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Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits.

15.06.2026 à 07:04

Dans les spirales du X

F.G.

Ce jour-là, Prathée Poussa la Porte (PPP). Or PPP, c'est moi lorsque je voyage dans le temps, mais si tu t'attends à du rêve, aussi science-fictionnel qu'il puisse être, on va nécessairement s'y recogner à nos putains de modèles. Or donc, PPP du 152 rue des Envierges, celle du Centre social voulu et porté à bout de bras, au début des années 2000, par des habitants des cités HLM dites Piat-Faucheur-Envierges sis sur les hauteurs de Belleville. Une fois entré.e, et puisqu'il n'y avait personne (…)

- Marginalia

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Ce jour-là, Prathée Poussa la Porte (PPP). Or PPP, c'est moi lorsque je voyage dans le temps, mais si tu t'attends à du rêve, aussi science-fictionnel qu'il puisse être, on va nécessairement s'y recogner à nos putains de modèles.

Or donc, PPP du 152 rue des Envierges, celle du Centre social voulu et porté à bout de bras, au début des années 2000, par des habitants des cités HLM dites Piat-Faucheur-Envierges sis sur les hauteurs de Belleville. Une fois entré.e, et puisqu'il n'y avait personne dans le hall en cette heure déjà tardive, PPP du bureau directorial où siège donc un directeur dont la fonction principale est de rechercher des financements et, par curiosité, PPP de son écran : il y travaillait en mode projet, remplissant les cases d'un générique OSTMP (objectif, stratégie, tactique, moyens, programmation), une merde systémique devenue systématique au boulot. Fuck ! Même dans le social on raisonne désormais à la façon des multinationales, pensa Prathée qui, dépité.e, ressortit du bureau et PP des escaliers donnant accès à l'étage.

Débouchant directement dans une vaste cuisine, Prathée vit que celle-ci s'affichait fièrement au pluriel du Monde, avant de découvrir une Brigitte assise dans la pénombre. « Salut ! C'est la première fois que je viens ici, vous vous appelez comment ? – Brigitte. – Moi, c'est Prathée. » Dès lors, interminable, le silence se mit à peser. « Vous fréquentez ce centre social depuis longtemps ? – T'es sociologue ou quoi !? Laisse tomber direct, parce que si c'est pour faire ton Edgard Morin, c'est cuit, tout le monde sait maintenant qu'il a déjà fait le coup à ceux d'en bas avec ses fractales holistiques, ses petits bouts de machins qui expliquent le Tout de ce qu'on est censé comprendre pour que Môssieur arrête de nous prendre pour des cons ! C'est pourtant pas faute que, dès les années 1960, des Bretons ont su lui montrer qu'ils étaient bien moins cons que ce qu'il avait supposé au départ, et se sont pas gênés pour cracher sur son bouquin publié à la ronde en tant que résultat de l'enquête réalisée par Môssieur, qui y étalait des choses intimes, celles que les gens avaient été vraiment trop cons de croire lui confier en toute discrétion. À partir de quoi cette sommité s'autorisa derechef à grimper dans les hautes sphères de sa pensée totale depuis laquelle observer la connerie universelle de ceux qui sont pas assez complexes pour, comme lui, être en voie de se faire Panthéoniser… » Brigitte dû s'arrêter car elle était essoufflée, ce qui s'explique par son grand âge et la mauvaise habitude prise, dès l'âge de neuf ans, de fumer avec sa grand-mère, laquelle en avait tout fait autant. « Je ne suis pas sociologue, je vous le promets. Moi, je voyage dans le temps. – T'as pourtant l'air d'un vrai Jivaro en chair et en os. Et ça sort d'où, exactement, le nom que t'as dit ? – Prathée ? – Oui, j'ai jamais entendu un truc pareil ! – C'est moi qui l'ai choisi pour les jours où je sors en Santiags, cape et catogan, ça veut dire : prêtrise athée. – Non mais vraiment, n'importe quoi ! – Oui, c'est fait pour ça justement, pour être à l'image du monde. – Et donc pourquoi t'es venu.e jusqu'ici si on peut savoir ? – “ Pour une raison simple : au-delà des avanies qu'avaient connues bien des membres de cette communauté informelle des Envierges, l'esprit d'aventure ne les avait pas tout à fait abandonnés. Ils croyaient encore qu'on pouvait surmonter la perte, se défaire des fantômes, vaincre le ressentiment [1].” – Attends voir, c'est pas parce que tu te crois insufflé.e par des paroles divines que tu vas me chamaniser ! Et puis, je sais pas de quelle époque date ta communauté des Envierges, mais m'est avis que ça fait un bail qu'elle a rejoint les fantômes qu'elle prétendait défaire ! – Ça se passe dans les années 1945, après la guerre. – C'est bien ce que je dis, des torrents ont passé sous les ponts jusqu'à ce qu'on se retrouve ici, toi et moi, dans cette “Cuisine du Monde”. – Et c'était quoi cet endroit, avant de devenir un Centre social ? – Un autre centre… tiens, si ça te dit on pourrait jouer à mettre en liste le matérialisme historique depuis la dernière guerre, en répertoriant l'évolution des “camps” et des “centres” depuis cette époque. – Ah, vous êtes communiste, Brigitte ? – Non, pas du tout, et figure-toi que j'ai jamais réussi à me faire au “Camp des travailleurs” ! – Mais c'était un centre de quoi ? – De formation syndicale. – Et de quel syndicat ? – T'es quand même bien curieux.se finalement et, pour ce qui me concerne, je crois que j'ai préféré oublier… d'ailleurs, je fais tout pareil en continuant à venir ici. »

Brigitte n'ayant manifestement pas réussi à « vaincre le ressentiment », un peu dépité.e, Prathée la salua et s'en retourna, PP des escaliers, redescendit faire de même avec celle du 152 rue des Envierges et se retrouva logiquement dans la rue du même nom : « Rue des Envierges. L'Internationale se dissolvait de jour en jour ». [2] On l'aura compris, Prathée pousse également la porte des livres où iel aime à voyager entre les lignes, créant ainsi des oscillations qui s'en vont dilater les contours du temps enfin grand ouvert sur la possibilité de retisser les liens de l'amitié jusqu'au cœur de l'éther des disparus, même de ceux que l'on n'a pas connus et dont la nature, parfois, est de pure fiction, tels ceux-là qui, dans les années 1950, en vinrent à déplorer l'Internationale déliquescente : « Effet du temps et d'une certaine normalisation des esprits [3] ».

