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21.10.2020 à 15:25

 

Les infiltrés
Dans sa chronique au Monde du 17 octobre 2020, l’économiste Jean Pisani-Ferry, inspirateur du programme d’Emmanuel Macron, nous enjoint à abandonner nos vieilles lubies et autres passions tristes qui nous ont fait associer l’écologie politique à la lutte contre le capitalisme et la croissance depuis au moins 50 ans. La croissance serait une alliée et…
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Article intégral

Dans sa chronique au Monde du 17 octobre 2020, l’économiste Jean Pisani-Ferry, inspirateur du programme d’Emmanuel Macron, nous enjoint à abandonner nos vieilles lubies et autres passions tristes qui nous ont fait associer l’écologie politique à la lutte contre le capitalisme et la croissance depuis au moins 50 ans. La croissance serait une alliée et l’innovation technique la clef pour relever les défis environnementaux. Quant au capitalisme, « quoi qu’on pense de ce mode de production, l’urgence commande aujourd’hui de faire avec lui. »

Dans un désir de réconciliation générale il se réfère à un texte important d’André Gorz de 1974 (« Leur écologie et la nôtre », republié par Le Monde diplomatique en avril 2010) et conclut : « Gorz avait vu juste : laissé à lui-même, le capitalisme massacre l’environnement. Adéquatement canalisé, il intègre la contrainte environnementale et en fait un ressort de développement. »

André Gorz doit se retourner dans sa tombe. S’il avait anticipé dans son article la récupération de la contrainte écologique par le capitalisme, il n’avait en revanche pas prévu la récupération de son discours anti-capitaliste dans un article destiné à nous faire accepter la nécessité d’un capitalisme vert ! Car pour Gorz « la lutte écologique n’est pas une fin en soi, c’est une étape » et il n’était pas question de se satisfaire d’un capitalisme ayant intégré la contrainte écologique.

Et si pour Pisani-Ferry intégrer la contrainte est synonyme de transition verte, ce n’est pas tout à fait en ces termes que Gorz l’envisageait. Pour lui, comme pour Ivan Illich, si le capitalisme s’adapterait à la contrainte ça serait pour nous conduire à devoir survivre dans « un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition ».

Près de 50 ans après le rapport Meadows et le club de Rome, plus de 30 ans après la création du GIEC, ce n’est plus la documentation qui manque pour montrer que notre trajectoire de développement nous conduit dans le mur climatique. Pire, chaque étude montre que loin d’infléchir la trajectoire, nous suivons plutôt les scénarii les plus pessimistes. Quelques décennies après l’article de Gorz, absolument rien de significatif ne nous permet donc de conclure que le capitalisme intègre les contraintes écologiques pour les respecter. On assiste plutôt à un accroissement des inégalités et un renforcement du contrôle du pouvoir central sur la société, comme Gorz le craignait. Il nous faudra donc plus qu’une chronique ingénue et réjouissante pour nous convaincre du bien-fondé de l’hypothèse Pisani-Ferry, qui est régulièrement démentie par le simple examen des faits.

Notre position d’infiltrés, cadres du privé ou de la fonction publique, nous permet par ailleurs d’observer la duplicité de la soi-disant mutation écologique du capitalisme. Nous voyons de près les entreprises se doter de départements RSE et autres activités à impact, développer des programmes de charité parfois sans lien avec leur activité principale, changer la couleur de leur logo, appliquer des managements « positifs » pour se prémunir des seuls risques de réputation, et éventuellement, de fuite des jeunes à l’embauche. Mais ce sont les mêmes entreprises qui, par ailleurs, s’arqueboutent contre toute idée de sobriété, même simplement énergétique, tant elles dépendent de la consommation énergétique pour leur indispensable croissance.

Il ne s’agit pas ici de proposer une critique édifiante qui dénoncerait le cynisme des dirigeants de ces firmes qui font le contraire de ce qu’elles revendiquent. Certains sont cyniques bien sûr, mais ils n’ont surtout pas le choix. Leur comportement est dicté par les nécessités des structures capitalistes dans lesquelles ils évoluent. Ils sont contraints de délocaliser si leurs concurrents le font, de produire moins cher (et moins propre) pour rester dans la course, et in fine d’obéir au seul impératif d’une société capitaliste : offrir le meilleur retour sur investissement à ses actionnaires. Lesquels actionnaires ne sont pas non plus des êtres abjects, ce sont les fonds de pensions qui font au mieux leur travail pour assurer les retraites des américains ou encore des banques qui essaient de proposer les meilleurs rendements à leurs clients épargnants. Aller à l’encontre des règles du jeu c’est sortir du terrain et laisser sa place à un joueur plus docile.

Ce que nous observons sur le terrain, au cœur du système, peut aussi se théoriser. Et c’est ce qu’a fait Antonin Pottier dans un article passionnant qui conclut que la mécanique capitaliste semble incapable de respecter les frontières écologiques.

Quant au besoin de croissance du PIB, il est intimement lié à l’acceptation du cadre capitaliste. C’est la perspective de croissance des profits qui incite à l’investissement, qui permet ensuite la production puis la création d’emplois, la consommation, etc. Sans croissance du PIB, tout le système se grippe. C’est sans doute notre seul point d’accord avec Jean Pisani-Ferry, capitalisme et croissance du PIB vont ensemble, on ne quittera pas l’un sans l’autre. Mais il faut aussi rappeler que de nombreuses études ont montré une forte corrélation entre croissance économique et consommation d’énergies fossiles. Un autre argument qui devrait donc au contraire nous conduire à envisager d’abandonner notre mode de production capitaliste.

Canaliser adéquatement le capitalisme ne suffira pas, à moins de le canaliser vers la sortie et d’envisager la transition vers un autre mode d’organisation de nos sociétés orienté vers l’amélioration du bien-être et la satisfaction des besoins dans le respect des contraintes écologiques. Le moteur doit cesser d’être l’extraction du profit maximum de l’exploitation de l’humain et son environnement, sans quoi tout le reste n’est que vœu pieu.