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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (2938 mots)
L’équipe de l’Hakoah de Vienne en 1927 lors de sa tournée aux États-Unis à la suite de quoi une Hakoah américaine sera créée à New York, obligeant les exilés à appeler leur club Hakoah Amateur Club pour s’en différencier. https://sammlung.jmw.at/

Après l’Anschluss de 1938, des Viennois réfugiés à New York recréent l’Hakoah, célèbre club sportif juif et sioniste dissous par les nazis, afin de préserver leurs réseaux de solidarité et leur identité collective en exil. Le club prolonge l’idéal du Muskeljudentum (« judaïsme du muscle »), qui entend répondre à l’antisémitisme par la valorisation d’un corps juif fort et fier, tout en maintenant un engagement culturel et politique hérité de l’Europe centrale. Dans le même temps, la pratique du football et la participation à la vie associative locale favorisent l’intégration de ces exilés au melting-pot états-unien, jusqu’à ce que leurs descendants s’éloignent progressivement de cet héritage.


En 1940, des exilés juifs de Vienne recréent à New York leur club de sport, l’Hakoah (« force » en hébreu). Son équipe de football est entrée dans la légende en 1925 : l’équipe, juive et sioniste, est sacrée championne d’Autriche, pays marqué par un fort antisémitisme. En 1938, l’Hakoah est dissoute par les nazis. Recréer ce club de l’autre côté de l’Atlantique, c’est à la fois retrouver ses marques dans un environnement étranger et perpétuer un mouvement qui porte un combat politique juif sur les terrains de sport alors que l’extermination des Juifs d’Europe est en cours. Dans le même temps, jouer au soccer à New York permet de s’intégrer au melting-pot états-unien.

Personne n’a encore écrit l’histoire de l’Hakoah de New York, qui n’a pas de fonds d’archive propre. Je m’appuie donc dans mes recherches sur la presse des exilés germanophones à New York, et sur deux livres publiés à l’occasion des 35ᵉ et 50ᵉ anniversaires du club historique. Le premier est publié par le club de New York en 1945, et le second à Tel-Aviv en 1959 et accompagné en 1961 d’un supplément et d’un carnet avec les adresses de tous les Hakoahner encore en vie.

Un club en exil

On estime que l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en mars 1938 a poussé à l’exil 130 000 juifs autrichiens, dont 30 000 arrivent aux États-Unis. Il leur faut dès lors s’adapter à un environnement social, culturel et linguistique étranger, faire face à la perte de leur statut social, de leurs amis, voire de leur famille. Dans ce contexte naissent des associations et des clubs de sport, qui leur permettent de s’entraider et de recréer du lien avec des gens qui partagent leur vécu et leur langue.

Deux équipes de l’Haokah de New York en 1944/1945. « 35 years of the Hakoah », New York, 1945, p. 25.

L’Hakoah propose à ses membres, dont on peut imaginer que ce sont essentiellement d’anciens membres du club viennois, des cours de tennis, de natation, et des cours de gymnastique réservés aux femmes. Les horaires et lieux d’entraînement sont publiés dans le journal Aufbau (« Reconstruction »). Évidemment, la section football est représentée. Elle joue en amateur dans l’Eastern District League avec trois équipes masculines et compte 65 membres, dont 22 ont moins de 18 ans en 1945.

Un tableau de résultats de l’Eastern District Soccer League (EDSL). « Aufbau », 30 avril 1943, p. 23.

Mais l’Hakoah, comme les autres clubs de sport d’exilés juifs germanophones, le Prospect Unity Club ou le New World Club, joue un rôle beaucoup plus structurant dans leur vie sociale. Il organise des bals, héberge des cabarets, comme Die Arche, le cabaret sioniste que j’étudie dans ma thèse.

Par-delà les activités qu’il propose, le club semble être un réel repère dans la reconstruction de la vie sociale des exilés. La publicité pour le café de Joschy Gruenfeld (parfois orthograpgié Grünfeld), elle aussi publiée dans Aufbau, met ainsi en avant le fait que ce dernier est un ancien joueur de l’Hakoah de Vienne.

Publicité pour le café de Joschy Gruenfeld. « Aubau », 7 janvier 1944, p. 12.

L’Hakoah de New York est donc une affaire de liens, célébrés en 1960 dans un poème de Pourim, dépeignant une réunion des membres à l’occasion de cette fête religieuse au restaurant de Joschy Gruenfeld.