Lorsqu'on est à la recherche de quelque contre-normalisation un peu concrète, voyager dans le temps n'est donc pas tout, aussi Prathée ne dédaignait pas d'aller sur le terrain rencontrer une éventuelle Brigitte, espérant secrètement retrouver par-là, qui sait ?, quelques fantômes de l'esprit libertaire, celui des combattants de la guerre d'Espagne qui, exilés après la défaite, grimpaient la colline de Belleville jusqu'à la rue des Envierges où se mêler à l'intelligence revigorante et simple d'une petite coterie interlope. Or, on se doute que ce n'est pas la transformation d'un centre de formation syndical en Centre social voulu par des habitants, puis récupéré par des politiques publiques, qui aura remonté le moral de Prathée qui, dépité.e, PP du bistrot sis sur le belvédère surplombant la Ville Lumière depuis lequel, à la nuit tombée, se laissa bercer par les éclairs du laser cyclique de la Tour Eiffel. Bien décidé.e, à ce stade, à se troncher la gueule, Prathée se fit désigner une place exiguë sur la terrasse bondée et commanda une bouteille de Saint-Chinian.

À mesure que la nuit se faisait de plus en plus sombre, le temps linéaire filait au rythme des scansions lumineuses circulaires assombries par les degrés d'alcool, atmosphère où le plus éprouvant provenait de ses deux voisins de table. Collé-serré à la sienne, il lui était impossible d'échapper à leurs tergiversations bruyantes tandis que, compulsant leur écran respectif, ils commentaient de micro-nouvelles publiées sur Twitter dont ils répétaient le nom à l'envi, et ce dans des proportions telles que Prathée se demandait si cette marque leur commandait de la prononcer a minima une fois toutes les deux minutes pour, chacun, être assurés de faire exploser leur capital symbolique. Notoirement aviné.e et n'en pouvant plus, Prathée leur balança soudain sur un ton acerbe : « Mais enfin c'est pas Twitter, ça fait déjà longtemps que c'est X ! – De quoi je me mêle, la tarlouze, va-t'en finir ta bouteille à la maison devant un film porno si ça te chante. – Non mais vous vous prenez pour qui !? Et qu'est-ce qui vous permet de prétendre que je regarde du porno !!!? – Et toi, qu'est-ce que t'en as foutre de X, on peut savoir ? – Ah, je vois, t'es grave subtile mec, tu sais faire dans le jeu de mots ! Ben moi, le X dont je te parle, c'est celui du porno des connards dans ton genre qui se foutent pas mal d'engraisser un facho notoire, et tout ça pour mieux se faire mousser à la surface du globe ! » Là, je me rappelle plus très bien comment ça s'est passé, mais j'ai pris un uppercut éclatant et suis parti.e valser par-dessus la table.

Sonné.e, PPP de l'inconscience où, par les miracles de la téléportation bio-informationnelle des capacités cérébrales transposées en procédures efficaces, iel se retrouva au cœur du Neuralink d'Elon Musk. Par cette grâce, et tout en évitant promptement d'aboutir dans X, PPP d'Open AI. Ce qui d'emblée lui fit constater que la chose particulièrement délicate serait d'en sortir. Car se retrouver coincé.e dans l'architecture d'un ordinateur, aussi puissant soit-il, n'est ni très exotique au plan des paysages, ni même intéressant : des enchevêtrements de fils y côtoient des microprocesseurs et autres puces assez peu parlants. Enfin désengoncé.e de tout cet attirail bassement matériel, Prathée se retrouva au sol d'un laboratoire et put aller s'assoir parmi la petite assemblée de trois doctes ingé-chercheurs en train de prendre leur pause hamburger. Prathée n'étant pas bilingue, on se demande encore comment la conversation en cours lui fut intelligible ? Elle portait sur la question de ce qu'il reste à transposer, depuis la pensée empirique, vers des procédés bio-logico-informationnels autrement nommés des modèles. « Fuck, disait l'un des découvreurs, même des réponses mathématiques me viennent parfois en plein sommeil, je suis sur un x qui coince et je me réveille le matin avec la réponse en tête, c'est génial et pas si fréquent, mais les computeurs, eux, ne dorment pas, ils sont donc incapables de faire un truc pareil. » Prathée pensa que l'horizon de ces gens semblait quelque peu limité à leur nombril, mais déjà le second découvreur s'exclamait : « C'est pas comme si c'était un problème, tu es juste sujet, comme tout le monde, à des connexions cérébrales liées à des affects, et vu que la question des émotions est en passe d'être réglée par les algorithmes du plaisir [4], on ne devrait pas être bien loin d'arriver à faire exploser les mathématiques ! Donc, attends-toi à ce que tes rêves grandioses finissent par avoir l'air un peu plats, et dans pas si longtemps que ça mon pote. » À quoi la troisième larronne crut bon d'ajouter : « D'accord, mais ce dont tu parles, c'est le genre de recherches qui se font dans les labos académiques et les circuits du plaisir s'enseignent déjà au lycée [5], donc est-ce qu'on ne devrait pas craindre des restrictions, je veux dire que la pensée empirique est aussi capable de formuler des analyses critiques, voire de s'autocritiquer ou de se remettre en question – Ah, et tu crois ça, vraiment ? Tu t'imagines qu'ils vont se mettre à produire des algorithmes de pensée critique ! – Ne me fais pas croire que t'as jamais consulté GPT, c'est déjà fait ! – D'accord, mais permets-moi de douter que beaucoup de mathématiciens vont renoncer au plaisir d'être le premier à faire péter la baraque, ou à celui de rêver de voyages dans le temps. [6] » Prathée, dont c'était le passe-temps favori, comme on le sait, faillit s'étouffer ! Avoir des hobbies et lubies aussi nazes que ces salopards de nazillons, c'était tout simplement impensable, d'autant que le premier découvreur se fit un plaisir de remettre le couvert : « En tout cas, pas plus ici qu'ailleurs on ne se soucie de trucs en provenance d'expériences individuelles vécues au sein de cultures différenciées, pas plus que de considérations éthiques ou politiques, par exemple, donc les modèles sont universels et c'est normal puisque c'est ça qui rapporte, mais du coup, lorsque même les singes vont s'y mettre à commander sur Amazon je vous raconte pas comment va falloir dégager fissa sur Mars, parce qu'ici c'est déjà irrespirable avec les métèques, mais si on y ajoute les macaques je suis vraiment pas sûr de pouvoir tenir encore longtemps sur le plancher des vaches. » Prathée failli s'étrangler et regretta, pour la première fois de sa vie peut-être, de ne pas être équipé.e d'un enregistreur, car, qui sait si la chose pourrait être portée devant quelques tribunaux ? Cette question alla se dissoudre dans les paroles de la découvreuse qui reprit : « Si les computeurs sont finalement capables de faire des maths qui nous explosent les compteurs, je suggère qu'on se dépêche de partir sur Mars avant de se retrouver tous chômeurs – Tu crois pas si bien dire, darling, renchérit le premier, à quoi le second ajouta : – En ce qui nous concerne, tout devrait bien se passer puisque SpaceX fait partie de la maison. » Prathée décida sur ces entrefaites qu'il était temps de regagner sagement son logement.

