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06.12.2021 à 17:06

La maison individuelle est-elle vraiment une impasse écologique ?

Damien Barré
En invitant les Français à arrêter de rêver d’un pavillon, au nom de la contrainte écologique, la ministre du logement s’est attaqué à un totem du modèle français. Depuis les années 1980, le pavillon est devenu un symbole de réussite, en opposition aux grands ensembles de HLM. Cette polémique place le logement comme un sujet […]

Texte intégral 3377 mots

En invitant les Français à arrêter de rêver d’un pavillon, au nom de la contrainte écologique, la ministre du logement s’est attaqué à un totem du modèle français. Depuis les années 1980, le pavillon est devenu un symbole de réussite, en opposition aux grands ensembles de HLM. Cette polémique place le logement comme un sujet de la campagne à venir. Entre performance énergétique des immeubles neufs, et durabilité d’un bâti existant dispersé dans les campagnes, le débat reste ouvert. Pourtant, en sortant d’une vision manichéenne et moralisatrice, la maison peut devenir une réponse au déficit de logement. En effet, il existe un potentiel inédit de logements vacants dans le pays mais mal répartis. Ainsi, la solution à la question du logement ne peut être qu’une véritable politique d’équilibre du territoire.

L’immobilier est assurément une passion française. Au point que deux tiers des français confessent consulter les annonces même sans avoir de projet. Entre le souci porté à son intérieur, partie intégrante de notre art de vivre, et la recherche de prestige, dans un pays qui compte 45 000 châteaux. La ministre du logement est venue troubler ce rêve le 14 octobre, en condamnant l’habitat individuel comme une impasse écologique. Face à la polémique, elle a été contrainte de revenir sur ses propos.

Le déclin du pavillon individuel

Si de nombreux Français y restent attachés, la maison individuelle ne répond toutefois plus nécessairement à l’aspiration des ménages. Qu’il s’agisse du bâti ancien, souvent dispersé, ou des pavillons récents concentrés dans les zones périurbaines, le format du logement individuel était conçu pour le modèle de la famille nucléaire des années 70. Or, celui-ci a explosé, et l’augmentation du nombre de personnes vivant seules induit également de nouveaux besoins. En outre, le modèle du pavillon construit sur son garage ne correspond plus aux exigences croissantes d’accessibilité qu’entraîne le vieillissement de la population. Enfin, le logement individuel présente un vrai défi pour le chauffage, l’un des principaux postes de dépense en énergie.

La maison individuelle a perdu de sa superbe et ne répond plus nécessairement à l’aspiration des ménages.

En outre, le logement individuel fut associé à un vaste mouvement d’accession à la propriété, et ainsi à une certaine forme de promotion sociale. Cette politique a été encouragée par de nombreux dispositifs publics, non sans arrière-pensée politique. En effet, il s’agissait pour ses promoteurs de dresser un portail de petits propriétaires face à la tentation communiste. Le Plan épargne logement, créé en 1969, est l’un des instruments de cette politique. Il est devenu au fil du temps l’un des produits d’épargne les plus répandus, cumulant quelques 300 milliards d’euros d’économies.

Cette politique ne correspond désormais plus à un horizon sérieux. Tout d’abord elle a soutenu un marché spéculatif. Ainsi, fin 2017, l’immobilier et le foncier représentaient 56% du patrimoine des ménages. Or, ce marché demeure très volatile, et pourrait fragiliser l’épargne populaire. Sous l’effet de cette politique, le budget logement des Français est devenu l’un des plus importants en Europe. Enfin, compte-tenu des parcours de vie, moins linéaires qu’auparavant, l’acquisition d’un logement n’est pas toujours la meilleure option. En effet, l’achat implique déjà des frais fixes importants (frais de notaire, d’agence…). En outre, en raison des prix élevés, dans certaines villes comme Nantes, Bordeaux ou Lyon, il faut attendre huit ans d’occupation pour que l’achat devienne plus avantageux que la location.

Enfin, le logement individuel est maintenant mis en cause pour son bilan environnemental. Il est indissociablement associé à l’artificialisation des sols et à l’étalement urbain. Il brasse un imaginaire de voitures, de centres commerciaux et de nombreux trajets, cristallisé par la révolte des gilets jaunes. En effet, l’absence de densité contraint à envisager des services dispersés et ce faisant autant de trajets. Mal isolés, ils constitueraient une partie du parc de « passoires thermiques ».

Derrière ce discours, porté par la ministre, se déploie un nouveau paradigme urbain. Longtemps, le logement individuel, agrémenté d’un jardin, a représenté une certaine forme de lien avec la nature. Par opposition, la vie urbaine en immeuble et dans des villes polluées apparaissaient comme une fatalité malheureuse. Voilà que désormais la ville se retrouve à la pointe du combat climatique. Derrière les façades des éco-quartiers, se dessine la possibilité de rehausser les immeubles, et lutter ainsi contre l’étalement urbain. La ville nouvelle permet une gestion centralisée des besoins, en chauffage par exemple, une autonomie au travers de l’agriculture urbaine, et le développement des transports en commun.

Les logements vacants, un potentiel trop négligé

Or, la concentration des habitants, au même titre que la concentration des richesses, relève d’une vision libérale du territoire. La suivre consiste à l’accepter comme un phénomène inévitable, alors qu’une politique d’équilibre est pourtant possible. Sous ce régime, les grandes agglomérations ont capté 87,6 % des 5,4 millions de nouveaux habitants entre 1999 et 2013.

Cette tentation pour la densité se trouve renforcée par l’objectif de zéro artificialisation des sols. Cette démarche, louable, vise à réduire l’étalement urbain et son impact pour l’environnement. Compte tenu des besoins en logement, cet impératif écologique semble donc condamner le logement individuel, qui nécessite des surfaces importantes, pour lui préférer la densification de l’habitat. Toutefois, cette vision prend uniquement en compte la construction de logements neufs pour répondre en besoin en habitat, alors même que l’impact environnemental de la construction est souvent bien supérieur à celui de la rénovation. À ce titre, on observe depuis les années 1980, une baisse tendancielle de la construction de logements individuels. Elles restent néanmoins à un niveau important, en passant de 50 % à 25 % des mises en chantier. Au point que certains promoteurs restent spécialisés dans cette activité.

Les mises en chantiers en France selon le type de construction. Source : SDES, Sit@del2, estimations sur données arrêtées à fin septembre 2021 (publication de fin octobre)

Pourtant, cette optique laisse de côté deux faits importants. S’il est évident que ce modèle d’habitat ne peut être offert à tous les Français, faut-il pour autant le condamner ? Il reste que celui-ci ne correspond pas à une aspiration pour une majorité de Français. Ainsi, un sondage de 2020, montrait que 60 % des Français citadins cherchent à s’installer dans une ville moyenne, et non en banlieue ou dans les territoires ruraux. La période de confinement a mis à jour les aspirations de la population, parfois divergentes, entre recherche d’une certaine autonomie et d’espace pour les uns et besoin de socialisation et de densité pour les autres.

Le deuxième trait porte sur le stock inédit de logements vacants dans notre pays : environ trois millions de biens, un chiffre à rapprocher des besoins non pourvus. Ces derniers sont difficiles à évaluer précisément. Le nombre de sans-domiciles en France est évalué par la Fondation Abbé Pierre à 835 000 sur la base de données de 2013. Dans le même temps, le nombre de demandeurs en attente d’un logement social a atteint 1,7 million, selon l’USH, en hausse de 20 % sur les huit dernières années. Enfin, toujours selon la fondation Abbé Pierre, le nombre de mal-logés, c’est à dire prêts à quitter leur logement pour un autre de meilleure qualité, atteindrait lui les quatre millions de personnes.

Le type de logement dans lequel on vit est moins important que l’environnement dans lequel il se situe.

