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multitudes - Revue politique artistique philosophique

17.06.2020 à 18:29

Chronique de l’incertitude pour ramasser les morceaux de Bolivie qui nous ont été laissés

Frédéric Brun
Les élections générales du 20 octobre 2019 en Bolivie ont été dénoncées pour des irrégularités durant tout le processus. L’audit de l’Organisation des états américains (OEA) les a entachées de nullité. L’opposition les a qualifiées de fraude et a mobilisé les secteurs jeunes de la population autour de la défense et de la restitution de leur […]
Texte intégral

Les élections générales du 20 octobre 2019 en Bolivie ont été dénoncées pour des irrégularités durant tout le processus. L’audit de l’Organisation des états américains (OEA) les a entachées de nullité. L’opposition les a qualifiées de fraude et a mobilisé les secteurs jeunes de la population autour de la défense et de la restitution de leur vote. Le gouvernement alors en place a appelé à la défense du vote rural. C’est ainsi que tout a explosé. Une vague de grèves civiques successives dans chaque département constituait jusqu’ici une demande légitime des secteurs dénonçant la fraude des scrutins électoraux. Ces mobilisations ont néanmoins alimenté la haine du « masiste », personne affiliée au Mouvement vers le Socialisme (MAS), mais aussi des Indiens, des Cholas1 et des paysans qui furent battus, humiliés et persécutés pour leur « visage de lamas », qualifiés de « sauvages », de « terroristes2 ». Toutes ces dénominations ont circulé, chez de nombreux jeunes des classes aisées du pays, qui ont commencé leur lutte pour la démocratie à partir du concept raciste-machiste de « faire patrie », ignorant, d’une part, l’État plurinational de Bolivie3 et appelant, d’autre part, à l’unité de la République. À cette époque, la polarisation, et l’obligation de se placer du côté du gouvernement ou dans l’opposition, et le début d’explosion sociale nous alertaient déjà de l’imminence de la violence dans tous les espaces de la société.

Dans les émissions du programme radiophonique Nación Marica4,
différentes camarades problématisaient le manque de mémoire historique et de conscience sociale de l’homosexualité (mariconería 5) bolivienne. Elles soulignaient exactement ce que nous pouvions observer, la menace d’un régime fascistoïde qui pense la démocratie du point de vue du citoyen hétérosexuel, marié, catholique et de la classe moyenne aspirant à la classe supérieure. Nous discutions aussi de l’instrumentalisation et de la fragmentation des mouvements indigènes, ouvriers et paysans, par le MAS6, de tous les faits de corruption et de détournement économique liés aux hautes sphères politiques du gouvernement, de l’émergence d’une élite de politiciens, hommes et femmes, issus des classes moyennes, qui ne représentaient pas les mouvements indigènes et les mouvements sociaux du pays. Pendant ce temps, la violence se déchaînait, sans scrupule, sur les routes, dans des embuscades et dans les villes où tombèrent des morts, toujours des pauvres qui mettaient en jeu leur corps, pour la démocratie.

Alors que la fraude électorale par le MAS se confirmait et qu’un coup d’État civique, militaire et policier était mené, camouflé en lutte démocratique, la coalition de la droite fasciste en Bolivie commençait à se disputer et à assaillir le pouvoir. L’aile droite était représentée par Luis Fernando Camacho, président du Comité civique de Santa Cruz, dont le projet politique est raciste, misogyne et sexiste. Soutenue par le CONADE (Comité national pour la défense de la démocratie), la mutinerie de la police bolivienne – qui eut lieu presque exactement à la même heure dans plusieurs départements du pays et indiquait « être avec le peuple » – et les déclarations des forces armées, ont « recommandé » à Evo Morales de démissionner. Evo a démissionné le 10 novembre 2019 dans un pays assiégé par la violence. Quelques heures plus tard, Luis Fernando Camacho est entré dans le Palacio Quemado (palais présidentiel), s’est agenouillé devant le drapeau bolivien et la Bible, et a déclaré que « la Pachamama7 ne reviendrait jamais au palais parce qu’il appartient désormais au Christ ».

Après la démission d’Evo, et au moment de l’euphorie déclenchée par ces personnes qui ne nous voyaient pas, qui ne nous voient pas et qui ne nous verront jamais comme des interlocuteurs et interlocutrices valides, en raison de nos « visages de lama », la classe moyenne du pays, en pleine ascension, descendait dans les rues et sur les places pour célébrer son triomphe démocratique en agitant le drapeau tricolore tout en enlevant et en brûlant les wiphalas8 avec l’arrogance de ceux qui ont mené et gagné la lutte la plus importante de leur vie, celle pour la démocratie. De vielles cholas pleuraient parce qu’« Evito a été forcé de démissionner » et demandaient de l’aide pour contenir leurs pleurs. Nous avions un nœud dans la gorge à les écouter alors que l’anarchie se déchaînait et que les maisons des personnalités politiques des deux camps, le gouvernement et l’opposition, étaient prises d’assaut, pillées et brûlées avec une violence extrême.

Des barricades se montaient dans plusieurs quartiers des villes de La Paz, pour empêcher l’entrée, le pillage et la violence des « hordes masistes ». Parce que quelqu’un avait dit qu’ils étaient des milliers, qu’ils étaient prêts à affronter une guerre civile et qu’ils descendraient en détruisant tout sur leur passage, et alors que les voisins nous regardaient avec méfiance parce que nous ressentions nos singularités indigènes. Et de nouveau la paranoïa, à cause des lumières sur la colline, d’un mouvement dans les buissons ou de l’alarme du quartier voisin, et tout le monde levait son bâton, les jeunes courraient de haut en bas et les dames commençaient des prières collectives en suppliant et en demandant, au nom de Dieu, la présence de la police et des militaires pour protéger les citoyens. Le lendemain matin, les barricades étaient intactes. Il ne s’était rien passé. Si, quelque chose se passait ! Les classes moyennes et leurs représentants politiques à l’Assemblée législative plurinationale, dans leur soif d’assaut du pouvoir, avaient construit un récit qui qualifiait l’Autre de criminel, afin de se légitimer au pouvoir et de parvenir, à ce moment-là, à l’établissement d’un gouvernement de facto par la main des Forces Armées.

