29.09.2026 à 17:10
29.09.2026 à 17:10
L’ESSENTIEL
– Traditionnellement, on considère qu’il existe cinq modalités gustatives fondamentales : le sucré, le salé, l’acide, l’amer et l’umami.
– Des preuves de plus en plus nombreuses suggèrent que les lipides contenus dans les aliments pourraient également être détectés par des mécanismes sensoriels spécialisés.
– L’existence de cette sixième saveur, le « goût du gras », jouerait un rôle important dans l’obésité.
Au IVe siècle avant notre ère, déjà, Aristote, dans son De Anima et dans d’autres ouvrages, indiquait que les qualités « huileuses » faisaient partie des dimensions possibles du goût. Beaucoup plus tard, le médecin français Jean Fernel (1497-1558), dont l’ouvrage De Naturali Parte Medicinae fut l’un des premiers textes occidentaux importants consacrés à la physiologie, a lui aussi abondé dans ce sens, considérant le caractère gras comme une qualité sensorielle primaire.
Ces classifications historiques reposaient principalement sur l’observation et le raisonnement philosophique, plutôt que sur des expériences psychophysiques. Cependant, depuis une vingtaine d’années, diverses études semblent accréditer ces hypothèses anciennes.
Notre équipe travaille depuis plus de quinze ans sur la caractérisation cellulaire, physiologique, génétique, épigénétique et moléculaire des récepteurs du goût du gras chez les rongeurs (rats, souris et gerbilles) ainsi que chez l’être humain. Voici ce que nous avons découvert.
Contrairement aux autres modalités gustatives classiques que sont le sucré, le salé, l’acide, l’amer et l’umami, le goût du gras (ou goût lipidique) ne semble pas être associé à un seul récepteur ou à une seule voie de signalisation bien définis.
La détection orale des lipides alimentaires semble au contraire impliquer un système sensoriel complexe, dans lequel plusieurs récepteurs sensibles aux lipides ont été mis en évidence.
Notre laboratoire a notamment clairement démontré que, dans les papilles, deux glycoprotéines (CD36 et GPR120/FFAR4) sont principalement impliquées dans la détection gustative des acides gras à longue chaîne présents dans les aliments.
Ces deux molécules étaient déjà connues pour leur rôle dans le métabolisme du gras au niveau d’autres organes (foie, intestin…), mais leur implication dans la détection gustative n’avait jamais été mise en évidence.
Nous avons également démontré que le rôle de CD36 en tant que récepteur du goût lipidique est conservé au cours de l’évolution. Pour cela, notre équipe a mené une expérience sur le rat des sables (Psammomys obesus). Ce rongeur ne boit jamais d’eau, car il n’y en a pas dans le désert du Sahara, où il vit : il se nourrit d’une plante qui lui apporte une quantité suffisante de minéraux. Cependant, si l’on propose à cet animal du désert de choisir entre boire de l’eau seule ou de l’eau mélangée à une solution huileuse, il préfère cette dernière. Or, les papilles du rat des sables expriment CD36.
Pourquoi deux récepteurs pour un même goût ? Nous avons également résolu cette énigme. En effet, CD36 intervient dans les réponses précoces aux lipides alimentaires (il détecte, par exemple, les lipides au niveau de la langue lorsque nous sommes à jeun), tandis que GPR120 régule les réponses aux lipides alimentaires entre les repas.
Ainsi, chaque matin, au petit-déjeuner, lorsque nous mangeons notre première tartine de beurre et que nous la trouvons délicieuse, cette agréable sensation est due aux récepteurs CD36 présents sur notre langue. Si nous poursuivons notre repas, le récepteur GPR120 sera ensuite responsable de notre motivation à continuer à beurrer et à ingérer d’autres tartines.
Il est important de comprendre que la perception des lipides ne se limite pas à la sensation gustative dont nous avons conscience lorsque nous mangeons.