Sorti.e revigoré.e de son bref séjour hospitalier, en chemin vers ses pénates, Prathée songeait que, rue des Envierges ou pas, et qu'il s'agisse d'un « effet du temps et d'une certaine normalisation des esprits » [7] ou de l'esprit normalisé tout court, les temps étant déroutants. Soudain, l'idée d'aller rendre visite à son vieil ami mathématicien, le fameux Alexandre, lui sembla non seulement la meilleure piste à suivre mais relever de l'urgence non médicalisée. Et, puisqu'ainsi que nous l'enseigna Brigitte, il est des secrets qu'il faut savoir garder, rien ne sera dit concernant le lieu de résidence dudit scientifique. PPP de ce dernier et, après lui avoir rapidement raconté ses déboires Neurolinkiques, iel demanda à Alexandre de lui expliquer « d'où peuvent provenir de tels délires ? – Si tu veux parler de ceux de Musk et de sa clique, ça tient à la saloperie de volonté de puissance dont on n'a pas encore trouvé comment se défaire, du reste cette merde n'a fait que progresser en même temps que celle du marché. – Si c'est sa puissance que tu veux souligner, d'accord, mais c'est un peu court comme explication. – Mais qu'est-ce que tu veux que je te dise en fait ? – Je ne sais pas, c'est quoi leur truc de vouloir tout ratatiner avec de la stricte logique, ou bien leurs délires sur le graal des découvertes mathématiques autonomes ? – C'est vieux comme mes robes, t'as ceux qui cherchent le réel en-soi, on appelle ça le R, c'est l'idéal scientifique, un truc critiqué depuis des lustres et couramment nommé le “réalisme”, soit un piège à cons qui en a mené plus d'un directement à Dieu et à la mystique. Mais voilà, découvrir le Réel en fait vibrer plus d'un, justement. – Je ne vois pas le rapport avec les mathématiques… – Vouloir prouver l'existence du Réel, c'est progresser vers la découverte du Un qui l'a créé, un chemin linéaire vers le Dieu des chrétiens, pour ceux qui le sont, pour d'autres c'est le chemin progressif et linéaire du progrès, celui des découvertes. Des mathématiciens, eux, se croient capables de crever le plafond avec leurs abstractions pures et voyagent avec le X, tu sais, le symbole de l'inconnu mathématique. – Et c'est ce qui a décidé Musk a appeler sa merde comme ça ? – Je ne sais pas, je crois me rappeler qu'il a plutôt mis en avant son goût pour les choses globales, le fait que c'est une application tout-en-un (paiement, messagerie, contenu), mais de toute façon il s'y connaît en maths puisqu'il a fait de la physique. Or le X, c'est trop cool, pas besoin de dire que c'est Dieu puisqu'il y aura toujours un.e inconnu.e que tu vas chercher et, qui sait ? trouver. Ça peut te faire vibrer d'une façon telle que t'es même plus obligé de convoler en chair et en os, et si parfois tu te sens un peu seul à te comprendre, c'est pas si grave puisque t'es un démiurge, et donc tu kiffes ta race. D'autant que le voyage avec l'inconnu est aussi infini et cyclique que celui avec le R est linéaire et progressif. – D'accord, mais quand je dors et qu'au matin je me réveille avec une réponse insoupçonnée, ou, je sais pas, si je me prends un KO justement un jour de grand spleen, c'est rien que des connexions entre mes affects et mon cerveau ? – Je ne suis pas neuroscientifique, je n'ai pas le goût de mettre à plat la conscience en faisant de l'exploration cérébrale, ainsi que le fait un fameux grand conseiller de l'Éducation nationale [8], mais je suis bien certain qu'il ne s'agit que de conneries capitalistes, parce que, vraiment, plus productif que l'IA tu meures ! – Ne remets pas le couvert avec Marx s'il te plaît, il n'y connaissait rien à l'informatique… – J'ai plus trop de temps à t'accorder là, désolé, donc t'as qu'as retenir TTURX pour les explications que je suis capable de te fournir. – Hé, c'est bon, on commence à en avoir soupé avec les acronymes ! – Non mais je rêve ! C'est toi qui dis ça ? – Vas-y, laisse tomber les leçons de morale, c'est quoi ton TTURX ? – Les deux dernières lettres, c'est déjà fait, le T du temps linéaire ou cyclique aussi, et le TU du Tout en Un, pareil, mais je te résume : c'est par exemple le formalisme bio-logico-informationnel qui aboutit au corps/cerveau Tout Un, un truc strictement basé sur l'organique et qui est grave efficace car bio-logico-codifiable : c'est l'IA. Comme Tout en Un y a aussi Dieu, mais on l'a déjà dit, tout comme pour la messagerie X, il y a aussi le holisme du système Total – Le truc de Morin ? – Oui, on peut dire ça comme ça, mais je te garantis qu'il était vraiment pas tout seul, ce bazar a rencontré de francs succès bien avant lui, et c'est pas près de s'arrêter puisqu'on enseigne ça en finance et en informatique depuis des lustres. Par exemple le Marché Global qui s'autorégule tout seul par feedback, ce délire conceptuel d'Hayek qui rationalise la main invisible d'Adam, c'est un Tout en Un, tu sais bien, le truc qu'est supérieur à la somme de ses partis… Il suffit que tu sois un peu naze de la tête et le parti dont tu rêves se met à pouvoir devenir supérieurement totalitaire – Faudra que je retourne rue des Envierges, voir si je retrouve une certaine Brigitte et reprendre toute cette histoire avec elle depuis la case départ – Mais t'en as pas marre de feedbacker en voulant retourner dans ta case ? À force de vouloir tourner dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, tu risques de spiraler dans le X toi aussi, avec ceux-là qui sont en quête du pilote de la boîte noire du cerveau, là où les “restes” de la pensée empirique comme la conscience et l'inconscient sont l'horizon à atteindre. Soit l'horizon idéal du R, du corps Tout en Un strictement mis à plat, un pur fantasme, mais c'est bien l'un des deux moteurs actifs de leurs recherches de naturalisation des fonctions cérébrales. L'autre, c'est le X donc, et en attendant de dénicher le pilote ou de circonscrire tous les outils de sa cabine, voyageant de conserve sur le cycle infini de l'inconnu, l'informatique et le formalisme bio-logico-mathématiques produisent des réponses qui permettent de modéliser le zénith des capacités cognitives : les concepts. Chercheur et informatique s'alimentent ainsi mutuellement, découvrent/produisent de nouveaux modèles leur permettant de s'optimiser et d'optimiser ainsi les formalismes qui leur permettront d'améliorer le modèle à suivre, qui permettra… ad libitum. Ces formes d'idylles ne sauraient être dérangées… Elles sont très largement financées. – Faudra que tu me redises ça une autre fois, je suis pas sûr d'avoir tout compris et, décidément, je n'y comprendrai jamais rien aux maths ! Du reste, l'autre jour ça parlait de Grothendieck à la radio pour dire à quel point il a révolutionné le domaine, et ça se congratulait pour vanter la portée de ses concepts pour la recherche actuelle, mais il n'y avait personne pour rappeler qu'il a quitté le navire, qu'il a décidé d'arrêter de gagner sa croûte grâce aux financements liés à l'armement et au nucléaire. – C'est ce que je te disais, au lit ou pas, Marx a eu de très bonnes intuitions, et là où ça pêche c'est toujours pareil, c'est quand il y en a qui croient pouvoir reprendre les théories à leur compte en tant que vérités avérées et se hisser grâce à elles sur les premières places du podium… Du coup, dans le contexte actuel, encenser la pensée empirique ou la conscience comme des “choses en soi” peut aboutir aux pires délires réactionnaires ; quant aux idéalisations des beautés cycliques elles ne font pas mieux, mais dans des versions soit naturalistes, soit futuristes. »

