17.06.2026 à 10:00
La postérité de David Graeber : entretien avec Véronique Dutraive

17.06.2026 à 10:00
La postérité de David Graeber : entretien avec Véronique Dutraive
Dans Penser et agir avec David Graeber. Construire des ponts entre les sciences sociales, l’économiste Véronique Dutraive a réuni un grand nombre d’universitaires autour de l’œuvre de l’anthropologue. Ces auteurs reviennent sur l’apport de l’anthropologue à leurs disciplines respectives (économie, sociologie), montrent en quoi ses théories peuvent être appliquées à leurs objets de recherche ou abordent les influences croisées avec d’autres penseurs. Loin de constituer un hommage unanime, plusieurs des contributions n’hésitent pas à pointer les limites ou les points de discussion de son œuvre. En lien avec le dossier que publie Nonfiction sur David Graeber, Véronique Dutraive met en perspective son parcours intellectuel.
Nonfiction : Pourriez-vous nous rappeler les principaux centres d’intérêt et apports de David Graeber ?
Véronique Dutraive : David Rolfe Graeber (1961-2020) est un anthropologue mondialement connu, notamment pour son ouvrage sur la dette ainsi que pour son implication dans le mouvement Occupy Wall Street (un mouvement de contestation du fonctionnement de la finance mondiale après la crise des subprimes) et, plus récemment, pour son concept des bullshit jobs mettant en cause le sens du travail. Son travail porte sur la relation entre l'anthropologie en tant que discipline intellectuelle et les tentatives pratiques de créer une société libre, au moins vis-à-vis du capitalisme, du patriarcat et des bureaucraties étatiques coercitives. Il s’est en effet attaché à étudier les formes d'organisations démocratiques dans divers mouvements sociaux ou politiques et s’était récemment intéressé au soulèvement des gilets jaunes et aux luttes de résistance kurdes au Rojava (Syrie) et à leur mode d’autogouvernement. Il a lui-même été un activiste dans plusieurs organisations ou groupes libertaires. Ses ouvrages publiés traitent de la théorie de la valeur, de l’anthropologie anarchiste, du pouvoir, de la dette, de la bureaucratie et du travail notamment. Ses réflexions anthropologiques couvrent ainsi un vaste domaine touchant à la sociologie, à l’économie, à la politique et à la philosophie. Au-delà de sa reconnaissance académique, il a acquis une réputation mondiale dans les cercles de contestation de l’ordre économique actuel ainsi que dans le grand public. Il est considéré comme l'un des intellectuels majeurs de ce début de XXIe siècle dans le domaine des sciences sociales.
Son apport consiste à remettre en cause des évidences qui structurent nos représentations du monde social. Une de ses thèses les plus marquantes porte sur la question de la dette. Il a montré qu’à travers l’histoire, les systèmes de crédit et de dette, et non le troc, ont souvent existé avant l'usage généralisé de la monnaie. La dette a ainsi constitué une relation sociale centrale, parfois coopérative mais aussi souvent liée à la violence et la coercition. Il défend l’idée que dans la société contemporaine, la dette, de dispositif d’obligation mutuelle, s’est transformée en dispositif financier mais aussi en obligation morale. Il a montré qu’au cours du temps les dettes excessives constituent une menace pour l’ordre social et que les annulations de dette s’avèrent souvent nécessaires pour éviter les soulèvements populaires.
Son anthropologie met également en lumière la diversité des formes d’organisation sociale observées dans l’histoire humaine. Contre l’idée qu’il n’existerait pas d’alternative aux institutions contemporaines, il s’attache à montrer que des formes plus démocratiques, égalitaires ou coopératives ont existé et continuent d’exister dans les interstices du monde actuel, même s’il pensait ces alternatives politiques non comme des modèles idéaux, mais comme des expérimentations concrètes traversées de tensions, de contradictions et de conflits.
En quoi l’œuvre de David Graeber dialogue-t-elle avec différentes disciplines, au-delà de l’anthropologie ?
L’une des singularités de « l’œuvre » de Graeber est précisément sa capacité à construire des ponts entre les sciences sociales. Bien qu’anthropologue, ses travaux dialoguent constamment avec l’économie, la sociologie, la science politique, l’histoire et la philosophie.