Quand des acides gras entrent dans notre bouche, ils activent des réponses physiologiques dont nous ne nous apercevons pas forcément. C’est par exemple le cas des réponses dites « de phase céphalique » : ces réponses réflexes à des stimuli nutritionnels sont déclenchées par la stimulation des systèmes sensoriels de la tête.
Les acides gras peuvent aussi influencer les voies digestives, endocriniennes (autrement dit, hormonales) et neuronales impliquées dans la régulation de l’apport alimentaire et de l’homéostasie énergétique (le maintien de conditions énergétiques favorables pour l’organisme).
La capacité à détecter les acides gras alimentaires peut donc contribuer à l’évaluation de la qualité des aliments et de leur densité énergétique, et peut influencer le comportement alimentaire qui s’ensuit. Et cela, de façon inconsciente.
Pour cette raison, nous avons émis l’hypothèse que des personnes présentant une sensibilité buccale plus élevée aux acides gras pourraient avoir des préférences et une consommation d’aliments riches en graisses différentes de celles des personnes moins sensibles. Pour le vérifier, nous avons mené plusieurs études cliniques dans différents pays : le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la République tchèque, le Sénégal et, désormais, le Liban.
Nous avons ainsi pu clairement démontrer que la plupart des personnes obèses (qu’elles soient enfants ou adultes) présentent une détection orosensorielle des lipides plus faible que celle des sujets non obèses.
Cela s’explique par le fait que, lorsque les personnes ont une alimentation riche en aliments gras – comme c’est le cas pour les personnes obèses –, l’expression du gène du récepteur CD36 est régulée à la baisse dans les papilles linguales. Ce même constat avait déjà été effectué chez les animaux de laboratoire.
Autrement dit, lorsque l’obésité s’installe, la capacité à percevoir les lipides alimentaires diminue.
Nous avons également découvert un autre mécanisme à l’œuvre chez certaines personnes. Il arrive en effet qu’un variant non fonctionnel du récepteur CD36 soit présent dans les papilles gustatives (on parle de « polymorphisme génétique »). Cette situation peut elle aussi être à l’origine de la faible sensibilité buccale aux corps gras de certaines personnes obèses.
Enfin, nos travaux ont porté sur les aspects épigénétiques de CD36 chez les personnes en situation d’obésité. On sait maintenant que les fonctions des gènes peuvent être altérées par des habitudes alimentaires (lipidiques ou non), les contaminants ou les perturbateurs endocriniens (des substances chimiques capables de perturber le système hormonal).
Nous avons ainsi démontré que, chez certains enfants en situation d’obésité, le récepteur CD36 a subi des modifications épigénétiques qui aboutissent à une baisse de la perception gustative des lipides alimentaires.
L’épigénétique, qu’est-ce que c’est ? Contrairement aux mutations, qui altèrent la séquence de la molécule d'ADN, les modifications dites « épigénétiques » ne la modifient pas en tant que telle. Elles modifient plutôt l'accessibilité de certaines portions du génome, et donc la capacité des gènes qu'elles contiennent à être exprimés. On sait aujourd’hui que de telles modifications, résultant parfois de facteurs environnementaux (polluants, médicaments, sources de stress intense…), peuvent se transmettre à la descendance et persister sur plusieurs générations.
Ainsi, une altération de la sensibilité au goût lipidique pourrait ne pas être simplement un facteur de risque préexistant d’obésité, mais pourrait également résulter d’une exposition chronique à un régime alimentaire obésogène et à un dysfonctionnement métabolique.
À lire aussi : Épigénétique, inactivation du chromosome X et santé des femmes : conversation avec Edith Heard
Les récepteurs CD36 et GPR120 pourraient-ils eux-mêmes constituer de nouvelles cibles pour lutter contre l’obésité ? C’est l’hypothèse que nous avons émise. Selon nous, cette approche est particulièrement pertinente.
