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24.01.2022 à 07:00

Dans les usines du Myanmar, les travailleurs face à la violence militaire, la répression antisyndicale et la détérioration de leurs conditions de travail

Pour Thurein Aung, travailleur de l'habillement et militant syndical, sa sécurité lors de son trajet d'une heure à moto pour se rendre au travail à Yangon dépend en grande partie des affrontements qui ont eu lieu les jours précédents. Lorsque le conflit entre la junte militaire et les forces de résistance populaires du Myanmar (regroupées sous la bannière des People's Defense Forces, PDF, dans les principales villes du pays) se rapproche des zones industrielles, on ne tarde pas à voir s'ériger des (...)

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Texte intégral 2942 mots

Pour Thurein Aung, travailleur de l'habillement et militant syndical, sa sécurité lors de son trajet d'une heure à moto pour se rendre au travail à Yangon dépend en grande partie des affrontements qui ont eu lieu les jours précédents. Lorsque le conflit entre la junte militaire et les forces de résistance populaires du Myanmar (regroupées sous la bannière des People's Defense Forces, PDF, dans les principales villes du pays) se rapproche des zones industrielles, on ne tarde pas à voir s'ériger des postes de contrôle militaires tout le long des principaux axes routiers.

« Aujourd'hui, les PDF ont lancé une offensive contre les militaires, ce qui signifie que les postes de contrôle se multiplieront », explique-t-il à Equal Times. Cette situation a un impact considérable sur la sécurité personnelle, en particulier pour les nombreux travailleurs qui utilisent des motos personnelles ou familiales pour éviter d'avoir à emprunter les réseaux de transport public formels et informels, dont la fiabilité n'est pas toujours optimale. « Comme ma moto m'avait déjà été confisquée auparavant, j'ai dû leur payer 10.000 kyats (environ 5,60 USD, soit trois fois le salaire journalier moyen) », confie-t-il. Des cas d'agressions sexuelles et d'arrestations aux points de contrôle ont également été signalés. Dans les zones industrielles situées aux abords de Yangon, la principale ville et le plus grand pôle industriel du Myanmar, tel est le lot quotidien des travailleurs qui doivent gagner leur vie.

Cela fait près d'un an que les forces militaires du Myanmar (qui répondent au nom officiel de « Tatmadaw ») ont arrêté des députés du parlement national, ainsi que la conseillère d'État Aung San Suu Kyi, avant de renverser le gouvernement civil démocratiquement élu de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), le 1er février 2021. Les militants syndicaux ont été parmi les premiers à organiser des manifestations à grande échelle contre le coup d'État, ainsi qu'une grève générale le 22 février, qui ont contribué à la mise en place d'un mouvement de désobéissance civile (CDM) non violent à l'échelle nationale pour soutenir le gouvernement d'unité nationale (NUG) en exil, et marquer leur opposition à la junte militaire. La réponse de la Tatmadaw a été impitoyable.

À l'heure de publier ces lignes, plus de 1.400 personnes avaient été tuées, et plus de 11.500 arrêtées. Le 7 septembre, le NUG a déclaré une « guerre défensive du peuple » contre le régime militaire ; les affrontements qui ont suivi ont été parmi les pires de ces dernières décennies.

Dans un tel contexte, le militantisme des syndicalistes se paie au prix fort. Outre le fait que le gouvernement a déclaré illégale la Myanmar Labour Alliance (alliance de 16 syndicats mise sur pied en réaction au coup d'État), les travailleurs d'usine – environ 10 % des travailleurs au Myanmar sont employés dans l'industrie manufacturière, un secteur d'une importance économique capitale – se voient acculés de toutes parts : menaces de violence militaire, assassinats ciblés de militants, répression antisyndicale de la part de propriétaires d'usines proches de la junte, suppressions massives d'emplois liées à la pandémie de Covid-19 et aggravées par le coup d'État, hausse des prix des produits de base parallèlement à une forte baisse du cours du kyat, outre la baisse de la valeur des salaires déjà faibles, qui oscillent actuellement entre le minimum quotidien de 4.800 kyats (environ 2,70 USD) et moins de 3.600 kyats (environ 2 USD). Pendant ce temps, des propriétaires d'usines sans scrupules tirent profit d'une main-d'œuvre réduite à la dernière extrémité.

Des avancées historiques perdues et des syndicalistes traqués

Dans la foulée du coup d'État, les syndicats de divers secteurs ont organisé leurs membres et les travailleurs non syndiqués pour qu'ils descendent dans la rue et participent aux manifestations contre la junte. Les travailleurs étaient également encouragés à manifester leur opposition au régime militaire en participant à des grèves, des arrêts de travail et des débrayages. Cependant, au fil des semaines et des mois, le salaire quotidien est devenu une planche de salut que la plupart des travailleurs ne pouvaient se permettre de perdre. Rien qu'au cours des six premiers mois de 2021, quelque 250.000 travailleurs ont perdu leur emploi dans le secteur de l'habillement, du textile et de la chaussure, les premiers visés étant ceux qui ont pris part au mouvement de désobéissance civile (CDM).

Selon Thurein Aung, qui travaille toujours et a jusqu'à présent réussi à éviter l'arrestation, depuis le début du coup d'État, les 11 syndicats d'usine de Yangon, qui comptaient autrefois 1.300 membres, n'en comptent plus que quatre. La plupart de ses dirigeants sont en fuite. « Une partie d'entre eux ont fui vers leurs villages ou d'autres zones sûres en raison de leur engagement dans la lutte [de résistance] », a-t-il confié.

Khaing Zar Aung, trésorière de la Confédération des syndicats du Myanmar (CTUM), la plus grande fédération syndicale du pays) et présidente de la Fédération des travailleurs de l'industrie du Myanmar (Industrial Workers Federation of Myanmar ou IWFM), confirme que de nombreux dirigeants syndicaux sont « traqués » par la Tatmadaw.

« [Les patrons d'usine] ont transmis les noms et adresses des dirigeants syndicaux et des membres actifs à la police et à l'armée », a-t-elle indiqué dans un entretien avec Equal Times. Ceux qui sont identifiés peuvent être harcelés, arrêtés ou pire encore.

Pour les vétérans du mouvement syndical du Myanmar, de telles tactiques sont un triste rappel des décennies passées sous un régime militaire brutal. Après 50 années d'interdiction des syndicats et des organisations de travailleurs, les dix années de régime démocratique entre 2011 et 2021 ont vu s'accomplir des avancées significatives, mais néanmoins modestes en matière de droits du travail dans le pays. Ainsi, les réformes menées par le premier gouvernement civil de l'après-dictature ont rendu les syndicats légaux en 2011 et ont conduit à la création, en 2015, d'un forum national de discussion sur les relations de travail. Suite à la mise en œuvre de droits du travail formellement reconnus, les investisseurs étrangers ont commencé à se bousculer au portillon, aguichés par la promesse d'un marché jusqu'ici inexploité.

Si des tentatives ont été faites au cours des dix dernières années pour assurer la protection contre le travail des enfants, le travail forcé et la discrimination fondée sur le sexe, le pays n'en est encore qu'au tout début du processus d'élaboration de politiques modernes et efficaces. En l'absence de fondements solides, ces nouvelles tentatives de protections conciliantes de la part du gouvernement du NLD reposaient déjà sur des bases précaires même avant le coup d'État du 1er février.

Un appel aux sanctions face à la menace croissante de violences

Alors que des dirigeants syndicaux comme Khaing Zar Aung voyaient ces protections fondamentales, mais chèrement acquises, leur échapper, une prise de position ferme prenait forme. Dans un contexte marqué par la stigmatisation endémique de la libre association et les menaces associées, ainsi que par un taux de pénétration syndicale généralement faible (les travailleurs syndiqués représentent moins de 1 % de la main-d'œuvre), l'appel à des sanctions économiques globales contre le gouvernement de la junte lancé par la Myanmar Labor Alliance a constitué une tentative audacieuse de rétablir les droits des travailleurs dans le pays.

Le secteur de l'habillement est d'une importance vitale pour l'économie du Myanmar. Avant la pandémie de Covid, celui-ci fournissait des marques internationales telles que H&M, Zara et Primark et employait plus de 700.000 travailleurs à bas salaire, principalement des femmes, dont le travail représentait un tiers de toutes les exportations du Myanmar. Bien que peu de marques aient cessé leurs activités au Myanmar, les syndicats nationaux et internationaux maintiennent la pression : « Actuellement, il n'existe aucun droit à la liberté syndicale, aucun droit à la négociation collective, aucun droit des travailleurs et aucun droit humain au Myanmar », a déclaré Khaing Zar Aung.

« Sous la dictature, aucun syndicat démocratique n'est à même de survivre – il faut bien le comprendre. »

Alors que certains travailleurs d'usine ont été persécutés en raison de leurs activités syndicales, d'autres se sont retrouvés sans emploi du jour au lendemain, sans avertissement ni indemnisation, leurs patrons ayant mis la clé sous la porte et pris la fuite, refusant de verser des mois d'arriérés de salaire, et ce même avant le coup d'État. Selon un document d'information publié par l'Organisation internationale du travail (OIT) en juillet 2021 (une deuxième évaluation devrait être publiée fin janvier 2022), 1,2 million de travailleurs au Myanmar ont perdu leur emploi depuis la fin de l'année 2020, avec une réduction de 14 % du temps de travail au premier trimestre 2021. Le même document fait état de pertes plus importantes pour les femmes que pour les hommes. Il ressort en outre d'un rapport du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires que depuis le début des restrictions liées à la Covid-19, environ un quart de la population a perdu son emploi, que 18 % des ménages n'ont aucune source de revenu, alors que deux tiers d'entre eux font état d'un revenu réduit. Toujours d'après ce rapport, en 2022, la moitié du pays vivra dans la pauvreté.

Selon Khaing Zar Aung, les travailleurs des usines qui restent ouvertes ont, quant à eux, vu disparaître sous leurs yeux les rares droits qu'ils avaient obtenus de haute lutte. Bien que le taux journalier minimum n'ait jamais constitué un salaire vital, la baisse de 60 % du cours du kyat depuis le mois de septembre a porté un coup cinglant aux travailleurs. Dans un tel contexte, exacerbé par la perte des indemnités pour heures supplémentaires, des primes, des avantages sociaux et de la sécurité de l'emploi au quotidien (la loi n'a pas changé mais, dans ce climat d'impunité, certains employeurs l'ignorent désormais), beaucoup se demandent désormais comment ils pourront continuer à nourrir leur famille. Selon la syndicaliste, les heures supplémentaires forcées et non rémunérées sont de plus en plus courantes, les travailleurs étant contraints de faire tout ce qu'ils peuvent pour conserver leur emploi.

Dans une usine où les membres de la CTUM sont encore autorisés à travailler, Mme Khaing Zar Aung révèle que les salariés ont été mis à pied pendant quatre mois avant d'être contraints de signer un accord couvrant seulement 100.000 kyats (environ 56 USD), soit deux mois de salaire minimum. Pendant ce temps, le propriétaire de l'usine aurait soudoyé des soldats de la junte pour intimider les 70 employés réfractaires.

« Ces travailleurs ont été informés que s'ils se mettaient en grève, ils seraient tués. »

Selon des sources indépendantes, six travailleurs auraient été abattus dans la zone industrielle de Hlaingtharyar, à Yangon, en mars, après que les propriétaires de l'usine, de nationalité chinoise, ont fait appel à l'armée à la suite d'un conflit social portant sur les salaires. Cinq hommes ont été tués après que des soldats ont ouvert le feu sur une foule de manifestants, et une dirigeante syndicale a été abattue par la police, tandis que 70 autres personnes ont été arrêtées.

Des récits comme ceux-ci ont semé la peur. Ma Tin Tin Wai, une travailleuse du secteur de l'habillement à Yangon, affirme qu'il ne reste qu'environ 50 % de travailleurs syndiqués dans son usine. Outre les manœuvres antisyndicales classiques, des travailleurs ont également été licenciés pour avoir pris des congés de maladie ou pour ne pas avoir atteint des objectifs de production toujours plus exigeants. « Les employeurs ont profité du coup pour se débarrasser des syndicats. Ils violent les droits des travailleurs, réduisent les salaires, forcent les travailleurs à travailler et enfreignent tous les accords de travail existants », explique-t-elle. « Pour les employeurs qui ont tenté de démanteler les syndicats par le passé, le coup d'État est l'occasion d'unir leurs forces à celles des militaires pour faire main basse sur les syndicats. »

Entre le marteau et l'enclume

Malgré les plaintes persistantes des travailleurs, les solutions pour remédier à la détérioration des conditions de travail présentent un tableau mitigé. Faisant suite à l'appel de la majorité des syndicats, le soutien d'IndustriALL aux sanctions économiques, fin août, a fait la Une des journaux. La fédération syndicale internationale a invoqué la position de la Myanmar Labor Alliance, associée à la prise de conscience historique que les travailleurs du Myanmar ne seraient jamais en mesure de négocier dans les usines alors qu'ils sont déclarés illégaux et qu'ils font l'objet de menaces violentes de la part de la Tatmadaw.

L'absence de liberté syndicale a également jeté de l'huile sur le feu au niveau international, avec de nombreux militants exigeant des enseignes multinationales qui continuent à s'approvisionner au Myanmar d'assumer leurs responsabilités en matière de diligence raisonnable. En décembre, le syndicat IWFM a décidé de se retirer de l'initiative ACT, dans le cadre de laquelle 20 enseignes, dont ASOS, C&A et H&M, se sont associées à IndustriALL pour promouvoir la négociation collective et un salaire vital dans l'ensemble de l'industrie de l'habillement, du textile et de la chaussure dans divers pays d'approvisionnement, et plus particulièrement au Myanmar, avec pour objectif d'élaborer des stratégies de résolution des conflits et des engagements en faveur de la liberté syndicale. Le retrait de l'IWFM a motivé la décision de l'ACT de mettre fin à ses activités au Myanmar le même mois.

Khaing Zar Aung explique que dans le cadre des conflits qu'elle a contribué à régler, les travailleurs se contentent souvent de moins que ce qu'ils demandent, du fait qu'ils ne disposent d'aucun moyen de pression. L'annonce faite par les syndicats le 2 février 2021, selon laquelle ils ne participeraient à aucun dialogue impliquant une représentation militaire, notamment celle de fonctionnaires du ministère du Travail, semble s'inscrire précisément dans cette optique. « Au Myanmar, nous n'avons pas recours au mécanisme de règlement des différends car il ne sert à rien », dit-elle. Les fonctionnaires du ministère du Travail ne travaillent pas de manière indépendante : « Ils reçoivent des pots-de-vin des usines. Comment donc pouvons-nous aider les travailleurs ? »

Entretemps, les travailleurs sont pris entre le marteau et l'enclume : soit ils choisissent de travailler dans des conditions de plus en plus dangereuses, pour des salaires dont la valeur ne cesse de diminuer, soit ils prennent le maquis aux côtés des militants du CDM, dont la plupart survivent grâce à des dons ou à des initiatives agricoles à petite échelle. « Il est vrai que les conditions de vie sont difficiles, alors que les salaires baissent et les prix des produits de base ne cessent d'augmenter. L'insécurité est telle que n'importe qui peut être arrêté à tout moment, même dans sa propre maison », confie Ma Tin Tin Wai. « En pareille circonstance, il n'y a pas de sécurité. »


21.01.2022 à 09:25

En Turquie, la plus grande entreprise de livraison de produits alimentaires en ligne bafoue les droits des travailleurs

En avril 2021, Ahmet livrait des produits alimentaires dans une banlieue très peuplée d'Istanbul lorsqu'il est tombé de sa moto en glissant sur une flaque d'eau dans un virage. Il s'est blessé à la main pendant la chute et il en souffre encore aujourd'hui. Âgé de 30 ans, Ahmet est livreur chez Banabi, la branche épicerie de la première entreprise turque de livraison de restaurants, Yemeksepeti (qui signifie « panier repas » en turc). D'après lui, l'accident est imputable aux pneus bon marché que les (...)

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Texte intégral 2033 mots

En avril 2021, Ahmet livrait des produits alimentaires dans une banlieue très peuplée d'Istanbul lorsqu'il est tombé de sa moto en glissant sur une flaque d'eau dans un virage. Il s'est blessé à la main pendant la chute et il en souffre encore aujourd'hui. Âgé de 30 ans, Ahmet est livreur chez Banabi, la branche épicerie de la première entreprise turque de livraison de restaurants, Yemeksepeti (qui signifie « panier repas » en turc). D'après lui, l'accident est imputable aux pneus bon marché que les employeurs demandent à leurs coursiers d'utiliser. Ce n'était pas son premier accident.

« Je conduis des motos depuis presque dix ans, mais les motos fournies par l'entreprise ont des pneus qui risquent de faire déraper ou tomber les livreurs, même en plein été en tournant à peine le guidon sur une route droite par temps sec », a signalé Ahmet à Equal Times en décembre – optant pour un prénom d'emprunt, par crainte de représailles. « D'un côté, l'entreprise nous demande d'être très rapides et, de l'autre côté, le matériel qu'elle met à notre disposition est en mauvais état. »

Créé en 2001, Yemeksepeti est le premier service de livraison de restaurants en ligne de Turquie. L'entreprise affiche une forte croissance, en particulier depuis le début de la pandémie de coronavirus. Elle a enregistré plus de cinq millions d'utilisateurs supplémentaires en 2020, selon ses propres chiffres, ce qui porte à 19 millions sa clientèle totale de base. Yemeksepeti est l'une des applications de livraison de produits alimentaires les plus connues de Turquie ; son principal concurrent est l'entreprise turque Getir, qui s'est considérablement développée aussi ces derniers temps, y compris à l'étranger, notamment en Europe et aux États-Unis.

Leurs rivaux à l'échelle internationale, à savoir Uber Eats, Glovo et Deliveroo, ne sont pas présents actuellement sur le marché turc. En 2015, Yemeksepeti a été rachetée par le géant allemand Delivery Hero pour plus de 500 millions de dollars US. En 2019, elle a créé Banabi, un service de livraison de produits d'épicerie.

Avec un taux de chômage à deux chiffres en Turquie, l'entreprise peut compter sur une réserve disponible de coursiers, prêts à enfourcher leur moto pour assurer les livraisons. Mais parallèlement à la hausse de la demande et du nombre de transporteurs sur la route, une augmentation des accidents mortels est à déplorer.

D'après une fédération nationale de coursiers à moto, au moins 203 livreurs ont perdu la vie dans des accidents de la circulation en Turquie entre le début de la pandémie et avril 2021, soit dix fois plus de tués qu'avant la pandémie.

Des groupes de livreurs dénoncent le mauvais état du matériel et le manque de formation, ainsi que le rythme épuisant des livraisons exigé par l'application, qui fait prendre des risques aux transporteurs. Istanbul, avec ses 15,6 millions d'habitants, sa circulation engorgée, ses pentes raides et ses foules denses, est une ville dangereuse pour les coursiers à moto, qui ont tendance à ne pas s'arrêter aux feux rouges, à rouler sur les trottoirs et à emprunter des rues à sens unique à contresens pour livrer plus vite leurs clients.

Les chauffeurs de la plupart des entreprises de livraison sont des entrepreneurs indépendants, qui paient leurs propres impôts et assurances et facturent leurs services à l'entreprise. Mais même ceux qui ont un contrat de travail, comme la plupart des travailleurs de Yemeksepati, ne sont pas assurés de jouir de tous leurs droits : « Ni le gouvernement ni le parlement ne prennent de mesures pour protéger ceux qui travaillent dans ce secteur. Les travailleurs sont employés sans syndicat et donc sans sécurité. De nombreux travailleurs font appel aux tribunaux pour accéder à leurs droits syndicaux. Cependant, en raison de la longue durée des procès, il n'est pas réellement possible d'accéder à ce droit. Les décisions retardées des tribunaux entraînent un retard de la justice », explique Erkan Kıdak, chercheur au département d'économie du travail et des relations industrielles de l'université turque de Pamukkale.

« En conséquence, les syndicats se retrouvent impuissants face aux employeurs. Les institutions publiques et le gouvernement en général ouvrent la voie à l'affaiblissement des syndicats. Cette situation renforce la vulnérabilité et l'insécurité des travailleurs », ajoute-t-il.

Yemeksepeti emploie la majeure partie de sa main-d'œuvre directement. Avant la pandémie, Yemeksepeti comptait 3.000 travailleurs. D'après les estimations, Yemeksepeti a atteint les 12.000 travailleurs fin 2021.

Les coursiers de Banabi doivent effectuer quatre livraisons par heure, et ils sont pénalisés s'ils prennent plus de 15 minutes par commande. Ahmet travaille huit heures par jour, six jours par semaine avec une pause d'une demi-heure par jour, pour gagner le salaire net minimum du pays, s'élevant à 4.253 livres turques mensuelles (soit 310 dollars), auquel viennent s'ajouter les 500-600 livres (36-43 dollars) issues de l'infime commission de 1 à 1,5 livres qu'il perçoit pour chaque livraison, en plus des pourboires occasionnels des clients. Dans le meilleur des cas, Ahmet gagne 5.000 livres par mois (364 dollars). Mais ce n'est pas suffisant pour vivre. Selon les chiffres relevés par un syndicat en décembre, les dépenses minimales de la vie courante s'élèvent à 4.927 livres turques (360 dollars) pour une personne ; or, le coût de la vie à Istanbul est nettement plus élevé que dans le reste du pays. Les loyers ont explosé en 2021 et le prix des biens de consommation a continué de grimper, dans un contexte de dévalorisation de la livre et d'inflation alarmante.

Il est par ailleurs demandé aux livreurs de participer au nettoyage des entrepôts, et ils doivent payer les frais de transport entre leur domicile et leur lieu de travail, ce qui représente une somme considérable compte tenu de l'augmentation des prix de l'essence et des transports publics, des hausses d'impôts et du niveau d'inflation.

Antisyndicalisme

« Les coursiers employés par des entreprises comme Yemeksepeti ont commencé à devenir membres de syndicats ces dernières années », explique M. Kıdak. Mais les entreprises technologiques s'opposent vivement à ces tentatives de syndicalisation, pour empêcher les livreurs d'être en capacité d'exiger des protections au travail.

Les travailleurs de Banabi ont commencé à s'organiser début 2020, comme le précise Kaan Gündeş, porte-parole et militant syndical du Comité des travailleurs de Yemeksepeti. En quelques mois, l'entreprise a bloqué leur action.

En Turquie, dans certains secteurs, les travailleurs ont le droit d'accéder à un système en ligne administré par l'État, à partir duquel ils peuvent choisir d'adhérer à un syndicat. D'ordinaire, les coursiers font partie du secteur du transport et de l'expédition, mais les cadres de Yemeksepeti ont modifié la définition des livreurs sur ce système pour les classer dans la catégorie des employés de bureau. De ce fait, ils ont été non seulement privés de leur droit d'adhérer à un syndicat, mais aussi de leur accès rapide aux vaccins. En effet, les ouvriers du transport sont considérés comme prioritaires pour les injections, au même titre que les enseignants, les personnels de santé et les journalistes, ce qui n'est pas le cas des employés de bureau.

« C'est une tactique fréquemment utilisée par les employeurs turcs », explique Kaan Gündeş. Le pays figure sur la liste des dix pires pays du monde pour les droits des travailleurs établie par la Confédération syndicale internationale (CSI) dans son Indice des droits dans le monde 2021. Lorsque le vaccin Pfizer-BioNTech est arrivé en Turquie au bout d'un an et que les travailleurs de Banabi se sont aperçus qu'ils n'étaient plus prioritaires pour la vaccination, les livreurs de Banabi ont lancé une campagne pour faire valoir leurs droits.