Ses thèmes de recherche sont variés : analyses de la dette, de la monnaie ou des inégalités, du travail, de la bureaucratie ou des mouvements sociaux, de la démocratie, de la participation et des formes d’auto-organisation collective. Ses réflexions portent aussi sur les valeurs, la connaissance ou la liberté. Et comme les thèses qu’il a défendues sont originales et frappantes, elles ont pu alimenter des réactions à la croisée de plusieurs sciences humaines et sociales.
Dans l’ouvrage, nous avons rassemblé des contributions issues des différentes disciplines interpelées par les travaux de Graeber en croisant deux logiques : tout d’abord des contributions disciplinaires sur l’apport de Graeber respectivement à l’anthropologie, la sociologie, et l’économie. Puis, une approche thématique (travail, mouvements sociaux, monnaie et dette, capitalisme et pouvoir, anarchisme et liberté) croisant alors des regards issus de plusieurs sciences sociales (anthropologie, économie, philosophie, histoire, numismatique…) sur un concept (bullshit jobs, économie humaine…) ou une idée phare inspirée de l’œuvre de Graeber. Par exemple, les analyses de Graeber sur la monnaie peuvent inspirer de nouvelles interprétations de l’émergence des pratiques monétaires. Ses travaux sur la dette permettent également d’éclairer certaines institutions historiques, comme les pratiques médiévales d’otages pour dette. De même, sa réflexion sur les bullshit jobs offre des outils pour comprendre des phénomènes contemporains relatifs aux comportements vis-à-vis du travail, tels que les reconversions d’anciens cadres ou de travailleurs intellectuels vers des activités artisanales ou manuelles en quête de davantage de sens.
Dans quels domaines de recherche son œuvre a-t-elle le plus d’échos et de prolongements ?
Les prolongements de l’œuvre de Graeber sont particulièrement visibles dans plusieurs domaines.
D’abord, les recherches sur le travail et les organisations continuent de discuter sa thèse des bullshit jobs, ainsi que ses analyses de la bureaucratisation et de la perte de sens du travail. Ensuite, ses travaux sur la dette, la monnaie et les institutions économiques ont suscité de nombreux débats, notamment autour des inégalités, de l’annulation des dettes, du revenu universel ou encore de la place de la finance dans les sociétés contemporaines. Par exemple, un échange intéressant a été mené avec Thomas Piketty sur les mérites respectifs de l’annulation des dettes ou de la fiscalité sur les hauts revenus pour réduire les inégalités sociales et les tensions qu’elles font peser sur la démocratie.
Son influence est également importante dans les recherches sur les mouvements sociaux et les formes d’auto-organisation collective. Les réflexions sur Occupy Wall Street, les ZAD, les occupations ou les expérimentations démocratiques locales mobilisent fréquemment ses concepts.
Graeber a aussi déconstruit l’idée d’un Occident comme une civilisation cohérente dotée d’une essence particulière. Son originalité est de montrer que beaucoup de traits présentés comme spécifiquement occidentaux — démocratie, marché, liberté individuelle, rationalité — ont des origines multiples et résultent de circulations, d'emprunts et de rencontres entre sociétés. Il critique ainsi les grands récits qui font de l’Occident le moteur unique du progrès historique.
Enfin, plusieurs auteurs prolongent aujourd’hui ses intuitions dans le domaine de l’écologie. Même si Graeber a peu travaillé directement sur les questions environnementales, sa notion d’« économie humaine », sa critique de la centralité de l’économie marchande et son appel à « déséconomiser » la vie ont nourri des réflexions sur le care, le vivant et les transformations écologiques.
Votre ouvrage comporte plusieurs contributions qui nuancent ou critiquent certaines de ses thèses. Pouvez-vous nous donner quelques exemples de ces limites ?
Plusieurs contributions de l’ouvrage soulignent certaines limites ou points de discussion de ses analyses. Un premier débat concerne sa méthode. Graeber privilégie souvent de vastes fresques historiques et des interprétations ambitieuses des dynamiques sociales. Cette démarche lui permet de renouveler profondément les questions du travail, de la dette ou de la démocratie, mais certains auteurs soulignent qu’elle peut conduire à des généralisations discutables ou à des reconstructions historiques parfois difficiles à valider empiriquement. Le cas des bullshit jobs est souvent cité : son intuition a rencontré un écho considérable, mais plusieurs recherches statistiques ont contesté l’ampleur réelle du phénomène et estimé que Graeber tendait à surinterpréter les témoignages recueillis. Ainsi, son épistémologie suscite des débats. Graeber accorde une place centrale aux savoirs issus de l’expérience vécue et à ce qu’il appelle une forme de démocratie épistémique, selon laquelle les acteurs sociaux sont les mieux placés pour identifier les problèmes qui les concernent. Cette position est particulièrement féconde pour comprendre les mouvements sociaux, mais certains auteurs soulignent le risque de sous-estimer le rôle des procédures scientifiques de validation ou des approches quantitatives.
