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Texte intégral (9856 mots)

Professeur à l’Université de Varsovie, Alexey Vasilyev s’inspire dans cet essai du Dictionnaire du poutinisme de Michel Niqueux, publié par les éditions À l’Est de Brest-Litovsk en 2025. Il propose d’interpréter cet ouvrage comme une première tentative de reconstruction de l’outillage mental du poutinisme. Dans cette perspective, le poutinisme est considéré comme la mentalité de l’élite au pouvoir, qui a réussi à transmettre sa vision du monde à la majorité de la population russe. Il s’agit désormais de créer une hiérarchie des notions faisant partie de cet outillage mental, pour mieux cerner le phénomène.

Chaque époque et chaque groupe ont, dans une large mesure, la syntaxe qu’ils méritent.

Lucien Febvre

Introduction

En juin 2025 est paru un Dictionnaire du poutinisme, sous la plume d’un grand spécialiste français de l’histoire de la culture russe, le professeur Michel Niqueux. Cet ouvrage se présente comme une première tentative pour dresser un inventaire de « l’outillage mental » propre au poutinisme, pour en reconstituer la vision du monde et analyser un appareil conceptuel qui non seulement est fait d’éléments intellectuels mais contient aussi, voire surtout, une forte charge affective et émotionnelle31

Cette publication s’inscrit dans une tradition déjà établie d’études portant sur les transformations des « langues naturelles » à la suite de changements politiques ou sur le rôle des idéologèmes inscrits dans le langage de la vie courante. L’exemple classique en est l’ouvrage du philologue Victor Klemperer consacré aux changements qu’a connus la langue allemande à l’époque du national-socialisme et à l’influence de cette langue nouvelle sur la société allemande32. En ce qui concerne le russe, cette tradition s’est poursuivie avec le travail du philologue (actuellement émigré politique) Gassan Gousseïnov sur l’évolution des idéologèmes soviétiques dans la langue russe des années 199033.

L’auteur du Vocabulaire du poutinisme, le professeur Niqueux, s’était déjà intéressé à une problématique semblable. En 1990, il avait dirigé la publication d’un Vocabulaire de la perestroïka34. En un sens, le Dictionnaire du poutinisme peut donc être considéré comme un dictionnaire de « l’anti-perestroïka », étant une analyse de la réalité linguistique et politique où de nombreux concepts de l’ère Gorbatchev (y compris le terme de « perestroïka ») ont changé de sens, souvent pour en désigner le contraire même35.

L’« outillage mental »

Quand on se penche sur ce type de lexiques de sociétés, collectivités, époques ou régimes politiques bien définis, il peut être utile de recourir au concept « d’outillage mental » que proposait le grand historien français Lucien Febvre pour préciser ce que « l’École des Annales » entendait par catégorie de mentalité36. Il permet de s’interroger sur ce qu’il est possible – et ce qu’il est impossible – d’imaginer ou de penser à un homme équipé d’un outillage mental donné.

En tant que phénomène politique, le poutinisme existe depuis un quart de siècle. Il est donc clair désormais qu’il ne faut pas y voir une forme de passage du totalitarisme à la démocratie, mais un phénomène pleinement autonome et durable, au même titre que d’autres systèmes politiques post-communistes, où la théorie de la « transformation post-communiste », alors dominante, proposait encore récemment de ne voir que des formes temporaires de passage à la démocratie libérale. De nos jours, il apparaît que ce paradigme est insuffisant. Dès lors, il convient plutôt de parler d’hétérogénéité des formes politiques apparues dans les sociétés post-communistes – formes qui restent souvent éloignées du modèle classique de la démocratie libérale. De ce point de vue, on est en droit de s’interroger sur le poutinisme comme phénomène pleinement original et cohérent qu’il convient d’analyser dans toute sa spécificité, sans le réduire à une forme pathologique de la « transition de la Russie vers la démocratie ». Pareille démarche suppose notamment, et c’est fondamental, que l’on se penche sur « l’outillage mental » du poutinisme et sur ses formes culturelles et symboliques.

À ses débuts (en gros jusqu’aux « manifestations de Moscou » des années 2011-2012 et à l’annexion de la Crimée en 2014), le régime de Poutine s’efforçait de recourir le moins possible à des formes culturelles et symboliques de légitimation. Pour se légitimer, il s’appuyait avant tout sur la prospérité dans la société, particulièrement évidente après les crises et les catastrophes des « sauvages années 199037 ». Les indicateurs d’augmentation du salaire moyen, la hausse du PIB, la perspective de rattraper bientôt le Portugal sur le plan économique, ainsi que les projets de constitution d’une « superpuissance énergétique » ou encore d’une « démocratie souveraine », assuraient au régime la légitimation souhaitée aux yeux de la population. Cependant, les manifestations des classes moyennes urbaines pendant l’hiver 2011-2012 ainsi que l’annexion de la Crimée au début de l’année 2014 ont amené le pouvoir à se concentrer sur une politique de nature culturelle et symbolique (notamment historique38) pour assurer sa stabilité. En outre, la dégradation des indicateurs économiques obligeait à mettre l’accent non plus sur « une propagande de la réussite », mesurée en chiffres concrets de croissance économique, mais sur des indicateurs par nature non chiffrables qui, grâce au monopole des médias, ont permis au pouvoir de se présenter à tout moment comme remportant des succès remarquables dans la défense de ce que le pouvoir appelait « notre mémoire », « notre identité », « nos valeurs », « la voie propre et la mission historique de la Russie » – des domaines où la Russie ne cessait de remporter des victoires sur ses ennemis. À partir de ce moment, la politique culturelle du poutinisme est devenue de plus en plus active et, à la veille du déclenchement de la guerre à grande échelle contre l’Ukraine, elle avait pris des formes si agressives qu’on a commencé à la comparer à ses équivalents fascistes et à parler de « retour au totalitarisme » (Lev Goudkov, directeur du Centre analytique Levada).

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Événement patriotique pour enfants en République des Komis, en présence de vétérans de la guerre contre l’Ukraine //komiinform.ru

Le poutinisme : idéologie ou mentalité ?

L’essence du poutinisme en tant que « système culturel » fait ces derniers temps l’objet de débats animés, où le terme « d’idéologie » apparaît comme un concept clé. On avait caractérisé le poutinisme (ce que les premiers temps de ce régime semblaient d’une certaine manière justifier) comme régime « idéologiquement neutre ». On le décrivait aussi comme une forme « d’autoritarisme hégémonique », dont le seul but était de se maintenir au pouvoir, les questions d’idéologie n’ayant qu’un caractère secondaire et purement instrumental39. Le politologue britannique Richard Stawka a défini le pouvoir poutinien comme un « mixte éclectique », composé d’éléments venus d’époques et de système divers, où aucun ne domine clairement.