Il se trouve que l'entreprise a oublié de modifier le statut professionnel des transporteurs de Banabi dans trois provinces – Yalova, Düzce et Manisa. Les travailleurs de ces provinces se sont rendu compte qu'ils pouvaient prendre rendez-vous pour être vaccinés, contrairement à leurs collègues des autres provinces du pays. Cette nouvelle a défrayé la chronique nationale en juin 2021, ce qui a permis de mieux faire connaître le combat des livreurs en faveur de la syndicalisation.

En juillet, le fondateur et directeur général de Yemeksepeti, Nevzat Aydın, a déposé un recours au tribunal pour couper court aux opérations de syndicalisation des travailleurs de Banabi, autre tactique utilisée par les employeurs, qui aboutit souvent à une procédure judiciaire longue et démoralisante.

« En dépit de toutes les pressions, les travailleurs de Yemeksepeti ont continué à s'organiser. Finalement, une majorité de travailleurs de Yemeksepeti sont devenus membres du Syndicat de tous les travailleurs du transport (TÜMTİS). Le ministère du Travail et de la Sécurité sociale a délivré à TÜMTİS un certificat d'autorisation pour organiser une convention collective. Cette fois, l'entreprise a déposé une plainte au tribunal pour contester le certificat d'autorisation du syndicat. La procédure judiciaire est en cours », indique M. Kıdak.

En septembre, des syndicats, des associations professionnelles et des groupes de consommateurs parmi les plus grands et les plus importants du pays ont annoncé un boycott de l'entreprise.

Face à la pression croissante, Aydın a démissionné début novembre. Néanmoins, Kaan Gündeş affirme que l'entreprise a maintenu sa politique de déstabilisation des syndicats. M. Kıdak l'accuse également de placer une énorme pression sur les employés chargés des livraisons pour les pousser à démissionner, dans le but de les remplacer par des livreurs indépendants.

Nous avons contacté Delivery Hero et Yemeksepeti pour avoir leur point de vue, mais elles n'ont pas donné suite à notre demande.

Kaan Gündeş considère que la responsabilité ultime, en ce qui concerne la lutte des livreurs, revient à Delivery Hero. La maison mère s'est développée au niveau mondial, mais les entreprises Delivery Hero ont perdu de nombreux grands procès relatifs aux droits des travailleurs dans plusieurs pays, notamment au Canada et en Australie. L'entreprise a mis fin à ses activités dans ces deux pays.

À Istanbul, Ahmet a saisi le tribunal afin d'obtenir une indemnisation pour ses blessures, tout en continuant d'effectuer des livraisons pour Banabi à plein temps. En dépit des immenses obstacles auxquels lui et ses collègues sont confrontés, il demeure optimiste et pense que le changement est en train de s'opérer. « Nous nous battrons jusqu'à ce que Yemeksepeti s'affilie à un syndicat », assure-t-il. « Nous allons continuer à prendre de l'ampleur et à nous organiser. »


L'article a été mis à jour le 26.01.2022 afin d'intégrer des déclarations complémentaires d'Erkan Kıdak.


20.01.2022 à 09:52

Le long et périlleux parcours d'un travailleur migrant indien pour tenter de rentrer chez lui depuis le Sultanat d'Oman

[Vous trouverez ci-dessous un extrait de tout dernier livre de Rejimon Kuttappan Undocumented : Stories of Indian Migrants in the Arab Gulf (« Sans papiers : récits de migrants indiens dans les pays du Golfe », Penguin Random House India, 2021). Rejimon Kuttappan est chercheur sur les droits des migrants ; en tant que journaliste il contribue, entre autres, à Equal Times. Dans ce livre, il explore ce qu'est la vie des migrants venus d'Inde dans le Golfe persique et s'interroge sur des thèmes en (...)

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[Vous trouverez ci-dessous un extrait de tout dernier livre de Rejimon Kuttappan Undocumented : Stories of Indian Migrants in the Arab GulfSans papiers : récits de migrants indiens dans les pays du Golfe », Penguin Random House India, 2021). Rejimon Kuttappan est chercheur sur les droits des migrants ; en tant que journaliste il contribue, entre autres, à Equal Times. Dans ce livre, il explore ce qu'est la vie des migrants venus d'Inde dans le Golfe persique et s'interroge sur des thèmes en lien avec les droits humains, l'exploitation, la marginalisation et la traite.

Cet extrait édité comporte un témoignage de première main, celui de Majeed, un Indien, travailleur migrant sans papiers originaire du Kerala et qui s'était retrouvé piégé à Oman en 2011. Dépourvu de documents d'identité et de moyens, à un moment où aucune amnistie ne couvrait les travailleurs migrants à Oman, Majeed a fini par prendre la décision de tenter le périlleux parcours à pied vers les Émirats arabes unis, avec l'aide de passeurs pakistanais et bangladeshi. Une fois parvenu à destination, Majeed avait prévu de demander à l'ambassade indienne de le rapatrier.]

« Vous savez que nous avions tout tenté, avec le peu de documents dont nous disposions, pour prendre un avion afin de quitter Oman, n'est-ce-pas ? Mais ça n'a pas été possible. C'est pour ça que j'ai accepté de traverser la frontière. Et puis l'un après l'autre, tous les autres aussi ont dit oui. Rabiul et Shariful nous ont dit que nous devrions nous mettre en route avant 22h. Rabiul a précisé qu'il nous faudrait six heures pour faire ce chemin à travers les montagnes. On était huit, avec les Pakistanais, y compris le conducteur qui était aussi le guide, et moi-même.

La lune nous éclairait un peu, l'obscurité n'était pas totale. Alors que nous traversions une vallée, un des hommes m'a prévenu qu'il y aurait des serpents et des chiens sauvages. Un autre a affirmé que nous allions devoir marcher trois heures d'affilée dans la vallée, avant de gravir la montagne, et qu'ensuite il y aurait encore trois heures de marche. À ce moment-là, je commençai à me demander si on allait y arriver…

Vers deux heures du matin, nous commençâmes à gravir la montagne.
Il n'y avait plus de lumière. Seul le conducteur pakistanais connaissait la route. Il marchait devant nous. Tandis que nous avancions dans la vallée, j'ai marché sur du verre brisé. Un fragment de bouteille avait traversé la semelle de ma babouche, coupant la plante de mon pied droit. L'entaille était profonde.

Dans un cri de douleur, je tombai à terre. Ils coururent tous vers moi. L'un d'entre eux m'aida à m'asseoir. Un autre alluma la lampe torche de son téléphone portable.
Je saignais. J'avais une bouteille d'eau. L'un des hommes me la prit des mains, la déboucha pour verser un peu d'eau sur mon pied. Après avoir nettoyé la plaie, ils retirèrent un morceau de verre de l'entaille. Cela me fit très mal. Je voulais crier, mais ils me dirent de me taire pour n'attirer l'attention ni des hommes, ni des chiens de la vallée.

Les chiens des vallées omanaises sont féroces. Ils s'attaquent à n'importe qui. C'est pour cela que mes compagnons m'avaient demandé de supporter la douleur en silence. C'était horrible. Même si nous avions été en mesure d'extraire un gros morceau de verre, il en restait [quelques fragments] dans la plaie. Nous ne parvenions pas à les repérer à la lueur du téléphone portable.
Il fallait bander la plaie en la comprimant, mais nous n'avions aucun tissu. Je me suis souvenu que je portais un maillot de corps. J'ai enlevé ma chemise et retiré mon maillot de corps, que je déchirai en longs morceaux.

L'un des hommes enroula l'un des morceaux autour de la plaie et l'autre autour du mollet. Ils m'aidèrent à me remettre debout. C'était douloureux. La jambe blessée tremblait. Allais-je réussir à marcher ? À gravir la montagne ? Rien n'était moins sûr.

Mais je n'avais pas le choix. Je ne pouvais pas rebrousser chemin. Nous avions déjà parcouru plus de la moitié du trajet. Et même si j'avais voulu repartir en arrière, je ne pouvais pas le faire seul. J'avais peur de l'obscurité. Je ne connaissais pas le chemin. Qui pourrait m'accompagner ?
Soit j'attendais le lever du jour pour rebrousser chemin, soit je poursuivais la route. J'ai décidé de poursuivre. C'était ce que j'avais de mieux à faire.

« Je n'y serais jamais arrivé sans eux »

Avec l'aide de mes compagnons de route, je réenfilai ma chemise et me remis debout. Je traînais la patte, je m'appuyais sur eux. J'avais conscience d'être devenu un fardeau pour eux, et pourtant ils n'étaient pas disposés à m'abandonner.

Ils me répétaient . . . ‘Bhaii…hum to hain… [Mon frère…nous sommes avec toi…]' Je ne connaissais que le nom du conducteur ; il s'appelait Musafar, il me l'avait dit dans le camion. Je ne connaissais le nom de personne d'autre. Tous, s'adressant aux autres, ainsi qu'à moi-même, disaient Bhaii.

Reji, je t'assure, sans eux je n'aurais jamais réussi à traverser la frontière.
Bien qu'ils m'aient aidé à marcher après que je m'étais blessé, j'ai quand même trébuché et je suis tombé plusieurs fois sur les cailloux. Outre ma blessure, j'ai récolté quelques bleus à la main gauche et sur le menton. Je ne saignais pas, là, mais ça a gonflé. En plus lors d'une de ces chutes je m'étais mordu la langue, j'avais du mal à parler.

Les bhais ont décidé de faire une pause de quelques minutes pour moi. Musafar m'a dit que nous allions bientôt rentrer dans Al Ain [ville frontalière dans les Émirats] et que c'était la dernière fois que nous pourrions passer un appel téléphonique. J'ai appelé le camarade John [un homme de Kerala qui avait aidé Majeed pendant son séjour à Oman]. Il attendait mon appel. Je ne lui ai pas parlé de mes blessures. Je lui ai juste dit que pour l'instant, tout allait bien.

À partir de là, il fallait reprendre la route pour trois heures encore. La lune recouvrait le paysage de sa cape grise. Nous devions marcher, groupés, à travers une zone parsemée d'arbustes où se cachaient des serpents venimeux.

Musafar nous a dit d'être prudents. Nous serions impuissants en cas de morsure de serpent. Nous n'avions qu'un couteau pour couper la plaie et un morceau de tissu à enrouler au-dessus. Et la probabilité de traverser la frontière si l'on était mordu par un serpent était infime.
Nous nous dépêchions pour traverser la frontière avant l'aube, pour ne pas être repérés par la police.

Il était environ 4 heures du matin. Il ne nous restait plus que trois heures avant le lever du jour.
Vers 8h30, nous étions du côté d'Al Ain. Musafar avait une carte SIM des Émirats. Le camarade John m'avait donné le numéro du camarade qui se trouvait à Al Ain. Lorsque j'ai appelé ce numéro, ils ont pu localiser notre position. Ils nous ont dit de ne pas bouger et d'attendre là. 20 minutes après, deux camarades keralais nous ont rejoint, et l'un d'entre eux a dit mon nom à voix haute. »


19.01.2022 à 07:30

Patrimoine en danger : Comment éviter la disparition des sons et des odeurs

Chaque fois que Manuel Mendo appelle une église et demande l'autorisation de poser les mains sur l'une de ses reliques les plus anciennes, il est fort probable qu'on lui ouvre les portes sans sourciller, et ce, qu'il s'agisse d'une célèbre cathédrale ou d'une modeste chapelle. Manuel, professeur de piano de son état, est devenu depuis quelques années l'ange gardien d'une sonorité vieille de plusieurs siècles : le son des anciens orgues de la péninsule ibérique. Au cours du siècle dernier, cet instrument (...)

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Texte intégral 2788 mots

Chaque fois que Manuel Mendo appelle une église et demande l'autorisation de poser les mains sur l'une de ses reliques les plus anciennes, il est fort probable qu'on lui ouvre les portes sans sourciller, et ce, qu'il s'agisse d'une célèbre cathédrale ou d'une modeste chapelle. Manuel, professeur de piano de son état, est devenu depuis quelques années l'ange gardien d'une sonorité vieille de plusieurs siècles : le son des anciens orgues de la péninsule ibérique. Au cours du siècle dernier, cet instrument baroque s'est lentement et progressivement tu. Sur les quelque 3.000 orgues qui subsistent aujourd'hui en Espagne, seuls 1.900 environ sont utilisés. Quant aux autres, il n'y a plus personne pour les jouer et, si on ne les joue pas, ils se meurent.

« Le simple fait de l'allumer, d'en faire retentir le son, de faire circuler de l'air du soufflet aux tuyaux est vital pour sa conservation », explique le pianiste. « De nombreux orgues n'ont pas été joués depuis 30 ou 40 ans ».

De manière désintéressée, il contribue à préserver leur souffle. En effet, lorsqu'un orgue ibérique s'éteint, le son qu'il créait est irremplaçable. « Si un orgue se détériore, on peut en faire des reproductions, on peut le restaurer, mais on ne peut plus faire revivre le son original tel qu'il était à l'origine. Son son est unique », souligne Manuel, et le perdre devrait être aussi douloureux que de voir brûler Notre-Dame de Paris. Les sons font tout autant partie de notre patrimoine que les cathédrales.

En janvier 2021, le Parlement français a été le premier à reconnaître légalement le concept de « patrimoine sensoriel » qui désigne l'ensemble des odeurs et des sons qui font partie de l'identité d'un peuple et qui doivent donc être protégés et légués aux générations futures.

« Lorsque l'on pense au patrimoine, on pense généralement aux bâtiments, aux œuvres d'art ou même aux expressions immatérielles telles que les traditions ou le folklore, mais on pense rarement à la dimension sensorielle de ce patrimoine »

C'est ce qu'explique à Equal Times Cecilia Bembibre, chercheuse au Sustainable Heritage Institute de l'University College de Londres, spécialisée dans l'étude des odeurs historiques. « Les liens entre les perceptions sensorielles et l'identité sont très forts. Il existe des endroits où l'on peut vivre la culture d'un pays à travers les sens », rappelle Mme Bembibre.

Elle cite en exemple le cas du Japon qui, en 2001, a dressé une liste visant à préserver les lieux dont les odeurs lui paraissent les plus représentatives. Malheureusement, dans la plupart des cas, l'emprise du visuel l'emporte sur les autres sens. Certains sons et certaines odeurs, beaucoup plus vulnérables au passage du temps, ont succombé aux changements sociaux et économiques, aux mouvements de populations, à la détérioration de l'environnement, à l'avancée des nouvelles technologies ou à l'absence de relève générationnelle, comme c'est le cas pour les orgues.

L'odeur d'un vieux livre, le son des cloches, le dialecte d'une communauté, le parfum d'une ville sans pollution sont autant d'éléments qui pourraient aujourd'hui être considérés comme un patrimoine en péril. Leur dégradation est moins visible que celle d'un monument. C'est précisément pour cette raison que leur protection est également plus urgente.

Une loi française

Au début de l'année 2021, dans une décision insolite, la France a ordonné que plusieurs de ses sons et odeurs soient protégés par la loi. Plus concrètement, les sons et les odeurs de la campagne. Tout a démarré à cause d'un incident impliquant un coq.

En 2019, dans la commune de Saint-Pierre-d'Oléron, un couple traînait Maurice, le jeune coq de son voisin, devant les tribunaux ; car celui-ci avait chanté trop tôt le matin. C'est l'un des nombreux conflits de voisinage qui ont commencé à surgir avec l'arrivée de nouveaux habitants qui, attirés par l'image idéalisée de la campagne, allaient bientôt découvrir que le monde rural est aussi fait de bruits et d'odeurs – et pas toujours au goût de tous.

Dans le cas de Maurice, la justice a donné raison à l'animal. Néanmoins, afin d'éviter de nouvelles querelles, la décision a été prise de créer une loi sur le patrimoine sensoriel qui reconnaîtrait le chant du coq, mais aussi l'odeur et le meuglement des vaches, le braiment des ânes, le bruit des tracteurs, notamment, comme faisant partie intégrante, et donc incontestable, de l'identité rurale.

« Le problème des photos, c'est qu'elles ne transmettent pas l'odeur, mais les gens doivent savoir que les paysages sentent parfois le fumier et que c'est normal qu'ils dégagent cette odeur. C'est leur essence », déclare Luis Fuentes, maire adjoint de Ribadesella.

Cette municipalité des Asturies (dans le nord de l'Espagne) a décidé d'installer un panneau avertissant les touristes des « risques » qu'ils doivent accepter s'ils visitent leur village : le son des clochers, le chant du coq, les sonnailles du bétail, etc. « Si vous ne pouvez pas les supporter, peut-être n'êtes-vous pas au bon endroit », conclut le message qui a même fait la Une du quotidien britannique The Guardian.

« Le problème n'est pas le tourisme : c'est le manque de culture rurale », insiste M. Fuentes. « Nous souhaitons que les personnes qui viennent ici respectent les plantations de maïs, les vaches, les poules, les ânes, etc. Car ce sont eux qui nous fournissent les produits que nous consommons au quotidien. Nous devons défendre ce qui nous appartient, ce qui est essentiel. »

Opposition aux villes « vitrines »

Si vous deviez vous promener dans le centre de n'importe quelle ville occidentale en vous bandant les yeux, vous auriez probablement du mal à l'identifier. De nos jours, elles partagent toutes les mêmes sons et les mêmes odeurs. Le trafic, les pas empressés, la musique de fond des magasins, le parfum doucereux des boutiques et des centres commerciaux créent la même atmosphère artificielle. L'anthropologue Cristina Larrea Killinger le souligne dans son livre La cultura de los olores (La culture des odeurs, éd. Abya-Yala, 1997) : les centres urbains sont désormais des « espaces “vitrines”, conditionnés comme une quelconque marchandise ».

Quelque chose de similaire se produit avec les sons. Íñigo Sánchez-Fuarros, de l'Institut des sciences du patrimoine, reconnaît que « nous assistons à une perte de la diversité en matière d'expériences, en particulier dans les villes qui sont davantage axées sur le tourisme ». Cet anthropologue, qui a passé des années à étudier l'impact de l'activité touristique sur les sons de Lisbonne, reconnaît que la ville a progressivement perdu son « âme ».

« Je pense qu'à Lisbonne, à l'heure actuelle, il est pratiquement impossible de trouver un mirador ou une terrasse où il n'y a pas de séances de DJ, de groupes de musique en direct, de la musique de fond », explique-t-il. « Cela fait longtemps que les villes occidentales se sont transformées en lieux cacophoniques destinés à la consommation touristique ».

Face à cette ville « vitrine », des projets de recherche tentent de sauvegarder le patrimoine sensoriel qui lui est propre. L'un d'entre eux est Sensory Maps, de la chercheuse Kate McLean, qui conçoit des cartes originales des odeurs des villes, ou encore le projet européen Odeuropa, dont l'objectif consiste à rechercher et même de reproduire des odeurs disparues. Par exemple, celles de la révolution industrielle ou des salons bourgeois du XIXe siècle.

« L'ouïe et l'odorat n'ont jamais été respectés en tant que source de connaissance. »

« Dans le cadre du projet Odeuropa, l'une des choses que nous souhaitons faire est d'avoir la possibilité de changer tout cela », explique Cecilia Bembibre, membre de cet ambitieux projet qui réunit des historiens et des linguistes pour retrouver toute référence olfactive dans les peintures, les traités médicaux et les romans à l'aide de l'intelligence artificielle. Par la suite, toutes ces odeurs récupérées pourront être conservées et exposées dans des musées pour les connaissances futures, à l'instar des objets issus d'une fouille.

Des initiatives intéressantes existent déjà dans le domaine du son : par exemple, le projet Sound Earth Legacy, qui s'efforce de préserver l'héritage sonore de la nature. Un autre exemple est le Musée des sons en voie de disparition, dont la vaste collection de bruits va du bruit d'une Citroën 2 CV à celui d'une machine à écrire en passant par celui d'un vieux téléphone.

De même, le projet Sonotomía, développé entre le Portugal, l'Espagne et la Hongrie, vise à collecter et à cataloguer des sons dans différents environnements — naturels, ruraux et urbains — en collaboration avec des artistes acoustiques qui utiliseront ensuite ces sons pour créer des compositions musicales.

« Nous savons qu'au fil du temps, certains de ces sons peuvent disparaître : en raison de l'évolution de l'écosystème lui-même, des déplacements des espèces, à cause de l'arrivée du tourisme de masse ou encore à la suite de la construction de quelque chose qui émet du bruit. Il s'agit d'archives sonores destinées à enregistrer le patrimoine que nous possédons aujourd'hui », explique Mónica Busquets, coordinatrice du projet à Albarracín, la municipalité espagnole qui participe au projet Sonotomía. Ces archives regroupent les voix des habitants de ses quartiers, le murmure de sa rivière, le son électromagnétique des pierres ou le silence, le son le plus menacé d'entre tous.

Protégés par l'UNESCO

En l'absence d'autres lois semblables à celle adoptée en France, ailleurs dans le monde, ceux qui cherchent à protéger leur patrimoine sensoriel tentent de le faire à travers l'UNESCO. Sa liste du patrimoine culturel immatériel comprend toutes sortes de manifestations immatérielles — traditions, expressions artistiques, festivals, connaissances, artisanats — dont l'essence est liée à l'identité d'un peuple. La liste ne comprend ni châteaux ni ruines anciennes, mais sa valeur est inestimable. Ce patrimoine insaisissable, qui se transmet de génération en génération, est aujourd'hui le dernier bastion de l'authenticité dans un monde de plus en plus homogène.

Cette liste répertorie près de 600 manifestations dans 131 pays et incorpore, naturellement, des sons. Il s'agit notamment des tamboradas d'Espagne, des sonnailles du Portugal, du langage sifflé de Turquie, des chants de travailleurs de Colombie, des musiques telles que le flamenco, le tango, le reggae, etc., mais aussi, dans une moindre mesure, des odeurs telles que la préparation du café en Arabie saoudite, les parfums du Pays de Grasse ou encore l'odeur de la poudre des pétards des Fallas de Valence.

« La principale exigence est que ce patrimoine soit vivant, que les communautés elles-mêmes maintiennent ces manifestations culturelles en vie, qu'elles constituent un élément fédérateur qui construit une communauté. »

C'est ce qu'explique à Equal Times Sara González Cambeiro, anthropologue et autrice du livre El patrimonio inmaterial (Le patrimoine immatériel, éd. Los Libros de la Catarata, 2014). La liste semble longue, mais il n'est pas facile d'y entrer. En fait, l'UNESCO n'examine que 50 dossiers par an. Cette année, les sonneurs de cloches d'Albaida tenteront leur chance.

Dans cette municipalité de Valence (Espagne), on fait sonner les cloches manuellement, quotidiennement et de manière ininterrompue depuis le 13e siècle. Une tradition qui se perpétue grâce aux efforts d'une vingtaine de sonneurs de cloches bénévoles. « Nous, les sonneurs de cloches, sommes en voie d'extinction », déplore Antonio Berenguer, leur porte-parole.

Il explique qu'à la fin des années 50, la plupart des clochers d'Espagne ont été électrifiés, « on a assumé que les sonneurs de cloches n'étaient plus nécessaires et l'authenticité s'est perdue. L'électrification de masse a simplifié au maximum l'immense richesse des styles de jeux des cloches ».

Pour se faire entendre par l'UNESCO, ils sont parvenus à réunir, en 2018, plus de 1.000 clochers de toute l'Europe pour faire sonner leurs cloches manuellement au même moment. L'idée a fonctionné, car en 2021, leur candidature a été acceptée. « À eux seuls, ces reconnaissances ne protègent pas, elles ne garantissent nullement que quelque chose sera sauvé, mais elles contribuent à rendre un patrimoine visible, à lui donner l'importance qu'il mérite », explique M. Berenguer.