La ville d’El Alto et les mouvements indigènes mobilisés se sont emparés de la place San Francisco et ont agité leurs wiphalas pour protester légitimement contre les actes de racisme dans le pays. Ce 12 novembre, les gens sont arrivés pour se rendre à la Plaza Murillo. C’est là qu’a commencé la répression, les gaz lacrymogènes des secteurs en résistance à qui l’on empêchait le passage parce qu’ils représentaient une menace pour la démocratie. Au Palacio Quemado, à côté d’une forte garde militaire, la sénatrice Janine Añez9, 2e vice-présidente du Sénat, a été assermentée présidente constitutionnelle de l’État plurinational de Bolivie par le général des Forces Armées. Et ils ont dû répéter, encore et encore, l’expression « succession constitutionnelle » pour convaincre la population, presque en vain, et pour se convaincre eux-mêmes que ce qu’ils avaient orchestré n’était pas un coup d’État. Et une fois de plus le spectacle, toute la classe politique de droite qui n’aurait jamais atteint la présidence et quelques personnalités civiles qui ont utilisé toute la mobilisation démocratique, étaient sur scène pour accompagner Mme Janine Añez. C’était un acte triomphaliste et une démonstration de pouvoir patriarcal, utilisant la Bible comme élément judéo-chrétien pour conquérir le pouvoir.

Au moment de la promulgation du décret no 407810, décret par l’intermédiaire duquel Mme Janine Añez menaçait la population en désaccord avec son gouvernement et protégeait les Forces armées en leur donnant carte blanche pour une répression sans mesure, des personnes organisaient une manifestation à proximité de l’usine de Senkata dans la ville d’El Alto. Le matin du 19 novembre, un contingent militaire et policier a tué plus d’une douzaine de personnes pour récupérer cette usine et fournir de l’essence à la ville de La Paz. La stratégie du gouvernement a consisté à inventer la rumeur selon laquelle « ces hordes de masistes, des terroristes, voulaient faire exploser l’usine de Senkata11 », puis ils ont reçu l’approbation des secteurs de la classe moyenne qui sont intervenus pour justifier ces morts, par le fait qu’ils étaient des terroristes. À la fin de cette semaine, on comptait plus de 30 morts12 dans les massacres de Senkata et de Sacaba (ville de Cochabamba). Le pays se couvrait d’un manteau de deuil pour tous ces morts. Nous étions impuissants face à la répression des marches funèbres dans la ville d’El Alto, face aux mobilisations réduites au silence par les balles, aux arrestations arbitraires et criminalisées par les médias, par les hautes sphères du gouvernement et les classes moyennes du pays. Puis vinrent le calme et la pacification apparents, tandis que les pauvres pleuraient, regardaient et enterraient leurs morts.

Les vieux politiciens de droite, ceux qui ont historiquement divisé et pillé le pays, sont revenus avec un masque démocratique pour prendre le pouvoir. Beaucoup d’entre eux ont recours à des alliances bibliques ou élèvent la parole de Dieu au rang de mandat divin. Nous sommes l’ennemi qui doit brûler dans le feu de Sodome. Ils entendent installer un régime de limitation des libertés fondamentales, dans un pays où la lutte pour la liberté sexuelle a résisté, résiste et résistera, à toute forme d’exercice du pouvoir. Nous nous interrogeons aujourd’hui en tant que pédés, pauvres, indiennes et cholas, sur une démocratie, de gauche ou de droite, réduite à sa longue histoire patriarcale, qui n’a jamais réussi à contenir ou à représenter la subjectivité, l’histoire et la sexualité des corporéités non hégémoniques.

Traduit de l’espagnol (Bolivie) par Kantuta Quirós

1 Le terme chola (ou cholita, petite chola) désigne familièrement une jeune femme bolivienne ayant une forte identification à la culture indigène. Il fait notamment référence aux Boliviennes de l’Altiplano qui conservent le style vestimentaire caractéristique de la tradition aymara, qu’elles soient descendantes directes de populations indigènes ou métisses. La figure de la chola cristallise le conflit en cours, puisqu’elle a été longtemps objet de mépris dans le système pigmentocratique bolivien. Sa reconnaissance, dans le cadre du processus de décolonisation culturelle amorcé avec l’accession au pouvoir du MAS, en a fait une figure d’émancipation, voire une icône de mode (au point que ses tenues sophistiquées ont été reprises et revisitées par des couturiers, signifiant aussi l’émergence d’une classe moyenne aymara). Par la suite, les cholas ont été parmi les premières victimes de la vague d’attentats racistes qui ont émaillé les élections et leurs suites (NDLT).

2 Ces qualifications montrent la posture raciste de la classe moyenne du pays. Une classe qui nie ses racines indigènes, en un geste colonial, en désignant les cholas, habitants de la région andine de Bolivie, par l’insulte « visage de lama », et en tentant de les mettre à distance d’eux-mêmes à partir de l’historique débat opposant les sauvages et les civilisés.

3 La proposition de l’État plurinational de Bolivie s’inscrit dans le contexte des années 2006 et 2007, lors de l’Assemblée constituante de Bolivie. Ce fut une proposition du Pacte d’unité, une alliance nationale évolutive des organisations de base boliviennes qui soutenaient les droits indigènes et agraires, la réforme agraire, la réécriture de la Constitution par l’Assemblée constituante et une transformation indigène de gauche de l’État bolivien. Dans le livre Jiwasa / Nosotras (Movimiento Maricas Bolivia, 2019), Ronald Céspedes, un activiste queer de Sucre, présente le « plurinational » comme le concept qui transforma le pays, depuis la logique monolithique et mononationale de la République, jusqu’à une forme plurinationale qui ouvre la discussion vers le plurisexuel, le plurigenre, le pluriculturel, etc.

4 « Nación Marica » (littéralement Nation Pédé ou Nation Queer) est un programme radio diffusé par Radio Líder 97.0 F.M depuis 2016 dans la ville d’El Alto – Bolivie. Il remet en question les projets des nations latino-américaines qui visent à exclure la diversité sexuelle et de genre, qui constituent une menace pour ces projets patriarcaux. Le programme interroge l’utopie nationale, suscitant des débats sur la situation sociale, politique et sexuelle dans le pays.

5 Mariconería, du mot marica, pédé. Sans équivalent en français, nous pourrions traduire ce mot plus justement par « queerness », reflétant une vision plus politique et moins naturalisante que le terme « homosexualité » (NDLT). À partir du programme radio, nous avons construit un récit sur l’insulte « pédé ». Nous assumons l’insulte comme dénomination identitaire, dans un exercice politique de re-sémantisation de celle-ci pour parvenir à la réflexion et à la reconnaissance de nos autres identités, comme l’identité indigène, par exemple. De même, nous remettons en question les impositions néocoloniales implicites dans l’institutionnalisation du mot et agenda « gay » latino-américain qui génère une autre norme, homonormative, en matière de sexualités.