Le concept fondamental sur lequel on s’appuie pour décrire le poutinisme (ou dont on part pour l’analyser) est celui de conservatisme (notamment de « traditionalisme orthodoxe40 »). On parle souvent d’un « tournant conservateur » du poutinisme après les années 2011-2012. À cet égard fait exception en un sens la conception de l’historien Mikhaïl Souslov, qui estime que le régime n’a connu qu’une brève « idylle avec le conservatisme » dans les années 2005-2009, après quoi il a entrepris de construire une idéologie que l’auteur définit comme « populisme identitaire de droite ».

La notion de conservatisme est complexe, ambiguë et difficile à saisir historiquement. Si l’on s’appuie sur l’idée que s’en faisait un grand historien de la pensée sociale comme Jerzy Szacki41, on peut soutenir que, lorsque l’on parle du « conservatisme de Poutine », il faudrait dans la plupart des cas utiliser le terme de « traditionalisme » (comme l’entendait Szacki) ou de « conservatisme réactionnaire », c’est-à-dire d’une idéologie de retour vers un passé jugé désirable. Or, dans le cas de la Russie, la question se pose de savoir vers quel passé concret un conservateur traditionaliste aurait aimé retourner. Vers le présoviétique, ou le soviétique ? 

S’il s’agit de « l’idylle avec le conservatisme » sous la présidence Medvedev, alors effectivement on peut parler de conservatisme au sens propre du terme (ou de conservatisme libéral), qui n’exclut pas l’idée de changement mais insiste seulement sur la continuité dans le développement d’une société. 

Dans tous les cas évoqués, les auteurs soulignent que le poutinisme est une idée flexible, fluide, changeante et incohérente, dénuée de tout appareil explicite de postulats ou d’auteurs considérés comme « pères fondateurs » ou « classiques ». En ce sens, cette idéologie est très éloignée de l’idéologie soviétique communiste qui l’a précédée. On peut dès lors se demander dans quelle mesure le poutinisme peut être qualifié d’idéologie, et s’il ne vaudrait pas mieux recourir à d’autres termes. 

Parmi les conceptions actuelles utilisées pour définir ce qui caractérise le poutinisme, il en est une qui, sans le considérer comme une idéologie, y voit une mentalité. C’est l’idée de « code du poutinisme », que l’on doit au politologue américain Brian Taylor42. Celui-ci s’appuie sur la théorie du célèbre spécialiste des régimes autoritaires et des processus démocratiques Juan Linz, selon laquelle les régimes autoritaires ne sont pas fondamentalement liés à des idéologies. Comme l’écrit Taylor : 

« Pour définir les régimes autoritaires nous recourrons au terme de “mentalité” et non d’“idéologie”, conformément à la définition du sociologue allemand Theodore Geiger […]. Pour lui, les idéologies sont des systèmes de pensée conçus et organisés de façon plus ou moins intellectuelle, souvent sous forme écrite, par des intellectuels ou des pseudo-intellectuels, ou avec leur aide. La mentalité, en revanche, est une façon de penser et de ressentir plus émotionnelle que rationnelle et qui offre des moyens non codifiés pour réagir dans différentes situations […]. La mentalité est attitude intellectuelle ; l’idéologie est contenu intellectuel. La mentalité est prédisposition psychique, l’idéologie, elle, est réflexion, auto-interprétation ; la mentalité vient d’abord, l’idéologie après ; la mentalité est informe et changeante, alors que l’idéologie est bien formée […]. Les idéologies ont une dimension utopique importante, alors que la mentalité reste plus proche du présent ou du passé. »

 C’est en s’appuyant sur cette conception que Brian Taylor caractérise le « code du poutinisme », c’est-à-dire la mentalité de Poutine et de son entourage. « Le code du poutinisme, écrit-il, ce n’est pas seulement la vision du monde propre aux élites russes qui gouvernent, c’est aussi une somme d’habitudes et d’émotions qui orientent la politique et la prise de décisions […]. Il y a une équipe de Poutine, avec une mentalité bien définie et cohérente. » En ce sens, le conservatisme constitue un élément essentiel de cette mentalité. 

Selon Taylor, la mentalité – ou le code – du poutinisme sont faits d’idées, de coutumes, d’habitudes et d’émotions. Pour ce qui est des idées, ce sont l’étatisme (notamment l’étatisme de grande puissance), l’anti-occidentalisme et l’anti-américanisme, ainsi que le conservatisme/antilibéralisme. Les coutumes (et les habitudes) sont notamment celles du contrôle, de l’ordre, de l’unité/antipluralisme, de la loyauté ainsi que de l’hypermasculinité. Les émotions fondamentales sont le respect/l’irrespect et l’humiliation, le ressentiment, l’impressionnabilité/la peur.  

L’outillage mental du poutinisme : principes de recherche fondamentaux

Cela dit, revenons au Vocabulaire du poutinisme de Michel Niqueux. Certains des concepts qui y sont présentés ont une longue histoire, qui remonte au XIXe siècle (par exemple « Idée russe », « Civilisation russe ») ; d’autres, au contraire, sont d’origine relativement récente ( « Organisation indésirable », « Opération militaire spéciale »). L’étude de l’histoire intellectuelle et culturelle de l’outillage mental du poutinisme et la reconstruction de ses idées et images constituent effectivement une tâche fondamentale en histoire de la culture et en sciences politiques. De ce point de vue, le travail du chercheur français n’est qu’une première approche du sujet, quoique très importante et précieuse. 

Michel Foucault met en garde contre la manie de rechercher des « sources » et des « racines » toujours plus profondes, ainsi que de créer des continuités linéaires là où, dans la réalité, apparaissent des hétérogénéités et des ruptures. Par exemple, le concept de « Nouvelle Russie » (Novorossia) qui est apparu dans l’imaginaire géopolitique de l’Empire russe à l’époque de Catherine II et qui s’est transformé au cours du XIXe siècle, disparaît à l’époque soviétique pour renaître dans les discours de Poutine après l’annexion de la Crimée en 2014. On peut citer à titre d’exemple le canon des classiques du conservatisme poutinien (même si ce concept reste discutable), où peuvent figurer conjointement un anticommuniste radical comme le philosophe Ivan Iline et un partisan de Staline et de l’URSS comme le philosophe Alexandre Zinoviev.       