« Chez Joschy Grünfeld, aujourd’hui il y a un meeting ;
De près et de loin, ils sont tous venus,
De ce bastion du sport la vieille garde,
Les combattants et les amis de l’« Hakoah »…
Regardez-les, ces vieux garçons,
Avec leurs jeunes épouses ;
Ils ont perdu leurs cheveux noirs et touffus,
Aujourd’hui, ils sont plutôt « rabou-gris ».
Les voici réunis – toutes les sections sont représentées
Ils ont fui Hitler jusqu’aux États-Unis
Pourtant, ne les comptez pas, ces têtes aimées ;
Les meilleurs manquent – ils ne sont plus là.
Mais aujourd’hui, nous voulons célébrer Pourim,
Et chasser au loin ces sombres pensées ;
Les Hakoahner ont toujours été prompts à rire,
Alors, cette tradition, laissez-nous la perpétuer. »

L’Hakoah et le sionisme

À Vienne, l’Hakoah, au maillot bleu et blanc arborant l’étoile de David, est un club sioniste, dans un contexte où les clubs sportifs ont des identités politiques très marquées. Sport et politique font en effet bon ménage dans la première moitié du XXᵉ siècle. Mais le sionisme l’investit d’une manière qui lui est propre à travers le concept de Muskeljudentum, « judaïsme du muscle », théorisé par le penseur Max Nordau en 1898.

Il s’agit de prendre le contre-pied des discours antisémites (et sexistes) sur les hommes juifs, qui seraient faibles et efféminés. Cultiver un corps fort et fier, celui d’un « nouvel homme juif », et se confronter aux corps « aryens », c’est donc prouver la vacuité des discours antisémites. On comprend là une caractéristique importante du sionisme en Europe centrale avant la Seconde Guerre mondiale : c’est un mouvement nationaliste tourné vers la Palestine, mais dans la pratique, ce sont des organisations locales qui répondent à des enjeux locaux, dont le premier est de faire face à l’antisémitisme.

Le sionisme, en tant que pratique du Muskeljudentum et en tant que projet de création d’un État juif en Palestine, est très présent dans la brochure publiée par l’Hakoah de New York en 1945. Elle est éditée par Heinrich Heinz Glanz, éditeur viennois en exil, proche du sionisme révisionniste de Vladimir Jabotinsky.

En 1945, les révisionnistes prônent l’immigration illégale en Palestine, voire le terrorisme. C’est Glanz qui écrit le premier article de la brochure, qui est de loin l’article le plus politique. Il y prône la légitimité totale de l’établissement d’un État juif à l’aune de l’engagement de brigades juives dans les forces alliées. Sous sa plume, la Seconde Guerre mondiale devient la « German-Jewish war », et la rhétorique états-unienne du combat pour la liberté et la démocratie, le « Jewish fight for liberty ».

Ce qu’il met en avant, ce sont les corps fiers des soldats, qui incarnent le Muskeljudentum, plutôt que les corps morts de la Shoah. Cette manière de contrebalancer la honte que représente le massacre de six millions de juifs par l’image de combattants juifs victorieux sera caractéristique du traitement mémoriel de la Shoah en Israël jusque dans les années 1960.

Toutefois, ce texte a ceci de paradoxal qu’il reste bien loin du terrain. Les membres du club se sont battus en Europe, mais ils ne sont pas appelés à se battre en Palestine. Et si l’on regarde les adresses des membres de l’Hakoah en 1959, on constate que, parmi les membres de l’Hakoah de New York que l’on peut identifier avec la brochure de 1945, seul Paul Fulton, alors vice-président, a émigré des États-Unis vers Israël après 1948.

Une histoire d’intégration états-unienne

Même si les auteurs de la brochure répètent que leur engagement est tendu vers la création d’un État juif, ce document donne plutôt des gages de l’intégration du club et de ses membres à la société états-unienne. Il est rédigé en anglais, patronné par le gouverneur de l’État de New York et s’ouvre sur un Honor Roll des membres du club engagés dans l’armée états-unienne. Malgré la lecture qu’en fait Glanz, cet engagement dans les forces armées est un phénomène très large parmi les exilés, et qui n’est pas forcément politiquement motivé : ils peuvent ainsi accélérer leur naturalisation, et donc parachever leur intégration.

