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27.07.2021 à 12:11

Milliardaires dans l’espace, dystopie sur Terre

Politicoboy
Le monde ne leur suffit plus. Les milliardaires se lancent désormais à la conquête de l’espace. Tels des enfants en combinaison fluo, ils jouent aux astronautes pendant que la Terre s’embrase, étouffe et se noie. Derrière cette compétition vaniteuse se cachent la problématique de la privatisation de l’espace et la question de la nuisance d’une […]
Texte intégral 3839 mots

Le monde ne leur suffit plus. Les milliardaires se lancent désormais à la conquête de l’espace. Tels des enfants en combinaison fluo, ils jouent aux astronautes pendant que la Terre s’embrase, étouffe et se noie. Derrière cette compétition vaniteuse se cachent la problématique de la privatisation de l’espace et la question de la nuisance d’une classe sociale bien particulière, celle des milliardaires, de sa psychologie propre et des pouvoirs politique et financier considérables qu’elle détient.

Trois cents tonnes de CO2, c’est le coût environnemental des quatre minutes de vol en apesanteur effectuées par Jeff Bezos et ses trois passagers : davantage que ce qu’un individu moyen émet au cours d’une vie entière. Quoi de plus normal lorsqu’on est à la tête d’une fortune de plus de 185 milliards de dollars, supérieur au PIB de nombreux pays et au patrimoine cumulé de milliards d’individus ? Du reste, le fondateur d’Amazon n’est pas le seul ultra-riche à vivre sur une autre planète. Elon Musk a fondé la compagnie Space X pour coloniser Mars. En attendant d’y poser le pied, il a déjà vendu un aller-retour Terre-Lune à un autre milliardaire, Yusaku Maezawa, pour un montant tenu secret. Quant à Richard Branson, le fondateur de Virgin Records, il travaille depuis dix-sept années à l’établissement d’un service de vol commercial vers l’espace. Apprenant le voyage imminent de Bezos, Branson s’est empressé de prendre part au vol d’essai de son entreprise Virgin Galactic afin de devancer son principal concurrent.

D’un point de vue technique, ces vols n’ont rien d’impressionnant. Ils n’ont pas lieu dans l’espace à strictement parler, mais dans la thermosphère ou orbite basse. Les qualifier de vols spatiaux revient à confondre un sprint sur un quai de la gare du Nord avec le marathon de New York. Il y a soixante ans déjà, Youri Gagarine faisait le tour de la terre, passant cinquante fois plus de temps que Richard Branson en orbite. Quarante-quatre années sépareront les premiers pas d’Armstrong du vol habité de SpaceX autour de la Lune. Malgré ses cinquante-sept ans, Jeff Bezos n’était pas encore né lorsque Valentina Tereshkova devenait la première femme à quitter l’atmosphère. Même le tourisme spatial ne date pas d’hier : en 2001, le multimillionnaire Dennis Tito déboursait 20 millions de dollars pour s’offrir une semaine au bord de la Station Spatiale Internationale.

Cela n’a pas empêché CNN de qualifier le vol du fondateur d’Amazon « d’héroïque ». Conférences de presse, interviews complaisantes sur les « late night show », articles idolâtres… La haute bourgeoisie anglo-saxonne a multiplié les courbettes pour flatter les égos démesurés de ses représentants les plus indécents.

Le ridicule de ce concours d’égo et la forme d’amnésie médiatique qui semble l’entourer masquent une compétition plus préoccupante. Sa cascade terminée, Branson a promis de « démocratiser l’espace ». Tous ceux qui le souhaitent pourront y accéder, déclare le milliardaire. À condition de pouvoir payer le prix exorbitant d’un billet, fixé à 250 000 dollars. Pour prendre place dans la fusée Blue Origin aux côtés de Jeff Bezos, il fallait débourser 28 millions. L’heureux vainqueur de cette mise aux enchères s’est pourtant décommandé au dernier moment, pour cause d’agenda trop chargé (sic).

Sa cascade terminée, Branson a promis de « démocratiser l’espace ». À condition de pouvoir payer le prix exorbitant d’un billet, fixé à 250 000 dollars.

Quand bien même l’accès à de telles altitudes deviendrait abordable, son coût resterait problématique pour l’humanité. L’empreinte carbone d’un vol en orbite basse est environ 100 fois plus importante qu’un aller-retour Paris-New York. Du reste, la pollution générée ne se limite pas au CO2 et pourrait menacer la stabilité de la couche d’ozone. Mais pour Richard Branson et ses compétiteurs, les retombées semblent éminemment positives. La valeur boursière de Virgin Galactic s’est appréciée de 841 millions de dollars dans les heures qui ont suivi l’atterrissage de son PDG. 

Jeff Bezos, dont les livreurs Amazon défèquent dans des sacs en papier pour éviter d’être licenciés par son algorithme, a souhaité donner une dimension humaniste à son caprice. À peine revenu sur terre, au sens propre uniquement, il déclare « Vous êtes là-haut, et l’atmosphère est si petite… c’est une chose si petite et fragile et… cela renforce l’idée dont on a conscience sur le plan théorique, que nous devons faire attention à l’atmosphère terrestre ». 

Son vol s’inscrit dans une vision de long terme qui n’a pas grand-chose à envier au rêve martien d’Elon Musk. « Ce qu’on doit faire c’est construire une route vers l’espace, afin que les générations futures puissent déplacer toute l’industrie lourde depuis la terre vers l’espace. Pour que nous puissions conserver ce joyau qu’est cette planète telle qu’elle est, au lieu de la détruire ». Pour protéger la terre des humains, Bezos compte très sérieusement en installer plusieurs milliards en orbite, dans des versions géantes de l’ISS. Un projet qu’Elon Musk avait simplement qualifié de « stupide », mais qui s’inscrit dans la logique de la pensée économique dominante : délocaliser toujours plus loin sans remettre en cause le dogme de la croissance.

Motivés par le profit

Quoi qu’ils en disent, ce n’est pas la philanthropie qui anime nos cosmonautes du dimanche. Le fait de jouer les cobayes pour leur propre entreprise permet de générer une publicité conséquente. Branson parie sur l’existence d’un marché important pour les vols touristiques à la frontière de l’espace. Les patrimoines des 1% les plus aisés s’étant accrus de 30% depuis le début de l’épidémie de COVID, on sera tenté de lui donner raison. Bezos parle également de tourisme spatial, mais espère tirer d’autres bénéfices de ce type de coup de com’. À commencer par l’obtention de marchés publics juteux. Ironiquement, les compagnies spatiales privées dépendent des contrats gouvernementaux pour leur survie. Space X avait ainsi été renfloué in extremis par la NASA en 2008, via la signature d’un contrat de 1,6 milliard de dollars. Depuis, elle multiplie les missions pour le compte de l’armée américaine, du renseignement et de la NASA. Jeff Bezos n’est pas en reste. Le sénateur de l’État de Washington (où se situe le siège d’Amazon) avait inclus une subvention de 10 milliards de dollars dans le dernier plan de relance de Joe Biden. Si ce n’était pour l’intervention de Bernie Sanders, qui avait remarqué que « cela n’a pas énormément de sens, selon moi, d’offrir des milliards de dollars à une entreprise possédée par l’homme le plus riche du monde », la subvention passait comme une lettre à la poste.

Pour Peter Thiel, « la concurrence, c’est pour les losers » : le but d’un entrepreneur est d’acquérir une position de monopole pour dégager une rente, pas d’innover.

Mais les deux multi-milliardaires voient plus loin que la simple sous-traitance pour le compte du gouvernement américain. Comme Peter Thiel, trumpiste assumé et cofondateur de PayPal, l’écrivait dans une tribune intitulée « la concurrence, c’est pour les losers », le but d’un entrepreneur est d’acquérir une position de monopole pour dégager une rente, pas d’innover. Au temps de Rockefeller et Carnegie, mettre la main sur les oléoducs et les infrastructures ferroviaires permettait de se constituer des fortunes colossales. Désormais, Elon Musk et Jeff Bezos cherchent à placer des milliers de satellites en orbite pour fournir internet à la terre entière. Un premier pas vers l’accaparement des infrastructures spatiales. Si ces projets peuvent paraître fous, ils obéissent à la même logique qui a fait la fortune de Bill Gates, Mark Zuckerberg, Bernard Arnault et Michael Bloomberg : être le premier à mettre la main sur un secteur économique pour y établir une position monopolistique. 

Jeff Bezos sur une autre planète

Interrogé par CNN au sujet des critiques émises par certaines personnes à l’encontre du tourisme spatial, Jeff Bezos a concédé que « leurs arguments sont exacts ». Avant de préciser le fond de sa pensée. « Nous devons réaliser ces deux choses conjointement, poursuivre l’exploration spatiale tout en prenant soin de notre planète ». 

Plus vous écoutez Jeff Bezos, plus l’envie de vous arracher les cheveux vous saisit. Voilà un homme à la fortune trop vaste pour être appréhendée par un cerveau humain qui justifie son ego trip dans l’espace par le désir de se sentir plus proche de l’humanité. Un sentiment qui ne l’empêche pas d’imposer des cadences infernales à ses employés ni d’utiliser des algorithmes pour licencier sans la moindre interaction humaine ceux qui ratent un timing. « Les machines font moins d’erreurs et prennent des décisions plus rapidement, ce qui offre à Amazon un avantage concurrentiel en termes de coût ». Les dirigeants d’Amazon estiment que cette pratique « génère des dégâts collatéraux » en virant des employés par erreur, mais que « le bénéfice outrepasse les coûts ».

C’est que la valeur d’Amazon repose sur deux éléments : être moins cher que la concurrence pour distribuer des marchandises, et le faire plus rapidement. Cela passe par l’automatisation, les cadences inhumaines imposées par de l’intelligence artificielle et toutes les externalités qui vont avec : un taux d’accidents de travail records, un turn-over inouï, des destructions d’emplois affolantes via la fermeture des commerces de proximité et une pollution titanesque : 60 millions de tonnes de CO2 en 2020, en hausse de 20%, soit l’équivalent d’un pays comme Israël ou la Grèce. Car Amazon, c’est aussi de l’hébergement web, des contrats d’armements avec le Pentagone, des outils de surveillance de masse pour traquer les immigrants, la plateforme de streaming Twitch, l’assistant personnel Alexa, etc. Hors de question de remettre ce modèle économique en question pour protéger cette « si fragile atmosphère » . Bezos préfère délocaliser l’industrie dans l’espace. Pas complètement ingrat, il a néanmoins remercié « les employés et clients d’Amazon » en soulignant « c’est vous qui avez payé pour ce vol ». Les livreurs qui urinent dans des bouteilles en plastique aux feux rouges pour respecter les quotas apprécieront cette dédicace. 