Nos travaux ont en effet démontré que l’obésité et la consommation chronique d’un régime riche en graisses sont associées à une diminution de la sensibilité de la langue aux acides gras à longue chaîne. Elles s’accompagnent aussi d’altérations de l’expression ou du fonctionnement des récepteurs lipidiques présents sur cet organe.
Une diminution de la sensibilité au goût lipidique pourrait contribuer à une consommation accrue d’aliments riches en graisses, créant potentiellement un cercle vicieux : une détection réduite des lipides au niveau buccal favoriserait un apport alimentaire excessif en lipides, lequel aggraverait les dysfonctionnements métaboliques ayant des conséquences délétères sur la détection des lipides.
Dans un tel contexte, une approche thérapeutique possible consisterait à renforcer le goût lipidique plutôt qu’à chercher à le supprimer. En effet, l’activation des récepteurs CD36 ou GPR120 de la langue au moyen de molécules spécifiques pourrait accroître la sensibilité des cellules des papilles gustatives aux lipides alimentaires, et potentiellement favoriser une satiété précoce. Ces « leurres lipidiques » mettraient en marche l’axe langue-cerveau-intestin impliqué dans la régulation des réponses digestives et alimentaires, déclenchant ainsi la sensation de satiété.
Nous avons d’ores et déjà montré que, chez les rongeurs, l’activation des récepteurs CD36 et GPR120 de la langue par des molécules capables de s’y lier très spécifiquement était immédiatement associée à la libération peptides anorexigènes (qui coupent la sensation de faim), tels que la cholécystokinine et le peptide YY. Ces résultats expérimentaux suggèrent que la stimulation des récepteurs lipidiques buccaux peut effectivement activer les voies de satiété d’origine intestinale.
Ils confirment l’intérêt de ce paradigme novateur : en cas d’obésité, plutôt que de tenter de réprimer directement l’appétit ou de bloquer l’absorption des lipides, il pourrait être plus avantageux d’activer sélectivement les capteurs gustatifs des lipides.
Ces résultats sont expérimentaux et doivent encore être évalués chez l’être humain. Cependant, à terme, nous espérons pouvoir les mettre en œuvre pour améliorer la prise en charge de l’obésité. Concrètement, cette approche pourrait prendre la forme d’un pulvérisateur buccal qui, en diffusant des « leurres lipidiques » conçus à partir de molécules naturelles se dégradant dans la bouche, activerait les récepteurs CD36 et GPR120 de la langue.
Les personnes qui l’utiliserait avant un repas retrouveraient dans une certaine mesure le « goût du gras », ce qui déclencherait des réponses physiologiques de satiété sans avoir besoin d’augmenter la teneur en gras de leur repas.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Naim Akhtar Khan est membre fondateur et conseil scientifique de la start-up EktaH.
29.09.2026 à 16:18
How World Trade Organization reform could help address the EU-China trade imbalance
The world was closely watching the high-stakes US-China summit in Washington from September 23 – 25, which resulted in the US and China agreeing, among other things, to extend their trade truce by two months. Now, the spotlight has shifted to Beijing, as the EU and China enter the final stretch ahead of a decisive round of trade talks seeking to remedy export/import imbalances. On October 8 and 9, trade negotiators from both sides will gather in Beijing for the second meeting of the newly established EU-China Trade and Investment Consultations Mechanism (TIC).
The TIC was launched in June this year, marking a significant step for both sides in restoring an institutional channel for dialogue on trade and investment after a period of relatively limited engagement. The forthcoming meeting is therefore more than a routine round of talks. It will be the first real test facing the new TIC: whether it is useful in stabilising EU-China relations and pulling the two back from the brink of a looming trade war. It is far too early to tell. What is already clear, however, is that some of the most difficult and pressing issues are on the negotiating table.
The TIC has four working streams:
Trade and investment balancing
Export controls
Intellectual property rights
World Trade Organization reform.
If the two sides cannot strike a deal at the forthcoming meeting on the most pressing issue of rebalancing trade – the EU’s considerable trade deficit with China, could any of the other three working streams provide room for common ground and help sustain the TIC?