Le chercheur Íñigo Sánchez-Fuarros admet avoir quelques réserves. Comme il l'explique, parfois, une reconnaissance peut également transformer le patrimoine en un nouvel objet de consommation. Il cite en exemple le cas du fado, qui a été inscrit sur la liste de l'UNESCO en 2011.

« Le fado est un genre vivant, avec une grande communauté de praticiens au Portugal, mais son existence est aujourd'hui liée au tourisme. Pendant la pandémie, sans tourisme, le fado a disparu, car les Portugais ne se rendent plus dans les “Casas de Fado” ».

En réalité, poursuit le chercheur, les sons et les odeurs n'ont pas de valeur intrinsèque, ce sont les personnes qui les perçoivent qui la leur attribuent. De fait, pour qu'une odeur, bonne ou mauvaise, entre dans l'histoire, ce qui importe avant tout, ajoute Mme Bembibre, « c'est la valeur que la communauté lui confère ».

C'est pour cette raison, argumente l'experte, que « nous devons nous former » à sentir et à écouter pour que, au milieu de cet univers visuel plein de filtres, nous apprenions à identifier les sons et les odeurs qui font de nous ce que nous sommes ; afin de commencer à les valoriser et à exiger qu'ils ne disparaissent pas, comme le font les sonneurs de cloches d'Albaida : « Chaque fois que nous écoutons les cloches jouées par un musicien, nous entendons les mêmes sons que ceux que nos aïeux entendaient », déclare M. Berenguer, et rien que pour cette raison, il est aussi important de les sauver, au même titre qu'une cathédrale.


17.01.2022 à 09:36

L'accès à Internet, un nouveau droit humain ?

À la fin de l'année 1948, alors que le souvenir de la Seconde Guerre mondiale était encore tout frais dans les mémoires, l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies nouvellement créée a adopté un texte qui devait devenir un phare, une référence et un idéal : la Déclaration universelle des droits de l'homme. Le texte de la Déclaration consacrait 30 droits et libertés universels et inaliénables parmi lesquels figuraient, notamment, les droits à la vie, à l'égalité, à la propriété privée et à la (...)

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Texte intégral 2151 mots

À la fin de l'année 1948, alors que le souvenir de la Seconde Guerre mondiale était encore tout frais dans les mémoires, l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies nouvellement créée a adopté un texte qui devait devenir un phare, une référence et un idéal : la Déclaration universelle des droits de l'homme. Le texte de la Déclaration consacrait 30 droits et libertés universels et inaliénables parmi lesquels figuraient, notamment, les droits à la vie, à l'égalité, à la propriété privée et à la liberté d'expression. Les droits humains, selon la définition qu'en donne l'Organisation des Nations Unies, sont des droits : « que nous avons tout simplement car nous existons en tant qu'êtres humains ; ils ne sont conférés par aucun État. »

Bien que la Déclaration n'ait pas été modifiée depuis lors, ces dernières années ont vu d'autres droits élevés au statut de « droit humain ». Ainsi, les Nations Unies ont reconnu le droit de l'homme à l'eau et à l'assainissement en 2010 et le droit de l'homme à un environnement sain en 2021.

Aujourd'hui, un nouveau droit, insoupçonné il y a encore quelques décennies, cherche aussi à être reconnu : le droit d'accès à Internet. « L'accès à Internet devrait être reconnu comme un droit humain dans la mesure où nous vivons à l'ère du numérique, et qu'un très grand nombre d'autres droits humains ne pourraient tout simplement plus être adéquatement réalisés sans accès à Internet », a déclaré dans un entretien avec Equal Times Merten Reglitz, professeur d'éthique mondiale à l'université de Birmingham et auteur d'un article consacré à ce thème.

Le chercheur cite l'exemple de l'accès à la couverture santé dans les pays en développement comme l'un de ces droits qui peuvent désormais être réalisés grâce à la technologie. « Pour certaines personnes, a fortiori dans les pays en développement, l'Internet a rendu possible l'accès aux services de santé, qui leur auraient été inaccessibles autrement », explique M. Reglitz. La pandémie, poursuit le chercheur, a montré que ce droit est également un droit fondamental dans les pays plus riches. « Même dans les pays plus avancés, nous avons pu nous rendre compte pendant les périodes de confinement que sans Internet, il aurait été pratiquement impossible d'exercer la majeure partie de nos libertés, comme la liberté d'expression, la liberté d'association ou le droit à l'information. »

M. Reglitz n'est pas seul à penser que l'accès à Internet devrait être garanti. Ce point de vue est partagé par nul autre que le créateur du World Wide Web, Tim Berners-Lee, qui a porté cette demande dans le cadre d'un débat tenu au Parlement européen en octobre 2020.

« Et pourtant, aussi grave que cela [la pandémie] ait été, imaginez une crise comme celle-ci mais sans le Web. Grâce à l'accès au Web, les employés peuvent travailler à domicile et maintenir leurs économies à flot ; les gouvernements et autres sont en mesure de diffuser des informations vitales sur la santé ; les familles peuvent rester en contact ; les étudiants, s'ils ont de la chance, peuvent poursuivre leurs études normalement et mener à bien leurs projets grâce à l'enseignement à distance. Cette crise a montré que pour les personnes qui y ont accès, le Web n'est pas un luxe. C'est une bouée de sauvetage », a-t-il déclaré.

Quoi qu'il en soit, cette idée a aussi ses détracteurs. Pour ceux-ci, l'accès à Internet ne répond pas aux normes minimales pour être considéré comme un droit humain, et il ne peut dès lors pas être considéré comme intrinsèque à l'être humain. « Nous devons le replacer dans son contexte. La connectivité Internet, ou numérique, ne peut être considérée comme faisant partie de la race humaine. Les droits et les services essentiels qui devraient être garantis aux personnes sont plus importants que l'Internet », souligne Neth Daño, directrice pour l'Asie du groupe d'action sur l'érosion, la technologie et la concentration ETC.

Le danger, selon Mme Daño, est que l'accent mis sur les nouvelles technologies – dont les grands et puissants lobbies peuvent difficilement se dissocier – risque d'entraver la réalisation d'autres droits plus fondamentaux. « Les populations autochtones qui vivent dans des zones reculées et n'ont même pas accès à l'électricité peuvent-elles réellement faire passer l'accès à Internet avant la santé, l'éducation, l'alimentation, voire l'accès à l'électricité elle-même ? », s'interroge Neth Daño. Ainsi, s'il est reconnu comme un droit humain, les gouvernements pourraient se voir confrontés au dilemme de devoir garantir ce droit avant même d'avoir pu garantir les aspects les plus fondamentaux de la vie, explique Mme Daño. « Les gouvernements ne peuvent pas faire passer l'Internet avant l'électricité, l'alimentation ou l'éducation », a-t-elle ajouté.

D'autres chercheurs considèrent l'accès à Internet comme un droit accessoire qui peut contribuer à la réalisation des droits fondamentaux, mais auquel il ne faut pas conférer le statut de « droit humain » à part entière.

« Il ne devrait pas constituer un droit humain en tant que tel. D'un point de vue potentiel, il est vrai que les droits fondamentaux et l'Internet sont liés. Sans accès à Internet, certains droits sont moins bien protégés », explique Mark Coeckelbergh, professeur de philosophie à l'université de Vienne et chercheur en philosophie des technologies et des médias.

« Pour cette raison, je pense qu'il est important que ce droit soit reconnu dans notre cadre juridique, afin que l'accès soit garanti. Je doute cependant qu'il n'acquière autant de force que les autres droits humains », poursuit-il. L'Organisation des Nations Unies elle-même a endossé ce point de vue dans une résolution non contraignante adoptée en 2016, qui reconnaît l'importance d'Internet pour des droits tels que la liberté d'expression, l'éducation et la liberté de conscience, et appelle à « appliquer une démarche fondée sur les droits de l'homme dans la mise en place et le développement de l'accès à Internet ».

Une histoire marquée par une croissance accélérée et des déséquilibres

Peu après la signature de la Déclaration universelle des droits de l'homme, un autre développement révolutionnaire a commencé à prendre forme. À partir des années 1950, les ordinateurs sont devenus des outils de plus en plus courants dans les universités et les centres de défense, mais il s'agissait encore de lourdes machines statiques et les chercheurs devaient se rendre dans les centres de recherche pour y avoir recours.

C'est alors que plusieurs théoriciens ont commencé à envisager la possibilité de mettre ces ordinateurs en réseau afin de multiplier leur capacité de traitement. Le Département de la défense des États-Unis a été le premier à entrevoir le potentiel de création d'un vaste réseau informatique et a approuvé le projet ARPANET (Advanced Research Projects Agency Network), à l'origine d'un premier prototype à la fin des années 1960.

L'impact de ce prototype est bien connu. Aujourd'hui, l'Internet atteint une grande partie du globe et, en 1995, il était déjà devenu le système de communication affichant la croissance la plus rapide de l'histoire. Les géants technologiques ont désormais rejoint les rangs des plus grandes entreprises du monde, à l'instar d'Amazon et d'Apple, qui sont actuellement au coude-à-coude avec les grandes banques d'investissement et les compagnies pétrolières.

Toujours est-il qu'une large proportion de la population mondiale ignore encore ce qu'est l'Internet. Bien que la pandémie ait accéléré la numérisation à l'échelle mondiale, 2,9 milliards de personnes, soit 37 % de la population mondiale, n'ont jamais utilisé l'Internet, selon un récent rapport des Nations Unies.

Et nombre de ces personnes, quand bien même elles y auraient accès, ne seraient pas en mesure de l'utiliser, explique Neth Daño. « Même s'il existe une connexion Internet, même si les satellites permettent d'atteindre des zones reculées, tout cela est vain si vous ne disposez pas des équipements nécessaires, tels que des téléphones portables ou des ordinateurs. Ou si vous ne possédez pas les connaissances nécessaires pour vous en servir. Beaucoup de gens ignorent comment s'en servir », précise-t-elle.

Là encore, le risque est que les inégalités se creusent de plus belle, selon Mme Daño. « Ces technologies ne feront que creuser le fossé entre les personnes qui y ont accès et celles qui en sont exclues. Et, surtout, entre les personnes qui en ont le contrôle et les simples usagers », explique l'activiste. Cette réalité est manifeste dans l'industrie du traitement des données, qui donne d'ores et déjà lieu à des inégalités dans des secteurs sensibles comme l'agriculture et impose un « néocolonialisme » des pays riches vers les pays pauvres, dénonce un rapport du Transnational Institute. « S'en tenir aux mégadonnées (Big Data), c'est permettre aux entreprises européennes locales de se développer au détriment des pays du Sud de plus en plus défavorisés par des conditions de concurrence inégales, vendant leurs matières premières en échange de la consommation technologique quotidienne », souligne le rapport.

Ce fossé dans la propriété des nouvelles technologies, largement concentrée entre les mains des multinationales et des gouvernements, a aussi pour effet de convertir l'Internet en un puissant outil de contrôle social et politique, comme en témoigne le recours de plus en plus fréquent aux coupures d'Internet à des fins répressives par des gouvernements autocratiques, mais aussi par des démocraties, comme dans le cas du Cachemire sous administration indienne.

Pour M. Reglitz, toutefois, de tels phénomènes sont comparables à d'autres « externalités négatives » que les industries génèrent dans le cadre de leurs activités, comme les externalités environnementales, qui peuvent être réglementées aux fins de les minimiser. « Les réseaux sociaux quant à eux présentent un phénomène incroyablement complexe, dans la mesure où il s'agit d'entreprises privées opérant dans la sphère numérique », explique-t-il. « [Aussi] l'obligation incombe aux gouvernements de mettre en place un cadre juridique dans lequel les entreprises prennent en compte les droits humains dans la conduite de leurs affaires », poursuit-il.

Des exemples similaires peuvent être relevés tout au long de l'histoire. « Lorsque la radio a été développée, les communistes allemands ont voulu l'utiliser pour éduquer les travailleurs. Mais les nazis sont arrivés et l'ont exploitée à leurs propres fins », rappelle le chercheur. Ainsi, toute technologie, selon M. Reglitz, est une « arme à double tranchant » qui peut être utilisée à bon ou à mauvais escient. « Rien de cela, toutefois, ne remet en cause [la reconnaissance] du droit d'accès. [...] Ce n'est pas la reconnaissance de ce droit qui fera que ces problèmes deviennent possibles. Un tel droit constituerait, de fait, un instrument essentiel pour séparer le bon grain de l'ivraie », a-t-il conclu.


14.01.2022 à 06:00

E-santé : la technologie au service des soins de santé pour les populations vulnérables, mais pas seulement

Des termes tels que « e-health » ou « e-santé » deviennent de plus en plus pertinents auprès du public, car ils approfondissent la manière dont les technologies numériques et de communication transforment les modèles de soins de santé. Pour l'OMS, l'e-santé se définit comme « l'utilisation sécurisée et économiquement avantageuse de technologies de l'information et de la communication en appui à la santé et aux domaines sanitaires ; notamment les services de soins de santé, la surveillance sanitaire, (...)

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Des termes tels que « e-health  » ou « e-santé » deviennent de plus en plus pertinents auprès du public, car ils approfondissent la manière dont les technologies numériques et de communication transforment les modèles de soins de santé. Pour l'OMS, l'e-santé se définit comme « l'utilisation sécurisée et économiquement avantageuse de technologies de l'information et de la communication en appui à la santé et aux domaines sanitaires ; notamment les services de soins de santé, la surveillance sanitaire, l'éducation, les connaissances et la recherche dans le domaine de la santé. » La Commission européenne enrichit le concept en se concentrant sur la manière dont l'e-santé répond aux besoins des citoyens, des patients, des professionnels de la santé, des prestataires de soins médicaux, ainsi que des décideurs politiques.

L'une des conséquences globales de la pandémie de Covid-19 a été la télématisation des activités quotidiennes telles que se rendre au travail, interagir avec l'administration publique et même avec son propre médecin. « Il est incontestable qu'un large éventail de possibilités s'est ouvert. Celles-ci étaient déjà en cours de développement au cours de la dernière décennie, mais l'expérience de la pandémie a accéléré le changement culturel nécessaire à leur adoption, tant par les professionnels que par les patients », explique Sandra García Armesto, directrice générale de l'Institut aragonais des sciences de la santé (IACS).

« Si nous considérons les processus de soins comme un continuum axé sur un patient informé et habilité à prendre des décisions, la clé est de fournir la bonne configuration d'éléments en présentiel, d'éléments non présentiels (synchrones et asynchrones), de canaux d'information et de soutien bidirectionnels qui permettront aux patients d'obtenir et de fournir des informations pertinentes pour leurs propres soins  », une tendance qui tend actuellement à se consolider, explique Dr García Armesto, docteure en médecine et titulaire d'une maîtrise en santé publique.

« Centres liquides  » et Internet des objets… liés à la santé

Le développement de l'Internet des objets, rattaché à des périphériques, à la fois spécifiques aux technologies médicales (télédiagnostic, télésurveillance, etc.) et à des applications de plus en plus omniprésentes dans les appareils du quotidien (des smartphones aux tablettes en passant par les objets connectés portés sur soi, aussi appelés « wearables  »), capables de recueillir des paramètres physiologiques ou comportementaux, permet de repenser la logique des soins et de perméabiliser les parois entourant les centres de soins de santé pour rapprocher ces derniers du milieu des patients.

« Dans la communauté autonome d'Aragon, c'est ce que nous avons appelé les centres liquides : il s'agit de l'hybridation vertueuse de composantes qui exigent nécessairement des déplacements et des rencontres physiques entre le personnel de santé et les patients et de ces composantes, souvent assorties d'un suivi et d'un contrôle, qui se produisent de manière beaucoup plus adaptée grâce aux technologies de communication ou numériques  », explique Dr García Armesto.

« Je pense que nous allons assister sous peu à l'éclosion (qui a déjà commencé) d'un éventail de services de santé numériques qui seront désormais naturellement intégrés à l'éventail de services de tout système sanitaire », ajoute-t-elle.

Par ailleurs, la directrice générale souligne deux conséquences positives que pourrait avoir cette transformation. D'une part, la multiplication exponentielle des données exploitables et intégrables sous forme d'informations cliniquement pertinentes pour la prise en charge individuelle des patients. D'autre part, le renforcement de la capacité à générer de nouvelles connaissances scientifiques et à promouvoir l'innovation et de nouvelles approches de la gestion des maladies augmentera l'efficacité et la qualité des soins, ainsi que l'efficience et l'équité du système de santé.

ROSIA, une innovation pour améliorer la qualité de vie des patients

ROSIA, acronyme de Remote RehabilitatiOn Service for Isolated Areas (service de rééducation à distance pour les zones isolées), est un projet européen axé sur le développement d'un modèle de télérééducation pour les personnes atteintes de certaines pathologies telles qu'un accident vasculaire cérébral, un infarctus, une bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), un remplacement d'articulation, la Covid-19, etc. Ces patients vivent dans des environnements, généralement ruraux, où les distances qui les séparent du centre spécialisé de référence pour leur traitement constituent un obstacle à leur suivi et à leur rétablissement. Il s'agit de personnes dont le profil permet potentiellement de tirer parti de plans de réadaptation étendus et personnalisés, qui leur sont beaucoup plus accessibles grâce aux technologies.

« L'une des parties les plus intéressantes du projet est que dans les six sites choisis pour son développement et pilotés en Aragon (Espagne), à Coimbra (Portugal) et à Dublin (Irlande), ce nouveau service de télérééducation s'insère comme un lien entre les services de santé et les actifs communautaires déployés localement et les hôpitaux de référence hautement spécialisés afin de garantir que ces patients bénéficient d'un plan de soins intégrés de qualité », précise Dr García Armesto. L'objectif poursuivi consiste également à faciliter l'adhésion du patient à la rééducation, par exemple grâce au soutien qu'il reçoit de son propre entourage, ce qui lui permet de rester motivé et de suivre de près les résultats.

Dans un environnement où les technologies évoluent rapidement, une autre fonction clé du projet ROSIA, qui sera lancé en 2024, est sa capacité à intégrer en permanence de nouvelles solutions (périphériques, technologies, applications, etc.). Une fois testées, elles figureront dans le catalogue que les professionnels de la santé pourront recommander à leurs patients.

Des informations fiables et personnalisées en un clic

Les estimations indiquent qu'en 2020, 3,6 % de la population mondiale, soit quelque 281 millions de personnes, ont dû quitter leur pays d'origine, selon le Rapport sur l'état de la migration dans le monde, la publication phare de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Mais que se passe-t-il lorsqu'un patient ne connaît pas la langue ou ses droits dans le pays d'accueil ? La technologie peut-elle contribuer à éliminer les barrières et à sauver des vies ?

HERA apporte une réponse à ces inquiétudes. « Nous savons que lorsque l'on fuit sa maison sans rien vers un pays étranger où l'on n'a pas de travail, pas de moyens de subsistance et où l'on ne parle pas la langue, il est difficile de donner la priorité aux soins de santé. Mais les vaccins sont la pierre angulaire des soins de santé et doivent toujours être la priorité  », déclare Aral Sürmeli, médecin spécialisé dans les solutions de santé numériques et mobiles dans le contexte des crises humanitaires et doctorant en santé publique à la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health aux États-Unis.

La crise syrienne, la plus importante crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale, a amené M. Sürmeli à s'impliquer dans la fourniture de soins de santé à Istanbul et dans d'autres villes turques proches de la frontière syrienne par l'intermédiaire de l'association locale (sans but lucratif) de sauvetage médical, Medical Rescue Association (MEDAK). « Nous nous sommes rendu compte que les réfugiés utilisent beaucoup leur téléphone portable et que ce dernier est leur principal moyen d'obtenir des informations. Le téléphone portable n'est pas un luxe, mais une nécessité pour rester connecté à sa famille et à ses amis partout dans le monde. » Ils ont pu observer comment l'utilisation du téléphone portable offre un moyen unique de partager des informations de santé, de collecter des données ou de réaliser des interventions. C'est ainsi qu'est née HERA.

Améliorer la santé grâce aux applications mobiles dans le cadre de crises humanitaires

HERA est une application pour téléphones portables conçue pour connecter les réfugiés, en particulier les femmes et les enfants, aux services de santé disponibles en Turquie. Bien que la Turquie ait accueilli 4 millions de personnes et que les soins de santé soient gratuits, ce chiffre met en péril la capacité d'absorption de tous les services dispensés, notamment les soins de santé.

Comment fonctionne-t-elle ? L'utilisatrice télécharge l'application et s'inscrit avec ses coordonnées. Ensuite, si elle est enceinte, des questions lui sont posées sur ses grossesses précédentes et sa grossesse actuelle, ainsi que sur la date de sa dernière menstruation. Grâce à ces informations, l'application calcule automatiquement les dates des rendez-vous prénataux (le ministère turc de la Santé recommande quatre examens prénataux pendant la grossesse). L'application lui rappelle alors les rendez-vous. De la même manière, si l'utilisateur a des enfants en âge d'être vaccinés, il saisit les informations relatives à leur date de naissance dans l'application. L'application calcule automatiquement la date à laquelle l'enfant doit être vacciné (en utilisant le calendrier de vaccination turc).

« La raison pour laquelle nous nous concentrons sur les soins aux mères et aux enfants est que leurs problèmes sont pour la plupart évitables au moyen de soins de santé de qualité. »

En matière de santé publique, la vaccination et les soins prénataux sont deux des interventions les plus efficaces pour permettre de sauver des vies  », déclare Aral Sürmeli, créateur et directeur général de HERA Inc.

Outre cette intervention comportementale (c.-à-d. les rappels), l'application propose également d'autres fonctions, développées avec la population des réfugiés et spécifiques à leurs besoins. Par exemple, elle leur permet d'appeler une ambulance ou de se rendre à l'hôpital le plus proche.

Ils peuvent également enregistrer leurs dossiers médicaux afin de ne pas devoir les transporter sur un support papier. « Ils peuvent lire des informations sur leurs droits en matière de santé, sur des sujets qui les intéressent [l'allaitement, etc.]. Par ailleurs, nous avons créé l'application HERA de manière à ce qu'elle soit modulaire.

Nous pouvons y ajouter de nouvelles fonctions très rapidement si nécessaire. Par exemple, pendant la [pandémie de] Covid-19, nous avons mis en place une fonction de surveillance des symptômes qui demande à l'utilisateur toutes les deux semaines s'il présente des symptômes de cette maladie », ajoute-t-il.

Réfugiés… et populations vulnérables partout dans le monde

L'objectif global d'HERA consiste à être un outil utile pour d'autres organisations dans des contextes de crise humanitaire. C'est pour cette raison qu'il est construit avec un code source ouvert et qu'il peut être utilisé et reproduit gratuitement. En Turquie, outre certaines organisations locales, des organisations internationales telles que Médecins sans Frontières ont déjà témoigné de leur intérêt à reproduire cette application.

« Nous menons des discussions avec d'autres pays. Celles avec la Grèce, l'Irak et le Nigeria sont les plus prometteuses. Nous œuvrons pour adapter les fonctionnalités d'HERA aux besoins spécifiques de leurs populations. Il ne doit pas nécessairement s'agir de réfugiés syriens, toutes les populations migrantes peuvent tirer profit d'HERA  », explique Ayşe Kaşıkırık, coordinatrice d'HERA depuis mars 2021 et spécialiste de l'égalité de genre, des droits des femmes et de la politique sociale.

« Il en va de même pour les pays à revenus élevés, tels que les États-Unis. Nous collaborons avec plusieurs hôpitaux qui accueillent des travailleurs agricoles migrants originaires du Mexique afin d'évaluer comment HERA peut être utilisée là-bas  », conclut Mme Kaşıkırık, également doctorante en Sciences politiques et de l'administration.


