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25.06.2022 à 10:00

La Méditerranée à l’épreuve de l’histoire

Support de multiples peuples qui y ont alterné les conflits et les échanges, la Méditerranée est un espace façonné par une histoire certes mouvementée mais profondément connectée. Des guerres médiques à la crise du canal de Suez, des Phéniciens aux Ottomans, de la civilisation mycénienne à l’indépendance grecque, force est de constater la richesse historique de cet espace sur lequel tant d’ouvrages ont été écrits. L’historien Florian Louis en propose ici une synthèse accessible et solidement illustrée. Si la Méditerranée est au cœur des programmes d’histoire et de géographie, elle constitue également l’une des lignes de force du programme d’HGGSP (spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques) pour les thèmes abordant les frontières, la guerre et la puissance. Nonfiction.fr : Vous relevez un « paradoxe méditerranéen » par lequel cette mer fermée n’en est pas moins ouverte à des influences variées qui convergent vers cet espace. Quelles caractéristiques géographiques font de la Méditerranée un espace si particulier ? Florian Louis : Si la géographie est effectivement importante pour comprendre et penser la Méditerranée, il convient toutefois de souligner qu’elle n’est pas un donné « naturel », mais bien une construction anthropique. En effet, si la mer que nous appelons « Méditerranée » existe depuis fort longtemps, ce n’est que très récemment, au XIX e siècle, qu’elle a été véritablement appréhendée par les sociétés qui l’environnent comme un tout unifié et cohérent. Auparavant, on parlait rarement de la Méditerranée, mais plutôt de ses sous-ensembles (mers Égée, Tyrrhénienne ou Ionienne par exemple), qui apparaissaient alors comme l’échelle d’appréhension la plus pertinente. Tous ces sous-ensembles partagaient bien sûr des caractéristiques communes, autant si bien physiques (conjonction de la montagne et de la mer, abondance des îles et des péninsules) que bioclimatiques (sources de la fameuse trilogie méditerranéenne : blé / olivier / vigne). Toutefois, chacun d’entre eux présentait aussi des singularités qui contribuaient paradoxalement à faire l’unité de l’ensemble méditerranéen, en tant qu’elles participaient d’un jeu de complémentarités favorable aux circulations et aux échanges. C’est pourquoi dans mon introduction, je présente cet atlas comme une histoire de la « méditerranéisation » plus que de la Méditerranée : il s’agit d’étudier comment par des interactions de toutes natures entre les sociétés méditerranéennes, est née la Méditerranée au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Les Romains sont les premiers à réunir l’ensemble des rives méditerranéennes sous leur autorité. En quoi l’Empire romain est-il méditerranéen ? L’empire romain, en imposant sa domination à l'ensemble des rives de la Méditerranée, est effectivement la première force politique à être parvenue à transformer cette mer en un simple lac : c’est l’affrontement avec Carthage qui a conduit les Romains à passer d’un impérialisme exclusivement tellurique (exercé dans la péninsule italienne) à un impérialisme amphibie qui, de fil en aiguille, les a conduit à étendre leur influence à la totalité du pourtour de ce qui est progressivement devenu leur « Mare nostrum ». Dès lors, la Méditerranée a été au cœur des circulations et des échanges entre les différentes provinces de l’empire. Pour autant, je serai tenté de dire que c’est plus la Méditerranée qui est alors romaine que l’empire romain qui est méditerranéen dans la mesure où c’est précisément l’unification impériale qui contribue à créer de la méditerranéité, c’est-à-dire de l’unité entre les différentes parties de la Mare nostrum .  Si les empires s’y succèdent, vous expliquez que la Méditerranée est une « étiquette générique et longtemps peu consistante ». À partir de quand, les peuples se sentent-ils méditerranéens ? Comme souvent, avec ces étiquettes assignant aux peuples une identité culturelle et/ou géographique, c’est d’abord et avant tout de l’extérieur que les processus d’identification se produisent. De même qu’Edward Saïd a mis au jour l’existence d’un « orientalisme » qui, depuis l’Occident, assigne des populations qui ne se perçoivent nullement comme telles à une identité « orientale », on pourrait parler d’un « méditerranéisme » qui, également au XIX e siècle, érige la méditerranéité en une essence commune à tous les peuples vivant sur les rives méditerranéennes. Mais ceux-ci ne se perçoivent souvent pas comme tels — ou plus précisément, le fait de se sentir méditerranéens ne les empêche nullement de se sentir très différents de certains de leurs voisins qui le sont pourtant géographiquement tout autant. Grecs et Turcs, Juifs et Arabes ou encore Arabes et Berbères, à cette époque, partagent certes un ancrage géographique méditerranéen, mais ne sentent pas nécessairement appartenir à une même communauté méditerranéenne. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui explique la difficulté, encore aujourd’hui, à mettre autour d’une même table tous les acteurs de la scène méditerranéenne pour les faire travailler ensemble à la résolution de certains des problèmes environnementaux, sociaux ou politiques qui le concernent pourtant tous. Il y a donc une grande différence entre le fait — géographique — d’être méditerranéen et celui — de l’ordre du sensible et de l’imaginaire — de se percevoir comme tel. L’histoire de la Méditerranée est aussi celle de la naissance des monothéismes, de leur diffusion et de leurs rivalités. Point que vous aviez abordé dans votre Atlas historique du Moyen-Orient . Dans quelle mesure, la diffusion territoriale de ces trois religions a-t-elle constitué un moteur de l’histoire méditerranéenne ? J’aurai tendance à inverser la relation introduite par votre question : ce n'est pas parce que ces religions ont connu une large diffusion qu'elles ont joué un rôle moteur dans l'histoire de la Méditerranée, mais bien plutôt parce qu'elles sont nées sur ses rives qu'elles ont pu tisser de tels liens entre les peuples. Pour le dire autrement, c’est la Méditerranée, ses réseaux d’échanges et de circulations pluriséculaires, qui ont été les moteurs de la diffusion rapide de ces monothéismes ; or la Méditerranée a constitué un environnement et un support favorable à la formation et à la propagation de ces religions parce qu’elle constituait déjà, au moment de leur apparition, un monde connecté et interdépendant dont chacune des rives entretenait des contacts étroits et réguliers avec les autres. Le XIX e siècle est celui du déclin de l’Empire ottoman, depuis sa répression des indépendantistes grecs jusqu’à la Grande Guerre. Quelles sont les conséquences de sa dislocation en 1923 ? L’empire ottoman a toujours été une puissance plus tellurique que thalassique. C’est d’ailleurs souvent sur mer plus que sur terre qu’il a subi d’importants revers, comme lors de la bataille de Lépante en 1571. Sa longue domination sur les rives orientales et méridionales de la Méditerranée ne lui a pas tant servi à projeter sa puissance plus avant vers l’Occident qu’à empêcher les puissances occidentales d’étendre leur puissance vers l’Orient. Mais ce rôle de verrou des routes commerciales orientales est, à vrai dire, déjà contourné dès la fin du XV e siècle avec l’ouverture de nouvelles routes, via le cap de Bonne Espérance ou les Amériques, vers l’Asie (par les Portugais et les Espagnols). Au moment où il disparaît en 1923, l’empire ottoman n’est donc plus depuis longtemps une puissance