Dans la tête des milliardaires

D’un certain côté, Bezos incarne la caricature quasi parfaite du milliardaire mégalo. On n’est pas tout à fait au niveau d’un méchant de James Bond, mais il ne manque plus grand-chose. Au lieu de vouloir coloniser l’espace, il pourrait commencer par payer ses impôts et faire en sorte qu’Amazon traite convenablement son gros million d’employés. 

Mais Bezos n’est pas une exception au royaume des ultra-riches. Par bien des aspects, on peut même dire qu’il appartient aux camps des milliardaires « raisonnables » (si on met de côté sa décision de se faire construire un yacht de 500 millions de dollars et de 127 mètres de long pour transporter son ancien yacht). Outre une vague préoccupation environnementale, le propriétaire du Washington Post défend de nombreuses causes « progressistes » et s’est illustré par son opposition à Donald Trump.  

Le problème vient de la façon dont il appréhende le monde. Ce qui, une fois de plus, est symptomatique de sa classe. Quand vous avez fait fortune grâce au néolibéralisme le plus débridé, imaginer des solutions qui n’enrichissent pas un capitaliste devient inconcevable. Ainsi, Bill Gates a probablement tué des millions de personnes en s’opposant corps et âme à la levée des brevets sur les vaccins COVID, lui qui a bâti son empire sur les licences informatiques. Pour résoudre la crise climatique, Elon Musk propose des SUV électriques de deux tonnes se déplaçant dans des tunnels reliant de larges maisons individuelles équipées de panneaux solaires et de batteries Tesla. Aux moins, ces milliardaires californiens ne dépensent pas des milliards de dollars pour nier la réalité du réchauffement et combattre activement le déploiement des énergies renouvelables comme le font les nombreux donateurs du lobby « Americans for Prosperity » mis en place par les frères Koch.

Même des « innovateurs » comme Elon Musk et le regretté Steve Jobs doivent l’essentiel de leur fortune à des inventions issues de la recherche publique et des interventions étatiques pour renflouer leurs entreprises.

Appréhender la psychologie des milliardaires est d’autant plus difficile que l’écrasante majorité d’entre eux se font très discrets. Certains écrivent néanmoins leurs mémoires, dont la lecture apporte des éléments de réponse. Pour le journaliste Nathan Robinson, qui a consulté une vingtaine d’ouvrages de ce genre un peu spécial, deux tendances globales se détachent. D’abord, un besoin évident de justifier l’acquisition de leur fortune. Systématiquement, on s’aperçoit pourtant que ces auteurs n’ont rien inventé ou presque. Ils se sont simplement trouvés au bon endroit au bon moment pour saisir l’opportunité de se constituer une rente fantastique en acquérant une position plus ou moins monopolistique. Même des « innovateurs » comme Elon Musk et le regretté Steve Jobs doivent l’essentiel de leur fortune à des inventions issues de la recherche publique et des interventions étatiques pour renflouer leurs entreprises.

Face à l’absence criante de mérite, certains milliardaires invoquent une philosophie douteuse pour justifier la démesure de leur patrimoine. Pour Ray Dalio, PDG du fonds d’investissement privé Bridgewater, le système capitaliste rémunère la création de valeur au sens d’utilité sociale, puisque les gens achètent ce qu’ils veulent consommer. Il en déduit très sérieusement que plus vous êtes riche, plus vous avez été utile à la société. Ceux qui souffrent des bugs récurrents de Windows au travail, doivent faire le plein d’essence de leur voiture faute de transport en commun digne de ce nom ou font leurs courses sur Amazon depuis la fermeture de leurs commerces de proximités apprécieront. 

Plus osé encore est le corollaire du postulat de Dalio, partagé par nombre de ses pairs. Puisque l’utilité sociale est égale à la richesse, l’unique responsabilité d’une entreprise ou d’un milliardaire est de faire des bénéfices. Ce qui explique que le principal lobbyiste d’ExxonMobil se félicitait récemment d’avoir fait échouer tout projet de lutte contre le réchauffement climatique aux États-Unis en se justifiant de la sorte : « il n’y a rien d’illégal, on protège le profit de nos actionnaires ». Le fait que cela puisse provoquer la fin de toute civilisation ne saurait entrer en ligne de compte.

L’autre enseignement livré par ces autobiographies, outre le fait de révéler de nombreux comportements sociopathes, est que les milliardaires affirment ne pas travailler pour l’argent. Leur fortune ne serait qu’une conséquence secondaire d’un désir d’accomplissement personnel, de créativité et de volonté de servir l’humanité. Bien sûr, cette vision philanthropique entre en conflit avec l’orientation politique des ultra-riches de manière tout à fait spectaculaire. 

Un pouvoir politique terrifiant au service d’opinions ultra-conservatrices

Plusieurs études sociologiques et investigations, compilées dans un livre par trois sociologues américains, montrent que les milliardaires américains sont beaucoup plus actifs politiquement que la moyenne des citoyens, et défendent des idées bien plus conservatrices. Au minimum, l’écrasante majorité d’entre eux partagent une opposition viscérale à un peu près tout ce qui peut réduire leur fortune ou freiner leur enrichissement. Les impôts, bien sûr, mais également le syndicalisme, les régulations de tous types, le droit salarial et autres dispositions favorables aux travailleurs. Dans de nombreux cas, les positions défendues en privé ou en public sont radicalement opposées au consensus de l’opinion publique. En particulier, l’hostilité à des acquis aussi populaires que la sécurité sociale, le salaire minimum ou l’assurance maladie publique pour les personnes âgées. 

Plus proches de nous, les principales fortunes françaises soutiennent activement des candidats de droite et d’extrême droite. Sans parler de Vincent Bolloré, engagé dans une vaste opération de foxnewsisation du paysage médiatique français, on se rappelle les soutiens assumés de Xavier Niel et Bernard Arnault à Emmanuel Macron, de Bouygues et Dassault à la droite française et de Charles Beigbeder à Marion Maréchal Le Pen. 

Cette classe dispose d’un pouvoir considérable pour imposer ses vues politiques au reste du monde. Des études détaillées ont montré une corrélation presque parfaite entre les lois votées au Congrès depuis 1981 et les aspirations des 10% d’Américains les plus aisés et des divers lobbies. Plus récemment, le journal d’investigation ProPublica a révélé à quel point les 100 plus riches milliardaires s’affranchissent de l’impôt. Entre 2014 et 2018, leur taux d’imposition effectif s’établissait à 3%, dix fois moins que l’américain moyen.

Une forme de retour sur investissement, compte tenu des milliards de dollars dépensés en dons aux différentes campagnes électorales américaines. L’influence s’exerce également de manière moins directe. Par les médias contrôlés par les milliardaires, les think tanks, lobbies et associations qu’ils financent, les levées de fond et causes philanthropiques qu’ils organisent, les conseils qu’ils distillent aux politiques, jusqu’aux formations obligatoires qu’ils dispensent à leurs millions d’employés. Sans oublier le poids économique réel ou fantasmé qu’ils exercent à travers le chantage à l’emploi et à l’investissement.

Certains voudraient voir dans les milliardaires une classe hétérogène où se côtoient des gens de diverses sensibilités politiques. D’un côté Rupert Murdoch et son empire médiatique fortement ancré à l’extrême droite, de l’autre Bill Gates. D’un côté les trumpistes Robert Mercier, Peter Thiel et Sheldon Adelson. De l’autre les pro-Biden Michael Bloomberg et Warren Buffet. Si la première catégorie s’organise activement pour faire élire des politiciens d’extrême droite et nier le réchauffement climatique, l’autre combat âprement la gauche socialiste américaine tout en proposant des solutions contre-productives.   

Bill Gates constitue probablement le meilleur exemple. Après avoir publié son livre sur le réchauffement climatique, où il défend l’idée d’une croissance verte, s’oppose à toute politique redistributive et promet que la solution viendra de la technologie, le fondateur de Microsoft a longuement été écouté par les équipes de Biden chargé de mettre sur pied son plan climat. Avant cela, Gates s’était illustré par sa destruction de l’école publique américaine avant de reconnaître « des erreurs », puis en imposant un contrôle strict de l’accès à la vaccination via sa fondation. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Même les milliardaires les plus sympathiques et  « cools » présentent des comportements dignes de sociopathes. Dans son autobiographie, Richard Branson explique avec fierté comment il a personnellement menti à son meilleur ami pour le manipuler et le pousser à la démission. Son crime ? Avoir eu l’audace de vouloir proposer aux employés de leur journal de transformer la petite entreprise en coopérative.

Plutôt que de s’émerveiller devant les galipettes effectuées en apesanteurs par les plus mégalos d’entre eux, il serait grand temps de se poser la question de l’expropriation des milliardaires, où de l’instauration d’une taxe sur la fortune confiscatoire, sur le modèle de ce que proposait Bernie Sanders dans son programme présidentiel. Mais comme l’écrit Naomi Klein, ce ne sera pas suffisant. C’est toute leur idéologie qui doit être considérée pour ce qu’elle est : toxique.


25.07.2021 à 20:30

Tribune – Loi « 3D » : les prises de position racistes ne doivent pas polluer le débat

Contributions externes
Après la publication d’une tribune collective contre le projet de loi visant à expérimenter le « droit à la différenciation » entre les collectivités, Kofi Yamgnane, ancien Secrétaire d’État à l’Intégration, a été pris à partie par des militants nationalistes bretons. Il leur répond dans ce texte. Depuis le début de l’année 2020, le gouvernement travaille sur […]
Texte intégral 1226 mots

Après la publication d’une tribune collective contre le projet de loi visant à expérimenter le « droit à la différenciation » entre les collectivités, Kofi Yamgnane, ancien Secrétaire d’État à l’Intégration, a été pris à partie par des militants nationalistes bretons. Il leur répond dans ce texte.

