Les États-Unis et Israël ont-ils eu tort de ne pas avoir prévenu leurs alliés européens du déclenchement de la guerre contre l’Iran ? Les Européens ont-ils eu raison de ne pas vouloir participer à la défense du détroit d’Ormuz ? Le droit et la force sont-ils des concepts irréconciliables ?
Les États-Unis et Israël ont-ils eu tort de ne pas avoir prévenu leurs alliés européens du déclenchement de la guerre contre l’Iran ? Les Européens ont-ils eu raison de ne pas vouloir participer à la défense du détroit d’Ormuz ? Le droit et la force sont-ils des concepts irréconciliables ? Telles sont les questions que pose ce spécialiste de la Corée du Nord et du monde totalitaire.
Qu’on nous pardonne la référence au fameux article de Marcel Déat paru à la une de L’Œuvre le 4 mai 1939. Nous ne suggérons pas que nous pourrions être, comme lui l’était, à quelques mois d’une nouvelle guerre mondiale. Le pacifisme n’anime pas les lignes qui suivent. Trump n’est pas Hitler, la Pologne n’est pas l’Iran et 2026 n’est pas 1939. Nous pensons cependant que la volonté de ne pas se mêler d’un conflit lointain, d’un conflit jugé tout à la fois moyen-oriental, illégal et illégitime reprend, grosso modo, la cécité confortable affichée par le dirigeant néo-socialiste, futur chef du RNP (Rassemblement national populaire), ministre du Travail de Vichy et pensionnaire de Sigmaringen.
Nous ne faisons pas non plus la leçon aux dirigeants français qui tentent de se montrer vaillants mais sages en envoyant non loin de la zone de guerre, mais pas trop près quand même, notre beau porte-avions Charles de Gaulle, en assurant nos alliés de la péninsule arabique ou de l’île de Chypre de notre protection et en en appelant à une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU – comme si l’organisation internationale n’était pas totalement déconsidérée, et tout particulièrement son Conseil de sécurité. Après que celui-ci a frappé de lourdes sanctions la Corée du Nord, un allié de l’Iran, désireuse hier de se doter de l’arme nucléaire – comme la République islamique aujourd’hui –, deux de ses membres incontournables, la Chine et la Russie, piétinent allègrement leurs propres sanctions ! Celles-ci demeurent, du moins sur le papier. Mais la Russie a changé de politique, elle fournit de la technologie de pointe à Pyongyang et importe des milliers de militaires nord-coréens pour renforcer son agression contre l’Ukraine, pendant que l’État nord-coréen récupère la plus grande partie de leur solde, contribuant ainsi à sa coûteuse poursuite de l’arme atomique.
M. Gutteres, le secrétaire général de l’ONU, ne dit mot pendant ce temps, ou s’alarme surtout des aléas climatiques. Comment croire que l’institution qu’il dirige puisse dire aujourd’hui le droit international, au nom duquel le déclenchement d’une attaque américaine devrait être condamné !
Sans doute ceux qui appellent au respect du droit international ne se contentent-ils pas de dénoncer une entreprise que n’a pas adoubé l’Organisation des Nations unies. Ils s’appuient aussi sur une sorte de bon sens moral : si l’on tourne le dos au droit international (plus crûment : si l’on se passe de l’autorisation des Nations Unies), c’est, prétendent-ils, que le simple rapport de force définit les relations entre États. Où allons-nous, demandent-ils ? M. Trump pense être le plus fort ; il s’en prend donc, ou menace de s’en prendre, au Groenland, au Canada, au Venezuela ou à l’Iran. Ne baignons-nous pas désormais dans un monde de brutes, un monde de hors-la-loi ? Le droit existe-t-il même encore ? La force et la force seule s’impose.
Cette accusation de négation du droit international au profit de la seule force ne tient évidemment pas. Jamais le droit international ne s’exerce hors de tout rapport de force. Il nuance ce dernier, le précise, le limite, le sort de l’arbitraire, mais il ne l’annule pas. Et la force n’est pas en soi hostile au droit. Mieux : elle intervient parfois pour le conforter et pour le protéger contre ceux qui le minent sciemment. La République islamique d’Iran comptait parmi les États les plus actifs, les plus militants, les plus acharnés à miner et détruire les États de droit que sont les démocraties occidentales et Israël. Il n‘est donc pas bon d’opposer la force et le droit dans la crise iranienne actuelle mais de faire en sorte, pour contredire Pascal qui ne pensait pas que ce soit possible, que le droit fût fort et que la force fût au service du juste, c’est à dire de l’État de droit et de la défense d’une société respectueuse des droits de l’Homme, dont la Corée du Nord et la République islamique d’Iran se préoccupent au contraire comme de colin-tampon.