Cette inadéquation entre la demande et l’offre résulte principalement d’un déséquilibre géographique. En effet, la vacance atteint les 10 % du parc de logement dans un cercle à la jonction des régions Centre-Val-de-Loire, Nouvelle-Aquitaine, Auvergne-Rhône-Alpes et Bourgogne-Franche-Comté, selon la fameuse « diagonale du vide ». Bien sûr, ces logements étant souvent anciens et inadaptés, ils posent la question du défi de la rénovation. Toutefois, ils sont une immense opportunité, tant pour les personnes à la recherche de logement que pour les communes dépeuplées, pour peu que l’on accepte une politique globale d’équilibre du territoire.

Part des logements vacants dans le total du parc immobilier par bassin de vie. Source : Observatoire des territoires – sur les données de l’Insee et RP 1968-2018

En effet, ce modèle de la maison individuelle en milieu rural n’a pas perdu totalement de sa pertinence. Tout d’abord, contrairement aux apparences, et aux propos de la ministre, ce mode de vie n’est pas particulièrement polluant. Au contraire, la distance domicile-travail et les temps de trajet sont moins élevés en milieu rural qu’en zone urbaine. En raison de la grande disponibilité, il y est en effet plus facile de trouver une maison proche de son lieu de travail.

Distance en km entre le domicile et le travail. Source : Observatoire des territoires – sur les données de l’Insee et RP 1968-2018

En conséquence, le type de logement dans lequel on vit est moins important que l’environnement dans lequel il se situe. À ce titre, les territoires ruraux souffrent de l’éloignement des services publics, ou encore des soins médicaux, ce qui se traduit par des déplacements toujours plus longs et nombreux. Il s’agit d’ailleurs là de l’un des principaux facteurs de manque d’attractivité de ces territoires. De plus en plus, vivre hors des villes devient un acte de résistance, face aux effets de la dédensification. Il est dans un autre registre éloquent qu’à l’exception de l’ancien périmètre du Limousin, le plan de relance dans les transports laisse de coté le cercle rural enclavé du centre de la France.

Les projets liés aux transports et faisant l’objet d’un financement dans le cadre du plan de relance. Source : https://www.economie.gouv.fr/plan-de-relance/tableau-de-bord# – consulté le 1e novembre 2021

Lever les freins pour un équilibre du territoire

Les moyens alloués à la construction en zone tendue coûtent « un pognon de dingue ». Ainsi, le dispositif Pinel (ex-Scellier, ex-Duflot) est très coûteux et ses effets sont controversés. De tous les avantages fiscaux, celui-ci, focalisé sur l’investissement locatif en zone tendue, présente le coût moyen le plus important : 6 000€ par an et par bénéficiaire. Ardemment défendus par les promoteurs immobiliers, ces dispositifs visent à combattre la pénurie de logements en zone tendue plutôt que de la recherche d’un équilibre territorial.

Dans ce contexte, que vaut la proposition du candidat Montebourg d’engager la rénovation d’un million de logements vides en milieu rural ? Séduisante sur le papier, elle ne répond que partiellement au sujet de la concentration de l’habitat. En effet, les obstacles à l’installation en milieu rural ne sont pas liés au logement, plutôt bon marché. Selon une étude de Familles rurales de 2018, les premiers motifs portaient sur le manque de service public, d’emplois et les difficultés de transports. Or s’est établi un cercle vicieux, par lequel la baisse de densité compromet les services publics et la viabilité des commerces locaux. Pour le briser, il faudrait une volonté politique forte, et notamment en matière d’emploi, par exemple avec une vraie politique globale de retour à l’emploi.

Passé son côté spectaculaire, la proposition de mettre à disposition un million de logements apparaît donc peu réaliste et mal ciblée. Tout d’abord elle viserait un tiers du parc de logements vacants, ce qui semble très ambitieux. Pour rappel, l’objectif de construire 300 000 logements par an reste un horizon indépassable. Avec un montant moyen d’acquisition à 50 000€, sans doute sous-estimé, cette opération coûterait au bas mot 50 milliards d’euros, soit 10 milliards par an, auxquels s’ajouteraient surtout les dépenses de rénovation, qui risquent d’être très conséquentes. Qui plus est, ce chantier surmobiliserait les entreprises du BTP, déjà engagées sur les travaux de rénovation des logements habités, au risque de faire grimper la facture pour les particuliers acquéreurs. Enfin, les expériences réalisées dans certaines collectivités présentent des résultats équivoques. Compte-tenu de l’incertitude de conserver les nouveaux occupants sur place, l’État devrait également assurer les travaux pour mutualiser le risque de dérapage des coûts. L’opération promet aussi d’être mal ciblée, car les logements disponibles en zone rurale sont en majorité à vendre. Les ménages les plus modestes ou les plus jeunes, en recherche de location, peinent ainsi à s’implanter dans certains villages, ce qui les pousse vers les zones urbaines.

La proposition d’Arnaud Montebourg de rénover un million de logements en milieu rural est séduisante. Elle apparaît pourtant peu réaliste et mal ciblée.

Ainsi, plutôt qu’une politique d’accession à la propriété, il faudrait envisager une politique locative de revitalisation des campagnes. Une vision plus modeste du dispositif consisterait tout simplement à accompagner davantage les collectivités dans la rénovation de logements, au plus près des besoins. La mise en location peut alors se révéler être une source de revenus intéressante et mieux maîtrisables. Face à des dotations en baisse, les revenus locatifs des collectivités, qui représentaient seulement 2,5 milliards d’euros en 20141, pourraient fournir de nouvelles ressources financières très utiles.

Une autre option consisterait à réorienter l’action des bailleurs sociaux, qui ont déserté les zones rurales, par des mécanismes incitatifs. En raison d’une faible demande et des besoins techniques, la gestion d’un parc dispersé de logements sociaux s’avère plus complexe. À tel point qu’il n’est pas rare que des organismes procèdent à la démolition d’une partie de leur patrimoine. Enfin, plus modestement, on pourrait imaginer des mécanismes encourageant les particuliers à proposer à la location leurs logements vides, souvent issus de successions, plutôt que de les vendre. Quoi qu’il en soit, toutes ces pistes nécessitent d’abord d’engager une vraie dynamique dans les milieux ruraux, reposant sur la création de nouvelles activités, le retour des services publics et de meilleurs réseaux de transports. Autant d’éléments malheureusement très peu abordés dans la campagne présidentielle actuelle.

1Rapport de l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales 2020 – page 61


05.12.2021 à 10:12

« Pourquoi les femmes ont davantage d’orgasmes en régime socialiste » : interview de Kristen Ghodsee

Politicoboy
Kristen Ghodsee est ethnographe et anthropologue à l’Université de Pennsylvanie (UPenn). Dans son ouvrage Why women had better sex under socialism, and other arguments for economic independence (Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, plaidoyer pour l’indépendance économique – traduit de l’anglais aux éditions Lux, 2020), elle synthétise les études réalisées […]

Texte intégral 3804 mots

Kristen Ghodsee est ethnographe et anthropologue à l’Université de Pennsylvanie (UPenn). Dans son ouvrage Why women had better sex under socialism, and other arguments for economic independence (Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, plaidoyer pour l’indépendance économique – traduit de l’anglais aux éditions Lux, 2020), elle synthétise les études réalisées à partir des données socio-économiques et anthropologiques depuis l’effondrement du bloc de l’Est pour montrer l’importance de l’indépendance économique dans l’émancipation des femmes. Elle défend l’idée que si le capitalisme est néfaste pour la condition féminine, un système politique davantage « socialiste » permettrait une plus grande émancipation de la femme, qui se traduirait par une vie sexuelle plus riche, satisfaisante et épanouie.

LVSL – Le titre de votre ouvrage fait référence au « socialisme ». Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par ce terme, et ce qu’il recouvre dans votre analyse ? 