C’est ce que souligne Brian Taylor lorsqu’il critique la conception qui fait directement dériver le poutinisme de « l’éternel culture politique russe » et qui présente Poutine comme une des variantes du souverain russe typique :

« L’argument de la culture politique est non seulement simple mais simpliste. Les cultures ne sont pas entièrement statiques ni entièrement homogènes. Elles changent avec le temps et sont par nature complexes et contradictoires. En Russie, il n’y a pas une culture politique unique, il y en a beaucoup. À la lumière de plusieurs décennies d’enquêtes d’opinion, il apparaît que les Russes modernes ne sont pas par nature en faveur de l’autoritarisme et que la majorité de la population est attachée à nombre de droits et libertés démocratiques […]. En soi, la culture russe ne constitue pas un obstacle à la démocratie ni une garantie d’autoritarisme. Qui plus est, l’autocratie a partout été une forme de gouvernement pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité et, pour cette raison, la Russie ne constitue pas une exception. Nombre d’États considérés un temps comme peu disposés en faveurs des institutions démocratiques – l’exemple même en a été donné par l’Allemagne ou le Japon – en sont actuellement pourvus. »

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Michel Niqueux // Centre culturel Alexandre Soljenitsyne, capture d’écran

Le centre et la périphérie. Au cœur de la vision du monde du poutinisme

Il convient également de prendre en compte le fait que les éléments de l’outillage mental du poutinisme sont en quelque sorte hiérarchisés. Dans tout dictionnaire, les concepts se présentent évidemment dans l’ordre alphabétique, mais leurs liens réels dans la structure d’une mentalité donnée ne suivent pas cet ordre. Il y a dans la vision du monde poutinienne un « noyau », avec les concepts qui lui sont liés ou qui en sont dérivés. C’est précisément cet ensemble, cette « conviction dominante » de l’élite poutinienne, que Taylor appelle « conservatisme ».

En termes très généraux, on peut décrire la vision du monde fondamentale du poutinisme en recourant à deux catégories liées entre elles : l’essentialisme et le primordialisme. Par essentialisme j’entends ce qu’en dit Karl Popper dans son livre La Société ouverte et ses ennemis​ : « J’utilise le terme d’“essentialisme méthodologique” pour caractériser le point de vue de Platon et de nombre de ses imitateurs, selon lequel la connaissance pure ou “science” a pour tâche de découvrir et de décrire la véritable nature des choses, c’est-à-dire leur réalité ou essence cachée43. »

Dans le discours que tient Poutine, ces essences éternelles sont d’abord : la Russie, le monde russe, la civilisation russe, le peuple russe « trine et un44 ». Tous les textes de Poutine relatifs à l’Ukraine visent essentiellement à démontrer « qu’en réalité », l’Ukraine, c’est la Russie, et que les Ukrainiens font partie du peuple russe ; dans la réalité, l’Ukraine n’existe pas au sens ontologique, elle est « artificielle » ; coupée des Russes, la nation ukrainienne est une « création de l’esprit », une pure chimère, dénuée de toute raison d’être. Au sens ontologique, il n’existe que la Russie et le monde russe. Le fondement mental du poutinisme, c’est donc ça : la révélation de la Russie éternelle et la nécessité de la protéger.

De plus, l’ontologie est d’ordinaire masquée par l’histoire. Poutine parle souvent de la « Russie de l’Histoire », mais il serait absolument inutile de chercher à préciser ce concept de façon rigoureusement historique ou géographique45. En réalité, la « Russie de l’Histoire » est une créature métaphysique qui doit être perçue derrière divers changements historiques, lesquels lui ont souvent arraché des territoires qui « en réalité », c’est-à-dire conformément à la justice historique, lui appartiennent.

Sur le plan de l’histoire empirique, la Russie métaphysique se manifeste comme Russie kyïvienne (selon la terminologie officielle : « Ancienne Russie »), État moscovite, Empire russe, URSS et actuelle Fédération de Russie. Qu’à un moment donné de l’histoire un territoire ait appartenu à l’une de ces entités politiques signifie automatiquement qu’il constitue « en réalité » une partie de la Russie historique métaphysique (ou monde russe). 

Les Ukrainiens constituent donc « en réalité » une partie de la nation russe, qu’ils en soient ou non convaincus. S’ils pensent autrement, c’est qu’ils se sont laissés berner par les ennemis de la Russie et du monde russe46. Cette « authentique réalité », on ne peut la saisir qu’en se plaçant du point de vue adéquat, c’est-à-dire à partir du patriotisme russe tel que l’entend Poutine. 

Les incarnations historiques de la Russie éternelle sont toujours imparfaites – la Russie kyïvienne n’englobait pas Khabarovsk, et la Russie actuelle n’a pas Kyïv. C’est pourquoi Poutine se donne pour objectif politique de rétablir une réalité historique et empirique conforme à la norme métaphysique47.

Dans les textes de Poutine, le narrateur parle précisément au nom de ces représentations idéales (au sens de Platon) de la Patrie historique véritable et de la « nation russe trine et une ». Elles existent tout simplement comme « corps mystique du roi » – un concept issu de la théologie politique médiévale, analysé par Ernst Kantorowicz.

Le fait que Vladimir Poutine est lui-même à la tête d’un État lui aussi construit à l’époque soviétique et qui a obtenu l’indépendance à la suite de la chute de l’URSS – laquelle chute, en son temps, a dans une large mesure été due à la proclamation par la Russie de sa propre souveraineté –, ce fait n’a aucune place dans l’appareil mental du poutinisme. Pour Poutine, la Russie éternelle a été « pillée par les bolchéviques », c’est sur son dos  qu’on « distribue des cadeaux », c’est elle que quitte l’Ukraine, emportant avec elle une « dot » qui remonte à l’Empire russe et à l’URSS, etc. Ce que l’on oppose à l’État russe naturel et réel ainsi qu’à la grande nation russe, c’est une nation et un État ukrainiens artificiels et imaginaires. « L’Ukraine n’a jamais eu de tradition étatique constante », a affirmé Poutine dans son manifeste de reconnaissance des républiques populaires de Donetsk et de Louhansk (sans, bien sûr, souffler mot de « l’ancienneté » et de « l’authenticité » des traditions historiques de ces pseudo-États). Dans son article L’Unité historique des Russes et des Ukrainiens, Poutine souligne en revanche « qu’il n’y a pas et ne peut y avoir » de fondements historiques pour « représenter un peuple ukrainien distinct du russe », et que les idées de ce type reposent sur « toutes sortes de fables ». 

