Du golfe Arabo-Persique à l’Ukraine, l’alliance russo-iranienne, avec la Chine populaire en toile de fond, constitue une réalité forte. Pourtant, elle demeure sous-évaluée de part et d’autre de l’Atlantique. Cela en raison du culte de la force et de la quantité dans l’administration Trump, et du fait que cette alliance n’est pas comparable à l’OTAN. Elle n’en produit pas moins des effets tactiques, avec des implications stratégiques.
Tout à l’opération Epic Fury, bien plus exigeante qu’il ne le pensait, Donald Trump fustige l’OTAN, c’est-à-dire les alliés européens des États-Unis. En cause, leur peu d’allant à s’engager dans la libération du détroit d’Ormuz, grande artère énergétique de l’économie globale. Nous ne le contredirons pas sur ce point. En revanche, la Russie, qui apporte une aide multiforme au régime islamique iranien, échappe au courroux présidentiel. Hélas, la chose n’est pas surprenante, mais la vérité oblige à dire que certains dirigeants européens restent eux aussi discrets sur la force des liens entre Téhéran et Moscou.
Faut-il voir dans le strabisme géopolitique de Donald Trump une variante du « Nixon in reverse » ? En plus de contrebalancer la Chine de Xi Jinping, la Russie poutinienne serait un possible « honnête courtier » avec l’Iran, susceptible de favoriser un accord entre Washington et Téhéran, et donc d’offrir une porte de sortie, évoquée par intermittence. À moins que la seule perspective de juteux contrats avec la Russie, négociés par Kirill Dmitriev – à la tête d’un fond souverain russe, tire-lire de Poutine et des siloviki qui « possèdent » la Russie –, avec les « envoyés spéciaux » Steve Witkoff et Jared Kushner (incarnations du « réalisme » d’affairistes enrichis), l’emporte sur toute autre considération ?
D’une façon générale, l’approche mercantile de Donald Trump n’est pas favorable à la conception et à la conduite d’une grande stratégie qui prendrait en compte les connexions et les répercussions entre les théâtres d’opérations. Les différents volets de la politique extérieure des États-Unis sont réduits à une addition de « coups » opportunistes et de court terme, sans vision d’ensemble inscrite dans la durée. C’est ce que fait comprendre le terme même de « deal ». Notons cependant que l’engagement militaire contre l’Iran en alliance avec Israël outrepasse très largement la politique transactionnelle de Donald Trump. Un seuil a été franchi.
Au demeurant, il n’est pas sûr que la France et les pays européens soient plus convaincus de la réalité de l’alliance russo-iranienne. D’aucuns préfèrent parler de « partenariat », de « collusion » ou de « pragmatisme », comme s’il ne s’agissait que de relations épisodiques et superficielles sans portée stratégique et géopolitique. Au prétexte qu’elle n’équivaut pas à l’OTAN, cette alliance n’existerait pas. Il en va d’ailleurs de même dans l’évaluation de l’alliance russo-chinoise. De fait, ces perceptions ne sont pas si éloignées de celles prêtées à Donald Trump.
Sous la ligne brisée des événements, il apparaît cependant que les relations russo-iraniennes se sont régulièrement renforcées depuis les années 1990, depuis que la diplomatie Primakov a mis l’accent sur le principe des « coalitions anti-hégémoniques », avec Téhéran mais aussi Pékin et d’autres insurgés contre l’ordre mondial. Aux convergences politico-idéologiques, manœuvres diplomatiques et ventes d’armes bilatérales se sont ajoutés de grands projets géo-économiques entre le Caucase, la Caspienne et le golfe Arabo-Persique, visant à contourner l’hégémonie maritime occidentale – ces projets sont désormais contrariés par la percée diplomatique américaine au sud du Caucase. Cette politique d’ensemble est fondée sur la conviction que les équilibres de puissance basculent vers l’Orient ; « Le soleil se lève à l’Est » nous apprennent les commentateurs eurasistes.
Rencontre entre le président russe Vladimir Poutine et le président iranien Massoud Pezeshkian, le 1er septembre 2025, à Tianjin (Chine), en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai // kremlin.ru
L’alliance russo-iranienne se manifeste pleinement lorsque Moscou et Téhéran mettent au point une intervention militaire combinée dans la guerre de Syrie, alors même que le très imparfait accord sur le nucléaire iranien n’était pas encore finalisé (été 2015). Tandis que les dirigeants occidentaux spéculent sur le futur d’un régime islamique converti au pluralisme, ouvert au règne de la marchandise (l’hypothétique évolution positive du régime était censée compenser l’imperfection de l’accord), le Guide suprême (feu Ali Khamenei) et les Gardiens de la Révolution (les Pasdarans) renforcent leur arsenal militaire, développent leur réseau d’affidés (l’ « arc chiite ») et jettent au travers de la Syrie et du Liban un « pont terrestre » entre le golfe Arabo-Persique et la Méditerranée orientale, sans renoncer aucunement à leur infrastructure nucléaire. De fait, Téhéran avait obtenu la reconnaissance d’un prétendu « droit à l’enrichissement » de l’uranium, pourtant exclu par le texte du traité de non-prolifération et les résolutions des Nations Unies qui condamnaient le programme nucléaire iranien. En outre, la plupart des clauses restrictives de l’accord de 2015 devaient s’éteindre entre 2025 et 2030. Une éternité, nous expliquait-on ! D’ici là, le régime serait transformé. Encore et toujours cette version vulgaire de la thèse du « doux commerce » en guise de vade mecum géopolitique (la thèse de Montesquieu et de Benjamin Constant avait plus d’allure).