Les commentateurs ne s’en tiennent pas là en général et, comme notre propre gouvernement, ils manifestent leur mécontentement de ne pas avoir été prévenus des projets guerriers de Donald Trump. On peut le regretter en effet, mais on peut aussi se demander si être mis dans la confidence eût servi à autre chose qu’à mettre des bâtons dans les roues de l’armée américaine. Il n’est qu’à relever la joie mauvaise avec laquelle a été accueillie la proposition de Donald Trump de constituer une coalition pour ouvrir le détroit d’Ormuz. On ne dépasse guère cette remarque triviale : « On n’a pas été prévenu… qu’il se débrouille. »
Mais s’agit-il de jouir des difficultés américaines comme une vengeance du fait de ne pas avoir été mis dans le secret des dieux, ou du refus de participer à une intervention militaire contre un régime totalitaire qui rêve de rayer de la carte l’État d’Israël depuis des années ? Qui rêve aussi de balayer les démocraties libérales tout en appuyant la Russie poutinienne contre l’Ukraine en lui fournissant des drones par milliers ?
Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Notre aide militaire à l’Ukraine est déjà limitée. Voulons-nous vraiment faire pire en sauvant le régime russe alors qu’il orchestre l’effort de guerre contre un pays européen ? Perdrions-nous quoi que ce soit à faire de Donald Trump notre obligé dans l’opération actuelle contre l’Iran en contribuant à protéger la liberté de circulation maritime ? L’intervention militaire américaine est sans doute critiquable par certains aspects, tant militaires (la protection mal assurée des pays amis) que politiques (l’absence apparente de coordination avec l’opposition iranienne). Mais une chose est sûre : l’ennemi, ce n’est pas Donald Trump. C’est l’État islamiste iranien, sa propension aux opérations terroristes, sa haine des Juifs, son fanatisme religieux, son recours à la répression barbare contre sa propre population et ses alliances contre les démocraties avec la Russie et la Corée du Nord.
Voilà qui vaut bien d’avaler cette toute petite couleuvre : avoir été tenu à l’écart du déclenchement d’une guerre à laquelle nous n’aurions de toute façon pas participé !
Grand reporter, Vincent Jauvert vient de publier Kremlin confidentiel aux Éditions Albin Michel. S’appuyant sur des documents confidentiels, il brosse le portrait de Vladimir Poutine depuis son ascension au pouvoir. Ce récit éclaire la stratégie de la Russie et ses conséquences pour l’Europe et l’OTAN. Jauvert dévoile également ce que Poutine a toujours essayé d’occulter : sa soif d’argent et de luxe, ses liaisons, ses enfants cachés, ses comptes offshore, ses yachts et ses palais.
Nous remercions l’auteur et l’éditeur pour leur autorisation de publier le prologue de ce livre, qui jette une nouvelle lumière sur le fameux putsch de Prigojine.
Prologue
« Être roi n’est rien, l’être en sécurité est tout. » Macbeth, acte III scène I
Poutine sera-t-il encore au pouvoir ce soir ?
Nous sommes le samedi 24 juin 2023 à 10 heures du matin.
Cela fait trois heures que des véhicules blindés transportant 5 000 mercenaires du groupe Wagner ont quitté le sud de la Russie et foncent vers Moscou.
Leur chef dit qu’il veut en finir avec le clan de Poutine, « ses mensonges et sa corruption ».
Les rebelles ne rencontrent presque aucune résistance. Ils ont pris facilement Rostov-sur-le-Don, une ville de plus d’un million d’habitants, puis une base aérienne. Sur la route, des Russes ordinaires les applaudissent.
Leur avancée semble inexorable.
La capitale du plus vaste pays de la planète pourrait tomber cette nuit ou demain.
Finir comme Kadhafi
La résistance s’organise. Des barrages de chars sont dressés aux entrées de la ville. Des unités sont déployées autour du Kremlin avec leurs blindés.
Cloîtrés chez eux, les Moscovites retiennent leur souffle. Comment cette journée va-t-elle se terminer ? Par un bain de sang ? Un putsch ?