Le club semble donc s’être solidement installé aux États-Unis, et Otto I. Herbst, son président, insiste ainsi sur sa volonté d’y développer le « Jewish sports movment », c’est-à-dire la pratique militante du Muskeljudentum – en somme, de perpétuer la pratique diasporique du sionisme. Pour comprendre les différentes approches de Glanz et de Herbst, il faut toutefois souligner que le premier se place dans la construction d’un argumentaire en vue de la création imminente de l’Organisation des Nations unies (ONU), là où le deuxième exprime son pessimisme quant à la création prochaine d’un État juif. Il part donc du principe que les États-Unis sont le nouveau centre de la vie juive.

Pratiquer le football européen à New York a donc permis à ces exilés de devenir des émigrés dans le melting-pot (dans la limite de la diversité autorisée, bien sûr). En jouant dans l’Eastern District League, ils expriment et mettent en scène une identité nationale parmi d’autres groupes nationaux, également issus de l’immigration. J’entends ici identité nationale au sens central-européen de groupe ethno-culturel.

Le terrain de football devient un lieu de partage d’une double expérience : celle du transfert culturel d’une pratique proprement européenne, que ces émigrés conservent aux États-Unis, et celle d’une nouvelle organisation sociale où l’on appartient à une community et à la nation civique états-unienne. Ils y font aussi l’expérience de la diversité de la communauté juive new-yorkaise, qui, loin de se ranger derrière un seul club, dispose de plusieurs équipes.

Signe de cette intégration réussie : le club ne trouve pas vraiment de relève. En 1959, il prend les allures d’un café où se retrouvent ses membres vieillissants. Pendant ce temps, leurs enfants et petits-enfants jouent au baseball et au football… américain.

The Conversation

Charlotte Carayol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (4368 mots)

Le 26 avril 2026, le Kényan Sabastian Sawe est passé sous la barre symbolique des deux heures lors du marathon de Londres : 1 heure, 59 minutes et 30 secondes. Sawe s’inscrit dans la lignée des coureurs qui, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Ouganda, foulent chaque jour les pistes d’Iten, dans la vallée du Grand Rift. Si cette terre est aujourd’hui kényane, elle ne l’a pas toujours été et reste marquée par une histoire difficile, où il est notamment question des sources du Nil, d’un train lunatique, d’attaques léonines et de crimes coloniaux.

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Les marathoniens Kipchoge Keino, Eliud Kipchoge ou Kelvin Kiptum et marathoniennes Peres Jepchirchir, Brigid Kosgei ou Ruth Chepngetich sont quelques exemples – parmi tant d’autres – d’athlètes qui ont fait l’histoire de leur discipline.

Ils proviennent des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift, dans l’ouest du Kenya, plus précisément des comtés de Nandi, Kericho, Kisumu, Uasin Gishu ou Elgeyo-Marakwet. Pour la plupart d’entre eux, ils sont kalendjins, issus des groupes Nandi, Keiyo ou Kipsigi.

Tous ont en commun d’avoir assidûment fréquenté les fameuses pistes rouges de latérite (un minerai volcanique, riche en oxyde de fer) d’Iten, Eldoret, Kaptagat ou Kapsabet, à près de 2500 m d’altitude. On dit qu’en ces lieux « l’air se raréfie ».

En réalité, la pression atmosphérique y étant diminuée, l’apport en oxygène à l’effort se trouve lui aussi réduit. Physiologiquement, l’entraînement bi (voire tri) quotidien – alternant fractionnés courts ou longs, récupération et sorties longues – vise à optimiser ces apports en améliorant la production de globules rouges, le transport d’oxygène vers les muscles et, plus globalement, l’endurance aérobie (décisive sur longue distance). Cela explique que les marathoniens d’élite s’y entraînent et que fleurissent autour d’Iten, « capitale mondiale du marathon », nombre de training camps offrant des prestations hôtelières à des coureurs venus du monde entier.

Cette terre fertile, bénie des dieux de l’athlétisme, fait aujourd’hui la fierté et la richesse du Kenya. Le thé, le café, les légumes et les roses y poussent aussi volontiers que germent les graines de champions. Mais beaucoup ignorent qu’elle aurait pu être placée sous souveraineté ougandaise au moment des indépendances de 1962 et 1963. Pour le comprendre, une brève mise en perspective historico-juridique s’impose.

