaires de l’ordre économique existant, qui seraient normalement politiquement impossibles, sont imposés en succession rapide avant que le public ait eu le temps de comprendre ce qui se passe.

Emmanuel Macron, président de la République, avec Bernard Arnault (1ère fortune de France) et Vincent Bolloré, milliardaires à la tête de plusieurs entreprises du CAC40

Une dynamique similaire est à l’œuvre aujourd’hui. Prenez, par exemple, les mesures de surveillance high-tech, les cartes d’identité numériques, la répression des manifestations publiques et la multiplication très rapide des lois introduites par les gouvernements pour lutter contre l’épidémie de coronavirus. Si l’on se fie à l’histoire récente, les gouvernements trouveront sûrement le moyen de rendre permanentes un grand nombre de ces règles d’urgence, comme ils l’ont fait avec une grande partie de la législation antiterroriste de l’après-11 septembre. Comme l’a noté Edward Snowden : « Lorsque nous voyons des mesures d’urgence adoptées, en particulier aujourd’hui, elles ont tendance à être collantes. L’urgence a tendance à s’étendre ». Cela confirme également les idées sur l’« état d’exception » avancées par le philosophe italien Giorgio Agamben, qui a pourtant été vilipendé par le courant dominant de la gauche pour sa position anti-confinement.

En définitive, toute forme d’action gouvernementale doit être jugée en fonction de ce qu’elle représente réellement. Nous soutenons l’intervention du gouvernement si elle sert à promouvoir les droits des travailleurs et des minorités, à créer le plein emploi, à fournir des services publics essentiels, à contenir le pouvoir des entreprises, à corriger les dysfonctionnements des marchés, à prendre le contrôle d’industries cruciales dans l’intérêt public. Mais au cours des 18 derniers mois, nous avons assisté à l’exact opposé : un renforcement sans précédent des mastodontes transnationaux et de leurs oligarques aux dépens des travailleurs et des entreprises locales. Un rapport publié le mois dernier sur la base des données de Forbes a montré que les seuls milliardaires américains ont vu leur fortune augmenter de 2 000 milliards de dollars américains pendant la pandémie.

Un autre fantasme de gauche qui a été démenti par la réalité est l’idée que la pandémie ferait naître un nouvel esprit collectif, capable de surmonter des décennies d’individualisme néolibéral. Au contraire, la pandémie a encore plus fracturé les sociétés : entre les vaccinés et les non-vaccinés, entre ceux qui peuvent récolter les bénéfices du travail intelligent et ceux qui ne le peuvent pas. De plus, un peuple composé d’individus traumatisés, arrachés à leurs proches, amenés à se craindre les uns les autres en tant que vecteurs potentiels de maladies, terrifiés par le contact physique, n’est guère un bon terreau pour la solidarité collective.

Mais peut-être la réponse de la gauche peut-elle être mieux comprise en termes individuels plutôt que collectifs. La théorie psychanalytique classique a établi un lien clair entre le plaisir et l’autorité : l’expérience d’un grand plaisir (assouvissant le « principe de plaisir ») peut souvent être suivie d’un désir d’autorité et de contrôle renouvelés, manifesté par l’ego ou le « principe de réalité ». Cela peut en effet produire une forme subvertie de plaisir. Les deux dernières décennies de mondialisation ont vu une énorme expansion du « plaisir de l’expérience », partagé par la classe libérale mondiale de plus en plus transnationale, dont beaucoup, de manière assez curieuse en termes historiques, se sont identifiés comme étant de gauche (et ont en effet usurpé de plus en plus cette position aux circonscriptions traditionnelles de la classe ouvrière de gauche). Cette augmentation massive du plaisir et de l’expérience vécue au sein des catégories sociales les plus fortunées s’est accompagnée d’un sécularisme croissant et de l’absence de toute contrainte ou autorité morale reconnue. Du point de vue de la psychanalyse, le soutien de cette classe aux « mesures Covid » s’explique assez facilement en ces termes : comme l’apparition souhaitée d’une coterie de mesures restrictives et autoritaires qui peuvent être imposées pour restreindre le plaisir, dans le cadre strict d’un code moral qui intervient là où il n’y en avait pas auparavant.

La gauche entretient une foi naïve dans la Science

Un autre facteur expliquant l’adhésion de la gauche aux « mesures Covid » est sa foi aveugle dans la « science ». Celle-ci trouve ses racines dans la foi traditionnelle de la gauche dans le rationalisme. Cependant, une chose est de croire aux vertus indéniables de la méthode scientifique, une autre est d’être complètement inconscient de la façon dont ceux qui sont au pouvoir exploitent la « science » pour faire avancer leur agenda. Pouvoir faire appel à des « données scientifiques solides » pour justifier ses choix politiques est un outil incroyablement puissant entre les mains des gouvernements. C’est, en fait, l’essence même de la technocratie. Toutefois, cela signifie qu’il faut sélectionner avec soin les « données scientifiques » qui soutiennent son programme et marginaliser agressivement toute autre opinion, quelle que soit sa valeur scientifique.