influente en Méditerranée En outre, les bouleversements provoqués par cette disparition ne sont pas tant d’ordre géopolitique que social : avec la fin de l’Empire ottoman, en effet, s’achève dans la douleur une longue et complexe expérience de cohabitation de populations aux appartenances ethniques et religieuses variées au sein d’une même entité politique. Le génocide des Arméniens et des Assyro-Chaldéens de l’empire, les massacres de Grecs et les échanges de populations opérés entre la République de Turquie et la Grèce de 1923 aboutissent à des formes d’homogénéisation ethno-religieuses des États de la Méditerranée orientale et avivent des conflictualités qui, pour certaines d'entre elles, perdurent jusqu’à nos jours. Mais la disparition de l’empire n’est pas tant la cause que la conséquence de ce délitement d’un « vivre ensemble » ottoman qu’il ne faut au demeurant ni exagérer ni idéaliser. Parmi les recompositions géopolitiques du XXI e siècle, vous identifiez les printemps arabes et le réveil turc, avec Ankara qui étend son influence en Méditerranée orientale. À l’heure de la mondialisation et d’un basculement du centre de gravité mondial vers l’Asie, la Méditerranée n’est-elle pas appelée à perdre de son importance géopolitique ? À l’échelle globale, la Méditerranée n’a cessé d’alterner entre des périodes de centralité et des périodes de relative marginalité. Comme je l’indiquais, l’ouverture des routes atlantiques par les Ibériques au XV e siècle avait déjà relégué la Méditerranée au second plan, avant que l’ouverture du canal de Suez en 1869 ne lui redonne une centralité nouvelle, en en faisant un corridor stratégique sur les routes maritimes reliant l’Europe à l’Asie. Précisément parce qu’elle est désormais étroitement liée aux mondes asiatiques, la Méditerranée conserve une importance stratégique en tant qu’elle constitue l’un des verrous permettant de contrôler les abords occidentaux de la zone indopacifique qui cristallise bien des tensions et des ambitions. Dans un monde globalisé comme le nôtre, les interdépendances régionales sont telles qu’aucune région, aucun espace maritime, n’est véritablement marginal dans la mesure où les événements les plus localisés ont toujours des répercussions plus globales. Qui plus est, le basculement du centre de gravité de la géopolitique mondiale vers l’Asie est loin d’être acquis : la guerre d’Ukraine n’a-t-elle pas replacé la mer Noire et les détroits du Bosphore et des Dardanelles au cœur des enjeux stratégiques mobilisant l’attention des grandes puissances ? Les défis sont nombreux et de plus en plus urgents à l’image des migrations, du réchauffement climatique et des menaces qui pèsent sur la biodiversité. Quelles sont les organisations ou associations permettant un dialogue entre les puissances méditerranéennes pour faire face à ces défis ? Comme je le disais plus haut, l’une des difficultés est précisément de faire dialoguer les acteurs méditerranéens autour des défis auxquels ils sont confrontés; or nous manquons aujourd’hui d’enceintes pour ce faire, nombre de celles qui sont censées remplir ce rôle étant devenues des coquilles vides — ou à tout le moins des cénacles paralysés par les désaccords entre leurs membres (sur la question de Palestine notamment). L’Union pour la Méditerranée (UPM), lancée à l’initiative de la France en 2008, s’est rapidement enlisée : elle a été rattrapée par les « printemps arabes », puis par la guerre syrienne, rendant toujours plus difficile la mise en place d’une coopération entre démocraties européennes et autocraties d’Afrique du Nord ou du Proche-Orient. Paradoxalement, c'est en dépassant les antagonismes intraméditerranéens, au moyen des structures onusiennes plus globales et des accords planétaires — comme celui de Paris sur le climat ou les différents traités de protection des espaces et des espèces maritimes —, qu’il est le plus simple d’avancer à l’échelle méditerranéenne.

17.06.2022 à 09:00

Les Tirailleurs sénégalais, une histoire plurielle

Anthony Guyon est enseignant agrégé et docteur en histoire. Il coordonne le pôle Histoire sur Nonfiction.fr et anime les entretiens du Regard du Chercheur. Sa thèse a porté sur les tirailleurs sénégalais pendant l’entre-deux-guerres. Il vient de publier chez Perrin Les Tirailleurs sénégalais. De l’indigène au soldat de 1857 à nos jours , une première synthèse très accessible de l’histoire de ce corps d’armée. Nonfiction.fr : Votre livre, qui constitue à la fois une synthèse sur le sujet et le prolongement de votre thèse qui revenait sur le parcours de soldats africains pendant l’entre-deux-guerres, cherche à s’inscrire dans une histoire longue. Pouvez-vous notamment revenir sur les liens entre ceux qu’on finira par appeler « tirailleurs sénégalais » et les débuts de la colonisation de l’Afrique, marquée par l’esclavagisme et la présence des compagnies ? Anthony Guyon : Il est vrai que l’histoire des tirailleurs sénégalais est profondément éclairante sur l’évolution des formes de la colonisation au fil du XIX e siècle, la « fin » de l’esclavage, puis les liens entre les milieux économiques et les autorités coloniales. Ils ne sont une spécificité ni africaine, ni française. En effet, la majorité des puissances européennes se sont appuyées sur des supplétifs autochtones pour des missions bien éloignées de la dimension combattante. Ainsi, quand Vasco de Gama quitte l’île de Mozambique, il recourt à des navigateurs locaux pour reprendre la mer. Sur le plan quantitatif, les quelques centaines de tirailleurs africains sous le Second Empire (1852-1870) n’ont rien à voir avec les 300 000 Cipayes qui servent les Britanniques au même moment et dont une partie déclenche la mutinerie de 1857. En Afrique, les liens entre ces soldats et l’esclavage perdurent sur l’ensemble du siècle. Dès la Restauration (1815-1830), il est possible pour le gouvernement ou des particuliers de racheter un esclave et ainsi de le libérer. L’ancien captif rembourse dès lors la somme en servant son créancier de différentes manières. C’est tout le paradoxe de l’abolition de la traite qui a provoqué une augmentation du nombre de captifs en Afrique. Quand l’esclavage est aboli sous la Deuxième République en 1848, l’armée poursuit cette pratique en rachetant des esclaves qui doivent en échange quatorze années de service. Si les esclaves ne constituent pas la majorité des hommes, ils représentent toutefois près d’un tiers de l’effectif. À leurs côtés se trouvent des hommes, rarement volontaires, incorporés dans l’armée de différentes manières. Pourquoi en vient-on à créer, par décret impérial en 1857 et sous l’impulsion du général Faidherbe, ce corps d’armée ? Comme vous l’avez évoqué dans la question précédente, les compagnies de commerce jouent ici un rôle primordial. Elles encouragent d’abord fortement la nomination de Louis Faidherbe au poste de gouverneur à la place de Léopold Protêt en 1854. Avec le corps des tirailleurs sénégalais, Faidherbe espère, entre autres, mettre fin aux pratiques douteuses issues de l’abolition de l’esclavage, alors que les compagnies plaident pour une force africaine pérenne afin de défendre leurs intérêts. Ils veulent à tout prix sécuriser la culture et la vente d’arachide qui constitue l’une de leurs principales ressources depuis les abolitions de la traite et de l’esclavage. C’est ainsi qu’un bataillon de tirailleurs sénégalais est créé en 1857 par Napoléon III. On parle alors de 500 hommes dont 160 anciens esclaves. Le capitaine Faidherbe aspire à en faire de vrais combattants mais, pour cela, il faut les séparer des soldats blancs — pour lesquels ils effectuent diverses corvées — et leur donner une authentique formation militaire, laquelle fera pourtant constamment défaut. Il y a donc une conjonction entre la pression des milieux économiques qui veulent une force pérenne pour défendre leurs intérêts, les conséquences de la fin de l’esclavage et la volonté de renforcer les conquêtes dans les terres pour leur donner un caractère d’occupation. L’emploi de ces troupes sur les différents fronts européens est souvent associé à la figure du général Mangin, auteur d’un célèbre livre sur la « Force noire ». Or, vous montrez bien qu’il s’agit d’une réflexion plus large présente chez de nombreux officiers du début du XX e siècle, comme le futur maréchal Lyautey alors actif au Maroc, qui conçoivent leur mobilisation de manières différentes, notamment du fait des conditions climatiques en Europe ? Un pan de l’historiographie a longtemps glorifié les officiers acteurs de la colonisation, devenus les figures d’une « épopée » dans les récits. Or, l’idée de recourir à ces supplétifs existe bien avant Charles Mangin et d’autres ont également réfléchi de façon approfondie à la question comme Théophile Pennequin qui est associé aux tirailleurs indochinois et malgaches. Le livre de Mangin est en plus rempli d’erreurs, si l’on résume son propos : pendant que l’homme européen perdait sa capacité à faire la guerre en cédant au confort amené par la révolution industrielle, l’Africain, par sa proximité avec la nature, a gardé son instinct guerrier intact. Mangin caricature les idées de la Révolution française, présente un tableau grossier de la démographie en Afrique et explique que l’Africain peut s’adapter à n’importe quel climat, comme en témoigne la traite et l’esclavage aux États-Unis. Par son livre, il devient le chantre d’une Force noire , d’autant plus qu’il a commandé ces hommes à Fachoda (1898) et au Maroc (1912). C’est d’ailleurs cette campagne du Maroc qui permet à plusieurs officiers de réfléchir à leur potentielle venue en Europe. Ainsi, pour Lyautey ce sont de bons soldats, mais qui sont incapables de combattre durant l’hiver. Les textes du résident général sont passionnants car ils révèlent déjà des problèmes structurels qui se renforcent pendant la Grande Guerre (dans l’ensemble, son constat est confirmé dès l’automne 1914). À rebours des bilans glorifiants ou catastrophiques de la participation controversée de ces troupes à la Première Guerre mondiale, vous proposez une analyse nuancée de celle-ci. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ? C’est une question complexe prise entre deux visions. Pour certains, il faut insister sur la dimension « chair à canon » de ces hommes afin de rappeler leur rôle dans la Grande Guerre, alors que pour d’autres cette idée est un « mythe ». Il est vrai que sur le plan des chiffres, le bilan humain est globalement similaire à celui des pertes métropolitaines. L’idée d’« utiliser le sang noir pour économiser le sang blanc » reste une idée assez rare, mais qui a été émise par le général Nivelle pour l’offensive du Chemin des Dames en 1917. Les décès ont été nombreux pendant cette offensive, mais beaucoup de tirailleurs sont aussi morts de maladies, car sortis trop tôt de la période d’hivernage, et leurs pertes sont encore globalement les mêmes que pour les métropolitains. Il faut néanmoins en tant qu’historien entendre et comprendre une partie des descendants des combattants africains, qui ont tout à fait le droit d’estimer que cette guerre n’était pas celle de leurs aïeux et qu’ils n’avaient pas à mourir pour des questions essentiellement européennes, même si l’Afrique a été grandement concernée par le conflit. Le problème est qu’en se concentrant sur les chiffres, on a longtemps négligé d’autres questions : la gestion des blessés et des mutilés, le traumatisme moral ou encore les effets de la grippe espagnole. C’est sur ces points que j’ai voulu mettre l’accent : les blessés et les mutilés africains sont ainsi abandonnés à leur retour en Afrique occidentale française ou obtiennent des prothèses de piètre qualité. L’entre-deux-guerres ne marque pas la fin de leur engagement, bien au contraire, puisqu’ils sont actifs sur plusieurs fronts (guerre du Rif au Maroc, occupation de la Ruhr en Allemagne). Pouvez-vous revenir sur les enjeux qui se posent alors pour eux, en particulier en termes de formation et de gestion de leur quotidien ? Les retours sont assez longs car les autorités veulent renvoyer les soldats chez eux dans de meilleures conditions sanitaires qu’à l’aller. Par ailleurs, ces soldats ont fait leurs preuves ; Blaise Diagne, par exemple, défend auprès de Clemenceau leur emploi dans l’espace rhénan. Il s’agit aussi de compenser les pertes françaises et la réduction progressive du service militaire pour les métropolitains. Levant, Rif, occupation de l’espace rhénan : le débat en France sur leur emploi vers d’anciens ou de nouveaux fronts est donc limité, alors que les autres Européens, à l’instar des Britanniques, ne veulent plus de troupes coloniales (en particulier noires) sur le sol européen. De son côté, l’état-major plaide pour une meilleure formation, tant sur le plan pratique que théorique. Les cours d’histoire et d’instruction civique sont ainsi l’objet de nombreuses questions, notamment : jusqu’à quel point faut-il leur enseigner les valeurs républicaines, sans qu’ils ne les retournent contre le système colonial ? Sur le papier, la formation est vraiment ambitieuse mais, dans la pratique, elle demeure médiocre en raison des faiblesses de l’encadrement. L’armée défend toutefois ces hommes : lors de l’occupation de l’espace rhénan, une vaste campagne internationale dénonce la « honte noire » selon laquelle les troupes africaines commettraient des viols à grande échelle sur les Allemandes, ce qui est totalement faux ; pourtant, Allemands, Anglais, Américains, des associations féministes et certains socialistes français parlent d’une seule et même voix pour dénoncer l’emploi des troupes noires, alors qu’elles ne sont même pas arrivées et n’ont donc pas pu commettre la moindre exaction. L’armée est ici parmi les seuls à agir pour faire tomber ce mensonge, mais doit renoncer à la présence de troupes africaines parmi les unités d’occupation. La Seconde Guerre mondiale est marquée par le sort particulier que leur réservent les Nazis, mais également par leur participation déterminante à la France Libre, en dépit d’un manque de reconnaissance criant qui perdure après leur dissolution en 1958. Pouvez-vous revenir sur ce paradoxe ? Dans la continuité de la question précédente, une partie des Allemands ont accumulé un ressentiment contre les troupes noires. En juin 1940, ils sont séparés des prisonniers métropolitains et dans certains endroits systématiquement éliminés au cours de scènes barbares. On parle ici de 1 500 à 3 000 hommes exécutés alors qu’ils sont prisonniers. Quand la France libre se met en place, elle peut s’appuyer sur l’Afrique équatoriale française et ses hommes qui composent une part très importante des effectifs, notamment à Bir Hakeim, bataille associée à la France libre et pour laquelle nous voyons généralement les mêmes images de soldats blancs. De même pour la campagne d’Italie et le débarquement en Provence. Ici, le geste est terrible : au fur et à mesure où les troupes remontent vers Lyon, les tirailleurs sont remplacés par des FFI (Forces françaises intérieures) qui, sans leur faire offense, n’ont pas du tout la même expérience militaire. Officiellement, la Première Armée souhaite préserver les Africains des rigueurs de l’hiver