Pierre III, Paul Ier, Nicolas II, Khrouchtchev… plusieurs maîtres du Kremlin ont été renversés. C’est le cauchemar de Poutine depuis qu’il s’est installé au Kremlin, il y a presque un quart de siècle.
Une vision l’épouvante : finir comme Kadhafi, le dictateur libyen lynché par des rebelles en octobre 2011.
Il a visionné en boucle la vidéo de ce meurtre sordide.
À 70 ans, son tour est-il arrivé ?
« Papy dans son bunker »
Comme souvent, le cerveau de la rébellion est un proche du chef de l’État.
Il s’appelle Evgueni Prigojine, un drôle de particulier de 60 ans, chauve, à la mine patibulaire et au langage fleuri. Un repris de justice devenu milliardaire à l’ombre de Poutine. L’une de ses entreprises gère les dîners d’État au Kremlin. On le surnomme « le chef de Poutine ».
Le président russe l’a fait héros de la Fédération de Russie pour les exploits de ses mercenaires en Ukraine où, depuis un an et demi, ils massacrent, torturent, violent.
Et voilà que, hier soir, le vendredi 23 juin 2023, Prigojine a dénoncé cette guerre et les mensonges de Poutine qu’il surnomme « papy dans son bunker ». « Il n’y avait aucune raison de commencer cette guerre, s’est-il insurgé dans une vidéo avant d’appeler ses hommes à foncer sur Moscou. L’OTAN n’allait pas attaquer la Russie et Zelensky était prêt à négocier. »
Puis il a désigné son ennemi. « Cette guerre, a-t-il martelé, était nécessaire seulement pour le clan qui dirige la Russie, ce clan qui s’approprie tout. » Et il a accusé : « Ils ont tout prévu pour eux-mêmes, pour vivre le plus longtemps possible, y compris des cliniques dotées d’équipements spéciaux contre le cancer. Ils ne pensent plus qu’à une seule chose, prolonger au maximum la durée de vie de leur corps et le maintenir dans le meilleur état possible. Ce clan ne pense à rien d’autre. »
Ces septuagénaires obsédés par leur propre mort et méprisant celle des soldats, Prigojine a décidé de les chasser du pouvoir. « Nous sommes 25 000 et nous allons remettre de l’ordre, il est temps d’en finir avec le chaos », s’est-il exclamé en comptant les 20 000 qui occupent Rostov.
Puis Prigojine a exhorté tous les militaires russes à se joindre à ses mercenaires qui foncent vers Moscou.
« Un coup de poignard »
Pour sauver son pouvoir, voire sa peau, le maître du Kremlin doit agir très vite. Ce samedi 24 juin 2023 à 10 heures, il apparaît sur tous les écrans de télévision en Russie. Costume et cravate noirs, il a l’air épuisé, tendu. Il a été briefé sur la rébellion à 1 heure du matin. Depuis, il n’a pas fermé l’œil.
Les services russes de renseignement savaient que Prigogine préparait quelque chose. Les Américains aussi. Mais le chef mercenaire les a pris de vitesse.
Que dire ? Comment réagir ? Poutine est obsédé par l’adage de Stolypine1 : « Rien n’est plus dangereux en Russie que l’apparence de la faiblesse. » Alors, devant des dizaines de millions de Russes angoissés, le maître du Kremlin attaque.
Debout devant le drapeau russe, presque figé, il lance : cette rébellion « est un coup de poignard dans le dos de notre pays et de notre peuple » au moment où il est en guerre. Il compare la rébellion de Prigojine à la trahison de Lénine qui, en 1917, en plein conflit mondial, a signé une paix honteuse avec l’Allemagne, « [un coup] qui a provoqué la désintégration de l’État et la perte de vastes territoires. Le résultat fut la guerre civile ».
Dans « cette bataille se joue le destin de notre peuple », martèle Poutine. Il appelle à « l’union sacrée », comme Staline en 1941 quand l’armée de Hitler fonçait vers Moscou. Puis il prévient : « Tous ceux qui ont délibérément choisi la voie de la trahison subiront un châtiment inévitable. » Et il ordonne à « ceux qui sont entraînés dans ce crime » de « cesser de participer à des actions criminelles ».
En réponse, Prigojine, qui dirige la rébellion depuis Rostov, le nargue. « Personne ne déposera les armes, rétorque t-il. Nous ne voulons pas que le pays continue de vivre dans la corruption, le mensonge et la bureaucratie. »
La panique s’installe au sommet de l’État.