On a remarqué depuis longtemps que, dans les interprétations politiques, l’essentialisme est lié à diverses formes de conservatisme réactionnaire, d’antimodernisme ou de totalitarisme. Selon Poutine, le cours de l’histoire n’est jamais conforme à la réalité : la « partie occidentale du peuple russe » se retrouve dans le grand-duché de Lituanie au lieu de l’État moscovite, comme cela aurait dû être le cas selon le narratif poutinien ; avec le quartier général autrichien et les bolchéviques, les Polonais inventent l’Ukraine et les Ukrainiens ce qui, toujours selon Poutine, « ne repose sur aucune base historique » ; les ennemis et les traîtres font chuter l’URSS et, de ce fait, une partie de ses territoires se trouvent séparés de la Russie historique. À ce cours destructeur de l’histoire, il faut opposer un frein, un conservatisme radical, il faut « congeler » la Russie. Il faut aussi recourir à la force et aux moyens militaires pour redresser une réalité qui s’est par trop écartée de la norme métaphysique48.

Plus on remonte dans l’histoire, et plus on se rapproche de la norme idéale. Dans la pensée essentialiste archaïque, les « commencements » et leur reproduction ont une importance particulière : l’origine d’un phénomène ne désigne-t-elle pas en effet son essence ? On ne s’étonnera donc pas que, ces dernières années, Poutine ait presque à chaque fois assorti son discours politique de considérations historiques. Il avait promis au journaliste américain Tucker Carlson un commentaire historique d’une minute, qui s’est transformé en exposé d’une demi-heure. Ce n’était pas une digression fortuite ni superflue ; c’était un élément fondamental, qui avait pour fonction de légitimer le propos qui allait suivre et d’en prouver la nécessité. Notre droit d’annexer la Crimée doit découler du baptême de notre prince Vladimir à Chersonèse en l’an 988, et le droit et la nécessité de s’emparer de toute l’Ukraine découlent de l’expédition du prince Oleg qui, en 882, l’a mené de Novgorod à Kyïv.

Ce qui, en sciences sociales et humaines, correspond à l’essentialisme philosophique est le primordialisme. Ce concept a pour principe que les communautés comme les ethnies, les nations ou les civilisations ont une existence objective première (primordiale). Les gens appartiennent à ces communautés et sont façonnés par elles, qu’ils le veuillent ou non, qu’ils sachent ou non qu’elles existent. Le primordialisme se présente sous deux versions : la version naturo-biologique et la version culturo-historique. La plus répandue est la seconde, qui voit les fondements de l’existence objective des communautés non dans le fait qu’elles ont en commun un même « sang » ou de mêmes « gènes » mais une même tradition historique. Le primordialisme n’est pas un phénomène spécifiquement russe, bien au contraire, c’est dans la science occidentale qu’il a dominé jusque dans les années 1970 et 1980. Pourtant, il a joué en URSS et en Russie un rôle particulier, non seulement dans les travaux scientifiques mais aussi dans la vie socio-politique et la culture intellectuelle.

Au seuil de la révolution de 1917, les bolchéviques avaient emprunté aux marxistes autrichiens une conception culturo-primordialiste de la nation comme communauté de territoire, de langue, de culture, de vie économique et même de « tempérament psychique ». Staline, reconnu dans le parti bolchévique comme grand théoricien de la nation et du nationalisme, a repris et développé cette idée. L’Union soviétique s’est bâtie à partir d’une conception primordialiste des nations comme communautés ethnoculturelles vivant sur leur territoire « propre ». En URSS, un enfant était dès sa naissance inscrit dans les registres comme appartenant à une « nationalité » (en fait, une ethnie) donnée, conçue comme quelque chose de primordial. Le professeur Ioulian Bromleï, de l’Académie des sciences de l’URSS, a donné dans les années 1970-1980 une définition canonique du primordialisme culturo-historique qui faisait autorité dans la science soviétique de l’époque. En URSS, la conception primordialiste de l’ethnie et de la nation était enseignée dans les établissements secondaires et à l’université. Poutine lui-même est passé par cette forme de socialisation intellectuelle. 

Par ailleurs, c’est dans la ville natale de Poutine, à Leningrad, que le professeur d’université Lev Goumilev a mis au point dans les années 1970-1980 une théorie ethnique naturaliste / biologique, « à la limite de la dissidence », qui reposait sur les idées des cosmistes49 et eurasistes50 russes. À la base de cette théorie, il y a une conception de l’ethnie comme organisme naturel doté d’un certain potentiel d’énergie cosmique ( « passionarnost ») qu’elle perd petit à petit conformément aux lois de la thermodynamique, pour finalement tomber dans la passivité (homéostasie) et le déclin. Les idées de Goumilev – lui-même victime des répressions staliniennes, et fils des poètes Nikolaï Goumilev et Anna Akhmatova – ont joui d’une grande popularité au sein de l’intelligentsia post-soviétique ; à l’époque de la perestroïka, lorsque Poutine travaillait à la mairie de Léningrad, les conférences de Goumilev passaient à la télévision locale et ses livres connaissaient d’énormes tirages. 

Dans le monde universitaire post-soviétique des années 1990 et du début du XXIe siècle, on débattait de la nécessité d’abandonner le primordialisme méthodologique pour passer au paradigme constructiviste, déjà dominant au niveau mondial. Mais c’étaient des discussions purement académiques, les responsables politiques et la majorité de la population penchant pour une vision primordialiste du monde, plus « commode ». 

Dans la rhétorique de Poutine, on peut trouver des traces de primordialisme aussi bien biologique que culturo-historique : d’un côté, des considérations sur le « code génétique » propre à chaque nation qui, prétendument, permettrait de mettre au point une arme biologique visant une nation déterminée (les Russes), et de l’autre (plus fréquemment), des idées sur « un code culturel propre à la nation51 ». 

Évidemment, il ne faut pas surestimer l’influence de tel ou tel savant sur Poutine et son entourage – qu’il s’agisse d’un partisan du primordialisme culturo-historique comme Bromleï ou du primordialisme naturel biologique dans l’esprit de Goumilev. L’essentiel, c’est que, selon ces auteurs, les nations existent comme des êtres objectifs, et que les gens appartiennent naturellement à une nation bien définie. On peut donc déterminer qui telle ou telle personne « est vraiment », indépendamment de ses propres aspirations ou choix. Dans la vision du monde de Poutine, il y a des communautés ethno-nationales objectives auxquelles les gens appartiennent par naissance. D’où l’idée que les Ukrainiens appartiendraient « en réalité » à la nation russe et que, sur cette question, on ne peut avoir de doutes que si l’on se laisse influencer par le mensonge que répandent les ennemis et les traîtres52.