pour la campagne d’Alsace. Officieusement, il s’agit d’unifier l’ensemble des mouvements de résistants derrière de Gaulle et présenter une armée de la Libération blanche. Les historiens parlent en ce sens de « blanchiment des troupes ». La fin de la guerre est encore plus grave quand d’anciens tirailleurs réclament les sommes qui leurs sont dues à Thiaroye. Une succession d’événements conduisent à un massacre qui a fait au moins 70 morts. Après-guerre, ces troupes restent actives et se retrouvent impliquées dans la répression des mouvements en faveur de la décolonisation. Comment ces soldats vivent-ils ces engagements, par exemple en Indochine puis en Algérie ? La dernière phase est tragique, car ces hommes issus des colonies sont utilisés dans les guerres d’indépendance pour réprimer les mouvements de décolonisation. Ainsi à Madagascar au Levant et au Maroc, la haine de l’Africain atteint son paroxysme, car il incarne le bras armé de la répression française. Plusieurs massacres de tirailleurs émaillent ici les sources. En 1954, en Indochine, les soldats africains représentent 15 % des effectifs. Les autorités redoutent une éventuelle solidarité avec les troupes d’Ho Chi Minh, mais elle n’a pas eu lieu. Ils sont moins employés en Algérie, car beaucoup craignent une solidarité entre ces soldats en partie musulmans et les partisans de l’indépendance, mais cela n’a pas eu lieu. Ils y sont entre 15 000 et 17 000 hommes, soit quatre fois moins que les effectifs engagés en Indochine. Le corps des soldats africains prend alors fin entre 1958 et 1962. Enfin, l’une des originalités de votre travail, outre la volonté de dépasser les clichés existants que vous restituez et expliquez — de « Banania » au « coupe-coupe » —, repose sur la mise en lumière de trajectoires individuelles de soldats. Vous proposez d’ailleurs un portrait à chaque fin de chapitre. Quel est l’intérêt d’une telle démarche ? J’ai rapidement renoncé à la publication de ma thèse et les éditions Perrin m’avaient proposé de rédiger une synthèse sur toute l’histoire des tirailleurs. J’ai essayé de trouver le juste équilibre entre la rigueur historienne et l’accessibilité. Ces portraits sont une façon d’incarner un siècle d’histoire, mais ils reflètent surtout l’une des idées principales de mon livre : la profonde diversité de ce corps dans lequel les hommes venaient d’horizons géographiques différents, ne parlaient pas tous la même langue, ne s’étaient pas engagés pour la même raison et surtout ont connu des expériences combattantes profondément variées. Le pluriel est trop souvent sacrifié pour enfermer ces centaines de milliers d’hommes dans des catégories bien restreintes et qui dans le meilleur des cas ne représentent que quelques journées de service (de Thiaroye à la défense de Reims, s’étalant de quelques mois à parfois plus de quinze années). Avec ces sept portraits, nous avons un authentique chef de guerre, un homme incontournable pour son influence économique, un poète, un fervent opposant à la colonisation, un héros de la Résistance ou encore l’un des derniers tirailleurs qui a obtenu la nationalité française à la fin du mandat de François Hollande. Avec Eliassa, je voulais à tout prix faire le portrait d’un « inconnu » au parcours banal, dont on ne connait pas toute l’histoire, ce qui était au cœur de ma thèse. Ces hommes ont trop longtemps été enfermés dans les figures réductrices du héros ou de la victime. Je tenais à rappeler ce que représente la durée de service d’un soldat et un quotidien qui est le plus souvent rythmé par une routine, parfois ennuyeuse, loin des zones de combat et des clichés grossiers.

13.06.2022 à 19:00

Hellfest 2022 : les groupes à ne pas manquer

C’est l’un des plus grands festivals de metal au monde, et c’est la première fois depuis trois ans qu’il se tient, les raisons sanitaires et politiques que nous connaissons ayant conduit à l’annulation des éditions 2020 et 2021. Après avoir « serré les fesses » durant toute cette période, selon l’expression imagée de son fondateur, le Hellfest revient en trombe avec une édition double. Cette formule superlative se révèle en accord avec la politique de développement gargantuesque que le festival a mené durant la décennie 2010, et qui n’a pas forcément fait que des heureux (l’aspect grand public et familial a progressé au détriment de l’entre-soi plus authentique des débuts, et il n’y a pas que les black-metalleux individualistes et misanthropes qui déplorent la surpopulation qui accable désormais le site). Cette formule s’étend donc sur deux grands week-ends : un premier volet de trois jours (17-19 juin), qui reprend à peu de choses près le line-up de l’édition prévue en 2020 ; un second de quatre jours (23-26 juin), à la programmation entièrement neuve (même si certains groupes seront présents pour les deux volets), qui s’achèvera avec le concert, longtemps fantasmé en terres clissonnaises, du groupe culte du thrash états-unien, Metallica. Si l’on en croit les statistiques des sites de revente de billets en ligne, le second week-end, plus bling-bling en termes de programmation, semble davantage attirer les foules que le premier. Le line-up de ce dernier nous semble cependant artistiquement plus relevé, et c’est donc sur lui que nous allons nous concentrer. Ne pouvant évidemment passer en revue les 160 groupes qui le composent, nous proposons ici une suggestion de « parcours idéal » au sein de ce plateau touffu. Trois historiques Judas Priest : La plus massive des têtes d’affiche du premier week-end l’est autant par la densité de son répertoire discographique que par le poids des années accumulé depuis sa création… il y 50 ans. Les Rolling Stones du heavy metal effectueront un énième (et dernier ?) passage au Hellfest, armés de leurs tubes inoxydables (issus de leurs plus grands albums : Sad Wings of Destiny , British Steel , Painkiller , Angel of Retribution …) et de leur stage-show pyrotechnique, dans la tradition grandiloquente développée par les fleurons de la New Wave of British Heavy Metal comme Iron Maiden ou Def Leppard. Si l’effet de surprise sera sans doute peu présent, on pourra apprécier le privilège d’être parmi les derniers à voir évoluer live un groupe qui, à l’instar d’un Black Sabbath ou d’un Slayer (dont les tournées d’adieux sont passées par Clisson), a façonné l’histoire et l’esthétique des musiques extrêmes. On pourra aussi goûter à l’énergie communicative du frontman septuagénaire Rob Harfold, et aux talents du « jeune » guitariste virtuose Richie Faulkner (à 40 ans aujourd’hui, il est né lorsque le groupe perçait le marché états-unien avec son British Steel ), venu pallier le départ à la retraite de KK Downing.     Autre groupe quinquagénaire, britannique, décisif dans le processus historique de durcissement du rock’n’roll et déjà multiprogrammé dans les précédentes éditions du Hellfest : les pionniers du hard rock Deep Purple , auteurs dans les années 1970 d’hymnes du calibre de « Smoke in the Water », « Highway Star » et « Child in Time », entrés depuis au panthéon du rock. Portée par des instrumentistes de haut vol et une science unique du groove, la formation originaire de Hertford excelle toujours dans la défense d’un esprit blues et psychédélique qui a donné à la musique populaire quelques-unes de ses pages les plus profondes et les plus épiques.     