Le contrôle du Nil par le colon britannique

La conférence de Berlin s’est ouverte le 15 novembre 1884, à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck, avant de se clore le 26 février 1885. Cet accord politique entre États européens constitue la base d’un vaste processus de colonisation, de peuplement et de spoliation des ressources.

À cette époque, les Britanniques contrôlent le delta du Nil, depuis la mise en place d’un protectorat de facto sur l’Égypte, sous la responsabilité du consul général Evelyn Baring, Comte de Cromer.

Mais leur expansion sur le Haut-Nil est stoppée lors de la guerre des mahdistes (1881-1899) (du nom de Muhammad Ahmad, le mahdi ou « sauveur », qui dirige la révolte soudanaise contre les forces anglo-égyptiennes). Le 26 janvier 1885, les mahdistes prennent Khartoum, épisode durant lequel le général britannique Charles George Gordon trouve la mort. Dix ans plus tard, en 1896, le général Horatio Herbert Kitchener revient, l’esprit revanchard, reprend Khartoum au successeur du mahdi (Abdullah al-Taashi) et met fin à son règne lors de la fameuse bataille d’Omdourman, le 2 septembre 1898, sous les yeux du jeune Winston Churchill alors officier de cavalerie. C’est grâce à la construction de la ligne ferroviaire entre Wadi Halfa et Abu Hamed («Kitchener’s Railway», 1896-1897) que la victoire britannique fut acquise.

Ce tableau peint par William Barnes Wollen en 1899 représente la charge du 21ᵉ régiment des lanciers britanniques lors de la bataille d’Omdourman (2 septembre 1898). Wikimédia

La crise de Fachoda, dans le sud du Soudan – déclenchée par la présence des troupes françaises du commandant Jean-Baptiste Marchand – n’y fera rien : les Britanniques contrôleront durablement le Nil unique, entre Khartoum et le delta.

Mais qu’en était-il de ses sources, les lacs Tana et Victoria, qui donnent respectivement naissance au Nil bleu et au Nil blanc ?

Les Britanniques n’ont pas entendu s’approprier directement la source du Nil bleu, le lac Tana en Éthiopie (territoire non colonisé). La diplomatie a ainsi été préférée à la force avec la conclusion du Traité anglo-éthiopien du 15 mai 1902, entre l’empereur Ménélik II et Sir John Harrington.

Pour continuer à fournir les usines de textile du Lancashire en coton soudanais et égyptien, tout projet d’ouvrage visant à irriguer en amont les terres éthiopiennes devait recevoir l’accord des autorités britanniques. D’autres traités coloniaux seront conclus avec la France ou l’Italie, ce qui marquera durablement les conditions d’exploitation du Nil.

Pour ce qui concerne la source du Nil blanc, en revanche, la logique fut celle de la colonisation via l’instauration des protectorats d’Ouganda et d’Afrique orientale britannique (qui deviendra le Kenya).

Les protectorats britanniques et le « Lunatic Express »

Au XIXe siècle, le sultanat de Zanzibar contrôlait le Zanguebar, bande côtière entre la Somalie et le Mozambique actuels. Des missionnaires européens s’étaient implantés entre le fleuve Tana et Mombasa (sur la future côte kényane).

Au lendemain de la conférence de Berlin, les Britanniques ont obtenu un prolongement de leur sphère d’influence dans les terres, jusqu’aux lacs Rodolphe (actuel lac Turkana) au nord, Albert/Kivu à l’est et Victoria au sud-est. Au sud-ouest, l’Allemagne avait pris possession, quant à elle, de l’Afrique orientale (actuels Burundi, Rwanda et Tanzanie).

Dans ce contexte, la Compagnie britannique impériale d’Afrique de l’Est (Imperial British East Africa Company), chargée de développer le commerce (de l’ivoire, notamment) dans les zones sous contrôle de la Couronne, étendait son activité sur près de 640 000 kilomètres carrés, soit plus des trois quarts des territoires actuels de l’Ouganda et du Kenya.