Depuis le début de l’année 2020, le gouvernement travaille sur un projet de loi dit « 3D », comme « Différenciation, Décentralisation, Déconcentration », depuis rebaptisé « 4D » puis « 3DS ». Pour attirer l’attention des parlementaires sur ce qui pourrait en découler, c’est-à-dire la mise en concurrence des régions françaises les unes contre les autres, je me suis permis de signer dans le journal Le Télégramme une tribune en forme de contribution au débat « Nous, Bretons, refusons la différenciation », dans laquelle j’expose mon avis sur les injustices et les inégalités que créerait une telle loi.

Cette tribune a réveillé les quelques démons réactionnaires, voire « fascisants », que compte la Bretagne. Florilège : « Kofi n’est pas Breton et donc il s’en fout de la Bretagne… » ; « C’est par ingratitude pour la Bretagne que Kofi a écrit une tribune aussi insultante que méprisante… » ; « À propos de Kofi, je propose l’immigration zéro en Bretagne comme en France » ; « Kofi n’est pas Breton et ne le sera jamais, puisqu’il est noir contrairement aux Bretons authentiques qui eux sont blancs… ». Je m’en tiens là, car la tendance lourde, la ligne directrice de tous ces commentaires, ce n’est rien d’autre que le racisme, un racisme primaire, pur et dur. Je pensais que depuis la dernière guerre les Bretons avaient dépassé une idée aussi passéiste. D’ailleurs ma propre élection ainsi que les piètres scores réalisés chez nous par le Rassemblement National au fil des scrutins m’ont encouragé à le penser et à le dire à qui veut l’entendre. Dois-je moi aussi, à mon tour, « tomber de l’armoire », comme dit un autre intervenant « nationaliste breton » contre notre tribune collective ?

Compétitivité ou égalité ?

Je me rappelle qu’en arrivant en Bretagne en 1964, j’ai découvert une région qui, à l’intérieur (l’Argoat), semblait aussi peu développée que mon Togo natal que je venais juste de quitter. Je me souviens de fermes par dizaines avec une ou deux vaches ; d’autres avec dix cochons ou une vingtaine de poules pondeuses… J’ai connu ce temps où le train mettait plus de six heures pour relier Brest à Paris. J’ai connu ce temps où, en voiture, il fallait mettre plus de dix heures pour parcourir les quelque 500 kilomètres de la RN 12 en zigzaguant dans les virages qui n’en finissaient plus à l’entrée de Morlaix après Pleyber-Christ ou en franchissant les innombrables descentes et montées à Belle-Isle-en-Terre…

Mais en quelque trente ans, grâce à la volonté de quelques hommes, grâce à la mobilisation sociale et populaire des Bretons eux-mêmes et grâce finalement à l’action de l’État (jacobin !), la Bretagne s’est hissée à la hauteur des grandes régions européennes pour devenir la première région agricole et agroalimentaire de France.

Parallèlement, la langue et la culture bretonnes ont bénéficié d’une reconnaissance officielle à partir du jour où François Mitterrand, chef de l’État (jacobin !) décida que serait créé un CAPES de breton afin que notre langue sorte du ghetto pour être enseignée par des professeurs compétents pour le plus grand bien des locuteurs restants et de ceux à venir.

Tout ce travail n’avait qu’un objectif : nous permettre de rattraper le retard accumulé depuis des décennies tout en nous permettant de « vivre et travailler au pays ». L’égalité entre les régions françaises est un objectif républicain que nous devons prôner et poursuivre contre vents et marées. D’autres souhaitent la compétitivité, la concurrence entre régions ! Qui dit compétitivité et concurrence annonce qu’il y aura comme des victimes, des laissés-pour-compte, des morts ! Qui dit compétitivité, différenciation et concurrence dit « accrochez-vous aux premiers de cordée ».

Nous, Bretons, voulons l’égalité

Et puis, très logiquement, pourquoi la différenciation s’arrêterait-elle aux seules régions ? Pourquoi pas une différenciation entre les départements, puis entre les villes, les communes ? Généraliser la compétitivité et la concurrence entre tous les territoires, est-ce l’objectif recherché ?

Nous, Bretons, voulons l’égalité, assurée et protégée par l’État, même jacobin. Nous, Bretons, ne voulons ni compétitivité, ni concurrence, ni différenciation. Dans ce débat, qui a parlé de reniement ? Qui a parlé de recul ? Qui a parlé de perte d’identité ? Qui a parlé d’appartenance ethnique, d’origine raciale, d’immigration ? Non, ce débat ne porte ni sur les origines, ni sur la couleur de peau ! Pas même sur la culture et la langue !

Enfin, ne cherchez pas à justifier votre volonté d’autonomie, voire d’indépendance, par des comparaisons sans raison : les Länder allemands préexistaient avant d’être fédérés pour créer l’Allemagne fédérale. Les régions espagnoles existaient avant d’être unifiées dans le Royaume d’Espagne. Tout comme les régions britanniques, considérées comme des nations. Quant à la France, elle était divisée en provinces sous l’Ancien Régime. Sous la Révolution, a été créé un pouvoir central sous la forme d’une République une et indivisible. Depuis les premières lois de décentralisation, il existe aussi des régions en France. Mais chaque pays a son histoire. Tenter de faire entrer en force l’histoire de la France dans le moule de celle de l’Allemagne, du Royaume-Uni ou de l’Espagne, me semble une démarche malhonnête, du moins intellectuellement. Oui à une décentralisation renforcée, mais sans distorsion via une quelconque concurrence entre les régions.

Quant au glissement sémantique vicieux que vous avez choisi d’utiliser pour vous opposer à une contribution citoyenne à un débat républicain, je veux juste vous dire ceci : on peut être Breton par naissance, oui, bien sûr ! On peut aussi l’être par choix ! C’est mon cas ! Être né Breton ou être né Bassar et choisir de servir la Bretagne ne sont pas des situations qui s’excluent l’une l’autre.

Non, les prises de position racistes ne doivent pas polluer le débat ! C’est indigne de la Bretagne !

Kofi YAMGNANE

Kofi Yamgnane a été Maire de Saint-Coulitz, Conseiller Général du Finistère,

Conseiller Régional de Bretagne, Député de la Nation, Secrétaire d’État à l’Intégration dans deux gouvernements de la République.


25.07.2021 à 07:04

En Indonésie, les Papous sacrifiés sur l’autel des intérêts miniers

Nathan Dérédec
En mai 2020, le meurtre brutal de Georges Floyd ravivait le mouvement antiraciste Black Lives Matter. D’une ampleur inédite aux États-Unis, ce mouvement a su trouver un écho dans des dizaines d’autres pays, parmi lesquels l’Indonésie. Profitant de cette médiatisation des discriminations raciales et des violences policières, des militants indonésiens ont lancé le hasthag #PapuanLivesMatter […]
Texte intégral 6628 mots

En mai 2020, le meurtre brutal de Georges Floyd ravivait le mouvement antiraciste Black Lives Matter. D’une ampleur inédite aux États-Unis, ce mouvement a su trouver un écho dans des dizaines d’autres pays, parmi lesquels l’Indonésie. Profitant de cette médiatisation des discriminations raciales et des violences policières, des militants indonésiens ont lancé le hasthag #PapuanLivesMatter pour dénoncer les nombreuses violences dont sont victimes les Papous de Nouvelle-Guinée occidentale, une province violemment annexée par l’Indonésie en 1963. Largement méconnue et occultée, la situation des Papous de Nouvelle-Guinée occidentale s’est donc brièvement retrouvée sur le devant de la scène médiatique à l’été 2020, avant de retomber dans l’oubli : les violences des autorités indonésiennes à l’encontre des Papous sont passées sous silence autant que la colonisation brutale de la Nouvelle-Guinée occidentale. Le contraste avec la mise en lumière de la violente répression dont les Ouïghours au Xinjiang chinois sont victimes est saisissant. Pourtant, en Nouvelle-Guinée occidentale, celle-ci est tout aussi brutale et a déjà fait entre 100 000 et 500 000 victimes depuis 1963. Dans ce contexte répressif, de nombreuses entreprises étrangères, parmi lesquelles l’américain Freeport-McMoRan, en profitent pour exploiter le sous-sol de cette région riche en ressources naturelles, avec la complicité des autorités indonésiennes et de ses alliés – et ce au détriment des populations papoues.

LA NOUVELLE-GUINÉE OCCIDENTALE : ENTRE COLÈRE ET RÉPRESSION

Le 16 août 2019, à Surabaya, une ville indonésienne située à l’est de l’île de Java, des extrémistes indonésiens attaquent violemment une résidence étudiante dans laquelle logeaient des étudiants Papous. Ces derniers sont accusés d’avoir déshonoré le drapeau indonésien. Mêlée à la foule, la police arrête 43 étudiants. Capturant la scène, les téléphones portables enregistrent les injures qui fusent à l’égard des Papous, tour à tour traités de « porcs », de « chiens » et de « singes ». Postées sur les réseaux sociaux, ces vidéos font le tour du pays et provoquent la colère des populations papoues. De violentes manifestations antiracistes éclatent alors en Nouvelle-Guinée occidentale, qui s’embrase. Les Papous s’insurgent de ces énièmes discriminations raciales, tout en réclamant la tenue d’un référendum d’autodétermination. À Manokwari, le Parlement régional est incendié. À Sorong, la prison et l’aéroport sont attaqués. De nombreux manifestants arborent le drapeau de l’« étoile du matin », symbole prohibé de la Papouasie indépendante, lequel est hissé en lieu et place du drapeau national. Ces émeutes sont violemment réprimées par la police et le bilan est lourd : selon l’ONG Human Rights Watch, plus de 33 personnes sont tuées (un bilan certainement sous-évalué, à en croire les militants indépendantistes), tandis que des dizaines de milliers d’autres (Papous et Indonésiens confondus) fuient leurs habitations pour échapper aux violences. De nombreux manifestants font en outre l’objet de poursuites judiciaires, à l’image du dirigeant indépendantiste Victor Yeimo, accusé d’avoir orchestré les violences de 2019 et arrêté le 10 mai 2021. Si ces émeutes ont pu surprendre par leur ampleur sans précédent, elles ne représentent cependant pas les premiers actes de violence à venir secouer la Nouvelle-Guinée occidentale. Depuis la colonisation du territoire, les Papous manifestent pour leurs droits et pour l’application d’un référendum d’autodétermination, tout en faisant l’objet de nombreuses discriminations et d’une violente répression.