Autre monument de la vague thrash metal états-unienne des années 1980 (menée par le controversé chanteur-guitariste Dave Mustaine, qui fit un temps partie de… Metallica), le groupe Megadeth est sans doute la tête d’affiche la plus fidèle au Hellfest. Il doit y avoir une relation privilégiée entre ce festival et ces artistes, car on a l’impression de les avoir déjà vus là-bas une bonne dizaine de fois, comme s’ils étaient présents à peu près à chaque édition. Ce n’est pas cette année que cette impression s’estompera, puisque le groupe de Phoenix se produira lors des deux volets de cette édition spéciale du Hellfest. Les amateurs de jeu de guitare virtuose pourront s’en donner à cœur joie devant cette formation très technique, notamment devant les titres de leur album-référence de 1990, Rust in Peace .     Les nouveaux monstres On ne parle pas du film à sketches de Dino Risi, mais de ces groupes que l’on a vus grandir ces vingt dernières années, passant des salles de 100 places aux arènes de 15 000, et qui se produiront ce week-end sur les grandes scènes du Hellfest. Mastodon et Gojira  ont en commun de s'être forgé une signature musicale spécifique, reconnaissable entre mille, et d'avoir su évoluer stylistiquement et élargir leur audience, sans renier l’exigence artistique à la source de leurs premières compositions. Le temps de leur apogée créative ( Leviathan et Blood Mountain au début des années 2000 pour les premiers, From Mars to Sirius et The Way of all Flesh à la fin de la même décennie pour les seconds) est sans doute passé, mais il est au moins de ce millénaire (ce qui reste rare pour des têtes d’affiche au Hellfest). Et même s’ils sont un peu moins marquants, les derniers opus de ces formations (respectivement Hushed and Grim et Fortitude ) n’ont pas à rougir de la comparaison avec leurs glorieux prédécesseurs. Avec le très acclamé Hushed & Grim , en effet, Mastodon  ne revient pas sur les terres sludge enflammées de ses débuts mais retrouve néanmoins la complexité et l’âpreté qu’il avait un peu abandonnées durant les années 2010, au profit de productions plus accessibles et moins abrasives. Au menu, donc : un metal progressif, surprenant, profond et virtuose, qui assume sa part mélodramatique (il est souvent question de deuil dans la discographie des musiciens d’Atlanta), mais évite l’écueil du pathos grâce à son inventivité et son énergie musicales. Trouver l’équilibre sacré entre la composition déstructurée des morceaux et le sentiment d’évidence à leur écoute semble être la quête des musiciens de Mastodon, comme celle de la plupart des groupes progressifs, et on a peu de doutes sur le fait qu’ils transforment l’essai sur scène – le groupe, avec son chant partagé entre trois membres (comme chez Neurosis, une de leurs influences revendiquées), ayant toujours donné sa pleine mesure sur les planches.     Dans un registre plus extrême, on retrouve une autre proposition de metal progressif, incarnée par le groupe français le plus populaire à l’international, à savoir Gojira . Certes, le succès incite parfois à une saine méfiance dans l’univers du metal, où l’on considère qu’il est compliqué de prétendre d’une part à l’intégrité artistique et de se retrouver d’autre part sur l’antenne de France Inter. Et pourtant, même en admettant que les derniers albums du groupe tapent moins fort que par le passé, force est de reconnaître que Gojira continue de produire avec constance des disques impressionnants de puissance, tout en innovant incontestablement sur les plans thématique et stylistique. Gojira, c’est une musique tellurique et panthéiste teintée de cosmologie, engagée politiquement du côté de l’écologie ; c’est aussi et surtout, portée par son batteur monstrueux et son charismatique frontman (on parle des frères Duplantier), une machine de guerre sur scène, avec des compositions taillées pour le live (breaks saisissants, refrains fédérateurs).     Un plateau Death Metal relevé Quittons désormais les Main Stage pour parcourir les scènes alternatives du Hellfest, notamment la scène Altar, où se produisent à chaque édition un certain nombre de groupes réputés de death metal et de brutal death. Cette année ne fera pas exception ; le niveau du plateau présenté est même singulièrement relevé. On pourra notamment voir jouer les titres les plus emblématiques d’un groupe culte, qui a quasiment nommé le genre à lui tout seul, à savoir Death , dont le doublé d’albums ( Human et Symbolic ) au début des années 1990 a constitué une pierre angulaire pour l’ensemble des musiques extrêmes. Ce que l’on verra sur scène n’est néanmoins pas un groupe en activité, mais une sorte (acceptable) de tribute band , Death To All , constituée d’anciens musiciens de la formation floridienne, à l'exception bien sûr de son irremplaçable chanteur et guitariste Chuck Schuldiner, décédé au début des années 2000. Les États-Unis sont l'un des grands pays du death metal, et ils seront plutôt bien représentés, avec notamment deux fleurons de la scène brutal death militante, l’un historique, Dying Fetus , l’autre plus récent, Misery Index . Depuis le nom de leur groupe jusqu’à la texture de leur musique, qui, pour le profane, prend les atours d’une masse sonore fangeuse, à la densité extrême, sans cesse martelée de blast beats, de riffs ultra-techniques et de breaks assassins, c’est peu dire que les Dying Fetus ne cherchent pas à se rendre aimables au plus grand nombre. Cette matière sonore engageante sert de support à des paroles dont la radicalité anti-establishment franchit allègrement les frontières du politiquement correct pour devenir authentiquement révolutionnaires. Mais comme elles sont éructées par un chanteur dont le timbre de voix guttural fait penser à un cochon qu’on égorge dans une mare de boue, personne ne peut vraiment les comprendre, même chez les anglophones. C’est un peu le drame (ou la chance, peut-être) de Dying Fetus…     Venus eux aussi de l’État du Maryland, les membres de Misery Index seront là pour défendre leur dernier album, Complete Control , l'un des meilleurs disques de l'année 2022. Ils présentent un death metal racé, tirant sur le grind, bouillonnant, plein de relief et de surprises, avec des paroles rageuses dénonçant la violence du capitalisme. Portée par un batteur hors-norme (Adam Jarvis), des guitares débridées et un duo de hurleurs inspiré, leur musique se veut, jusque dans sa structure et sa texture, l’expression d’un grand gâchis, une ode aux vies broyées par ce système économique. C’est une musique qui dit la vérité de nos conditions, l’impuissance politique et l’absurdité d’un monde allant à sa destruction.     Le pèlerinage death metal se poursuit en montant au Nord, en direction de la Scandinavie, et plus précisément de la Suède, le pays par excellence du death mélodique, qui sera représenté cette année par le groupe At the Gates . Celui-ci reprend sa carrière contrastée, après une longue interruption dans les années 2000, suite au pic créatif atteint avec l’album Slaughter of the Soul . Rempli de tubes étincelants et immédiatement accrocheurs, ce disque de 1995 trouvait un équilibre parfait entre violence et efficacité, et les brûlots conscients « Blinded by Fear » ou « Slaughter of the Soul », suintant d’un formidable dégoût envers la médiocrité du monde, sont encore aujourd’hui les morceaux indispensables des setlists de ce grand groupe live.     