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01.07.2022 à 11:58

Techno + : rien n'arrête un peuple qui panse

Emilien Bernard

Entre répression effrénée et Covid sabreur de teufs, le monde de la free party et de l'utopie techno, animé par l'imparable slogan « Rien n'arrête un peuple qui danse », sort d'une période plutôt sombre. Touché, mais pas coulé : dans le sillage de l'association Techno+, fondée en 1995, une nouvelle génération porte haut le flambeau de la réduction des risques en matière de drogues. Instant nostalgie – Vieux souvenirs de teufs et de tekos, quand j'étais jeune et aspirant drogué festif, début 2000. Entre les murs de (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022) / ,
Texte intégral (1952 mots)

Entre répression effrénée et Covid sabreur de teufs, le monde de la free party et de l'utopie techno, animé par l'imparable slogan « Rien n'arrête un peuple qui danse », sort d'une période plutôt sombre. Touché, mais pas coulé : dans le sillage de l'association Techno+, fondée en 1995, une nouvelle génération porte haut le flambeau de la réduction des risques en matière de drogues.

Illustration de Gwen Tomahawk

Instant nostalgie – Vieux souvenirs de teufs et de tekos, quand j'étais jeune et aspirant drogué festif, début 2000. Entre les murs de sons, le hardcore ou la drum and bass déversés plein tube, l'émerveillement pupilles éclatées en découvrant l'univers de la teuf et sa construction autoges tionnaire, les rencontres ecstasiées et les galères bad tripées, on tombait parfois sur un stand Techno+. Rien d'impressionnant, juste un havre bricolé : quelques tables chargées de flyers expliquant les effets et contre-indications de drogues comme le LSD ou la kétamine, des volontaires gentiment perchés mais à l'écoute des plus arrachés des teufeurs, des pailles pour sniffer safe, un espace premier secours et un coin chill-out où se poser, avec canapés et coussins dodus. Respiration à l'écart de la teuf. Possibilité de débrancher. Je me disais que ça faisait partie du décor, comme la montagne de drogues, de camions, de dreads et de décibels. Mais au vrai, ça venait de loin, d'un long et beau combat. Qui a continué sa route jusqu'à aujourd'hui.

« Tu viens pour aimer »

L'association Techno+ est née en 1995, loin des radars. Une petite structure façonnée dans les débuts du mouvement free party français, qui a émergé peu après que les premiers teufeurs anglais, aux premiers rangs desquels le légendaire crew des Spiral Tribe, ont débarqué en France, fuyant la répression de leurs fêtes en territoire british. Parmi les précurseurs hexagonaux, Thierry Charlois explique : « 1995, c'était l'arrivée du LSD, drogue que le public ne connaissait pas. Il y avait des situations rudes, avec des gens qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait, partaient en gros bad trip. Or pour moi, c'était l'inverse de la teuf, où tu viens pour aimer et apprécier. Et puis j'ai aussi fini par comprendre que ce que je vivais, à savoir consommer chaque week-end un ou deux taz suivis de dépressions pendant la semaine, était liée à des effets chimiques. Là-dessus aussi, il fallait informer. »

On est près de trente ans plus tard, l'eau a coulé sous les sons, mais Thierry Charlois n'a pas changé de discours. Ce 21 juin, soir de la fête de la musique, il prend la parole sur l'estrade du très chicos auditorium de l'hôtel de ville de Paris, après la projection d'un documentaire consacré à Techno+, qu'il a cocréée : un pied chéper, un pied sur terre de Judith du Pasquier. La réalisatrice ne connaissait pas vraiment ce monde ni ses constellations, mais a embrayé illico quand l'occasion s'est présentée, passant beaucoup de temps avec les bénévoles. Résultat : un film au plus près du sujet, vivant et porteur d'espoir dans sa manière de mettre en avant des énergies et les outils mobilisés pour que vive la teuf. Après la projection, on se pose pour en discuter, verre de pif en main. Elle m'explique qu'il y a encore beaucoup de pesanteurs dans l'appréhension du sujet : « Le discours de la réduction des risques par les principaux intéressés reste souvent tabou. Niveau diffuseurs, j'ai été jetée de partout – même Arte a décliné car c'était trop sensible. Des institutions m'ont répondu que je ne pouvais pas parler des drogues comme ça. Alors que moi, j'ai juste été bluffée en découvrant ce monde, ce que construisent ces gens, malgré la répression. »

