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20.01.2022 à 09:52

Le long et périlleux parcours d'un travailleur migrant indien pour tenter de rentrer chez lui depuis le Sultanat d'Oman

[Vous trouverez ci-dessous un extrait de tout dernier livre de Rejimon Kuttappan Undocumented : Stories of Indian Migrants in the Arab Gulf (« Sans papiers : récits de migrants indiens dans les pays du Golfe », Penguin Random House India, 2021). Rejimon Kuttappan est chercheur sur les droits des migrants ; en tant que journaliste il contribue, entre autres, à Equal Times. Dans ce livre, il explore ce qu'est la vie des migrants venus d'Inde dans le Golfe persique et s'interroge sur des thèmes en (...)

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Texte intégral 1327 mots

[Vous trouverez ci-dessous un extrait de tout dernier livre de Rejimon Kuttappan Undocumented : Stories of Indian Migrants in the Arab GulfSans papiers : récits de migrants indiens dans les pays du Golfe », Penguin Random House India, 2021). Rejimon Kuttappan est chercheur sur les droits des migrants ; en tant que journaliste il contribue, entre autres, à Equal Times. Dans ce livre, il explore ce qu'est la vie des migrants venus d'Inde dans le Golfe persique et s'interroge sur des thèmes en lien avec les droits humains, l'exploitation, la marginalisation et la traite.

Cet extrait édité comporte un témoignage de première main, celui de Majeed, un Indien, travailleur migrant sans papiers originaire du Kerala et qui s'était retrouvé piégé à Oman en 2011. Dépourvu de documents d'identité et de moyens, à un moment où aucune amnistie ne couvrait les travailleurs migrants à Oman, Majeed a fini par prendre la décision de tenter le périlleux parcours à pied vers les Émirats arabes unis, avec l'aide de passeurs pakistanais et bangladeshi. Une fois parvenu à destination, Majeed avait prévu de demander à l'ambassade indienne de le rapatrier.]

« Vous savez que nous avions tout tenté, avec le peu de documents dont nous disposions, pour prendre un avion afin de quitter Oman, n'est-ce-pas ? Mais ça n'a pas été possible. C'est pour ça que j'ai accepté de traverser la frontière. Et puis l'un après l'autre, tous les autres aussi ont dit oui. Rabiul et Shariful nous ont dit que nous devrions nous mettre en route avant 22h. Rabiul a précisé qu'il nous faudrait six heures pour faire ce chemin à travers les montagnes. On était huit, avec les Pakistanais, y compris le conducteur qui était aussi le guide, et moi-même.

La lune nous éclairait un peu, l'obscurité n'était pas totale. Alors que nous traversions une vallée, un des hommes m'a prévenu qu'il y aurait des serpents et des chiens sauvages. Un autre a affirmé que nous allions devoir marcher trois heures d'affilée dans la vallée, avant de gravir la montagne, et qu'ensuite il y aurait encore trois heures de marche. À ce moment-là, je commençai à me demander si on allait y arriver…

Vers deux heures du matin, nous commençâmes à gravir la montagne.
Il n'y avait plus de lumière. Seul le conducteur pakistanais connaissait la route. Il marchait devant nous. Tandis que nous avancions dans la vallée, j'ai marché sur du verre brisé. Un fragment de bouteille avait traversé la semelle de ma babouche, coupant la plante de mon pied droit. L'entaille était profonde.

Dans un cri de douleur, je tombai à terre. Ils coururent tous vers moi. L'un d'entre eux m'aida à m'asseoir. Un autre alluma la lampe torche de son téléphone portable.
Je saignais. J'avais une bouteille d'eau. L'un des hommes me la prit des mains, la déboucha pour verser un peu d'eau sur mon pied. Après avoir nettoyé la plaie, ils retirèrent un morceau de verre de l'entaille. Cela me fit très mal. Je voulais crier, mais ils me dirent de me taire pour n'attirer l'attention ni des hommes, ni des chiens de la vallée.

Les chiens des vallées omanaises sont féroces. Ils s'attaquent à n'importe qui. C'est pour cela que mes compagnons m'avaient demandé de supporter la douleur en silence. C'était horrible. Même si nous avions été en mesure d'extraire un gros morceau de verre, il en restait [quelques fragments] dans la plaie. Nous ne parvenions pas à les repérer à la lueur du téléphone portable.
Il fallait bander la plaie en la comprimant, mais nous n'avions aucun tissu. Je me suis souvenu que je portais un maillot de corps. J'ai enlevé ma chemise et retiré mon maillot de corps, que je déchirai en longs morceaux.