6 Le MAS est co-responsable de la formation de la coalition de la droite conservatrice en Bolivie en raison de son manque d’autocritique, de la perte de son nord politique et de son assimilation au jeu politique – partisan – utilitaire qu’avait critiqué l’opposition.

7 La « Terre Mère » dans les cosmovisions andines et qui s’était vue reconnaître un statut de sujet politique dans la Constitution bolivienne de 2009 (NDLT).

8 Le drapeau représentant les peuples originaires d’Amérique qui avait été adjoint officiellement au drapeau tricolore bolivien à l’occasion du processus de plurinationnalisation du pays (NDLT).

9 Sénatrice pour l’Unité Démocratique (UD), elle a voté contre la Loi no 809, « Loi sur l’Identité de genre», 2016, déclarant que la parole de Dieu et la Bible établissaient l’identité de chaque personne.

10 Ce décret a été publié le 15 novembre 2019. Il exemptait de responsabilité pénale les membres des forces armées qui ont participé aux opérations de rétablissement de l’ordre interne dans le pays face à la menace supposée de groupes de guérilla et étrangers. Il a été abrogé le 28 novembre, une fois le pays pacifié.

11 Planta de Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos (YPFB), l’une des usines de distribution de carburant les plus importantes du pays, située dans le quartier de Senkata de la ville d’El Alto (NDLT).

12 Selon le site web du bureau de la Défenseuse du Peuple de Bolivie, 35 personnes ont été tuées dans les conflits qui ont suivi les élections de 2019. www.defensoria.gob.bo/contenido/afectacion-a-derechos-en-conflicto-elecciones-2019


17.06.2020 à 18:23

Pour un autre avenir des universités

Frédéric Brun
La lutte actuelle de milieux universitaires contre le projet de Loi pluriannuelle de programmation de la recherche (LPPR) respecte un rituel désormais bien connu. Nos différents gouvernements successifs (UMP, LR, PS, LREM) sortent de leur manche une « réforme » censée améliorer la « compétitivité » de la recherche et des universités françaises par rapport à leurs concurrentes étrangères. […]
Texte intégral

La lutte actuelle de milieux universitaires contre le projet de Loi pluriannuelle de programmation de la recherche (LPPR) respecte un rituel désormais bien connu. Nos différents gouvernements successifs (UMP, LR, PS, LREM) sortent de leur manche une « réforme » censée améliorer la « compétitivité » de la recherche et des universités françaises par rapport à leurs concurrentes étrangères. Sous l’impulsion (ou l’excuse) d’un alignement sur le processus de Bologne de standardisation européenne, ces gouvernements justifient ces réformes par le besoin de « moderniser » des statuts et des institutions devenues obsolètes, accusées d’entretenir une médiocrité égalitariste (passéiste) et d’étouffer une « excellence » seule capable d’encourager « l’innovation » (nécessaire à ne pas rater le train du futur).

Face à ces attaques plus ou moins frontales ou détournées contre leurs modes de fonctionnement, les communautés universitaires réagissent avec un mélange d’automatisme pavlovien et de bonne-franquette désorganisée. Les UFR (Unités de formation et de recherche) sont en grève, des pétitions sont mises en ligne, des graffitis couvrent les murs, des démissions s’affichent, tandis que les assemblées générales se multiplient et que les manifestations sillonnent les rues. À l’exception notable de l’opposition au CPE (contrat première embauche) en 2006, ces mobilisations ne sont jamais victorieuses : nous subissons aujourd’hui la LRU (loi sur l’autonomie des universités de 2007), l’ANR (Agence nationale de la recherche créée en 2005), le HCERES (Haut conseil d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur de 2013, remplaçant l’agence de même nom de 2006), l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiant.es extra-communautaires et enfin, le décret d’application de certaines clauses de la future LPPR qui a déjà été publié au Journal Officiel.

Ce conflit permanent s’appuie sur un nouvel imaginaire commun, proche de l’ancien imaginaire des années 1960, pour lequel l’étudiant·e est responsable du maintien d’une certaine dose d’antagonisme social, dose mesurée par la durée limitée des études supérieures, antagonisme souvent indifférent au détail de ce à quoi on s’oppose.

Comment aller au-delà de la forêt d’acronymes dans laquelle le gouvernement veut attirer les « bons éléments » et perdre les récalcitrants ? Parmi les nombreuses grilles déjà à notre disposition pour comprendre ces conflits, le texte qui suit sélectionne quelques angles de vue susceptibles de favoriser une mutation désirable de nos universités – aujourd’hui suffoquées par le double effet de contre-réformes calamiteuses (parce que pariant sur un avenir fourvoyé) et de résistances infructueuses (parce que nostalgiques des temps révolus).

La privatisation croissante des universités publiques va à contresens de la socialisation nécessaire des entreprises privées

Les contre-réformes qui se succèdent depuis vingt ans tendent toutes à aligner le fonctionnement des services publics sur le modèle censé supérieur des entreprises privées. Flexibilisation de l’emploi, remplacement des postes titulaires par des contrats précaires, autonomie administrative des universités, financements par projets : le New Public Management prétend augmenter l’efficacité en soumettant tout et n’importe quoi au dogme de la compétition entre individus rivaux, comme l’a affirmé Antoine Petit, PDG du CNRS, réclamant « une loi ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies ».

Les conséquences sociales et écologiques désastreuses de cette idéologie reagano-thatchérienne dans les pays qui s’y sont le plus affidés (USA, Royaume Uni), suffisent à prouver sa nocivité. À l’heure où les entreprises pensent devoir se réclamer d’une « mission sociale » pour tempérer les effets les plus pervers de leur aveugle compétition financière, à l’heure où certains gouvernements tentent d’inscrire cette responsabilité sociale dans leurs lois, les universités sont appelées à sacrifier leur service du bien commun sur l’autel de la sacro-sainte compétitivité !

En même temps que les communs (écologiques, économiques, technologiques, cognitifs) apparaissent comme la base indispensable de toute prospérité individuelle, ces contre-réformes individualisent à bras raccourcis tous les niveaux de la vie universitaire. Les frais d’inscription sont censés s’aligner sur les bénéfices individuels tirés de l’acquisition d’un diplôme : les écoles de commerce et Sciences-Po Paris ont ouvert la voie, les étudiant·es extra-communautaires sont désigné·es pour assurer le relai, avant qu’on ne demande très bientôt à tout le monde de s’endetter individuellement pour la vie.