Danse de la matraque

Au fil des années, Techno+ a en effet connu beaucoup de remous, et été régulièrement attaquée par des institutions sourdes à son mot d'ordre : accompagner plutôt que réprimer. En 2003, son président d'alors Jean-Marc Priez se retrouve devant le tribunal à cause de flyers donnant des conseils pour « sniffer propre ». Victoire pour lui et humiliation du ministère de l'Intérieur. Rebelote en 2016, avec une perquisition pour une sombre et ridicule histoire de labo de drogue prétendument abrité par l'association. Quelques années plus tard, à la suite de la free party de Lieuron ( Ille-et-Vilaine ) organisée en pleine crise sanitaire pour le réveillon d'adieu à l'immonde 2020, la maire du 7e arrondissement de Paris Rachida Dati et son groupe Changer Paris remettent en question l'action de Techno +, subventionnée par la mairie. Toujours au top dans son rôle de chute du Niagara de la connerie, l'éditorialiste Élisabeth Lévy tempête sur CNews : « C'est une association qui vend de la drogue. »

« C'est une association qui vend de la drogue. »

L'action des bénévoles s'avère d'autant plus indispensable que le mouvement free party fait face à une répression sévère, virant parfois au dramatique. Le jour de la fête de la musique 2019, à Nantes, Steve Maia Caniço se noie suite à une charge de policiers à forte teneur en lacrymo essuyée par des fêtards qui, dansaient devant un son posé sur les quais de Loire. Le 19 juin 2021, c'est le teknival de Redon (Ille-et-Vilaine) qui est dévasté par des pandores en mode bulldozer, avec à la clé notamment une main arrachée. Dans un pied chéper, un pied sur terre, on peut voir une armée de bleus en train de fracasser des sound systems à la masse et le désarroi de bénévoles de Techno+ voyant affluer les blessés. Un traumatisme pour beaucoup. Mais qui a paradoxalement contribué à souder les troupes, estime dans le documentaire Ben Lagren, militant de la teuf au sein de la Coordination nationale des sound systems. Selon lui, des teufs organisées de haute lutte face à la répression fédèrent d'autant plus que le sentiment d'avoir « gagné » le droit de danser imprègne les présents.

Pas d'abstention dans le son

Une chose est sûre : malgré les bâtons dans les roues, le mouvement teuf se porte bien, essaimant plus que jamais des pratiques de santé communautaire . « Beaucoup croient que la free party n'existe plus, parce qu'il y a peu de com' sur les réseaux sociaux, mais en vrai, il y a une effervescence, des teufs tous les week-ends », explique Fabrice, historique de l'association. « Et le public est plus militant aujourd'hui. Parce qu'à une époque où les boîtes de nuit et festivals sont plus accessibles, moins chers, il faut vraiment être convaincu pour faire la fête au prix de centaines de bornes en bagnole, parfois d'amendes pour circulation sur chemin forestier, ou de tests salivaires avec possiblement retrait de permis. » Fabrice est d'autant plus ravi que l'asso voit de plus en plus de petites teufs s'autogérer : « Ils montent leurs stands eux-mêmes et nous écrivent pour qu'on leur envoie du matos, notamment des flyers d'information et des “roule-ta-paille”. C'est génial, exactement le principe de Techno+ : que les gens s'approprient leur défonce. » Autre facteur d'espoir : les pratiques évoluent. Le soir de la projection, je discute avec quelques volontaires fumant une clope à la porte de secours, moyenne d'âge la vingtaine. « Il se passe plein de trucs dans le milieu, c'est génial », dit l'un. « Et des choses ont changé, précise une autre. Aujourd'hui, on fait beaucoup plus gaffe aux questions d'agressions sexuelles. Et contrairement à une époque, on n'enjambe plus des corps inertes sans se poser de questions… »