Mais la Compagnie affrontait une difficulté de taille : l’acheminement. L’ivoire, acheté aux chefs locaux du royaume de Buganda (sur la rive ougandaise du lac Victoria), était alors préférablement dirigé – dans les conditions inhumaines du système esclavagiste du portage – vers le port de Bagamoyo (« Ici, mon cœur défaille », en swahili). La capitale de l’Afrique orientale allemande disposait, en effet, d’infrastructures portuaires légères et d’un accès privilégié à Zanzibar.

Face à cette concurrence, les Britanniques entendirent reprendre la main en liquidant la Compagnie et en instaurant les protectorats d’Ouganda (en 1894) et d’Afrique orientale britannique (l’actuel Kenya, en 1895).

Ces territoires dépendaient du Colonial Office et étaient soumis à deux régimes différents d’administration : l’Indirect Rule (gouvernement indirect) et le Direct Rule (gouvernement direct).

Le protectorat d’Ouganda englobait des royaumes précoloniaux structurés (principalement le Buganda, du peuple baganda) et était administré selon l’Indirect Rule. Un commissaire représentait la Couronne britannique et intervenait peu dans les affaires foncières. Celles-ci relevaient, en vertu de l’accord du 10 mars 1900, du kabaka (le roi), assisté par le lukiko (l’assemblée du Buganda). Le contrôle colonial se cantonnait à la collecte des impôts de capitation (Hut Tax) et à l’administration de la justice, assurées par un colon britannique à la tête d’un saza (un comté) ou d’un gombola (un sous-comté). En somme, il s’agissait certes d’un régime colonial, mais une (relative) autonomie était garantie localement.

Le protectorat d’Afrique orientale britannique était, lui, une colonie de peuplement, administrée directement – selon le Direct Rule – par la Couronne. Le commissaire concentrait l’essentiel des pouvoirs et était assisté par un conseil exécutif exclusivement européen. Le conseil législatif, à la composition similaire, votait les lois et le budget. Contrairement à l’Ouganda, les colons de l’Afrique orientale ne s’appuyaient pas sur des royaumes préexistants. Ils nommaient des District Commissioners sans légitimité, enclins à réserver les meilleures terres aux européens et à pérenniser le travail forcé.

Lors de l’instauration de ces deux protectorats, l’Ouganda oriental (correspondant à la région des hauts plateaux du Grand Rift entre les lacs Victoria et Rodolphe, où se trouvent Kisumu, Eldoret ou Iten) faisait partie intégrante du protectorat d’Ouganda et était donc placé sous la responsabilité des autorités locales, sous administration coloniale indirecte. C’est dans ce contexte que fut inauguré, en 1896, le nouveau port de Kilindini à Mombasa (sur l’actuelle côte kényane), dont la structure en eaux profondes permettait d’accueillir de grands navires à vapeur. L’activité du port de Bagamoyo (qui avait perdu son statut de capitale de l’Afrique orientale allemande en 1891 au profit de Dar es-Salaam) n’a alors cessé de péricliter.

Mais c’est surtout la mise en place du chemin de fer ougandais, reliant Mombasa à Kampala (capitale actuelle de l’Ouganda) via Kisumu et le lac Victoria, qui a imposé durablement la suprématie commerciale britannique dans la zone.

La construction de cette ligne de 930 kilomètres, débutée en mai 1896, s’est achevée en 1901. Ce projet – dramatique d’un point de vue humain (l’épisode des attaques de lions à Tsavo, en 1898, a coûté la vie à des dizaines d’ouvriers) – a mobilisé une main-d’œuvre locale ainsi que 32 000 travailleurs migrants indiens, tous travaillant dans des conditions sanitaires déplorables. Il a nécessité l’édification de viaducs et d’un dépôt ferroviaire dans le marais d’Enkare Nyrobi (« Lieu de l’eau fraîche », en langue maa), site qui deviendra Nairobi. Le député de Northampton Henry Du Pré Labouchère baptisa alors ironiquement cet ouvrage titanesque, qui coûta environ 5 millions de livres sterling, « Lunatic Express ».

Le chemin de fer ougandais (Lunatic Express) reliait le port de Mombasa à Kisumu (anciennement Port Florence) en quelques dizaines d’heures contre plusieurs semaines à pieds. Wikimedia

Les mutations territoriales et l’« uti possidetis juris »

Le chantier du Lunatic Express terminé, le colon britannique entendit prendre le contrôle total du territoire. Pour ce faire, un Uganda Order in Council – signé par le roi Édouard VII, le 11 août 1902 – a transféré l’Ouganda oriental (avec Kisumu, Eldoret ou Iten) du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique.