13.01.2022 à 04:30

Cinq leçons du « rêve » de Martin Luther King transposables à la lutte mondiale pour des salaires décents aujourd'hui

Ce lundi 17 janvier marquera, comme chaque année, la Journée de Martin Luther King (MLK). La date a été déclarée jour férié fédéral aux États-Unis, pour commémorer l'anniversaire du militant emblématique des droits civiques. À l'heure de célébrer sa vie et de pleurer son assassinat en 1968, toutefois, il est important de rappeler que le combat pour un salaire et un travail décents forment une partie importante de son legs et de son engagement plus large en faveur des droits humains. Lorsqu'il a prononcé son (...)

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Texte intégral 2613 mots

Ce lundi 17 janvier marquera, comme chaque année, la Journée de Martin Luther King (MLK). La date a été déclarée jour férié fédéral aux États-Unis, pour commémorer l'anniversaire du militant emblématique des droits civiques. À l'heure de célébrer sa vie et de pleurer son assassinat en 1968, toutefois, il est important de rappeler que le combat pour un salaire et un travail décents forment une partie importante de son legs et de son engagement plus large en faveur des droits humains. Lorsqu'il a prononcé son célèbre discours « I Have a Dream » à l'occasion de la Marche sur Washington pour l'emploi et la liberté, en 1963, Martin Luther King aspirait à un monde où les gens seraient véritablement à mêmes de connaître la justice raciale, économique et sociale. Un monde où tous les travailleurs auraient accès à un emploi décent permettant aux familles et aux communautés de vivre dans la dignité et le respect. Bien avant la Marche sur Washington, Martin Luther King avait cherché à forger une alliance avec le mouvement ouvrier. Ainsi, dans une allocution prononcée lors de la conférence nationale de la centrale syndicale états-unienne AFL-CIO en 1961, il a insisté sur la nécessité de rallier tous les travailleurs en faveur de « salaires décents, de conditions de travail équitables, de logements dignes, de protections pour la sécurité, la santé et le bien-être des personnes âgées, de conditions permettant aux familles de s'épanouir, d'avoir accès à une éducation pour leurs enfants, et d'aspirer au respect au sein de la communauté ».

Mais en quoi l' « évangile social » de MLK est-il pertinent au regard de l'agenda actuel des entreprises et des droits humains ? Quelles leçons MLK peut-il nous apprendre pour nous aider à réaliser l'objectif d'un salaire vital dans les chaînes d'approvisionnement mondiales, de même que celui de la justice économique et raciale aux États-Unis et au-delà ?

Leçon 1 : Les droits politiques sont indissociables des droits sociaux et économiques et de la justice

Dans les années 1960, Martin Luther King a milité au nom de l'égalité politique, sociale et économique pour tous, et plus encore au cours des dernières années de sa vie, dans le cadre de la Poor People's Campaign. Cette campagne appelait à une transformation des États-Unis d'une

« société axée sur les choses en une société axée sur les personnes ». MLK savait que l'égalité raciale ne pourrait être atteinte que si l'on s'attaquait aussi à la pauvreté racisée et aux salaires inférieurs au minimum vital : « À quoi bon avoir le droit de s'asseoir au comptoir d'un bistrot lorsqu'on n'a pas de quoi se payer un hamburger ? »

Cette guerre contre la pauvreté et cette lutte pour un salaire vital se poursuivent à l'heure actuelle. En 2020, aux États-Unis, près d'un emploi sur quatre était un emploi à bas salaire, soit la proportion la plus élevée du monde industrialisé. Qui plus est, la probabilité de se retrouver acculé à un emploi précaire et faiblement rémunéré est nettement plus élevée pour les Noirs et les Latinos que pour les Blancs. Dans le même temps, l'écart de salaire lié à la race (les travailleurs racisés gagnent moins que les travailleurs blancs) reste l'une des facettes les plus persistantes du marché du travail aux États-Unis.

Quoi qu'il en soit, les travailleurs essentiels faiblement rémunérés en ont assez des salaires au rabais et des conditions de travail précaires, comme en attestent la vague de grèves en cours aux États-Unis et le grand nombre de travailleurs qui démissionnent (en particulier les plus faiblement rémunérés). De fait, les travailleurs à bas salaires viennent corroborer la conviction de MLK selon laquelle on n'est libre de vivre dans la dignité et le respect que lorsqu'on a un emploi décent qui permet de subvenir aux besoins essentiels de la vie. La justice politique doit donc être complétée par la justice socioéconomique.

Leçon 2 : Les droits des travailleurs forment l'épine dorsale de la lutte contre l'exploitation des travailleurs

Qu'il s'agisse du fait que les travailleurs racisés aux États-Unis, en particulier les travailleurs immigrés, sont plus susceptibles de subir un vol de salaire (lorsque les employeurs retiennent les salaires ou paient en dessous du salaire minimum légal, entraînant pour les travailleurs des pertes annuelles estimées à 50 milliards USD), ou qu'il s'agisse de l'esclavage moderne dans les chaînes d'approvisionnement mondiales, l'exploitation débridée des travailleurs est aussi ancrée dans notre système économique mondial aujourd'hui qu'elle ne l'était lorsque Martin Luther King a proclamé que « tout travail est digne ».

Si nous tenons à abolir le travail forcé des Ouïghours en Chine, qui cueillent le coton utilisé dans la confection de nos T-shirts, ou à empêcher que les travailleurs migrants soient injustement recrutés pour produire des gants en caoutchouc en Malaisie destinés aux travailleurs de la santé du monde entier, les véritables solutions à l'esclavage moderne passent par les droits politiques et la liberté, afin que les travailleurs puissent s'organiser et faire valoir leurs droits. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. Tous ont droit, sans discrimination aucune, à un salaire égal pour un travail égal. Cela implique que les gouvernements légifèrent, protègent et fassent respecter ces droits, et que les entreprises s'y conforment.

Leçon 3 : Le droit de s'organiser, de faire grève et de négocier collectivement est essentiel pour obtenir un salaire vital durable

Martin Luther King a décrit le mouvement syndical comme le « premier programme de lutte contre la pauvreté », qui « transforme la misère et le désespoir en espoir et en progrès ». MLK a critiqué la législation sur l'emploi des États-Unis, a participé à des mouvements de grève et a pris la parole lors de nombreux événements syndicaux. La veille de son assassinat, le 4 avril 1968, MLK a prononcé un autre de ses discours célèbres, « I've Been to the Mountaintop » (« Je suis allé jusqu'au sommet de la montagne »), lors de la grève des travailleurs de l'assainissement de Memphis, où les travailleurs dénonçaient les conditions dangereuses, les superviseurs racistes, les bas salaires et les actions antisyndicales. MLK a souligné l'importance de la liberté de réunion, de la liberté d'expression, de la liberté de la presse et du droit de grève comme des outils indispensables à la réalisation de l'égalité à laquelle il aspirait.

Des études actuelles montrent que les industries à fort taux de syndicalisation offrent des salaires supérieurs à la moyenne. Or, les 20 dernières années ont vu le taux de syndicalisation aux États-Unis passer d'un quart de la population active à un peu plus de 10 % à l'heure actuelle. Les entreprises dont le taux de syndicalisation est en déclin ont connu une baisse des salaires plus importante que les secteurs où le taux de syndicalisation est resté constant. Malgré la baisse du taux de syndicalisation, la pandémie de Covid-19 a entraîné en 2020 le plus grand nombre de grèves, d'arrêts de travail et de lock-out observés aux États-Unis depuis les années 1980.

Cette tendance s'est poursuivie en 2021 : les travailleurs des usines Kellogg's et les magasiniers d'Amazon figuraient parmi les milliers de travailleurs en grève à travers le pays. Un règlement a finalement pu être trouvé entre Amazon et le National Labor Relations Board permettant aux salariés du groupe de s'organiser librement et sans représailles. Il s'agissait d'une première pour le géant mondial de la technologie, connu pour ses méthodes farouchement antisyndicales. Peu avant l'accord avec Amazon, on avait assisté à la syndicalisation d'un café Starbucks aux États-Unis, là aussi une première depuis la création de la chaîne il y a près de 50 ans. Quant à la multinationale Kellogg's, qui avait initialement prévu de remplacer ses 1.400 salariés en grève, elle a finalement consenti à d'importantes augmentations de salaire dans le cadre d'une nouvelle convention collective de cinq ans.

Ces importantes victoires syndicales sont d'une grande importance et prouvent que la conviction de MLK quant au pouvoir de l'unité, des travailleurs qui s'organisent et se lèvent ensemble, est un puissant vecteur de changement social. Cela montre aussi que lorsque travailleurs et employeurs conviennent d'un commun accord d'augmentations salariales significatives dans le cadre d'un processus de négociation collective autonome, il est possible de relever le niveau des salaires durablement et à long terme.

Leçon 4 : Il est temps de relever le salaire minimum légal au rang de salaire vital

L'une des dix revendications de la Marche sur Washington était l'extension du salaire minimum fédéral aux travailleurs jusque-là non couverts et son augmentation à 2 dollars américains (USD) de l'heure (équivalent à 15 USD en 2021, corrigé de l'inflation). MLK a mis en garde contre l' « abîme entre les riches et les pauvres ». Pourtant, aujourd'hui, l'inégalité est bien pire, alors que l'inégalité de revenu fondée sur la race est omniprésente. Aux États-Unis, la valeur nette du ménage blanc médian est dix fois supérieure à celle du ménage noir médian. Étant donné que les travailleurs noirs et latinos sont plus susceptibles d'être des travailleurs à bas salaire, le relèvement du salaire minimum représente également un outil important pour parvenir à la justice raciale.

Aux États-Unis, les travailleurs à bas salaire se sont vus exclus des bénéfices de la croissance économique depuis les années 1960. En 1968, lorsque MLK a été assassiné, les travailleurs américains au salaire minimum gagnaient 10,59 USD de l'heure (montant corrigé de l'inflation), soit considérablement plus que le salaire minimum fédéral actuel de 7,25 USD. Depuis 2012, le mouvement syndical aux États-Unis fait campagne pour une augmentation du salaire minimum fédéral à au moins 15 USD de l'heure. Cependant, « la lutte pour un salaire minimum à 15 USD » (de l'anglais « Fight for $15 ») ne semble guère plus suffire et les militants visent désormais la barre des 18 USD de l'heure.

De par le monde, des Pays-Bas au Cambodge, en passant par l'Afrique du Sud, les syndicats font également campagne pour une augmentation des salaires minimums légaux, afin de placer la barre plus haut pour que tous les travailleurs puissent gagner, au minimum, un salaire vital.

Leçon 5 : Étendre les efforts visant à l'instauration d'un salaire vital aux chaînes d'approvisionnement mondiales

Quel point commun y a-t-il entre la Marche sur Washington, menée par MLK, et le rassemblement d'octobre 2021 à Washington pour les droits des Ouïghours en Chine, mené par le basketteur de la NBA Enes Kanter ? La revendication que toute personne soit traitée avec respect et dignité, et puisse vivre sans répression, discrimination et exploitation. Pour MLK, la demande de justice ne se confinait pas aux frontières nationales. Il a en effet déclaré à ce propos que « toute injustice, où qu'elle se produise, est une menace pour la justice partout ailleurs ».

Dans le droit fil de cette pensée, une coalition mondiale de syndicats et d'organisations de la société civile a mené en 2021 une campagne ciblée sur le Black Friday, avec pour mot d'ordre Make Amazon Payfaisons payer Amazon »). Parallèlement, les travailleurs d'Amazon dans 20 pays et dans tous les secteurs de sa chaîne d'approvisionnement se sont mis en grève ou ont manifesté pour obtenir de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail.

Bien que de plus en plus d'entreprises s'engagent à soutenir un salaire vital pour les travailleurs de leurs chaînes d'approvisionnement mondiales, la plupart des travailleurs et des agriculteurs des pays d'approvisionnement ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Les entreprises multinationales devraient avoir pour pratique courante de soutenir le salaire vital des travailleurs et le revenu vital des agriculteurs par le biais de leurs propres pratiques d'achat, en s'approvisionnant en produits à un prix équitable et en garantissant aux travailleurs un salaire vital.

Dans le même temps, il convient également de s'attaquer aux problématiques liées aux droits des travailleurs, telles que l'élimination du travail des enfants et de l'esclavage moderne. À cette fin, un environnement propice doit être garanti, dans lequel les augmentations légales du salaire minimum sont soutenues et des relations de travail matures sont développées, afin de laisser aux travailleurs la liberté de s'organiser, de rejoindre des syndicats et de négocier collectivement un salaire vital.

Le salaire vital constitue désormais un enjeu crucial de l'agenda international pour le devoir de vigilance des entreprises et des droits humains. Faisons en sorte que le salaire vital devienne une « pratique courante » et que les gouvernements et les entreprises prennent au sérieux leur responsabilité de protéger et de respecter les droits des travailleurs et de remédier aux violations. Où que soient les travailleurs, quel que soit leur statut, tout travail est digne, et tous les travailleurs doivent pouvoir aspirer à la prospérité, à la liberté et au bonheur.


12.01.2022 à 05:00

En Europe de l'Ouest, les apiculteurs craignent pour leur avenir

Alicia Prager, Laura Villadiego, Léa Marchal

Devant la boutique de miel Api Douceur à Giromagny en France, un curieux container avec des vitres se trouve à côté de l'allée qu'on emprunte pour rejoindre les ruches. Il s'agit d'un distributeur automatique, installé en 2019 par les propriétaires de l'exploitation apicole. « Comme on n'était que deux au début, on n'arrivait pas à ouvrir la boutique à des horaires régulières. Donc on a pensé au distributeur pour permettre aux passants, ou même aux randonneurs du dimanche, de pouvoir acheter leur pot de miel », (...)

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Texte intégral 2282 mots

Devant la boutique de miel Api Douceur à Giromagny en France, un curieux container avec des vitres se trouve à côté de l'allée qu'on emprunte pour rejoindre les ruches. Il s'agit d'un distributeur automatique, installé en 2019 par les propriétaires de l'exploitation apicole. « Comme on n'était que deux au début, on n'arrivait pas à ouvrir la boutique à des horaires régulières. Donc on a pensé au distributeur pour permettre aux passants, ou même aux randonneurs du dimanche, de pouvoir acheter leur pot de miel », indique Flavien Durant, 31 ans, co-gérant de la société depuis 2017 avec Patrick Giraud. Le distributeur leur permet d'étendre un peu la clientèle et d'essayer de rentabiliser un métier de plus en plus précaire.

Alors qu'en moyenne, Flavien et Patrick produisent 8 tonnes de miel par an, en 2021, ils n'en ont sorti que 300 kilos. Parmi les 400 ruches qu'ils avaient à la sortie de l'hiver, la majorité n'a pas produit de miel. Cette année, la plupart des apiculteurs ont connu le même sort. La récolte de miel en 2021 se situera entre 7.000 et 9.000 tonnes selon l'Union nationale de l'apiculture française (UNAF). En 2020, elle s'élevait à 19.000 tonnes environ.

En cause, des conditions météorologiques très défavorables. L'hiver a été particulièrement doux, mais a été suivi de périodes de gel, de froid et de pluies pendant tout le printemps jusqu'à l'été.

Début juin, Flavien n'a pas encore récolté un seul kilo de miel. Pire, il doit nourrir ses abeilles, qui ont déjà consommé tout le miel de réserve dans leur ruche. « C'est une année blanche, une année pourrie comme on n'en a jamais vu ».

Face à cette situation, il a décidé de trouver un emploi complémentaire. Actuellement employé dans le secteur du bâtiment, Flavien espère revenir s'occuper de ses abeilles au printemps. « Comme je suis gérant, il est plus facile pour moi de sortir et de revenir dans l'exploitation. Et cela me permet de préserver nos deux salariés, qu'on souhaite vraiment garder ».

Le département du Territoire de Belfort enquête actuellement pour déclarer l'état de « calamité apicole », qui ouvrirait des aides. Pour l'instant, Flavien et son associé ont bénéficié de 4.000 euros d'aide pour le gel, de cette même collectivité locale. « Pour nous, producteurs qui vivons avec ce qu'on produit, quand on ne produit pas, la solution est de vivre sur les stocks. Mais quand on est vient de s'installer, il y en a peu », confie Flavien. En décembre, l'intégralité de leur miel sera écoulé.

Le laboratoire d'un désastre écologique

Cette situation critique que traversent les apiculteurs français, mais aussi partout ailleurs en Europe, reflète une tendance plus large. La production de miel, et la survie des abeilles n'ont fait que se dégrader ces dernières décennies. Le taux de mortalité des abeilles domestiques est actuellement autour des 30%. Il était de 5% en 1995 selon l'UNAF. Pourtant, les abeilles contribuent à l'industrie agricole européenne à hauteur d'environ 22 milliards d'euros chaque année. Ce n'est pas dû au miel qu'elles produisent, mais grâce à la pollinisation qu'elles offrent aux cultures. Les scientifiques estiment qu'une bouchée sur trois de notre nourriture dépend des pollinisateurs.

Le dérèglement climatique n'est toutefois pas le seul facteur de cet effondrement. Les pesticides utilisés en masse depuis les années 90 ont également joué leur rôle. De nombreuses études ont montré la toxicité de ces substances, comme celle réalisée par l'Université de Maryland en 2016. Celle-ci souligne également la dangerosité de l'effet cocktail des pesticides. Sébastien Guillier en sait quelque chose. En 2008, il a perdu la majorité de ses colonies, probablement dû à une intoxication. Jusque-là, il était apiculteur professionnel depuis dix ans en Haute-Saône.

« À l'automne 2007, les abeilles ont eu soif. Il y a eu des traitements dans le coin contre l'araignée rouge sur les blés, les abeilles ont bu dans les flaques comme elles le font souvent. La dose devait être trop forte », se souvient l'apiculteur.

Il existe en particulier une catégorie d'insecticides dont la dangerosité pour les abeilles a été démontrée très tôt : les néonicotinoïdes. En 2018, l'UE a interdit l'usage de trois d'entre eux. Aujourd'hui, pourtant, comme pour d'autres substances interdites, les agriculteurs peuvent bénéficier d'autorisations d'urgence pour utiliser ces produits sur certaines cultures. Les États membres de l'UE ont la possibilité d'accorder des autorisations d'urgence pour une durée de 120 jours « s'il existe un risque qui ne peut être maîtrisé par d'autres mesures », selon la directive européenne qui régit ces mesures d'exception.

L'autorité européenne de sûreté des aliments, (l'EFSA) en a dénombré 17 depuis 2020 qui s'appliquent aux cultures de betterave sucrière. Mais entre 2018 et 2020, le projet journalistique de Greenpeace Unearthed a compté au moins 67 autorisations d'urgence dans les États membres.

Pour sa perte en 2008, Sébastien a souhaité faire remonter le problème au Parlement français et dans les médias. Sans grand succès. Il a été indemnisé de 45 euros par ruche par l'État. Mais remonter une colonie coûterait plutôt autour de 150 euros, selon Sébastien Guillier. Lui aussi a dû trouver un deuxième emploi : il est contrôleur laitier et garde une centaine de ruches dans la campagne haute-saônoise.

En France, parmi les 70.000 apiculteurs, à peine 3% seulement étaient professionnels en 2019. Les autres sont amateurs (92%) ou pluriactifs (5%). Si le nombre d'apiculteurs augmente à peu près partout en Europe, le schéma reste le même qu'en France : ils sont surtout « amateurs ». Les apiculteurs européens ont en moyenne 21 ruches.

Une compétition intenable

Par ailleurs, un autre facteur de stress pour les apiculteurs tient dans la concurrence bon marché à l'étranger. Les prix pratiqués dans les supermarchés sont bien trop bas pour que les apiculteurs locaux puissent en vivre, surtout pour ceux qui produisent à petite échelle.

Les producteurs qui maintiennent des prix très bas viennent d'Europe de l'Est, d'Ukraine par exemple, mais aussi beaucoup de Chine. Un kilogramme de miel chinois importé coûtait en moyenne 1,40 euro aux revendeurs en 2020. Les apiculteurs européens ne peuvent battre en aucun cas ce genre de prix. Leur coût de production moyen s'élève déjà à 3,90 euros le kilogramme, selon la fédération d'agriculteurs Copa-Cogeca. De facto, 40 % du miel sur le marché européen est importé.

« J'ai décidé de ne pas essayer de rivaliser avec ces prix bas, mais plutôt de vendre mon miel à un tarif plus durable », explique l'apiculteur berlinois Moritz Seidler.

Il ne peut en aucun cas vendre son miel en dessous de 14 euros le kilo aux entreprises, et à environ 20 euros aux particuliers. Pour lui, il s'agit de montrer l'exemple. « Je ne vis pas de mes ventes de miel, mais je ne veux pas baisser mes prix par respect pour les apiculteurs professionnels », dit-il en soulevant délicatement le couvercle d'une ruche, dans un coin de son petit jardin en banlieue de la ville. Ici, ses abeilles trouvent des conditions idéales : elles jouissent de plantes mellifères toute l'année, et ne souffrent presque pas des pesticides. L'apiculteur de 32 ans possède 20 ruches, et cette année, il a tout de même récolté quelque 750 kilos de miel.

Comme en France, la plupart des apiculteurs allemands travaillent de cette façon : ils possèdent moins de 50 ruches et ne dépendent pas de ces revenus apicoles. Le problème, selon Moritz Seidler, c'est le manque de reconnaissance pour ce métier. « Les apiculteurs sont seulement rémunérés pour le miel, et non pas pour le service réel que rendent les abeilles en butinant les plantes, à part dans quelques exceptions où ils ont des accords avec des paysans », regrette Moritz. Pour lui, le miel devrait être apprécié pour le service rendu à la biodiversité, pas uniquement pour son goût sucré.

Il reconnaît toutefois que les choses évoluent dans la bonne direction. « Quand j'ai commencé, j'étais de loin le plus jeune de l'association des apiculteurs. Le plus jeune après moi devait avoir une cinquantaine d'années. Moi j'avais 13 ans ». Cela a changé. De plus en plus de personnes se passionnent pour les abeilles, comme le montre le nombre croissant d'apiculteurs amateurs.

Innover pour maintenir le métier

Au Nord de l'Espagne en Galice, les professionnels font face à des inquiétudes similaires. Tout comme Moritz, Félix Javier González mise sur la haute qualité de son miel et sur des pratiques durables pour battre la concurrence. Biologiste de formation, Félix Javier avait du mal à trouver un contrat fixe en laboratoire pour continuer ses recherches sur les invertébrés. Un jour, un ami l'a invité à visiter ses ruches. « J'ai adoré et j'ai vu la possbilité d'user de mes compétences ».

Ses connaissances accrues sur les insectes ont contribué à son succès. Depuis qu'il a acheté ses premières ruches en 2015, il a appris la meilleure manière de s'en occuper, et de produire un miel de qualité. Ses abeilles restent toute l'année au même endroit, pour la plupart d'entre elles dans les montagnes, entourées de fleurs sauvages. Son miel est conforme avec les standards du bio. « Je voulais être sûr que le miel ne contenait aucune trace de pesticides. Mais bien sûr, c'est aussi une stratégie de vente. Je cible des clients qui consomment du bio et veulent de la bonne qualité », explique-t-il.

Le marketing joue aussi un rôle. Pour renvoyer l'image de pureté de son miel, il l'a nommé Salvaxe, ou « sauvage » en galicien, la langue parlée dans la région où il produit son miel.

« On n'intervient que peu dans les ruches. On ne les stimule pas, on n'applique presque aucun traitement. On place juste les ruches, et on les surveille. C'est presque comme du miel sauvage », affirme Félix Javier González.

Il parie aussi sur l'innovation. Son catalogue est surtout fait de miels traditionnels, mais il teste constamment des nouveaux produits pour attirer des nouveaux clients. Son mélange miel-chocolat connaît le plus de succès. Une alternative plus saine que la pâte à tartiner classique au chocolat. « Je ne peux pas me plaindre, je vends tout ce que je produis. Et je pourrais produire davantage », admet-il. Ce jeune apiculteur possède 300 ruches, et il produit en moyenne 4 tonnes de miel chaque année.