Au lendemain d'élections qui ont vu lesdits « jeunes » massivement s'abstenir, il y a dans le milieu de la free party une forme de prise en main collective qui fait sens, à contre-courant. « S'il y a répression, c'est aussi parce que cette capacité d'auto-organisation fait peur au pouvoir », s'enjaille Fabrice. « Il faut s'imaginer ce que c'est, des milliers de personnes qui parviennent à s'organiser pour faire la fête, les capacités de mobilisation que ça représente. »

Si Techno+ reste sauvage, se tenant à bonne distance de toute récupération, c'est aussi parce que les troupes évoluent, avec un gros turn-over de bénévoles. Selon Fabrice, la moyenne d'âge des volontaires rejoignant l'asso chaque année serait d'environ 23 ans. De nouvelles recrues forcément conscientes de la charge politique du mouvement après l'éteignoir Covid. Sachant qu'il n'est pas question d'oublier les « anciens ». Avant la première officielle à Paris, une avant-première a eu lieu début mai, lors du dernier gros teknival en date, en Dordogne, sur le site d'une mine d'or abandonnée. Fabrice en parle avec des frissons dans la voix : « C'est un cadeau que les organisateurs ont fait à Techno+. Avec cette folie de passer le film à 22 heures le samedi soir, quand la teuf bat son plein et que les gens sont perchés. On pensait qu'il n'y aurait personne. Mais tous les sons se sont éteints et les gens se sont assis. À la fin, il y a eu un tonnerre d'applaudissements. »

Émilien Bernard

01.07.2022 à 11:58

Au procès du « viol du 36 », misogynie fait loi

Rita

Condamnés en 2019 pour viol en réunion, deux policiers du 36, quai des Orfèvres viennent d'être acquittés en appel. De nombreuses féministes dénoncent le sexisme crasse qui a motivé la décision et s'alarment que les leçons du mouvement MeToo n'aient pas été assimilées par l'institution judiciaire. Le début d'un retour en arrière ? Janvier 2019. Nicolas Redouane et Antoine Quirin, deux policiers de la prestigieuse brigade de recherche et d'intervention (BRI), sont condamnés à sept ans de prison ferme pour le viol (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022)
Texte intégral (2550 mots)

Condamnés en 2019 pour viol en réunion, deux policiers du 36, quai des Orfèvres viennent d'être acquittés en appel. De nombreuses féministes dénoncent le sexisme crasse qui a motivé la décision et s'alarment que les leçons du mouvement MeToo n'aient pas été assimilées par l'institution judiciaire. Le début d'un retour en arrière ?

Illustration de La Force Née

Janvier 2019. Nicolas Redouane et Antoine Quirin, deux policiers de la prestigieuse brigade de recherche et d'intervention (BRI), sont condamnés à sept ans de prison ferme pour le viol en réunion d'Emily Spanton. En 2014, en vacances à Paris, cette canadienne avait rencontré plusieurs fonctionnaires de police dans un bar. Ivre, la trentenaire avait suivi Redouane et Quirin dans leurs bureaux du proche 36, quai des Orfèvres. Moins d'une heure et demie plus tard, elle en était ressortie « en état de choc1 » et avait dénoncé « plusieurs viols ».

En 2019, les motivations du verdict de culpabilité formulé en première instance sont implacables : « Les deux accusés ont eu avec la partie civile des relations sexuelles non pas, comme ils l'ont prétendu au fil de leurs dépositions évolutives, fantaisistes et peu crédibles, dans son bureau pour l'un et dans une voiture pour l'autre, mais bien au sein de leurs locaux et en réunion ainsi que la partie civile, qui n'y a pas consenti, l'a rapporté2. » Quant aux imprécisions qui émaillent une partie du récit d'Emily Spanton, le président de la cour d'assises juge que « son état d'imprégnation alcoolique et la perte momentanée de ses lunettes fortement correctrices suffisent à expliquer » ces zones d'ombre, qui « n'entachent en rien la valeur de ses déclarations ». Affaire pliée ? Pas vraiment, les policiers faisant appel.