La frontière entre les deux, qui embrassait l’escarpement de Naivasha, était déplacée vers l’ouest, entre la rive orientale du lac Victoria et le mont Elgon. La région échappait ainsi au contrôle foncier des royaumes locaux pour relever directement des autorités coloniales britanniques.

Les hauts plateaux du Grand Rift étaient situés dans l’Ouganda oriental, passé en 1902 de l’administration indirecte (Indirect Rule) à l’administration directe (Direct Rule) de la Couronne britannique. (Cliquer pour zoomer.) Wikimedia

Charles Eliot, alors commissaire du protectorat d’Afrique orientale britannique, avait été un farouche opposant au Lunatic Express et voyait dans la colonisation de peuplement une possibilité d’en amortir les frais. Défenseur d’une doctrine raciste et suprématiste, Eliot s’est inspiré des recommandations de Harry Johnston (son homologue du protectorat d’Ouganda) et a appuyé les politiques d’accaparement des terres et de peuplement des plateaux fertiles en octroyant aux colons européens (parfois des Boers du Transvaal sud-africain) des concessions terrestres à loyers modiques.

La spéculation foncière qui s’ensuivit évinça durablement les paysans locaux de l’accès aux terres (en 1914, 20 % des baux ruraux étaient ainsi détenus par une douzaine de colons). Cette situation a perduré pendant plusieurs décennies, avant l’accès aux indépendances.

Côté ougandais, le protectorat britannique ne reposait pas sur le peuplement. Aussi, l’indépendance acquise le 9 octobre 1962 a surtout été marquée par des tensions internes entre le Congrès du peuple ougandais de Milton Obote et le kabaka de Buganda, Muteesa II (ce dernier sera déposé en 1966 par Obote avec la complicité de son chef d’état-major Idi Amin Dada, futur despote qui massacrera sa population et expulsera par milliers les descendants d’ouvriers indiens venus participer au chantier du Lunatic Express).

Côté kényan, le protectorat d’Afrique orientale britannique sera remplacé par celui du Kenya en 1920, avant qu’un soulèvement populaire contre l’accaparement des terres (la fameuse révolte des Mau-Mau, lancée en 1952 et menée par le peuple kikuyu) ne précipite les conférences de Lancaster House qui aboutiront à l’indépendance, le 12 décembre 1963.

La délimitation de la frontière s’est alors inspirée du principe d’uti possidetis juris. Cette règle du droit international coutumier, rappelée par la Déclaration de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) adoptée au Caire en 1964, visait à prévenir les conflits frontaliers en consacrant l’intangibilité des frontières héritées de l’époque coloniale.

Si cette prétendue fonction pacificatrice est loin d’avoir fait son œuvre partout, la frontière ougando-kényane s’est effectivement imposée sur la base de textes coloniaux : l’Uganda Order in Council (précité) de 1902 (qui transfère les hauts plateaux de la vallée du Grand Rift du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique), le Kenya Colony and Protectorate (Boundaries) Order in Council de 1921 (qui délimite plus précisément les frontières du protectorat du Kenya) et celui de 1926 (qui rattache le pays Turkana, jusqu’alors partie nord du protectorat d’Ouganda, au protectorat du Kenya).

Les indépendances de 1962 et 1963 ont, ce faisant, définitivement consolidé l’appartenance des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift – et d’Iten, « capitale mondiale du marathon » – au Kenya.

Iten, « Home of Champions », attire chaque année des marathoniens professionnels ou amateurs du monde entier. R. Colavitti, Fourni par l'auteur

Le rayonnement planétaire des coureurs de la région est une bien futile satisfaction face aux tragiques décennies de la colonisation. L’ironie de l’histoire veut qu’un coureur kényan soit le premier à avoir officiellement franchi la barre fatidique des deux heures au marathon de Londres, capitale de l’ancienne puissance coloniale. Mais le règne de Sawe et de ses compatriotes reste précaire : n’oublions pas que le champion ougandais, Jacob Kiplimo (originaire du district de Kween, à la frontière, et entraîné sur les pentes ougandaises du mont Elgon) est à l’affût ; que l’éthiopien Yomif Kejelcha est le deuxième marathonien de l’histoire à être passé sous la barre des deux heures (record homologué), également à Londres (en 1 heure 59 minutes et 41 secondes) ; et que sa compatriote Tigst Assefa est, depuis le même jour, nouvelle détentrice du record du monde pour une épreuve féminine sur cette distance (en 2 heures 15 minutes et 41 secondes). La course au record n’est pas près de s’arrêter ; avec elle, grandit l’exigence d’un marathon éthique également libéré de toute suspicion de dopage.