Evgueni Prigojine présente à Vladimir Poutine, alors Premier ministre, son usine de production de repas scolaires près de Saint-Pétersbourg, septembre 2010 // government.ru
« Prêt à mourir pour le président »
À 14 h 16, un avion présidentiel décolle de l’aéroport Vnoukovo près de Moscou, direction Saint-Pétersbourg. Puis un autre, chargé de matériel de communication militaire. À l’évidence, « papy » va s’installer dans un bunker loin de la capitale.
Puis l’aéroport de Vnoukovo est fermé, pour empêcher la fuite des élites qui a commencé.
Le chef de la garde nationale, chargée de la protection personnelle de Poutine, jure qu’il est « prêt à mourir » pour le président. Sidérés, le Premier ministre et beaucoup d’autres membres de l’élite politique, eux, se taisent. Certains gouverneurs suppriment même leurs canaux Telegram pour éviter d’avoir à prendre position. Tous attendent de voir de quel côté la pièce va retomber.
En milieu d’après-midi, la nervosité est extrême. Les Moscovites sortent de chez eux pour faire le plein d’essence et de roubles. De longues files se forment devant les stations-service et les distributeurs de billets. Les unités anti-émeutes ferment les accès au centre de la ville.
À 18 heures, le convoi des Wagner n’est plus qu’à 200 kilomètres de Moscou. 11 000 soldats de l’armée régulière, discrètement déployés non loin de là, attendent les ordres de Poutine.
Depuis 1945, jamais une guerre civile n’a été aussi proche d’éclater en Russie.
Négociations secrètes
Une heure plus tard, à 19 h 25, coup de théâtre : le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, annonce que Prigojine accepte de stopper l’avancée de ses troupes.
Le chef des rebelles confirme : « Nous étions à 200 kilomètres de Moscou. [Mais] pour éviter que du sang russe ne coule, nos colonnes font demi-tour. » L’autocrate biélorusse et le patron de Wagner ont négocié toute la journée par téléphone.
Quelques jours plus tard, Loukachenko racontera sa version de ces discussions secrètes devant un parterre de hauts responsables biélorusses. « Après son intervention télévisée [du samedi] à 10 heures, Poutine m’a appelé pour me faire un compte rendu détaillé de la situation2», fanfaronne-t-il. Le maître du Kremlin l’a averti qu’il avait décidé de suivre son instinct, l’instinct qu’il s’est forgé, enfant, dans les rues de Saint-Pétersbourg. Il va frapper fort et le premier. « Buter » les rebelles.
« Je lui ai suggéré d’y aller doucement, ajoute Loukachenko. “Parlons à Prigojine et à ses commandants”, ai-je dit. Réponse de Poutine : “Écoute, Sacha [diminutif d’Alexandre], c’est inutile, il ne décroche même pas le téléphone ; il ne veut parler à personne.” »
D’après ses dires, Loukachenko voulait absolument empêcher un affrontement entre les insurgés et l’armée régulière. Pas par bonté d’âme mais parce qu’il redoutait que ce combat entre Russes ne soit l’étincelle qui déclenche une révolte générale contre Poutine.
Et, il le sait, si le maître du Kremlin tombe, Loukachenko lui-même, au pouvoir depuis trente ans et qui ne doit sa survie politique qu’au soutien du président russe, serait renversé aussi.
Rostov-sur-le-Don, 24 juin 2023, mutinerie d’Evgueni Prigojine. Un char orné de fleurs dans le canon // Fargoh, Wikimedia Commons
« Comme la marche des bolcheviks »
En effet, explique le dictateur biélorusse, cette rébellion, somme toute modeste, pouvait se terminer comme « la marche triomphale des bolcheviks en 1917. À l’époque, ils n’étaient que 100 000 sans armes. Pourtant, ils ont bouleversé le destin de la Russie. » Or, aujourd’hui comme à la veille de la révolution d’Octobre, « il y a beaucoup de raisons pour qu’un chaos se propage en Russie et déferle sur tout le pays ».
« Il ne faut qu’un déclencheur, et il est apparu », résume-t-il.
Loukachenko a donc cherché à éviter cet affrontement à tout prix.
« Nous pouvons buter [Prigojine], ai-je dit [à Poutine]. Ce n’est pas un problème. Mais ne faites pas ça. Les hommes de Wagner ont combattu en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Ils sont l’unité la mieux entraînée du pays. Ils tueront des milliers et des milliers de soldats [russes]. Et les troubles se propageront à toute la Russie. »
Apparemment, Poutine a été convaincu par ce scénario catastrophe. Il a accepté que Loukachenko tente une médiation par téléphone.