KG Dès les premières pages de mon livre je fais la distinction entre ce que j’appelle le “socialisme démocratique” (democratic socialism) et le “socialisme Étatique” (State socialism). Par socialisme démocratique, j’entends une forme de social-démocratie proche de ce qu’on observe par exemple en Norvège, où l’État détient certains moyens de production et finance un haut niveau de protection social par un système fiscal redistributif qui coexiste avec une économie de marché florissante, au sein d’un système politique démocratique. Et par socialisme étatique, j’entends un système où le rôle de l’État est poussé à l’extrême, avec une économie planifiée et contrôlée par l’État, mais sans démocratie, comme on a pu l’observer en URSS entre 1917 et 1991 et dans l’Europe de l’Est entre 1945 et 1989.  Je pense que le terme couvre un spectre assez large et existe sous différentes versions, éco-socialisme, socialisme-féministe par exemple. Ce qui m’intéresse est surtout de le réinsérer dans le champ politique. Mais je ne parle pas de communisme, car selon la théorie marxiste cela désigne un système où l’État est en retrait et les moyens de productions sont détenus collectivement et démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes, ce qui n’était pas le cas dans le bloc de l’Est. Ils concevaient leur socialisme comme une étape vers le communisme.

« Les femmes d’Allemagne de l’Est rapportent un bien meilleur niveau de satisfaction sexuelle que leurs homologues de l’Ouest »

LVSL L’un des points principaux développé dans votre livre porte sur la sexualité. Les femmes auraient “une meilleure vie sexuelle” en régime socialiste. Sur quelles éléments et données vous appuyez-vous pour justifier cette affirmation ?

KG Les données centrales sur lesquelles je m’appuie proviennent d’une série d’études réalisés en Allemagne entre 1985 et 1993. Certaines avant la chute du mur, d’autres après la réunification. Dans ces enquêtes, les sociologues ont posé toute une série de questions très intéressantes, par exemple : “la dernière fois que vous avez eu un rapport sexuel, est-ce que vous vous sentiez satisfaite ?” ou “étiez-vous heureuse après votre dernière expérience sexuelle ?”. Ils demandaient avec un certain euphémisme le niveau de satisfaction des gens vis-à-vis de leur vie sexuelle. Et ce qui est remarquable, c’est que quel que soit la manière dont les questions étaient formulées, jusqu’en 1993, les femmes vivant en Allemagne de l’Est rapportaient systématiquement un plus haut niveau d’épanouissement sexuel que les femmes de l’Allemagne de l’Ouest. Pour des chercheurs en sciences humaines, on considère cela comme une expérience naturelle car ces deux groupes de femmes sont essentiellement identiques. Elles partagent la même culture, vivaient dans le même pays jusqu’en 1945 et la seule différence notable est le système économique sous lequel elles ont vécu pendant 45 ans. Lorsque vous cherchez à établir une corrélation, et bien que corrélation n’équivaille pas nécessairement à une causation, il n’est pas possible de mettre au point un protocole expérimental éthiquement responsable. Si on veut étudier l’impact du système économique sur la qualité de la vie sexuelle des femmes, on ne peut pas placer en isolement deux groupes de femmes pendant des années. Évidemment.  Mais avec la réunification de l’Allemagne, on dispose d’une expérience fascinante. Suite à ces résultats, de nombreux chercheurs se sont penchés sur les autres pays du bloc de l’Est pour étudier leur approche de la sexualité. Comment elle était vécue, étudiée, discutée et en quoi cela diffère de ce qu’on peut observer dans les pays capitalistes avant 1991.

LVSL On ne peut pas réfuter ces résultats en évoquant des différences culturelles, mais peut-on les mettre en doute en évoquant la propagande et l’absence de liberté d’expression en Allemagne de l’Est, qui aurait pu conduire les femmes de la RDA à donner des réponses moins sincères ?

KG Cette objection est facilement réfutable, car ces études ont été répliquées après la réunification, une fois que les femmes de l’Est pouvaient parler librement, sans que cela ne remette en cause les résultats. Mais il y a d’autres données intéressantes, lorsqu’on compare les pays catholiques, par exemple la Pologne avec l’Espagne ou l’Italie. Même dans ces pays plus conservateurs en termes de mœurs, on voit que les polonaises disaient avoir une bien meilleure vie sexuelle que les femmes des pays catholiques de l’Ouest. Cela dit, il est vrai que les données provenant d’enquêtes basées sur les réponses des personnes interrogées auront toujours une certaine limitation, comme je le reconnais dans mon livre.

© Lux Éditeur

LVSL Comment expliquez-vous ces observations, d’où vient cette différence de qualité de vie sexuelle ?

KG – Globalement, que ce soit entre les deux Allemagnes ou de manière plus générale entre l’Est et l’Ouest, c’est le plus grand niveau d’indépendance et d’émancipation économique des femmes de l’Est. Cela leur confère une plus grande capacité à choisir leur partenaire pour des raisons liées à l’amour, l’affection, l’attraction mutuelle, les centres d’intérêts et toutes ces choses qui permettent une relation harmonieuse, comparé aux femmes de l’Ouest qui ont d’avantage tendance à choisir un partenaire pour des raisons économiques liées à sa capacité à subvenir à leurs besoins et remplir le frigo.

Dès 1879, avec August Bebel, les intellectuels socialistes se sont penchés sur la façon dont le capitalisme marchandise la sexualité des femmes. Kateřina Lišková a récemment publié un livre intitulé Sexual liberation, socialist style où elle analyse l’ex-Tchécoslovaquie. Une autre collègue, Agnieszka Kościańska, a écrit un livre sur la sexologie polonaise. On voit que ces pays du bloc de l’Est avaient investi des ressources considérables pour l’éducation sexuelle, l’accès à l’avortement et dans certains cas la contraception. Les pays du bloc soviétique n’étaient pas tous égaux, mais l’investissement dans les crèches, les maternelles, l’emploi des femmes, les congés maternels, les logements subventionnés ont donné aux femmes une indépendance économique qui leur a permis de choisir leurs partenaires sur des bases affectives plutôt qu’économiques, ce qui change la nature de ces relations.

LVSL À vous lire, la manière dont les socialistes approchent la sexualité et la sexologie diffère fondamentalement de l’approche dite “capitaliste”. Quels sont les principales différences et en quoi permettent-elles d’expliquer les écarts qu’on observe en terme d’épanouissement sexuel ? 

KG – La sexologie de l’Ouest a tendance à se limiter à la théorie de la réponse sexuelle en quatre étapes de Masters et Johnson, qui approche le sujet par l’angle de la stimulation. Ce qui conduit à ce que j’appellerai la “médicalisation” ou approche pharmaceutique, qui consiste à prescrire la bonne pilule, le bon sextoy ou produit érotique que vous pouvez acheter et consommer pour répondre aux éventuels troubles ou dysfonctionnements sexuels. Peu importe si ces dysfonctionnements sont causés par votre stress, votre fatigue ou par une relation intime dégradée. La solution capitaliste est de vous fournir une pilule, un jouet ou une application de rencontre en ligne pour vous aider à changer de partenaire.

Dans les régimes socialistes, en particulier en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Allemagne de l’Est, l’approche de la sexologie était très différente. Leur premier réflexe n’était pas de vous vendre des choses, mais de comprendre la complexité de la sexualité et les facteurs qui l’influencent. Ma collègue Agnieszka Kościańska pointe le fait que les sexologues de l’Ouest sont souvent des psychiatres ou médecins alors que ceux de l’Est sont également formés en philosophie et sociologie. Ils conçoivent la sexualité comme un phénomène social et, de ce fait, sont plus conscient de l’usure psychologique que peut produire la précarité économique propre au capitalisme contemporain. Il est difficile de prendre soin de nos relations intimes lorsque nous sommes soumis à la précarité. Quand vous êtes épuisés, que vous êtes angoissés par les questions d’argent ou la peur du chômage, quand vous êtes en situation précaire et inquiet pour votre avenir, il est bien plus difficile de trouver l’énergie nécessaire au maintien d’une relation épanouie.