Il convient également d’observer qu’au début des années 1990, la géopolitique jouissait en Russie d’une grande popularité : on rééditait des ouvrages datant de la première moitié du XXe siècle (par exemple ceux de Karl Haushofer) et l’idée de « choc des civilisations », très répandue à l’époque avec la parution du livre de Samuel Huntington, était largement débattue. Les intellectuels et responsables politiques de Russie se sont de plus en plus convaincus que la Russie constituait une civilisation à part, son caractère continental et sa culture chrétienne orientale la séparant de l’Occident, quand elle ne lui était pas opposée. Le ressentiment post-soviétique offrait un terrain favorable à ces idées, et le conflit avec l’OTAN pendant la guerre de Yougoslavie a été la première manifestation concrète de cet état mental.

Si l’on se place dans le cadre de ces constructions intellectuelles, la Russie ne peut exister que comme empire – comme civilisation à part, comme « État-civilisation » pour parler comme Poutine. Sans l’Ukraine, la Russie ne peut être un empire, d’où l’idée que l’Ukraine appartient tout naturellement à la Russie historique. Ce raisonnement explique la position de Poutine : la possession de l’Ukraine a pour la Russie un caractère existentiel. C’est la conséquence directe de la thèse soutenue par les « géopoliticiens », selon laquelle la Russie ne peut exister que comme grand empire. Sinon elle n’existe pas. 

L’essentialisme philosophique et méthodologique et le primordialisme en tant que courants de pensée n’ont rien de spécifiquement russe. Il ne s’y cache aucune manifestation de « l’âme russe mystérieuse ». Toutes ces idées sont d’origine occidentale. Du point de vue de la science contemporaine, ces approches ont aujourd’hui quelque chose d’archaïque, à l’heure où dominent le nominalisme et le constructivisme. Il est cependant intéressant de se demander dans quelles conditions ce type de vision du monde gagne en influence dans la conscience collective et commence à façonner le mode de penser des élites politiques. On peut dire que le primordialisme essentialiste devient la position de défense des sociétés et élites qui voient dans le cours que prend l’histoire une menace pour leur identité et qui voudraient réaligner le monde – en même temps que le lieu où elles se trouvent – sur la norme, sur ce qui doit être, en dépit de ce qui se passe en réalité.

On peut donc affirmer que ce qui constitue la « racine » ou la base de l’argumentaire du poutinisme, ce sont les concepts de Russie, de monde russe, de civilisation russe, de nation russe, d’idée russe, de souveraineté, de « vrai peuple ». On peut considérer comme découlant de ces derniers des concepts comme agents de l’étranger, organisations indésirables, pays inamicaux, falsificateurs de l’histoire, qui sont tous en rapport avec ce qui est considéré comme hostile à ces phénomènes et vont contre leurs fondements spirituels.En d’autres termes, l’étude de l’outillage mental du poutinisme exige qu’on l’approche comme système, et qu’on établisse la hiérarchie des concepts ainsi que leurs relations entre eux.

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Rassemblement à Moscou, années 2010. La pancarte indique : « Poutine, nous sommes avec toi. » // Evguenia Mikheïeva, Grani.ru

Éléments émotionnels et métaphoriques de l’outillage mental

Il est un autre principe fondamental dans l’étude de l’outillage mental du poutinisme sans lequel on ne peut comprendre ce qui fait la force de son impact. Il faut en effet savoir que la substance de chacun de ses concepts ne se limite pas exclusivement à sa composante cognitive et purement intellectuelle. Tout aussi importants, et souvent plus importants, sont ses éléments émotionnels, métaphoriques et esthétiques. Certes, d’un cas concret à l’autre, les proportions entre les éléments cognitifs, émotionnels et métaphoriques pourront varier. Il faut cependant se souvenir que la mentalité est avant tout « ce qui va de soi » – une image du monde évidente, vécue émotionnellement et perçue comme « personnelle53 ». On peut donc affirmer que l’élément intellectuel a alors un caractère secondaire. On comprend alors que le poutinisme attire non du fait de sa cohérence intellectuelle ou logique (point fort de nombreuses idéologies, en particulier du marxisme), mais parce qu’il joue sur les sensibilités, les émotions et les images profondément enracinées dans la conscience collective post-soviétique, et qui trouvent leur source dans la période soviétique, quand elles ne remontent pas encore plus loin dans l’histoire.

Brian Taylor fait observer que la mentalité poutinienne reflète dans une grande mesure la vision du monde propre à « la corporation au pouvoir » (laquelle est en réalité étroitement liée aux services spéciaux), vision que l’élite poutinienne a réussi à imposer aux masses. Selon Taylor, « le poutinisme répandu à tous les niveaux n’est pas simplement le reflet de la culture russe et de la société russe. En réalité, la mesure dans laquelle le Russe moyen présente des traits de mentalité poutinienne dépend en partie du fait que ces idées et émotions ont été répandues par Poutine et son équipe, essentiellement via les médias. »

Pour qu’aboutisse une stratégie visant à imposer une « hégémonie culturelle » (Gramsci), il faut qu’elle ait suscité un écho dans les esprits et les cœurs des masses. Dans le cas de la société russe influencée par le poutinisme, on peut appliquer le schéma de Pierre Bourdieu sur la transformation d’une « classe sur le papier » en une classe sociale véritable. L’élite poutinienne, en tirant parti de l’immense potentiel qu’offre la politique culturelle symbolique, a réussi à transformer « le vrai peuple » (gloubinny narod) qui n’existait que « sur le papier » en peuple réel, mobilisé au service de « l’opération militaire spéciale ». Elle y est parvenue avant tout en jouant sur les sentiments, les émotions et les représentations collectives54

C’est pourquoi l’examen de l’outillage mental du poutinisme ne doit pas se cantonner à l’analyse des textes de philosophes, de responsables politiques, de savants, etc. (ce que fait dans une large mesure le professeur Niqueux dans son Dictionnaire) ; il faut aussi prendre en considération les sources littéraires55, ainsi que (et peut-être même surtout) le cinéma. Il suffit de se rappeler le nombre de fois où Poutine, dans ses discours, évoque des films soviétiques populaires.

On n’insistera pas particulièrement ici sur l’importance du rôle que jouent les lieux de mémoire dans l’outillage mental du poutinisme et, avant tout, le culte de la victoire de l’URSS à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Le poutinisme, en faisant de la Grande Victoire sa principale ressource symbolique – et pratiquement un mythe fondateur – a sensiblement déformé l’image soviétique de la guerre, où l’accent était mis avant tout sur le drame qu’elle avait été et sur les pertes massives. Au centre, ce n’est désormais plus tant la guerre qui figure que la victoire. Le poutinisme a ainsi remplacé le « plus jamais ça » de l’époque soviétique tardive par le slogan « on peut le refaire ».