Un signe de faiblesse
À en croire Loukachenko, le dialogue a d’abord été violent. « “Nous voulons la justice ! Nous allons marcher sur Moscou !” m’a dit Prigojine. “Et vous serez écrasés à mi-chemin comme des punaises, ai-je répondu. Réfléchis-y à deux fois.”»
Alors le chien de guerre a réfléchi. À 18 heures, quand il a constaté qu’aucun militaire russe ne rejoignait sa rébellion, il a accepté de stopper son avancée. Mais il a posé une condition : que Poutine abandonne les charges qui pèsent contre lui et les rebelles et qu’il les laisse s’exiler en Biélorussie. Plutôt que de le « buter », le maître du Kremlin a accepté le deal. D’où l’annonce de Loukachenko à 19 h 25 sur la fin de la mutinerie de Prigojine.
Jamais le président russe n’a montré un tel signe de faiblesse. Quelques jours plus tard, il semble même se coucher devant son « chef ». Le 29 juin, il le reçoit au Kremlin, accompagné de plusieurs de ses commandants, des hommes que, quatre jours auparavant, il qualifiait de « traîtres » mais dont, à l’évidence, il a toujours peur. Il en a besoin aussi en Ukraine et en Afrique. Alors il leur offre des contrats avec l’armée régulière. Et assure que Prigojine peut garder toutes ses affaires. Évidemment il ment.
Poutine veut avant tout être un tsar en sécurité.
Or, Prigojine en liberté représente une menace insupportable. Non seulement il a pris les armes contre lui, mais près d’un Russe sur trois a une bonne image de ce chef rebelle. Des dizaines de millions de ses sujets soutiennent plus ou moins cet homme qui vient d’organiser une mutinerie contre le Kremlin.
Poutine, qui n’a pas hésité à assassiner des concurrents moins dangereux, ne peut pas le laisser dans la nature. Il n’a pas oublié l’adage de Stolypine. Ni sa devise personnelle : « Je pardonne tout sauf la trahison. » Mais il ne se précipite pas pour le faire tuer. Il ne se sent pas assez fort. Il attend le bon moment. Que les rebelles se soient dispersés, qu’ils aient rendu leurs 2 000 chars et que l’égocentrique Prigojine ait relâché son attention. À ce moment-là, l’autocrate défié pourra frapper.
Une grenade du FSB
Le 23 août, deux mois après sa rébellion, Prigojine monte à bord de l’un de ses jets stationnés à l’aéroport Vnoukovo, direction Saint-Pétersbourg. L’autre fondateur de Wagner, Dmitri Outkine, accompagné du chef de la sécurité et de deux commandants du groupe embarquent avec lui. Trente minutes après le décollage, l’avion part en vrille et s’écrase près de Tver. Les dix personnes à bord sont tuées sur le coup. Le groupe Wagner est décapité.
Quelques heures plus tard, Poutine affirme que des éclats de grenade ont été découverts dans les corps des victimes. Il laisse entendre que, saouls ou sous l’emprise de la cocaïne, les chefs de Wagner auraient joué avec l’arme et l’auraient fait exploser par maladresse. Les services américains de renseignement affirment eux que des hommes du FSB (l’ex-KGB) ont placé un engin explosif sous l’une des ailes de l’avion. Selon eux3, c’est Nikolaï Patrouchev, un ancien général du KGB, proche de Poutine depuis les années 1970, qui a organisé l’assassinat.
Quoi qu’il en soit, le maître du Kremlin est débarrassé de la menace Prigojine. Ce faisant, il a envoyé un message aux patrons de tous les clans qui scrutent ses réactions : « papy » est sorti de son bunker. Il est toujours le chef de la meute.
Le politologue et philosophe russe en exil décrit une situation peu couverte en Occident : l’abattage massif d’animaux d’élevage touchés par une épizootie en Sibérie et dans d’autres régions russes, réalisé avec une cruauté extrême par les services vétérinaires, sans explication ou sous un faux prétexte. Comme à l’époque soviétique, l’État cache la vérité pour ne pas perdre des marchés d’exportation de viande. Comme, malgré ces abattages, la maladie s’est répandue dans des régions frontalières de la Chine, on sait désormais qu’il s’agit de la fièvre aphteuse. Pour Sergueï Medvedev, l’État totalitaire ne fait pas de différence entre l’envoi à la mort de jeunes gens sur le sol ukrainien et l’abattage d’animaux.