« Vous ne fermez pas la porte de votre chambre en laissant le Capitalisme dehors, il vous suit dans votre lit »

Je pense que le problème qui caractérise le moment politique que nous traversons est que les gens se tiennent pour responsables des difficultés personnelles qu’ils traversent, comme si ce n’était pas déjà assez compliqué de trouver le bon partenaire. Ils ne voient pas que le système économique impact notre vie personnelle. Vous ne fermez pas la porte de votre chambre à coucher en laissant le Capitalisme à l’entrée. Il vous suit à l’intérieur. Trop de gens oublient que les malheurs que nous vivons dans notre vie publique, hors du foyer, impactent souvent notre vie intime.

LVSL Une objection que l’on pourrait apporter à votre thèse serait qu’elle est limitée à une région et une époque. Que la condition de la femme s’est améliorée matériellement et culturellement, avec un meilleur accès au marché du travail, à la contraception, au divorce et ainsi de suite. Alors qu’en parallèle, comparé aux années 1980, la condition des hommes s’est dégradée matériellement, en terme de sécurité de l’emploi et d’accès aux services publics. Si on postule que l’écart entre les hommes et les femmes s’est réduit… 

KG – En réalité, je dirais que la condition de la femme s’est dégradée. La crise du Covid a montré que lorsque les crèches et les écoles ferment, ce sont surtout les femmes qui quittent leur emplois pour revenir s’occuper du foyer. Après trente ans d’indépendance accrue, les attentes de la société n’ont pas évolué : les femmes sont toujours supposées s’occuper du foyer et faire ce travail gratuitement. Oui, il y a d’avantages de femmes PDG et ministres mais en moyenne les femmes, surtout celles qui ont des enfants, souffrent toujours de ce qu’on nomme la discrimination statistique au travail. Leurs salaires sont plus bas car la perception est qu’elles ont plus de responsabilité au foyer, donc qu’elles sont moins fiables pour l’entreprise. Et dans le cas d’une pandémie comme le Covid, lorsque l’un des conjoints doit rester à la maison, cela semble logique que ce soit la femme puisqu’elle a un plus bas salaire, en moyenne. Du coup les employeurs constatent que les femmes sont davantage susceptibles de se sacrifier, ce qui les encourage à continuer de moins bien les payer. Le marché ne peut pas résoudre ce cercle vicieux. Et cela s’est empiré depuis les années 1980. Du moins pour les femmes qui ont ou souhaitent avoir des enfants.

Mais je pense que vous avez raison au sujet des hommes. Leurs conditions se sont dégradées ces trente dernières années. L’existence du bloc soviétique en tant que menace crédible contribuait à forcer le patronat à mieux traiter ses employés. L’effondrement du bloc de l’Est a érodé la condition économique des hommes. Je suis convaincu qu’ils bénéficieraient autant que les femmes d’un système économique plus socialiste.

Mais vous avez omis une critique liée à la temporalité, qui est plus pertinente. Il y a trente ans, nous n’avions pas de smartphone. Nous n’étions pas autant distraits par la technologie. Si vous aviez une après-midi ou une soirée de libre, vous étiez davantage susceptible de coucher avec votre partenaire. Au lieu d’enchaîner les épisodes d’une série Netflix… donc oui la temporalité, l’époque, à une influence. Cela dit nous avons les preuves empiriques que dans une société plus égalitaire, les gens tendent à avoir des rapports sexuels plus fréquents, plus tôt dans leur vie, plus souvent. Donc vous avez une société plus libérée sexuellement lorsque les inégalités hommes-femmes sont moins importantes. A l’opposé, dans une société moins égalitaire, où les femmes sont entièrement dépendantes des hommes, le prix à payer pour un rapport sexuel est généralement le mariage. Il y a beaucoup moins de rapport sexuel et bien plus d’hommes sont privés d’accès à la sexualité.  Donc, même si ces études ont trente ans, je pense qu’on peut encore en tirer des leçons importantes aujourd’hui, en particulier lorsqu’on analyse la marchandisation des émotions qui a lieu dans notre société capitaliste contemporaine.

LVLS Vous faites référence à la “Sexual economic theory” qui analyse les relations romantiques homme- femme via le prisme micro-économique et la loi de l’offre et de la demande, pensez-vous que cette théorie soit pertinente ?

KG – Ce qui est amusant avec la “Sexual economic theory” c’est que ses auteurs ne réalisaient pas qu’ils reproduisaient une critique du capitalisme formulé par des auteurs socialistes du 19e siècle, le concept de la sexualité comme un marché où le prix du sexe est déterminé par l’offre et la demande. Ce qui est influencé par le fait que les femmes ont des opportunités économiques en dehors du mariage ou non. Donc, dans une société où les femmes n’ont pas d’opportunité ni d’éducation en dehors de leur cercle familial, le prix du sexe est très élevé. En gros, il faut se marier pour y avoir accès. Dans une société où les femmes n’ont pas besoin des hommes pour subvenir à leurs besoins, le prix du sexe est très bas. Les femmes ne le vendent pas, elles l’offrent gratuitement ! C’est donc une théorie très controversé, et qui s’appuie sur des hypothèses fausses, comme l’idée que la libido des femmes serait moins élevée que celle des hommes. On sait que cela dépend du contexte social et culturel, que c’est faux dans l’absolu. Mais leur modèle qui analyse les relations romantiques comme une transaction décrit de manière remarquable la manière dont beaucoup de gens appréhendent ces relations dans notre société capitaliste. C’est pourquoi je cite cette théorie pour montrer comment l’économie influence la façon dont on appréhende la sexualité. Le but de Tinder est de vous pousser à rester sur l’application le plus longtemps possible, si vous trouvez un partenaire et vous mettez en couple, c’est contre l’intérêt de Tinder. Donc le principe du dating et toutes les manières dont le capitalisme cherche à marchandiser les relations intimes est expliqué de manière intéressante par ce prisme économétrique, ce que les auteurs socialistes du 19e avait déjà critiqué.

LVSL On pense généralement que les conquêtes féministes ont eu lieu dans les sociétés capitalistes, en particulier au cours des années 1960-1970. Mais, comme vous l’écriviez récemment dans Le Monde diplomatique, le bloc de l’Est était en avance sur l’Ouest sur ces questions. Peut-on dire que l’Ouest doit beaucoup aux féministes du bloc soviétique ?

KG – Oui, les droits comme l’avortement, le divorce, l’emploi, l’éducation et (dans certains cas) l’accès à la contraception étaient déjà en place, bien que tous les pays du bloc de l’Est n’étaient pas au même niveau. Le droit à l’avortement date de 1920 en URSS, alors qu’à l’Ouest les femmes se battaient pour le droit de vote, au divorce, à l’éducation supérieur et l’accès à la propriété et certains emplois. Ces mouvements féministes n’étaient globalement pas intéressés par la relation entre le capitalisme et le patriarcat. Le mouvement de libération des femmes était très différent dans le bloc de l’Est. Et le progrès obtenu à l’Ouest dans les années 1960 était lié au progrès réalisé à l’Est. Les féministes de l’Ouest échangeaient avec celles de l’Est. Et la guerre froide a aidé : les États-Unis étaient inquiets du nombre de femmes qui recevaient une éducation supérieure en Russie. Je ne dis pas que les femmes de l’Ouest doivent tout aux femmes de l’Est, ces dernières ont également profité du mouvement féministe occidental. Mais en matière de lutte, pour l’égalité raciale et les droits des travailleurs également, le bloc de l’Est a indirectement aidé les luttes de l’Ouest.