On trouve également un lien avec l’imaginaire soviétique dans le slogan poutinien de la lutte contre le « nazisme ukrainien ». Ici, les Ukrainiens ont purement et simplement remplacé les nazis de l’époque soviétique. A également été repris le schéma de la propagande soviétique qui présentait l’URSS comme la force principale dans la lutte contre le nazisme global, toute personne critiquant l’URSS ou s’y opposant étant alors considérée comme nazie. Dans sa version poutinienne, le schéma s’est trouvé modifié : on a remplacé l’URSS par la Russie, et les « nazis » (ou les « satanistes ») ne sont plus seulement l’Ukraine mais, depuis 2022, tous les États européens qui la soutiennent (et, avant le second mandat du président Trump, les États-Unis). Ce schéma a ensuite été repoussé plus loin dans le passé, car voilà maintenant que pendant la Seconde Guerre mondiale, l’URSS se battait déjà contre « l’Europe nazie (et sataniste) toute entière », et pas seulement contre les hitlériens allemands et leurs alliés56. Il est clair que, comme ils s’appuient sur une épaisse couche de mémoire culturelle émotionnelle et figurative, tous ces trucages restent inaperçus des masses. 

Ce sont pourtant le cinéma et la littérature soviétique qui ont le plus contribué à la création du mythe de la « Victoire » comme instrument mental. Cet instrument est si efficace qu’il permet à la conscience russe de contester massivement l’évidence qu’a été l’agression perpétrée en février 2022 contre l’Ukraine, et d’affirmer : c’est nous qui avons été attaqués, car nous n’attaquons jamais personne. Selon cette logique, la Russie éternelle apparaît comme l’éternelle victime des attaques des « nazis éternels » de tous les temps et de toutes nationalités, sur lesquels elle a toujours remporté une Grande Victoire.

* * *

Au début du présent essai, j’ai rappelé la question de Lucien Febvre sur la possibilité pour un homme du XVIe siècle de s’imaginer un monde sans Dieu. On est tout aussi en droit de se demander si, dans la « réalité poutinienne », il pourrait y avoir un monde où existerait une Ukraine européenne indépendante et si cela n’équivaudrait pas alors à « un monde sans Russie ». On peut accepter la thèse qu’a souvent formulée l’un des principaux politologues russes d’opposition contemporains, Abbas Galliamov, pour qui le régime de Poutine traite l’idéologie de façon uniquement instrumentale, s’efforçant de ne pas se trouver lié par des dogmes idéologiques et n’ayant pas d’autre but que de conserver le pouvoir et de le consolider. Pourtant, il n’est pas d’époque ni de communauté humaine qui ait été libre d’une image du monde, d’une mentalité et de l’outillage mental qui va avec. Quant à ceux qui les portent, ils peuvent ne pas s’en rendre compte (ou ne pas s’en apercevoir assez clairement), convaincus qu’ils voient tout simplement le monde tel qu’il est « en réalité » et agissent « comme il faut ». C’est aux chercheurs qu’il appartient de mettre au jour ces mécanismes culturels. Prendre conscience d’un mécanisme caché, c’est commencer à s’arracher à son « charme ». Comme l’a dit Sigmund Freud, « le moi doit déloger le ça » ( « Wo Es war, soll Ich werden »).

Traduit du polonais par Bernard Marchadier

L’original est publié dans Rocznik, Yearbook of the Institute of East-Central Europe, vol. 23, numéro 1, 2025, sous le titre “L’outillage mental du poutinisme: prolegomena to a research project”, p. 105-129.

<p>Cet article L’outillage mental du poutinisme a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (1860 mots)

Voici une version légèrement raccourcie d’un post publié sur sa page Facebook par un journaliste ukrainien qui s’est porté volontaire au front dès 2014, puis y est retourné en 2022. À forte charge émotionnelle, ce texte nous a semblé représentatif de l’incroyable motivation qui permet aux Ukrainiens d’endurer une guerre dont on ne voit pas la fin. 

Nous avons détruit deux des plus grands terminaux russes, une raffinerie et un tanker en mer Noire en 48 heures. Tout a brûlé au point d’être visible depuis l’espace. C’est un vrai feu d’artifice. Au moins trois autres tankers ont été incendiés en mer Baltique lors des frappes sur les terminaux. Un patrouilleur brise-glace du FSB a été touché sur le chantier naval principal, celui avec lequel les Russes comptaient mettre le bazar en Arctique.

Pendant ce temps, nos groupes opèrent — ils abattent des drones chez les cheikhs du Golfe57. Pendant ce temps, quelque part à Khartoum, on apprend aux locaux via un interprète à piloter des drones FPV. Et quelque part au large de la Libye, nos drones d’attaque atteignent un méthanier russe et le transforment en torche.

Depuis douze ans, mon pays saigne et crache les dents de ses villes broyées. Des centaines de milliers de gens qui ont abandonné leur vie passée et leurs biens donnent aujourd’hui ce que chacun a de plus précieux – du temps de vie, de sa seule vie. Ils le donnent à leur pays. Ce pays n’est pas le meilleur qui soit, il est corrompu et dingue, mais c’est le nôtre.

Le fait que nous ayons été l’éternel outsider de l’Europe de l’Est ne donne pas à Moscou le droit de nous tuer et de nous transformer en un Goulag numérique totalitaire.
Non, nous refusons tout ça. Nous avons vu ce qu’ils font aux prisonniers et dans les territoires occupés. Tout le monde se souvient de ces chaînes et de ces fers dans les sous-sols où étaient retenus des enfants, ainsi que de la tête flottant dans le Kalmius58.

Il n’y aura pas de Boutcha à l’échelle du pays – ils en paieront le prix. Un prix que nous leur imposerons. Et ça brûle au point d’être visible depuis l’espace.

Cet hiver, un deuxième corps d’armée attaquant a été anéanti. Un corps entier. Une bataille de Passchendaele en couleurs.

Et tout ça fonctionne à l’unisson. Des abris sur la ligne de front, où on largue paquets de lard haché aux épices, Snickers, cartouches et boissons énergétiques depuis un Vampire59 pour tenir des semaines dans un sous-sol, aux hôpitaux remplis de blessés, de malades, de ceux qui ne peuvent pas être démobilisés, qui guérissent lentement ou réapprennent à marcher. Le pays tourne comme un mécanisme géant.

D’une voiture, un drone décolle et accélère. D’une caponnière perdue au milieu de nulle part  un Neptune est lancé60. On installe des postes pour les Flamingo61, on protège, on accompagne, on répare, on fume une cigarette à côté d’une mitrailleuse Browning, près d’un réservoir.

Quelqu’un finit son café, appuie sur un interrupteur – et un « cigare62 » s’envole pour percer un trou de trente mètres dans un atelier d’usine à des centaines de kilomètres.