Direction la Norvège, ensuite : on part à la découverte d’un groupe atypique de death old school, aujourd’hui un peu oublié, Cadaver , qui resurgit du fond des âges avec un très bon album, Edder & Bile… . Cadaver, c'est des thèmes d’une grande noirceur (solitude, aliénation et détresse existentielle) traités non plus avec la rage revendicatrice des précédents groupes cités mais plutôt avec une forme d’ironie désabusée et une absence totale d’espoir. Aucune lueur au bout du tunnel, mais des riffs surprenants, des breaks inattendus, une contrebasse sur scène (!), et une vraie volonté d’expérimentation. Une vraie curiosité, en somme. Death old school encore, avec les États-Uniens de Gatecreeper , qui puisent leur inspiration dans la grande époque du death des années 90 (version Entombed, Obituary). Les débuts discographiques du groupe ne proposaient d’abord rien de bien nouveau qu’un death midtempo primitif au son épais. Mais sur ses dernières sorties, le groupe de l’Arizona a ralenti le rythme et densifié les atmosphères, incorporant même des solis, pour évoluer vers un death-doom assez écrasant à la Morbid Angel ou Vallenfyre, rempli de dissonances inspirées. C'est dans une direction artistique totalement inverse que nous conduisent les Italiens de Hour of Penance , qui concluent notre tour du monde de la scène death metal représentée au Hellfest, dans un style à l’intensité maximale caractérisé notamment par l’impressionnant débit-mitraillette du chanteur-guitariste Paolo Pieri, qui pourra rappeler celui d’Oli Peters du groupe Archspire. Ce chant growlé, tellement rapide qu’il n’est pas possible de le comprendre, ni même de suivre les paroles à l’écrit (leur thème principal, si vous voulez quand même le savoir, est la dénonciation des religions), est une des façons d’atteindre ce Graal des musiques extrêmes : faire de la voix humaine un instrument comme un autre, dans un ensemble de textures sonores dissonantes et abrasives.   Un détour par le Thrash Metal Avec Slayer retiré du circuit, et en l’absence des grands groupes allemands Kreator, Sodom et Destruction, le thrash est sans doute un peu moins à l’honneur aujourd’hui que par le passé sur les scènes du Hellfest, même si les inoxydables Metallica et Megadeth porteront encore le flambeau du genre sur les Main Stage du festival. C’est sur la scène Altar, en revanche, que se produiront les Brésiliens de Sepultura . Entre le death et le thrash, ce groupe a marqué au fer rouge le metal extrême au début des années 1990 avec les albums Arise , Chaos A.D. et Roots . Largement remanié en termes de line-up depuis le départ des frères Cavalera, remplacés par un chanteur au registre polyvalent (Derrick Green) et un batteur talentueux (Eloy Casagrande), le groupe viendra défendre sur scène un dernier disque, Quadra , très bien reçu par la critique. Si sa récente production discographique a pu parfois déconcerter les fans de la première heure, elle est le signe d’une formation qui ne fait pas que capitaliser sur sa gloire passée, mais continue d’évoluer, de façon très substantielle. La base thrash-death acérée et reconnaissable entre mille, le riffing mitraillette et les courts solis dissonants sont toujours au rendez-vous, émaillés d’éléments de musique tribale et d’innovations sonores et rythmiques côtoyant le brutal death et même le hardcore. La conscience politique du groupe, elle, ne s’est jamais émoussée.     C’est surtout le thrash états-unien qui est à l’honneur cette année au Hellfest, comme en témoigne la présence de trois de ses représentants historiques, à la carrière aujourd’hui quadragénaire. On commence avec le son très côte Ouest des Suicidal Tendencies , qui mêle l’esprit skate-punk du hardcore et la complexité abrasive du thrash. Le résultat, c’est une musique résolument mélodique et funky, gorgée d’ethos adolescent (rébellion, drogues, idéalisme), bourrée d’idées de composition, avec une section rythmique basse-batterie singulièrement mise en avant, qui a amené un triplé de disques marquants ( How will I laugh tomorrow ; Lights, Camera, Revolution ; The Art of Rebellion ) au tournant des années 1990. L’actuel bassiste de Metallica, Robert Trujillo, a longtemps été un pilier de Suicidal Tendencies.     Il s’agit là d’un point commun avec un autre groupe thrash aux parties de basse impressionnantes qui se produira au Hellfest, Flotsam & Jetsam . Ce groupe a sorti son premier album, Doomsday for the Deceiver , lors de la glorieuse année 1986, en même temps que Master of Puppets de Metallica et Reign in Blood de Slayer, et a alors réussi le prodige de soutenir la comparaison avec ces références, avec un intrigant mélange entre des compositions thrash et un esprit plus proche du heavy metal britannique (perceptible notamment dans les paroles très cock rock des chansons). Le groupe déclinera ensuite avec le départ de son bassiste et compositeur Jason Newsted, qui rejoint donc Metallica, au détriment des amateurs de jeu de basse (qui ne l’entendront plus beaucoup dans les mixages des albums des Four Horsemen), mais au grand plaisir de son banquier, certainement. Les Flotsam viennent de Phoenix, Arizona, comme Megadeth et un troisième groupe historique programmé par le Hellfest, Sacred Reich , au nom évidemment ironique, on le précise, le groupe étant marqué à gauche et s’étant toujours montré très engagé contre la politique impérialiste des États-Unis.     Une plongée dans le Black Metal Sans vouloir trop généraliser, le black metal constitue souvent au Hellfest une valeur sûre et un refuge. Le black metal, c'est LA solution pour se retrouver, comme au bon vieux temps, à 400 maximum devant des groupes qui cognent trop salement pour les touristes de festival. Entre amateurs du style musical le plus froid, agressif et planant de toute la galaxie metal, vous pourrez vous ressourcer spirituellement au contact d’un florilège de groupes particulièrement stimulant. On commence par l'un des quatre ou cinq groupes trônant au centre de l’univers black metal, aussi bien pour les épisodes tragiques qui ont émaillé ses débuts (suicides, meurtres, incendies d’églises, etc.) que pour ses disques : Mayhem . Leur ultra-classique, c’est l'album  De Mysteris Dom Sathanas de 1994, pièce maîtresse de true norvegian black metal, épique et glacée, devenu une pierre angulaire pour le genre tout entier. L’évolution de la discographie de Mayhem a ensuite amené des expérimentations plus ou moins heureuses, qui ont souvent divisé, mais le dernier disque, Daemon , à la fois véloce et atmosphérique, constitue un retour aux sources, moins débridé peut-être mais impeccablement maîtrisé. Si Mayhem n’est plus aujourd’hui une formation qui mène le jeu, elle sait encore clairement marquer son territoire, et le niveau des instrumentistes et du chanteur Attila Csihar (impressionnant dans des registres très divers) devrait achever de nous convaincre sur scène.     Presque aussi sulfureux, et au moins aussi influents depuis une vingtaine d’années, les Suédois de Watain reviennent avec un album, The Agony & Ecstasy of Watain , qui renoue avec l’impression de chaos et de sauvagerie de leur chef-d’œuvre de 2003, Casus Luciferi . La violence est encore au rendez-vous avec ce groupe parmi les plus extrêmes de la scène black, mais il faut dire qu’il sait aussi composer une musique d’une grande richesse et gorgée d’émotion. Sur scène, Watain pousse à fond le curseur en termes de décorum sataniste, ça passe ou ça casse, mais voilà sans doute un argument supplémentaire pour assister à un live qui promet d’être survolté sur la scène Temple. L’influence du grand groupe de death-black suédois des années 1990, Dissection, est palpable dans l’œuvre de Watain, comme dans celle de leurs compatriotes de Necrophobic , à la carrière très riche et aux parties de guitares singulièrement inspirées : le black pour les riffs en tremolo-picking et l’ambiance de grand souffle glacé, le death pour les breaks, les courts solis et les changements de structure. Si on rajoute la petite pointe d’esprit Slayer (le groupe est nommé d’après le titre d’une chanson des maîtres du thrash), on ne doute pas un instant de l’efficacité de cet alliage sur scène. 