L'un des hommes enroula l'un des morceaux autour de la plaie et l'autre autour du mollet. Ils m'aidèrent à me remettre debout. C'était douloureux. La jambe blessée tremblait. Allais-je réussir à marcher ? À gravir la montagne ? Rien n'était moins sûr.

Mais je n'avais pas le choix. Je ne pouvais pas rebrousser chemin. Nous avions déjà parcouru plus de la moitié du trajet. Et même si j'avais voulu repartir en arrière, je ne pouvais pas le faire seul. J'avais peur de l'obscurité. Je ne connaissais pas le chemin. Qui pourrait m'accompagner ?
Soit j'attendais le lever du jour pour rebrousser chemin, soit je poursuivais la route. J'ai décidé de poursuivre. C'était ce que j'avais de mieux à faire.

« Je n'y serais jamais arrivé sans eux »

Avec l'aide de mes compagnons de route, je réenfilai ma chemise et me remis debout. Je traînais la patte, je m'appuyais sur eux. J'avais conscience d'être devenu un fardeau pour eux, et pourtant ils n'étaient pas disposés à m'abandonner.

Ils me répétaient . . . ‘Bhaii…hum to hain… [Mon frère…nous sommes avec toi…]' Je ne connaissais que le nom du conducteur ; il s'appelait Musafar, il me l'avait dit dans le camion. Je ne connaissais le nom de personne d'autre. Tous, s'adressant aux autres, ainsi qu'à moi-même, disaient Bhaii.

Reji, je t'assure, sans eux je n'aurais jamais réussi à traverser la frontière.
Bien qu'ils m'aient aidé à marcher après que je m'étais blessé, j'ai quand même trébuché et je suis tombé plusieurs fois sur les cailloux. Outre ma blessure, j'ai récolté quelques bleus à la main gauche et sur le menton. Je ne saignais pas, là, mais ça a gonflé. En plus lors d'une de ces chutes je m'étais mordu la langue, j'avais du mal à parler.

Les bhais ont décidé de faire une pause de quelques minutes pour moi. Musafar m'a dit que nous allions bientôt rentrer dans Al Ain [ville frontalière dans les Émirats] et que c'était la dernière fois que nous pourrions passer un appel téléphonique. J'ai appelé le camarade John [un homme de Kerala qui avait aidé Majeed pendant son séjour à Oman]. Il attendait mon appel. Je ne lui ai pas parlé de mes blessures. Je lui ai juste dit que pour l'instant, tout allait bien.

À partir de là, il fallait reprendre la route pour trois heures encore. La lune recouvrait le paysage de sa cape grise. Nous devions marcher, groupés, à travers une zone parsemée d'arbustes où se cachaient des serpents venimeux.

Musafar nous a dit d'être prudents. Nous serions impuissants en cas de morsure de serpent. Nous n'avions qu'un couteau pour couper la plaie et un morceau de tissu à enrouler au-dessus. Et la probabilité de traverser la frontière si l'on était mordu par un serpent était infime.
Nous nous dépêchions pour traverser la frontière avant l'aube, pour ne pas être repérés par la police.

Il était environ 4 heures du matin. Il ne nous restait plus que trois heures avant le lever du jour.
Vers 8h30, nous étions du côté d'Al Ain. Musafar avait une carte SIM des Émirats. Le camarade John m'avait donné le numéro du camarade qui se trouvait à Al Ain. Lorsque j'ai appelé ce numéro, ils ont pu localiser notre position. Ils nous ont dit de ne pas bouger et d'attendre là. 20 minutes après, deux camarades keralais nous ont rejoint, et l'un d'entre eux a dit mon nom à voix haute. »


19.01.2022 à 07:30

Patrimoine en danger : Comment éviter la disparition des sons et des odeurs

Chaque fois que Manuel Mendo appelle une église et demande l'autorisation de poser les mains sur l'une de ses reliques les plus anciennes, il est fort probable qu'on lui ouvre les portes sans sourciller, et ce, qu'il s'agisse d'une célèbre cathédrale ou d'une modeste chapelle. Manuel, professeur de piano de son état, est devenu depuis quelques années l'ange gardien d'une sonorité vieille de plusieurs siècles : le son des anciens orgues de la péninsule ibérique. Au cours du siècle dernier, cet instrument (...)