Un opérateur de drones, qui fait miner un sentier au crépuscule pour empêcher un contournement de nos positions. Une infirmière, qui me serre la main et me caresse le front pendant que, fiévreux, je presse encore et encore le bouton pour qu’on vienne m’injecter un antidouleur.

Tout ça respire, vit, travaille et donne sa seule vie pour que la ligne tienne et que l’arrière de l’ennemi brûle. Tout ça, c’est nous. C’est ma nation, c’est mon pays.

Et nous, cette nation, ce pays, frappons la côte baltique. En payant un prix immense, sanglant, terrible.

J’embrasse tous ceux qui poussent ce rocher de Sisyphe des épreuves et des privations. Ceux qui ont sacrifié leur famille, leur santé mentale, leur santé tout court, pour que le pays tienne.

daniltchenko oustlouga
Incendie dans le port russe d’Oust-Louga, près de Saint-Pétersbourg, après une frappe de drones ukrainiens // Dnipro Osint

Mes sœurs et frères d’armes63.

J’embrasse ceux qui ont connu les combats d’infanterie rapprochés, les barrages de feu, les largages par drones et les pluies de FPV, les croix en série64, et qui se sont retrouvés ensuite cuisiniers en deuxième ligne parce qu’ils sont « aptes sans restriction65 ».

Et ceux qui ont peur, qui se cachent, qui hésitent, qui se sont enfuis – je les embrasse, eux aussi. Nous sommes tous dans le même bateau. Nous coulerons ou nous voguerons ensemble.

Décidez comment il vous sera plus facile de survivre et où vous avez le plus de chances. Nous savons qu’on peut ne pas survivre à la « filtration66 ». Ni aux geôles russes où l’on est à la merci des majors. L’enjeu ici est le plus élevé qui soit.

Vous êtes les capitaines de vos navires. Faites votre choix. Il est trop tard pour avoir peur – il n’y a plus sur la carte aucun port sûr. À la fin, on finira tous en cendres, alors jouons notre va-tout.

Aujourd’hui, la Russie et nous sommes comme un galion et une goélette accrochés ensemble par des grappins d’abordage entremêlés. S’ils ne coupent pas les cordages, ils auront beau « désosser » la goélette – ils couleront avec nous.

C’est pour ça que la Baltique brûle, que les brise-glaces coulent et que les tankers sont visés. Nous continuons à nous battre et à opposer une résistance féroce, acharnée.

Si j’avais lu cela dans un roman de science-fiction, je n’y aurais pas cru.

Avec l’aide de l’UE et des États-Unis, avec des financements européens, nous menons une guerre de missiles et de drones sur un théâtre allant de la Baltique à la Caspienne et à la Sibérie, nous interceptons des milliers de missiles et de drones, nous avons conservé notre aviation, nous bombardons régulièrement la Russie, nous détruisons une usine à Briansk ou des terminaux en mer Noire et en Baltique.

Je n’y aurais pas cru. Et c’est pour cela que je suis fier, et profondément heureux de vivre ce moment. […]

Je vous embrasse tous. Nous nous en sortirons.

Traduit du russe par Desk Russie

Lire l’original ici

<p>Cet article « Je suis heureux de vivre ce moment » a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (2329 mots)

La fermeture presque totale de l’accès à Telegram, malgré une grande proportion de chaînes pro-pouvoir, provoque un mécontentement d’une ampleur inhabituelle. De très nombreux utilisateurs – Telegram compte près de 100 millions d’abonnés essaient de contourner les interdits avec l’aide des VPN dont l’usage risque à son tour d’être pénalisé. Poutine veut à tout prix couper les Russes de « l’extérieur », mais les masses rechignent. Le dictateur va-t-il transiger, ou étouffer le mouvement comme il l’a toujours fait ?

À l’heure actuelle, dénoncer ouvertement le blocage de Telegram en Russie n’est pas seulement un acte impuni, mais aussi un comportement socialement approuvé. Il est interdit seulement de le faire dans la rue.

La colère et le chef

Les gens ordinaires et, en partie, les fonctionnaires, expriment librement leur indignation sur les réseaux sociaux. Les membres des « partis du système » intègrent à leur répertoire des numéros consacrés à la défense de la liberté des messageries instantanées. Le LDPR (le parti de feu Jirinovski) a même exclu de ses rangs un certain Svintsov pour ne pas avoir su saisir l’air du temps et s’être réjoui publiquement, en tant que fonctionnaire de la Douma, des difficultés rencontrées par les utilisateurs de Telegram.

Pour comprendre cette question, nul besoin de se plonger dans les détails des querelles entre les tours du Kremlin et les oligarques proches du Kremlin. Ce ne sont pas eux qui sont le moteur des événements ici.

On désigne le FSB comme le principal promoteur du blocage. Or dans les grandes affaires, cet organisme n’exprime jamais ses propres instincts institutionnels, mais la volonté de Poutine. Et les développeurs de la « messagerie nationale » Max, malgré toute leur cupidité, se calquent également sur lui et ne captent que ses signaux.

Or le leader national travaille sans relâche pour que les Russes n’aient plus aucun lien avec le monde extérieur. L’appareil du pouvoir, de gré ou de force, sert cette obsession. Telegram est la dernière grande messagerie « étrangère » qui ne soit pas encore bloquée, et son remplacement par Max, la messagerie « nationale » sous contrôle, est inévitable.

Poutine connaît peu Internet, mais rien n’indique qu’il s’y oppose en tant que tel. Ce qu’il veut, c’est un Internet où lui seul règne, et personne d’autre. Pour comprendre si le dirigeant parviendra à surmonter la colère de ses sujets, il faut déterminer ce qu’il compte précisément leur retirer.

La confiscation du quotidien

L’année dernière, au sommet de sa popularité, Telegram comptait environ 100 millions d’abonnés uniques en Russie, dont 62 % se connectaient quotidiennement. L’utilisateur moyen passait 45 minutes par jour sur cette plateforme.

Telegram fait partie intégrante du quotidien d’une grande majorité de Russes. Le simple fait de vouloir le supprimer montre à quel point le pouvoir russe se sent plus fort que ses sujets.

Est-il vraiment un vecteur d’influence étrangère ? Pas tout à fait. On y trouve plutôt des fournisseurs de différentes nuances de propagande Z. Dans le top de Telegram, on trouve des agrégateurs tels que Mash et Topor, totalement dociles au régime. À leurs côtés, on trouve les chaînes des correspondants de guerre. Elles ont lassé le public, mais certaines d’entre elles, comme celle de Yuri Podolyaka, enregistrent encore aujourd’hui entre 700 000 et 800 000 visites par jour. Le fleuron des médias en ligne officiels, Readovka, se maintient au même niveau.