UNE COLONISATION ANCIENNE

Peuplée par des populations mélanésiennes, les Papous, l’île de Nouvelle-Guinée n’entre que tardivement en contact avec les explorateurs européens. De par sa position stratégique et les richesses dont elle regorge, l’île est progressivement revendiquée et colonisée par les puissances européennes, qui se disputent sa souveraineté dès la fin du XVIIIème siècle. En 1885, Hollandais, Britanniques et Allemands se divisent l’île, tout en s’attachant à christianiser les populations papoues. En 1902, le Royaume-Uni cède l’administration de la Nouvelle-Guinée britannique à l’Australie, qui s’empare également de la partie allemande de l’île à l’issue de la Première guerre mondiale. L’île est alors divisée entre une administration hollandaise à l’ouest et une administration australienne à l’est, successivement placées sous l’égide d’un mandat de la Société des Nations puis des Nations Unies. Si la Papouasie Nouvelle-Guinée obtient sa pleine indépendance de l’Australie en 1975, la situation de la Nouvelle-Guinée occidentale, administrée par les Pays-Bas, se veut plus compliquée.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:West_Papua_map-fr.svg
La Nouvelle-Guinée occidentale © Kimdime

Également colonisée par les Pays-Bas, l’Indonésie accède à son indépendance en 1949. Si les Hollandais se retirent des territoires indonésiens, ils se maintiennent en Nouvelle-Guinée occidentale et préparent progressivement ce territoire à une indépendance propre. En 1961, la Nouvelle-Guinée occidentale déclare son indépendance. C’est sans compter sur l’Indonésie qui, sous l’impulsion du Président Soekarno, revendique l’ensemble des territoires colonisés par l’administration hollandaise dans la région, y compris la Nouvelle-Guinée occidentale, bien que celle-ci ne dispose d’aucun lien avec l’Indonésie. Les troupes indonésiennes envahissent alors la Nouvelle-Guinée occidentale, tandis que, sous la pression des États-Unis, les Pays-Bas sont contraints de transférer leur souveraineté sur le territoire à l’Indonésie en 1963. S’ensuit alors un violent conflit opposant les troupes indonésiennes à l’Organisation pour une Papouasie libre, qui fait a minima 30 000 victimes entre 1963 et 1969, date à laquelle l’Indonésie organise un référendum d’autodétermination pour les Papous, en vertu d’un accord passé avec les Nations Unies en 1962. Bien qu’il soit qualifié d’« acte de libre-choix », ce référendum se limite en réalité à une consultation fictive manipulée par les autorités indonésiennes. Sur le million d’habitants de la Nouvelle-Guinée occidentale, seuls 1 026 chefs locaux réputés pour leur complaisance envers Jakarta sont autorisés à participer au référendum et forcés à voter en faveur du statu quo, sous la menace des militaires indonésiens. Sans grande surprise, le résultat prend des airs de plébiscite en faveur du maintien du territoire au sein de l’Indonésie. En dépit de ces irrégularités manifestes, les Nations Unies jugent cependant la consultation conforme à l’accord de New York de 1962, en vertu duquel le référendum avait été planifié.

Les autorités indonésiennes, désormais soutenues par le droit international, poursuivent alors la colonisation de la Nouvelle-Guinée occidentale, en dépit de l’opposition des Papous qui s’insurgent devant ce référendum en trompe-l’œil. Les revendications indépendantistes sont matées dans le sang, tandis que Jakarta s’attelle à « indonéiser » et islamiser les territoires papous en facilitant l’afflux de migrants indonésiens en provenance de Java, Bornéo, Sulawesi et Sumatra. Suivant cette politique dite de « transmigrasi », plus de 750 000 migrants indonésiens s’installent en Nouvelle-Guinée occidentale entre 1970 et 2010. Alors qu’ils formaient plus de 95% de la population de Nouvelle-Guinée occidentale dans les années 60, les Papous n’en représentent plus que 69% en 2017[1]. D’après le journaliste Philippe Pataud Célérier, en 2012, les Papous forment déjà moins de 50% des habitants de la région[2]. Ils font par ailleurs l’objet de confiscations de terres et d’une acculturation forcée. On estime ainsi qu’aujourd’hui, 40% des habitants de Nouvelle-Guinée occidentale parlent désormais l’indonésien, tandis que la jeunesse papoue se voit séduite par le mode de vie véhiculé par Jakarta. Parallèlement, l’islam indonésien s’étend à travers le territoire, ce qui n’est pas sans créer des tensions avec les Papous catholiques. D’aucuns n’hésitent pas à dresser un parallèle entre la Nouvelle-Guinée occidentale et les politiques migratoires engagées par la Chine au Tibet et au Xinjiang[3]. L’afflux de migrants a également creusé les inégalités économiques entre Indonésiens et Papous, ces derniers s’étant considérablement appauvris[4]. La Papouasie et la Papouasie occidentale, les deux provinces indonésiennes de Nouvelle-Guinée occidentale, sont sans surprise les deux régions les plus pauvres d’Indonésie, avec des taux de pauvreté dépassant les 25% et une mortalité infantile parmi les plus élevées d’Asie.

UNE RÉPRESSION CONTINUE

En 2014, l’élection de Joko Widodo à la tête de l’Indonésie, lequel a mis fin à la « transmigrasi » et promis davantage de justice pour les Papous, a un temps suscité l’espoir pour ces derniers. Mais leur situation n’a toujours pas changé d’un pouce et ils s’estiment trahis. Depuis la colonisation de la Nouvelle-Guinée occidentale, les Papous ont ainsi vu leur mode de vie méprisé et leurs droits bafoués, tout en faisant l’objet de massacres, d’assassinats et de disparitions forcées. L’armée indonésienne n’hésite pas à brandir la menace terroriste que représente l’Organisation pour une Papouasie libre, qui ne compte pourtant plus que quelques centaines de combattants armés, pour renforcer sa présence et justifier sa répression. Fin avril 2021, l’armée indonésienne a lancé de nouvelles opérations militaires dans la région du Puncak suite à la mort du chef des services de renseignement de la province de Papouasie, survenue après un affrontement armé avec les indépendantistes. Déclarant qu’il n’y a pas de place pour les groupes armés criminels en Indonésie, le Président Joko Widodo appelle alors les forces de sécurité à pourchasser et en arrêter tous les membres. Pour le magazine indonésien Koran Tempo, cette déclaration équivaut à « une bénédiction et un acte de vengeance pour la police et l’armée afin de mener une opération de sécurité de grande envergure. En Papouasie, ces opérations entraînent presque toujours la mort de civils ».

Depuis 1969, au moins 100 000 Papous ont ainsi perdu la vie. Probablement sous-estimé, ce chiffre pourrait même atteindre les 500 000 – et ce sans compter les milliers de Papous ayant fait l’objet de tortures, de viols ou d’emprisonnements politiques. Pour la Commission asiatique des droits de l’Homme, les massacres de masse commis par l’armée indonésienne à l’encontre des populations papoues dans les années 1970 pourraient constituer un génocide[5]. Par ailleurs, face à la colonisation et l’acculturation à l’œuvre en Nouvelle-Guinée occidentale, l’organisation Free West Papua n’hésite pas quant à elle à parler de génocide lent[6], qui pourrait à terme voir disparaître les Papous et leur culture. En dépit de ces signaux d’alarme et d’une répression indonésienne qui ne faiblit pas, la communauté internationale se contente toujours d’un silence pesant.

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LE SILENCE COMPLICE DES NATIONS 

À diverses reprises, plusieurs nations mélanésiennes, parmi lesquelles les Tuvalu, ont exprimé devant les Nations Unies leurs inquiétudes au sujet des violations des droits humains en Nouvelle-Guinée occidentale, tout en se faisant le relai des revendications indépendantistes des Papous – ce qui n’a pas manqué de susciter l’ire de Jakarta. En 2017, Tuvalu a ainsi porté les actes de répression de l’armée indonésienne devant le Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies. Cependant, en vertu du supposé référendum d’autodétermination de 1969, les Nations Unies ne considèrent pas la Nouvelle-Guinée occidentale comme un territoire colonisé et se désintéressent de la question – et ce alors même qu’elles placent la Polynésie française sur la liste des territoires à décoloniser[7]. En 2017, le Comité spécial de la décolonisation des Nations Unies a ainsi rejeté une pétition demandant l’indépendance de la Nouvelle-Guinée occidentale et signée par plus de 1,8 million de Papous. Intransigeantes vis-à-vis de la non-inscription de la Nouvelle-Guinée occidentale de la liste des territoires à décoloniser, les Nations Unies brillent également par le silence dont elles font preuve face aux violations indonésiennes. L’intérêt politico-économique des Nations occidentales – et en premier lieu des Etats-Unis – à ménager le partenaire indonésien est une des clés explicatives de ce mutisme onusien. Pour Philippe Pataud Célérier, « sans doute l’ONU a-t-elle préféré troquer le droit à l’autodétermination du peuple papou contre une issue politique beaucoup plus stable – et lucrative pour les intérêts américains »[8].