Pour Moscou, l’Iran islamique est un important allié situé sur le boulevard méridional de la « Russie-Eurasie ». Leurs relations se sont resserrées avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine ; on sait que la fourniture en masse de drones iraniens Shahedà l’armée russe permit de gagner le temps nécessaire pour faire monter en puissance l’appareil militaro-industriel requis par une longue guerre d’usure. En retour, l’Iran bénéficie aujourd’hui de l’expérimentation des Shahedsur le théâtre ukrainien et des progrès technico-tactiques apportés par l’armée russe. Dans l’actuelle guerre d’Iran, l’armée et les forces de sécurité iraniennes sont soutenues par le renseignement satellitaire russe, précieux pour la précision des frappes, et remporte ce qu’il faut bien considérer comme quelques succès tactiques, comme la destruction de l’avion-radar américain sur la base aérienne Prince Sultan, en Arabie saoudite. Ce soutien russe pourrait être plus ample encore qu’on ne veut bien l’admettre.
Dès lors, pourquoi tant de pudeur dans le choix des termes pour qualifier et catégoriser le réel ? Une alliance est une association d’intérêts en vue d’établir un rapport de force favorable à la réalisation d’une entreprise en milieu conflictuel. Ni plus, ni moins. Il n’est pas dit que toute alliance devrait être formalisée et comprendre une clause de défense mutuelle (l’histoire diplomatique et militaire en offre moult exemples). Certes, les rapports russo-iraniens ne sont pas sous-tendus par un profond amour réciproque. Aucunement altruistes, sacrificiels ou éternels, ils reposent sur la perception d’intérêts géopolitiques communs. Mais n’est-ce pas la loi du genre ?
Que l’on se reporte donc à l’abondante correspondance entre Roosevelt et Churchill au cours de la Deuxième Guerre mondiale, alors même que les armées de ces deux pays combattaient ensemble. Plus généralement, on sait que l’étroite et réelle « relation spéciale » anglo-américaine n’a jamais exclu l’acrimonie ni les divergences sur certaines questions géopolitiques. Il faut aussi relire l’œuvre d’Albert Sorel (1842-1906) sur l’histoire des différentes coalitions européennes qui l’ont finalement emporté sur l’Empire napoléonien4. Les coalisés n’entretenaient pas des relations idéales et parfaites sur les plans politique et militaire.
Il faudrait s’interroger sur cette incapacité à désigner le réel, possible conséquence d’une saturation des esprits par la conjoncture géopolitique. Toujours est-il que l’alliance russo-iranienne, avec la Chine populaire à l’arrière-plan, et les interdépendances entre les guerres d’Ukraine et d’Iran doivent être comprises (l’Ukraine l’a saisi et noue des relations avec les régimes du Golfe). La guerre au Moyen-Orient met en évidence l’importance de l’arsenal iranien (une démonstration a posteriori des intentions du régime), tandis que le blocage du détroit d’Ormuz menace l’équilibre du monde ; la Russie compte sur ce « front secondaire » pour aller de l’avant en Ukraine, manœuvre que les forces armées de Kyïv contrarient en frappant les ports pétro-gaziers et les raffineries russes sur les façades de la Baltique et de la mer Noire, voire dans la profondeur de la « Russie-Eurasie ».
Ne manque au tableau qu’une grave crise autour de Taïwan, avec toutes ses conséquences en Asie-Pacifique et dans le monde. Mais sur ce théâtre aussi, on veut se persuader que le pire demeure improbable, le parti communiste chinois ayant d’autres problèmes à résoudre. La commode référence à Sun Zu ( « Vaincre sans combat »), auteur canonique dont la pensée est supposée surdéterminer la grande stratégie chinoise, sert à rassurer, ce qui pourrait contribuer au pire. On redoute le moment où les partisans d’un titisme à la française nous expliqueront qu’il faut s’entendre avec Pékin. Après un accord avec Téhéran peut-être ? Quitte à reconnaître un « droit » (une taxe) de passage dans le détroit d’Ormuz dont il faudrait s’acquitter ? Les Pasdarans nous y invitent déjà.
Rassurons-nous, ce n’est pas une nouvelle guerre mondiale, mais une grande partie du monde est en guerre. Dans un tel contexte, les nations occidentales sont placées sous la menace d’une surextension géostratégique. Contre les vents mauvais, il leur faut être lucide et préserver l’essentiel, c’est-à-dire maintenir une unité géopolitique minimale et faire converger leurs conduites diplomatico-stratégiques.
À savoir non pas s’investir dans une illusoire « coalition des puissances moyennes », qui ne dépasserait pas le stade des manœuvres diplomatiques au niveau tactique, mais éviter d’afficher les désaccords transatlantiques et intra-européens, ne pas s’entraver réciproquement, et chercher les voies et moyens d’une division du travail d’un bout à l’autre de l’Ancien Monde. Redoutons en effet que l’unité européenne ne survive pas à un grand schisme de l’Occident, au péril de l’Ukraine, des États baltes, de la Moldavie et des frontières orientales de l’Europe, déjà enfoncées dans le Donbass et en Crimée.
Ne sacrifions pas l’essentiel à l’illusoire rôle de co-patron du « Sud global », avec l’anti-trumpisme comme aiguillon.
Cet économiste russe a créé ce terme, devenu populaire, d’ « économie de la mort », lorsque les autorités russes ont commencé à payer les recrues et leurs familles des sommes dépassant ce qu’un Russe moyen pouvait espérer gagner durant toute sa vie. Les temps ont changé depuis, l’inflation a rongé le potentiel attractif des soldes, et la perspective de se faire tuer au front est devenue l’issue probable de l’engagement. Poutine va-t-il relever substantiellement les montants alloués au détriment d’une économie déjà surchargée ? Selon l’auteur, l’économie de la mort s’est révélée être une sorte de drogue : elle aide d’abord à s’évader de la réalité, puis efface progressivement la frontière entre le souhaitable et le réel. Attention au sevrage !