Tous ces éléments révèlent le profond contresens historique dont relèvent les politiques universitaires des gouvernements récents. Face aux menaces de dislocation sociale et d’effondrement écologique causés par l’exacerbation d’une compétition uniquement indexée sur les prix de marché et sur les profits financiers, les seules politiques universitaires acceptables doivent réorienter l’éducation supérieure et la recherche en les considérant (et en les finançant) comme des biens communs, relevant d’objectifs sociaux et écologiques irréductibles aux seuls signaux marchands.

La situation des universités françaises doit être resituée dans des évolutions internationales qui renversent les rengaines comparatistes habituelles

La misère des universités françaises et la médiocrité frileuse de ses enseignant·es chercheur·es sont souvent mises en contraste avec les cultures d’excellence compétitive qui assureraient le triomphe des institutions anglo-saxonnes, désormais émulées par les pays d’Extrême-Orient. Ce mythe a toutefois de plus en plus de plomb dans l’aile, au point d’interdire toute comparaison simpliste.

D’une part, « les universités américaines » n’existent pas : entre les dotations faramineuses dont disposent les fondations privées de l’Ivy League1 et la misère des community colleges ouverts aux populations moins favorisées, aucune comparaison n’est possible – et la dépense moyenne de 26 217 $ par étudiant·e (opposée aux 10 638 $ de la France en 2015) ne correspond pas à grand-chose de concret. Mais surtout, le modèle de financement américain, qui pousse les étudiant·es à entrer dans la vie professionnelle avec des dettes de plusieurs centaines de milliers de dollars, s’avère être la cause à la fois de calamités sociales (vies surexploitées et étranglées par les remboursements, faillites, évictions) et de fragilités financières systémiques (de nombreux analystes y voient la bulle dont l’explosion causera le prochain crash financier international2). La campagne des Primaires démocrates à l’élection présidentielle de 2020 a mis la nécessaire réforme de l’individualisation des coûts de l’éducation au cœur de ses débats.

Quant aux réformes des universités britanniques, elles ont généré des contre-productivités spectaculaires du côté du travail des enseignant·es chercheur·es (accaparé·es par la rédaction, la gestion et l’évaluation tous azimuts d’un monde scandé au seul rythme des appels à projets), tout en conduisant au bord de la faillite financière des institutions dont la hausse des frais d’inscription (triplés jusqu’à un maximum de 9 000 livres) devait assurer la prospérité. Les grèves qui, en ce mois de mars 2020, affectent aussi bien les universités californiennes que britanniques, dans une lutte parallèle contre une même ubérisation (« contrats zéro heures »), suggèrent que, là aussi, le remède est pire que le mal.

La précarisation croissante des emplois universitaires doit être endiguée par des reconfigurations internes autant que par l’apport de nouvelles ressources externes

Contrairement à une idée reçue, les emplois liés à la recherche ont augmenté en France au cours des dernières années, passant, selon l’OCDE, de 251 600 en 2005 à 383 800 en 2015. Comme l’analyse bien Isabelle This Saint-Jean dans AOC, l’essentiel de cette croissance a été le fait des entreprises privées plutôt que de l’État (lequel est en augmentation plus légère, de 97 000 à 111 800 en « équivalents temps plein »).

Au sein des universités, toutefois, la situation des enseignant·es-chercheur·es titulaires s’est considérablement dégradée, puisque le nombre de postes a au mieux stagné, au pire chuté (dans les filières d’humanités et de sciences sociales). La part majeure de la croissance des emplois universitaires s’est concentrée sur des fonctions administratives, qui sont passées de 21 % à 30 % des dépenses totales, tandis que la part du budget consacrée aux enseignant·es diminuait de 51 % à 42 %. Les postes de maîtres de conférences pourvus par concours ont baissé de moitié entre 2006 (1984 postes) et 2018 (978 postes) – et cela alors même que le nombre d’étudiant·es inscrit·es à l’université augmentait de 13 % (passant de 1 421 000 en 2005 à 1 615 000 en 2018)3.

La conséquence de ces choix budgétaires est la dégradation générale des conditions d’accueil des étudiant·es, dont par ailleurs 20 % vivent au-dessous du seuil de pauvreté, malgré l’augmentation du nombre de celles et ceux qui doivent travailler pour financer leurs études. La situation serait encore infiniment pire si les universités ne multipliaient pas les emplois précaires, qui sont souvent payés au taux horaire de 9,86 € brut, soit au-dessous du SMIC, et avec une moyenne de 8 mois de retard dans le paiement des salaires. Ce précariat constitue 40 % des postes administratifs et 70 % des enseignant·es au niveau des cours de licence. « L’Association nationale des candidats aux métiers de la science politique estime à 13 000 le nombre de postes de maîtres de conférences actuellement remplacé·es par le recours aux vacataires, soit 20 % du nombre actuel d’enseignant·es chercheur·es titulaires4 ».

Cette situation catastrophique appelle deux réactions. D’une part, il est impératif que l’État révise ses choix budgétaires pour sortir les universités de la misère où il les maintient depuis le début des réformes supposées les doter de leur « autonomie ». Le budget de l’enseignement supérieur était de 13,4 milliards d’euros en 2018, n’ayant augmenté que de moins de 10 % en dix ans (chiffre inférieur à l’augmentation du nombre d’étudiant·es). Par comparaison, le Crédit Impôt Recherche coûte 6 milliards d’euros par an au budget public (alors que son impact réel est difficilement perceptible), le budget militaire est proche des 60 milliards et les entreprises du CAC 40 ont distribué 60 milliards à leurs actionnaires en 2019. Ce n’est pas l’argent qui manque pour permettre aux universités de fonctionner dans de bonnes conditions financières. En persistant à développer la précarisation (CDI de chantier, tenure track5) et à généraliser la compétitivité darwinienne (ANR et projets ponctuels plutôt que financements pérennes), la LPPR nous englue dans les illusions d’une idéologie reagano-thatchérienne périmée.

Mais prendre véritablement le tournant du XXIe siècle implique aussi des transformations intérieures à la vie institutionnelle, en particulier pour atténuer la rigidité des barrières disciplinaires qui entravent souvent les carrières. Le monde universitaire hexagonal tolère et entretient des hiérarchies nauséabondes entre professeur·es et maîtres de conférence, entre titulaires et précaires, entre personnels enseignants et personnels administratifs, entre enseignant·es chercheur·es et étudiant·es, hiérarchies que les systèmes anglo-saxons, malgré tous leurs défauts, sont parvenus à rendre moins oppressantes. Bien davantage que de réformes top-down, et tout autant que de financements accrus, les universités françaises ont besoin d’une nuit du 4 août, qui secoue les privilèges d’Ancien Régime structurant encore aujourd’hui la culture universitaire.