Très proches de l’Indonésie, les chancelleries occidentales s’intéressent peu à la situation des Papous. Les États-Unis, pourtant si enclins à s’offusquer – à juste titre – de la répression des musulmans Ouïgours par le régime chinois dans la région du Xinjiang, n’ont jamais condamné les atrocités commises par l’armée indonésienne en Nouvelle-Guinée occidentale. Pourtant, les similarités sont légion. Cette absence de réaction s’explique en premier lieu par les intérêts géopolitiques que Washington entretient dans la région depuis la fin des années 1950 et sa forte proximité avec Jakarta. La position géostratégique qu’occupe l’Indonésie lui a conféré une importance toute particulière au cours de la Guerre froide. Dans les années 1950, la politique pro-communiste du Président Soekarno n’était pas sans inquiéter les États-Unis qui redoutaient que l’Indonésie ne bascule dans le camp soviétique – et ce d’autant plus que les prospections de la compagnie minière américaine Freeport-McMoran faisaient part d’importants gisements stratégiques en Nouvelle-Guinée occidentale, à même de séduire les intérêts américains. Pour contenter l’Indonésie et la rapprocher de l’orbite occidental, les Etats-Unis ont alors contraint les Pays-Bas à transférer leur souveraineté sur la Nouvelle-Guinée occidentale à l’Indonésie. Jugeant Soekarno toujours trop rétif, les Etats-Unis ont alors apporté leur soutien au général Soeharto, lequel bénéficia de l’appui de la CIA lors de son coup d’état de 1965. Une fois le régime de Soekarno renversé, le général Soeharto engagea une répression sanglante à l’encontre des militants du Parti communiste indonésien, toujours avec l’appui de la CIA. En 1965 et 1966, entre 500 000 et 2 millions de sympathisants communistes furent massacrés par l’armée et les milices lui étant affiliées. Anti-communiste et pro-américain, Soeharto accorda aussi à Freeport, en 1967, des droits de prospection sur les gisements de la Nouvelle-Guinée occidentale, envahie quelques années plus tôt. Pour Washington, l’objectif était atteint ; tout en se débarrassant des communistes et en rapprochant le nouveau régime indonésien du giron occidental, l’une des principales entreprises américaines allait obtenir des droits d’exploitation inédits. Ne restait alors plus que la question papoue. En aidant les autorités indonésiennes, à l’occasion de l’accord de New York, à organiser un simulacre de référendum, les Etats-Unis ont alors obtenu la mise en place d’un cadre légal entourant l’autodétermination papoue. L’intégration légale, bien que tout à fait contestable, du territoire de Nouvelle-Guinée occidentale à l’Indonésie en 1969 a permis aux Etats-Unis d’y entériner leur présence économique – et ce, bien évidemment, au détriment des Papous. Depuis, l’Indonésie bénéficie du soutien constant des Etats-Unis, lesquels ne tarissent pas d’éloge à son égard, tout en éludant la question papoue. Nul doute que les colossaux intérêts économiques de Washington et de Freeport en Nouvelle-Guinée occidentale y sont pour beaucoup.

DES DENTS D’OR ET DE CUIVRE SUR LA NOUVELLE-GUINÉE OCCIDENTALE

Longtemps sous-exploitée, la Nouvelle-Guinée occidentale est très largement dotée en ressources naturelles. On y trouve de l’or, du cuivre, du nickel, du cobalt et du gaz en abondance. Par ailleurs, dotée de denses forêts tropicales représentant un quart des étendues forestières de l’archipel indonésien, la région abrite une faune et une flore extraordinaires. Fascinant les biologistes, la forêt séduit également les entreprises transnationales qui s’accaparent ses ressources en bois, estimées à 78 milliards de dollars. Afin de satisfaire l’appétit des pays développés ou en développement, les forêts de la région sont pillées, parfois en toute illégalité. Ainsi, sur les 42 millions d’hectares de forêts de Nouvelle-Guinée occidentale, « plus de la moitié a été jugée exploitable par Djakarta, sans compter quelque neuf millions d’hectares supplémentaires alloués au développement agricole, dont celui du palmier à huile »[9]. Huile de palme, bois, pâturages… avec la bénédiction de l’État indonésien, les ressources de la région sont désormais vouées à l’exportation, tandis que les entreprises transnationales y multiplient leurs projets d’extraction et d’exploitation, à l’image de Freeport, premier investisseur étranger en Indonésie. 

En 1967, après la signature de son contrat avec le régime de Soeharto, Freeport entreprend ses premiers forages miniers en Nouvelle-Guinée occidentale. En 1988, la compagnie minière découvre le colossal gisement de Grasberg, aux abondantes réserves d’or et de cuivre. On estime ainsi que la mine de Grasberg renferme les deuxièmes réserves les plus importantes au monde en or et les troisièmes en cuivre. Pour Freeport, les retombées économiques de l’exploitation de la mine, dont les réserves sont estimées à 2,8 milliards de tonnes, sont pharamineuses. Pour la seule année 2015, 3,1 milliards de dollars d’or et de cuivre ont ainsi été extraits de Grasberg. La mine rapporte ainsi à elle seule près de 80% des revenus de Freeport. On comprend alors l’intérêt pour l’entreprise de se maintenir en Nouvelle-Guinée occidentale et de s’assurer les bons offices de l’État indonésien.

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La mine de Grasberg © Sederet Masalah Ekonomi

FREEPORT, CHANTRE ABSOLU DU NÉOLIBÉRALISME

Jakarta n’est cependant pas en reste, tant les retombées de l’activité de l’entreprise lui sont également lucratives. L’État indonésien est l’actionnaire majoritaire de Freeport à Grasberg et détient, depuis 2018, 51% de la mine. Par ailleurs, un tiers de l’économie de Nouvelle-Guinée occidentale provient des activités de Grasberg. Pour la seule région de Mimika, dans laquelle se trouve la mine, 91% de son PIB y est attribuable. À l’échelle de l’Indonésie, l’impact de Grasberg représente près de 2% du PIB. Premier contribuable d’Indonésie, située parmi les premiers employeurs du pays, Freeport a ainsi contribué, sur la seule année 2014, à rapporter plus de 1,5 milliard de dollars à l’État indonésien[10]. Organisation puissante, quasi-État dans l’État sous Soeharto, Freeport est solidement implantée dans le paysage papou et son importance économique est loin d’être négligeable pour Jakarta. Soeharto, entretenant des liens étroits avec Freeport, ira même jusqu’à décrire l’entreprise comme essentielle à l’économie de l’Indonésie[11]. En 1998, après le retrait de Soeharto, le journal indonésien Prospek révèlera que Freeport lui versait directement entre 5 et 7 millions de dollars par an, afin de s’assurer de la protection des autorités indonésiennes et de la pérennité de ses contrats en Nouvelle-Guinée occidentale[12]. En dépit d’un refroidissement des relations entre l’entreprise et le gouvernement indonésien depuis les nouvelles alternances politiques, dû à des déséquilibres économiques au sein du contrat unissant les deux parties qualifiés de spoliation par le Président Joko Widodo, Freeport demeure très influente au sein du jeu indonésien.

Son influence auprès des autorités américaines est également substantielle. Après la chute de l’URSS et la disparition de la menace communiste, le soutien des États-Unis au régime autoritaire de Soeharto n’apparait plus aussi primordial pour les intérêts américains. Freeport s’attèle alors à ce que les relations américano-indonésiennes se poursuivent sous de bons auspices. « Lobbyiste de premier plan aux États-Unis dans la course à la Maison Blanche »[13], Freeport agit en qualité de groupe de pression auprès de Washington afin d’y véhiculer les intérêts économico-politiques de Jakarta – ainsi que les siens. À titre d’exemple, entre 1991 et 1995, Freeport et les sociétés lui étant affiliées ont ainsi donné, officiellement, plus de 650 000 dollars à des politiciens américains, parmi lesquels le sénateur démocrate Bennett Johnson, farouche défenseur des intérêts de Jakarta et qualifié de membre le plus pro-indonésien du Congrès[14]. Après s’être retiré de la vie politique américaine, Bennett Johnson a rejoint le conseil d’administration de Freeport. Le diplomate américain Henry Kissinger, à l’influence inégalable, a également été membre du conseil d’administration de Freeport et a ainsi été amené, à diverses reprises, à se faire le chantre des intérêts de l’entreprises auprès des pouvoirs publics de Washington et de Jakarta[15]. L’influence de Freeport dans les couloirs du Congrès et de la Maison Blanche est alors à même d’expliquer le soutien sans faille de Washington à la présence indonésienne en Nouvelle-Guinée occidentale, crucial pour les intérêts de l’entreprise. Cependant, les activités de Freeport en Nouvelle-Guinée occidentale sont également essentielles pour les intérêts américains, tant la manne financière se veut importante pour Washington et tant les matières exploitées, très stratégiques, sont nécessaires à son économie. Nul doute que même sans les efforts de lobbying déployées par Freeport, Washington soutiendrait les activités de l’entreprise en Nouvelle-Guinée occidentale et continuerait de garder le silence sur la répression des Papous. Les intérêts économiques de Freeport et des États-Unis se rejoignent à Grasberg. Après tout, comme l’affirmait Cheprakov en son temps, « le capitalisme actuel montre, en son centre universel de pouvoir, un accord absolu entre les monopoles privés et l’appareil gouvernemental »[16].

Malgré sa grande lucrativité pour Jakarta, Washington et ses propres intérêts, l’activité de Freeport n’a cependant que de très faibles retombées économiques pour les habitants de Nouvelle-Guinée occidentale, la Papouasie et la Papouasie occidentale demeurant les provinces les plus pauvres d’Indonésie. Les ouvriers papous employés par Freeport ne gagnent que des salaires de misère, tandis que leurs droits syndicaux sont constamment bafoués. La faim, la misère et les maladies emportent encore de nombreux habitants de la région. Les populations locales ont également subi des déplacements forcés afin de permettre l’accès des entreprises transnationales aux ressources de la région. Ainsi, pour exploiter le site de Grasberg, Freeport a déplacé les populations Amungme, pourtant établies sur ces territoires traditionnels depuis des siècles. Et que dire des désastreuses conséquences environnementales des activités de Freeport ? La mine de Grasberg rejette des centaines de milliers de tonnes de déchets dans les terres de la région, empoisonnant ainsi les sols et les rivières. D’aucuns n’hésitent pas à parler d’écocide, un écocide qui ravagerait plus de 6% de la Nouvelle-Guinée occidentale.