It is argued in this piece that the WTO reform track, which would play out via efforts to update WTO rules, reform WTO institutions and decision-making, and address new trade issues, may offer a pragmatic avenue for sustaining long-term EU-China engagement.
In her State of the Union speech this year, President of the European Commission Ursula von der Leyen described the trade deficit with China as having reached a “tipping point”. But the problem goes far beyond trade. The entire EU-China economic relationship is under mounting pressure, with the considerable trade imbalance at the heart of the dispute. Von der Leyen put the figure at a striking €1 billion a day. She called the situation “unsustainable” and said that dialogue with China must now deliver results. The message is clear: if the October talks fail to produce meaningful progress, the EU is ready to consider other tools to rebalance the relationship.
For Brussels, the situation appears quite pressing, calling for a much stronger stance toward China. In 2025, the EU recorded a trade in goods deficit of around €360 billion with China, a figure expected to reach a new record high in 2026. Behind these figures lies a more structural debate about China’s economic model, including industrial policy, currency policy and state-owned enterprises.
These pressures are more tangible in European industries, particularly in the automotive sector, where Chinese electric vehicle brands can offer more affordable models and attain market share across Europe. Growing competition from their Chinese counterparts adds to the challenges European carmakers face in a period of transition. Volkswagen, one of Europe’s largest carmakers, has agreed to plans to cut tens of thousands of jobs across Europe, while the future of several German plants remains uncertain. This is not to suggest that these difficulties can be attributed entirely to Chinese competitors. It nevertheless shows how industry pressures could be increasingly felt in local communities and capitals, adding to Brussels’ demand for concrete outcomes from trade talks with Beijing.
Since the TIC was launched in June, the European Union and China have engaged in intensive negotiations on these issues, with trade officials reportedly meeting virtually almost every three days over the summer. Yet much emphasis now lies on whether the two sides can deliver anything concrete by the October deadline.
As far as is publicly known, the EU has asked China to introduce a voluntary export restraint. Beijing has pushed back against the proposal, arguing that it would be inconsistent with World Trade Organization (WTO) rules. The disagreement runs both ways. According to negotiators familiar with the talks, the EU has rejected a Chinese proposal for increasing its purchases of European products through public procurement as part of efforts to reduce the deficit. So far, there is little sign that the two sides have moved closer to a concrete agreement.
In this context, it would be unrealistic to expect the TIC meeting to resolve all the key issues at once. Many of these issues reflect structural problems developed over decades, as well as broader divergences in economic policy and governance models. The value of the TIC may therefore lie, first, in providing both sides with a platform to put their disagreements on the table and seek constructive ways to manage them, rather than allowing them to escalate into broader legal confrontation. On this basis, the two sides can use the TIC to identify common ground, map out specific areas of shared interest, and build on them to develop further engagement. This may be a more constructive way of understanding what the TIC can realistically achieve.
Taking this as a starting point for the TIC, the more important question may not simply be what the two sides can agree on in October, but how they can make full use of the TIC to address their key disagreements. The talks may therefore be less about reaching a comprehensive deal than about finding enough common ground to develop more constructive and sustainable bilateral engagement.
The TIC’s four workstreams offer several possible avenues for both sides, but progress may be easier in some areas than others. Some difficult bilateral issues may be hard to resolve through bilateral negotiations alone and may therefore need to be addressed in a broader multilateral context. This is particularly relevant to questions about subsidies and industrial policy, which are global issues with implications beyond the EU-China relationship.
Therefore, the WTO reform track may offer a pragmatic avenue for longer-term engagement. The Chinese government has recently put forward its policy documents on WTO reform. Separately, Professor Guohua Yang and John Alistair Clarke, two veteran trade negotiators, have proposed that the two sides could make better use of the WTO reform track to identify areas where their interests overlap and translate them into a concrete agenda for cooperation. As noted by Professor Bin Ye of the Chinese Academy of Social Sciences, the multilateral track could complement the ongoing bilateral negotiations by bringing some of the bilateral concerns into the WTO agenda. Some issues that prove difficult to resolve bilaterally could be addressed through the WTO reform track, allowing the two sides to work on both tracks in parallel.