Il y a deux ans et demi, mon premier article sur l’économie de la mort a été publié sur Riddle Russia : il traitait de cette invention unique de Poutine qui a changé en 2022-2023 sinon le cours, du moins la nature même de la guerre contre l’Ukraine. Née comme une réaction spontanée du Kremlin à la « mobilisation partielle », la pratique consistant à verser aux recrues un salaire extrêmement élevé selon les normes russes, associée à de grosses indemnités versées aux familles en cas de décès au front, est devenue une véritable bouée de sauvetage pour le pouvoir. La guerre s’est transformée d’un problème commun à tous les Russes en une affaire privée concernant quelques-uns seulement. En conséquence, une partie importante de la société a tout simplement cessé de percevoir ce qui se passe comme une véritable guerre. C’est précisément cela qui a permis à Poutine de la poursuivre sans rencontrer de résistance interne sérieuse.
Je définis l’« économie de la mort » comme un système dans lequel un citoyen qui s’est enrôlé dans l’armée et qui a péri à la guerre rapporte plus d’argent à sa famille que ce qu’un Russe moyen gagnerait pendant le reste de sa vie – c’est-à-dire un système dans lequel la mort devient le moyen le plus rentable d’utiliser une vie humaine.
Depuis sa création, le système s’est considérablement développé, sans pour autant modifier ses caractéristiques fondamentales. Le marché de la main-d’œuvre militaire qui s’est formé pendant cette période a progressivement perdu ses différences régionales : les recrues potentielles peuvent se déplacer d’une région à l’autre et signer un contrat là où l’on propose à la signature les primes les plus élevées. La loi de l’offre et de la demande ajuste le montant de ces primes en fonction du rythme des pertes au front. Dans le même temps, l’objectif du système reste le même : permettre au Kremlin d’éviter une nouvelle vague de mobilisation.
Au fur et à mesure que l’économie de la mort fournissait, année après année, une main-d’œuvre « temporairement vivante » à l’armée russe, le terme apparu dans ces pages a gagné en reconnaissance : il a été traduit en 16 langues, et des articles et interviews consacrés à l’économie de la mort ont été publiés dans le Wall Street Journal, Fortune, Die Zeit, NRC Handelsblad, Il Giornale et d’autres journaux réputés.
Aujourd’hui, il s’agit moins de dresser un bilan que de réfléchir aux problèmes que l’économie de la mort engendre pour la Russie, et à la viabilité dans la durée de ce modèle – d’autant plus que ces derniers mois, des opinions sur l’inévitabilité d’une mobilisation se répandent à nouveau, alimentées par des informations faisant état de pertes sans précédent sur le front et du rythme manifestement insuffisant du recrutement actuel.
Avant d’analyser les défis actuels, il convient de s’attarder sur deux éléments clés que l’on peut provisoirement qualifier de points forts et de points faibles de l’économie de la mort.
Sa force découle de sa nature profondément marchande. Les indemnités proposées par l’État fédéral et les régions – des sommes forfaitaires de 1 à 3 millions de roubles (selon la région) et une solde mensuelle d’environ 200 000 roubles et plus dans la zone des combats – motivent en premier lieu ceux qui n’ont pas trouvé de place stable dans l’économie : des personnes sans emploi fixe, endettées, sans diplôme de l’enseignement supérieur ni obligations familiales. Cela est confirmé, notamment, par des interrogatoires de prisonniers menés par les services spéciaux ukrainiens. Une part croissante des contractuels est constituée de personnes d’âge mûr, souffrant de graves problèmes de santé, sans emploi ou faisant l’objet d’une enquête. C’est précisément cette circonstance – la mort principalement de ceux qui sont faiblement intégrés dans le système productif – qui explique la relative stabilité de ce modèle, même en cas de pertes massives (dont les estimations varient de 200 000 – 400 000 à plus d’un million de personnes).
La faiblesse de l’économie de la mort tient à son intégration dans la machine bureaucratique irrationnelle de l’ « État » poutinien. Si, au cours des premières semaines, voire des premiers mois de la guerre totale, le « prix de la vie » était déterminé sur la base d’un salaire mensuel de 35 000 à 45 000 roubles pour les contractuels et de 5 millions de « frais funéraires », en 2025, les soldes étaient déjà de 200 000 à 215 000 roubles par mois, les primes versées à la signature du contrat variaient entre 2 et 3,5 millions de roubles, et les « frais funéraires » montaient à 12-16 millions de roubles – le coût d’un an passé au front a ainsi été multiplié par quatre en moyenne pendant cette période. Or, comme en témoignent non seulement les statistiques des pertes, mais aussi les nombreuses observations des participants aux événements, l’armée russe ne change pas de tactique : « assauts de chair à canon », avancées dans les conduites de gaz et « liquidations » extra-judiciaires de ses propres soldats.
Ce phénomène inexplicable d’un point de vue économique (dans tout système de marché, l’augmentation du coût d’une ressource conduit à une utilisation plus efficace de celle-ci) est probablement lié non seulement à l’absence d’un « propriétaire » unique de cette ressource humaine, mais aussi au décalage des intérêts entre les « fournisseurs » (le ministère des Finances et les budgets régionaux, qui supportent l’essentiel des dépenses) et l’ « utilisateur » (le ministère de la Défense). En fin de compte, l’augmentation des coûts (rien qu’en paiements forfaitaires, le budget fédéral et ceux des régions dépensent jusqu’à 800 milliards de roubles par an) devient un facteur qui pèse significativement sur l’économie. Mais cela n’influence pas les approches en matière de conduite des opérations militaires, ce qui rend le système potentiellement vulnérable et instable.