Le 22 avril dernier, coup de théâtre : en deuxième instance, Nicolas Redouane et Antoine Quirin sont acquittés.

Pas de pourvoi en cassation

Un revers, estiment de nombreuses féministes qui signent dans Le Parisien une tribune intitulée « France, terre d'impunité du viol ? » (26/04).

Dans la foulée, douze femmes de loi écrivent au procureur général près la Cour de cassation afin de demander l'annulation de l'arrêt de la cour, qu'elles estiment sexiste. Comme l'explique Mediapart dans un article titré « Viol au 36 quai des Orfèvres : ces stéréotypes qui imprègnent le verdict d'acquittement » (28/04), un pourvoi en cassation « ordinaire » est impossible après un acquittement en appel aux assises. Les autrices du courrier demandent donc au procureur d'engager la procédure exceptionnelle du pourvoi en cassation dit « dans l'intérêt de la loi ». L'enjeu ? À défaut de pouvoir déclencher un troisième procès, il s'agit d'obtenir symboliquement que l'arrêt soit cassé au motif de failles juridiques comme « un défaut de motivation » de l'arrêt. Dans leur missive, les douze avocates et juristes reprochent à la cour de n'avoir cherché « que ce qui était à même, non pas seulement de disculper les accusés, mais bien de construire le doute relativement au témoignage de la victime, et ce à l'aide d'arguments empreints [de] préjugés3 ». Début juin, la décision est rendue : il n'y aura pas de pourvoi.

Sexisme à tous les étages

Les éléments permettant de conclure à un biais dans les motivations du verdict ne manquaient pourtant pas, comme l'a détaillé Mediapart dans l'article cité précédemment.

Un premier élément interroge : le fait que la cour ait invoqué les « nombreuses inexactitudes, imprécisions, voire [...] mensonges4 » d'Emily Spanton. Contrairement au premier procès, les « erreurs » de la plaignante ont cette fois pesé davantage que les mensonges des accusés : par exemple, ce n'est qu'une fois confronté aux preuves ADN qu'Antoine Quirin, qui avait d'abord nié toute relation sexuelle, a concédé avoir introduit un doigt dans le vagin d'Emily Spanton. À croire que la parole de l'une ne vaut pas celle des autres. C'est qu'Emily Spanton n'est pas membre de la BRI, mais une jeune femme qui traîne dans les bars, flirte et consomme de l'alcool à haute dose. Assez pour la discréditer ?

De la même manière, la cour a jugé Emily Spanton « borderline » sur la base d'une expertise psychiatrique effectuée la nuit suivant les faits, et dans des conditions problématiques : elle avait été réveillée à 2 heures du matin alors qu'elle n'avait « dormi que deux heures5 ». On peut s'étonner que des preuves matérielles, notamment les lésions intimes constatées sur le corps de la plaignante, aient eu moins de poids que cette expertise psy ; on peut surtout se demander ce qui a été retenu des luttes féministes des dernières années, qui ont notamment permis de mettre en lumière le puissant mécanisme de stress post-traumatique.

À la lecture des motivations du verdict, un autre passage interpelle. D'après la cour, « si Emily Spanton est évidemment libre de refuser à tout moment un rapport sexuel, son récit ne permet pas de comprendre pour quelle raison, alors qu'elle était avenante, alcoolisée, et paraissait séduite par Nicolas Redouane [...], ce dernier aurait éprouvé le besoin de recourir à la force avant toute proposition explicite6 ». Une femme qui signifie à un homme qu'il lui plaît ne pourrait donc pas être violée par ce dernier ? Quant au lien de causalité supposé entre l'état de la plaignante et son consentement, il pose question : le taux d'alcoolémie d'Emily Spanton a été estimé entre 2 et 2,7 grammes d'alcool par litre de sang au moment des faits. Selon le docteur Devaux, qui a procédé à l'examen, à ce stade, « on est dans un état d'ivresse avec incoordination motrice, confusion mentale [...], une certaine léthargie et de possible troubles de mémoire7 ». À quel moment peut-on estimer que le fait qu'elle ait été alcoolisée implique qu'elle ait a priori pleinement consenti ? Là encore, les enseignements des dernières années sur la notion de consentement éclairé ont vite été évacués.