The Conversation

Romélien Colavitti est assesseur à la Cour nationale du droit d'asile. Les propos tenus dans cet article sont personnels et n'engagent pas l'institution


Texte intégral (1913 mots)

Pendant et après la Première Guerre mondiale, des milliers d’Américaines ont joué le rôle de mères auprès d’orphelins français. Éclairage de cette facette méconnue de l’histoire transatlantique.


Entre août 1914 et avril 1917, malgré la neutralité affichée de leur pays, près de 25 000 Américaines, selon les estimations, traversent l’Atlantique pour soutenir la France dans sa guerre contre l’Allemagne. Ces citoyennes, bien souvent issues de la haute société américaine, pansent les plaies des soldats, réconfortent les civils, appuient les médecins ; une manière, selon elles, de s’opposer à la neutralité officielle de leur pays. À en croire ces femmes, il est du devoir des États-Unis de porter secours à la France, en mémoire de La Fayette, le héros français de la révolution américaine.

Lorsque les États-Unis entrent en guerre en avril 1917, certaines Américaines appuient les missions des troupes et occupent des positions précises. En 1918, 223 Américaines travaillent comme opératrices téléphoniques.

Leur participation à l’effort de guerre ainsi que leur implication sur le front occidental leur permettent de revendiquer une citoyenneté pleine et entière. Beaucoup espéraient que leur participation à l’effort de guerre leur permettrait d’obtenir enfin le droit de vote.

Pourquoi s’intéresser à l’histoire des marraines de guerre américaines

En règle générale, les historiens militaires traitent des batailles, des erreurs stratégiques commises par les états-majors et des pertes tandis que les spécialistes d’histoire culturelle analysent les répercussions du conflit sur les communautés civiles. Quant aux spécialistes d’histoire diplomatique, leur travail vise à comprendre la responsabilité des belligérants dans cette catastrophe européenne.

La plupart du temps, les historiens américains de la Première Guerre mondiale préfèrent traiter de la neutralité américaine plutôt que d’analyser la contribution des civils américains à l’effort de guerre français.

Plutôt que de chercher à comprendre ce qui pousse le président Woodrow Wilson à adopter une stricte neutralité en août 1914, il serait intéressant de dégager une histoire transatlantique des trajectoires individuelles de ces femmes qui ont choisi de participer à l’effort de guerre de la France.

Le Centenaire de la Première Guerre mondiale a permis à une nouvelle génération de chercheurs américains et européens de renouveler considérablement l’historiographie européenne à ce sujet. Cependant, ces études s’intéressent généralement à un pays en particulier et peinent à dégager un angle transnational. Par ailleurs, même lorsque certains chercheurs tentent une approche comparative de différentes sociétés européennes en guerre, la dimension transatlantique manque cruellement.

Les historiens spécialistes de l’enfance, des femmes et de la philanthropie peuvent contribuer de manière significative à l’historiographie de la Première Guerre mondiale en orientant les recherches dans une perspective transnationale et transatlantique.

Femmes américaines et actions humanitaires

Entre 1914 et 1921, malgré la neutralité affichée de leur pays, plusieurs centaines d’Américaines choisissent de s’engager dans des missions humanitaires et de secourir des orphelins de guerre français.

En 1915, un groupe de philanthropes américains décide de créer plusieurs « colonies » franco-américaines pour mettre à l’abri des orphelins de guerre belges et français. Au total, le Comité franco-américain pour les enfants de la frontière (CFAPCF) établit 28 colonies sur tout le territoire français. Les congrégations religieuses, comme les sœurs de Notre-Dame-de-Sion, mettent leurs domaines à disposition des philanthropes américains. Elles accueillent les jeunes rescapés, les instruisent et les nourrissent pendant toute la durée du conflit.