Une bonne part des différents malaises vécus par les universités tient à leur prise en compte insuffisante des avancées de notre niveau commun d’éducation et de capacités critiques

Les mouvements qui ont agité les universités et les sociétés occidentales à la fin des années 1960 méritent d’être considérés comme la conséquence d’une élévation rapide, non seulement du niveau de vie, mais aussi du niveau d’éducation. Il en va de même aujourd’hui : les facilités inédites d’accès au savoir et à l’information apportées par le développement des cultures numériques ont introduit un décalage important entre les attentes des étudiant·es et les offres pédagogiques. Même s’il est difficile de généraliser, et même si des mutations sont en cours depuis bien avant le déploiement d’internet, de très nombreux enseignements universitaires répondent encore à des modes d’interaction hérités de la première moitié du XXe siècle.

Pour le dire très vite : les universités pensent encore devoir transmettre (de haut en bas) des savoirs disciplinaires théoriques (largement disponibles en livres ou en ligne), là où les étudiant·es auraient davantage besoin d’apprendre 1° à développer pratiquement, 2° à situer relationnellement, 3° à articuler comparativement et 4° à relativiser anthropologiquement ces savoirs disciplinaires (tels qu’ils sont inculqués à travers leur lot d’outils analytiques, d’appareillages de mesure et de recettes de fabrication). La tâche propre de l’université devrait être de rendre plus rigoureuses non seulement une manipulation mais aussi une critique des savoirs disciplinaires, manipulation et critique qui sont devenues bien plus endémiques qu’elles ne l’étaient il y a un demi-siècle.

De même que les pouvoirs politiques se trouvent en peine de gérer des populations de plus en plus ingouvernables, de même les universités se trouvent-elles devoir former des populations étudiantes de moins en moins facilement « enseignables » – au sens où ces populations se trouvent désormais dotées de capacités qui les rendent revêches à se faire traiter comme de la matière informe, disposée à recevoir passivement les « signes » qu’on imprimera « en » elles.

Il y a donc toute une série de mutations à imaginer et à implémenter au sein des universités, pour adapter les modes de construction des connaissances et des compétences aux niveaux désormais permis par l’intensification de nos communications en réseaux – à la fois pour tirer parti des vertus de ces réseaux et pour remédier à leurs écueils.

Les valeurs et hiérarchies structurant le couple « enseignement-recherche », au sein d’un paradigme hérité du capitalisme industriel, demandent à être amendées et complémentées par la promotion de pratiques d’« étude », nécessaires à affronter les défis écopolitiques actuels

Nos universités sont encore (voire de plus en plus) structurées par la domination d’une ambition de « recherche », indexée sur l’impératif d’« innovation », trônant sur une ambition de « formation », fréquemment réduite à la transmission de connaissances disciplinaires déjà constituées. Cette domination induit une concentration des dépenses, des attentes et des procédures d’évaluation autour des sciences dites « dures », dont les résultats peuvent se traduire en termes d’innovations techniques et de projets industriels. L’université doit produire (si possible à la chaîne) des « outils de production » de deux types, différenciés mais complémentaires : d’une part, des connaissances scientifiques (brevetables), susceptibles de générer de nouveaux objets techniques industrialisables, garantissant des profits financiers à moyen terme ; d’autre part, des travailleurs intellectuels capables de manipuler ces nouvelles connaissances et d’en renouveler le stock à long terme par leur capacité d’invention (« capital humain »).

Cette conception industrielle de l’université s’est progressivement imposée au cours du XXe siècle, au sein d’un milieu intellectuel qui restait encore nourri de disciplines « douces », héritées de la culture classique (littérature, histoire, philosophie, esthétique, anthropologie). La perte de prestige symbolique de ces dernières, couplée avec le statut ambigu de « sciences sociales » (sociologie, linguistique, économie), a débouché sur une hégémonie aujourd’hui à peine dissimulée de technosciences dont les ambitions quantificatrices se connectent idéalement avec les conquêtes de la numérisation.

Or, le « développement » techno-industriel imposé à la planète au cours des deux derniers siècles s’avère aujourd’hui relever d’un extractivisme écocidaire, dont il est urgent de nous arracher collectivement. Nos universités doivent impérativement tempérer les excès avérés de l’hégémonie technoscientifique en mettant au cœur de leurs activités – et donc de leurs financements – des pratiques d’enseignement-recherche et d’enseignement mutuel comme les départements de cultural studies en ont montré la voie. L’implication de ces enseignements et de ces recherches dans les mouvements sociaux est une forme de mise à l’épreuve, c’est ce qui en fait des « laboratoires ».

Les universités doivent donc prendre enfin les mesures nécessaires – promises depuis 50 ans par l’ambition de démocratisation – pour devenir les principaux agents de la promotion active de notre intelligence commune

Tous les discours tenus sur la « démocratisation de l’accès à l’éducation supérieure » (et tous les progrès considérables réalisés à ce titre) sont venus buter sur l’ombre que projettent sur les universités le prestige et les financements supérieurs accordés aux « grandes écoles ». S’il veut réellement prendre le contre-pied du darwinisme social affiché dans les plus hautes sphères dirigeantes, le tournant actuel doit faire le pari de la radicalité – et se fixer trois objectifs proprement révolutionnaires.

D’une part, ses partisans doivent récuser ouvertement non seulement le discours de « l’excellence », mais tout autant l’idéologie méritocratique. La révolution (interne) consiste ici à mettre en acte le postulat de l’égalité des intelligences, et à offrir à toutes et tous les conditions et les moyens de prouver les mérites de la forme d’intelligence qui leur est propre – sans attribuer davantage de « mérite » à l’une qu’à l’autre.

Cela implique, d’autre part, une révolution (institutionnelle) qui accueille une pluralité de formes d’intelligence de façon à les faire contribuer différentiellement à des études communes. Les universités doivent pouvoir développer – sur la base de financements équivalents à ceux des grandes écoles – des études capables d’intégrer une pluralité de formes de connaissances hétérogènes et apparemment incompatibles entre elles, que ces formes relèvent de la neurodiversité ou de la multiculturalité (non seulement ethnique, mais aussi disciplinaire, professionnelle, générationnelle et sociale). La coexistence de vérités contradictoires est le véritable défi que doivent pouvoir relever les études universitaires du XXIe siècle.