Retour de bâton ?

Ce procès montre-t-il que la justice n'a rien appris de MeToo ? Ou est-il le symptôme d'un travail de sape aussi vaste que diffus contre les avancées arrachées depuis l'éclosion du mouvement en 2017 ? Quoi qu'il en soit, les éléments ayant servi à justifier le verdict appellent à la vigilance. « Les crises sont rarement aiguës », écrivait en 1991 la journaliste américaine Susan Faludi dans Backlash – La guerre froide contre les femmes, un ouvrage qui décryptait la façon dont les périodes de progrès des luttes féministes sont suivies de moments de régression féroce (une sorte de « retour de bâton », backlash en anglais). « Les symptômes restent latents, ils refont simplement surface de temps à autre », poursuivait la journaliste. Et ils « surgissent au moment où l'impression dominante, fondée ou non, est que les femmes avancent à grands pas »...

Rita

***

MeToo à la barre ?

Outre-Atlantique, un autre procès a récemment fait la une de l'actualité : celui opposant l'actrice Amber Heard et son ex-mari Johnny Depp, qui s'accusaient mutuellement de diffamation. Le 1 juin, la première a été condamnée à verser 15 millions de dollars de dommages et intérêts au second pour avoir publié en décembre 2018 une tribune dans le Washington Post intitulée « Je me suis exprimée contre la violence sexuelle et j'ai dû affronter la fureur de notre système – Il faut que ça change ». Et ce, bien que le procès ait confirmé la réalité d'un grand nombre d'actes de violence subis par elle.

Ce printemps, un écho similaire nous est parvenu de Suède : toutes les femmes poursuivies pour diffamation après avoir désigné publiquement leur agresseur présumé ont été condamnées8. En France, c'est le présentateur vedette Patrick Poivre d'Arvor qui a porté plainte en avril dernier pour « dénonciation calomnieuse » contre seize des vingt-deux femmes qui l'accusent de violences sexuelles et de harcèlement. Autant de « procès-bâillons » qui risquent de freiner le mouvement de libération de la parole des femmes ? Une chose est sûre, l'avenir de MeToo se joue en partie dans les tribunaux. ■


3 « Viol au 36 quai des Orfèvres : ces stéréotypes qui imprègnent le verdict d'acquittement », Mediapart (28/04/2022).

5 Le Procès du 36 (2022), documentaire d'Ovidie sur le procès en première instance.

7 Voir note 5.

01.07.2022 à 11:58

Des Bretons vent debout face à la crise du logement

Damien Le Bruchec

Confrontés à la flambée des prix de l'immobilier, aux résidences secondaires qui pullulent et à un parc locatif gangrené par Airbnb, de nombreux Bretons galèrent à se loger. Une tendance qui, à moins d'être enrayée par une politique volontariste, n'est pas près de s'inverser. Mais collectifs et organisations politiques préparent la riposte. Ce samedi matin de mai, nous arrivons pour le petit-déjeuner à la ferme de Boudiguen, sur la commune de Querrien, dans le Finistère sud. Devant l'entrée du hangar (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022) / , , , , , , , , ,
Texte intégral (3647 mots)

Confrontés à la flambée des prix de l'immobilier, aux résidences secondaires qui pullulent et à un parc locatif gangrené par Airbnb, de nombreux Bretons galèrent à se loger. Une tendance qui, à moins d'être enrayée par une politique volontariste, n'est pas près de s'inverser. Mais collectifs et organisations politiques préparent la riposte.