Ces circonstances mettent en évidence un problème fondamental de l’économie de la mort, lié à son histoire même. Son objectif initial n’a jamais été la victoire militaire au sens strict – cela aurait nécessité un autre niveau d’équipement technique, un commandement compétent et la possibilité d’augmenter rapidement les effectifs de l’armée. La tâche principale consistait à maintenir la capacité de mener la guerre sans susciter de mouvement de protestation notable au sein de la société. Le système s’en est acquitté – du moins jusqu’à présent.
Cependant, au début de la cinquième année de guerre, le Kremlin est confronté à un problème complexe de nature économique et sociopolitique. La volonté des citoyens de s’engager vers une mort presque certaine diminue, tandis que les pertes au front augmentent. Les raisons de la baisse des recrutements sont claires : d’une part, le contingent principal de 2023-2024, à savoir celui des personnes peu intégrées économiquement et ayant des perspectives minimales, est en train de s’épuiser ; d’autre part, les revenus nominaux de la population augmentent, tandis que la solde des militaires est indexée uniquement sur le niveau de l’inflation officielle, de sorte que si cette solde dépassait de plus de trois fois le salaire moyen à l’automne 2022, l’écart s’est désormais réduit à environ deux fois ; enfin, l’idée que la guerre pourrait s’avérer sans fin en pratique s’impose de plus en plus, et aucun contrat à durée déterminée n’est prévu. D’un autre côté, personne dans l’armée ne se soucie d’améliorer l’efficacité de la conduite de la guerre. C’est en partie une conséquence de cette même économie de la mort : lorsque l’offre de main-d’œuvre semble pratiquement illimitée, il n’y a pas de raison d’améliorer les tactiques et la stratégie.
Depuis le début de l’année 2026, ce problème est relevé par pratiquement tous les analystes, et il est même implicitement reconnu par les autorités elles-mêmes. Si l’on exclut le scénario d’une fin rapide de la guerre (et le Kremlin, à en juger par tout, commence à poser des conditions de plus en plus absurdes et menace même de se retirer du processus de négociation si elles ne sont pas acceptées), le problème de la baisse du recrutement des contractuels peut être résolu de deux manières.
La première consiste en une augmentation radicale du « coût d’une vie » (les auteurs du rapport « Le coût d’une vie » avaient précédemment indiqué que, pour garantir un afflux pratiquement illimité de volontaires, toutes les rémunérations devaient être multipliées par 2,5 ou 3). Cette option est effectivement envisagée : après une stabilisation, voire une baisse des primes à la signature de contrat en 2025, celles-ci ont commencé à augmenter sensiblement ces derniers mois. Seize régions ont augmenté leurs versements, dont deux à deux reprises, tandis que l’arrondissement autonome de Khanty-Mansi a établi un nouveau record : 4,1 millions de roubles. Cependant, cette augmentation ne concerne que les primes régionales forfaitaires : ni la prime fédérale, ni l’allocation mensuelle dans la zone de combat, ni les indemnités versées aux familles des victimes n’ont connu de changement significatif. Il est probable que le Kremlin compte pour l’instant résoudre le problème aux dépens des budgets régionaux, qui se trouvent déjà dans une situation difficile. Pour un effet réel, il faudrait augmenter toutes les indemnités d’au moins 30 à 60 %, ce qui coûterait au budget 2 à 3 000 milliards de roubles supplémentaires par an – les autorités ne peuvent pour l’instant se résoudre à une telle mesure.
La deuxième option : une nouvelle mobilisation. Les militaires continuent de la défendre, mais elle ne suscite pas l’enthousiasme de Poutine. Une exception pourrait toutefois être le recours ponctuel à une partie de la réserve active – des amendements aux lois en vigueur ont déjà été adoptés à cette fin. Cette voie ne résout toutefois pas le problème à la racine. D’une part, pour changer radicalement la situation sur le front, il faudrait au moins doubler les effectifs de l’armée active, c’est-à-dire mobiliser entre 500 000 et un million de personnes. Compte tenu des conséquences économiques et sociales d’une telle mesure, celle-ci ne semble pas envisageable en 2026. D’autre part, les mobilisés devront de toute façon percevoir les mêmes montants que les soldats actuellement au front, de sorte que les dépenses budgétaires ne diminueront pas.
Funérailles de soldats tués dans la guerre contre l’Ukraine // militaryarms.ru
Il est encore trop tôt pour tirer un bilan définitif de la mise en œuvre de ce système, mais on peut d’ores et déjà affirmer que l’économie de la mort a permis au Kremlin de poursuivre la guerre sans rencontrer de résistance interne significative. Pendant ce temps, la ligne de front n’a pratiquement pas bougé, et les perspectives d’une victoire décisive ne se sont toujours pas concrétisées. Ce système a contribué à habituer la société à la guerre comme à une nouvelle normalité et a façonné en son sein une « culture de la mort » commerciale – une disposition à la fois à se faire tuer pour de l’argent et à tuer pour en obtenir. De plus, il a contribué à créer une nouvelle image de la Russie – économiquement résistante aux sanctions, prête à se battre presque indéfiniment sans se soucier des pertes. Cette image a finalement influencé la position d’une partie des responsables politiques occidentaux, qui ont commencé à pousser Kyïv à accepter la fin de la guerre aux conditions de Poutine.
Tout cela aurait pu façonner une société entièrement nouvelle, qui serait devenue un fondement solide pour un régime totalitaire autarcique pendant de longues décennies. Mais une telle perspective semble peu réaliste dans un contexte où Poutine a refusé de « prendre ses bénéfices », en rejetant des conditions de paix tout à fait acceptables qui auraient été admises par la société russe. L’économie de la mort s’est révélée être comme une drogue : elle aide d’abord à s’évader de la réalité, puis efface progressivement la frontière entre le souhaitable et le réel.