« Le bonheur humain est mauvais pour une économie capitalisme »

LVSL Votre livre va au-delà des questions de sexualité, vous vous attachez à défaire de nombreux “mythes” associés au bloc soviétique. Quand on pense à l’URSS, les premières images qui viennent généralement en tête sont celles de goulags, des famines, de la répression politique, des longues files d’attentes devant les magasins vides et des voitures Lada de piètre qualité. Mais aux cours de mes voyages dans les anciens pays soviétiques j’ai rencontré chez de nombreuses personnes cette forme de nostalgie pour la période soviétique que vous évoquez dans votre livre. Quels sont les principaux “mythes” qui expliquent cela et méritent d’être mentionnés ?

KG – Il y en a de nombreux. Les pays de l’Est était très en retard sur les pays de l’Ouest lorsqu’ils ont commencé leur développement économique. L’écart d’espérance de vie entre la Russie et la France était de 16 années en 1917. En 1970, il n’était plus que de 3 ans. En termes de confort matériel, ils ont resserré l’écart avec l’Ouest très rapidement. Bien sur, ce n’était pas parfait, je ne suis pas en train de dire qu’il faudrait revenir à ce modèle. Mais en termes de conditions d’existence, il y avait un sentiment de sécurité. Sécurité de l’emploi, d’accès aux services publics, aux logements, aux soins, à l’éducation. Et en dehors de la sexualité, je suis très intéressé par les relations d’amitié et de camaraderie. Même en Roumanie, qui était un endroit terrible y compris comparé aux autres pays de l’Est, vous parlez aux roumains et ils vous disent “nous étions des gens meilleurs, plus altruistes, moins compétitifs, on prenait le temps de chérir nos relations sociales, la vie avait un rythme plus calme”. De manière générale dans le bloc de l’Est, les gens sont nostalgiques de la qualité des relations humaines. Pas uniquement au niveau individuel mais aussi au niveau de la société. Il y avait une plus grande confiance dans la société, davantage que ce qu’on pouvait observer en France ou aux États-Unis. Les gens ne regrettent pas les files d’attente pour faire leurs courses. Par bien des aspects, leur socialisme était désastreux. Je ne veux surtout pas ignorer les terribles abus de ce système. Mais il était performant lorsqu’il s’agissait d’offrir une stabilité et une sécurité économique et sociale, qui n’est pas aisément compatible avec le consumérisme. Si les gens ne sont pas en insécurité, anxieux ou malheureux, ils risquent de faire moins de shopping. Le bonheur est préjudiciable à une économie capitaliste, malheureusement.


02.12.2021 à 20:04

Le Burkina Faso au bord de l’effondrement, la présence française en question

Bruno Jaffré
Depuis plusieurs mois la situation se dégrade au Burkina Faso : les attaques se multiplient, la population manifeste sa colère contre le gouvernement et l’intervention française n’a jamais été aussi impopulaire. Bruno Jaffré, spécialiste du Burkina Faso, biographe de Thomas Sankara et auteur de L’insurrection inachevée. Burkina Faso 2014 (Syllepse, 2019), analyse ici les conséquences politiques […]

Texte intégral 5688 mots

Depuis plusieurs mois la situation se dégrade au Burkina Faso : les attaques se multiplient, la population manifeste sa colère contre le gouvernement et l’intervention française n’a jamais été aussi impopulaire. Bruno Jaffré, spécialiste du Burkina Faso, biographe de Thomas Sankara et auteur de L’insurrection inachevée. Burkina Faso 2014 (Syllepse, 2019), analyse ici les conséquences politiques des attaques terroristes et des manifestations contre la présence de l’armée française au Burkina Faso. Ce texte a initialement été publié sur son blog, hébergé par le Club de Mediapart.

Jamais depuis l’indépendance une crise au Burkina Faso n’a été aussi grave. Le pays semble s’enfoncer dans une crise politico-militaire, sans qu’aucune perspective ne se dessine.

Dans un de nos récents articles [1], nous évoquions déjà l’électrochoc ressenti après l’attaque de la ville de Solhan, située dans la région Nord à proximité d’un site d’orpaillage. Cette attaque terroriste avait fait 132 victimes, sans que l’armée n’ait été capable d’intervenir à temps, alors qu’une garnison n’était distante que d’une quinzaine de kilomètres.

De nombreuses attaques se produisent très régulièrement, faisant de nombreuses victimes. Il y a peu, lesdits terroristes s’en prenaient aux civils et parfois aux religieux, avec pour objectif clair de faire fuir les personnels administratifs et les habitants s’ils ne respectaient pas leurs consignes. Les incursions menaçantes touchent désormais de nouvelles régions plus au sud, alors que, jusque-là, elles ne touchaient que le grand nord. Les terroristes semblent se déplacer à leur gré dans de nombreuses régions, souvent par groupe de dizaines ou centaines de motos. Ils se promettent même de revenir s’ils ne sont pas entendus, donnant l’impression d’être les maîtres de ces territoires. L’armée paraît dépassée et manquant de renseignements.

Progression des attaques terroristes depuis 2017 (Source : Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED)) © Free Afrik.

L’audio ci-dessous, datant de quelques jours, illustre le désarroi de la population. Il provient d’un habitant de la province de Nayala, située dans la région Nord à environ 150 km de Ouagadougou et est révélateur de leur progression et de leur avancée vers le sud.

Écouter ici le témoignage d’un habitant de la région de la Boucle du Mouhoun.

La population n’en peut plus. Si Ouagadougou semble vivre dans une certaine insouciance, de nombreuses villes voient affluer des déplacés fuyant l’insécurité. Depuis déjà plusieurs mois, de nombreuses manifestations se déroulent dans les grandes villes du Nord et de l’Est, les plus touchées par les attaques. Les manifestants dénoncent l’incompétence du gouvernement et l’incapacité de l’armée. Ils sont souvent sortis dans les rues à la suite d’appels de coalitions locales qui les encadraient ; d’autre fois, ils sont sortis avec un certain décalage avec les appels de l’opposition politique dirigée par le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), le parti de Blaise Compaoré, au pouvoir de 1987 à 2014. La guerre frappe souvent aux portes de ces villes qui, dans un élan de solidarité sans faille, accueillent des dizaines de milliers de déplacés.

Inata, l’attaque de trop

L’attaque d’Inata du 14 novembre dernier fait l’effet d’un électrochoc. Cette localité du Nord du pays a subi l’assaut d’une dizaine de motos accompagnées de pickups munis de mitrailleuses. L’assaut est attribué au Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaida. Son bilan est lourd : 57 tués dont 53 gendarmes, sur 113 gendarmes et 5 civils présents dans le camp. Le carnage est doublé d’une grave défaite militaire. Le même jour, une autre garnison, située à Kelbo, dans la région du Sahel, était attaqué. Mais, selon un communiqué officiel de l’armée, les Forces de défense et de sécurité (FDS) et les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) ont pu la repousser. Et le 21 novembre, l’attaque d’un détachement de gendarmerie de Foubé, dans la région du Centre-Nord, a tué une dizaine de civils et neuf gendarmes.

Alors que de nombreux partis ont rejoint la majorité présidentielle après les élections présidentielles de 2020, le chef de l’État apparaît bien seul et bien faible pour affronter la crise, si tant est qu’il ait vraiment la volonté politique de le faire.

Une défaite militaire écrasante ! Chacune de ces défaites est ressentie comme une humiliation pour ce pays. Pays qui, hier encore, était fier de son insurrection de 2014, qui a chassé Blaise Compaoré, et de la victoire contre le putsch du général Diendéré, fomenté en 2015. Le général Diendéré, déjà condamné à vingt ans de réclusion pour sa tentative de putsch, est actuellement jugé pour l’assassinat de Thomas Sankara et de ses compagnons. Sept ans après, le Burkina Faso est méconnaissable.

Lire sur LVSL notre entretien avec Bruno Jaffré : « Au Burkina Faso, l’insurrection de 2014 n’a pas détruit le système mis en place sous Compaoré »

Il y a peu, on lisait encore régulièrement sur Facebook des sarcasmes de Burkinabè à l’encontre des militaires d’autres pays, notamment au Mali, qui a entamé des négociations avec les Russes de la milice Wagner pour affronter les terroristes.