Le chemin n'a pas toujours été facile. Durant les trois premières années, les dépenses étaient plus importantes que les revenus. Aujourd'hui, même si l'apiculture est plus stable que la recherche scientifique, ce n'est pas la panacée. « Ce n'est pas vraiment profitable, mais ça peut être durable », explique-t-il. Son miel se vend entre 10 et 12 euros le kilo.

Un secteur plein de défis

Comme ses collègues sur tout le continent, son plus grand ennemi est la météo imprévisible. Mais il craint également le nombre croissant d'apiculteurs amateurs, car ceux-ci peuvent se permettre de vendre en dessous des prix du marché.

Enfin, le changement climatique pousse les apiculteurs professionnels qui transhument, qui sont fréquents au Sud de l'Espagne, à remonter vers le Nord. Cela crée alors de la concurrence pour les abeilles de Félix Javier. La transhumance apicole est très répandue en Europe, surtout au Sud. Pour cause, elle permet aux abeilles domestiques de se nourrir le plus possible en accédant à des ressources du printemps à l'automne.

Pourtant ce n'est pas le mode de vie le plus confortable pour elles, qui souffrent du stress pendant les déplacements. Pour beaucoup de professionnels toutefois, c'est le seul moyen de donner suffisamment à manger aux abeilles


Note : La réalisation de ce reportage a été soutenu par une bourse du Fonds européen pour le journalisme.


10.01.2022 à 08:00

Sizwe Pamla, porte-parole du syndicat sud-africain COSATU : « Avec un travail décent, tout le monde – les travailleurs, les employeurs et l'économie – peut sortir gagnant »

L'activité informelle représente une part importante de l'économie sud-africaine, avec des estimations allant de 6 à 18 % selon les secteurs. Près de 27 % de la main-d'œuvre en Afrique du Sud, soit plus de trois millions de travailleuses et travailleurs, exerce une activité informelle, selon le Congress of South African Trade Unions (COSATU). Dans le domaine de l'emploi non agricole, 36,84 % du total des femmes actives exercent des activités informelles, dont environ 1,3 million en tant que (...)

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L'activité informelle représente une part importante de l'économie sud-africaine, avec des estimations allant de 6 à 18 % selon les secteurs. Près de 27 % de la main-d'œuvre en Afrique du Sud, soit plus de trois millions de travailleuses et travailleurs, exerce une activité informelle, selon le Congress of South African Trade Unions (COSATU). Dans le domaine de l'emploi non agricole, 36,84 % du total des femmes actives exercent des activités informelles, dont environ 1,3 million en tant que travailleuses domestiques. En outre, il est largement démontré que les travailleurs informels ont été les plus durement touchés par la pandémie de Covid-19, du fait de la perte de leurs revenus et de leurs emplois, et du manque d'accès à la protection sociale.

Dans un pays affichant l'un des taux de chômage les plus élevés au monde – 34,4 % en 2021 selon les sources officielles –, la transition de l'économie informelle vers l'économie informelle relève d'une tâche à la fois capitale et herculéenne. Les lois du travail progressistes que les travailleurs syndiqués ont contribué à négocier à la fin de l'apartheid ne couvrent que les salariés à temps plein, excluant la grande majorité des travailleurs du champ d'application des protections du travail. Aussi, la mise en œuvre de la Recommandation 204 (R204) de l'Organisation internationale du travail (OIT) sur la transition de l'économie informelle vers l'économie formelle offre-t-elle un cadre crucial pour aider les gouvernements, les employeurs et les organisations de travailleurs à s'attaquer aux déficits de travail décent en Afrique du Sud.

Equal Times s'est entretenu avec Sizwe Pamla, porte-parole national du COSATU, à propos de la mise en œuvre de la R204 en Afrique du Sud, alors que le monde peine à surmonter les inégalités et l'instabilité socio-économique croissantes causées par la pandémie de Covid-19.

Pourriez-vous brosser à grands traits la situation de l'économie informelle en Afrique du Sud ?

En Afrique du Sud, l'économie informelle couvre un éventail de secteurs d'activité différents, dont notamment les commerces de nourriture, les vendeurs de rue, les salons de coiffure, les magasins de meubles, les magasins de bricolage, les travailleuses et travailleurs domestiques et les travailleurs des mines, pour ne citer qu'eux. Il est toutefois inquiétant de constater que, malgré les efforts des syndicats pour organiser l'économie informelle, celle-ci reste largement non structurée, avec une protection limitée de l'État. Qui plus est, la discrimination fondée sur le sexe est endémique, le marché du travail du pays étant plus favorable aux hommes qu'aux femmes.

La Recommandation 204 a été adoptée par l'OIT en 2015. Quelles dispositions le COSATU a-t-il prises en vue de sa mise en œuvre ?

Le COSATU est conscient du rôle important que jouent les décideurs politiques dans la mise en œuvre de la R204. Nous devions donc nous assurer que le gouvernement intervienne, ce qui nous a donné la confiance nécessaire pour faire pression en faveur de politiques qui soutiennent le programme. Mais les choses ne se sont pas passées sans heurts : certains de ces décideurs n'avaient aucune idée de ce qu'était la R204, tandis que d'autres ne saisissaient pas son importance. C'est pourquoi le COSATU a mené une campagne si vigoureuse en faveur d'une nouvelle trajectoire de croissance et de développement, pour nous sortir de l'économie héritée du colonialisme et de l'apartheid, et construire à la place une économie basée sur l'industrie manufacturière et le développement d'une main-d'œuvre qualifiée et bien rémunérée.

Il y a eu des réussites. Dans certains secteurs, les travailleurs informels sont déjà mieux organisés, avec des structures et des représentants en place. Au nombre de ces organisations figurent notamment la South Africa Informal Traders Alliance (SAITA), la South African Waste Pickers Association (SAWPA) et le South African Domestic Service and Allied Workers Union (SADSAWU), pour n'en citer que quelques-unes. La mise en place de ces organisations a contribué à améliorer la coordination et la collaboration. Toutefois, la grande majorité des travailleurs informels ne sont pas organisés en syndicats, ce qui les rend vulnérables face aux abus et à l'exploitation en tout genre. L'organisation des travailleurs informels constitue la première étape essentielle de la mise en œuvre effective de la R204. Il s'agit toutefois d'un défi pour le COSATU de commencer à organiser des travailleurs qui n'ont souvent pas d'employeur ni de lieu de travail fixe, y compris ceux qui, bien qu'officiellement « indépendants », sont souvent tout aussi pauvres et exploités [NDLR : pour plus d'informations sur le travail de la COSATU pour la défense des droits des travailleuses et des travailleurs vulnérables, cliquez ici]. Il s'agit d'une tâche à laquelle nous avons œuvré en étroite collaboration avec les organisations de la société civile.

Quel rôle a joué le dialogue social ?

En tant que mouvement syndical, le COSATU a veillé à la mise en place d'un forum prééminent dédié au dialogue social (via le Conseil national du développement économique et du travail, NEDLAC). Celui-ci réunit le gouvernement, les syndicats, les entreprises et les collectivités. Nous avons aussi veillé à inclure toutes ces voix dans les forums consultatifs autour de la R204, en faisant en sorte d'aller à la rencontre les uns des autres par le biais de nos échanges, ainsi que par la comparaison et le rapprochement de nos observations. Cela nous a donné une direction, tout en nous aidant à comprendre le problème par la prise en compte du point de vue de chacun. Par la suite, nous nous sommes attachés à mettre en œuvre le programme dans une optique collective. En tant que syndicat des travailleurs, le COSATU insiste sur l'importance du travail décent comme un scénario où tout le monde – y compris les travailleurs, les entreprises et l'économie – peut sortir gagnant. À travers nos campagnes, nous nous sommes toujours efforcés de faire comprendre au gouvernement que le travail décent est le seul moyen durable d'accélérer la croissance de la production et de l'emploi, d'accélérer la réduction de la pauvreté et de construire une véritable démocratie et une cohésion sociale en Afrique du Sud.

Avec quelles autres organisations avez-vous travaillé et quelle valeur ajoutée cela vous a-t-il apporté ?

Rien pour le peuple sans le peuple ! Nous avons également fait appel à des organisations civiques engagées auprès de certains de ces commerçants informels, ainsi qu'aux responsables des conseils locaux, de sorte à les inclure dans le dialogue et à prendre connaissance des luttes et des besoins réels des travailleurs informels. Cela nous a facilité la tâche au moment de nous adresser aux décideurs politiques, dans la mesure où nous le faisions en toute connaissance de cause. Permettez-moi d'ajouter que dans chaque province, nous nous sommes efforcés d'impliquer les conseils locaux, les organisations de la société civile et les autres responsables communautaires.

Quels changements concrets la R204 a-t-elle apportés pour les travailleurs vulnérables et informels ?

La mise en œuvre de la R204 en Afrique du Sud participe d'un processus de longue haleine, mais lorsqu'il s'agit du cadre juridique que nous avons élaboré, les résultats sont là. À titre d'exemple, nous menons une campagne pour l'adoption d'une loi sur le salaire minimum national qui protégerait tous les travailleurs – indépendamment du secteur ou du statut – contre l'exploitation. Aussi, la loi sur les conditions de base de l'emploi (Basic Conditions of Employment Act) est censée protéger l'ensemble des travailleurs, qu'ils travaillent dans l'économie formelle ou informelle. Malheureusement, le ministère du Travail sud-africain ne dispose pas de capacités suffisantes pour contrôler la mise en œuvre. Malgré cela, nous n'avons eu cesse d'insister auprès du gouvernement qu'il n'a aucune légitimité morale pour exiger que les travailleurs informels respectent les lois du pays alors qu'il continue, lui, à les bafouer.

L'une de nos autres avancées notables est que nous avons fait pression sur le ministère des Mines pour qu'il formalise l'exploitation minière artisanale. Le ministère a commencé à soutenir ces projets, en veillant à ce que les anciennes mines ne finissent pas aux mains de bandes criminelles. Nous sommes convaincus que le versement d'un salaire régulier dans le cadre d'une relation d'emploi formelle serait gage d'une amélioration significative de la qualité de vie de ces mineurs. Le COSATU attend également avec impatience l'adoption par le Parlement du projet de loi sur l'indemnisation des accidents du travail, qui étendra la couverture à plus de 800.000 travailleurs domestiques et inclura la couverture des maladies professionnelles et du stress post-traumatique. Cette loi bénéficiera également aux travailleurs des mines, au personnel de sécurité et aux travailleuses en particulier. Il s'agit d'un grand pas en avant vers la protection sociale des travailleurs informels et vulnérables.

Que faites-vous pour que les femmes et les jeunes filles ne soient pas laissées pour compte ?

La conformité reste un problème lorsqu'il s'agit de prendre en compte la dimension de genre. Le COSATU s'oppose au statu quo qui fait que la plupart des femmes sont employées ou travaillent aux postes les plus vulnérables et les moins bien rémunérés. Même dans le secteur formel, nous nous battons pour que les femmes et les jeunes filles soient représentées. Il reste cependant énormément à faire, sachant que les femmes sont plus nombreuses que les hommes à travailler dans l'économie informelle en Afrique du Sud. Il est également important de noter que les femmes sont plus susceptibles que les hommes de travailler sans être rémunérées.

Quelle incidence la pandémie de Covid-19 a-t-elle eue sur la mise en œuvre de la R204 en Afrique du Sud ?

La pandémie a représenté un immense revers en général. En particulier, la crise a mis en évidence la vulnérabilité de millions de travailleurs dans l'économie informelle et la faiblesse des protections sociales qui les couvrent. Les femmes et les travailleurs de l'économie informelle ont été plus exposés aux retombées socio-économiques graves de cette crise sanitaire mondiale. Sur le continent africain, avant la pandémie, près de la moitié de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté et plus de 140 millions de personnes étaient des travailleurs à faible revenu qui ne disposaient pas des moyens de répondre durablement aux besoins de leur famille. Cette situation n'a fait que s'aggraver, tandis que les difficultés des travailleurs et de leurs familles persistent.

La crise de Covid-19 a mis en relief les déficits colossaux qui subsistent en 2021 en matière de travail décent. Le programme R204 en Afrique du Sud a également été impacté par les difficultés rencontrées par les commerçants informels. Ainsi, les vendeurs travaillant dans les stations de taxis et les gares ont perdu la majorité de leurs clients, car moins de personnes font la navette entre leur domicile et leur lieu de travail. Les coiffeurs, n'étant plus autorisés à travailler, se sont eux aussi retrouvés sans revenu pendant des mois. Les commerçants qui ne pouvaient réaliser qu'une fraction de leurs revenus d'avant la pandémie de Covid-19 ont vu leur clientèle se réduire à peau de chagrin et leurs coûts augmenter. Tout cela a eu pour effet de plonger le secteur informel dans une situation de profonde détresse et nous a rendu la tâche d'autant plus difficile.


Cet article fait partie d'une série de 3 articles réalisés dans le cadre du programme de partenariat quinquennal du Mouvement de solidarité internationale (MSI), cofinancé par le syndicat belge CGSLB-ACLVB et la Coopération belge au développement.


30.12.2021 à 05:00

Issu des mouvements populaires, un nouveau féminisme insuffle le champ politique aux Amériques

[Cet article a été publié pour la première fois le 12 février 2021.]
Le 30 décembre 2020, au petit jour, le Sénat argentin s'est prononcé par le « oui » tant attendu sur la Loi concernant l'interruption volontaire de grossesse. Comme en 2018, mais cette fois-ci ce ne fut pas en vain, des milliers de femmes s'étaient rassemblées dans les rues et avaient veillé toute la nuit en l'attente du résultat de ce vote historique. Nombreuses ont versé des larmes lors de l'annonce du résultat : des larmes de (...)

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[Cet article a été publié pour la première fois le 12 février 2021.]

Le 30 décembre 2020, au petit jour, le Sénat argentin s'est prononcé par le « oui » tant attendu sur la Loi concernant l'interruption volontaire de grossesse. Comme en 2018, mais cette fois-ci ce ne fut pas en vain, des milliers de femmes s'étaient rassemblées dans les rues et avaient veillé toute la nuit en l'attente du résultat de ce vote historique. Nombreuses ont versé des larmes lors de l'annonce du résultat : des larmes de soulagement et de fierté de savoir que ce qui a vaincu les résistances, ce qui a conquis ce droit, c'est la pression sociale exercée au cours des dernières décennies pour enfin obtenir la principale revendication du mouvement féministe de ce pays du Sud et dans de nombreuses régions du monde : la dépénalisation de l'avortement.

À vrai dire, ce pouvoir des féminismes en Argentine était déjà patent au moins depuis 2015, lorsqu'est apparu le mouvement Ni Una Menos (pas une de moins), qui au départ mettait sous les projecteurs la questions des féminicides, mais qui à partir de cette thématique a pu aborder les violences machistes, puis a rejoint d'autres batailles qui ne portaient pas uniquement sur le genre, mais aussi sur l'ethnicité, l'accès à la terre et la lutte des classes. De fait, si l'Argentine en est la manifestation la plus connue, les divers féminismes, qu'ils soient ruraux, périphériques, noirs, trans, prennent de l'ampleur partout en Amérique latine ainsi que dans d'autres régions de ce que l'on appelle le « Sud global ».

« Le féminisme auquel j'appartiens a pris possession de la rue, et à partir de cette pratique, il a repensé tous les espaces : de la rue il est passé au travail, à la maison, aux relations sexuelles ou affectives, etc. », précise la chercheuse universitaire et militante argentine Verónica Gago, auteure de La potencia feminista. O el deseo de cambiarlo todo (Le pouvoir féministe, ou la volonté de tout changer). « À partir de l'expérience de la rue, de la grève, des manifestations et des assemblées, ce n'est plus seulement d'une question d'identités dont on s'occupe, mais d'organiser le conflit et de tisser des alliances politiques avec des groupes très variés ; c'est ainsi que l'ordre du jour s'est étoffé », poursuit la chercheuse.

Ce féminisme qui prend naissance dans la rue, qui articule les conflits et tisse des liens avec d'autres luttes, s'épanouit dans tout l'Amérique. Les féminismes noirs furent les premiers à parler d'intersectionnalité, concept inventé par la juriste afro-américaine Kimberlé Crenshaw pour comprendre comment les diverses formes d'oppression fondées sur le genre, l'origine ethnique, la classe sociale s'entremêlent, dans une ligne de pensée qui a enrichi les travaux d'auteures telles que Angela Davis et, en Amérique latine, les penseuses du féminisme décolonial, ainsi que les féminismes ruraux, indigènes, communautaires et des favelas.

Ces différents féminismes populaires posent le constat de l'existence de mondes pluriels, opposés à la vision caractéristique de la modernité occidentale qui est celle d'un sujet universel, énoncé comme étant neutre, mais qui est en réalité blanc, masculin et eurocentré.

« Ce que nous remettons en question, c'est que cette société, qui prétend à la neutralité, est en fait masculine dans sa neutralité, dans la mesure où elle n'est pas aimante, elle n'est pas génitrice, elle achète tout et elle vend tout : elle fait régner le mercantilisme. C'est l'idéal du capital », résume la penseuse mexicaine Raquel Gutiérrez.

« Face à lui, on oppose la logique de l'interdépendance, car c'est ainsi que fonctionne la vie. Nous devons apprendre à voir les choses autrement, à nous interroger : d'où vient cette eau que nous buvons, d'où vient ce que nous mangeons, qui a cultivé le coton des vêtements que nous portons, qui les a tissés ? Lorsque l'on réfléchit en termes d'interdépendance, on commence à cerner la question dans son ensemble, on commence à assumer les flux de la vie, qui sont les flux de la planète même », ajoute-t-elle.

« Lorsque nous remettons l'universalité en question, nous sommes en train de remettre en question que quelque chose s'arroge le droit d'englober toutes les diversités et d'exprimer toutes les différences. Le féminisme dont je proviens, où ma vie et mon histoire trouvent leur place, est traversé par ma condition de femme afro-indigène, périphérique et favélisée », affirme quant à elle la Brésilienne Helena Silvestre, qui s'investit au sein d'espaces tels que la Revista Amazonas et l'école féministe Abya Yala et a commencé à militer à l'âge de 13 ans dans des mouvements en faveur du logement décent à São Paulo. Dans ce contexte, les occupations de terrains apparaissent comme des espaces qui permettent de rendre visible quelles sont les tâches essentielles et qui les effectue : « La précarité des 'chabolas' (bidonvilles) signifie que les corvées ménagères telles que laver son linge et faire la cuisine se font dans les espaces communautaires ».

Il en va de même dans de nombreux autres lieux, qui sont tous les jours aux prises avec la précarité. Ainsi, le mouvement des piqueteras en Argentine, dans le contexte de la crise de 2001, a extrait les corvées domestiques de la sphère privée du foyer pour organiser des soupes populaires afin de nourrir les quartiers ; des initiatives de ce type perdurent dans les villas, quartiers défavorisés de Buenos Aires, ainsi que dans les banlieues des grandes villes latino-américaines.

Gardiennes de la terre et de la mémoire

Ce sont les femmes aussi qui se chargent de soutiens vitaux dans les territoires ruraux qui, dans les pays paupérisés du Sud, sont sous la menace de l'avancée des activité du secteur minier, notamment les mégaprojets miniers et l'extraction pétrolière, mais aussi de l'agrobusiness. Les femmes rurales de l'organisation Unión de las trabajadoras de la tierra (UTT, Union des travailleuses de la terre) en Argentine ont fait le lien entre le modèle économique de l'agrobusiness, dont le recours aux produits agrotoxiques a des effets dévastateurs sur le sol et sur la santé, et le modèle du patriarcat ; en revanche, la production agroécologique est décrite comme étant féministe. Et dans bon nombre de communautés indigènes, ce sont les femmes qui se trouvent en première ligne des résistances contre les activités extractives, qu'il s'agisse de l'agrobusiness, des mégaprojets miniers, des grands barrages ou de l'exploitation du pétrole.

Elles se décrivent elles-mêmes comme les « gardiennes » de la terre, de l'eau et des semences, mais aussi de la mémoire collective des communautés puisqu'elles garantissent la transmission des savoirs ancestraux aux nouvelles générations, savoirs qui portent, entre autres choses, sur la manière de produire durablement les aliments.

Des auteures comme Vandana Shiva, Maria Mies, Silvia Federici et Francesca Gargallo ont documenté cette action dans différents territoires d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie.

Ces femmes, très souvent, agissent au péril de leur vie. Pour preuve, l'assassinat de la Hondurienne aux origines indigènes Berta Cáceres, qui a payé de sa vie le fait d'avoir osé s'opposer à la construction du barrage d'Agua Zarca. Elle avait compris les liens entre la violence sexuelle, le modèle économique fondé sur l'extraction et la revendication du désir portée par les féminismes, lorsqu'elle disait : « si les femmes ne parlent pas entre elles de leur corps, si elles ne reconnaissent pas leur droit au plaisir et à ne pas subir de violences, elles ne pourront pas comprendre que la militarisation est une pratique d'invasion territoriale directement liée à la violence exercée contre les femmes, puisque les viols sont devenus une arme de guerre ».

Penser la politique au féminin

« Les femmes ont été présentes, anonymes et indispensables, dans tous les conflits. Mais leurs actions militantes, tout comme leur travail de génitrices et de soignantes, sont occultés par la lecture patriarcale de ce que sont les luttes menées et de ce qui est politique. L'on oublie ainsi que la pratique politique surgit de la quotidienneté », souligne Helena Silvestre. En effet, on oublie trop souvent que la gestion de la vie quotidienne, avec en son centre le travail domestique qui garantit la reproduction de la vie, fait partie de la politique. Mais l'ordre patriarcal a imposé la dichotomie entre la sphère publique et la privée, tout en reléguant les tâches traditionnellement assignées aux femmes de gestion domestique à la sphère privée, c'est-à-dire à ce qui n'est pas censé être politique.

C'est précisément l'un des principaux enjeux posés par les féminismes populaires du Sud global qui revisite la définition de la politique, de ce que signifie faire de la politique.

L'anthropologue argentine Rita Laura Segato parle d'une politicité déclinée au féminin, ou féministe ; il ne s'agit plus uniquement du contenu du discours politique, mais de se demander ce que faire de la politique signifie. Il faut pour y répondre comprendre en tant qu'actes fondamentalement politiques les actions des femmes qui s'organisent, dans une communauté, pour fournir de l'eau à ses membres, pour mettre sur pied une soupe populaire dans un quartier ou, en temps de pandémie, pour garantir (à travers la distribution de paniers alimentaires et d'autres biens de première nécessité) un soutien à ces familles qui vivent au jour le jour, qui ne peuvent plus travailler ni aspirer à un quelconque appui des pouvoirs publics. Pour reprendre les termes de l'anthropologue : « Ce n'est pas ce qui est personnel qui est politique ; c'est que ce qui est politique relève de la sphère domestique ».


27.12.2021 à 05:00

La part d'ombre et de lumière des navires autonomes : « On nous les présente comme une amélioration, mais ils vont ruiner l'industrie »

[Cet article a été publié pour la première fois le 16 décembre 2020.]
Des monstres de 150.000 tonnes sillonneront les océans sans personnel à bord. De véritables villes industrielles avec des tirants d'eau comme des plaques tectoniques. Comme des spectres de métal. Ainsi se profile l'avenir du secteur maritime si l'on en croit ses propres prévisions.
Cela fait déjà un certain temps que les navires autonomes sont inscrits à l'ordre du jour des compagnies maritimes. De fait, depuis 2017, l'Organisation (...)

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[Cet article a été publié pour la première fois le 16 décembre 2020.]