Je suis ressorti.e de chez Alexandre et j'ai appelé le Centre social de la rue des Envierges, Brigitte était sur place et m'a engueulé.e à peine le combiné au bord des lèvres. Je la dérangeais, parce qu'avec une équipée de voisines elle était en train de préparer le repas de la fête de la cité Piat-Faucheur-Envierges qui a lieu demain. « On s'attend à servir plus de deux cents couscous, donc j'ai pas que ça à faire de te causer dans le poste, mais si t'as envie de filer la patte, dépêche-toi de rappliquer, y'a encore tous les gros légumes à éplucher », c'est ce qu'on est donc en train de faire.

Babaly NARSOUACK


[1] Freddy Gomez, Dédicaces. Un exil libertaire espagnol, 1939-1975, Rue des cascades, 2018, p. 71.

[2] Freddy Gomez, op. cit. p. 109.

[3] Freddy Gomez, op. cit. p. 109.

[4] Voir Apprentissage par récompense ou par punition : quelles différences ? Synthèse d'un article paru dans Nature Communications par des chercheurs issus du CNRS – notamment du Groupe d'analyse et de théorie économique. CNRS (septembre 2015) www.inshs.cnrs.fr

[5] Voir Biologie du plaisir. Sciences de la vie et de la Terre, Académie de Versailles, https://svt.ac-versailles.fr

[6] Voir le physicien quantique Carlo Rovelli, L'Ordre du temps, Flammarion (2019).

[7] Freddy Gomez, op. cit., p. 109.

[8] Stanislas Dehaene, directeur scientifique de NeuroSpin, Institut des sciences du vivant (Commissariat à l'énergie atomique, CEA) : animateur du laboratoire de neuro-imagerie cognitive, par ailleurs membre du Collège de France, chaire de psychologie cognitive expérimentale, et président du Conseil scientifique de l'Éducation nationale où il est également animateur du groupe « Évaluations et Interventions ». A notamment écrit Le Code de la conscience, Odile Jacob, 2024.

14.06.2026 à 10:16

Marx va avoir raison

F.G.

« Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance », Dante. On croyait qu'il s'était trompé. Marx va avoir raison. Pas tout à fait comme il pensait dans le détail, mais dans l'idée générale quand même. L'idée générale : le développement des forces productives engendre une modification des rapports de production qui les accompagnent, jusqu'au point d'une mise en contradiction insoluble dans le cadre du mode de production en place. Annonce d'une crise terminale totalement endogène puisque (…)

- En lisière

Texte intégral (3203 mots)


« Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance », Dante.

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On croyait qu'il s'était trompé. Marx va avoir raison. Pas tout à fait comme il pensait dans le détail, mais dans l'idée générale quand même.

L'idée générale : le développement des forces productives engendre une modification des rapports de production qui les accompagnent, jusqu'au point d'une mise en contradiction insoluble dans le cadre du mode de production en place. Annonce d'une crise terminale totalement endogène puisque le capitalisme produit lui-même les tensions internes, qu'il rattrape un temps à coup de remaniements historiques, mais qu'il finit, passé un certain seuil, par ne plus pouvoir accommoder. Dans le long terme, le capitalisme creuse sa propre tombe – on appelle ça « la dialectique ».

Le détail : le passage par les stades successifs de la manufacture, de la fabrique et de la grande industrie conduit à d'énormes concentrations ouvrières dans les lieux de la production. On ne rassemble pas impunément de telles masses exploitées, opprimées, au lieu même de leur oppression. Les ouvriers se parlent, prennent conscience – des choses –, forment une conscience – de classe –, s'organisent. Une force énorme se constitue, qui surmonte la déréliction du travailleur seul sur le « marché du travail » – forcément défait dans le face-à-face inégal avec le capital. Dans le bagne usinier, le capital produit lui-même son ennemi mortel, ses jours sont comptés.

À ceci près qu'un siècle et demi plus tard, on en est toujours à les compter. La première montée révolutionnaire, celle du début du XXe siècle, qui correspond à un degré critique d'organisation ouvrière, est réduite par la répression et le fascisme. La seconde, en sortie de 2e guerre, est anesthésiée par l'entrée dans la consommation de masse : diffusion large du niveau de développement matériel, sortie du prolétariat de l'état de misère – et l'on découvre de nouvelles armes du capitalisme qu'on n'avait pas soupçonnées : les salariés ne sont plus uniquement tenus par l'aiguillon de la faim mais par des voies sucrées autrement pernicieuses. Alors l'aliénation n'en finit plus de s'approfondir. Quelques décennies plus tard : avion, téléphone portable, réseaux sociaux, séries, dans le même temps où le capitalisme restructure en profondeur ses rapports de production après que le succès industriel du fordisme lui a fait entrevoir à nouveau le péril des masses ouvrières concentrées : automatisation, robotisation, délocalisation, précarisation, atomisation.

On pouvait – on devait – continuer à être marxiste, mais pas à croire à cette première dialectique. Il a fallu regarder ailleurs pour discerner de nouvelles potentialités de renversement endogène. Par exemple du côté de l'écocide. Le capitalisme détruit les conditions de la vie humaine sur Terre. Le lien causal ne fait pas encore l'objet d'une conscience très largement partagée, mais ça viendra. Car les effets sont d'une ampleur croissante, impossibles à cacher, et rien ne stimule la production des idées comme l'aiguillon (cette fois) de l'angoisse – et le barrage du capitalisme vert, de la transition et des pistes cyclables aura du mal à l'endiguer.

Mais ça va prendre du temps. Le temps des pistes cyclables donc, celui des intellectuels retardataires et retardateurs aussi, celui des renoncements enfin. Car il va falloir beaucoup renoncer : avion, téléphone portable, réseaux sociaux, séries, donc. Nous ne sommes pas prêts. Jean-Marc Jancovici explique à Léa Salamé qu'il faudra en venir à un quota de trois ou quatre vols long courrier pour toute la vie, Salamé répond que trois-quatre par an, c'est quasiment la dictature – son cerveau n'était pas prêt, n'a pas reçu l'information, ne pouvait pas la recevoir. Bien sûr, c'est Léa Salamé, c'est-à-dire comme un mètre-étalon de la bêtise journalistique, déposé à Radio-France plutôt qu'au Pavillon de Breteuil à Sèvres, mais l'idée est la même – et les conditions de conservation aussi satisfaisantes. Le problème étant ici que, pour l'heure, l'étalon donne assez bien la mesure en vigueur dans la plus grande partie de la population. Faire renoncer, mettre en rapport l'évitement de l'écocide, la nécessité vitale de renoncer et l'impératif de sortir du capitalisme : ce sera la grande tâche politique du futur (commence maintenant). Autant dire que l'issue de la course de vitesse est incertaine – il suffit de se demander ce que sont les vitesses comparées de l'écocide capitaliste et de l'idée renonçante dans les esprits. On a déjà vu des compétitions mieux engagées. Peu importe, on courra quand même, parce qu'on n'a pas le choix de ne pas courir.