Toutefois, en dépit de ces abus, Freeport peut compter sur le soutien des États-Unis et de l’Indonésie. L’entreprise bénéficie ainsi de la protection des autorités indonésiennes, et les liens qu’elle entretient avec son armée sont troubles. La police et l’armée ont ainsi expressément été mandatées par Jakarta pour assurer la sécurité de la mine de Grasberg. Par ailleurs, l’entreprise finance directement l’armée indonésienne afin que celle-ci protège ses intérêts. En 2005, une enquête du New York Times révélait que Freeport avait directement versé près de 20 millions de dollars à des officiers militaires indonésiens entre 1998 et 2004 afin de garantir sa sécurité. Forte du soutien de l’armée indonésienne, laquelle agit comme une compagnie de sécurité privée, Freeport se veut alors peu regardante sur les méthodes employées par les militaires à l’encontre des populations locales ; des méthodes qui s’apparentent pourtant à des violations des droits humains et des actes de nettoyage ethnique. Les assassinats, sévices et destructions méthodiques de villages sont monnaie courante pour les militaires indonésiens, lorsque ceux-ci ne s’adonnent pas à des activités de contrebande, endémiques en Nouvelle-Guinée occidentale. En 2018, suite à l’assassinat de 16 ouvriers travaillant sur un chantier d’axe routier, l’armée indonésienne a engagé une violente répression à l’encontre des Papous de la région. Selon The Saturday Paper, l’armée a alors frappé les villages papous à l’aide de bombes au phospore blanc, des armes pourtant proscrites par le droit international. En dépit des actes de répression menés par l’armée depuis plus de 50 ans, l’impunité et le silence restent de mise. Un observateur local rapporte que « la Papouasie est un véritable sanctuaire pour les pulsions les plus sordides ; un terrain de jeu pour psychopathes. Les militaires peuvent torturer, violer, assassiner en toute liberté, sans craindre la moindre sanction »[17]. Il reste cependant difficile de mesurer l’ampleur des violations, tant la Nouvelle-Guinée occidentale reste fermée aux étrangers. Les journalistes et les ONG y sont persona non grata et le traitement de l’information se veut difficile. En mars 2017, les journalistes français Franck Escudié et Basile Longchamp ont été expulsés d’Indonésie pour défaut de visa alors qu’ils allaient débuter le tournage d’un documentaire sur la Nouvelle-Guinée occidentale, en dépit des autorisations dont ils bénéficiaient. La plupart des rares étrangers autorisés à se rendre dans la région sont ainsi liés aux activités de Freeport, laquelle continue de fermer les yeux sur les violations commises par les forces armées indonésiennes. Cependant, Jakarta ferme également les yeux sur les pratiques de Freeport, tant le rôle économique joué par l’entreprise est central. A tel point que l’avenir de la Nouvelle-Guinée occidentale apparaît inextricablement lié au futur de Freeport. Pour Neles Tebay, coordinateur du Réseau pour la paix en Papouasie, « la Papouasie ne deviendra jamais indépendante tant que Freeport sera en Papouasie ».

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UN PARADOXE DE RICHESSE SANS DÉVELOPPEMENT

La partie orientale de l’île n’échappe pas à cette exploitation massive des ressources naturelles. La Papouasie Nouvelle-Guinée, longtemps considérée comme un sanctuaire environnemental et dotée d’une des constitutions les plus protectrices en termes de droits fonciers coutumiers, subit également les assauts des intérêts économiques étrangers. Dotée de larges ressources naturelles, disposant de la troisième forêt pluviale au monde, décrite par la Banque mondiale comme « un paradoxe de richesse sans développement », la Papouasie Nouvelle-Guinée offre depuis une dizaine d’années des richesses aux entreprises transnationales, que l’ONG Oakland Institute n’hésite pas à décrire comme un pillage en règle des ressources du pays[18]. De larges surfaces de forêt ont ainsi été déboisées, tandis que les usines d’exploitation de nickel tarissent les sols et les rivières. En dépit de l’indéniable enrichissement des entreprises étrangères et d’une stimulation de la croissance du pays, les populations de Papouasie Nouvelle-Guinée n’ont cependant pas bénéficié des retombées économiques de l’exploitation de leur territoire ; pays pauvre et inégalitaire, la Papouasie Nouvelle-Guinée n’occupe que le 155ème rang au classement par indice de développement humain. Toujours est-il que ses habitants peuvent se targuer de jouir de leur pleine souveraineté et ne pas subir racisme et oppression, contrairement aux Papous de Nouvelle-Guinée occidentale – région qui pourrait également être affublée de l’épithète de paradoxe de richesse sans développement. En effet, si, à l’échelle internationale, rares sont désormais les régions et les ressources à ne pas subir les affres d’un néolibéralisme débridé, rares sont également les peuples à subir un niveau de répression et d’acculturation aussi intense que les Papous de Nouvelle-Guinée occidentale – le tout dans l’indifférence la plus totale de la communauté internationale.

LES VIES DES PAPOUS COMPTENT-ELLES ?

En 1971, dans son ouvrage Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Eduardo Galeano dénonçait la pauvreté de l’Homme comme conséquence de la richesse de la terre[19]. L’auteur uruguayen y dénonçait le pillage des ressources du continent latino-américain par les entreprises transnationales au service des États dits impérialistes, mués par un appât du gain toujours plus insatiable et dévastateur. Décrivant les nombreuses convoitises dont leurs ressources faisaient l’objet, il affirmait ainsi que « le sous-sol produit des coups d’État, des révolutions, des affaires d’espionnage et des péripéties »[20], tout en rappelant que « l’économie nord-américaine a besoin des minerais d’Amérique latine comme les poumons ont besoin d’air »[21]. Les États-Unis, de même que de nombreux autres États, dépendent en effet largement de l’étranger pour leurs approvisionnements en ressources. Leur accaparement se fait alors au détriment des droits fondamentaux et du développement économique des populations locales – voire s’effectue en usant de leur exploitation et leur oppression, à l’image, encore une fois, de l’Amérique latine décrite par Galeano. Force est de constater que, 50 ans plus tard, les choses ont peu changé. Les écrits de Galeano sont aujourd’hui en partie transposables à la situation des Papous de Nouvelle-Guinée occidentale. Cité par Philippe Pataud Célérier, Victor Yeimo, porte-parole du mouvement indépendantiste Komité Nasional Papua Barat, résume amèrement le triste sort de la Nouvelle-Guinée occidentale : « La Papouasie est prise entre l’enclume et le marteau : d’un côté le capitalisme prédateur des multinationales comme Freeport, qui exploitent sans vergogne notre pays ; de l’autre, un colonialisme indonésien tout aussi cupide et destructeur »[22]. Face aux dérives du néolibéralisme et au silence complice des États, « les vies des Papous ne comptent pas ».

Notes :

[1] Arte, Le Dessous des cartes, « Papouasie occidentale, conflit oublié », 2017. Disponible au lien suivant : https://www.youtube.com/watch?v=5zJkQjOhCxM&ab_channel=GracchusBabeuf

[2] PATAUD CELERIER Philippe, « Grèves, répression et manipulations en Papouasie occidentale », in Le Monde diplomatique, 1er mars 2012.

[3] KWOK Yenni, « Papua Remains a Killing Field Even Under New Indonesian President Jokowi », in Time, 12 décembre 2014.

[4] FIRDAUS Febriana, « A Tragic, Forgotten Place. Poverty and Death in Indonesia’s Land of Gold », in Time, 3 août 2017.

[5] Commission asiatique des droits de l’Homme, « The Neglected Genocide – Human rights abuses against Papuans in the Central Highlands, 1977-1978 », septembre 2013.

[6] ELMSLIE Jim, WEBB-GANNON Camellia, « A Slow-Motion Genocide : Indonesia Rule in West Papua » in Griffith Journal of Law & Human Dignity, Volume 1(2), 2013, pp.142-162.

[7] PATAUD CELERIER Philippe, « Les Papous minoritaires en Papouasie », in Le Monde diplomatique, février 2015.

[8] PATAUD CELERIER Philippe, « Nettoyage ethnique en Papouasie », in Le Monde diplomatique, décembre 2019.

[9] PATAUD CELERIER Philippe, « Vers la disparition des peuples papous en Indonésie ? », in Le Monde diplomatique, février 2010.

[10] COCA Nithin, « West Papua : mining in an occupation forgotten by the world », in Equal Times, 21 avril 2015.

[11] LEITH Denise, « Freeport and the Suharto Regime, 1965-1998 », in The Contemporary Pacifiq, Volume 14, n°1, 2002, p.83.

[12] Idem, p.90.

[13] PATAUD CELERIER Philippe, « Papouasie occidentale : des peuples papous en sursis », in Mediapart, 3 septembre 2014.

[14] LEITH Denise, « Freeport and the Suharto Regime, 1965-1998 », op. cit., p.88.

[15] Idem, p.90.

[16] CHEPRAKOV V.A., El capitalismo monopolista de Estado, Progreso, 1966.

[17] PATAUD CELERIER Philippe, « Grèves, répression et manipulations en Papouasie occidentale », op. cit.

[18] Oakland Institute, « On Our Land : Modern Land Grabs Reversing Independence in Papua New Guinea  », 19 novembre 2013.

[19] GALEANO Eduardo, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Terre Humaine Poche, 1971, p.19.

[20] GALEANO Eduardo, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, op. cit., p.188.

[21] GALEANO Eduardo, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, op. cit., p.186.

[22] PATAUD CELERIER Philippe, « Grèves, répression et manipulations en Papouasie occidentale », op. cit.


24.07.2021 à 18:21

« La lutte contre la malbouffe devrait faire l’objet d’un enseignement à part entière » – Entretien avec Emmanuelle Jary

Guillemette Magnin
À l’occasion du lancement du Tour du Changement et de ses grands banquets populaires dans 21 villes de France, la journaliste gastronomique Emmanuelle Jary a répondu à nos questions. Dans son émission « C’est meilleur quand c’est bon », elle parcourt la France à la rencontre de restaurateurs qui s’attachent à faire vivre les traditions et le […]
Texte intégral 4343 mots

À l’occasion du lancement du Tour du Changement et de ses grands banquets populaires dans 21 villes de France, la journaliste gastronomique Emmanuelle Jary a répondu à nos questions. Dans son émission « C’est meilleur quand c’est bon », elle parcourt la France à la rencontre de restaurateurs qui s’attachent à faire vivre les traditions et le savoir-faire culinaire de leur région. Ainsi, elle met en lumière des restaurants en tant que lieux imprégnés d’une ambiance et d’une histoire et des plats qui constituent le patrimoine gastronomique français. Des plats qui, par le partage et la transmission, continuent de nous fédérer. Alors qu’elle repart sur les routes de France après plusieurs mois de crise sanitaire, Emmanuelle Jary revient avec nous sur la place qu’occupent la cuisine et l’art de la table dans la culture de notre pays, mais aussi sur les enjeux sociaux et politiques autour de l’alimentation. Entretien réalisé par Guillemette Magnin et Léo Rosell, retranscrit pas Dany Meyniel.