Des monstres de 150.000 tonnes sillonneront les océans sans personnel à bord. De véritables villes industrielles avec des tirants d'eau comme des plaques tectoniques. Comme des spectres de métal. Ainsi se profile l'avenir du secteur maritime si l'on en croit ses propres prévisions.

Cela fait déjà un certain temps que les navires autonomes sont inscrits à l'ordre du jour des compagnies maritimes. De fait, depuis 2017, l'Organisation maritime internationale s'active à garantir le fonctionnement sûr et propre des navires de surface autonomes. L'automatisation avance inexorablement, mais elle exige encore des développements, tant technologiques que réglementaires, pour atteindre la phase finale où les navires seront définitivement déconnectés de l'humain. À l'heure actuelle, près de 100.000 navires naviguent avec un équipage à bord ; ils transportent une grande partie des marchandises produites dans le monde. Les navires et les emplois qui dépendent de la navigation traditionnelle sont nombreux.

Mais le secteur ne s'accroche pas au passé. La Commission de la sécurité maritime de l'OMI a approuvé en juin 2019 des lignes directrices relatives aux essais de navires autonomes. Pour sa part, la Norvège a établi un banc d'essai dans le fjord de Horten et de nombreuses entreprises internationales ont commencé des travaux sur des projets pilotes. Parmi les plus remarquables figurent le Yara Birkeland, un navire norvégien équipé de la technologie de la compagnie Kongsberg dont le développement a été suspendu à cause du coronavirus, l'Eidsvaag Pioneer, un navire qui opère sur la côte norvégienne et qui transporte de la nourriture pour l'aquaculture (il sera automatisé dans le cadre de l'initiative européenne Autoship) et le Mayflower, un navire autonome d'IBM et Promare destiné à traverser l'Atlantique avec une intelligence artificielle à la barre.

Tous ces essais laissent entrevoir des avantages similaires (non sans toutefois susciter des controverses) : des économies sur les coûts de personnel, la suppression des erreurs humaines, l'extension de la zone de chargement et l'élimination des déchets produits par les équipages.

Des contraintes juridiques existent également à différents niveaux. « Les navires autonomes n'existeront pas sans ports autonomes, qui relèvent bien sûr des législations et réglementations nationales en matière de travail », déclare à Equal Times l'ancien marin Branko Berlan, représentant à l'OMI de la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF).

« La problématique est complexe et les pays doivent réglementer de nombreuses autres parties du transport national avant de passer au niveau international. Ensuite, la navigation internationale autonome devra être adoptée et réglementée par des organisations internationales et mise en œuvre à l'échelle mondiale », résume-t-il.

L'obstacle majeur auquel se heurtent les navires autonomes est, dans les faits, leur intégration juridique compliquée dans un secteur particulièrement conservateur. En effet, comme l'a déclaré Henrik Tunfors, conseiller de l'Agence suédoise des transports, dans une interview accordée au podcast Aronnax, il est peu probable que l'OMI adapte sa réglementation avant 2030. D'ici là, il estime que ce sont les drones marins (navires de surface sans équipage [USV] ou télécommandés) qui devraient proliférer sous la tutelle des États côtiers.

Pour le reste, les conventions les plus touchées par la navigation par algorithmes interposés seront celles liées à la sécurité de l'équipage et du navire lui-même. « L'OMI rendra la réglementation moins anthropocentrée : elle abordera la navigation sans équipage en garantissant la limitation de la responsabilité en cas de déversement ou de collision », déclare Olivia Delagrange, avocate spécialisée en droit maritime et partenaire du cabinet Kennedys.

« Pour l'instant du moins, la figure du capitaine sera respectée à distance, ce qui signifie que sa responsabilité civile ou pénale restera intacte. Ensuite, si un jour la navigation autonome venait à s'imposer, le fournisseur du logiciel serait responsable des accidents », ajoute Mme Delagrange. « Il est important de ne pas réduire les garanties environnementales et commerciales ; qu'un navire ne bloque pas le canal de Suez, donnant lieu à une nouvelle guerre du Sinaï », déclare-t-elle. Ces questions devaient être discutées lors de la récente session du CSM de l'OMI (102e), mais le coronavirus a occupé le devant de la scène.

Par ailleurs, sachant que la numérisation du secteur maritime modifie le profil des pirates (qui procèdent désormais à un abordage numérique), l'OMI doit relever le défi qui consiste à prévenir les cyberattaques telles que celle subie par l'armateur Maersk en 2017 pour un dommage estimé de 255 millions d'euros (298 millions de dollars US). Il s'agira de la première grande étape : les nouveaux codes de cybersécurité entreront en vigueur en janvier 2021.

Impact sur l'emploi

Au-delà des aspects juridiques, la multiplication présumée de ces navires autonomes entraîne une contradiction en matière d'emploi : va-t-elle régler la crise de vocation ou détruire massivement les emplois en mer ? Le rapport de la CNUCED sur le transport maritime de 2019 comprend une étude de la Hamburg School of Business Administration qui affirme que l'automatisation créera de nouveaux emplois, mais qu'ils seront différents. « L'automatisation exigera moins de force physique et davantage de compétences en technologies de l'information », indique-t-il.

Dans le même temps, une étude de la direction générale Mobilité et Trasnports de la Commission européenne indique que les innovations technologiques permettront d'offrir du travail aux marins à proximité de leur domicile, car « les activités les plus routinières et les plus dangereuses seront automatisées ». M. Berlan renforce cet optimisme : « Les prévisions indiquent que le commerce maritime va augmenter et que cela va sûrement créer de nouveaux emplois ». Mme Delagrange livre une réflexion similaire lorsqu'elle explique que les vocations en mer ont disparu et que la technologie remplacerait des postes de travail difficiles à pourvoir.

Mais tous les gens de mer ne partagent pas ces prédictions optimistes cependant. « Les navires autonomes vont finir par détruire encore plus d'emplois », déclare Ismael Furió, délégué syndical de la CGT pour l'agence espagnole de sécurité maritime (« Salvamento Marítimo »). « On a constaté la conséquence de leur mise en œuvre, par exemple, avec le service des machines non surveillées : avant, il n'y avait jamais eu de machines non surveillées, mais maintenant il est courant de voir des petits bateaux avec un seul chef mécanicien et un relais dans sa cabine qui l'avertit de toute alerte », explique M. Furió.

« C'est ce qui se passe dans les supermarchés : au début, on vous présente les caisses automatiques comme une amélioration et puis, une fois que vous avez oublié l'employé, il finit par disparaître. Toute cette autonomie provoquera la ruine du secteur, car les équipages seront moins nombreux et les rares emplois disponibles deviendront extrêmement bon marché. De fait, cela se produit déjà étant donné que la marine marchande nous déclare avoir des difficultés à pourvoir chaque année alors qu'en réalité il y a un excès de marins. En fait, ils ne veulent que des marins à 350 euros (423 dollars US) par mois ramenés du Sénégal ».

« Avec ce type de navigation automatisée, on crée des zombies. Il existe aujourd'hui de nombreuses personnes à bord de navires qui passent des mois sans voir personne. Elles travaillent à la maintenance de navires d'un demi-kilomètre et de huit étages avec une douzaine de collègues qu'ils ne croisent jamais. Ils savent qu'il y a des gens seulement parce que le cuistot leur prépare des repas », explique le délégué syndical.

« Après, vous accostez au port, dans des terminaux éloignés de la ville pour que ses habitants ne voient pas que le monde est laid, et vous vous retrouvez seul avec un petit groupe de Philippins devant un distributeur automatique », décrit-il, en référence à la solitude du marin d'aujourd'hui. « Ça aussi, c'est nouveau. Autrefois, il y avait une micro-industrie hôtelière qui vivait des marins qui passaient cinq jours dans les ports à décharger des marchandises.

Aujourd'hui, il faut moins d'une journée pour décharger et vous retournez au bateau parce que si vous tardez trop à remonter à bord, on risque de ne plus jamais vous rappeler », explique M. Furió, qui, dans un tel contexte, éprouve des difficultés à faire du prosélytisme syndical : « Quand les gens transitent par un port, ils ont le feu au derrière et, à la limite, débarquent un moment pour aller acheter du tabac et pas grand-chose d'autre. Pas vraiment le moment qu'un syndicaliste vienne vous prêcher la bonne parole. Le syndicalisme a disparu des navires ».

En ce qui concerne la défense des travailleurs, Branko Berlan propose une idée complémentaire : « L'automatisation transférera la main-d'œuvre aux postes à terre. Là-bas le syndicalisme restera nécessaire. Avec les nouvelles conditions de travail, il sera crucial qu'il y ait une négociation collective », dit-il.

Pavillons de complaisance

En plus de l'extrême solitude des navires de charge, un autre dysfonctionnement de la mer, directement lié à la baisse du coût de la main-d'œuvre mentionnée ci-dessus, est l'utilisation généralisée des pavillons de complaisance. Les sociétés de transport maritime battent des pavillons différents de leur pays d'origine (presque toujours le Panama ou des pays asiatiques), car elles peuvent alors profiter de réglementations plus laxistes.

Quelle sera l'influence de ces pavillons sur les navires autonomes ? « Les pavillons de complaisance se sont multipliés parce qu'ils se traduisent par une réduction des coûts d'équipage ; lorsque l'équipage ne représentera plus un coût, les pavillons de complaisance cesseront de jouer un rôle aussi important », estime Mme Delagrange. « Les pavillons pourraient attirer des personnes moins scrupuleuses sur les questions techniques, qui tentent leur chance avec des bateaux autonomes non conformes aux normes, qui ne disposent pas des garanties nécessaires. Un système connaît des ratés en Norvège à cause du brouillard, mais ils l'envoient au Panama parce que sous ce pavillon, il pourra être mis en fonction, par exemple. L'OMI devra se montrer très prudente en ce qui concerne ces navires », déclare l'avocate.

L'OMI a pour mission de donner une couverture juridique à un secteur (les navires autonomes) qui selon un rapport du cabinet de conseil Thetius, est évalué à 923 millions d'euros annuels (1.100 millions de dollars US), avec une perspective de croissance annuelle de 7 % au bénéfice de la Chine qui détient 96 % des 3.000 brevets liés au transport autonome.

La finalité économique l'emporte donc sur les progrès environnementaux théoriques, puisque selon les experts consultés, ces derniers ne seront réalisés qu'en remplaçant le carburant utilisé par la flotte marchande. Et les bateaux autonomes n'amélioreront pas non plus les prestations dans des fonctions telles que le sauvetage, car « faire sortir des personnes d'embarcations de fortune implique de la psychologie et aussi de voir de près qui souffre d'une crise de nerfs et qui peut s'en sortir tout seul », explique le sauveteur Ismael Furió.

Tout cela, ajouté au développement insuffisant des réglementations et à la crainte d'une perte de contrôle et d'une catastrophe de type de celle du Prestige en 2002 qui a souillé les côtes de la Galice (la mer ne dispose pas de trajectoires fixes comme c'est le cas pour les avions) signifie que les compagnies maritimes limitent leurs investissements et que les organismes sont prudents quant à l'avenir de la navigation autonome.

« Indépendamment des progrès que nous ferons, nous ne pourrons pas faire naviguer des porte-conteneurs de 400 mètres de long et de 200.000 tonnes sans la présence d'êtres humains à bord », déclarait le PDG de Maersk à Bloomberg en 2018. « La possibilité de retirer les marins de la mer est très lointaine, et je ne parle pas de décennies, mais bien d'un siècle », prédit Branko Berlan pour Equal Times.

Pour l'instant, il est seulement prévu que ces technologies soutiennent les fonctions du navire et de l'équipage avec une éventuelle redondance opérationnelle. Des personnes et des algorithmes cohabitant sur les navires, comme dans le film 2001, l'Odyssée de l'espace. On s'attend également, et cela se produit déjà, à ce que le nouveau profil professionnel du marin exige une formation technologique, de façon que les marins qui n'ont pas les ressources nécessaires pour améliorer leurs compétences seront laissés pour compte à mesure que les innovations sont introduites. « Une grande proportion des personnes à bord appartiennent à des pays qui ne proposent pas d'autres possibilités d'emploi, elles travaillent à très bas prix et leur recyclage professionnel est inexistant : si elles sont remplacées par la technologie, elles retourneront à la masse dont elles sont issues », conclut M. Furió.


23.12.2021 à 05:00

Les registres algorithmiques peuvent-ils résoudre les biais automatisés ?

[Cet article a été publié pour la première fois le 24 mars 2021.]
En janvier 2021, le gouvernement néerlandais est tombé à cause d'un scandale qui met en évidence les dangers auxquels on s'expose lorsque l'on tente d'assurer l'administration des services gouvernementaux essentiels à l'aide de l'intelligence artificielle (IA). Entre 2009 et 2019, dans ce qui est désormais connu sous le nom de « toeslagenaffaire » (« affaire des allocations familiales » en néerlandais), environ 26.000 parents ont été accusés (...)

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[Cet article a été publié pour la première fois le 24 mars 2021.]

En janvier 2021, le gouvernement néerlandais est tombé à cause d'un scandale qui met en évidence les dangers auxquels on s'expose lorsque l'on tente d'assurer l'administration des services gouvernementaux essentiels à l'aide de l'intelligence artificielle (IA). Entre 2009 et 2019, dans ce qui est désormais connu sous le nom de « toeslagenaffaire » (« affaire des allocations familiales » en néerlandais), environ 26.000 parents ont été accusés à tort d'avoir commis une fraude aux allocations familiales.

Le fisc néerlandais a massivement ciblé les familles issues de milieux défavorisés et celles dont le nom avait une « consonance étrangère », les obligeant dans certains cas à rembourser indûment des dizaines de milliers d'euros d'allocations familiales. Souvent, les personnes mises en cause n'avaient pas accès à un recours juridique, ce qui a poussé de nombreuses familles à l'endettement et au divorce. Certaines familles ont même perdu leur maison.

Une partie du scandale impliquait un algorithme. L'un des mécanismes utilisés par le gouvernement néerlandais pour détecter les fraudes était un système automatisé qui scannait les signes potentiels de fraude.

Les familles signalées comme suspectes ont ensuite été pourchassées sans répit par les fonctionnaires du fisc. Or, il s'est avéré que le système était biaisé : le fait de posséder une double nationalité était l'une des raisons pour lesquelles le système marquait un individu comme suspect.

« Ce système a occasionné des ravages considérables », déclare Nadia Benaissa, conseillère politique de l'ONG néerlandaise Bits of Freedom, qui se consacre à des questions telles que la liberté sur Internet et la discrimination algorithmique. « La discrimination et l'exclusion de l'État de droit étaient très prononcées dans cette affaire ».

Cette affaire des allocations n'est qu'un exemple de discrimination algorithmique. Il a été démontré que les algorithmes reproduisent les préjugés sociaux, par exemple à l'encontre des minorités ethniques, dans les condamnations pénales, les mesures de prévention policière et même le recrutement. Il existe néanmoins un mouvement croissant visant à renforcer l'éthique de ces systèmes. Ainsi, quelques grandes villes européennes ont récemment lancé une démarche visant à ouvrir les algorithmes auxquels elles ont recours et à permettre aux citoyens de les consulter. Ces initiatives de transparence sont appelées registres algorithmiques (ou IA) et en septembre 2020, Amsterdam et Helsinki sont devenues les premières villes du monde à les proposer.

Les registres algorithmiques sont-ils suffisants pour protéger les citoyens ?

Les registres d'Amsterdam et d'Helsinki fournissent une liste des algorithmes, des données qui y sont introduites, de la manière dont elles sont stockées et même des éventuels risques. Pour un algorithme de caméra destiné à détecter si les gens dans la rue respectent les directives de distanciation sociale de 1,5 m liées à la Covid-19, la ville d'Amsterdam note que le modèle ne fonctionne pas nécessairement bien pour tous les « âges, couleurs de peau, tailles ou styles de vêtements ». Dans un autre cas, la ville d'Amsterdam mentionne son système automatisé de contrôle du stationnement, qui scanne les plaques minéralogiques afin de vérifier si une voiture est autorisée à se garer dans le centre-ville. À Helsinki, le registre comprend un agent conversationnelchatbot » en anglais) pour les maternités qui répond aux questions relatives à la grossesse et au développement de l'enfant.

Ces deux registres ont été développés par la société finlandaise Saidot. La PDG de l'entreprise, Meeri Haataja, souligne qu'il s'agit de bien plus qu'une simple initiative de transparence. « C'est une plateforme de gouvernance de l'IA », déclare-t-elle. « Nous fournissons aux organismes publics et privés qui utilisent l'IA à grande échelle les outils qui les aideront à aborder les risques que présentent ces systèmes ».

En substance, ils proposent un service logiciel qui permet aux organisations de mieux contrôler les algorithmes qu'elles utilisent. Jusqu'à présent, il pouvait être difficile de savoir quels algorithmes un gouvernement utilisait, et ce, même pour les membres de sa propre administration. Les algorithmes pouvaient être dispersés entre différents services et des informations clés, telles que les données sur lesquelles le système est basé, pouvaient ne pas être accessibles à des fins de supervision.

La plateforme de Saidot rassemble toutes ces informations en un seul endroit, ce qui permet ensuite aux organisations de mieux évaluer les risques posés par l'IA et de communiquer ouvertement à leur sujet avec le public ou les employés.

« Nous pensons que la transparence est un outil essentiel pour gérer les risques éthiques tels que les biais ou l'injustice », déclare Mme Haataja. « Notre plateforme permet de réaliser des évaluations, ce qui favorise la prise de responsabilité au sein de l'organisation. Ce faisant, vous pouvez également informer les parties prenantes telles que les employés ».

Pour le moment, la proposition de Saidot a rencontré un franc succès et a attiré des clients allant de Finnair à la petite ville finlandaise d'Espoo. D'autres initiatives de ce genre commencent également à voir le jour. Aux Pays-Bas, des voix se sont élevées pour réclamer la mise en place d'un organisme de surveillance des algorithmes, assorti de règles qui obligeraient les organisations à divulguer les algorithmes qu'elles utilisent. Les experts réclament également des mécanismes permettant de procéder à l'audit des algorithmes et de leurs données sous-jacentes.

Toutefois, cela pourrait ne pas être suffisant. « Je pense que ces registres représentent un pas en avant vers plus de transparence », déclare Mme Benaissa. « Ce à quoi les citoyens [de l'UE] ont droit, conformément à ce qui est codifié dans le Règlement général sur la protection des données (RGPD). Toutefois, nous devons mieux protéger les citoyens, ce qu'un registre ne permet pas de faire ». Mme Haataja, de la compagnie Saidot, est du même avis : « À eux seuls, les registres algorithmiques (IA) ne résoudront pas tout », déclare-t-elle. « La transparence est une première étape nécessaire, mais au bout du compte, une meilleure gouvernance de l'IA nécessite une approche globale. »

Des algorithmes pour sanctionner les travailleurs

Le biais algorithmique constitue une menace très claire et elle s'étend au monde du travail. Aída Ponce Del Castillo, chercheuse principale à l'Institut syndical européen (ETUI), évoque le cas d'Amazon, où des caméras équipées d'une IA surveillent automatiquement la productivité des travailleurs des entrepôts ; dans certains cas, ceux qui étaient considérés comme insuffisamment productifs ont été licenciés. Selon Mme Ponce Del Castillo cependant, cette logique pourrait être poussée plus loin. « Les algorithmes donnent des informations sur les travailleurs aux managers », déclare-t-elle. « Par exemple, dans le cadre d'une tentative de syndicalisation, ces algorithmes pourraient permettre de savoir à qui certains travailleurs parlent. »

De cette manière, les algorithmes pourraient sanctionner les travailleurs, ce que l'homme fait depuis des siècles, mais les mécanismes sont maintenant intégrés dans des systèmes automatisés. La pandémie de coronavirus a notamment contraint de nombreux travailleurs à travailler à domicile, ce qui a entraîné une augmentation de la surveillance à distance. « Parfois, les entreprises suivent et analysent les heures que quelqu'un travaille devant son ordinateur », explique Mme Ponce Del Castillo. « Dans certains cas, le logiciel peut même accéder à la webcam sans que le travailleur ne le sache. Pour certains employés de centres d'appels, il existe des logiciels qui analysent les mots qu'ils utilisent, et ce, afin de déterminer dans quelle mesure ils font preuve d'amabilité à l'égard des clients ».

Le fait de rendre publics ces systèmes automatisés pourrait être un pas dans la bonne direction, mais cela ne représente qu'une partie du problème. Mme Ponce Del Castillo souligne que la réglementation européenne existante offre déjà un cadre pour lutter contre certains problèmes. « Nous disposons du RGPD », déclare-t-elle. « Il aborde les thématiques liées aux données et à la vie privée, mais aussi aux algorithmes et à la prise de décision automatisée. Il n'apporte pas toutes les réponses, mais c'est un excellent moyen de parvenir à de meilleures règles. Il s'agit d'une législation révolutionnaire ».

L'un des droits prévus dans le RGPD est ce qu'on appelle l'« explicabilité ». Un algorithme ou un système automatisé de prise de décision devrait, en théorie, être en mesure d'expliquer pourquoi il a pris une certaine décision. Lorsqu'un algorithme décide d'accorder ou non un prêt à quelqu'un, le client a le droit de demander pourquoi l'algorithme a pris cette décision. Bien que cela puisse sembler simple, ces questions sont assorties de toute une série de difficultés.

« Selon le RGPD, chaque décision automatisée devrait être explicable lorsqu'elle a un impact négatif sur les individus », déclare Aída Ponce Del Castillo. « Mais qu'entend-on par “explicabilité” ? S'agit-il du code de l'algorithme ? Car ce code peut changer au fil du temps ou être protégé en tant que secret commercial. Ou peut-être se réfère-t-on aux données d'entraînement qui alimentent le code ? Dans la pratique, l'explicabilité n'est pas encore très bien définie ».

Ponce Del Castillo mentionne une technique qui pourrait permettre d'atteindre l'explicabilité : les « contrefactuels ». En l'occurrence, un système automatisé se doit de fournir des scénarios dans lesquels sa décision aurait pu être différente. Si un algorithme décide de rejeter votre demande de prêt, vous pourriez lui demander dans quelles circonstances il vous aurait l'accordé. Les contrefactuels pourraient dès lors simplement indiquer que si votre salaire mensuel était plus élevé, le prêt aurait été accordé. Les contrefactuels pourraient également révéler que la décision de l'IA dépendait d'une variable plus douteuse, le sexe ou l'origine ethnique notamment, à la suite de quoi la décision pourrait être annulée et l'algorithme supprimé ou modifié.

Pénalisés par des décisions automatisées

Mme Benaissa, de Bits of Freedom, plaide pour une réglementation plus spécifique des algorithmes. « L'Union européenne travaille déjà sur de nouvelles réglementations pour l'IA », indique-t-elle. « Donc, j'espère que nous assisterons à une amélioration en la matière dans un avenir proche. »

Bits of Freedom souhaite aller au-delà de ce que le RGPD prévoit déjà. « Nous plaidons pour l'interdiction de certaines applications », explique Mme Benaissa. « Un algorithme ne devrait pas décider si quelqu'un peut accéder aux services de base. Nous ne pouvons pas courir le risque que des personnes soient pénalisées par une décision automatisée dans un tel cas. Nous voudrions également interdire les systèmes de prédiction policière parce qu'ils violent la présomption d'innocence ».

Katleen Gabriels, professeure assistante spécialisée en éthique informatique à l'université de Maastricht aux Pays-Bas, ajoute : « Nous devons insister sur l'interdisciplinarité. Nous avons besoin de personnes de toutes sortes pour réfléchir à ces questions. Cela peut signifier une certaine diversité au stade de la conception, parmi les personnes qui élaborent les algorithmes. Mais elle se révèle également nécessaire dans le domaine de l'élaboration des politiques, car de nombreux responsables politiques n'ont aucun bagage technique, ce qui les empêche parfois d'évaluer ces technologies de manière réaliste ».