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Texte intégral 2788 mots

Chaque fois que Manuel Mendo appelle une église et demande l'autorisation de poser les mains sur l'une de ses reliques les plus anciennes, il est fort probable qu'on lui ouvre les portes sans sourciller, et ce, qu'il s'agisse d'une célèbre cathédrale ou d'une modeste chapelle. Manuel, professeur de piano de son état, est devenu depuis quelques années l'ange gardien d'une sonorité vieille de plusieurs siècles : le son des anciens orgues de la péninsule ibérique. Au cours du siècle dernier, cet instrument baroque s'est lentement et progressivement tu. Sur les quelque 3.000 orgues qui subsistent aujourd'hui en Espagne, seuls 1.900 environ sont utilisés. Quant aux autres, il n'y a plus personne pour les jouer et, si on ne les joue pas, ils se meurent.

« Le simple fait de l'allumer, d'en faire retentir le son, de faire circuler de l'air du soufflet aux tuyaux est vital pour sa conservation », explique le pianiste. « De nombreux orgues n'ont pas été joués depuis 30 ou 40 ans ».

De manière désintéressée, il contribue à préserver leur souffle. En effet, lorsqu'un orgue ibérique s'éteint, le son qu'il créait est irremplaçable. « Si un orgue se détériore, on peut en faire des reproductions, on peut le restaurer, mais on ne peut plus faire revivre le son original tel qu'il était à l'origine. Son son est unique », souligne Manuel, et le perdre devrait être aussi douloureux que de voir brûler Notre-Dame de Paris. Les sons font tout autant partie de notre patrimoine que les cathédrales.

En janvier 2021, le Parlement français a été le premier à reconnaître légalement le concept de « patrimoine sensoriel » qui désigne l'ensemble des odeurs et des sons qui font partie de l'identité d'un peuple et qui doivent donc être protégés et légués aux générations futures.

« Lorsque l'on pense au patrimoine, on pense généralement aux bâtiments, aux œuvres d'art ou même aux expressions immatérielles telles que les traditions ou le folklore, mais on pense rarement à la dimension sensorielle de ce patrimoine »

C'est ce qu'explique à Equal Times Cecilia Bembibre, chercheuse au Sustainable Heritage Institute de l'University College de Londres, spécialisée dans l'étude des odeurs historiques. « Les liens entre les perceptions sensorielles et l'identité sont très forts. Il existe des endroits où l'on peut vivre la culture d'un pays à travers les sens », rappelle Mme Bembibre.

Elle cite en exemple le cas du Japon qui, en 2001, a dressé une liste visant à préserver les lieux dont les odeurs lui paraissent les plus représentatives. Malheureusement, dans la plupart des cas, l'emprise du visuel l'emporte sur les autres sens. Certains sons et certaines odeurs, beaucoup plus vulnérables au passage du temps, ont succombé aux changements sociaux et économiques, aux mouvements de populations, à la détérioration de l'environnement, à l'avancée des nouvelles technologies ou à l'absence de relève générationnelle, comme c'est le cas pour les orgues.

L'odeur d'un vieux livre, le son des cloches, le dialecte d'une communauté, le parfum d'une ville sans pollution sont autant d'éléments qui pourraient aujourd'hui être considérés comme un patrimoine en péril. Leur dégradation est moins visible que celle d'un monument. C'est précisément pour cette raison que leur protection est également plus urgente.

Une loi française

Au début de l'année 2021, dans une décision insolite, la France a ordonné que plusieurs de ses sons et odeurs soient protégés par la loi. Plus concrètement, les sons et les odeurs de la campagne. Tout a démarré à cause d'un incident impliquant un coq.

En 2019, dans la commune de Saint-Pierre-d'Oléron, un couple traînait Maurice, le jeune coq de son voisin, devant les tribunaux ; car celui-ci avait chanté trop tôt le matin. C'est l'un des nombreux conflits de voisinage qui ont commencé à surgir avec l'arrivée de nouveaux habitants qui, attirés par l'image idéalisée de la campagne, allaient bientôt découvrir que le monde rural est aussi fait de bruits et d'odeurs – et pas toujours au goût de tous.

Dans le cas de Maurice, la justice a donné raison à l'animal. Néanmoins, afin d'éviter de nouvelles querelles, la décision a été prise de créer une loi sur le patrimoine sensoriel qui reconnaîtrait le chant du coq, mais aussi l'odeur et le meuglement des vaches, le braiment des ânes, le bruit des tracteurs, notamment, comme faisant partie intégrante, et donc incontestable, de l'identité rurale.

« Le problème des photos, c'est qu'elles ne transmettent pas l'odeur, mais les gens doivent savoir que les paysages sentent parfois le fumier et que c'est normal qu'ils dégagent cette odeur. C'est leur essence », déclare Luis Fuentes, maire adjoint de Ribadesella.