En Russie, une seconde « opération militaire spéciale » vient d’être lancée – une opération vétérinaire spéciale. Les services vétérinaires, avec le soutien de la police et des forces spéciales (OMON), abattent des dizaines de milliers de têtes de bétail dans la région de Novossibirsk, en Altaï et dans la région de la Volga : vaches, moutons, porcs et même chameaux. Ils s’introduisent sous de faux prétextes dans les exploitations agricoles, capturent de force les animaux et les tuent, puis brûlent leurs carcasses.
L’euthanasie est pratiquée de manière cruelle et inhumaine : on injecte aux animaux une substance neuroparalytique dont les propriétés rappellent celles du curare – elle les immobilise et les tue par suffocation lente. Ou plutôt, elle ne les tue pas – car en Russie aussi, les poisons sont de mauvaise qualité (demandez aux Skripal) : elle ne fait que les assommer, puis les animaux sont brûlés vifs, et leurs cris dans les flammes provoquent des évanouissements chez les agriculteurs et chez les inspecteurs vétérinaires eux-mêmes. Le Service fédéral de surveillance vétérinaire, qui s’est transformé sous nos yeux en un organisme répressif, invoque le fait qu’en raison des sanctions, les produits destinés à l’euthanasie des animaux ne sont plus disponibles en Russie, et que la loi sur un traitement responsable des animaux ne s’applique pas aux activités agricoles courantes.
Si les grands groupes agricoles supportent stoïquement l’abattage massif, conscients de l’inutilité de s’opposer aux autorités, les agriculteurs, qui perdent leurs moyens de subsistance, organisent désespérément des piquets de grève, bloquent les routes, menacent de s’immoler par le feu et lancent des appels à Poutine. Svetlana Panina, une habitante du village de Novoklioutchi dans la région de Novossibirsk, dont la ferme a été « visitée » par des vétérinaires en son absence et où tous les animaux (150 moutons, 40 vaches, sept chèvres, trois chameaux et deux porcelets) ont été abattus, s’est rendue au bureau du ministre régional de l’Agriculture, Andreï Chindelov, mais le fonctionnaire s’est littéralement enfui dans les couloirs. Une autre Sibérienne, habitante du village de Kozikha, qui s’était plainte sur les réseaux sociaux de l’abattage du bétail, a vu les services de protection de l’enfance la menacer de lui retirer son enfant handicapé.
De la même manière que l’on refuse en Russie de qualifier la première et principale opération militaire de « guerre », le nom de la maladie à l’origine de l’opération vétérinaire spéciale est tabou : il s’agit de la fièvre aphteuse, dont une épidémie, selon toute vraisemblance, avait déjà été signalée en février dans la région de Novossibirsk et s’était propagée aux régions voisines. Au lieu de ce terme effrayant, on utilise un euphémisme (ce que l’anthropologue Alexandra Arkhipova appelle la « nécrolangue ») : la pasteurellose – une maladie bien moins dangereuse, qui se soigne par des antibiotiques et ne nécessite pas l’abattage du cheptel. On refuse de prononcer le diagnostic de « fièvre aphteuse », car la Russie perdrait son statut de pays indemne de la fièvre aphteuse, récemment obtenu au prix de grands efforts, et qui ouvre de vastes possibilités pour l’exportation de viande vers les marchés mondiaux, en particulier vers la Chine. (Les exportations de viande depuis la Fédération de Russie ne font pas l’objet de sanctions directes de la part de l’Occident.) C’est précisément pour cette raison que les animaux sont abattus dans le cadre d’une opération spéciale – instantanément, en secret, sans explication.
Village de Novoklioutchi, district de Koupino, région de Novossibirsk. Des centaines de vaches abattues sont brûlées à proximité immédiate des habitations. Vidéo d’Ivan Frolov pour Takie Dela, capture d’écran.