Mais la colère grandit au fur et à mesure que les informations sur ce dernier drame se précisent. Informations dramatiques et révoltantes s’il en est ! LeFaso.net, média numérique de référence, est, fait rarissime, sorti de sa neutralité le 23 novembre. On peut lire, dans un éditorial intitulé « Inata ! : la grande honte de la grande muette ! », des extraits d’un message radio, daté du 12 novembre et issu de la garnison, dans laquelle elle se plaint « d’une rupture totale de provision alimentaire » obligeant les soldats à abattre les animaux alentours pour se nourrir, et ce depuis deux semaines. Et, plus loin, un groupe de gendarmes « qui se présente comme les “gendarmes de la mission Dablo/Foubé” révèlent qu’”avant le mois de mars 2021, tous ceux qui ont effectué des missions dans ces deux zones n’ont reçu que la moitié des primes. Aucune prise en charge sanitaire”. “Pourquoi ?” exclame le groupe qui dit n’avoir eu que des promesses de la part de ses supérieurs qui sont responsables de ces coupures ». Les gendarmes étaient donc abandonnés à eux-mêmes sans nourriture depuis près de deux semaines !

Nouvelles promesses du président Roch Marc Christian Kaboré

Une première réaction du président intervient d’abord le 17 novembre sous forme de condoléances. Et, après un très long silence gouvernemental, la réponse aux manifestations qui se multiplient dans le pays intervient dans un discours le 25 novembre, à 23h30 ! Il annonce le lancement d’une enquête administrative suivie de sanctions et de poursuites judiciaires contre les responsables, des changements dans la hiérarchie militaire, l’envoi sur le terrain des chefs militaires souvent accusés sur les réseaux sociaux de rester en sécurité à Ouagadougou et la constitution d’une nouvelle équipe gouvernementale plus resserrée. Mais aussi, ce qui est nouveau et était très attendu, c’est une opération mains propres et le traitement tous les dossiers pendants de corruption, afin de « mettre fin aux dysfonctionnements inacceptables qui sapent le moral de nos troupes combattantes et entravent leur efficacité dans la lutte contre les groupes armés terroristes. »

Quelle crédibilité accorder à ces déclarations ?

Alors que de nombreux partis ont rejoint la majorité présidentielle après les élections présidentielles de 2020, le chef de l’État apparaît bien seul et bien faible pour affronter la crise, si tant est qu’il ait vraiment la volonté politique de le faire. Même le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) – méga-parti issu d’une scission interne au CDP, peu avant l’insurrection de 2014 – disposant pourtant de la majorité absolue, semble aphone devant la gravité des évènements. Il s’est contenté d’appeler à « fédérer des énergies contre le terrorisme ». Seul est monté au créneau l’Union pour la renaissance / Mouvement patriotique sankariste (UNIR/MPS), appartenant à la majorité présidentielle. Son président, maître Bénéwendé Sankara [2], a proposé, lors d’une conférence de presse, des changements dans l’armée, la mise en place de l’état d’urgence et de l’état de siège.

Pourtant, la majorité présidentielle est écrasante après le ralliement de nombreux partis au lendemain des dernières élections. Leurs militants, surtout formés pour mener des campagnes électorales, s’avèrent incapables d’affronter cette grave crise politique et de se mobiliser pour défendre la politique gouvernementale. En revanche, les journaux sont envahis de déclarations ou comptes-rendus de conférences de presse de petites organisations sans envergure, affirmant leur soutien ou demandant la démission du président.

Déjà, lors des nombreuses grèves des années 2016 et 2017 à l’appel des syndicats demandant des augmentations de salaire, des voix s’exprimaient dans le pays dénonçant la faiblesse du gouvernement qui satisfaisait à leurs revendications alors que la guerre s’amplifiait. En réalité, la corruption et les dysfonctionnements de l’armée sont dénoncés depuis de nombreuses années sans que le gouvernement n’ait engagé d’action pour y remédier.

Des officiers corrompus, des moyens aériens déficients

Les FDS, qui affrontent les terroristes, subissent de très graves revers suivis parfois de quelques communiqués de victoire annonçant la mise hors d’état de nuire de dizaines de terroristes. Malheureusement le doute s’est installé depuis que, par le passé, de simples civils ont été qualifiés de terroristes. Des organisations de la société civile, comme le Mouvement burkinabè des droits humains (MBDHP) dénoncent régulièrement les exactions des militaires envers les populations.

Lire sur LVSL : « Sur quoi prospère le “djihadisme” au Burkina Faso », par Tangi Bihan.

La population, qui ne ménage pas ses déclarations de soutien aux FDS, ne cesse de déplorer les pertes militaires et civiles. Mais elle découvre, avec une stupeur mêlée d’une colère grandissante, les très graves dysfonctionnements de l’armée.

À Inata les gendarmes n’étaient plus approvisionnés en nourriture depuis plus de deux semaines, faute de disponibilité d’un hélicoptère. Ils en étaient réduits à abattre les animaux alentours, ce qui n’est pas la meilleure façon d’acquérir la sympathie et la collaboration des habitants de la ville. Et ils s’apprêtaient même à quitter leur position après avoir demandé, sans succès, à leur hiérarchie que l’évacuation se fasse par hélicoptère. Mais ce n’est pas tout. La relève devait être assurée depuis début novembre [3]. C’est un cantonnement isolé et abandonné par sa hiérarchie qui a été massacré : environ la moitié des gendarmes ont été tués et on ne sait pas ce que sont devenus les autres, s’ils ont été blessés, évacués ou enlevés.

Ra-Sablga Seydou Ouedraogo [4], directeur de l’institut de recherche indépendant Free Afrik, était interrogé sur 3TV le 25 novembre. Dès janvier 2017, a-t-il déclaré, l’institut Free Afrik a publié un rapport, intitulé Burkina Faso 2016/2017 : s’éloigner du précipice ; engager le renouveau, dans lequel les dysfonctionnements actuels étaient déjà signalés, et notamment la corruption des officiers. « Rien n’a été fait depuis » a-t-il lancé avec colère. Selon la presse, les militaires au front ne touchent plus leurs primes depuis plusieurs mois. Par ailleurs, il a fustigé les députés de l’actuelle Assemblée nationale dont beaucoup se sont fait élire pour bénéficier de l’immunité parlementaire.

Concernant les moyens aériens de l’armée, questionné lors du débat à l’Assemblée nationale, le ministre de la Défense, le général Aimé Barthélémy Simporé, a déclaré : « Vous avez parlé des capacités aériennes, nous les renforçonsBientôt, d’ailleurs, nous allons vous présenter de nouvelles acquisitions en matière d’outils aériens ».Ce débat a permis de rendre public les chiffres prouvant l’accroissement des moyens mis à la disposition de la défense. Ainsi, le portefeuille de la Défense et de la Sécurité est passé de 157,97 milliards de francs CFA en 2016 à 428,32 milliards de francs CFA en 2021 !

Récemment, des communiqués de l’armée rapportaient les différentes sorties aériennes pour soutenir l’armée ou le retour des civils dans leurs villages. Pourtant, lors de l’attaque de Sohlan, le ministre de la Sécurité, questionné sur l’absence d’hélicoptère, avait déclaré « L’hélicoptère ne vole pas à toute heure. Il faut un certain équipement pour pouvoir voler de nuit » [5]. Plus grave, un bruit récurrent court, et dont j’ai fait vérifier la véracité par deux sources sérieuses, selon lequel des hélicoptères achetés par l’armée ne sont pas opérationnels. Ce serait l’œuvre de circuits mafieux d’achat d’armes que dénoncent Ra-Sablga Seydou Ouedraogo à la télévision. D’ailleurs, 48 heures après l’attaque d’Inata, des troupes d’élite de la gendarmerie ont pu reprendre le contrôle de cette position. Et c’est un avion Transall C-160 de l’armée française qui les a transportés avec leur matériel, d’abord à Djibo, la ville la plus proche, puis un hélicoptère français a ensuite fait la navette à partir de Djibo pour les transporter sur place [6].