Traduit du russe par Desk Russie
Lire l’original ici. Nous remercions Riddle Russia d’avoir autorisé la publication de ce texte en français.
Ou comment dissoudre en images le totalitarisme dans la critique du monde occidental
Cet article sur l’un des films de Raoul Peck, réalisateur haïtien de renommée internationale, George Orwell : 2+2=5, est une réflexion profonde non seulement sur le miroir déformant du film, mais aussi sur la nature même du totalitarisme, à l’époque d’Orwell comme de nos jours.
Dès ses premières minutes, le film donne la mesure de son ambition – et de son égarement. Sur un extrait en voix off de The Prevention of Literature, ce texte de 1946 où Orwell décrit une société devenue totalitaire parce que sa classe dirigeante se maintient au pouvoir par la force et la fraude5, Raoul Peck déploie un carrousel de visages : Orbán, Pinochet, Museveni, Min Aung Hlaing, Poutine, Ferdinand Marcos, et pour finir George W. Bush. Le procédé est visuellement efficace. Il est aussi d’une confondante approximation. Car de tous les dirigeants convoqués dans cette galerie, un seul – Poutine – gouverne un régime totalitaire. Les autres relèvent de catégories certes peu aimables, mais profondément différentes : dictature militaire, kleptocratie, junte, Big Man africain cramponné au pouvoir, démocratie illibérale. Quant à la présence de Bush, elle procède d’un réflexe anti-impérialiste qui n’entretient avec le totalitarisme qu’un rapport de métaphore paresseuse.
Est-ce un défaut de mise en scène ? Plutôt une faute de pensée, qui contamine tout le film, car le totalitarisme n’est pas l’autoritarisme monté d’un cran ; il en diffère par nature : là où l’un se satisfait du silence, l’autre exige l’adhésion, et entreprend de substituer à la réalité une fiction obligatoire. En alignant sur un même plan une junte birmane, un autocrate ougandais et un président américain élu, le documentaire sert le contraire de ce qu’il prétend : il dilue la pensée orwellienne dans un brouet.
Dans 1984, Winston Smith posait un axiome sur lequel reposait tout l’édifice de la résistance intérieure : la liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre6. Or le film de Peck prend l’équation orwellienne et produit un résultat négatif. Orwell multiplié par Peck, ce n’est pas quatre : c’est moins quatre. Le cinéaste ne manque pas de talent, mais sa grille de lecture – anti-impérialiste, anticapitaliste, héritière d’une tradition marxiste qui n’a jamais admis et compris le concept de totalitarisme – le conduit à retrancher d’Orwell ce qui en constitue le cœur. Le spectateur en sort plus confus qu’il n’était entré. C’est ce rendez-vous manqué qu’il faut examiner : il dit quelque chose de la difficulté de l’intelligentsia occidentale à nommer le monde dans lequel nous vivons.
Le montage comme novlangue
Orwell avait insisté, dans Politics and the English Language7, sur le fait que la première arme du mensonge politique n’est pas le faux spectaculaire mais le glissement sémantique – le mot presque juste qui, par sa familiarité même, empêche de penser la différence. Le film de Peck transpose ce mécanisme dans le langage de l’image. Trois séquences suffisent à montrer que le cinéaste, parti en guerre contre la novlangue, finit par la pratiquer.
La première tient à un fil – celui d’une corde. En voix off, un extrait de 1984 accompagne des prisonniers eurasiens, « coupables de crimes de guerre », qui doivent être pendus dans un parc. Puis des images d’archives empruntées à Babi Yar. Contexte8 du cinéaste ukrainien Sergueï Loznitsa : l’exécution publique, à Kyïv en janvier 1946, de douze criminels nazis responsables du massacre de Babi Yar (Babyn Yar en ukrainien) – 33 771 Juifs assassinés en deux jours9. Enfin, des plans tournés le 6 janvier 2021 devant le Capitole de Washington, où des factieux, partisans de Trump, brandissent une potence de fortune en criant « Pendez-les ! ». Le fil qui relie ces images n’est que visuel – la corde, le gibet, la foule. Mais le montage, en arrachant les images de Loznitsa à leur contexte, en retourne le sens. Son film, distingué à Cannes en 2021, est une œuvre d’une rigueur implacable, tout entière consacrée au massacre des Juifs dans les ravins de Babi Yar – le témoignage d’une survivante, Dina Pronicheva10, le défilement à l’écran du texte de Vassili Grossman « L’Ukraine sans Juifs11 » –, chaque image est lestée de son poids de douleur et de vérité. Peck ne retient de tout cela que le spectacle de la mise à mort des assassins. Le mot « Juif » n’apparaît pas. Les nazis avaient voulu rendre l’Europe Judenrein ; les Soviétiques, poursuivirent : dans les discours officiels, les Juifs assassinés à Babi Yar devinrent de « paisibles citoyens soviétiques victimes du fascisme12 ». Ce que Peck retient de Loznitsa prolonge l’effacement : pour l’immense majorité des spectateurs, le nom de Babi Yar n’évoquera rien ; ils verront des nazis allemands pendus par des bourreaux soviétiques devant une foule, sans savoir que cette foule regarde mourir les assassins de dizaines de milliers de Juifs. La séquence est vidée, par couches successives, nazie, soviétique et cinématographique de sa réalité juive.