Dialectique de l'IA

Sauf que voilà du nouveau, du qu'on n'avait pas vu venir. L'IA, l'Intelligence artificielle. « Du lourd est en train d'arriver ». C'est Matt Shumer qui parle – créateur et patron de OthersideAI. De tous côtés, le papier est dit « viral » – il n'est pas sûr que ce soit un compliment, plutôt la suggestion qu'ayant séduit trop d'analphabètes, il perd beaucoup de sa distinction. En matière de distinction, on n'en remontrera pas aux petits marquis de Grand Continent. Qui diffusent à leur tour mais en faisant les entendus, et avec quelques commentaires d'une technicité blasée – ils en sont. Être blasé, règle n° 1 : ne pas céder aux alarmismes à grande audience, les moquer comme tels avec condescendance, laisser les paniques au vulgaire.

Il faut bien avouer que dans le texte de Shumer, le vulgaire a de quoi se faire du mouron. Le vulgaire, s'entendre : du vulgaire déjà haut de gamme. Car Shumer annonce à une tranche considérable de cadres, et même des supérieurs, qu'ils vont bientôt avoir à faire leurs cartons : rendus dispensables. Il le dit de première main puisqu'il se voit lui-même déclassé par ses propres produits, en tout cas dans le registre de son activité proprement technique. C'est que désormais l'IA s'auto-engendre – s'auto-code. Gunther Teubner, un étonnant juriste et sociologue du droit allemand, avait trouvé un mot à coucher dehors pour désigner ce moment critique où un processus s'affranchit de ses conditions initiales, et notamment de ses créateurs originels, pour s'autonomiser, croître endogènement, et finir par dominer ses promoteurs mêmes : « take-off autopoïétique », dit-il. L'IA, semble-t-il, connaît donc son take-off autopoïétique : elle s'écrit toute seule.

Régis Portalez est un polytechnicien bizarre, qui a additionné l'X non pas des Mines ou des Ponts mais d'une certification de soudeur. Il s'est retiré à la campagne pour faire des tours de potier, mais continue de coder sur les bords parce qu'il faut bien vivre. Et lui aussi voit venir du lourd : « il y a six mois peut être, je croyais l'IA à peine capable de remplacer les tâches subalternes qu'un junior confie au stagiaire (…) Et puis il y a deux semaines, j'ai demandé à l'une d'entre elles d'écrire entièrement un programme que j'envisageais de mettre un jour et demi à écrire (…) Une tâche libre, donc entre guillemets créative, mais très contrainte par la technique. En une minute trente à peine, j'avais un code qui compile et qui s'exécute, testé, documenté et fonctionnel ».

Grand Continent fait une moue chichiteuse : pas de généralisation hâtive, pas d'extrapolation linéaire, coder est une activité très spécifique, par nature disposée à la formalisation, donc à une prise en charge IA. Les codeurs font du foin parce que d'une certaine manière ils étaient voués à se trouver en première ligne quand débarquerait l'IA « créative » – et ces ballots n'y avaient pas pensé. Les voilà donc à écrire des textes tout « viraux » d'inquiétude.

Shumer a beau coder, il n'en a pas moins un ersatz de vie sociale. Comprendre : il a des « connaissances » qui ne codent pas. Des avocats d'affaires par exemple – comme tout le monde. Or l'ami avocat d'affaires commence à mesurer l'ampleur des dégâts : « C'est comme avoir une armée de collaborateurs immédiatement disponible. » Et l'ami de s'aviser que « sous peu, l'IA sera capable de faire la plupart des choses qu'il fait ». Suit une liste des professions alignées : développeurs et conseil juridique, donc. Mais aussi : analystes financiers, diagnosticiens médicaux, services clients, consultants de toutes espèces. Et pour la bonne bouche : « writing and content » – rédacteurs de notices variées, de rapports en tout genre. Journalisme – délice. Et sans doute très bientôt : scénaristes, dialoguistes, paroliers, traducteurs (déjà inquiets), littérateurs de prix mondains. Auxquels il faudra sans doute ajouter : graphistes, musiciens, créateurs de vidéos et, pourquoi pas, réalisateurs, maintenant que Bytedance nous fait des clips de Kanye West ou des vidéos de Tom Cruise et Brad Pitt sans Tom Cruise ni Brad Pitt.

Il y a trois décennies, Robert Reich, l'un des intellectuels en toc du clintonisme, s'extasiait au spectacle de la nouvelle « classe créative », les « manipulateurs de symboles », annonciateurs du grand mouvement de restructuration de la division internationale du travail porté par la mondialisation, qui laisserait le cambouis des fabriques aux « autres » et nous réserverait les joies du design et du blueprint. Soit le redéploiement à l'échelle mondiale de la division du travail princeps, tôt aperçue par Marx, entre travail de conception et travail d'exécution. Comment la « classe créative » n'aurait-elle pas battu des mains ? Toute sa sociologie, toutes les représentations avantageuses qu'elle se fait d'elle-même, l'y inclinaient. Et toutes les conséquences politiques s'en suivraient immanquablement. Car, sans surprise, cette classe – considérée en moyenne –, toute cette classe en ses organes, Libération, Le Monde, Télérama, France Inter/Culture, L'Obs nouveau ou pas, Arte, s'est admirée et célébrée autant qu'elle a été d'une indifférence de granit au sort des classes ouvrières, équarries, massacrées par les grandes transfusions de la mondialisation, subalternes résiduels à l'intérieur de la grande redivision du travail à l'extérieur. Dont la bourgeoisie « créative » conjurera les colères par tous les procédés du pharisaïsme et du racisme social réunis : ils sont obtus, n'ont pas compris que la mondialisation est bonne, ils sont contre l'Europe, ils sont complotistes, ils sont Gilets jaunes – ils sont sales et méchants.

Grande leçon matérialiste : les formes de la conscience sont données par les conditions de l'existence. Or voilà que les conditions d'existence de la bourgeoisie du Bien s'apprêtent à de grands bouleversements. Elle va savoir ce que c'est que de se retrouver du jour au lendemain renvoyée non seulement à l'inactivité mais au sentiment dissolvant de l'inutilité. Elle va connaître l'expérience qui lui indifférait au plus haut point, l'expérience des « autres » de l'intérieur, charrettes à plans sociaux, à délocalisation, à downsizing et « rationalisation » – l'expérience des dispensables. Par pans entiers, la « bourgeoisie créative », qui se croyait si importante, si centrale, et si peu concernée, est en train de devenir dispensable.