There is already some experience to draw from. China and the EU were among the WTO members that joined the initiative to establish the Multi-Party Interim Appeal Arbitration Arrangement (MPIA) in 2020, an interim alternative to appellate review under the WTO dispute settlement system. Their involvement shows that bilateral disagreements need not preclude cooperation within the WTO. A similar approach could potentially be extended to some of the substantive issues under negotiation.
So what can we expect from the October talks? Beyond any “concrete results”, perhaps a modest surprise could be a joint statement reaffirming support for WTO reform and identifying industrial policy and subsidies as areas for further discussion within the WTO. Such cooperation could help address some of the underlying issues in the bilateral relationship while also contributing to the broader global trading system. It would not resolve the trade disputes in the short term, but it could give both sides something concrete to build on and, more importantly, keep the dialogue moving.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Kunhao Yang is a PhD researcher at the European University Institute and an academic editor of the Chinese Journal of European Law, hosted by the Institute of European Studies at the Chinese Academy of Social Sciences.
29.09.2026 à 16:17
En agriculture, peut-on utiliser du cuivre sans nuire à la vie des sols ?
L’ESSENTIEL
Nombreux sont les jardiniers amateurs qui utilisent le cuivre pour protéger des maladies leurs légumes ou leurs arbres fruitiers.
Ce métal est également utilisé en agriculture biologique, mais ses usagers n’en soupçonnent pas toujours les effets.
Qu’en est-il de ses répercussions sur l’activité biologique des sols ?
Fongicide d’origine naturelle, le cuivre est utilisé en agriculture depuis plus d’un siècle, notamment pour lutter contre le mildiou de la vigne – d’où son nom de « bouillie bordelaise ».
Son emploi s’est progressivement étendu à l’arboriculture, au maraîchage et aux grandes cultures, il est désormais utilisé aussi bien en agriculture biologique qu’en agriculture conventionnelle, où il constitue une alternative aux produits phytosanitaires de synthèse.
De la famille des métaux lourds, toutefois, le cuivre (Cu) fait l’objet de controverses en raison de ses impacts potentiels sur la santé et l’environnement. En 2025, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a d’ailleurs réévalué les produits qui en contiennent et renforcé leurs conditions d’emploi. Mais que sait-on réellement de ses effets sur la vie des sols ?
Le cuivre est un élément trace métallique naturellement présent dans le sol, avec des concentrations variables selon la nature des roches mères dont il est issu. Il peut aussi provenir d’apports naturels, comme les dépôts atmosphériques liés à l’érosion des roches, aux éruptions volcaniques ou encore aux incendies de forêt. Des teneurs de 10 à 30 mg de Cu/kg de sol (ou ppm) sont généralement considérées comme naturelles.
À ces doses, le cuivre est un oligo-élément essentiel au bon fonctionnement des organismes vivants. Chez les plantes, il intervient notamment dans les processus de photosynthèse et de respiration ; chez les animaux, il participe à de nombreuses fonctions biologiques, telles que la bonne marche du système immunitaire et la protection contre le stress oxydatif.
Le cuivre des sols provient aussi d’activités humaines. Les secteurs industriel et minier, les transports, notamment les véhicules diesel, ainsi que l’incinération des déchets contribuent eux aussi à des retombées atmosphériques du cuivre.
Pour ce qui est des sols agricoles, en moyenne, l’épandage de déjections animales constitue la principale source de cuivre : elles représentent 53 % de la quantité totale annuelle. Cela s’explique notamment par l’usage de compléments alimentaires riches en cuivre dans certains élevages intensifs pour favoriser la croissance des animaux.