Cependant, ces mesures ont leurs limites, comme le montrent les licenciements de Timnit Gebru et de Margaret Mitchell, de l'équipe d'IA éthique de Google. Toutefois, Mme Gabriels estime que l'éducation a un rôle important à jouer, non seulement dans l'enseignement de l'éthique aux programmeurs informatiques, mais aussi pour que les gens ordinaires puissent comprendre le fonctionnement des algorithmes et leur impact sur leur vie. « Les algorithmes ne sont pas tout simplement neutres », déclare Mme Gabriels. « Du fait qu'ils sont basés sur des mathématiques, nous partons souvent du principe qu'ils sont neutres ; mais ce n'est pas le cas. Une meilleure éducation peut aider à combattre ces stéréotypes ».


21.12.2021 à 08:17

Économie informelle et travail décent au Sénégal, Burundi et Afrique du Sud

Colleta Dewa, Moïse Makangara, Momar Dieng

La transition des entreprises vers l'économie formelle, un champ d'action important pour le mouvement syndical au Sénégal
Par Momar DIENG
Au Sénégal, des centaines de milliers de personnes vivent de l'économie informelle, dépourvus de toute protection sociale. Si certains engagent la transition pour un meilleur être, ils y parviennent avec le soutien de la Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal (CNTS), première organisation syndicale du pays.
À la tête d'une entreprise de menuiserie de (...)

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La transition des entreprises vers l'économie formelle, un champ d'action important pour le mouvement syndical au Sénégal

Par Momar DIENG

Au Sénégal, des centaines de milliers de personnes vivent de l'économie informelle, dépourvus de toute protection sociale. Si certains engagent la transition pour un meilleur être, ils y parviennent avec le soutien de la Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal (CNTS), première organisation syndicale du pays.

Le maître-artisan Papa Aly Diallo dans son atelier à Dakar, en novembre 2021.

Photo: Momar Dieng

À la tête d'une entreprise de menuiserie de cinq personnes, établie en banlieue dakaroise, le maître-artisan Papa Aly Diallo sort d'une semaine de formation au Centre national de qualification professionnelle (CNQP) de Dakar. Grâce aux cours et outils de gestion délivrés par ses formateurs, il entend poursuivre la modernisation de sa société en l'ancrant un peu plus dans le système formel en vigueur au Sénégal. Un choix qui a des implications : enregistrement de la société au registre de commerce, établissement de contrats en bonne et due forme pour les employés, versement de cotisations à l'Institution de prévoyance retraite du Sénégal (IPRES) et à la Caisse de sécurité sociale (CSS).

Ce maître-artisan en menuiserie-ébénisterie, ex-étudiant en licence d'anglais, a rejoint la filière il y a une vingtaine d'années, presque par hasard. « Pendant les vacances scolaires, j'aidais mon père à tenir son entreprise de menuiserie. J'étais témoin des difficultés qu'il rencontrait pour établir des devis et des factures, par exemple. Alors, je lui donnais un coup de main. Petit à petit, j'ai assumé des rôles dans la gestion sans être professionnel. C'est vraiment en 2000 que j'ai intégré le Centre national de qualification professionnelle pour apprendre le métier », raconte Papa Aly Diallo.

Après avoir occupé le poste de responsable de la menuiserie dans une grande entreprise sénégalaise, il a souhaité voler de ses propres ailes en devenant chef d'entreprise. En restant dans l'économie informelle, les artisans, menuisiers et autres corps de métier, ne peuvent être éligibles aux marchés lucratifs de l'État sénégalais qui atteignent plusieurs dizaines de milliards de francs CFA chaque année. Ce qui représente une perte pour eux et pour leurs employés.

« 97 % des unités économiques non-agricoles sont dans l'informel »

Comme lui, ils sont des milliers de travailleurs de l'économie informelle à bénéficier de l'assistance des syndicats et des pouvoirs publics dans le cadre de la Recommandation n°204 (R204) de l'Organisation internationale du travail (OIT) qui vise à « faciliter la transition des travailleurs et des unités économiques de l'économie informelle vers l'économie formelle tout en respectant les droits fondamentaux des travailleurs à tous les niveaux », explique El Hadj Mbengue, gestionnaire de programmes de santé et membre de l'Unité de gestion du projet CNTS-CGSLB/MSI.

Selon un rapport du Bureau international du travail produit en 2020 et intitulé Diagnostic de l'économie informelle au Sénégal, neuf travailleurs sur dix occupent un emploi informel et 97 % des unités économiques non-agricoles sont dans le secteur informel.

« Deux grands groupes se dessinent toutefois : d'une part, un informel de subsistance qui regroupe des entreprises de petite taille et des entrepreneurs de nécessité qui sont vulnérables et exposés à la précarité, et ne sont pas à même de faire croître leur activité. D'autre part, un gros informel ou semi-informel qui rassemble des entreprises qui se comportent de façon informelle tout en étant comparables aux entreprises formelles. Les stratégies d'accompagnement vers la formalisation doivent s'adapter à ces groupes », détaille le rapport du BIT.

La Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (CNTS), centrale syndicale la plus représentative du Sénégal, revendique 18.000 membres en activité dans des secteurs de l'économie informelle. Un nombre d'adhérents dont l'encadrement est assuré par un département de l'économie informelle mis en place à son congrès de 2018, rappelle El Hadj Mbengue. Mais la prise en charge de cette question cruciale date de bien plus longtemps.

« Pour la R204, la CNTS a recours à l'organisation sectorielle et à la sensibilisation sur la nécessité de se formaliser en direction des acteurs de l'économie informelle, ainsi que du plaidoyer auprès des gouvernants pour une reconnaissance, une légitimité et une représentativité en faveur des travailleurs et travailleuses du secteur afin que leurs préoccupations et revendications soient entendus, mais aussi afin qu'ils puissent bénéficier de toutes les protections liées à l'emploi ».

La confédération a commencé ce travail depuis 2001 avec l'appui du Mouvement pour la Solidarité Internationale (MSI), une organisation de coopération internationale du syndicat libérale belge pour favoriser la création de 18 syndicats sectoriels appartenant tous à l'économie informelle. « À travers le programme, 6 secteurs, dont les menuisiers, ont été organisés et érigés en syndicat dans le but de les conduire à la formalisation », souligne El Hadj Mbengue.

Passer de l'informel au formel, une vraie révolution

Si l'absence d'indicateurs nationaux ne permet pas de quantifier le nombre de travailleurs de l'informel qui migrent vers l'économie formelle, la CNTS constate néanmoins que les travailleurs et les travailleuses sont de plus en plus conscients de la nécessité de se formaliser, tout en rejoignant l'action syndicale pour mieux défendre leurs intérêts, même si cette formalisation suscite des craintes.

« Cela implique de travailler autrement : tenir une comptabilité, ouvrir un compte bancaire, faire le suivi de leur situation au service des impôts et domaines, procéder à des régularisations. C'est une vraie révolution pour eux qui avaient l'habitude de faire comme ils voulaient… », fait remarquer Papa Aly Diallo.

Massila Guèye, président de la Fédération des artisans de Pikine (FEDAP), un regroupement d'une cinquantaine de maîtres-artisans en banlieue de Dakar, expose les mêmes difficultés face aux réticences des travailleurs informels. « Sur un millier de cas, je considère qu'au moins la moitié a accepté l'entreprenariat légal. Il y a bien des tracasseries, surtout avec le paiement de taxes, mais je leur explique en toute simplicité : si on a obtenu et exécuté un marché de travaux, il est normal de payer des taxes au Trésor public. »

À cet égard, la CNTS a institutionnalisé des ateliers de formation en langue wolof (la plus parlée au Sénégal) pour contourner le taux élevé d'analphabétisme chez les travailleurs et travailleuses informels. Ils portent en général sur la formalisation, d'une part l'importance de celle-ci pour garantir un travail décent et d'autre part les démarches administratives pour se formaliser (inscription aux chambres consulaires, à l'Apix et déclaration à la sécurité sociale) et la syndicalisation des acteurs de l'économie informelle. En parallèle, elle pousse l'État à s'ouvrir davantage à cette catégorie de travailleurs. « Nous avons signé plusieurs conventions avec le Fonds de financement de la formation professionnelle et technique (3FPT) et avec l'Institut de technologie alimentaire (ITA) pour faciliter l'accès à la formation et à l'accréditation des acteurs de l'informel », révèle El Hadj Mbengue.

Mis en place par le gouvernement sénégalais, le 3FPT est un organisme public dont l'objectif est d'apporter des « réponses concrètes » aux besoins exprimés par le secteur privé local et par les organisations syndicales en termes de formation et renforcement des capacités des jeunes en particulier.

« En intersyndicale avec l'UDTS (Union démocratique des travailleurs) et la CSA (Confédération des syndicats autonomes), nous avons mis en place une mutuelle de santé de l'économie informelle sous la supervision de l'Agence de la couverture maladie universelle (CMU). Elle est subventionnée par l'État du Sénégal et vient d'être lancée pour être effective sur l'étendue du territoire national », informe El Hadj Mbengue, formateur à la CNTS.

Difficultés et lueurs d'espoir

Toutefois, la CNTS, au fil de ses multiples initiatives dans ce secteur, a identifié nombre de goulots d'étranglement qui entravent une prise en charge efficace des défis liés à la Recommandation n°204. Le nombre de travailleurs informels incités à rejoindre les circuits économiques formels est tel, que rien n'est gagné d'avance.

« Leurs attentes, c'est de voir leurs conditions de vie et de travail s'améliorer. Ils veulent une protection sociale pour eux et leurs familles, un renforcement de leurs capacités professionnelles, ils rêvent de s'autonomiser. Cependant, ils ne mesurent pas toujours l'importance du syndicat dans la satisfaction de leurs revendications. Cela est dû, d'une part, à leur méconnaissance de l'action syndicale, et d'autre part au manque de disponibilité par rapport à leurs occupations », analyse El Hadj Mbengue.

Dans ses interactions avec les autorités étatiques, la CNTS doit souvent avaler des couleuvres. C'est le cas avec le Régime simplifié des petits contribuables (RSPC) qui prévoyait, entre autres, la mise en œuvre « d'un régime de sécurité sociale adapté à leur capacité contributive et à leurs besoins de protection. » « Malheureusement, les syndicats n'ont été ni associés ni consultés dans la démarche, juste informés. Une nouvelle mutuelle des artisans a donc été mise en place au détriment de celle que nous avons aidée à lancer. C'est le genre de fragmentation institutionnelle que nous dénonçons depuis quelques années », se désole El Hadj Mbengue.

Malgré tout, la première centrale syndicale sénégalaise entend poursuivre la mise en œuvre de la R204. À cet effet, une campagne intitulée Vers la formalisation de l'économie informelle a été lancée le 16 décembre 2021 et pour ce fait, « le concours de l'État du Sénégal est primordial », relève El Hadj Mbengue de la CNTS.

« Nos méthodes de travail sont de plusieurs ordres : mener des campagnes de lobbying et de plaidoyer, établir des alliances et agir dans un cadre intersyndical comme à l'occasion de la fête du 1er mai, nous mettre en réseau avec nos partenaires. Surtout, nous utilisons des leviers institutionnels importants comme le Haut conseil du dialogue social (HCDS) et le Conseil consultatif national du travail. Nous avons mandaté une représentante issue de l'économie informelle au sein du HCDS pour avoir une représentativité du secteur dans les instances institutionnelles. Dans la stratégie de la CNTS, le dialogue social est autant un moyen qu'un objectif. »

Avec la naissance du syndicat des conducteurs de « motos-Jakarta » et sa reconnaissance par les autorités, la CNTS a frappé un grand coup. Pour ces jeunes transporteurs devenus incontournables dans les déplacements des populations dans les centres urbains sénégalais, c'est peut-être un horizon nouveau qui s'est ouvert. D'autant plus qu'ils ont pu revendiquer et obtenir une part, modeste, des fonds dégagés par le gouvernement pour soutenir le secteur face à la pandémie du Covid-19.

***

Au Burundi, accompagner les travailleurs du transport de personnes et de biens vers l'économie formelle

Par Moïse Makangara

« Une économie où la majorité des emplois sont créés dans l'économie informelle est une économie fragile. Nous devons renforcer la formation professionnelle pour permettre aux travailleurs informels de se doter des compétences qui leur permettront de passer sans difficulté à l'économie formelle ».

Au Burundi, le réseau de transport public est très peu développé. Si la moitié des Burundais se déplacent exclusivement à pied, les services de transports collectifs et individuels ont été investis par des travailleurs souvent indépendants pour compléter un service public sous-doté.

Photo: Idriss Muhoza

Au volant de son mini-bus de 18 places, Jean-Claude Bigirimana s'apprête à quitter le parking situé à Rohero, un quartier du centre-ville de Bujumbura. Si aujourd'hui Jean-Claude peut rouler sans difficulté, cela n'a pas toujours été le cas. Par le passé, il a expérimenté les tracasseries de tout genre lors de ses différents périples sur les routes burundaises. Depuis qu'il a intégré, en juillet 2020, le Syndicat des travailleurs du transport des personnes et des biens (SYTTPB), cela n'est plus qu'un lointain souvenir pour lui. Pour Jean-Claude, 50 ans, comme pour plusieurs autres conducteurs qui ont évolué dans l'informel, l'adhésion à ce syndicat a été synonyme de lendemains meilleurs.

D'après l'Organisation internationale du travail (OIT), l'économie informelle burundaise compte 93,5 % des emplois du pays. Cette réalité se caractérise par des conditions de travail précaires qui ne permettent pas souvent de joindre les deux bouts du mois et n'offrent aucune protection sociale. Une situation que souhaite résoudre la Recommandation 204 de l'OIT. Émis en 2015, ce texte énonce des principes directeurs dont l'objectif est d'orienter les pays pour « faciliter la transition des travailleurs et des unités économiques de l'économie informelle vers l'économie formelle », de contribuer au développement d'emplois décents dans les petites et moyennes entreprises et, se faisant, d'accroître les revenus et la protection des droits des travailleurs et de leurs familles.

Un combat que s'est approprié le SYTTPB. Grâce aux activités de sensibilisation et de plaidoyer, et grâce au dialogue avec les autorités, ce syndicat a permis de soutenir les conducteurs et de les doter d'un statut juridique. « Avant 2012, les conducteurs des mototaxis et ceux des vélos-taxis n'avaient aucune reconnaissance légale. En 2012, la loi sur le secteur du transport au Burundi a été révisée. Nous nous sommes battus pour que les conducteurs des motos et vélos soient reconnus. Après la reconnaissance légale, nous avons sensibilisé tous les conducteurs membres de notre syndicat sur leurs droits et devoirs. Aujourd'hui, ils savent comment faire face aux tracasseries », explique Gérard Nijimbere, secrétaire général du SYTTPB.

Outre la sensibilisation sur le cadre légal régissant leur secteur, le SYTTPB forme également ses membres sur la protection sociale, les sensibilise à l'adhésion aux mutuelles de santé et, par le passé, a permis à certains d'accéder au crédit et d'acquérir leurs propres véhicules, vélos ou motos. « Il existe un système qui permet de vendre un véhicule ou une moto à un transporteur à crédit. Grâce à l'argent qu'il gagne en utilisant l'engin reçu, il rembourse le crédit et en devient propriétaire. Par le passé, nous avons collaboré avec des banques qui ont octroyé des crédits à plusieurs conducteurs. Cette expérience n'a malheureusement pas été prolongée sur le long terme », explique Gérard Nijimbere.

Des changements qui profitent à Jean-Claude Bigirimana, qui travaille avec un statut déclaré de chauffeur indépendant. Depuis son adhésion à ce syndicat, il a vu ses revenus s'accroître. Il explique notamment pouvoir épargner l'argent qu'il était obligé de verser à ceux qui l'arrêtaient, en lui demandant de payer des amendes arbitraires. Propriétaire d'un bus acquis à crédit, avec lequel il dessert le centre-ville de la capitale, Jean-Claude Bigirimana ne s'inquiète pas pour le remboursement. « Le syndicat m'a formé sur la gestion rationnelle de mes revenus. Avant, je dépensais tout ce que je gagnais. Depuis que j'ai été formé par le syndicat, je parviens à constituer une épargne qui me permet de rembourser le crédit et soutenir mon épouse », explique-t-il.

Reconnaissance légale

Au Burundi, le réseau de transport public est très peu développé. Si la moitié des Burundais se déplacent exclusivement à pied, les services de transports collectifs et individuels ont été investis par des travailleurs souvent indépendants pour compléter un service public sous-doté. Ceux-ci proposent des trajets en bus, en moto, en vélo, en tuk-tuk et beaucoup plus rarement en voiture. Le prix de la course se négocie généralement directement avec le chauffeur.

Le SYTTPB est affilié à la Fédération nationale des travailleurs du transport, du social et de l'informel (FNTT-SI). Regroupant les travailleurs de secteurs différents de l'économie formelle et informelle, la FNTT-SI accompagne ces derniers dans le processus de leur formalisation. Avec environ 200.000 membres répartis sur l'ensemble du territoire burundais, la FNTT-SI permet à ces derniers de se regrouper en différents syndicats et ainsi améliorer leurs conditions de travail.

« Quand on est en association, la production augmente, les connaissances s'améliorent, le métier se développe et les gens s'entraident », explique Jean Ntungumburanye, secrétaire général de la FNTT-SI.

La FNTT-SI, qui depuis longtemps organisait les travailleurs du transport, s'est graduellement ouvert – avec l'appui du Mouvement pour la Solidarité Internationale, (MSI), organisation de solidarité de la Centrale Générale des Syndicats Libéraux de Belgique – aux travailleurs de l'économie informelle, qu'elle encadre dans la défense de leurs droits et intérêts. « Des jeunes chômeurs s'étaient organisés pour pratiquer le métier de taxi-vélo. Alors qu'ils travaillaient pour pouvoir survivre, ces jeunes étaient victimes de tracasseries policières, car il leur était interdit de constituer des parkings dans les centres urbains. Après avoir négocié avec l'administration, ils ont eu l'autorisation de rouler en pleine ville. Une année après, un syndicat des chauffeurs de taxi vélos a vu le jour. C'est de là que tout est parti », se rappelle Jean Ntungumburanye.

Grâce à une quinzaine d'années d'activités sur le terrain, la FNTT-SI offre désormais à ses membres des formations de renforcement des capacités dans des domaines tels que la santé et la sécurité au travail, la négociation collective, la constitution de bases des données, le plaidoyer, etc. Les membres bénéficient du soutien des services d'appui syndicaux, des activités génératrices des revenus mises en place par les différents syndicats membres de la FNTT-SI, qui facilitent la reconversion professionnelle des membres qui ne peuvent plus effectuer de métiers physiques avec l'âge ou permettent de soutenir les membres des syndicats en difficulté.

Les intérêts des travailleurs de l'économie informelle sont défendus au niveau national par la Confédération Syndicale du Burundi (COSYBU), organisation syndicale la plus représentative du Burundi à laquelle est affilié la FNTT-SI, ainsi que d'autres fédérations de travailleurs de l'économie informelle. La COSYBU participe aux négociations tripartites dans le Conseil National de Dialogue Social où, ces dernières années, une révision totale du Code du Travail et du Code de Protection Sociale a été opérée.

Désormais, les travailleurs de l'informel sont mieux protégés théoriquement par des textes légaux tels que le code du travail burundais, le code de protection sociale ou encore la Charte nationale de dialogue social. Des instruments qui permettront à ceux-ci de bénéficier des soins médicaux, d'une pension de retraite ou encore d'intégrer le dialogue social bi- et tripartite.

Crise sanitaire

Cependant, tout n'est pas sans difficultés pour les syndicats burundais. Outre le fait que la plupart des syndiqués soient analphabètes et aient du mal à comprendre plusieurs dispositions légales, les syndicats font souvent face aux difficultés liées à l'application des lois. « Nous avons des dispositions légales qui peuvent permettre d'améliorer les conditions de travail dans l'économie informelle, mais leur application continue de poser problème », confie Célestin Nsavyimana, président de la Confédération syndicale du Burundi (COSYBU). « Une économie où la majorité des emplois sont créés dans l'économie informelle est une économie fragile. Nous devons renforcer la formation professionnelle pour permettre aux travailleurs informels de se doter des compétences qui leur permettront de passer sans difficulté à l'économie formelle », pense M. Nsavyimana.

De nouvelles difficultés ont surgi avec la crise sanitaire qui secoue le monde entier. « La Covid-19 a bousculé les habitudes sociales, économiques et même politiques du monde entier. Le Burundi étant un petit pays dont l'économie dépend fortement du commerce transfrontalier, il a été sérieusement touché par cette crise sanitaire ».

Cela a poussé beaucoup de travailleurs informels à suspendre leurs activités. « Si le commerce transfrontalier ne fonctionne pas, les transporteurs n'auront plus à transporter, car les personnes et les marchandises se déplaceront de moins en moins. Plusieurs emplois ont été détruits par le confinement », ajoute-t-il.

Des conséquences que les syndicalistes essaient de prendre en compte par des campagnes de sensibilisation au respect des mesures barrières. À l'entrée de chaque bureau ou à l'intérieur des véhicules, des visuels imprimés par les syndicats invitent au respect des mesures barrières. « Si un travailleur est infecté, il sera obligé de faire 10 jours sans travailler. Ce qui entraînera une perte des revenus important », estime Célestin Nsavyimana. Également, grâce aux services d'appui syndicaux et aux coopératives, les membres des syndicats s'entraident en apportant aux plus nécessiteux d'entre- eux des petites aides. Cela se traduit par la distribution des masques et des gels hydroalcooliques en cette période de pandémie.

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Sizwe Pamla, porte-parole du syndicat sud-africain COSATU : « Avec un travail décent, tout le monde – les travailleurs, les employeurs et l'économie – peut sortir gagnant »

Par Colleta Dewa

« Le travail décent est le seul moyen durable d'accélérer la croissance de la production et de l'emploi, d'accélérer la réduction de la pauvreté et de construire une véritable démocratie et une cohésion sociale en Afrique du Sud. »

En Afrique du Sud, près de 27 % de la population active travaille dans l'économie informelle, dans des secteurs aussi divers que la coiffure, le travail domestique et l'exploitation minière.

Photo: Alamy/Brendan Bishop

L'activité informelle représente une part importante de l'économie sud-africaine, avec des estimations allant de 6 à 18 % selon les secteurs. Près de 27 % de la main-d'œuvre en Afrique du Sud, soit plus de trois millions de travailleuses et travailleurs, exerce une activité informelle, selon le Congress of South African Trade Unions (COSATU). Dans le domaine de l'emploi non agricole, 36,84 % du total des femmes actives exercent des activités informelles, dont environ 1,3 million en tant que travailleuses domestiques. En outre, il est largement démontré que les travailleurs informels ont été les plus durement touchés par la pandémie de Covid-19, du fait de la perte de leurs revenus et de leurs emplois, et du manque d'accès à la protection sociale.

Dans un pays affichant l'un des taux de chômage les plus élevés au monde – 34,4 % en 2021 selon les sources officielles –, la transition de l'économie informelle vers l'économie informelle relève d'une tâche à la fois capitale et herculéenne. Les lois du travail progressistes que les travailleurs syndiqués ont contribué à négocier à la fin de l'apartheid ne couvrent que les salariés à temps plein, excluant la grande majorité des travailleurs du champ d'application des protections du travail. Aussi, la mise en œuvre de la Recommandation 204 (R204) de l'Organisation internationale du travail (OIT) sur la transition de l'économie informelle vers l'économie formelle offre-t-elle un cadre crucial pour aider les gouvernements, les employeurs et les organisations de travailleurs à s'attaquer aux déficits de travail décent en Afrique du Sud.