1349 , c’est l’année de la Grande Peste Noire qui a ravagé l’Europe. C’est aussi le nom de l’un des groupes de black metal les plus extrêmes et intransigeants d’une scène norvégienne où, à la base, le curseur est déjà assez haut en moyenne en termes de radicalité. Autant vous dire que l’on parle ici d’une musique que peu de personnes au monde parviennent à écouter, encore moins à apprécier. Et c’est bien dommage, étant donné le romantisme noir et la férocité froide qu'exhale l’œuvre des Norvégiens. La grande époque des albums Beyond the Apocalypse et du sommet Hellfire est désormais un peu loin, mais la dernière livraison, The Infernal Pathway , est un disque rapide, technique et aiguisé de raw black mâtiné de thrash, d’excellente tenue. Si l’on se réfère à leur prestation terminale du Hellfest 2014, voilà l’une des expériences de concert les plus brutales que vous pourrez faire au cours de l’édition 2022.     On reste en Norvège, le pays du black metal, avec des artistes solos aux œuvres contrastées, qui se produiront sur la scène Temple avec des musiciens d’accompagnement. D’abord avec Taake , créature du sulfureux auteur-compositeur-instrumentiste-guitariste Hoest. Les accents épiques et puristes des premiers disques chantés en norvégien, avec notamment le sommet représenté par Hordalands Doedksvad en 2005, ont peu à peu laissé la place à du black progressif tendant vers le heavy, avec une approche plutôt mélodique et contemplative, certes moins heureuse sur le plan artistique, mais dont il n’est pas impossible qu’elle soit transcendée sur scène par ce grand performer live . Pour un style plus accessible, plus mélodique, midtempo et tirant sur le heavy, rendez-vous au concert d’ Abbath , alias Olv Eikemo, ex-chanteur et guitariste de l’un des plus grands groupes de black metal de l’histoire, Immortal. La production solo d’Abbath est loin d’atteindre le niveau des grands classiques réalisés avec son ancienne formation (notamment les albums At the Heart of Winter et Sons of the Northern Darkness ), mais l’énergie pleine d’autodérision du porteur de ce timbre de voix historique peut faire merveille sur scène – comme ses états éthyliques passagers peuvent rendre la chose embarrassante, cela dépend des jours. Le plus convaincant de ces projets solos est sans doute celui de l’emblématique vocaliste de Gorgoroth, figure éminente de la scène black metal, le sieur Kristian Espedal, alias Gaahl. Son side project Gaahls Wyrd constitue en effet une proposition particulièrement originale et aboutie. Une musique sombre et incantatoire, à la fois lyrique et introspective, autant portée sur les atmosphères sépulcrales que sur la double pédale, qui ouvre une voie particulièrement fertile dans un genre musical que l’on pourrait croire désormais très balisé.     Pour une approche encore plus lyrique, dans laquelle le chant clair devient même majoritaire par rapport au chant éraillé, on pourra se tourner vers le groupe Borknagar , qui propose une musique résolument épique et optimiste, entre le folk metal et le black progressif, avec même un clavier à la Ray Manzarek dans l’orchestration. Quelque part entre Enslaved et Solstafir, leur dernier album Up North est une véritable déclaration d’amour panthéiste au froid des paysages septentrionaux. On retrouve un horizon comparable chez les Irlandais de Primordial , avec une base black largement diluée par des éléments folk, doom et pagan. Le résultat, c’est une musique midtempo mélodique et parfois assez entraînante, mais avec une approche thématique plus mélancolique et pessimiste. Assagi depuis l’album culte de 2007 The Nameless Dead , le groupe a tendance à s’assombrir de plus en plus, annonçant dans ses textes rien moins que la fin d’un monde. Que l’on se rassure cependant, malgré le sens du show assez théâtral de son chanteur, ce sens du tragique ne verse jamais dans le kitsch (pas de biniou celtique ici).     Pour un registre plus occulte et pas moins emphatique, on ira voir du côté de Rotting Christ , l'un des groupes metal les plus illustres de la riche scène grecque (avec Nightfall, Septicflesh, Suicidal Angels, Lucifer’s Child). Ce groupe de vieux briscards pratique un style assez éclectique, entre black, heavy et thrash, avec dans le chant une alternance entre le growl féroce et l’incantation liturgique façon chant grégorien. Musicalement, cela part donc souvent dans tous les sens, avec des fortunes diverses (on flirte parfois avec une sorte de kitsch médiévalisant), mais cela reste toujours intéressant et inventif.     Notre parcours dans la scène black metal du Hellfest 2022 premier volet continue avec deux jeunes formations françaises de haut niveau évoluant dans un registre puissant et atmosphérique, entre black metal et post-hardcore. De tous les groupes du Hellfest, les Nantais de Regarde Les Hommes Tomber seront sans doute ceux qui voyageront le moins pour venir se produire à Clisson, distante de trente kilomètres de leur ville d’origine. L’aura du groupe a cependant déjà largement franchi les frontières de la région, et même du pays, grâce à trois albums dans lesquels se déploie, sur de longues compositions, une musique noire, compacte et planante, puisant son inspiration dans un enchevêtrement de grandes mythologies. L’inspiration, c’est dans l’œuvre littéraire de l’écrivain américain HP Lovecraft que les Bordelais de The Great Old Ones puisent la leur. Cela n’est certes pas d’une originalité folle dans le monde du metal, mais la constance et l’approfondissement avec lequel le groupe creuse ce sillon des visions maléfiques hallucinées et des énergies noires dissimulées sous l’apparence des choses le rendent singulièrement intéressant. D’autant plus lorsque cela prend la forme d’un post-black racé et puissant à trois guitares, qui dessine une succession de paysages musicaux sombres et glacés : le black metal, qu'on se le dise, reste avant tout une question d’espace.     Venant également de Bordeaux, Seth n'est certainement pas une « découverte » puisqu’il s’agit de l’un des tout premiers groupes de black metal français à s’être formé et à avoir attiré l’attention à l’international avec un album, Les Blessures de l'âme (1998), devenu un jalon de la scène. Seth joue un black assez pur et pourtant accessible, majoritairement midtempo, à la fois agressif et atmosphérique, avec des touches mélodiques et symphoniques. Les riffs inspirés distillent une certaine mélancolie, et les claviers en soutien, une certaine grandiloquence.     On voit ce qui, dans l’œuvre de Seth, a pu inspirer le groupe parisien Alcest , qui mêle brillamment black metal et shoegaze (= blackgaze), tout en arpèges et en douces harmonies, qui fait évoluer le black vers un résultat audible par toute la famille (à chacun de décider si c’est bien ou non).   Les rivages stoner-doom Notre panorama des musiques extrêmes présentes dans ce premier week-end au Hellfest ne serait pas complet sans la mention d'autres groupes importants, que l’on regroupe ici par commodité sous l’étiquette de stoner-doom, mais dont les styles diffèrent en fait sensiblement. Il y a d’abord le fameux super-groupe Down , formé il y a plus de vingt ans autour de Phil Anselmo, le chanteur du très populaire groupe de power metal Pantera, avec des musiciens de renom issus de la scène nouvelle-orléanaise (Eyehategod, Crowbar, Corrosion of Conformity), et auteur notamment de l’album culte NOLA . Les thématiques des chansons sont en accord avec le nom du groupe : existences qui plongent, addictions, perte de soi, démons intérieurs. L’attrait de la formation réside beaucoup dans l’atmosphère blues suintante et enfumée qui se dégage des compositions, associée à une étourdissante ribambelle de riffs sauvages et massifs et à une épatante science du groove. Bref, une musique idéale pour découper du bois.     