Abandonné par ses maîtres
(le bloc bourgeois dispensable)


L'explosion des capacités de l'IA, l'ampleur du déclassement qui va s'en suivre, vont révolutionner le paysage de classes comme aucun marxisme arrêté sur « la classe ouvrière sujet de l'histoire » n'aurait pu l'imaginer. Pas davantage d'ailleurs qu'une sociologie politique du « peuple des réseaux » comme celle de la FI. Ça n'est ni dans l'exclusivisme ouvriériste, ni dans une nouvelle classe réticulaire que « ça » se passe – « ça » : la formation des forces de rupture. Non pas, du reste, que tout ne puisse se rejoindre dans la marmite car, oui, il reste des bastions ouvriers combatifs, et oui, il y a des ségrégués des réseaux – des forces potentielles. Mais l'essentiel est en train de se former ailleurs : dans la démolition méthodique par le capitalisme même de son propre bloc de soutien. Celui dont le caractère sociologiquement minoritaire a toujours été compensé par le caractère symboliquement majoritaire : professions « intellectuelles », ayant droit à la parole, ayant accès à l'expression publique, ayant assurance de la considération et de la sur-représentation dans l'espace des médias, tout autant celui du cinéma, qui n'a d'yeux que pour sa propre classe, n'a d'intérêt que pour ses propres vies.

Or voilà que, dans cette classe, sans doute composite, bientôt on ne comptera plus les jetés sur la grève. Cruauté des illusions perdues. Tous ces gens ne trouvaient rien à redire parce tout leur était aimable, tout leur semblait fait pour eux. Mieux, tout leur était promis. Promesse évidemment fausse pour bon nombre d'entre eux, cadres moyens-sup qui se vivaient en fantasme comme « en étant » – puisque telle est la vraie question de la sociologie politique : non pas « être ou ne pas être », mais « en être ou ne pas en être ». Et tant pis si « en être » est remis à un horizon tellement indéfini que la retraite sera venue avant – les fantasmes de grandeur sociale ne désarment pas, même devant les verdicts du réel, même devant les statistiques qui les vouaient dès le départ à l'échec. Force de la subjectivité individualiste : « je sais bien, mais moi j'y arriverai ». Raté mon vieux, tu n'y arriveras pas. À ceci près désormais que, là où tu pouvais couler une retraite paisible en imagination continuée, tu vas te retrouver éjecté par une machine, et tout l'environnement saura te faire éprouver très fort le sentiment de ta nullité – de ta nullité dispensable. Car il ne faut pas s'y tromper : des gisements de productivité et de cost-killing aussi colossaux, le capitalisme à dominante financière va s'y ruer comme jamais il ne s'est rué. Aveuglément, écume à la bouche.

La voilà alors la nouvelle dialectique, celle à laquelle Marx ne pouvait pas penser, plus réelle et plus prometteuse que l'autre, la dialectique du développement des forces productives tordant endogènement les rapports de production jusqu'à un point critique, mais dans sa forme contemporaine : la dialectique du bloc bourgeois dispensable.

La question reste entière de savoir qu'en faire. Bien sûr, il y a déjà tous les divergents, qui n'avaient pas attendu l'IA pour se mettre en chemin, cadres à la BPI clandestinement communistes (et pas au sens du PCF…), dégoûtés de l'entreprise, étudiants saboteurs de cérémonie de diplômes, jeunes embauchés décidés à partir, polytechniciens alternatifs, auteurices et artistes en rébellion contre les institutions de leur champ, réalisatrices antifascistes fauchées, producteurs indépendants pas plus riches mais qui tiennent la ligne. Eux savent déjà où ils sont, où ils vont, et ce qu'ils ont à faire. Mais il y a tout le reste – disons-le sans ambages : troupeau d'imbéciles politiques, bataillons du macronisme, du socialisme ou de l'écologie parisienne. Car évidemment, la plupart de ces gens n'avaient jamais éprouvé la moindre raison de réfléchir un peu puisque leur condition les en dispensait, par défaut robinets à poncifs hégémoniques caparaçonnés de certitude intellectuelle – dont le discours privé était déjà à la portée d'une IA débutante, simplement capable de compiler des grumeaux de presse mainstream. Il suffit d'avoir une conversation avec un banquier, un journaliste ou mieux encore un artiste contemporain pour éprouver le vertige du bathyscaphe dans la grande fosse des Mariannes.

Mais il y a pire : leur individualisme sans rivage, qui les rend incapables d'action collective au-delà d'un « Team building » ou d'un « Happy hour » d'« After work ». La classe ouvrière de Marx avait pour elle son unité de lieu et sa concentration en masse. Rien de tout ça n'est disponible ici. L'atomisation, qui plus est vécue comme joyeusement concurrentielle, est la condition objective de cette classe – et le passage au « pour-soi » s'annonce laborieux. En fait il n'a aucune chance de se faire tout seul. Il va falloir leur parler – pas comme ça, sans doute. Mais il va falloir leur parler – pour les sortir de leur état de légumes politiques. Il paraît qu'il faut parler aux plantes, ça les aide à grandir – enfin, c'est ce qu'on dit.

Prendre en charge un nouvel état du monde social, un affect collectif confus, mais promis à se répandre comme une marée noire, le prendre en charge pour le rendre réellement commun, puis pour le mettre en forme et le construire politiquement, c'est la tâche des organisations. On regarde le côté de l'offre, et le tour d'horizon est vite fait. Soit des partis communistes révolutionnaires, indispensables, mais à faible surface, souvent immobilisés dans une orientation, et surtout une langue, ouvriéristes, qui rendent difficile une rencontre de classe hétérogène. Soit la FI, mouvement d'importance, déjà bien ancré dans la bourgeoisie moyenne intellectuelle et culturelle, dont elle est en fait une émanation, dont elle a déjà l'habitus, dont elle partage les manières de parler. Ici une rencontre, une construction sont possibles. « Vous y avez cru ; vous vous êtes fait rouler ; ce système qui vous a fait marcher est impitoyable, nous savions que d'une manière ou d'une autre il vous viendrait dessus, voilà c'est fait ; abandonnez toute espérance – ou plutôt changez-en ! »

Frédéric LORDON
2 mars 2026
« La pompe à phynance »,
blog hébergé par Le Monde diplomatique.
Illustration : Gustave Doré.

01.06.2026 à 09:03

Un vieil homme sans la mer

F.G.