Enfin, l’implémentation effective de cet accueil d’expériences réellement différenciées d’un point de vue social exige une révolution (économique) qui instaure non seulement un salaire étudiant (selon l’exemple danois de 750 € par mois), mais un revenu universel d’existence. Qu’on préfère un système relevant du « salaire à vie » (Bernard Friot), du « revenu contributif » (Bernard Stiegler) ou du « revenu de base » (promu par le MPRB), les modalités divergent, mais l’enjeu fondamental est le même : émanciper les esprits du chantage au chômage, de façon à permettre à tout le monde, jeune ou moins jeune, de contribuer périodiquement à nos études communes. Non pas tant faire de la vie une université, qu’ouvrir réellement l’université à tous les âges et à toutes les conditions de la vie – comme avait commencé à le faire l’expérience de Vincennes.

Les études universitaires ne pourront secouer le joug de l’évaluation néolibérale qu’en remettant en question leurs principes pédagogiques de notation et nos procédures de valorisations sociales

Enseignant·es et chercheur·es ont raison de dénoncer la multiplication et la contre-productivité des formes d’évaluation auxquelles leur travail est actuellement soumis. Il est toutefois trop rare de les voir étendre leur dénonciation à leur propre rôle de distributeur·es de bonnes et mauvaises notes à leurs étudiant·es. En acceptant et en alimentant une culture pédagogique reposant sur les notes, sur la compétition et sur les palmarès, leurs pratiques d’enseignant·es démentent en partie leurs revendications de chercheur·es.

L’emballement des évaluations de la recherche est à interpréter à la fois par rapport aux micro-politiques de notation dans la salle de classe et par rapport aux macro-politiques des valeurs héritées de notre idéologie du « développement » et de la « croissance » économiques. La profonde mutation écopolitique qui s’impose à nous pour éviter de rendre inhabitable la seule planète où nous puissions subsister, exige une radicale réévaluation des valeurs qui (dés)orientent nos comportements actuels et futurs. Plutôt qu’à des discours moralistes sur « les valeurs » (discours qui méritent d’être abandonnés aux prêcheurs et aux satiristes), les études universitaires peuvent contribuer à des réflexions critiques pluralistes sur nos modes de valorisation, ainsi qu’à des expérimentations concrètes de valuations alternatives.

En tant que pratiques attentionnelles collectives mettant en débat les attentions et les importances que nous conférons à différents phénomènes, les protocoles d’étude permettent de mettre au jour (et de mettre à jour) les multiples façons dont nos modes de valorisation sont liés à nos modes d’attention6. Plutôt qu’à se lamenter sur la déliquescence de nos valeurs, les universités doivent nous aider à comprendre la fragilité et la complexité de nos pratiques de valorisation – et les sciences sociales comme les humanités ont bien entendu un rôle central et irremplaçable à jouer ici.

En analysant l’intrication qui rend indissociables la mesure des valeurs (évaluation) de la production active des valeurs (valorisation), les études universitaires aident à comprendre le rôle essentiel que peuvent jouer, dans la constitution de nos valeurs communes, ces enquêtes expérimentales que John Dewey proposait de nommer « valuations7 ». Cela conduit à casser la muraille imperméable qui semble séparer, dans l’opinion commune, les expérimentations universitaires des expériences artistiques – sans pour autant vouloir imposer un modèle unique aux écoles d’art et aux universités. Ici aussi, c’est sans doute parmi les pratiques artistiques, ainsi que parmi les pratiques activistes (qui leur sont souvent intimement liées), qu’il faut aller chercher les inspirations les plus prometteuses pour adapter nos universités aux défis sociaux et écologiques du XXIe siècle.

Les perspectives esquissées ci-dessus ne relèvent pas d’horizons utopiques. Les germes, les attentes et les sensibilités nécessaires à cette mutation nécessaire sont déjà à l’œuvre dans les communs et les undercommons de nos mondes universitaires. À nous d’en prendre la mesure, d’en nourrir les puissances et d’en accélérer la venue.

1 L’Ivy League est un groupe de huit universités privées du nord-est des États-Unis. Elles sont parmi les universités les plus anciennes (sept ont été fondées par les Britanniques avant l’indépendance) et les plus prestigieuses du pays. Le terme « ivy league » a des connotations d’excellence universitaire, de grande sélectivité des admissions ainsi que d’élitisme social (Source : Wikipédia).

2 Voir sur ces questions l’analyse de Christopher Newfield, The Great Mistake. How We Wrecked Public Universities and How We Can Fix Them, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2018.

3 Isabelle This Saint-Jean, « Université, sombre bilan », AOC, 11 juin 2019 et « Sans cela, la recherche et l’enseignement supérieur s’arrêteront… », AOC, 5 mars 2020.

4 Université Ouverte, « La précarité dans l’enseignement et la recherche », 10 février 2020, en ligne sur https://universiteouverte.org/2020/02/10/la-precarite-dans-lenseignement-et-la-recherche

5 Titularisation conditionnelle.

6 Voir sur ce point le bel ouvrage récent de Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Arles, Actes Sud, 2020.

7 Voir sur ce point le projet de recherche « Évaluation générale » mené par Nancy Murzilli et Christophe Hanna au sein de l’EUR ArTeC (financée par l’ANR), ainsi que le numéro 57 spécial « Art cent valeurs » de la revue Multitudes.


17.06.2020 à 18:18

Une autre politique du son

Frédéric Brun
Nous sommes là Nous, les Sons Fédérés, nous existons1. Nous sommes à l’écoute du monde. Nous sommes des artisan·es de la création sonore et radiophonique, du documentaire, de la fiction, du field recording 2, des balades sonores, du hörspiel 3, des dispositifs acousmatiques, de l’art radiophonique et sonore, des ateliers sonores, des écoles sonores, de l’écoute, des formations à […]
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Nous sommes là

Nous, les Sons Fédérés, nous existons1. Nous sommes à l’écoute du monde. Nous sommes des artisan·es de la création sonore et radiophonique, du documentaire, de la fiction, du field recording2, des balades sonores, du hörspiel3, des dispositifs acousmatiques, de l’art radiophonique et sonore, des ateliers sonores, des écoles sonores, de l’écoute, des formations à la radio et à la création sonore, de l’éducation aux médias radios, de la critique sonore et radiophonique, de l’audionaturalisme, des reportages, des installations sonores, des entretiens, des mille formes diffusées à la radio, en podcast, en flux, dans les musées, dans l’espace public, au théâtre, sur internet, dans de multiples endroits et sous de multiples formats. Nous sommes ensemble, riches de nos diversités. Toutes nos pratiques fabriquent du commun et nous sommes fier·es d’y contribuer.