Illustration de Bonjour Grisaille

Ce samedi matin de mai, nous arrivons pour le petit-déjeuner à la ferme de Boudiguen, sur la commune de Querrien, dans le Finistère sud. Devant l'entrée du hangar qu'occupe l'association culturelle Tomahawk, une troupe de poules inspecte méticuleusement le gravier pendant qu'on papote autour d'un café. Une soixantaine de personnes se sont donné rendez-vous afin d'échanger sur la grave crise du logement qui touche la Bretagne1. À l'initiative de ce « kollok », la coordination un ti da bep hini (Un toit pour tous·tes)2. La rencontre fait suite aux rassemblements organisés en novembre dernier dans une dizaine de villes bretonnes, appelant à réguler un marché immobilier en roue libre3. Il y a urgence à agir : à moins d'être rupin, trouver un toit dans la région s'avère de plus en plus difficile, voire carrément impossible dans certains coins.

Depuis quelque temps, la question du logement est sur toutes les lèvres, particulièrement chez les jeunes, en première ligne. La veille du kollok, à la terrasse d'un bar de Quimperlé (Finistère), un groupe de trentenaires évoque ses difficultés à se loger. Une situation inédite dans cette petite ville de 12 000 habitants, pas spécialement cotée. C'est qu'entre 2020 et 2021, dans la région, le prix à l'achat des maisons et appartements anciens a crû d'environ 10 %. Sans surprise, les chiffres atteignent des sommets sur le littoral et dans les trois métropoles régionales : Nantes, Rennes et Brest. Quant à Vannes (Morbihan), le mètre carré y a pris plus de 60 % en cinq ans. Une explosion qui se répercute sur le locatif. Résultat : un salaire correct et un CDI ne suffisent plus à obtenir un bail, y compris dans des communes réputées peu attractives.

Elle semble loin, la déclaration de Jean-Yves Le Drian, alors président (PS) de la région Bretagne, qui affirmait il y a une douzaine d'années qu'elle « ne [devait] pas devenir une “Breizh Riviera” », sur le modèle de la luxueuse Côte d'Azur4. Ironiquement, le label « Riviera bretonne » est aujourd'hui revendiqué par les communes cornouaillaises5 de Bénodet, Fouesnant et La Forêt-Fouesnant. Mais les couleurs irréelles de leurs brochures publicitaires ne disent rien de l'ennui hivernal, des embouteillages estivaux et des kilomètres carrés de bocage noyés sous le béton. La drague a beau être lourde, elle fonctionne : la Bretagne attire. Jadis terre d'exil, la région devrait accueillir 400 000 habitants supplémentaires d'ici 2040 6. Finies, les railleries sur son climat, qui semble aujourd'hui séduire, la Bretagne étant jusqu'ici moins touchée par les canicules estivales qui écrasent le reste de l'Hexagone.

La faute au Covid ?

Calés à l'ombre du hangar, les membres des collectifs réunis à la ferme de Boudiguen échangent autour des spécificités du marché immobilier breton. Présente dans l'assemblée, la géographe Solène Gaudin (université Rennes-2) rappelle que si, avant la pandémie de Covid-19, le foncier était dans la région plus accessible qu'ailleurs, les discours fréquents sur l' » invasion de Parisiens » ou l' » effet Covid » sont à relativiser. Avec la pandémie, de nouveaux habitants sont bien venus se mettre au vert en Bretagne – mais ils sont moins nombreux qu'on ne le croit. En revanche, comme le résume la chercheuse, de « petits flux » de nouveaux venus ont ici de « grands effets ». Avec un taux de propriétaires occupants plus important dans la région qu'ailleurs, l'offre était déjà limitée au départ. La nouvelle attractivité de la région a achevé de gripper le marché, notamment au détriment des jeunes, relativement nombreux dans la région.