Les chaînes Telegram des principaux médias d’opposition et d’émigrés – Meduza, le service russe de la BBC, Dojd, The Moscow Times et Radio Liberty – rassemblent chaque jour moins de lecteurs et de téléspectateurs que ceux cités plus haut. Bien qu’ils en aient plus que les chaînes Telegram de Kommersant, Vedomosti ou Izvestia.

Si l’on considère l’audience totale des médias russes, la part des médias d’émigrés non contrôlés dépasse à peine 20 % aujourd’hui, et il s’agit avant tout d’utilisateurs de Telegram. Les médias contrôlés, mais conservant une certaine objectivité, ont à peu près le même nombre de lecteurs et de téléspectateurs. Il s’agit de RBC, de Kommersant et de quelques autres. Mais la majeure partie de l’audience revient aux médias de propagande agissant sur le cerveau reptilien.

Ce tableau simplifié ne tient pas compte des nombreux médias Telegram locaux qui s’efforcent de ne pas se frotter aux autorités, mais sentent la responsabilité qu’ils ont envers leur public, parfois très important.

Ils ne se plient pas toujours aux quatre volontés du pouvoir

Le paysage médiatique russe est plus diversifié qu’on ne le pense généralement. Et le Telegram russe est précisément devenu un écosystème où l’on génère localement des informations et où l’on rassemble des faits, qui se répercutent ensuite dans les médias de l’émigration.

Leur présentation, libre de la paranoïa poutinienne et de la crainte de dire quelque chose de travers, influence également une partie des producteurs d’information russes – malgré tout le dressage auquel ils sont soumis. De temps à autre, la concurrence apporte un peu de vie même dans les grands médias d’État.

L’exemple le plus récent est la couverture de l’abattage massif de vaches en Sibérie. En tapant dans un moteur de recherche « abattage de bétail dans la région de Novossibirsk », on obtient des centaines de liens et on voit comment les médias et les blogueurs, qu’ils soient contrôlés ou non, interagissent entre eux – comment ceux qui, au début, tergiversaient ou tenaient des propos ambigus, commencent à parler franchement, et comment, en l’espace de quelques semaines, le scandale est sorti de l’ombre et prend une ampleur nationale [voir dans ce numéro l’article de Sergueï Medvedev « Boucherie numéro deux », NDLR].

C’est précisément ce que Poutine veut empêcher. Si rien ne peut pénétrer ni de l’intérieur vers l’extérieur, ni de l’extérieur vers l’intérieur, alors n’importe quel événement pourra être dissimulé ou déformé. Disparaîtra alors ce caractère incontrôlable des flux d’information qui persiste encore aujourd’hui et qui agace tant le dirigeant. Et les deux milieux médiatiques, tant le milieu national que celui des émigrés, seront définitivement isolés l’un de l’autre et se dégraderont, ce qui le réjouira d’autant plus.

Mais pour atteindre cet objectif, il faut accomplir deux choses interdépendantes. Premièrement, il ne suffit pas de bloquer Telegram, mais il faut également fermer toutes les voies de contournement établies vers les sources d’information interdites.

Deuxièmement, il faut inciter les sujets à utiliser l’Internet « interne ».

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Protestation de Nikita Nesmeyanov à Voronej contre les blocages d’Internet ; le militant a été immédiatement interpellé par la police // Civil Defence Node

Le peuple perd pied

Les sujets murmurent. Voici comment cela se passe en province. Le portail de Toula « Moïa Sloboda » (Myslo), le plus populaire de cette ville, a organisé un débat sur le blocage de Telegram avec des experts et ses lecteurs.

« Le train a déraillé, note Myslo, et Toula s’est divisée en deux camps : ceux qui cherchent fébrilement des solutions de contournement, et ceux qui ont accueilli les changements avec le calme philosophique propre aux habitants de la ville. »

Plusieurs centaines de commentaires, parmi lesquels aucun n’est favorable, soulignent le plus souvent que « le choix est fait à ma place, de manière coercitive, sans m’offrir une multitude d’avantages, et en me privant de ma liberté de choix ».

Parfois, des menaces vagues se font entendre : « Tout le monde a compris depuis longtemps. Dieu fasse que les combattants reviennent vite de la zone d’opération spéciale et qu’ils demandent des comptes pour tout !… Tout est balayé sous le tapis pour satisfaire ces créatures avides et prohibitionnistes, qui n’ont que l’argent en tête. Mais nous contournerons ce sabotage ignoble par tous les moyens possibles… » Et là aussi, une réponse à cette remarque : « Ils sont sortis d’Afghanistan – ont-ils demandé des comptes ? Ils sont revenus de Tchétchénie – ont-ils demandé des comptes ? Ils sont tous faits du même bois… »

Et le pronostic qui prévaut, tant chez les experts que chez les simples lecteurs de Toula, est le suivant : « Personne n’a vraiment l’intention de quitter Telegram. Les gens s’échangent des proxys, installent des VPN, s’envoient mutuellement des instructions pour contourner les restrictions. Autrement dit, personne ne part en masse, mais tout le monde réfléchit plutôt à comment rester… »

Cependant, d’après l’expérience des blocages et interdictions précédents, on peut supposer que la moitié des anciens utilisateurs se résigneront et passeront plus ou moins rapidement à Max, tandis que l’autre moitié apprendra à contourner les restrictions et restera pour l’instant sur Telegram. Tel est le compromis que le peuple propose implicitement à Poutine.

***

Le leader national doit faire un choix. Il peut accepter que l’isolement de la Russie par rapport à l’Internet « extérieur » ne soit pas encore total. Dans cette option, le blocage de Telegram peut être échelonné et même reporté de quelques mois, afin de mener tranquillement les « élections » et de perfectionner Max.

Car si la messagerie « nationale » devient aussi pratique à utiliser que la messagerie « antinationale », la plupart des Russes n’auront plus de principale objection à son encontre. Et on peut bien faire fi de l’accès à l’information libre, puisque les autorités y tiennent tant.

Mais une option intransigeante n’est pas tout à fait exclue, dans laquelle Poutine refuse de négocier avec ses sujets et leur impose immédiatement et sans concession l’isolement, en arrêtant et en punissant ceux qui tenteraient de contourner les blocages. Il est fort probable que le régime ait la force de le faire. Mais ce n’est pas tout à fait certain.

C’est pourquoi Poutine, avec sa minutie habituelle, choisira très probablement non pas une méthode rapide, mais une méthode lente pour étouffer cette dernière liberté.

Traduit du russe par Desk Russie

Lire l’original ici

<p>Cet article Entre Telegram et Max : comment les Russes tentent de négocier avec Poutine a été publié par desk russie.</p>

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