Valentin HUSSON
Extrait de l'Ă©mission "Sans prĂ©juger", producteur Nathan Devers - InvitĂ©s : Daniel Andler, mathĂ©maticien, philosophe, professeur Ă©mĂ©rite Ă Sorbonne UniversitĂ©, et membre de lâAcadĂ©mie des sciences morales et politiques Laurence Devillers, professeure en IA Ă Sorbonne UniversitĂ© et chercheuse au CNRS ,Valentin Husson, philosophe - premiĂšre diffusion sur France-Culture le 04.10.2025. Transcription pour le site LePartisan : Lokas
Lien & podcast de l'émission: L'IA, notre deuxiÚme conscience ?
Nathan Devers : (...) vous proposez l'idée selon laquelle le sujet post-moderne, celui qui vit dans la révolution numérique, a, en un sens, un nouvel inconscient, un deuxiÚme inconscient, qui n'est pas l'inconscient psychanalytique, qui n'est pas l'inconscient des idéologies qui peuvent faire du lavage de cerveau, mais qui est l'inconscient numérique, c'est-à -dire la maniÚre dont les données, les données de l'économie, sont analysées, stockées et puis traitées par l'intelligence artificielle.
Est-ce Ă dire donc que l'IA est notre inconscient ?
Valentin HUSSON : Jacques Lacan disait que l'inconscient est structuré comme un langage. Et en effet, dans mon livre "Foules ressentimentales", je dis que l'inconscient, désormais, est structuré comme un langage numérique. L'inconscient, désormais, est pris dans une binarité qui, en définitive, exclut toute forme de nuance, et qui crée la discorde et le conflit sur les réseaux.
Et vous avez rappelé les autres concepts fondamentaux de la psychanalyse.
Si on prend, par exemple, la question de la rĂ©pĂ©tition, l'intelligence artificielle, qu'il faudrait nommer aussi intelligence algorithmique, en vertu de la rĂ©colte de nos donnĂ©es, va nous proposer sans cesse les mĂȘmes techniques. Par consĂ©quent, ne serait-ce par exemple que sur les sites de rencontre, on ne rencontre jamais l'autre, on rencontre toujours le mĂȘme.
Et par consĂ©quent, il y a sans cesse une rĂ©pĂ©tition des mĂȘmes schĂ©mas d'existence.
Le transfert en psychanalyse est extrĂȘmement important. On suppose Ă son psychanalyse, par exemple, de tout savoir. Et l'intelligence artificielle, dĂ©sormais, est devenue cette autre, ce dieu, ce psychanalyste auquel on se fie et qu'on suppose tout savoir parce qu'il rĂ©colte toutes les donnĂ©es.
Vous l'avez rappelĂ©, la question de la pulsion c'est le caractĂšre le plus problĂ©matique. Le transfert est dĂ©jĂ problĂ©matique, puisque une Ă©tude montrait que 85 % des jeunes trouvaient que l'intelligence artificielle pouvait ĂȘtre un interlocuteur intime Ă leurs problĂšmes, parce qu'il n'y avait pas de jugement moral. Mais sur la question de la pulsion, c'est beaucoup plus alarmant.
Alors, j'étais tout à l'heure peu catastrophiste, mais fidÚlement, comme Laurent, je le serai un peu plus désormais.
Il y a une économie désormais, de la captation. C'est une économie pulsionnelle.
Le principe de plaisir, c'est il faut satisfaire immédiatement notre puissance. On ne peut pas attendre.
C'est le gamin dans les allĂ©es du supermarchĂ©, qui fait une crise de pleurs Ă ses parents parce qu'il n'a pas son jouet tout de suite. C'est une Ă©conomie pulsionnelle oĂč l'intelligence algorithmique se met au service du marketing des entreprises et du capitalisme, disons-le, pour capter nos pulsions les plus archaĂŻques, au fond, nous rĂ©duire Ă ce que Freud appelle le principe de plaisir et non plus le principe de rĂ©alitĂ©.
Le principe de réalité, c'est on attend, on n'a pas besoin, on peut différer notre satisfaction.
Et l'intelligence algorithmique, dĂ©sormais, capte cette Ă©nergie pulsionnelle et transforme et infantilise l'ĂȘtre humain pour satisfaire immĂ©diatement sa pulsion.
Et en ce sens-là , oui, j'étais assez optimiste quand à la question du langage.
Je le suis beaucoup moins quant Ă la question de l'inconscient, Ă partir du moment oĂč l'intelligence artificielle ne s'adresse plus Ă la conscience, au langage qui peut ĂȘtre politique, comme je le disais tout Ă l'heure, mais Ă l'inconscient. C'est-Ă -dire Ă ce que nous avons de plus archaĂŻque en nous, alors lĂ , l'intelligence artificielle peut-ĂȘtre va nous faire perdre toute forme de maĂźtrise et peut-ĂȘtre, alors que c'est nous qui l'avons inventĂ©e, va rĂ©inventer l'ĂȘtre humain et en faire tout Ă fait autre chose.
Bibliographie : Valentin Husson, "Foules ressentimentales. Petite philosophie des trolls" , Philosophie Magazine Ăditeur, le 3 octobre 2025.