Tout était lent désormais dans sa vie, pensa l'Émile en regardant les faibles flammes s'échapper des bûches du foyer. Il aurait dû se lever pour attiser le feu, mais se lever était un effort. Aujourd'hui, se dit-il, il avait fait sa part : une marche dans le froid et le vent jusqu'à l'ancienne glaisière, un rangement sommaire de la remise à outils, la fricassée qu'il s'était cuisinée pour deux jours – histoire d'être tranquille demain –, quelques courriers qu'il avait en retard. Oui, tout (…)

- Passage des fantômes

Texte intégral (2759 mots)


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Tout était lent désormais dans sa vie, pensa l'Émile en regardant les faibles flammes s'échapper des bûches du foyer. Il aurait dû se lever pour attiser le feu, mais se lever était un effort. Aujourd'hui, se dit-il, il avait fait sa part : une marche dans le froid et le vent jusqu'à l'ancienne glaisière, un rangement sommaire de la remise à outils, la fricassée qu'il s'était cuisinée pour deux jours – histoire d'être tranquille demain –, quelques courriers qu'il avait en retard. Oui, tout était lent désormais dans ce qu'il entreprenait : l'envie, le geste et le reste. Le souffle aussi était court, ce qui ne l'empêcha pas, avant la nuit, cette nuit qu'il craignait tant, de se servir un dernier verre et de se rouler lentement, très lentement une cigarette. En souriant, comme ça, à une idée qui, comme ça, venait de lui passer par la tête.

Ses cigares italiens sans forme, tordus, très noirs, très forts et qu'on appelait des clous de cercueil, lui manquaient à cette heure précise où, juste avant la nuit, lentement, l'Émile sentait monter en lui ce moment délicieux entre tous où, dans la plus extrême solitude, pointait une idée susceptible de le distraire un peu. Là, un clou de cercueil aurait été le bienvenu, se dit-il. Hélas, la médecine l'avait privé de ce plaisir. Et, quoique rarement, il pouvait être obéissant.


Pour être juste, l'Émile n'aimait pas les souvenirs. Depuis qu'il vivait seul dans sa vieille ferme briarde, il les congédiait dès qu'ils se convoquaient. « Pas pour moi », se disait-il. La vie est déjà pénible pour l'encombrer davantage. À la mort de sa compagne, Mathilde, qu'il avait aimée au-delà du raisonnable, il avait décidé de vivre dans le présent d'un temps sans passé ni futur, une parenthèse dont il connaissait le début mais pas le terme. Dès qu'une bribe de mémoire venait l'encombrer, il la chassait. « Non, pas pour moi, se répétait-il, la mélancolie ne me va pas. » Les seules images mémorielles qu'il tolérait, avaient trait à son enfance. Il se contentait de tenir la nostalgie à distance, en cherchant à comprendre pourquoi, à son âge respectable, il se sentait encore tributaire de ce temps d'apprentissage où rien n'avait collé.

Ce soir, pourtant, à cet instant précis où, tirant sur sa clope mal roulée, il regrettait ses clous de cercueil, c'est un retour d'enfance qui s'insinuait dans sa caboche. Insistante, précise, vive. Et plus précisément celle de son logis de la rue Piat où, seul ou avec ses deux potes, Jean-René et David, il s'inventait des aventures invraisemblables dont il n'avait plus l'idée, sauf qu'elles étaient toujours loufoques. À part comme incise de la pensée, il se demanda pourquoi, soudain, ce souvenir précis lui revenait. Et il trouva.

La chose avait sans doute à voir avec l'installation dans la maison du bout du chemin d'un nouveau voisinage : un couple de jeunes avec enfant. L'après-midi même, les récents arrivants étaient venus se présenter. Après avoir consulté un quelconque guide de sociabilité rurale, ils avaient dû se dire que ça se faisait. L'Émile leur avait parlé sans leur ouvrir le vieux portail de bois. Il se disait que ces deux hurluberlus déchanteraient assez vite de la campagne. Trop polis pour être honnêtes, les deux visiteurs s'étaient présentés sommairement. Ils venaient de la ville, la grande, ce dont il se serait douté, avec l'intention – absurde à ses yeux – de « faire lien et, si possible, commun ». Pour toute réponse l'Émile leur avait dit qu'il leur souhaitait bien du plaisir, ce qui les fit rire mais n'eut pas l'heur de les troubler. Pendant qu'ils se répandaient en banalités sur la grande ville et en lieux communs écologiques, c'est le gamin qui attira son attention. D'abord silencieux, étonnamment silencieux, il avait vu son regard se porter sur le fer à cheval qui décorait son branlant portail – c'était une manie de Mathilde d'en accrocher partout au prétexte que ça portait bonheur. Puis, levant les yeux vers lui, le gamin lui avait demandé : « Il est où ton cheval ? ». Sans réfléchir, l'Émile, qui n'avait jamais eu de cheval de sa vie, lui avait répondu : « C'est un cheval migrant – je l'appelle « Tête d'or » à cause de sa crinière. Il est libre, il va où il veut. Peut-être qu'il passera te voir chez toi. « Traite-le bien, gamin, il le mérite. » Le visage du garçon – Lucas – s'était métamorphosé. C'était celui de l'enfance quand elle fait corps avec sa quête. « “Tête d'or”, ça me plaît », dit-il avant de repartir vers chez lui, tenu de chaque main par ses parents, qui craignaient sans doute qu'il se perde.


Le retour d'enfance venait de ça, de cet échange de regards, de cette idée qui naturellement lui était venue de s'inventer un cheval du nom de « Tête d'or » avec la même appétence pour l'imaginaire que, gamin lui-même, il convoquait avec cette joie souveraine de posséder un trésor et au grand désespoir de ses parents qui y voyaient un lourd handicap qui le faisait constamment déroger au principe de réalité.

« Ils étaient comment mes parents ? », se demanda l'Émile à cette heure sans heure de la nuit où le vent soufflait si fort sur le hameau de Cormeron qu'il réveillait toutes ses hantises. Il savait qu'il attendrait longtemps pour trouver, s'il venait, ce sommeil du juste qui toujours lui avait fait défaut – et plus encore depuis la mort de Mathilde. Il mit une nouvelle bûche dans la cheminée, se versa un nouveau verre, se roula une autre cigarette et se reposa, à haute voix cette fois, la question : « Ils étaient comment mes parents ? » Un silence précéda un invraisemblable effort de mémoire pour, les yeux fermés, se remémorer leurs visages, leurs corps, leurs attitudes, leurs manières d'être, de parler et de se taire. À quoi bon tout ça ? À quoi bon ressasser un temps que le temps a heureusement effacé, rangé au rayon de l'oubli bienfaiteur. On n'est pas de sa famille, on est ce qu'on s'est fait, un homme de son temps que le temps a trahi. Et puis, il s'entendit une nouvelle fois se parler à voix haute : « Que me reste-t-il, au fond, de mes vieux ? » À peine quelques souvenirs, toujours tristes. Une mère malheureuse de vivre à côté de sa vie. Un père détruit par l'usine, mais fier d'en être un exécutant zélé. Sans conscience de son malheur, conforme à l'idée que le maître se fait de lui. Une mère soumise au travail domestique que personne n'aurait eu l'idée de reconnaître comme une servitude et qu'elle complétait de quelques ménages chez des rupins du 20e bourgeois puant d'avarice. Un père qui, à peine rentré chez lui, se vengeait des humiliations auxquelles l'usine l'avait soumis en jouant au tyranneau de foyer. Un couple d'époque, mal assorti tant au physique qu'au moral. Elle venait d'une famille de la toute petite paysannerie briarde. Il était de son 20e, le seul coin de Paris qu'il connaissait, mais sur le bout des doigts. Chaudronnier de métier, esclave de profession. Non syndiqué, votant pour « les gens qui savent ».