Cette municipalité des Asturies (dans le nord de l'Espagne) a décidé d'installer un panneau avertissant les touristes des « risques » qu'ils doivent accepter s'ils visitent leur village : le son des clochers, le chant du coq, les sonnailles du bétail, etc. « Si vous ne pouvez pas les supporter, peut-être n'êtes-vous pas au bon endroit », conclut le message qui a même fait la Une du quotidien britannique The Guardian.

« Le problème n'est pas le tourisme : c'est le manque de culture rurale », insiste M. Fuentes. « Nous souhaitons que les personnes qui viennent ici respectent les plantations de maïs, les vaches, les poules, les ânes, etc. Car ce sont eux qui nous fournissent les produits que nous consommons au quotidien. Nous devons défendre ce qui nous appartient, ce qui est essentiel. »

Opposition aux villes « vitrines »

Si vous deviez vous promener dans le centre de n'importe quelle ville occidentale en vous bandant les yeux, vous auriez probablement du mal à l'identifier. De nos jours, elles partagent toutes les mêmes sons et les mêmes odeurs. Le trafic, les pas empressés, la musique de fond des magasins, le parfum doucereux des boutiques et des centres commerciaux créent la même atmosphère artificielle. L'anthropologue Cristina Larrea Killinger le souligne dans son livre La cultura de los olores (La culture des odeurs, éd. Abya-Yala, 1997) : les centres urbains sont désormais des « espaces “vitrines”, conditionnés comme une quelconque marchandise ».

Quelque chose de similaire se produit avec les sons. Íñigo Sánchez-Fuarros, de l'Institut des sciences du patrimoine, reconnaît que « nous assistons à une perte de la diversité en matière d'expériences, en particulier dans les villes qui sont davantage axées sur le tourisme ». Cet anthropologue, qui a passé des années à étudier l'impact de l'activité touristique sur les sons de Lisbonne, reconnaît que la ville a progressivement perdu son « âme ».

« Je pense qu'à Lisbonne, à l'heure actuelle, il est pratiquement impossible de trouver un mirador ou une terrasse où il n'y a pas de séances de DJ, de groupes de musique en direct, de la musique de fond », explique-t-il. « Cela fait longtemps que les villes occidentales se sont transformées en lieux cacophoniques destinés à la consommation touristique ».

Face à cette ville « vitrine », des projets de recherche tentent de sauvegarder le patrimoine sensoriel qui lui est propre. L'un d'entre eux est Sensory Maps, de la chercheuse Kate McLean, qui conçoit des cartes originales des odeurs des villes, ou encore le projet européen Odeuropa, dont l'objectif consiste à rechercher et même de reproduire des odeurs disparues. Par exemple, celles de la révolution industrielle ou des salons bourgeois du XIXe siècle.

« L'ouïe et l'odorat n'ont jamais été respectés en tant que source de connaissance. »

« Dans le cadre du projet Odeuropa, l'une des choses que nous souhaitons faire est d'avoir la possibilité de changer tout cela », explique Cecilia Bembibre, membre de cet ambitieux projet qui réunit des historiens et des linguistes pour retrouver toute référence olfactive dans les peintures, les traités médicaux et les romans à l'aide de l'intelligence artificielle. Par la suite, toutes ces odeurs récupérées pourront être conservées et exposées dans des musées pour les connaissances futures, à l'instar des objets issus d'une fouille.

Des initiatives intéressantes existent déjà dans le domaine du son : par exemple, le projet Sound Earth Legacy, qui s'efforce de préserver l'héritage sonore de la nature. Un autre exemple est le Musée des sons en voie de disparition, dont la vaste collection de bruits va du bruit d'une Citroën 2 CV à celui d'une machine à écrire en passant par celui d'un vieux téléphone.

De même, le projet Sonotomía, développé entre le Portugal, l'Espagne et la Hongrie, vise à collecter et à cataloguer des sons dans différents environnements — naturels, ruraux et urbains — en collaboration avec des artistes acoustiques qui utiliseront ensuite ces sons pour créer des compositions musicales.

« Nous savons qu'au fil du temps, certains de ces sons peuvent disparaître : en raison de l'évolution de l'écosystème lui-même, des déplacements des espèces, à cause de l'arrivée du tourisme de masse ou encore à la suite de la construction de quelque chose qui émet du bruit. Il s'agit d'archives sonores destinées à enregistrer le patrimoine que nous possédons aujourd'hui », explique Mónica Busquets, coordinatrice du projet à Albarracín, la municipalité espagnole qui participe au projet Sonotomía. Ces archives regroupent les voix des habitants de ses quartiers, le murmure de sa rivière, le son électromagnétique des pierres ou le silence, le son le plus menacé d'entre tous.