Les traitements phytosanitaires destinés à lutter contre les maladies arrivent en deuxième position, avec 34 % de la quantité totale annuelle. Concentrés sur des surfaces plus réduites, en particulier dans les vignobles, ils contribuent à des accumulations localement importantes.
Les concentrations en cuivre varient ainsi significativement selon le contexte et les pratiques agricoles mises en œuvre. Les régions les plus exposées correspondent donc aux territoires viticoles. Des concentrations supérieures à 100 ppm sont généralement interprétées comme le signe d’une contamination forte d’origine humaine.
Le cuivre est un élément peu mobile dans le sol. Il tend à s’accumuler dans les horizons superficiels, où il peut persister durablement.
Les vignobles illustrent particulièrement bien ce phénomène au fil du temps. Certaines parcelles sont traitées depuis plus de cent ans. Au début du XXᵉ siècle, les apports pouvaient atteindre jusqu’à 50 kg par hectare et par an. Puis la réglementation a permis de réguler les apports. Aujourd’hui, la dose maximale autorisée est de 4 kg de cuivre par hectare et par an.
De nombreux vignerons, bien conscients de devoir préserver leur sol, parviennent à réduire les quantités appliquées. Malgré cela, il reste difficile de s’en affranchir pour maîtriser l’impact des maladies, en particulier en agriculture biologique où les produits de synthèse sont interdits.
Aujourd’hui, la concentration moyenne en cuivre dans les sols agricoles français est de 13 ppm. Pour les sols viticoles français, la valeur est proche de 70 ppm, mais les niveaux observés varient très fortement en fonction de l’historique des parcelles.
Organisme emblématique des sols, le ver de terre fait partie des espèces étudiées pour évaluer les effets du cuivre. Une méta-analyse de 30 publications scientifiques met en évidence des impacts sur sa survie et sa reproduction, avec toutefois une très forte variabilité selon les études.
En moyenne, des troubles de la reproduction sont observés à partir de 94,6 ppm, tandis qu’une concentration de 113 ppm de sol entraîne une mortalité élevée. De tels niveaux restent néanmoins rares dans les sols agricoles, mais peuvent être observés dans certains vignobles marqués par des usages anciens ayant conduit à des accumulations importantes, au-delà de 100 ppm.
D’autres travaux consacrés aux nématodes et aux collemboles montrent que ces organismes du sol tolèrent généralement bien les apports de cuivre. Les premiers effets sur les nématodes n’apparaissent qu’à des niveaux d’exposition équivalant à environ 750 fois la dose annuelle autorisée, tandis que la reproduction des collemboles n’est affectée qu’à partir d’environ 100 fois cette dose.
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Les micro-organismes semblent également relativement tolérants à l’accumulation de cuivre dans les sols.
Des chercheurs d’UniLaSalle ont étudié des sols agricoles provenant de prairies et de grandes cultures du nord-ouest de la France, dont l’historique était bien connu. Des échantillons de sol ont été prélevés puis utilisés tels quels, sans modifier leurs caractéristiques. Les chercheurs ont ajouté au sol du cuivre à des concentrations de 2 ppm, représentant un apport proche de la dose réglementaire annuelle, et de 200 ppm, simulant une forte contamination du sol. Ils ont ensuite suivi au cours du temps l’activité des micro-organismes du sol en mesurant certaines enzymes, indicatrices de leur fonctionnement.
Résultat : même à des concentrations élevées, l’ajout de cuivre n’a pas montré d’effet notable sur l’activité de ces micro-organismes. Les champignons apparaissent toutefois plus sensibles que les bactéries. Mais toutes les communautés fongiques ne réagissent pas de la même façon à de fortes concentrations de cuivre. C’est pourquoi il est difficile de définir une concentration unique à partir de laquelle l’écosystème est perturbé.