LVSL – La gastronomie occupe une place centrale dans la culture française, au point que l’on dit souvent que les Français sont les seuls à manger tout en parlant du repas suivant. De même, en 2010, l’UNESCO décidait de placer le repas gastronomique des Français au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Selon vous, les Français sont-ils vraiment plus « bons vivants » que d’autres ou cette image relève-t-elle davantage du mythe ?

Emmanuelle Jary – Au cours de mes reportages, j’ai beaucoup voyagé et j’ai pu constater qu’effectivement, nous, Français, avions un intérêt supérieur pour la cuisine et pour la table que d’autres populations. Cela dépend plus largement des aires culturelles considérées. Par exemple, en Europe, cet attachement est plus marqué – même si l’on pourrait encore établir une distinction entre l’Europe du Sud et du Nord – que dans d’autres continents, comme l’Afrique ou l’Amérique du Nord par exemple.

Il y a bien sûr des raisons historiques et sociales à cette particularité. En 1982, l’anthropologue et historien Jack Goody a ainsi réalisé une étude, intitulée Cuisines, cuisine et classes, [traduite en français en 1984, NDLR] dans laquelle il explique les raisons de l’émergence de la haute gastronomie en Europe. Dans cet ouvrage, il dresse un parallèle entre les sociétés hiérarchisées européennes et les sociétés libres et plus horizontales africaines. Dans ces dernières, de fait, il n’y a pas cette hiérarchisation et cet effet de cour autour des classes dirigeantes, aristocratiques puis bourgeoises. Jack Goody voit ainsi dans l’organisation politique de sociétés hiérarchisées un facteur explicatif majeur de l’émergence d’une haute gastronomie en Europe, mais aussi en Asie.

Si l’on se concentre sur l’Europe, entendue non pas d’un point de vue politique mais géographique, l’attachement aux arts de la table et de la cuisine est certain. En fait, lorsque l’on parle du repas gastronomique, on ne parle pas uniquement de la cuisine : on parle aussi de la manière de manger, du temps que l’on passe à table, qui sont des éléments que l’on ne retrouve pas partout, justement.

Comme vous le disiez, les Français ont l’habitude de parler en mangeant, d’avoir des débats autour de la table, et même souvent des discussions sur la nourriture. En Asie, où la cuisine tient également une place particulière dans la culture, on mange souvent dans la rue. En Chine, grand pays gastronomique où il y a de nombreux restaurants et un art de la table très sophistiqué, j’ai remarqué que l’on ne parle pas en mangeant.

L’historien Pascal Ory, dans Le Discours gastronomique, explique ce phénomène qui participe à la culture de la gastronomie et à l’image que nous nous en faisons collectivement : en France, on parle de la cuisine, en Asie on la fait, on la mange mais on ne disserte pas forcément dessus. De ce point de vue, nous sommes donc un peuple très attaché à l’alimentation et qui développe volontiers un discours autour de celle-ci.

LVSL – Par rapport aux aires que vous évoquez, c’est a priori dans l’aire latine, autour de la Méditerranée, que nous retrouvons cet attachement, plus que dans l’Europe du Nord…

E.J. – Tout à fait. J’ai fait cette distinction, que je pense pertinente, même si Jack Goody parlait de l’Europe en général, de la France et de l’Italie en particulier. Chez nous, l’émergence des restaurants au XVIIIème siècle a été décisive. Cet essor est lié à la Révolution française, lorsque les familles aristocratiques se sont enfuies et que leurs chefs se sont retrouvés à la rue, raison pour laquelle ils ont créé des restaurants.

L’histoire italienne n’est pas la même. Un historien italien m’a expliqué qu’en France, on a la culture du restaurant alors qu’en Italie, on a la culture de la « mamma ». Il m’avait donné un exemple que je trouvais assez amusant : pour nous, une ville est réputée pour sa gastronomie, comme la ville de Lyon, parce qu’elle a beaucoup de restaurants et de restaurants gastronomiques, alors qu’en Italie, les villes sont réputées quand elles ont beaucoup de familles qui cuisinent bien. Naples en est un exemple particulièrement frappant. On reste donc avant tout dans la sphère domestique. Bien sûr, il y a des restaurants aujourd’hui en Italie, mais ils sont calqués sur notre modèle, et se sont surtout développés avec le tourisme.

LVSL – Vous mettez régulièrement en valeur les produits du terroir, caractérisés en France par leur diversité et leur richesse. De fait, on associe facilement à chaque région une spécialité régionale, que ce soit un plat, un fromage, un dessert ou un vin. Existe-t-il selon vous une culture commune capable de réunir les Français autour d’une table ?

E.J. – Bien sûr. Je pense que les Français partagent à la fois l’amour de la table et du bien manger. Certaines gastronomies très régionalisées perdurent comme au Pays Basque, en Alsace, en Corse, ou en Provence par exemple. D’autres se sont malheureusement perdues. Malgré cela, notre point commun, j’insiste, c’est le temps que l’on passe au repas. Les Français passent en moyenne deux heures par jour à table tandis que les Américains y passent seulement trente-huit minutes ! Certes, il y a des familles en France qui mangent devant la télévision avec un plateau repas, mais c’est le fait de se réunir pour manger qui nous caractérise. Cela nous différencie des pays du Nord, où l’on mange souvent les uns après les autres.

Je ne sais pas si l’on peut pour autant y voir une quelconque dimension politique. Certes, le repas a souvent été le moment privilégié pour des rencontres diplomatiques, de telles sortes que de nombreuses décisions décisives dans l’histoire ont été prises autour d’une table, au cours ou à l’issue d’un repas. Mais j’ai quand même du mal à percevoir une démarche politique dans notre manière de manger. Ce que je crois, en revanche, c’est qu’il y a une véritable prise de conscience des enjeux écologiques de l’alimentation et de notre responsabilité par rapport à ce que nous consommons, même si ce phénomène ne s’observe évidemment pas qu’en France.

La crise a pu permettre une réflexion sur les conditions de travail dans la restauration.


LVSL – Depuis mars dernier, le secteur de la restauration a été l’un des plus touchés par la crise. De nombreux restaurateurs, dont le destin a été et reste toujours lié aux décisions gouvernementales, ont trouvé les mesures insuffisantes ou inadaptées, et se sont surtout plaint de l’incertitude dans laquelle ils étaient plongés. Alors que les bars et restaurants ont enfin rouvert, et que vous êtes repartie sur les routes de France, quel regard portez-vous sur cette séquence ?

E.J. – D’abord, notons que tous les restaurateurs ne tiennent pas ce discours. Récemment, l’un d’eux me disait même que sans les aides de l’État, il n’aurait jamais pu tenir. De fait, j’ai plus entendu ce discours-là que l’inverse, même si au début de la crise, la situation a été un peu chaotique. Je pense que les choses se sont mises en place à partir du second confinement. Les restaurants ont tenu et peuvent continuer à exister grâce aux aides, contrairement aux restaurants belges, par exemple, qui n’ont rien reçu.

La grande difficulté pour les patrons de restaurants aujourd’hui, c’est la désaffection du personnel. En salle, surtout, les employés, qui ont découvert les avantages de ne plus rentrer aussi tard le soir et d’avoir de vrais week-ends, ne souhaitent pas forcément revenir. Certains ont même changé de métier. À titre d’exemple, je connais une jeune femme qui travaillait dans un restaurant gastronomique et qui s’est reconvertie dans la boucherie, un autre métier de bouche donc, mais dont les horaires sont en général moins contraignants. Cette volonté de changement n’est donc pas liée au manque d’aides, puisqu’elle touchait le chômage partiel, mais plutôt aux difficultés du métier.

Selon moi, c’est aux restaurateurs de s’adapter et de proposer une autre façon de travailler avec ces personnes-là. Pendant longtemps, les vieux chefs ont entretenu un discours selon lequel la restauration est un métier dur, mais un métier de passion. On se fait rabrouer en cuisine, en salle, mais c’est normal, c’est le métier. Aujourd’hui, les manières de penser évoluent. On envisage volontiers de faire se relayer deux brigades dans une journée. Je pense que la crise, au moins sur ce point, a pu permettre une réflexion sur les conditions de travail dans la restauration.
Par rapport aux incertitudes concernant les réouvertures plusieurs fois reportées, cela a évidemment dû être difficile, mais pas plus pour eux que pour les patrons et personnels de boîtes de nuit, de salles de sport ou pour le monde du spectacle. Ce qui est étonnant, c’est que nous avons assez peu parlé de la culture contrairement à la restauration qui était un des gros sujets du confinement. Il pourrait être intéressant de comparer ce traitement en France et à l’étranger.

Emmanuelle Jary, au Petit Bouillon Pharamond (Paris) © Pablo Porlan pour LVSL

LVSL – À ce sujet, les confinements et couvre-feu successifs ont été une chance pour les plateformes de livraison en ligne qui ont pu toucher un public encore plus large qu’avant. Êtes-vous inquiète de la banalisation de ces services de restauration rapides et faciles, qui occultent l’art et la culture de la table ?

E.J. – Parfois j’entends que les gens vont continuer à se faire livrer et manger chez eux. Je n’y crois pas. Je pense que les gens se faisaient livrer en attendant de pouvoir ressortir. Ce que l’on aime, c’est être ensemble, partager un moment convivial, et non pas juste manger. Le restaurant, c’est bien plus qu’une assiette.

Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les conditions de travail déplorables des livreurs. Personnellement, je n’ai jamais commandé chez eux, je ne peux pas. En plus de ces conditions, ça n’arrive jamais bon, c’est toujours tiède, ramolli. Honnêtement, je n’ai pas d’inquiétude sur la dévalorisation de la gastronomie. Cela fait des siècles qu’elle existe, j’ai peine à croire que deux ans de Covid la feront disparaître. Je ne pense pas que nous soyons prêts à laisser tomber notre gastronomie et nos bistrots. Pour preuve, les gens adorent mes vidéos où je mets en avant des lieux traditionnels de « bonne bouffe ».

LVSL – Ne pensez-vous pas que l’on pourrait observer un changement à moyen voire long terme concernant les habitudes alimentaires des Français ?

E.J. – Non je ne le pense pas. Si nous devons vivre pendant dix ans avec le Covid, nous en reparlerons. Imaginez depuis combien de temps les restaurants et la ripaille existent en France. Voyez comme ils affichent complet depuis la réouverture. Je ne suis pas inquiète, et j’espère ne pas me tromper.