Protégés par l'UNESCO

En l'absence d'autres lois semblables à celle adoptée en France, ailleurs dans le monde, ceux qui cherchent à protéger leur patrimoine sensoriel tentent de le faire à travers l'UNESCO. Sa liste du patrimoine culturel immatériel comprend toutes sortes de manifestations immatérielles — traditions, expressions artistiques, festivals, connaissances, artisanats — dont l'essence est liée à l'identité d'un peuple. La liste ne comprend ni châteaux ni ruines anciennes, mais sa valeur est inestimable. Ce patrimoine insaisissable, qui se transmet de génération en génération, est aujourd'hui le dernier bastion de l'authenticité dans un monde de plus en plus homogène.

Cette liste répertorie près de 600 manifestations dans 131 pays et incorpore, naturellement, des sons. Il s'agit notamment des tamboradas d'Espagne, des sonnailles du Portugal, du langage sifflé de Turquie, des chants de travailleurs de Colombie, des musiques telles que le flamenco, le tango, le reggae, etc., mais aussi, dans une moindre mesure, des odeurs telles que la préparation du café en Arabie saoudite, les parfums du Pays de Grasse ou encore l'odeur de la poudre des pétards des Fallas de Valence.

« La principale exigence est que ce patrimoine soit vivant, que les communautés elles-mêmes maintiennent ces manifestations culturelles en vie, qu'elles constituent un élément fédérateur qui construit une communauté. »

C'est ce qu'explique à Equal Times Sara González Cambeiro, anthropologue et autrice du livre El patrimonio inmaterial (Le patrimoine immatériel, éd. Los Libros de la Catarata, 2014). La liste semble longue, mais il n'est pas facile d'y entrer. En fait, l'UNESCO n'examine que 50 dossiers par an. Cette année, les sonneurs de cloches d'Albaida tenteront leur chance.

Dans cette municipalité de Valence (Espagne), on fait sonner les cloches manuellement, quotidiennement et de manière ininterrompue depuis le 13e siècle. Une tradition qui se perpétue grâce aux efforts d'une vingtaine de sonneurs de cloches bénévoles. « Nous, les sonneurs de cloches, sommes en voie d'extinction », déplore Antonio Berenguer, leur porte-parole.

Il explique qu'à la fin des années 50, la plupart des clochers d'Espagne ont été électrifiés, « on a assumé que les sonneurs de cloches n'étaient plus nécessaires et l'authenticité s'est perdue. L'électrification de masse a simplifié au maximum l'immense richesse des styles de jeux des cloches ».

Pour se faire entendre par l'UNESCO, ils sont parvenus à réunir, en 2018, plus de 1.000 clochers de toute l'Europe pour faire sonner leurs cloches manuellement au même moment. L'idée a fonctionné, car en 2021, leur candidature a été acceptée. « À eux seuls, ces reconnaissances ne protègent pas, elles ne garantissent nullement que quelque chose sera sauvé, mais elles contribuent à rendre un patrimoine visible, à lui donner l'importance qu'il mérite », explique M. Berenguer.

Le chercheur Íñigo Sánchez-Fuarros admet avoir quelques réserves. Comme il l'explique, parfois, une reconnaissance peut également transformer le patrimoine en un nouvel objet de consommation. Il cite en exemple le cas du fado, qui a été inscrit sur la liste de l'UNESCO en 2011.

« Le fado est un genre vivant, avec une grande communauté de praticiens au Portugal, mais son existence est aujourd'hui liée au tourisme. Pendant la pandémie, sans tourisme, le fado a disparu, car les Portugais ne se rendent plus dans les “Casas de Fado” ».

En réalité, poursuit le chercheur, les sons et les odeurs n'ont pas de valeur intrinsèque, ce sont les personnes qui les perçoivent qui la leur attribuent. De fait, pour qu'une odeur, bonne ou mauvaise, entre dans l'histoire, ce qui importe avant tout, ajoute Mme Bembibre, « c'est la valeur que la communauté lui confère ».

C'est pour cette raison, argumente l'experte, que « nous devons nous former » à sentir et à écouter pour que, au milieu de cet univers visuel plein de filtres, nous apprenions à identifier les sons et les odeurs qui font de nous ce que nous sommes ; afin de commencer à les valoriser et à exiger qu'ils ne disparaissent pas, comme le font les sonneurs de cloches d'Albaida : « Chaque fois que nous écoutons les cloches jouées par un musicien, nous entendons les mêmes sons que ceux que nos aïeux entendaient », déclare M. Berenguer, et rien que pour cette raison, il est aussi important de les sauver, au même titre qu'une cathédrale.