La difficulté de trouver un consensus sur l’effet du cuivre s’explique par le fait que la quantité totale de cuivre présente dans le sol ne correspond pas nécessairement à celle réellement accessible aux organismes. En effet, le cuivre peut se présenter sous différentes formes chimiques, plus ou moins biodisponibles, ce qui complexifie l’évaluation de ses effets sur le vivant.
Une partie du cuivre est fortement liée à la matière organique ou à des constituants minéraux, comme les argiles ou les carbonates, ce qui le rend stable et peu disponible. À l’inverse, le cuivre dissous dans la solution du sol, notamment sous la forme libre Cu²⁺, est potentiellement assimilable par les organismes.
Cette biodisponibilité dépend de plusieurs paramètres. Ainsi, plus un sol est acide (pH faible), plus le cuivre est mobile et plus facilement disponible pour les organismes. Par ailleurs, les sols riches en matière organique ou en carbonates tendent à immobiliser le cuivre, c’est-à-dire le rendre moins accessible. Dans ce contexte, les utilisateurs dont les sols correspondent à ces caractéristiques ont tout intérêt à agir sur ces leviers. La gestion de l’acidité, par exemple en appliquant du calcaire ou de la marne, permet de limiter la mobilisation du cuivre. De même, les pratiques favorisant l’enrichissement en matière organique, comme l’implantation de couverts végétaux, contribuent à en stabiliser une partie.
De ce fait, deux parcelles contenant une quantité comparable de cuivre peuvent avoir des effets très différents sur les organismes vivants. Pour mieux comprendre ces risques, les chercheurs se tournent vers des bio-indicateurs : des organismes capables de révéler la contamination réellement accessible au vivant. Parmi eux, l’escargot terrestre pourrait jouer un rôle précieux. En se nourrissant et en vivant au contact du sol, il accumule une partie du cuivre présent dans son environnement. L’analyse de ses tissus permettrait ainsi d’évaluer les transferts réels du cuivre dans les écosystèmes.
Depuis quelques années, des recherches explorent l’utilisation de micro-organismes pour limiter les effets du cuivre dans les sols les plus contaminés. Certaines bactéries (comme Methylosinus trichosporium ou Bacillus subtilis) sont capables de capter et de stocker le cuivre dans leurs cellules, ce qui contribue à en réduire la toxicité, on parle de bioséquestration.
Une autre approche consiste à utiliser ces bactéries pour aider les plantes à extraire le cuivre du sol, un procédé appelé phytoremédiation assistée. Par exemple, des bactéries comme Pseudomonas putida sécrètent des molécules qui rendent le cuivre plus accessible aux racines. Les plantes peuvent ainsi absorber davantage de cuivre, ce qui permet d’en retirer progressivement du sol. La bioremédiation apparaît donc comme une stratégie prometteuse pour diminuer la contamination des sols.
Les plantes peuvent également être utilisées pour limiter le transfert du cuivre vers les eaux. Les aménagements intégrant des plantes aquatiques (macrophytes) constituent une solution efficace. Grâce à leur système racinaire dense, ces plantes piègent les particules contaminées et diminuent la mobilité des métaux traces comme le cuivre dans les eaux de ruissellement, permettant de réduire jusqu’à 45 % de la pollution. Ces dispositifs végétalisés contribuent ainsi à protéger la qualité des eaux superficielles et souterraines en réduisant les polluants à la source.
Aux doses autorisées, le cuivre apparaît compatible avec le fonctionnement des sols. Si des incertitudes subsistent, liées à la diversité des situations et à la difficulté de définir des seuils universels, les effets observés restent limités dans les conditions d’usage actuelles. La vigilance porte surtout sur le long terme : en raison de son accumulation et de son comportement variable selon les sols. Une utilisation raisonnée demeure essentielle et des solutions de phytoremédiation peuvent être envisagées dans des sols où l’accumulation du cuivre atteindrait des seuils trop élevés.
Les auteurs tiennent à remercier Guillaume David, étudiant d’UniLaSalle, pour sa contribution à l’analyse bibliographique de cet article.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.