LVSL – Cette pratique de la commande en ligne pose en aussi la question du restaurant comme lieu et comme ambiance. C’est un thème que vous développez dans vos vidéos, en poussant des « coups de gueule » contre la multiplication des enseignes standardisées, de tous ces « restaurants sans charme », notamment en périphérie des villes…

E.J. – Je pousse en effet un coup de gueule sur le fait que les centres des villes moyennes et des villages se vident. À Cahors par exemple, là où mon père habite, il y avait un magasin de jouets en centre-ville qui a fermé en 2015. Il a été remplacé par une grande enseigne, qui a également fait faillite. L’évolution des comportements des consommateurs, qui achètent de plus en plus par internet, met sérieusement en danger ces lieux. Si demain il n’y a plus qu’Amazon, qui exerce un monopole dans le domaine du commerce, nous serons confrontés à une nouvelle dictature. Quand, à un moment donné, une même personne possède la pharmacie, les grandes centrales d’achats alimentaires et tout le reste, on se dirige clairement vers une dictature commerciale.

Je ne sais pas si vous connaissez Robert Parker, un critique gastronomique américain qui se faisait appeler le Wine Advocate, l’avocat du vin. Parce qu’il n’aimait que les vins boisés, et que ses critiques pouvaient faire exploser les ventes d’un producteur, les viticulteurs ont tous commencé à mettre du bois dans leur vin, pour lui donner ces tonalités. Or le vin boisé, c’est comme le Coca-Cola, ça a toujours le même goût. Ce qu’on aime dans le vin et dans la gastronomie en général, au contraire, c’est la diversité, la subtilité des saveurs, et la possibilité de les comparer.

Un autre « coup de gueule » que j’ai poussé, et qui a été moins entendu, était au sujet de l’émission « Top Chef ». Pour moi, ce type d’émissions fait autant de mal à la gastronomie que les fast-foods. On nous montre de grands dressages très sophistiqués, à coup de grandes giclées dans les assiettes. Le résultat, c’est que tous les chefs se mettent à faire ça, et ils en oublient de faire des choucroutes, des bœufs bourguignons, des plats typiques de notre gastronomie. Les chefs qui s’accommodent de telles pratiques et qui les reproduisent à l’identique, qu’ils soient à Amiens ou à Toulouse, sont aussi néfastes que les fast-foods qui ne font que des burgers identiques. Le résultat, c’est l’uniformisation de la cuisine.

Les chefs qui veulent être des “Top chefs” et non plus représenter une région ont une part de responsabilité.

LVSL – Partant de ces deux constats, pensez-vous que l’on a perdu peu à peu la capacité à apprécier ce qu’est un « bon produit » ?

E.J. – Je pense qu’on a perdu, non pas le sens des bons produits, mais peut-être une partie du patrimoine culinaire. Si vous allez en Anjou, je vous mets au défi de trouver une recette traditionnelle angevine dans un restaurant, c’est impossible. Pourtant, il en existe. C’est la même chose pour Toulouse, où je vais bientôt tourner un reportage. Je suis toujours à la recherche d’un restaurant qui cuisine l’« Ali cuit », un plat traditionnel de la région.

De fait, je crois qu’on a négligé une grande partie de notre patrimoine culinaire. Les chefs qui veulent être des « Top chefs » et non plus représenter une région ont une part de responsabilité. Dans certaines régions, il faut aller dans les chambres d’hôtes pour retrouver une cuisine traditionnelle, parce que ce sont les propriétaires qui cuisinent pour leurs hôtes, et qu’ils sont parfois attachés à la tradition de leur région.

Je suis fière de recevoir des témoignages de personnes qui disent avoir changé de méthode de restauration en regardant mes vidéos. D’une cuisine dite moderne, elles sont passées à quelque chose de plus traditionnel. En regardant mes vidéos, j’espère que les jeunes chefs se rendent compte que les clients prennent du plaisir à manger un plat traditionnel, comme la choucroute. C’est du moins ce message que nous essayons de faire passer. Nous avons choisi le format vidéo pour être le plus accessible possible.

Je parle de « restaurants d’écoles de commerce » parce que pour eux, le plus important, c’est le chiffre en bas à droite et le discours qu’ils vous servent, plus que la nourriture.

LVSL – Et pourtant, on a l’impression que la cuisine populaire est à la mode. On observe aujourd’hui la prolifération des restaurants qui surjouent les codes du bistrot franchouillard mais qui, en fait, n’en ont pas du tout l’âme, ceux que vous surnommez les « restaurants des écoles de commerce ». Comment distingue-t-on alors un bistrot authentique de ce type de nouveaux restaurants ?

E.J. – À la patine ! Vous voyez, ici [au Petit Bouillon Pharamond, à Paris, dans le quartier des Halles, NDLR] on voit que ça n’a pas été fait avant-hier. J’ai longtemps fréquenté un restaurant dans le VIIe arrondissement avant qu’il ne soit racheté. On n’y mangeait pas forcément très bien mais c’était de la cuisine traditionnelle, avec des serveurs qui portaient le litho blanc sur le bras. Puis les frères Costes l’ont acheté, ils ont tout repeint en violet et j’ai vu deux cents ans de patine balayés et remplacés par des couleurs plus à la mode. À moins d’être complètement aveugle, vous voyez directement que c’est du « faux ancien ».

Aujourd’hui, en cuisine, tout doit être conceptuel. Quand les jeunes chefs cherchent à faire valoir « leur concept », ils nous servent des carottes râpées parce qu’ils sont persuadés que ce que l’on cherche, c’est la simplicité des carottes râpées. Je pense qu’ils ont tort car lorsque des clients viennent manger dans un bistrot, c’est pour l’amour de la bonne cuisine. Je parle de « restaurants d’écoles de commerce » parce que pour eux, le plus important, c’est le chiffre en bas à droite et le discours qu’ils vous servent, plus que la nourriture.

LVSL – De même, de plus en plus de Français se sentent concernés par le fait de bien manger, de manger local et vous notez d’ailleurs dans une vidéo récente qu’aujourd’hui « on s’ébahit parce que c’est local » alors que ça devrait juste être normal. Pour que le manger local devienne normal, suffirait-il, selon vous, d’en garantir l’accessibilité à tous ou y a-t-il un changement de discours à opérer ? L’obstacle principal pour les personnes qui ne mangent pas local étant le coût…

E.J. – C’est un vaste débat. J’avais comparé le prix d’une boîte de lait en supermarché et le même produit en premier prix dans un magasin bio, et il n’y avait pas de grosse différence. Évidemment, ça dépend des produits. Si l’on prend un poulet de batterie à cinq euros le kilo, c’est imbattable, on ne trouvera jamais un poulet fermier à ce prix-là.

D’abord, je pense qu’il faut inciter les gens à ne plus manger de viande tous les jours et à privilégier les légumes d’origine française, qui sont par ailleurs souvent moins chers. Manger bon pour pas trop cher, c’est possible, mais ça demande beaucoup de temps. Je comprends parfaitement que des parents qui travaillent toute la semaine ne souhaitent pas passer leur dimanche entier à cuisiner pour toute la famille.

J’ai échangé avec des représentants de la Confédération paysanne qui me disaient qu’aujourd’hui, il est possible de rendre le bio moins cher en investissant massivement dedans. Le problème, c’est que l’agriculture n’est pas auto-suffisante. L’État subventionne presque entièrement l’agriculture conventionnelle, pourquoi pas le bio ? Quand on met des pesticides dans les champs, cela implique des coûts de dépollution. Si l’on mettait tout cet argent directement dans l’agriculture biologique, tout le monde finirait par manger bio. Il y a d’une part des gens qui ont les moyens de manger correctement mais que cela n’intéresse pas, et d’autre part, il y a les gens pour qui ce n’est pas encore possible financièrement. Dans ce cas de figure, ce n’est ni aux consommateurs ni aux producteurs de trouver la solution, c’est aux politiques.

Ces évolutions prennent du temps, mais il faut reconnaître que quelques initiatives permettent d’envisager une telle transition. Par exemple, la coopérative « C’est qui le patron ? » est une belle initiative, qui a bien fonctionné. L’ambition initiale était de mieux rémunérer un groupement de producteurs de lait dans l’Ain. Nicolas Chabannes, le fondateur, a calculé qu’il suffisait de 8 centimes par personne et par an pour qu’ils puissent à nouveau vivre de leur production. Il a pris le pari que beaucoup de Français, comme lui, étaient prêts à payer cette somme supplémentaire et il a eu raison. Ils ont fait la plus grosse vente de lait de 2019 en France !

LVSL – Votre émission s’intitule « C’est meilleur quand c’est bon ». Ce titre souligne l’importance de mettre en valeur et de cultiver l’expérience du goût. Selon vous, quelle devrait-être la place de l’école dans l’éducation au goût et dans la lutte contre la malbouffe ?

E.J. – La lutte contre la malbouffe devrait faire l’objet d’un enseignement à part entière. Cela me fait penser à l’association « L’école comestible », créée par Camille Labro, qui a pour but de sensibiliser les enfants des écoles primaires au bien manger. Ils se déplacent dans plusieurs établissements, notamment dans des quartiers en difficulté. Lorsque je les ai suivis sur une intervention, je me suis retrouvée face à des élèves qui disaient n’avoir jamais mangé de légumes aussi bons. Cela montre que leur action est très utile.

Par ailleurs, je souhaite traiter prochainement la question des cantines. Quel enfant ne s’est pas déjà plaint de la nourriture qu’on lui servait ? De fait, les cantines scolaires travaillent avec des entreprises privées. Est-ce que l’alimentation serait meilleure si elle était gérée par des organismes publics ?

Il est vrai que maintenant, avec loi Egalim, les cantines ont pour obligation de servir un minimum de produits bio et locaux. C’est un bon début. Il y a aussi les PAT, les Projets alimentaires territoriaux, qui sont mis en place par l’État et dont peuvent s’emparer les communautés de communes pour mener une réflexion sur l’alimentation à l’échelle territoriale. En Vendée, par exemple, j’ai participé à la mise en lien d’un réseau de cantines, d’Ehpad et d’écoles avec des producteurs, des bouchers et des éleveurs locaux. Cela a permis de créer une sorte d’écosystème alimentaire local, qui peut à son tour inspirer de nouvelles initiatives.


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