Pendant ce temps, à 4 000 kilomètres de Novossibirsk, un autre carnage se déroule depuis cinq ans – la guerre à grande échelle en Ukraine. Les pertes s’alourdissent de part et d’autre, dépassant déjà les 2 millions de morts et de blessés (selon les estimations du centre américain CSIS, les pertes de la Russie sur le champ de bataille sont 2,5 fois plus élevées que celles de l’Ukraine), mais ces derniers jours, alors que la Russie a lancé son offensive de printemps, ses pertes ont fortement augmenté, atteignant 1 700 hommes par jour. Selon le ministre de la Défense Mikhaïl Fedorov, l’Ukraine se fixe de nouveaux objectifs de 50 000 occupants éliminés par mois, ce qui dépassera largement les capacités actuelles de la Russie en matière de recrutement de contractuels (jusqu’à 30 000 par mois).
La plupart de ces pertes sont causées par les drones FPV ukrainiens, dont le pilotage a atteint un nouveau niveau d’efficacité : ils ont formé une « zone de tir » – une bande large de 30 kilomètres à partir de la ligne de front, dans laquelle toute personne ou tout véhicule est une cible. Selon les correspondants de guerre et les analystes, la durée de vie moyenne d’un soldat d’assaut russe varie entre deux semaines et trois jours lors des « assauts de grande envergure ». Les chaînes patriotiques russes relatent les suicides de combattants encerclés par des drones, les blessés abandonnés et achevés par leurs propres camarades, ainsi que les représailles des commandants contre les mécontents. Cependant, le commandement russe a ses propres plans : il prépare l’offensive prévue pour le printemps-été 2026 contre le « système fortifié » de Kramatorsk-Sloviansk, la principale ligne de défense de l’Ukraine dans la région de Donetsk. Des dizaines de milliers de nouveaux soldats sont entraînés, prêts à venir grossir de leurs tombes les cimetières militaires qui se multiplient rapidement à la périphérie des villes russes, ou à disparaître, anonymes, dans la terre noire ukrainienne.
Ces deux combats – l’abattage du bétail en Sibérie et les « assauts de chair à canon » en Ukraine – ont beaucoup en commun : l’attitude des autorités russes envers la vie, considérée comme une ressource naturelle mise à disposition, que l’on peut détruire par dizaines de milliers d’individus pour des raisons de sécurité. La souveraineté à la Poutine se réduit à un pur pouvoir sur la vie – un contrôle de l’État sur les différentes formes de vie, jusqu’à la décision du dirigeant de qui doit vivre et qui doit mourir. Aristote distinguait déjà la vie « naturelle » (zoé) de la « vie sensée » (bios), qui désignait notamment la vie du citoyen dans la cité grecque. Le pouvoir russe efface la frontière entre ces deux formes de vie, transformant les corps humains en chair muette, brûlée dans l’hécatombe gigantesque de la guerre, à l’instar de dizaines de milliers de carcasses de vaches et de moutons. En Russie, la distinction s’estompe entre la biopolitique (la gestion de la vie de la société à travers la politique familiale et démographique, la lutte contre les LGBT, l’interdiction de l’avortement) et la zoopolitique (fondée sur la prétendue supériorité de l’espèce humaine sur les animaux) : toutes deux se transforment en nécropolitique lorsque le produit principal du pouvoir, son instrument premier et son langage de communication avec ses sujets devient la mort – impersonnelle, inexplicable, inévitable.
En l’absence d’informations sur l’épidémie en Russie, les théories du complot se multiplient. On affirme que le bétail des petites exploitations familiales est abattu dans l’intérêt des grands groupes agroalimentaires, et c’est Miratorg, le plus grand producteur de viande de Russie, fondé par les frères Linnik (vraisemblablement des parents de l’épouse de Dmitri Medvedev), qui est le plus souvent cité comme le bénéficiaire présumé de cet abattage massif. Un boycott des magasins de la marque Miratorg et des restaurants où ses produits sont distribués a commencé dans le pays. D’une manière générale, les Russes font souvent preuve de pitié et de compassion envers les animaux : on se souvient de la campagne nationale pour sauver le chat Twix en janvier 2024, qu’une cheffe de train avait jeté de son train longue distance à Kirov, par un froid glacial, le prenant pour un chat errant… Si seulement nos compatriotes boycottaient aussi activement les centres de recrutement sous contrat qu’ils boycottent les magasins Miratorg, la guerre serait terminée depuis longtemps. Mais ce ne sont que des illusions futiles. La « boucherie numéro deux », l’abattage du bétail en Sibérie, prendra fin tôt ou tard (peut-être en même temps que le bétail lui-même), mais la boucherie principale en Ukraine se poursuivra comme prévu : la chair humaine vaut bien moins cher en Russie que le bœuf et le porc.