Ce phénomène vient alors s'arrimer à un autre, plus ancien : dans la région, le nombre de résidences secondaires a triplé en 50 ans. L'Union démocratique bretonne (UDB, autonomiste de centre-gauche) décompte ainsi « 330 000  logements vides neuf mois sur douze7 ». Ils représentent 20 % des habitations de la région, avec des pics dans certaines communes comme Arzon, dans le golfe du Morbihan, où les volets de 8 maisons sur 10 restent fermés la majeure partie de l'année8. Le Kreiz Breizh (Centre-Bretagne) n'est pas épargné, par exemple dans la très rurale commune de Caurel, dont 60 % des logements sont en fait des maisons de vacances. Pour loger la population, construire de nouveaux lotissements apparaît dès lors comme une solution de facilité pour les élus locaux. Mais le procédé a ses limites : à Caurel, la moitié des maisons d'un lotissement fraîchement sorti de terre a été accaparée par des résidents non permanents. Le problème est aussi environnemental, et sous plusieurs aspects : tandis que les terres agricoles disparaissent à vitesse grand V9, les salariés de la côte n'ont plus les moyens d'y habiter, et dépendent donc toujours plus de leur bagnole.

Système D et FLB

Pour trouver un logement, beaucoup d'habitants sont obligés de bricoler – et pas toujours légalement. En janvier dernier, un travailleur saisonnier a ainsi comparu devant le tribunal correctionnel de Lorient, pour avoir squatté par nécessité une résidence secondaire inoccupée de Belle-Île-en-Mer (Morbihan). Le procureur a requis trois mois de prison avec sursis et 100 euros d'amende10. Le mois suivant, six mois de prison avec sursis et une amende de 2 000 euros sont requis contre un Morbihannais qui avait traficoté ses fiches de paie en vue de louer un appartement à Vannes. En avril, un couple de Lorientais a écopé de 2 000 euros d'amende pour un motif similaire.

Pour trouver un logement, beaucoup d'habitants sont obligés de bricoler – et pas toujours légalement.

Les histoires comme celles-ci se multiplient, et la tension monte. Dès 2018, le groupe de jeunes « indépendantistes, anticapitalistes, féministes, écologistes et internationalistes » Dispac'h (« Révolution ») lançait une campagne contre les résidences secondaires. Des affiches « Villages en ruine, jeunesse en exil » sont collées sur les volets fermés de plusieurs communes du littoral11. En 2019, une militante du collectif est inculpée pour avoir tagué, dans plusieurs stations balnéaires, le taux de résidences secondaires de la commune sur des vitrines d'agences immobilières. Elle est relaxée, mais d'autres s'emparent aujourd'hui du sujet, sur un mode un poil plus bourrin.

On assiste en effet depuis quelques mois à une obscure résurgence du Front de libération de la Bretagne (FLB)12. Parmi les actes de vandalisme revendiqués, on compte la destruction d'une vitrine d'agence à Pont-Aven (Finistère), l'incendie d'un manoir à Sarzeau (Morbihan), ou encore celui d'une maison de vacances à Caurel. Ces événements témoignent de l'exaspération croissante suscitée par la crise actuelle. Mais en attendant d'abolir la propriété privée, les pistes ne manquent pas.

Une solution : la régulation ?

Jouant pour leur part sur le terrain du droit, certaines municipalités ont mis en place des politiques locales de régulation des meublés de tourisme. À Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), par exemple, le collectif « Saint-Malo, j'y vis… j'y reste », inquiet de la transformation de la Cité corsaire en « nouveau Mont-Saint-Michel », a obtenu que la mairie impose des quotas d'Airbnb par quartier. D'après les estimations du collectif, la mesure, instaurée en juin 2021, aurait libéré quelque 400 appartements, revenus à la location à l'année. Depuis juin 2018, la commune est par ailleurs classée zone tendue. Ce statut, créé en 2012, permet d'imposer certaines contraintes aux bailleurs dans les agglomérations où le marché immobilier pâtit d'un important déséquilibre entre l'offre et la demande de logements. Comme le soulignent les membres du collectif, l'avancée est d'autant plus intéressante que ce classement dépend des préfets, d'ordinaire plutôt enclins à suivre les orientations libérales des gouvernements successifs. Le hic ? Elle provoque des dégâts collatéraux, en incitant les investisseurs à se tourner vers les communes voisines. Pour un ti da bep hini, c'est donc à l'échelle régionale que des mesures doivent être prises.