Une autre discussion porte sur sa conception de la démocratie. Graeber défend une vision de la démocratie comme pratique d’auto-organisation collective plutôt que comme simple système représentatif. Cette approche ouvre des perspectives stimulantes pour penser la participation et l’action collective, mais on peut s’interroger sur la possibilité de transposer ces formes démocratiques à des sociétés complexes et à grande échelle, où les institutions représentatives remplissent également des fonctions de coordination et de stabilisation.
Enfin, on peut évoquer son échange avec Eduardo Viveiros de Castro, défenseur du « tournant ontologique » en anthropologie visant à reconnaître pleinement la pluralité des mondes et des ontologies dans les sociétés. Graeber maintient une position réaliste selon laquelle il existe une réalité commune, même si elle est interprétée différemment selon les cultures. Cette position intermédiaire a été critiquée par certains anthropologues qui y voient le maintien d’un point de vue marqué par certaines catégories épistémologiques occidentales.
Ces critiques n’enlèvent cependant rien à l’importance de son œuvre. Elles témoignent plutôt de sa fécondité intellectuelle : les thèses de Graeber sont suffisamment originales et ambitieuses pour susciter des débats dans plusieurs disciplines. C’est d’ailleurs l’un des fils conducteurs de l’ouvrage collectif : montrer que ses analyses constituent moins un système clos qu’une invitation permanente à la discussion, à la confrontation des points de vue et à l’exploration de nouvelles pistes de recherche.
Plusieurs chapitres font dialoguer l’œuvre de Graeber avec d’autres penseurs, que l’influence soit directe (Wallerstein) ou qu’il s’agisse de rencontres manquées (Deleuze et Guattari). Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Graeber s’est intéressé à cette forme d’organisation sociale et politique qu’est le système capitaliste, en tant qu’activiste et en tant qu’intellectuel. Ce thème a été mis en dialogue avec d’autres théoriciens des années 1960 ou 1970, quand les recherches en sciences sociales n’étaient pas encore très spécialisées comme aujourd’hui et abordaient de grandes questions politiques.
La thèse d'Immanuel Wallerstein autour de la notion de système-monde est que le capitalisme est structuré par des rapports de domination fondés sur l'exploitation du travail et les rivalités impériales qui se jouent à l’échelle du monde, notamment entre centres, périphéries et semi-périphéries. Graeber partage avec lui le refus des explications strictement économicistes des inégalités mondiales en faveur d’une attention portée aux structures historiques et coercitives qui les façonnent. Mais Graeber apporte quelque chose de plus : il ne s'intéresse pas seulement aux rapports de production ou aux échanges mondiaux, il place au cœur de l'analyse la dette et les formes de domination qu'elles produisent.
L'ouvrage montre aussi une proximité avec Gilles Deleuze et Félix Guattari, notamment autour de la question de la dette. Ils s'appuient en partie sur Nietzsche pour en contester les fondements moraux. Tous trois rejettent l'idée d'une « dette originaire » envers la société ou l'État qui justifierait l'obéissance et par conséquent les oppressions. Ils partagent un fond libertaire, une attention portée à la créativité sociale, aux formes d’organisation non hiérarchiques, à la multiplicité des mondes possibles ou encore aux expérimentations collectives ainsi qu’une critique des formes de domination fondées sur l'obligation morale. La différence est que Graeber développe cette critique à partir de l'anthropologie et de l'histoire de la dette, alors que Deleuze et Guattari la construisent principalement sur un terrain philosophique et de la psychanalyse.
Quelle est la relation entre recherche et militantisme chez Graeber ?
Chez Graeber, recherche et engagement politique sont profondément liés, sans pour autant se confondre. Ses expériences militantes, notamment dans les mouvements anarchistes et au sein d’Occupy Wall Street, nourrissent directement ses questionnements scientifiques et constituent ses terrains d’enquête. Réciproquement, ses expériences de terrain alimentent sa réflexion sur les possibilités d’une démocratie plus réelle et plus participative. Cette articulation repose sur une conception particulière de la connaissance. Graeber considère que les acteurs sociaux possèdent eux-mêmes un savoir sur les situations qu’ils vivent et que ce savoir doit être pris au sérieux. Cette forme de « démocratie épistémique » conduit le chercheur à enquêter avec les personnes concernées plutôt qu’à parler à leur place.