Exécution publique, à Kyïv en janvier 1946, de douze criminels nazis responsables du massacre de Babi Yar. Image tirée du film Babi Yar. Context
Traiter cette scène comme la variation d’un même thème qui relierait la justice rendue aux bourreaux de Babi Yar et la pantomime séditieuse du Capitole, c’est abolir toute distinction entre la justice, la terreur et la farce sinistre. Le fossé entre l’usage qu’en fait Loznitsa – patient, contextuel, hanté par le devoir de mémoire – et celui qu’en fait Peck – illustratif, instrumentalisé, dépouillé de sa substance – indique la distance entre un cinéaste qui donne à penser et celui qui assène. En laissant les images « parler d’elles-mêmes », Peck dissimule l’intervention la plus décisive – celle du monteur qui choisit l’ordre, le rythme et le voisinage.
Avec la deuxième séquence, le glissement quitte le domaine de l’image pour s’infiltrer dans un seul mot. Lorsque Peck évoque la guerre civile espagnole – l’expérience fondatrice d’Orwell –, il qualifie les putschistes de juillet 1936 de conservateurs. Non pas nationalistes, comme disent les historiens ; non pas fascistes, comme le dirait une partie de la gauche. Le mot intervient au sortir d’une longue séquence consacrée aux Républicains américains. La contiguïté n’est pas innocente. En dégradant les putschistes espagnols du rang de fascistes à celui de conservateurs, Peck les rapproche du présent américain. Ce glissement quasi imperceptible, est un cas d’école de ce qu’Orwell dénonçait : le langage politique imprécis ne reflète pas une pensée confuse, il la fabrique. Orwell, qui avait pris une balle dans la gorge sur le front d’Aragon pour combattre le fascisme, et qui avait risqué sa vie une seconde fois en échappant à la police stalinienne de Barcelone, méritait mieux qu’un euphémisme destiné à servir une analogie partisane.
La troisième séquence est plus sophistiquée et révélatrice. Sur fond noir, en lettres multicolores, Peck affiche une série de termes officiels suivis de leur « traduction » en langage clair. « Opération militaire spéciale = invasion de l’Ukraine. Centre de formation professionnelle = camp de concentration. Pacification = élimination d’éléments peu fiables. Utilisation légale de la force = brutalités policières. » Chacune de ces équivalences actualise ce qu’Orwell demandait : arracher le voile verbal que le pouvoir jette sur la violence. L’euphémisme masque le réel, la « traduction » le restitue. L’opération ajoute du sens.
Puis vient le dernier carton : « L’Antisémitisme en 2024 = terme instrumentalisé pour faire taire les critiques de l’action militaire israélienne ». Tout invite le spectateur à recevoir cette équivalence comme un dévoilement de plus. Mais l’opération logique est inversée sans que rien ne le signale. Dans tous les cas précédents, un euphémisme dissimulait une réalité brutale. Ici, c’est une notion politique et historique – l’antisémitisme – qui est réduite à un stratagème rhétorique. Il ne s’agit plus de démasquer un euphémisme mais d’évider un concept. Le trajet ne mène plus du mot mensonger vers la chose cachée mais d’une réalité historique – la plus vieille haine du monde, dont la résurgence est abondamment documentée – à sa dissolution. L’opération ne restitue pas du sens ; elle en retire et opère sa négation.
« L’Antisémitisme en 2024 : terme instrumentalisé pour faire taire les critiques de l’action militaire israélienne. » Image tirée du film Orwell : 2 + 2 = 5
Le tour de force rhétorique consiste à faire passer ce retournement pour une continuité. La série des « traductions » authentiques a construit chez le spectateur un réflexe de confiance. Le dernier carton hérite du crédit des précédents. C’est un ressort efficace de la propagande : non pas le mensonge brut, mais celui enchâssé dans une chaîne de vérités. La novlangue du Kremlin transforme une guerre en opération de police ; la « traduction » de Peck transforme une haine millénaire en argument de circonstance. Les deux gestes ont la même structure : substituer au réel un artefact verbal qui le neutralise.
Un cinéaste et ses angles morts
Tout cinéaste porte en lui un cadre de pensée antérieur au film qu’il entreprend. Raoul Peck l’a déployé avec constance et talent, de I Am Not Your Negro à Exterminez toutes ces brutes. C’est un cadre forgé dans l’antiracisme, l’anti-impérialisme, l’anticapitalisme, dans lequel l’Occident figure toujours au banc des accusés, et où les formes de domination se laissent lire comme des logiques économiques et sociales.
C’est avec ce bagage que Peck rencontre Orwell et qu’il y trouve un frère. Un homme qui a servi l’Empire en Birmanie et en a conçu un dégoût physique, et un combattant qui a pris les armes en Espagne. Peck reconnaît chez Orwell ce qui fonde son propre cinéma : un homme transformé par la rencontre avec l’oppression. C’est là que le film trouve ses rares moments de grâce, ainsi que dans les séquences de Barnhill, sur l’île de Jura, où l’on s’approche de ce que fut le combat d’un homme mourant pour achever un livre.
Mais la fraternité a ses angles morts. La tradition dont Peck est issu a toujours entretenu avec le concept de totalitarisme un rapport d’évitement. L’Union soviétique, le maoïsme ? Des déviations autoritaires d’un projet émancipateur. Les comparer au nazisme, les ranger sous un même concept désignant un type de régime inédit – cela, pour cette famille de pensée, a longtemps été inadmissible. On comprend dès lors pourquoi Peck traite l’épisode birman comme l’acte fondateur de toute la pensée d’Orwell et en fait un précurseur de la repentance coloniale. Et pourquoi, dans un entretien à L’Humanité13 – l’organe du parti qui, pendant des décennies, relaya fidèlement la ligne de Moscou, y compris la qualification des militants du POUM comme « agents du fascisme » –, il réduit Why I Write14 à l’idée qu’Orwell aurait « toujours préféré mettre en doute l’idée dominante », esquivant la phrase centrale, mise en capitales par Orwell lui-même : « Chaque ligne de travail sérieux que j’ai écrite depuis 1936 l’a été, directement ou indirectement, CONTRE le totalitarisme et POUR le socialisme démocratique15. » Invoquer Orwell dans ces colonnes en le réduisant à un aimable pourfendeur de « l’idée dominante », c’est accomplir un petit exercice de novlangue – vider les mots de leur contenu historique pour n’en garder qu’un halo moral inoffensif, suffisamment ample pour que tout le monde s’y retrouve, y compris les héritiers de ceux qu’il visait.