Nous sommes cependant fragiles. Ce que nous produisons n’est que très rarement rémunéré à la hauteur du temps, de l’énergie et des savoir-faire engagés. Pigistes, artistes – auteur·ices, autoentrepreneur·euses, intermittent·es, salarié·es voire bénévoles, nos statuts font de nous des précaires et devons bien souvent tisser des formes de vie complexes entre plusieurs métiers. Nous assistons à la destruction des services publics et du mutualisme, soit de toutes les formes de solidarité les plus essentielles. Nous assistons aussi à la répression de toute contestation, à l’extinction de la critique, à l’appauvrissement des débats publics et de la démocratie. Nous inventons, ensemble et chacun·e à notre niveau, des flux hertziens, des programmes, des émissions, des installations sonores, des moments d’écoute et de partage. Nous amplifions l’écoute et la compréhension de ce monde. Nous sommes tout autant déterminé·es à en faire résonner les violences et les fragilités que les beautés et les solidarités.

Nous refusons l’industrialisation de nos métiers, de nos sons, de nos oreilles

Nous sommes très heureux·ses de voir combien ces univers sonores attirent de nouvelles personnes, toujours plus diverses. Quelles que soient leurs connaissances techniques ou esthétiques, nous ouvrons nos oreilles à ces nouveaux possibles qui surgissent et tentons d’en être les passeuses et les passeurs. Mais aujourd’hui, nous sommes inquiet·es face à la montée en puissance de ce que nous nommons le « podcast industriel », à savoir les structures de production et de diffusion (au premier rang desquelles des studios privés et des radios publiques) qui se saisissent du son de façon comptable, pour en détruire tout ce qu’il fabrique de commun : modèle consumériste de la production sonore, réduction drastique des temps de captation comme de montage, recours massif à des banques de sons, centrage sur le discours efficace aux dépens de l’immense « reste » de la voix et du sonore, confusion entre formats publicitaires et journalistiques, quantification de l’écoute des auditeurs et des auditrices… Nous constatons, dans ce milieu, un appauvrissement de l’écriture sonore, ainsi qu’une récurrente méconnaissance de l’histoire de la radio et des expressions sonores les plus diverses, comme de leurs acteurs et actrices. Sans parler de l’abandon manifeste du travail sonore, comme si un siècle de recherche sur la narration et la musicalité des sons n’avait pas existé.

Nous refusons de laisser s’installer sans honte l’ignorance volontaire, le mépris délibéré pour l’histoire et le désintérêt organisé pour un immense patrimoine sonore et une multiplicité de formes vivantes en construction depuis mille lieux distincts. Ce ne sont pas les salarié·es, les pigistes, les intermittent·es, les auteurs et autrices du podcast industriel que nous désignons, mais les outils, les moyens, les cadres et les objectifs de production fixés par les structures qui les emploient ou par l’autoentreprenariat. Face à la standardisation de l’écoute qui en découle, nous affirmons et défendons une culture sonore protéiforme.

La création et l’innovation sonores sont des services publics

Alors que le secteur du podcast industriel explose, nous observons que la puissance publique se retire et que le secteur associatif est déstructuré. Cela a des conséquences importantes en termes de richesse dans les écritures sonores, dans la manière collective de travailler, mais aussi et surtout, dans l’adresse aux auditeurs et auditrices. Un très grand nombre d’heures de documentaires de création ont disparu du service public ces dernières années et les podcasts dits « natifs », en l’absence d’une politique engagée en faveur du temps long, de la recherche, de l’expérimentation et de l’écoute commune, ne viennent pas combler ces déficits grandissants. Les moyens de productions donnés aux autrices et auteurs sont si réduits que les missions ne peuvent être effectuées que par un farouche amour du service public.

Ce sont aussi, de manière sourde, des micros tendus qui disparaissent, des minorités que l’on n’entend plus, des mondes qui ne sont plus écoutés. Cette mission relève en partie des médias locaux de proximité que sont, par exemple, les radios locales associatives et un nombre croissant de webradios aux formats très variés. Il est nécessaire de se prononcer pour un projet de société où ces caisses de résonance locales puissent aussi continuer à porter la parole de celles et ceux qui sont peu présent·es dans les flux mainstream. Ceci d’autant plus que la standardisation des formats d’écriture sonore au profit d’une manière de raconter des histoires centrées sur une voix narrative (storytelling promu par le podcast nord-américain) contribue à une sur-représentation de certaines thématiques et classes sociales. A contrario, l’écoute des radios associatives non-commerciales ou des webradios indépendantes donne à entendre la tentative de bâtir en actes une véritable démocratie sonore, où chacun·e, indépendamment de son niveau de richesse ou de rhétorique, peut prendre la parole et où le sonore dans toute sa variété trouve sa place.

Nous nous réunissons, au sein des Sons Fédérés, assemblée des artisan·es radiophoniques et sonores, car nous voulons retrouver les moyens d’avoir le temps et l’espace nécessaires pour développer une création sonore protéiforme, élaborée, libre, artisanale…

Nous voulons que résonne un autre son du monde et de la politique

En matière de création sonore, tout se passe aujourd’hui comme si presque un siècle de politiques culturelles n’avait pas existé. Fragilisation du service public audiovisuel par une baisse de la redevance en forme de simple manœuvre de communication, mépris pour la grève historique de Radio France, tant au niveau de sa direction que du Ministère de la culture, absence d’interlocuteurs et d’interlocutrices soucieux de dialogue et de construction conjointe. La notion de commun semble dissoute. Nous faisons face à des personnes qui scandent des éléments de langage hors-sol, qui ne connaissent pas l’histoire de la radio et des expressions sonores dans leur multiplicité, qui organisent la coupure entre un monde fertile et vivant et un monde sans espace critique ni profondeur. C’est une volonté politique. Nous ne sommes pas dupes d’une telle négligence à notre égard et à l’égard du monde auquel nous tendons nos micros. Il s’agit d’une violence politique, institutionnelle et organisée. Nous en refusons la brutalité. Nous avons la ferme volonté de travailler, avec d’autres, à déterminer une politique culturelle de toutes les expressions sonores.

Nous voulons une autre politique du son – de sa création, de sa diffusion, bref de sa place dans la formation démocratique – mais nous voulons aussi un autre son de la politique. Pas la politique dans sa version managériale et sécuritaire, aujourd’hui dominante, mais la politique comme questionnement sur notre façon de nous organiser collectivement. Que les beautés, les fragilités, les solidarités, la gratuité et le partage que nous travaillons à amplifier ne deviennent pas des objets industriels appauvris et produits en série. Qu’au contraire, ils demeurent possibles.