Dans un registre plus gras et belliqueux, plus sludge en somme, mentionnons le trio Californien High On Fire , mené par Matt Pike, le guitariste de Sleep. Pas de surprise pour les amateurs de ce style compact et agressif, rempli de double pédale et de riffs brise-nuques, et proposant très peu d’aération. À l’image de Lenny Kilmister, légendaire frontman de Motorhead, auquel l’album Electric Messiah rend un hommage appuyé, High on Fire cultive la fidélité à une forme musicale qui a fait ses preuves. Le tempo ralentit avec les Anglais d' Electric Wizard , groupe précurseur et grandement influent à l'intérieur de ce mouvement stoner-doom qui innerve les musiques actuelles depuis au moins une trentaine d’années. Riffs saturés en format mur de guitares, basse bourdonnante et dissonante, appuis de batterie marqués, chant qui quitte les rives de l’épopée pour aborder celles du psychédélisme : comme toutes les grandes formations, Electric Wizard a un son à lui, inimitable et immédiatement identifiable, distinct de l’ancêtre Black Sabbath et des autres grands qu’il a inspirés (Pentagram, Saint Vitus, Candlemass). Sur scène, visuellement, le groupe cultive le style shoegaze et se préoccupe peu de scénographie, si l'on excepte les quelques étranges films ésotériques SM projetés en arrière-plan des musiciens. Mais cela se révèle parfaitement accordé à l'ambiance et au thème des morceaux, à la puissance des harmoniques et à la complexité des (longues) compositions. Leur dernier album aux sonorités orientales est loin d’avoir fait l’unanimité, mais les Electric Wizard ont de toute façon assez de classiques de 10 minutes en stock pour nous immerger toute une soirée dans leur atmosphère sombre et planante.     L’influence d’Electric Wizard est d’ailleurs patente sur le jeune groupe italien Messa , dont le second album Feast for Water (2018), aux ambiances sonores très sombres, fait office de carte de viste. Attention toutefois, c’est du stoner-doom avec du chant féminin lyrique : sur album c’est souvent très joli, et en live souvent très moche. Mais laissons leur une chance de nous détromper. Le tempo ralentit encore plus avec Inter Arma , un groupe authentiquement doom, au sens où il œuvre dans cette lenteur et cette pesanteur dont on sait, depuis le morceau éponyme de Black Sabbath, qu’elles sont des voies tout aussi convaincantes pour atteindre la violence musicale que la rapidité et l’extrême technicité. Loin de se poser en mode pilotage automatique dans cette formule esthétique, le groupe états-unien, porté sur l’expérimentation, s’en sert pour composer des paysages sonores d’une grande richesse et d’une grande diversité, avec des éléments death et black, évoquant la déréliction des systèmes politiques occidentaux et la dévastation planétaire dont nous sommes les témoins. On parie volontiers que leur live sera l’un des plus marquants de cette édition 2022 du Hellfest.     Leurs compatriotes de Pelican susciteront eux aussi un intérêt légitime, avec leur post-hardcore instrumental très en vogue au début des années 2000 (avec notamment l’album Australasia ), réactualisé avec talent sur le récent Nighttime Stories .   Dans les autres styles musicaux Au-delà de ces groupes qui représentent le noyau dur de la galaxie metal, il est possible, au cours d’un Hellfest, de naviguer dans des genres périphériques de cette galaxie, voire d’en sortir temporairement, avec des propositions musicales annexes, qui amènent souvent une belle diversité dans le parcours d’une journée. Groupe incontournable du hardcore new-yorkais des années 90, Life Of Agony apparaît à une période où la scène US semble s'essouffler. Leur premier album River Runs Red (1993) présente déjà une musique inventive et parfaitement maîtrisée, qui fait la part belle à un style de chant novateur. Constamment à bout de souffle, la technique vocale de Keith/Mina Caputo apporte en effet un sentiment d'urgence et d'engagement total. Dans un registre plus screamo , on pourra jeter un œil et une oreille à la prestation survoltée des Japonais d’ Envy , dont la recette — longs passages atmosphériques et introspectifs, puis bourrinage hardcore et hurlements — a des adeptes, dont l'un des deux auteurs de cet article (pas de chance pour lui, c'est l'autre qui a eu le  final cut ). Quant à leurs compatriotes de Mono , référence du post-rock, ils se produiront cette année dans le cadre d’une création originale avec la violoncelliste Jo Quail, qui avait déjà donné, lors du dernier Hellfest en 2019, un concert solo surprise de toute beauté. La résurgence, depuis une dizaine d’années, du heavy rock des années 70 à travers un nombre incalculable de groupes qui assument leur côté rétro et vintage, cela vous fait doucement bailler ? Nous aussi, mais s’il faut en voir un au Hellfest cette année, ce serait sans doute le groupe canadien Black Mountain , dont la musique dégage un spleen touchant et une vraie personnalité. Ses cinq membres se sont faits connaître en 2008 avec In The Future,  un album revival psyché remarqué, avant de revenir à une formule rock plus classique. Les derniers albums IV (2016) et Destroyer (2019) marquent le retour du groupe vers des structures plus complexes et des productions plus soignées. Leur musique s'appuie sur des boucles lancinantes, un chant clair et tendu toujours à la limite de la rupture de la chanteuse, et un clavier aux accents space rock bien sentis.     Clôturons enfin ce parcours avec un side project surprenant et stimulant, celui d’Adam Draski, alias Nergal, guitariste du groupe de black-death polonais Behemoth, qui joue une musique particulièrement brutale. Dans un grand écart stylistique dont il existe peu d’équivalents, l’artiste tourne cette année avec Me & That Man , qui a déjà produit deux très beaux disques, et qui est un pur projet de blues-rock. L’écart n’est peut-être pas si grand, après tout, car c’est dans le blues, si l’on en croit la légende de Robert Johnson, qu’il y a un siècle environ est née l’inspiration satanique de la musique (c’est-à-dire l’idée qu’elle procède d’un pacte avec des puissances occultes qui nourrissent le processus créatif). Dès lors, la cohérence du parcours apparaît plus nettement. Les deux disques de Me & That Man explorent des thématiques très metal (combat de l’être contre ses démons profonds, sentiment d’accablement, emportements émotifs), mais sous une forme blues gothique pouvant tirer ponctuellement vers la country et le gospel, une forme contemplative, aux atmosphères désertiques, qui sait aussi se faire aérienne avec ses  bends de guitares récurrents. On pense parfois à Johnny Cash, à Nick Cave, à Leonard Cohen, voire à Chris Isaak, mais la référence suprême semble ici être le regretté Mark Lanegan. Bref, si vos oreilles et votre esprit ont besoin de variation entre deux groupes à la texture sonore plus violente, les musiciens de Me & That Man nous semblent une compagnie hautement recommandable.   * Retrouvez ici la programmation complète du Hellfest  2022.   A lire également sur Nonfiction : Hellfest 2019 : sous le signe du doom metal Hellfest 2018 : Metal Music Videos Hellfest 2017 : Jour 3 sous l'haleine chaude du diable Live report au Hellfest 2016  

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