L'Émile sentait ses paupières lourdes désormais. Il eût été malvenu pour lui de passer son tour. Juste avant de s'endormir, c'est encore à voix haute qu'il s'entendit penser : « Je les ai détestés, mes parents, d'être ce qu'ils étaient, comme ils étaient, des cas extrêmes de ralliés passifs à l'ordre d'un monde qui les humiliait. Je ne saurais dire qu'ils ne m'aimaient pas, mais j'ose penser qu'il m'est souvent arrivé à moi de les détester. »


Au matin, c'est le froid qui réveilla l'Émile. Comme chaque fois qu'il bravait la nuit, il se sentit tout transi dans son fauteuil à oreilles. Le feu crépitait encore, mais comme une vie qui s'étiole. Dehors, il faisait encore obscur. Noir complet. Il se traîna jusqu'à la cuisine, se chauffa du lait qu'il augmenta de deux fortes cuillerées de miel et, péniblement, monta à l'étage pour rejoindre son antre. C'était une large pièce mansardée aux murs croulants de livres stockés dans des cartons ajourés pour voir leurs tanches et meublée d'une vaste table de travail, d'un canapé et d'un fauteuil en cuir de très ancienne facture. « Qu'est-ce que je fous là, se dit-il, loin de tout, abandonné à ma solitude. Pourquoi n'ai-je pas tout bazardé à la mort de Mat ? Pourquoi n'ai-je pas changé d'air, de vie, pour me faire d'autres souvenirs, les miens, des souvenirs en propriété propre, légers ? » Dans un mouvement de pensée contradictoire qu'il connaissait, la réponse ne tarda pas : « C'est sans doute qu'ici il me reste à faire et qu'ailleurs il faudrait d'abord que je me fasse à l'endroit. » L'antithèse lui sembla peu satisfaisante, mais il la retint, une fois encore, comme proposition finale. Car il pratiquait la dialectique, mais détestait la synthèse.

Il entreprit de relire quelques pages au hasard du Vieil homme et la mer d'Hemingway, en regrettant que la sienne ne fût qu'intérieure, puis, enfin distrait de soi et enroulé dans une couverture de grosse laine, il avait fini par s'endormir vraiment au petit matin. À peine deux heures, en fait. En clair, une fois encore, il s'était arrangé avec son sommeil pour qu'il ne lui volât pas trop de temps. Sachant qu'il ne comptait pas en excès, il avait décidé de pratiquer un somnambulisme actif.


L'Émile buvait par ennui mais avec entrain au bistrot de Cormeron. En attendant que, dans le brouhaha matinal du lieu, lui vienne sa phrase du jour. Aujourd'hui elle avait de quoi satisfaire les pochtrons de la petite bande : « Quitte à mourir, je préférerais que ce fût sous un nom d'emprunt pour ne pas avoir à revoir ma famille au cimetière. » On ria autour de lui, ce qui le ravit. Moi, je la notai. Comme d'habitude. Il faut dire que j'écris comme ça, sur le vif, à partir de quelques notes jetées sur un carnet. Je les laisse infuser et à l'occasion j'y puise mon matériau. Par la suite, nous nous étions rencontrés à l'occasion d'une fête de village. Foireuse, la fête, comme souvent. Juste l'occasion de fêter quelque chose et de boire. Là c'était la Saint-Jean, si je me souviens bien. À vrai dire, ce très solitaire Émile m'intriguait depuis qu'un petit héritage nous avait permis, à ma compagne et à moi, à la fin des années 1990, d'acheter une maison briarde au Bourg-du-Haut, à deux pas de Cormeron. C'était un pied à terre campagnard, rien de plus. Aucune intention, chez nous, de nous ancrer au terroir. Trop urbains pour cela, sans doute.

En découvrant le lieu et plus encore en l'arpentant, j'avais repéré, à diverses reprises, l'Émile. Il est vrai qu'il était l'un des rares vieux du village à s'adonner à la marche en solitaire. De loin, pourtant, elle semblait peuplée, sa marche, tant sa gestuelle était active. Comme s'il discourait en s'adressant à des acolytes de déambulation ou à sa Mathilde. J'y voyais une manière de résister à sa solitude, et c'était probablement cela.

Le café – « Chez Gina » – fit le reste. D'étape en étape, il nous rapprocha. « T'écris toujours, bonhomme ? », me dit-il un jour où, effectivement, j'étais courbé sur mon ouvrage. « Oui, des notes, comme elles me viennent. Comme ça. Pour capter les humeurs de mon temps intérieur, rien de plus. » Le bonhomme sembla se satisfaire de ma réponse sans chercher à en savoir davantage.

De fil en aiguille, l'Émile s'attacha à moi, à nous. Il nous trouvait, nous dit-il un jour de confidence, « un peu au-dessus de la moyenne des habitants du coin ». Et ajouta, songeur : « Comme moi, en somme ; comme ma Mathilde aussi. » Le bistrot fut notre lieu de rencontre préféré. Bientôt, l'Émile s'y laissa aller, mezza voce, à quelques confidences sur sa jeunesse.

– Tu sais, me dit-il un jour où il avait décelé mes inclinaisons libertaires, j'ai connu du beau monde du temps de “l'anarchie populaire”.
– C'est quoi, ça ? ai-je demandé.
– Un ferment qui s'est perdu. Maintenant, les anars, c'est des bac plus cinq. Ou plus. Moi, je te parle d'un temps où l'anarchie, vulgaire je te l'accorde, irriguait un petit peuple de durs à cuire instruits de quelques principes, âpres à la tâche et fraternels. Ils avaient les mains calleuses et l'esprit canaille. Tout pour me plaire, en somme.

C'est ce jour que j'appris que l'Émile, qui en faisait sacrément moins, avait quatre-vingt-cinq ans passés.
– Tu rigoles, compagnon !
– Non, jeunot, je tiens mes statistiques à jour.

Puis, de fil en aiguille, il m'accorda le privilège de visiter son antre, ce qui n'était pas dans ses habitudes de solitaire enkysté dans ses souvenirs. Là, je découvris un monde en désordre, mais riche de trésors.
– Tu prends ce que tu veux, ça évitera la benne.
– Tu n'as pas de descendance ?
– Non, l'ami, ça évite les désillusions. Je suis le dernier d'une dynastie peu glorieuse.


Six mois plus tard, l'Émile tira sa révérence sans l'avoir prévue. La mort vint, dit-on, paisible, devant l'âtre de ses solitudes, une nuit sans lune d'un interminable hiver. J'appris qu'il n'avait ni souffert ni accéléré son trépas. Une belle mort, en somme, de celle qui ne contrarie pas. Peut-être que, ce soir-là, il avait pensé à « Tête d'or » et à la quête du jeune Lucas pour le retrouver. Les quêtes les plus belles sont les plus désespérées.

Freddy GOMEZ

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