Ce sur quoi nous serons vigilant·es
et ce que nous proposons

Sachant que le développement d’un fonds d’aide à la création et à l’innovation sonores est à l’étude au Ministère de la Culture… nous proposons de :

Favoriser la biodiversité sonore. Nous souhaitons que ce fonds public soutienne des expressions sonores vivantes, protéiformes, non standardisées, émanant de multiples pratiques et de structures variées. Rappelons que le « podcast » n’est qu’un support de diffusion proposant, à l’écoute, une œuvre ou un contenu sonore ou radiophonique. Il existe de multiples autres modes de diffusion d’expressions sonores, c’est tout un écosystème qu’il s’agit de nourrir, pas simplement quelques-uns de ses formats ou supports.

Alimenter le riche tissu existant. Nous affirmons la nécessité non seulement d’aider à l’éclosion de nouvelles formes de création, de nouvelles autrice·teurs, de nouvelles structures, mais d’alimenter le tissu existant qui représente une richesse considérable pour la création en France. Nous restons plus largement vigilants sur le terme de l’« émergence » : qu’est-ce qu’un·e auteur·trice émergent·e ? Cela relève-t-il de son statut économique, de sa célébrité, de ses diffusions sur des antennes nationales, du nombre d’écoutes de son « podcast » ?

Œuvrer pour une politique publique de l’écoute. Nous serons vigilant·es à ce qu’une large politique de l’écoute émerge et non un soutien direct ou masqué au podcast industriel, qui ne cherche à innover ni socialement ni sur le plan sonore. L’argent public ne saurait alimenter un secteur expressément hermétique à l’histoire des écritures sonores, des plus ardues artistiquement et culturellement aux plus simples et populaires, et qui, de ce fait, impose des écritures d’une très grande pauvreté (la voix parlée sans adresse, des voix d’une seule catégorie sociale, des banques de sons et de musiques). Le fonds ne doit en aucun cas servir à financer indirectement une externalisation de la création des radios de service public. Au sein de ces dernières, le podcast dit « natif » ou « first » semble pour le moment s’orienter vers des modes et des moyens de productions très réduits, qui enferment l’écriture et l’alignent sur les modes d’écriture du podcast industriel. Nous souhaitons une autre ambition au sein des antennes publiques, qui doivent contribuer à refonder une politique publique de la création et de l’écoute.

Distribuer équitablement, sans attendre un ruissellement illusoire. Selon nous, par exemple, un contenu sonore élaboré féministe, ne sera jamais le même selon qu’il est libre ou s’il est soutenu par une marque de luxe. Nous préférons un impôt juste en matière de politique culturelle plutôt qu’une théorie qui sert de fable depuis les années Thatcher, et qui n’a fait qu’instituer structurellement les inégalités sociales et économiques depuis des décennies. Tous les diffuseurs de « podcasts » devraient aussi s’acquitter d’un pourcentage de leur chiffre d’affaires pour une juste et équitable répartition auprès de leurs auteurs et autrices.

Envisager la création et la transmission dans leurs spécificités. L’intérêt du Ministère de la culture pour l’éducation au sonore est encourageant. Mais nous ne sommes pas uniquement des médiatrice·teurs et nos actions de médiation méritent pour beaucoup d’être prolongées en productions éditoriales et pensées comme des œuvres. La création doit être financée en tant que telle, et la médiation en tant que telle. Autrement, la médiation ne peut être réduite au statut de complément ou de substitut de revenu au détriment du temps passé sur la recherche et la création.

Sortir du culte du chiffre pour écouter. Les mesures de l’audience sont régulièrement brandies comme marqueurs du succès d’une œuvre. Nous avons d’abord rappelé qu’en matière d’audience, les téléchargements des « podcasts » produits par les services publics demeuraient supérieurs à ceux du podcast industriel et qu’ils s’adressaient à toutes et tous. Plus fondamentalement, il nous paraît crucial d’évaluer l’expression sonore sur des critères de bien commun, de partage de la parole, d’ouverture aux énonciations minoritaires.

Bâtir une équité en actes. Nous veillerons à ce que ce fonds soit redistribué équitablement entre les femmes et les hommes. Pour éviter qu’il devienne un outil de plus de discrimination des genres, nous exigerons que les femmes soient bénéficiaires a minima à 50 % de ce fonds et qu’elles représentent au moins la moitié des commissions de sélection.

Travailler à une véritable reconnaissance du droit d’auteur·trice, et non à la perpétuation du droit d’éditeur. Les artistes, créateurs et créatrices de sons n’ont pas plus qu’aucune autre catégorie professionnelle vocation à demeurer précaires. Cet état de fait s’inscrit dans une longue histoire de déni de leurs droits et de leur statut dans la société, dans ce domaine comme dans celui de la littérature, de la BD ou d’autres formes d’expression artistique. Nous demeurons les principales et principaux contributrices et contributeurs économiques de nos créations. L’économie du secteur, dans les pratiques des anciens comme des nouveaux éditeurs et diffuseurs, repose pour une part trop importante sur nos apports et investissements en nature et en bénévolat. Plutôt que d’entériner une logique d’exploitation de notre attachement à la belle ouvrage et au service public, il s’agit de prendre enfin en compte la valeur économique et sociale de notre travail et nos activités au sein d’une fructueuse chaîne de productions culturelles et artistiques.

Garantir sans condition un revenu d’existence pour toutes et tous avec ou sans emploi. Le soutien de l’État aux entreprises et au seul statut de salarié·e ne saurait suffire. Celui-ci ignore les statuts démunis de toute continuité des ressources et des droits liés, les professions et les écosystèmes au sein desquels nous et d’autres évoluons, qui participent pourtant bel et bien à toutes les richesses dont la France ou le monde se prévalent. Après avoir œuvré ardemment à l’uberisation de l’économie, dans le milieu radiophonique, musical et artistique comme ailleurs, l’État ne peut faire mine d’ignorer la fragmentation qu’il a activement contribué à créer. Il doit prendre acte aujourd’hui de ses conséquences économiques et sociales désastreuses et désormais être le déclencheur de nouvelles solidarités en actes. Aguerri·es aux diverses mobilités du travail, toutes celles et ceux, qui ont des emplois discontinus, des activités hors des statuts salariés, toutes elles et ceux qui n’ont pas de travail doivent bénéficier de droits sociaux collectifs. Nous demandons la mise en place d’un revenu garanti sans condition.

1 Deux cents artisan·es de la radio, de l’écoute, de la critique, de l’expression et de la création sonores.

2 Enregistrement audio sur le terrain, hors studio.

3 Théâtre radiophonique.