C’est ce qui se passe depuis des années dans le domaine de l’économie. Est-il vraiment difficile de croire qu’une telle prise de contrôle par les entreprises se produit aujourd’hui dans le domaine de la science médicale ? Pas selon John Ioannidis, professeur de médecine et d’épidémiologie à l’université de Stanford. Ioannidis a fait la une des journaux au début de l’année 2021 lorsqu’il a publié, avec certains de ses collègues, un article affirmant qu’il n’y avait aucune différence pratique en termes épidémiologiques entre les pays qui avaient mis en place un système de verrouillage (type confinement) et ceux qui ne l’avaient pas fait. La réaction contre cet article – et contre Ioannidis en particulier – a été féroce, surtout parmi ses collègues scientifiques.

« Le scepticisme organisé était considéré comme une menace pour la santé publique. Il y a eu un affrontement entre deux écoles de pensée, la santé publique autoritaire contre la science – et la science a perdu »

Cela explique sa récente dénonciation cinglante de sa propre profession. Dans un article intitulé « How the Pandemic Is Changing the Norms of Science », Ioannidis note que la plupart des gens – surtout à gauche – semblent penser que la science fonctionne selon « les normes mertoniennes de communautarisme scientifique, d’universalisme, de désintéressement et de scepticisme organisé ». Mais, hélas, ce n’est pas ainsi que fonctionne réellement la communauté scientifique, explique Ioannidis. Avec la pandémie, les conflits d’intérêts des entreprises ont explosé, et pourtant en parler est devenu un anathème. Il poursuit : « Les consultants qui ont gagné des millions de dollars en conseillant des entreprises et des gouvernements ont obtenu des postes prestigieux, du pouvoir et des éloges publics, tandis que les scientifiques qui travaillaient bénévolement mais osaient remettre en question les récits dominants étaient accusés d’être en conflit. Le scepticisme organisé était considéré comme une menace pour la santé publique. Il y a eu un affrontement entre deux écoles de pensée, la santé publique autoritaire contre la science – et la science a perdu ».

La gauche s’est perdue, elle risque même de disparaître

En définitive, le mépris flagrant et la moquerie de la gauche à l’égard des préoccupations légitimes des gens (concernant les confinements, les vaccins ou les passeports sanitaires) sont honteux. Non seulement ces préoccupations sont enracinées dans des difficultés réelles, mais elles découlent également d’une méfiance légitime envers les gouvernements et les institutions qui ont été indéniablement capturés par les intérêts des entreprises. Quiconque, comme nous, est favorable à un État véritablement progressiste et interventionniste doit répondre à ces préoccupations, et non les rejeter.

Mais là où la réponse de la gauche s’est avérée la plus insuffisante, c’est sur la scène mondiale, en ce qui concerne la relation entre les restrictions de libertés et l’aggravation de la pauvreté dans le Sud. N’a-t-elle vraiment rien à dire sur l’énorme augmentation des mariages d’enfants, l’effondrement de la scolarisation et la destruction de l’emploi formel au Nigeria, où l’agence nationale de statistiques suggère que 20% des personnes ont perdu leur emploi pendant les confinements ? Qu’en est-il du fait que le pays présentant les chiffres les plus élevés en matière de mortalité Covid et de taux de surmortalité pour 2020 est le Pérou, qui a connu l’un des confinements les plus stricts au monde ? Sur tout cela, elle a été pratiquement silencieuse. Cette position doit être considérée en relation avec la prééminence de la politique nationaliste sur la scène mondiale : l’échec électoral des internationalistes de gauche tels que Jeremy Corbyn signifie que les questions mondiales plus larges ont eu peu de prise lorsqu’il s’est agi de considérer une réponse plus large de la gauche occidentale au Covid-19.

Il convient de mentionner que certains mouvements de gauche, radicaux et socialistes, se sont prononcés contre la gestion actuelle de la pandémie. Il s’agit notamment de Black Lives Matter aux Etats-Unis, des Left Lockdown Sceptics au Royaume-Uni, de la gauche urbaine chilienne, de Wu Ming en Italie et, surtout, de l’alliance des sociaux-démocrates et des Verts qui gouverne actuellement la Suède. Mais tout le spectre de l’opinion de gauche a été ignoré, en partie en raison du petit nombre de médias de gauche, mais aussi en raison de la marginalisation des opinions dissidentes par cette même gauche intellectuellement dominante.

Au final, il s’agit d’un échec historique de la gauche, qui aura des conséquences désastreuses. Toute forme de dissidence populaire est susceptible d’être captée une fois de plus par l’extrême-droite, réduisant à néant toute chance pour la gauche de gagner les électeurs dont elle a besoin pour renverser l’hégémonie de la droite. Pendant ce temps, la gauche s’accroche à une technocratie d’experts sévèrement minée par ce qui s’avère être une gestion catastrophique de la pandémie en termes de progressisme social. Alors que toute forme de gauche viable et éligible s’évanouit dans le passé, le débat contradictoire et la liberté de ne pas être d’accord, qui sont au cœur de tout véritable processus démocratique, risquent fort de disparaître avec elle.

Toby GREEN (professeur d’histoire au Kings College London, auteur de The Covid Consensus: The New Politics of Global Inequality) et Thomas FAZI (écrivain, journaliste and traducteur, auteur de Reclaiming the State)