Cependant, ce sont des Américaines qui lèvent suffisamment de fonds pour approvisionner ces « colonies » et faire en sorte que les orphelins ne manquent de rien. Certaines, comme Alma A. Clarke, ancienne élève du prestigieux Bryn Mawr College (Pennsylvanie), et Erica Thorp de Berry (1890-1943), petite-fille du célèbre professeur de l’Université d’Harvard Henry Wadsworth Longfellow, lèvent des fortunes colossales aux États-Unis pour subvenir aux besoins des orphelins français. La France, elle, n’intervient nullement dans cette initiative.

Plus important encore, ces Américaines traversent l’Atlantique pour rencontrer les enfants. Au-delà même de leur contribution humanitaire, les Américaines mettent un point d’honneur à apprendre l’histoire des États-Unis aux petits orphelins. Alma A. Clarke organise même la très célèbre fête du 4-Juillet (Independence Day) dans la « colonie » du château de la Cour-au-Berruyer (Indre-et-Loire). Au total, plus de 800 enfants qui sont secourus.

Cette même année, en 1915, Émile Deutsch de la Meurthe (1847-1924) fonde une œuvre transatlantique humanitaire. La Société des enfants sans père de France (FCFS) mène une campagne intense aux États-Unis pour inciter les Américains à « adopter » des orphelins de père français. À raison de 36,50 dollars par an (ce qui reviendrait à environ 900 dollars aujourd’hui, soit 775,8 euros), un citoyen américain peut nourrir, blanchir, et contribuer à l’éducation d’un orphelin de père.

Même si l’organisation naît de l’initiative d’un industriel français et que l’œuvre se situe à Paris, ce sont des femmes américaines qui donnent une visibilité certaine à cette société philanthropique. Lors de la fête nationale des États-Unis, le 4 juillet, par exemple, les Américaines s’habillent en Marianne, n’hésitent pas à scander le nom de La Fayette et font circuler des récits d’orphelins affamés pour attendrir leurs compatriotes. Entre 1915 et 1921, les Américains adoptent quelque 300 000 orphelins de père français.

Le rôle des Américaines dans la reconstruction de la France

Après la signature de l’Armistice, les Américaines contribuent à la reconstruction de la France. Elles lèvent des fonds pour construire des écoles et des bibliothèques communales. Elles achètent des tracteurs et du bétail pour aider les agriculteurs et les fermiers. Depuis le château de Blérancourt (Aisne), Anne Morgan (1873-1952) et quelque 350 Américaines parcourent les territoires dévastés du Nord pour venir en aide aux civils. Avec Mary Carson Breckinridge (1881-1965) et Lucile Atcherson Curtis (1894-1986), Anne Morgan supervise plusieurs programmes destinés à redynamiser les zones libérées.

Anne Morgan. Bain News Service, publisher/Wikimedia

Son initiative inspire d’autres Américaines. Certaines pilotent des programmes pour aider de jeunes mères incapables d’allaiter leurs nourrissons. En 1920, à Verdun (Meuse), Miss Butler, du Vassar College (État de New York), fonde la Ligue des enfants franco-américains. L’objectif : collecter suffisamment de fonds pour acheter des vaches et organiser quotidiennement la distribution de lait. À Reims (Marne), une « Goutte de lait » ouvre grâce à la détermination de femmes américaines, permettant à des centaines de veuves de nourrir leurs nourrissons.

S’intéresser aux œuvres humanitaires pilotées par des Américaines pendant et après la Première Guerre mondiale, c’est écrire une nouvelle histoire, une histoire « connectée », des relations franco-américaines en temps de guerre. Ces recherches ne renouvellent pas seulement l’historiographie de 1914–1918 ; elles représentent un point d’entrée important pour les enseignants d’histoire soucieux de partir d’une perspective transnationale pour traiter du Premier Conflit mondial avec leurs élèves.

À partir de l’exemple d’un orphelin adopté pendant le conflit, il serait possible à des établissements français d’envisager des projets pédagogiques avec leurs homologues américains. Imaginons, par exemple, un lycée de Paris travailler en étroite collaboration avec le célèbre Vassar College. À l’heure où les associations américaines d’histoire, telles que l’American Historical Association (AHA) et l’Organization for American Historians (OAH), réfléchissent à la manière d’inclure les établissements secondaires dans les recherches universitaires et militent pour que les jeunes générations s’intéressent à cette discipline, une telle démarche serait précieuse.

The Conversation

Emmanuel Destenay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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