Plus fondamentalement, son engagement repose sur une conviction anthropologique : les êtres humains sont capables d’inventer d’autres formes d’organisation sociale. Son militantisme n’est donc pas extérieur à son travail scientifique ; il découle de ce que ses recherches lui ont appris sur la diversité historique des institutions humaines et sur l’existence, passée ou présente, d’alternatives démocratiques.
09.06.2026 à 10:00
Vorace, le capitalisme est à l'affût constant de surplus de valeur. S'il l'a trouvé, par le passé, dans la robotisation ou la rationalisation, il le cherche désormais dans le travail dit « immatériel », qui repose sur les connaissances. Au profit des avancées scientifiques et technologiques, nos matières grises sont désormais exploitées comme le seraient des matières premières. Problème : le savoir, libre et gratuit, contredit la logique concurrentielle du marché. Création de monopoles, droits et brevets, surveillance des cadres... Tous les moyens sont bons pour y remédier et retrancher du bien commun ce qui peut l'être. Dans un tel système, qui étouffe, divise et aliène les travailleurs, comment penser la dissidence ? Avec cet essai critique, le philosophe André Gorz pose les jalons d'un projet radical de transformation sociale et dessine les contours d'une nouvelle économie. Un appel salutaire à l'émancipation.
07.06.2026 à 09:00
À l’Opéra Bastille, l'Opéra national de Paris ose une véritable résurrection lyrique avec Ercole amante d’Antonia Bembo, et le pari est largement tenu. Rarement une entrée au répertoire aura semblé aussi nécessaire. Cette production, confiée au chef Leonardo García Alarcón et à la metteuse en scène Netia Jones, révèle un ouvrage baroque d’une richesse dramatique et musicale saisissante, longtemps resté dans l’ombre de son illustre modèle de Cavalli.
Dès les premières mesures, García Alarcón impose une direction d’une souplesse somptueuse. À la tête de la Cappella Mediterranea et du Chœur de Chambre de Namur, il fait respirer cette partition de 1707 avec une sensualité orchestrale constante, sans jamais sacrifier la tension dramatique. Les couleurs instrumentales se déploient avec un raffinement exceptionnel : ici un continuo presque charnel, là des éclats de cuivres ou des suspensions harmoniques d’une modernité troublante. On comprend immédiatement pourquoi l’Opéra de Paris a voulu défendre cette œuvre inédite sur une grande scène européenne.
La réussite tient aussi à la lecture scénique de Netia Jones, qui évite l’écueil du musée baroque. Sans renier les fastes du genre — dieux descendus des cintres, métamorphoses, visions infernales — elle transpose l’univers mythologique dans une esthétique contemporaine d’une grande intelligence visuelle. Les vidéos, les jeux de perspective et les décors inspirés à la fois de Versailles et de l’architecture monumentale de Bastille créent un théâtre de l’illusion fascinant.
Mais ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’ouvrage résonne avec notre époque. Derrière le spectacle baroque apparaît la figure d’un homme puissant incapable d’accepter le refus d’une femme plus jeune. Netia Jones souligne avec finesse cette dimension crépusculaire : Hercule n’est plus ici un demi-dieu triomphant, mais un prédateur vieillissant, pathétique autant qu’inquiétant. Le livret acquiert ainsi une portée étonnamment actuelle autour du pouvoir, du consentement et de l’abus de domination. La distribution sert admirablement cette vision. Andreas Wolf campe un Hercule massif et vulnérable, vocalement impressionnant. Julie Fuchs apporte à Junon une élégance lumineuse, tandis que Ana Vieira Leite fait d’Iole une héroïne d’une grâce poignante. Mention particulière également à Sandrine Piau, dont chaque apparition semble suspendre le temps.
On ressort de cet Ercole amante avec le sentiment rare d’avoir assisté non à une curiosité archéologique, mais à la naissance d’un véritable classique oublié. En remettant Antonia Bembo à la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’opéra, l’Opéra de Paris signe l’un des événements musicaux les plus stimulants de sa saison.
Opéra Bastille, du 28 mai au 14 juin 2026.