Equal Times s'est entretenu avec Sizwe Pamla, porte-parole national du COSATU, à propos de la mise en œuvre de la R204 en Afrique du Sud, alors que le monde peine à surmonter les inégalités et l'instabilité socio-économique croissantes causées par la pandémie de Covid-19.

Pourriez-vous brosser à grands traits la situation de l'économie informelle en Afrique du Sud ?

En Afrique du Sud, l'économie informelle couvre un éventail de secteurs d'activité différents, dont notamment les commerces de nourriture, les vendeurs de rue, les salons de coiffure, les magasins de meubles, les magasins de bricolage, les travailleuses et travailleurs domestiques et les travailleurs des mines, pour ne citer qu'eux. Il est toutefois inquiétant de constater que, malgré les efforts des syndicats pour organiser l'économie informelle, celle-ci reste largement non structurée, avec une protection limitée de l'État. Qui plus est, la discrimination fondée sur le sexe est endémique, le marché du travail du pays étant plus favorable aux hommes qu'aux femmes.

La Recommandation 204 a été adoptée par l'OIT en 2015. Quelles dispositions le COSATU a-t-il prises en vue de sa mise en œuvre ?

Le COSATU est conscient du rôle important que jouent les décideurs politiques dans la mise en œuvre de la R204. Nous devions donc nous assurer que le gouvernement intervienne, ce qui nous a donné la confiance nécessaire pour faire pression en faveur de politiques qui soutiennent le programme. Mais les choses ne se sont pas passées sans heurts : certains de ces décideurs n'avaient aucune idée de ce qu'était la R204, tandis que d'autres ne saisissaient pas son importance. C'est pourquoi le COSATU a mené une campagne si vigoureuse en faveur d'une nouvelle trajectoire de croissance et de développement, pour nous sortir de l'économie héritée du colonialisme et de l'apartheid, et construire à la place une économie basée sur l'industrie manufacturière et le développement d'une main-d'œuvre qualifiée et bien rémunérée.

Il y a eu des réussites. Dans certains secteurs, les travailleurs informels sont déjà mieux organisés, avec des structures et des représentants en place. Au nombre de ces organisations figurent notamment la South Africa Informal Traders Alliance (SAITA), la South African Waste Pickers Association (SAWPA) et le South African Domestic Service and Allied Workers Union (SADSAWU), pour n'en citer que quelques-unes. La mise en place de ces organisations a contribué à améliorer la coordination et la collaboration. Toutefois, la grande majorité des travailleurs informels ne sont pas organisés en syndicats, ce qui les rend vulnérables face aux abus et à l'exploitation en tout genre. L'organisation des travailleurs informels constitue la première étape essentielle de la mise en œuvre effective de la R204. Il s'agit toutefois d'un défi pour le COSATU de commencer à organiser des travailleurs qui n'ont souvent pas d'employeur ni de lieu de travail fixe, y compris ceux qui, bien qu'officiellement « indépendants », sont souvent tout aussi pauvres et exploités [NDLR : pour plus d'informations sur le travail de la COSATU pour la défense des droits des travailleuses et des travailleurs vulnérables, cliquez ici]. Il s'agit d'une tâche à laquelle nous avons œuvré en étroite collaboration avec les organisations de la société civile.

Quel rôle a joué le dialogue social ?

En tant que mouvement syndical, le COSATU a veillé à la mise en place d'un forum prééminent dédié au dialogue social (via le Conseil national du développement économique et du travail, NEDLAC). Celui-ci réunit le gouvernement, les syndicats, les entreprises et les collectivités. Nous avons aussi veillé à inclure toutes ces voix dans les forums consultatifs autour de la R204, en faisant en sorte d'aller à la rencontre les uns des autres par le biais de nos échanges, ainsi que par la comparaison et le rapprochement de nos observations. Cela nous a donné une direction, tout en nous aidant à comprendre le problème par la prise en compte du point de vue de chacun. Par la suite, nous nous sommes attachés à mettre en œuvre le programme dans une optique collective. En tant que syndicat des travailleurs, le COSATU insiste sur l'importance du travail décent comme un scénario où tout le monde – y compris les travailleurs, les entreprises et l'économie – peut sortir gagnant. À travers nos campagnes, nous nous sommes toujours efforcés de faire comprendre au gouvernement que le travail décent est le seul moyen durable d'accélérer la croissance de la production et de l'emploi, d'accélérer la réduction de la pauvreté et de construire une véritable démocratie et une cohésion sociale en Afrique du Sud.

Avec quelles autres organisations avez-vous travaillé et quelle valeur ajoutée cela vous a-t-il apporté ?

Rien pour le peuple sans le peuple ! Nous avons également fait appel à des organisations civiques engagées auprès de certains de ces commerçants informels, ainsi qu'aux responsables des conseils locaux, de sorte à les inclure dans le dialogue et à prendre connaissance des luttes et des besoins réels des travailleurs informels. Cela nous a facilité la tâche au moment de nous adresser aux décideurs politiques, dans la mesure où nous le faisions en toute connaissance de cause. Permettez-moi d'ajouter que dans chaque province, nous nous sommes efforcés d'impliquer les conseils locaux, les organisations de la société civile et les autres responsables communautaires.

Quels changements concrets la R204 a-t-elle apportés pour les travailleurs vulnérables et informels ?

La mise en œuvre de la R204 en Afrique du Sud participe d'un processus de longue haleine, mais lorsqu'il s'agit du cadre juridique que nous avons élaboré, les résultats sont là. À titre d'exemple, nous menons une campagne pour l'adoption d'une loi sur le salaire minimum national qui protégerait tous les travailleurs – indépendamment du secteur ou du statut – contre l'exploitation. Aussi, la loi sur les conditions de base de l'emploi (Basic Conditions of Employment Act) est censée protéger l'ensemble des travailleurs, qu'ils travaillent dans l'économie formelle ou informelle. Malheureusement, le ministère du Travail sud-africain ne dispose pas de capacités suffisantes pour contrôler la mise en œuvre. Malgré cela, nous n'avons eu cesse d'insister auprès du gouvernement qu'il n'a aucune légitimité morale pour exiger que les travailleurs informels respectent les lois du pays alors qu'il continue, lui, à les bafouer.

L'une de nos autres avancées notables est que nous avons fait pression sur le ministère des Mines pour qu'il formalise l'exploitation minière artisanale. Le ministère a commencé à soutenir ces projets, en veillant à ce que les anciennes mines ne finissent pas aux mains de bandes criminelles. Nous sommes convaincus que le versement d'un salaire régulier dans le cadre d'une relation d'emploi formelle serait gage d'une amélioration significative de la qualité de vie de ces mineurs. Le COSATU attend également avec impatience l'adoption par le Parlement du projet de loi sur l'indemnisation des accidents du travail, qui étendra la couverture à plus de 800.000 travailleurs domestiques et inclura la couverture des maladies professionnelles et du stress post-traumatique. Cette loi bénéficiera également aux travailleurs des mines, au personnel de sécurité et aux travailleuses en particulier. Il s'agit d'un grand pas en avant vers la protection sociale des travailleurs informels et vulnérables.

Que faites-vous pour que les femmes et les jeunes filles ne soient pas laissées pour compte ?

La conformité reste un problème lorsqu'il s'agit de prendre en compte la dimension de genre. Le COSATU s'oppose au statu quo qui fait que la plupart des femmes sont employées ou travaillent aux postes les plus vulnérables et les moins bien rémunérés. Même dans le secteur formel, nous nous battons pour que les femmes et les jeunes filles soient représentées. Il reste cependant énormément à faire, sachant que les femmes sont plus nombreuses que les hommes à travailler dans l'économie informelle en Afrique du Sud. Il est également important de noter que les femmes sont plus susceptibles que les hommes de travailler sans être rémunérées.

Quelle incidence la pandémie de Covid-19 a-t-elle eue sur la mise en œuvre de la R204 en Afrique du Sud ?

La pandémie a représenté un immense revers en général. En particulier, la crise a mis en évidence la vulnérabilité de millions de travailleurs dans l'économie informelle et la faiblesse des protections sociales qui les couvrent. Les femmes et les travailleurs de l'économie informelle ont été plus exposés aux retombées socio-économiques graves de cette crise sanitaire mondiale. Sur le continent africain, avant la pandémie, près de la moitié de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté et plus de 140 millions de personnes étaient des travailleurs à faible revenu qui ne disposaient pas des moyens de répondre durablement aux besoins de leur famille. Cette situation n'a fait que s'aggraver, tandis que les difficultés des travailleurs et de leurs familles persistent.

La crise de Covid-19 a mis en relief les déficits colossaux qui subsistent en 2021 en matière de travail décent. Le programme R204 en Afrique du Sud a également été impacté par les difficultés rencontrées par les commerçants informels. Ainsi, les vendeurs travaillant dans les stations de taxis et les gares ont perdu la majorité de leurs clients, car moins de personnes font la navette entre leur domicile et leur lieu de travail. Les coiffeurs, n'étant plus autorisés à travailler, se sont eux aussi retrouvés sans revenu pendant des mois. Les commerçants qui ne pouvaient réaliser qu'une fraction de leurs revenus d'avant la pandémie de Covid-19 ont vu leur clientèle se réduire à peau de chagrin et leurs coûts augmenter. Tout cela a eu pour effet de plonger le secteur informel dans une situation de profonde détresse et nous a rendu la tâche d'autant plus difficile.

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Ces articles ont été réalisés dans le cadre du programme de partenariat quinquennal du Mouvement de solidarité internationale (MSI), cofinancé par le syndicat belge CGSLB-ACLVB et la Coopération belge au développement.


21.12.2021 à 04:30

L'année 2021 à travers le monde

Cette année fut étourdissante d'événements, ce qui devient apparemment une tradition depuis une décennie. L'assaut du Congrès américain en janvier semble avoir eu un effet talismanique sur les forces antidémocratiques à travers le monde, s'illustrant par des coups d'État au Myanmar, au Mali, en Guinée et au Soudan, par le retour au pouvoir des Talibans en Afghanistan, et par des frontières militarisées et implacables sur toute la planète. Il en résulte une multiplication de morts inutiles et cruelles, (...)

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Texte intégral 1572 mots

Cette année fut étourdissante d'événements, ce qui devient apparemment une tradition depuis une décennie. L'assaut du Congrès américain en janvier semble avoir eu un effet talismanique sur les forces antidémocratiques à travers le monde, s'illustrant par des coups d'État au Myanmar, au Mali, en Guinée et au Soudan, par le retour au pouvoir des Talibans en Afghanistan, et par des frontières militarisées et implacables sur toute la planète. Il en résulte une multiplication de morts inutiles et cruelles, pendant que les tambours de la guerre continuent de résonner au Yémen et en Éthiopie. La répression exercée par l'État a considérablement augmenté dans les pays populistes, nationalistes et autoritaires, toujours plus nombreux, et une détérioration significative des droits fondamentaux est à déplorer, y compris dans les démocraties bien établies. Tout cela s'est produit dans un contexte de pandémie mondiale qui a coûté la vie à des millions de personnes et privé d'emploi des millions d'autres – une pandémie qui ne montre aucun signe de fléchissement, compte tenu de l'incapacité des nations et des entreprises les plus puissantes à faire cesser cette urgence et les inégalités qui la perpétuent au niveau mondial.

C'est pourquoi Equal Times a cherché cette année plus que jamais à explorer cet entrelacs de crises, en mettant particulièrement l'accent sur le rôle que jouent les syndicats pour résister à tous les coups portés à la démocratie. Partout dans le monde, les syndicats se heurtent à d'énormes obstacles – menaces et actes de violence, harcèlement, emprisonnement et attaques juridiques contre le droit de grève, la liberté syndicale et la liberté de réunion. Nous avons publié des articles détaillés sur la conquête des droits du travail dans des pays très différents, notamment le Brésil, l'Égypte, les États-Unis, la Colombie, le Myanmaret le Belarus. Nous avons suivi attentivement les organisations de la société civile et les militants au plan local qui subissent des violations généralisées des droits humains, telles que la régression de la protection juridique des femmes en Turquie, l'atteinte aux droits à la terre au Kenya ou encore la répression des manifestations pour l'environnement. Nous avons également relié les points entre le pouvoir des travailleurs syndiqués et les mouvements sociaux plus étendus, pour démontrer qu'il ne peut y avoir de liberté démocratique dans la société ni de droits humains, en règle générale, sans démocratie au travail ni respect des droits des travailleurs – et vice versa. Nous avons couvert la COP26, en publiant une série d'articles sur les syndicats dans le cadre de la transition juste. Même si le concept de transition juste a finalement été intégré au volet opérationnel de l'Accord de Paris lors de la réunion, de nombreuses personnes estiment que le Pacte de Glasgow pour le climat n'est pas suffisamment ambitieux pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels. Néanmoins, les militants continuent de lutter pour sauver les populations et la planète.

Pour continuer sur une note plus positive, nous célébrerons l'année prochaine les dix ans d'Equal Times – un anniversaire important à l'échelle d'une vie humaine, et un âge respectable pour un « nouveau média. » Nous nous réjouissons de partager avec vous le travail que nous avons réalisé ces dix dernières années, et les projets que nous avons pour les dix prochaines. Nous vivons à une époque où chacun est sollicité comme jamais pour donner son temps, son attention et son aptitude à traiter les informations et à réfléchir, et nous vous remercions d'autant plus de ce temps et de cette attention que vous accordez à notre travail, et du soutien que vous nous apportez sous de multiples formes.

Avant de tourner la page de 2021, cependant, nous en appelons une dernière fois à votre attention pour vous inviter à lire les articles phares de l'année que nous avons sélectionnés. Nous nous retrouverons mi-janvier avec d'autres nouvelles et points de vue du monde entier. Pour l'heure, nous vous souhaitons joie, santé et paix pour cette fin d'année 2021 et nous vous adressons nos meilleurs vœux pour la nouvelle année.

Tour d'horizon de fin d'année

Pour lire le témoignage le plus apprécié de 2021 dans les trois langues…
https://www.equaltimes.org/jose-mujica-la-civilisation
Dans l'entretien exclusif qu'il a accordé à Equal Times, l'ancien président de l'Uruguay, José Mujica, évoque les graves dangers qu'implique la concentration de la richesse et du pouvoir entre les mains d'une petite minorité et s'exprime sur ce que la pandémie révèle de la société moderne.

Pour en savoir plus sur l'incroyable combat mené depuis des décennies contre l'esclavage moderne…
https://www.equaltimes.org/en-equateur-les-travailleurs-de-l
Parmi la quantité d'excellents articles publiés cette année par Equal Times, qui traitent en profondeur des violations des droits des travailleurs à travers le monde, celui d'Amal Benotman dépeint, pour sa première collaboration avec Equal Times, une image saisissante des plantations d'abaca en Équateur.

Pour prendre la mesure du défi de la transition juste dans une société toujours dépendante du charbon…
https://www.equaltimes.org/en-serbie-une-transition
Dans le cadre de notre série d'articles sur les syndicats et la transition juste, l'article remarquable de Louis Seiller porte sur les syndicats serbes qui cherchent le difficile équilibre entre le besoin d'emplois décents et l'urgence de la décarbonation.

Pour comprendre pourquoi les sentiments semblent avoir pris le dessus dans la politique moderne et la société actuelle…
https://www.equaltimes.org/comment-nous-sommes-rentres-dans-l
Entre l'essai, la recherche et l'appel aux armes (pour une réflexion plus critique), María José Carmona étudie dans cet article particulièrement approfondi et stimulant comment et pourquoi « La balance de la raison et des émotions a clairement basculé du côté de ces dernières » – et les solutions pour faire face à ce phénomène.

Pour voir ce qu'il advient d'une bonne politique lorsqu'elle est mal mise en œuvre…
https://www.equaltimes.org/en-republique-democratique-du-20886
En 2019, la République démocratique du Congo a mis en place la gratuité scolaire, qui a été largement applaudie dans le pays. Or, deux ans plus tard, les syndicats demandent le retour de l'école payante. Dans son article passionnant et détaillé, Bernadette Vivuya cherche à comprendre pourquoi.

Pour savoir ce que ressent la personne qui se voit privée de ses droits fondamentaux en temps réel…
https://www.equaltimes.org/au-sein-du-mouvement-pro
En direct de Hong Kong, Shirley Lau décrit la situation des défenseurs de la démocratie – militants, syndicalistes, journalistes et avocats – persécutés par l'État chinois, qui durcit son emprise sur la région administrative spéciale, faisant obstacle à sa volonté de devenir une démocratie pleine et entière.

Pour savoir en quoi ce n'est pas une bonne idée de faire de l'eau [attention révélation imminente] un produit négociable en bourse…
https://www.equaltimes.org/les-contrats-a-terme-sur-l-eau-le
Peu après que l'État américain de Californie a autorisé la négociation de contrats pour le futur marché de l'eau, Daiva Repečkaitė examine les raisons pour lesquelles l'eau devrait être gérée comme un droit humain, et observe ce qui arrive lorsqu'elle ne l'est pas.


10.12.2021 à 03:00

Pourquoi le Commonwealth doit promouvoir les droits des travailleurs domestiques

Il y a dix ans, l'Organisation internationale du travail (OIT) a adopté la Convention 189 et la Recommandation 201 sur les travailleuses et travailleurs domestiques. Depuis cette avancée historique, 35 pays dans le monde ont ratifié la Convention 189, mais sept d'entre eux seulement font partie du Commonwealth, qui couvre un tiers de la population mondiale et compte plus de 50 pays membres. Au cours de ces 18 derniers mois, la pandémie de Covid-19 a mis en exergue l'importance vitale du travail (...)

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Il y a dix ans, l'Organisation internationale du travail (OIT) a adopté la Convention 189 et la Recommandation 201 sur les travailleuses et travailleurs domestiques. Depuis cette avancée historique, 35 pays dans le monde ont ratifié la Convention 189, mais sept d'entre eux seulement font partie du Commonwealth, qui couvre un tiers de la population mondiale et compte plus de 50 pays membres. Au cours de ces 18 derniers mois, la pandémie de Covid-19 a mis en exergue l'importance vitale du travail des soins. Il n'en demeure pas moins que les travailleurs domestiques – majoritairement des femmes – ont été parmi les plus durement touchés par les effets de la pandémie. Celle-ci a, en effet, ébranlé la sécurité de l'emploi et des revenus de millions de travailleuses et travailleurs domestiques, les exposant à un risque accru d'abus, d'exploitation et de traite.

À l'occasion de la Journée internationale des droits de l'homme (10 décembre), une nouvelle étude de la Commonwealth Human Rights Initiative (CHRI), soutenue par la Confédération syndicale internationale (CSI) et le Commonwealth Trade Union Group, a examiné l'expérience des travailleurs domestiques dans les cinq pays du Commonwealth qui ont ratifié la Convention, dans quatre pays qui envisagent de la ratifier et dans d'autres pays qui ne sont pas encore arrivés à ce stade.

Les études de cas et les recherches montrent que l'appel à une large ratification de la C189 par les ONG de défense des droits humains comme la CHRI, les syndicats représentant les travailleurs domestiques et les associations de travailleurs domestiques (dont beaucoup font partie du mouvement syndical) est fondamental dans la lutte contre les abus et l'exploitation dont font l'objet les travailleurs domestiques. Cet appel à l'action fait partie intégrante de l'agenda mondial pour l'économie des soins, qui préconise des investissements accrus dans les soins, y compris la création de millions d'emplois décents et la transition d'emplois informels vers des emplois formels assortis d'une rémunération et de conditions de travail décentes, le tout dans le cadre d'une transition juste vers une économie neutre en carbone qui tienne compte de la dimension de genre.

Depuis l'adoption de la Convention et de la Recommandation sur les travailleuses et travailleurs domestiques en 2011, l'OIT estime qu'il y a eu :

• une augmentation de 15 % du nombre de travailleurs domestiques inclus dans le champ d'application des lois et réglementations du travail ;
• une augmentation de 21 % du nombre de travailleurs domestiques qui ont droit à un repos hebdomadaire d'une durée au moins égale à celle des autres travailleurs ; et
• une augmentation de 12.6 % du nombre de travailleurs domestiques qui ont droit à une période de congé annuelle au moins égale à celle des autres travailleurs.

Néanmoins, nombre de pays du Commonwealth n'ont pas encore franchi l'étape cruciale de la ratification, et encore moins de la mise en œuvre de la Convention 189, pourtant préconisée par le Groupe des syndicats du Commonwealth (Commonwealth Trade Union Group) dans son rapport à la réunion des ministres des Femmes et de l'Égalité du Commonwealth de septembre 2020, afin de remédier aux bas salaires, à l'insécurité et à l'insuffisance des équipements de protection individuelle face à la pandémie de Covid-19.

Alors qu'Antigua-et-Barbuda et Malte sont en passe de ratifier la C189 et que la Grenade, Guyana, la Jamaïque, l'Île Maurice, la Namibie, la Sierra Leone et l'Afrique du Sud l'ont déjà fait, plus de 40 pays du Commonwealth, dont la Dominique, l'Inde, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, l'Ouganda (bien que le syndicat Hotels, Food, Tourism, Supermarkets & Allied Workers Union ait bon espoir que des progrès soient réalisés prochainement) et le Royaume-Uni ne l'ont toujours pas ratifiée. Chacun de ces pays fait l'objet d'une étude de cas dans le rapport de la CHRI.

Le nombre de travailleurs domestiques âgés de 15 ans et plus dans le monde en 2019 était estimé à au moins 75,6 millions, dont trois quarts étaient des femmes. Les travailleuses et travailleurs domestiques sont généralement tenus à de longues heures de travail pour des salaires très bas et sont souvent exclus des protections sociales et du travail.

Là où des protections et des droits énumérés existent dans la législation nationale, le risque de non-conformité reste élevé du fait de l'absence de mécanismes d'application adéquats, notamment en ce qui concerne le droit des travailleurs domestiques de s'organiser et de négocier collectivement. Le risque d'abus et d'exploitation est encore plus élevé pour les travailleurs domestiques migrants, pour qui la liberté de changer d'employeur est limitée voire inexistante. En outre, ces travailleurs sont souvent à la merci d'agences de recrutement illicites qui leur imposent des frais de recrutement exorbitants et des conditions de visa restrictives. L'OIT estime qu'à l'échelle mondiale :

• 28 % des pays n'imposent aucune limite au nombre normal d'heures de travail hebdomadaire des travailleurs domestiques.
• 94 % des travailleurs domestiques ne sont pas couverts par toutes les branches de la sécurité sociale du pays où ils travaillent.
• 43 % des travailleurs domestiques sont soit exclus de la couverture du salaire minimum, soit bénéficient d'un salaire minimum légal inférieur à celui des autres travailleurs.

L'Afrique du Sud a été le premier pays du Commonwealth à ratifier la C189, en grande partie en raison de la longue tradition de syndicalisme parmi les 1,3 million de travailleurs domestiques que compte le pays. Le rapport cite les propos d'Eunice Dhladhla, secrétaire générale adjointe du South African Domestic Service and Allied Workers Union (SADSAWU), qui a déclaré : « Si vous voulez lutter pour vos droits, vous devez vous montrer forts et continuer à vous organiser et à recruter. Vous devez aussi aimer les travailleurs pour lesquels vous vous battez. Ne les aidez pas parce que vous le voulez, mais parce que vous les aimez. »

En tant que neveu de deux travailleurs domestiques basés au Royaume-Uni, je veux que les travailleurs domestiques du monde entier bénéficient des mêmes droits et de la même reconnaissance que ceux dont jouissent tous les travailleurs. Ce rapport marque le point de départ d'une campagne visant à accélérer la ratification de la Convention 189 de l'OIT dans tous les pays du Commonwealth.