Un convoi militaire français bloqué à Kaya

Kaya, ville située à centaine de kilomètres au nord-est de Ouagadougou, accueille des milliers de déplacés. Elle se trouve sur la route du nord qu’empruntaient, jusqu’ici très régulièrement et sans incidents, les importants convois militaires composés de plusieurs dizaines d’engins espacés parfois de plusieurs kilomètres.

Les incidents ont en réalité commencé quelques jours avant, à Bobo-Dioulasso, la seconde ville du pays. Des activistes peu connus de la Coalition des patriotes du Burkina Faso (COPA/BF), avaient annoncé, lors d’une conférence de presse en juin 2021, vouloir organiser une manifestation pour demander le départ des troupes françaises. Pour assurer le succès de leur manifestation, ils ont invité Kemi Seba à Bobo-Dioulasso [7]. Celui-ci est finalement expulsé du pays avant de rejoindre la ville. Quelques centaines de manifestants se réunissent cependant, à l’appel du COPA/BF, du Mouvement panafricain de rejet du franc CFA et d’Urgences panafricanistes de Kemi Seba, rapidement dispersés par les forces de l’ordre [8].

Des manifestations et tentatives de blocage, rassemblant plusieurs centaines de jeunes et rapidement dispersés, ont émaillé le passage du convoi militaire à Bobo-Dioulasso le 16 novembre et à Ouagadougou le 17 novembre.

Mais c’est une manifestation d’une toute autre ampleur qui va se dérouler à Kaya à partir du 18 novembre. Les échos de ces précédentes tentatives de blocage et des appels à la radio locale ont rapidement fait sortir des centaines puis des milliers de personnes après que les organisateurs sur place, mal identifiés, aient fait le tour des différents établissements scolaires de la localité pour ramener des renforts. Les appels à manifester vont jusqu’à raconter que ce convoi, à destination de Gao, contient des armes à destination des « djihadistes » !

Alors que partout dans le pays les manifestations fustigent le gouvernement et ses insuffisances et exigent souvent la démission de président Roch Marc Christian Kaboré, à Kaya, seule l’armée française est visée. Cette fois, le convoi est bloqué et bien bloqué et les réseaux sociaux sont envahis de messages de soutien aux bloqueurs. Plusieurs leaders d’opinion tentent vainement d’expliquer que si ce convoi est là, c’est en raison des accords entre le gouvernement et l’armée française et qu’il convient plutôt de s’adresser au gouvernement. Un communiqué du Balai citoyen, publié le 20 novembre et silencieux sur le blocage de Kaya, remet les responsabilités gouvernementales au premier plan.

Les notables du pays – les autorités politiques et les chefs traditionnels et religieux – essayent de négocier pour que le convoi puisse repartir, sans succès. Les FDS burkinabè tentent de maintenir la foule avec beaucoup de retenue. Des vidéos ont montré des jeunes ayant réussi à ouvrir un container et à vider quelques caisses à la recherche d’armes. Deux des camions appartenant à l’armée burkinabè, remplis de nourriture à destination des garnisons du nord du pays, furent finalement autorisés à passer.

Par la suite, une militaire française va tirer, occasionnant plusieurs blessés, comme l’indique la journaliste Agnès Faivre dans un reportage publié dans Libération. Elle a pu interroger plusieurs manifestants et rapporter leur état d’esprit. « “Pendant que les attaques s’amplifient chez nous, on voit passer ces convois, tous les trois ou quatre mois. Si nos soldats avaient eu l’armement des Français à Inata, ils auraient pu combattre, [indique] Abdoulaye Ouedraogo, étudiant de 27 ans et secrétaire de l’association des élèves et étudiants de Kaya. Et puis nos soldats tombent. Leurs convois sont visés par des engins explosifs. Les Français passent sur les mêmes axes, mais on n’a jamais appris qu’un convoi français a été attaqué.” Et l’homme de s’interroger sur les “armes puissantes” des djihadistes. “Qui leur donne ?” On demande : dans quel but la France les armerait-elle ? “Nous, ce qu’on sait, c’est que la France n’a pas d’amis. Elle n’a que des intérêts”, balaie calmement Ouedraogo. »

En réalité, en raison d’une communication déficiente, les explications manquent sur les revers de l’armée. Est-ce le secret défense ? La colère et le désarroi laissent la population à la merci d’activistes peu scrupuleux qui diffusent des informations mensongères. Le Balai citoyen a été contraint de diffuser un communiqué démentant être à l’origine de collectes destinées à soutenir les manifestants. Ce n’est pas nouveau, à chaque nouvelle attaque d’envergure, les Burkinabè se demandent : avec tous ces satellites, les réseaux de renseignements occidentaux ne sont-ils pas informés des attaques ? Pourquoi ne préviennent-ils pas nos soldats ? Ce déficit de communication sur les accords entre l’armée française et les FDS burkinabè laissent la place à toute sorte de supputation. Selon nos informations, au Burkina Faso, l’armée française n’intervient que lorsque les autorités burkinabè la sollicitent. La coopération est-elle efficace ? N’y a-t-il pas de la part du Burkina Faso une volonté d’indépendance ? Autant de question sans réponse.

Pour éviter de nouvelles manifestations et éviter la communication entre les manifestants, le gouvernement a coupé l’Internet mobile, rajoutant un motif supplémentaire de mécontentement.

Le convoi va rester bloqué six jours avant de pouvoir reprendre la route vers le Niger, où il se trouvera de nouveau confronté à des manifestants dans la localité de Tera. Deux manifestants vont perdre la vie, après des tirs de l’armée française pour dégager la voie, tandis que 18 sont blessés dont 11 gravement, selon un communiqué de l’armée nigérienne [9].

Nouvelles manifestations antigouvernementales

Les attaques d’Inata et de Kelbo ont de nouveau fait descendre dans la rue des milliers de manifestants exprimant leur colère contre le gouvernement, avec parfois même des appels à un coup d’État. Ce qui est nouveau, ce sont les appels nombreux et récurrents à la démission du président. Un véritable ras-le-bol s’est emparé des Burkinabè. Si le blocage de Kaya a entraîné un véritable engouement parmi la jeunesse, de nombreuses voix moins juvéniles, notamment le très respecté maire de Dori, la grande ville du Nord, appellent à plus de retenue, expliquant qu’un coup d’État ne ferait qu’aggraver la situation.

Une coalition dite du 27 novembre appelait depuis plusieurs jours à manifester à cette date [10]. De nombreuses échauffourées ont éclatées à Ouagadougou, avec notamment des dégradations de bâtiments publics. Le nombre de manifestants est resté modeste au vu des photos publiées dans la presse. La manifestation étant interdite, les forces de l’ordre ont dispersé toute tentative de rassemblement. Et la presse a raillé les leaders ayant appelé à manifester, pour leur absence sur les lieux.

Les réflexions critiques sur l’échec de politique française se sont aussi multipliées en France

Quant au Chef de file de l’opposition (CFOP), il a lancé un ultimatum au gouvernement pour le 9 décembre : « Si dans un délai d’un mois, rien de sérieux et de concret n’est entrepris pour maîtriser la situation sécuritaire, l’Opposition politique, en concertation avec des organisations soucieuses de l’avenir de la Nation, appellera à des manifestations fortes pour exiger purement et simplement la démission immédiate du chef de l’État et de son gouvernement » [11]. Selon maître Guy Hervé Kam, le CDP de Eddie Komboïgo n’aurait guère le rayonnement suffisant pour drainer des foules derrière lui.