Sur le front de la lutte contre les résidences secondaires, une autre piste : de plus en plus de voix s'élèvent pour défendre l'instauration d'un statut de résident en Bretagne, qui conditionnerait l'achat d'un bien immobilier au fait d'avoir résidé un certain temps sur place. Les contours en sont encore à débattre. Selon son ardent défenseur Nil Caouissin, conseiller régional UDB, la mesure pourrait par exemple concerner les communes comptant plus de 20 % de résidences secondaires, où l'achat d'un bien immobilier pourrait être limité aux personnes y résidant depuis un an au moins. Le même imagine également une adaptation du statut à l'échelle des intercommunalités ou des neuf « pays » historiques de la Bretagne. La priorité, pour l'élu : « privilégier les besoins fondamentaux » des habitants.

Loin d'être révolutionnaire, sa proposition (en partie inspirée des revendications corses) n'en suscite pas moins des cris d'orfraie de la part de la quasi-totalité de la classe politique bretonne. Ce qui inquiète ? Que l'idée soit instrumentalisée à des fins ethnicistes. Nil Caouissin a beau insister sur le fait qu'il propose un statut de résident « en Bretagne », et non pas « breton », le maire (Horizons) de la cossue commune morbihannaise de Ploemeur continue de fustiger « un statut bidon qui rapproche [l'UDB] des idées du Rassemblement national13 ». Le président (ex-PS) du conseil régional dénonce quant à lui une rupture avec « la tradition d'accueil de [la] région14 ». Selon d'autres détracteurs, la mesure serait aussi inconstitutionnelle et porterait atteinte à la liberté d'installation. Dans les faits, cette liberté n'existe déjà plus que pour les riches. C'est la loi du marché qui organise le tri, sur des bases sociales. La critique d'une supposée xénophobie écarte surtout du débat la question sociale. Si, en Bretagne, les revendications culturelles ne sont jamais loin, la lutte pour le logement est avant tout une question de classe. Il s'agit, contre le pouvoir de l'argent, de garantir aux plus modestes la possibilité de vivre là où ils veulent.

S'organiser pour lutter

Virer les bourgeois à coups de boutou coat (sabots) n'est pas encore à l'ordre du jour, mais le kollok de mai aura montré qu'une coordination est possible et permis d'esquisser des pistes d'actions concrètes. Première étape : exiger le classement de toute la région en zone tendue, pour ouvrir la voie à la compensation, à la surtaxe des résidences secondaires, au plafonnement des loyers ou encore au statut de résident. Autant de mesures qui permettraient au moins aux habitants de continuer à vivre où ils l'entendent.

Aujourd'hui, la construction d'un solide rapport de forces, capable de peser face aux élites régionales, s'impose. Si les élus municipaux UDB n'ont pas jusqu'ici brillé par une ardente volonté de combattre les inégalités d'accès au logement, du côté d'un ti da bep hini, après cette première rencontre qui donne la pêche, on promet déjà une belle campagne estivale, suivie d'une manifestation de rentrée. Seule ombre au tableau de la journée : l'adorable chat noir de la ferme qui aura méthodiquement déchiqueté deux oisillons aux pieds des intervenants…

Damien Le Bruchec

1 Dans tout le texte, « Bretagne » désigne la région historique, composée de l'entité administrative actuelle à quatre départements et de la Loire-Atlantique.

2 Elle réunit notamment les collectifs TUT ! (Tous·tes un toit) Lorient (Morbihan), Hon Douar-Notre terre de Locmiquélic (Morbihan), Rendez-nous la mer /Ar mor Bro an Oriant de Lorient, Droit à la ville Douarnenez (Finistère), mais aussi des organisations politiques comme Dispac'h ou l'Union démocratique bretonne.

4 « Le Drian ne veut pas d'une “Breizh Riviera” », blog de la section PS de Clohars-Carnoët (10/09/2009).

5 La Cornouaille recouvre les deux tiers du Finistère sud et une partie des Côtes-d'Armor.

7 « Il faut réguler le marché de l'immobilier ! », tract de l'Union démocratique bretonne.

12 Organisation indépendantiste active du milieu des années 1960 au début des années 1980, notamment connue pour un attentat contre le château de Versailles, en juin 1978.

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