Il résulte de ce cadre un glissement qui structure le film entier. On entre par l’anti-impérialisme, ce qui est légitime. Mais, insensiblement, l’anti-impérialisme se mue en anticapitalisme, puis en anti-occidentalisme – et l’on se retrouve devant un film dont le centre de gravité n’est plus le totalitarisme mais la dénonciation du capitalisme mondial. Trump et Netanyahou sont les cibles de prédilection ; Poutine traverse le carrousel inaugural sans que la Fédération de Russie ne soit jamais analysée pour ce qu’elle est. La Chine est mentionnée, mais l’impérialisme qui écrase le Tibet, le Xinjiang et Hong-Kong est oublié. L’Iran théocratique et totalitaire, presque absent. Pas un mot sur le 7 octobre. Pas un mot sur la nature totalitaire du Hamas, ni sur l’extrême droite israélienne dont la négation du peuple palestinien fabrique, en miroir, un totalitarisme qui ronge la démocratie israélienne elle-même. Orwell avait consacré sa vie à combattre le totalitarisme ; Peck consacre son film à combattre le capitalisme, et n’accorde au totalitarisme qu’un second rôle.
Or l’essentiel est ailleurs, et Orwell l’a dit avec clarté. Dans ce même essai, Why I Write, il en pose la prémisse : son travail en Birmanie lui avait permis d’acquérir une certaine compréhension de la nature de l’impérialisme, mais ces expériences n’étaient pas suffisantes pour lui donner une orientation politique correcte16. Le point de départ birman et la centralité espagnole de 1936 forment la structure même de la pensée d’Orwell, l’articulation explicite d’un avant et d’un après.
Barnhill, maison située au nord de l’île de Jura (Hébrides intérieures, Écosse), où George Orwell acheva son roman 1984 // Image tirée du film Orwell : 2 + 2 = 5
Le grand retournement – l’Espagne et la naissance d’une pensée
Ce sont les événements de Barcelone en 1936-1937 – la liquidation du POUM17 par le NKVD18, la falsification de l’histoire en temps réel – qui eurent un effet décisif. « Je me souviens d’avoir dit un jour à Arthur Koestler : “L’Histoire s’est arrêtée en 1936”, et il acquiesça immédiatement. Nous pensions tous deux au totalitarisme en général, mais plus particulièrement à la guerre d’Espagne19. » La Birmanie avait ouvert les yeux d’Orwell sur l’impérialisme ; l’Espagne forgea sa pensée du totalitarisme. Pour Peck, 1936 n’est qu’une étape dans le parcours d’un homme révolté. Pour Orwell, c’est l’année où sa vie prend un tournant.
Il arrive, dans la vie d’un homme, qu’un événement déplace l’axe même de sa compréhension du monde. Pour Orwell, cet événement a un lieu et une date : Barcelone, mai 1937. Tout ce qui précède – la Birmanie, les bas-fonds londoniens, les mines du Wigan Pier – y menait peut-être, mais comme un escalier mène à une porte imprévue.
Orwell arrive à Barcelone en décembre 1936. Il s’engage dans les milices du POUM, combat sur le front d’Aragon, reçoit une balle dans la gorge. Peck le montre, puis passe vite. Ce qu’il ne montre pas assez, c’est le choc décisif : à son retour à Barcelone, Orwell voit la machine stalinienne se mettre en marche. En quelques semaines, les communistes espagnols, agissant sous la direction du NKVD, entreprennent de liquider les forces révolutionnaires ; les miliciens du POUM deviennent des « agents du fascisme » ; Andrés Nin disparaît. Mais le plus stupéfiant n’est pas seulement la violence : c’est la falsification. Des événements auxquels Orwell a pris part se trouvent décrits dans les journaux d’une manière qui n’a plus aucun rapport avec ce qu’il a vu. Ce n’est plus la propagande au sens ordinaire ; c’est la substitution d’une réalité fictive à la réalité vécue, relayée à Londres par ce qu’Orwell appelait des « intellectuels enthousiastes bâtissant des constructions émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu20. »
L’impérialisme britannique n’avait jamais exigé des Birmans qu’ils aiment leur servitude. Le stalinisme exigeait de ses propres partisans qu’ils croient sincèrement ou sous la terreur que des opposants étaient des fascistes. C’est cette différence entre totalitarisme et autoritarisme – non de degré mais de nature – qu’Orwell perçut en Espagne, et c’est elle qui irrigue chaque page de 1984.
De cette expérience naissent deux questions qui forment le noyau de toute l’œuvre tardive et que Peck ne pose jamais. Qu’est-ce qui rapproche les régimes hitlérien et stalinien ? Comment le socialisme émancipateur peut-il se renverser en son contraire ? Impensables dans le cadre intellectuel de Peck : est-ce la raison pour laquelle le film survole l’épisode espagnol ? Il consacre davantage de temps à un long extrait de Land and Freedom21 de Ken Loach – la collectivisation des terres, le vote à main levée. Le choix est révélateur : l’Espagne rêvée par la gauche extrême est préférée à l’Espagne vécue par Orwell. Or elle est le moment sans lequel 1984 n’aurait jamais été écrit.