Le pouvoir à bout de souffle, les potentialités internes existent encore pour éviter le pire

Les jours qui viennent seront déterminants. La réaction risque d’être vive si le président ne respecte pas ses dernières promesses. Mais la situation n’a rien à voir avec celle ayant précédé la fuite de Blaise Compaoré. Il n’y a pas de leaders capables de canaliser la jeunesse, alors qu’à l’époque, les Sams’K Le Jah ou Smockey, alors respectés et écoutés en tant que leaders du Balai citoyen, avaient de l’autorité et réussissaient à limiter la violence. Et les manifestations de rue massive étaient parfaitement encadrées. Par ailleurs, l’opposition, qui alors parlait d’une seule voix, paraissait en mesure d’assumer le pouvoir, même si ce sont finalement les leaders de la société civile, hors du Balai citoyen d’ailleurs, qui ont essentiellement œuvré à la mise en place de la transition. Les partis politiques semblaient laisser les choses se faire… avant de rejoindre le processus enclenché.

Comme nous l’avons dit, le Burkina Faso est fier de son histoire. Il regorge de personnalités compétentes et intègres aptes à affronter les problèmes d’aujourd’hui. Il existe cependant une vive compétition dans les excès verbaux, amplifiée par les réseaux sociaux, et sans qu’il soit tenu compte de la véracité des informations diffusées, entre des aspirants leaders souvent plus jeunes. Mais c’est aussi l’expression d’une prise de conscience des responsabilités du peuple Burkinabè et pas seulement les dirigeants, qui ont laissé le pays sombrer petit à petit en perdant toute la rigueur morale dont le pays était si fier par le passé. C’est en se ressourçant auprès de ses potentialités que ce pays pourra éventuellement sortir de cette grave crise, inédite dans l’histoire du pays. Mais rien n’est possible sans une lutte implacable contre la corruption, ce qu’avait entrepris rapidement Thomas Sankara et qui avait entraîné cette immense popularité.

La présence française en question

Les blocages, qui ont gravement perturbé le convoi de l’armée française en route pour Gao, ont démontré une impopularité jamais égalée de la présence militaire française. Même si ce convoi a représenté un exutoire à la colère des populations après l’attaque d’Inata, la désinformation affirmant que les armes étaient destinées aux terroristes ne peut à elle seule expliquer le développement de cette colère, qui, nous l’avons vu, a bien d’autres motifs. À ce propos, une communication conjointe plus efficace et plus transparente entre les militaires et les dirigeants politiques des deux pays, expliquant la réalité de la collaboration entre les militaires locaux et les militaires français, paraît nécessaire.

Lire sur LVSL : « Que fait l’armée française au Sahel ? », par Raphaël Granvaud.

Les réflexions critiques sur l’échec de politique française se sont multipliées aussi en France. Citée par Mediapart, Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network (ASSN), explique : « Dictée par des considérations humanitaires – la France craignait des exactions des soldats maliens contre les Touaregs – mais surtout stratégiques – le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), qui contrôlait Kidal, était un allié de la France dans la traque aux djihadistes –, cette décision a très vite retourné l’opinion contre l’opération Serval. Elle est aujourd’hui utilisée comme un argument pour dénoncer le “double jeu” de la France au Mali. »

Et le Burkina Faso de Blaise Compaoré, très proche de la France, n’était pas en reste. En mars 2018, nous écrivions : « C’est encore un hélicoptère burkinabè qui viendra sauver in extrémis les chefs du MNLA, qui avaient aussi les faveurs de la France, en déroute le 26 juin 2012 », et qu’« Iyad Ag Ghali fut lui-même un des protégés de Blaise Compaoré. »

Aujourd’hui, Iyad Ag Ghali est en quelque sorte devenu l’ennemi public numéro. Reste qu’il apparaît désormais difficile pour le gouvernement français de ne pas repenser sérieusement sa stratégie. Car chaque convoi risque dorénavant d’être perturbé. Coincée entre sa volonté de défendre sa place de grande puissance dans la lutte contre le terrorisme et les difficultés des régimes en place au Sahel – peu mobilisés pour résoudre les problèmes sociaux des populations éloignées des capitales et disposant d’armées affaiblies par de graves dysfonctionnements internes – la France n’a guère de véritable marge de manœuvre.

Se retirer en ordre ? Ce serait reconnaitre la défaite. Renégocier les interventions avec les gouvernements ? Est-il encore possible d’éviter un retrait ? Gardons-nous de nous poser en donneur de leçon, tant les questions sont complexes. Mais nous souhaitons par cet écrit alerter et exprimer notre forte inquiétude.

Mais on reste en droit de se poser la question : y a-t-il eu un acte terroriste en France ou en Europe commis à la suite d’un ordre donné depuis le Sahel ? Sans se détourner du drame qui se joue au Sahel, n’est-il pas temps de réfléchir à des nouvelles formes de solidarité à négocier avec les gouvernements en place ?

Notes :

[1] Bruno Jaffré, « Enfin le procès de l’assassinat de Sankara et de ses compagnons », Le Club de Mediapart, 10 octobre 2021. Voir notamment la dernière partie de l’article.

[2] Maître Bénéwendé Sankara a exprimé de nouvelles ambitions à l’issue de son récent congrès, affirmant : « l’objectif ultime c’est de conquérir le pouvoir d’État ». L’UNIR/MPS est issu d’un congrès de réunification de plusieurs organisations, partis et associations, dont surtout l’ancien Mouvement patriotique pour le salut (MPS). L’ancien MPS était dirigé par Augustin Lada, ancien chercheur et ancienne figure de la société civile et son président d’honneur n’était autre que le général Isaac Zida, ancien officier supérieur du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) de Blaise Compaoré et qui fut le Premier ministre lors de la transition.

[3] « Burkina Faso : problèmes de ravitaillement, absence de relève… Ce que l’on sait de l’attaque d’Inata », Jeune Afrique, 20 novembre 2021.

[4] C’est une des personnalités les plus en vue de la société civile, grâce à son intégrité, son engagement, ses qualités pédagogiques et ses compétences. Il multiplie les conférences dans son institut. Nous en avons déjà parlé dans notre blog. Il a joué un rôle important lors de la mise en place de la transition en 2014. (Voir Bruno Jaffré, L‘insurrection inachevéeBurkina Faso 2014, Syllepse, 2019). Son portrait y figure, ainsi que ceux de nombreux autres de personnalités du pays.

[5] « Sécurité : “L’hélicoptère ne vole pas à toute heure” le ministre Ousséni Compaoré explique les difficultés face à certaines attaques terroristes », Toute Info, 23 juin 2021.

[6] « Attaques terroristes : les Burkinabè reprennent le contrôle d’Inata », WakatSéra, 19 novembre 2021.

[7] Kemi Seba a d’abord côtoyé en France Alain Soral, proche des idées d’extrême droite et plusieurs fois condamnés pour racisme. À son tour condamné pour violence en France, il s’est installé en Afrique, d’abord au Sénégal puis au Bénin. Polémiste, « suprématiste noir » comme le surnomment les médias français, ses excès de langage relayés par une communication importante sur les réseaux sociaux l’ont rendu populaire en Afrique, notamment après son engagement contre le franc CFA et maintenant contre la présence française sur le continent.

[8] Romuald Dofini, « Marche-meeting contre le néocolonialisme : Les manifestants dispersés à coups de gaz lacrymogène à Bobo-Dioulasso », LeFaso.net, 31 octobre 2021.

[9] « Niger : le convoi de la mission Barkhane enfin arrivé à Gao après de nombreux heurts », France 24, 29 novembre 2021.

[10] Deux des personnalités à l’origine de la manifestation, Hervé Ouattara et Michel Tankoano, se sont fait connaître lors de l’insurrection et de la transition. Le premier a depuis un itinéraire sinueux, proche du MPP durant l’insurrection, il deviendra le responsable de la jeunesse du MPS (le parti qui a rejoint la coalition UNIR/MPS) tout en se rapprochant de Kemi Seba.

[11] « Ultimatum lancé par le CFOP au chef de l’État », Le Pays, 15 novembre 2021.