George Orwell (le plus grand, au centre) et son épouse Eileen O’Shaughnessy avec des membres de l’unité de l’ILP sur le front d’Aragon, près de Huesca, le 13 mars 1937 // Domaine public
Boîte à outils ou machine à imaginer – deux lectures irréconciliables de 1984
Il y a deux manières de lire 1984. L’une consiste à y puiser des formules – Big Brother, la novlangue, la doublepensée – et à les appliquer telles des tampons encreurs sur les événements du jour. C’est la lecture des réseaux sociaux et celle de Peck. L’autre consiste à prendre le roman comme un dispositif de pensée irréductible à la somme de ses citations – et à se demander ce qu’il permet d’anticiper22. Cette approche pose une question que Peck esquive. Et si 1984 ne décrivait pas seulement les effets de la domination capitaliste ou impériale, mais un phénomène politique autonome – le pouvoir comme fin en soi ?
Peck ouvre l’œuvre d’Orwell comme une « boîte à outils » – la formule revient dans ses entretiens23. L’expression semble modeste ; elle est en réalité ruineuse. Une boîte à outils suppose des instruments utilisables séparément. On prend le tournevis « novlangue » pour la propagande trumpiste, le marteau « doublepensée » pour Fox News, la clé à molette « Big Brother » pour les caméras chinoises. Chaque outil est arraché au système qui lui donne sens. Le résultat est un film où tout se vaut : l’Empire britannique et le Goulag, la Silicon Valley et Pyongyang – bref l’abolition des distinctions.
Une tout autre lecture est possible. 1984 n’est pas un répertoire de citations prophétiques mais un dispositif romanesque inédit, qui fonctionne comme un tout. La société d’Oceania n’est pas un hybride de l’Allemagne nazie et de la Russie stalinienne, mais un variant de deuxième génération24 – un totalitarisme de laboratoire, épuré des scories de ses modèles et ramené à son essence. Orwell n’a décrit ni le passé ni le présent : il a inventé une machine à penser les totalitarismes futurs. Le noyau en est le pouvoir comme pure fin, une idée empruntée à l’oligarque Wickson dans Le Talon de fer de Jack London25 – le premier roman à avoir esquissé un système totalitaire.
Dans 1984, c’est le discours d’O’Brien et ses trois affirmations : que voulons-nous ? Le pouvoir, rien que le pouvoir. Qui sommes-nous ? Les prêtres du pouvoir. Quel pouvoir voulons-nous ? D’abord le pouvoir sur les esprits ; si nous l’avons, tout le reste suit26. Peck ne cite pas ces principes. Et ce silence n’est pas un simple oubli : dans son cadre intellectuel, où la domination est toujours en dernière instance économique, l’idée d’un pouvoir qui se voudrait sa propre fin est impensable. La boîte à outils disperse Orwell en fragments applicables à tout et n’éclairant rien. La « machine à imaginer » restitue au roman sa puissance d’anticipation.
Il existe, dans l’histoire de la littérature, une équation qui a changé trois fois de sens en moins d’un siècle. En 1864, l’homme du souterrain de Dostoïevski27 brandit le droit de proclamer que deux fois deux font cinq : c’est un cri de liberté contre le déterminisme. En 1920, Zamiatine reprend dans Nous autres la table de multiplication érigée en dogme comme instrument de servitude28, tandis que l’imaginaire par les nombres et par l’amour ouvre une brèche dans le mur de verre de l’État Unique. Puis vient Orwell, et tout bascule. Winston Smith écrit dans son journal : « La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. » Non plus la multiplication mais l’addition, l’opération la plus élémentaire, celle qu’on vérifie en comptant sur ses doigts. Le retournement est radical : ce n’est plus l’individu qui brandit l’irrationnel contre le système – c’est le système totalitaire qui impose l’irrationnel contre l’individu. Le sens commun, que Dostoïevski méprisait, est devenu le dernier rempart de la liberté.
C’est cette portée que le film de Peck ne parvient pas à atteindre – et c’est elle, pourtant, qui rend Orwell indispensable. Car le monde dans lequel nous vivons n’est pas celui d’une domination uniforme et vaguement « autoritaire » que l’on pourrait dénoncer en alignant des images-chocs sur un texte en voix off. C’est un monde où des systèmes totalitaires puissants – à Moscou, à Pékin, à Téhéran, – s’agrègent, s’arment, innovent et défient les démocraties avec une intelligence stratégique qui aurait sans doute stupéfié Orwell par sa fidélité au modèle qu’il avait imaginé.
Le film de Peck dissout cette singularité dans un catalogue d’indignations et obscurcit le mal auquel nous faisons face. Orwell avait déjà mis en garde contre ce type d’aveuglement. Dans la préface à l’édition ukrainienne de La Ferme des animaux29, il observe que les intellectuels des pays libres sont moins aptes à saisir la réalité du totalitarisme, qu’ils jugent à l’aune des normes de leurs pays. L’Ukrainien qui subit les bombardements russes, le dissident chinois qui disparaît dans les prisons du Parti, l’Iranienne qui risque sa vie en retirant son voile – tous savent qu’ils vivent dans le monde de 1984.
Simon Leys avait noté avec une ironie tendre qu’Orwell avait toujours fait sereinement face à ses nombreux ennemis, mais qu’on se demandait s’il aurait pu garder son sang-froid devant certains de ses admirateurs30. Peck est de ceux-là – un admirateur sincère, un cinéaste de talent, un homme dont l’indignation ne fait aucun doute. Mais l’admiration qui se trompe d’objet peut faire sous les apparences de l’hommage presque autant de dégâts que l’hostilité franche. Orwell nous demandait une seule chose : tenir bon sur le fait que deux et deux font quatre. Peck, en multipliant Orwell par ses certitudes personnelles, arrive à moins quatre.