
03.02.2026 à 14:37
Bénédicte Muller a reçu le prix “Toute première fois” 2025 remis par le festival BD Colomiers pour son album La tête sur mes épaules, un prix qui récompense la jeune création à travers une célébration d’un premier livre. Bénédicte Muller succède à Camille Potte [découvrir notre coup de coeur sur son album lauréat : Ballades]
Dans une famille où règne un joyeux bordel, où courent les huit enfants, les adultes, mais aussi la grand-mère ; la plus grande Martha raconte ce qu’elle a vécu avec « la Grosse Tête ». Dans cette maison dont la déco et l’énergie se rapprochent de celles des Dubouchon dans Tomtom & Nana, les personnages perdent parfois la tête, surtout les adultes, et la dessinatrice joue sur les allégories et métaphores possibles de cette situation.
Si les plus jeunes s’en amusent et voient ces têtes qui déraillent comme des jeux et des occasions de rire illustrant au pied de la lettre les métaphores et les expressions ; de son côté, Martha les voit autrement. Entre la grand-mère qui perd seulement la tête, le poids des responsabilités, du silence, les corps abîmés… l’illustratrice joue sur la taille, les perspectives et les différences visuelles pour symboliser le passage à l’âge adulte et ce glissement du regard de Martha et de « la Grosse Tête » qui se rapproche d’elle. Des mécanismes d’emprise décrits à hauteur d’enfant à travers des images et des chemins détournés, jusqu’à l’abus sexuel où la jeune fille quitte le monde de l’enfance, ne voit plus les jeux ni le décalage.
En 2019, Bénédicte Muller a publié un album jeunesse, La minuscule maman, où les rapports parents-enfants étaient inversés, car une fillette devait prendre en charge sa mère devenue minuscule face à une tristesse infinie. La jeune fille apprend à être forte pour la famille, à grandir trop vite, c’est un peu le cas de Martha ici. La dessinatrice creuse une veine bien à elle dans ces deux livres et explore les possibilités du dessin pour exprimer des sentiments ou situations complexes.
Quand les mots ne suffisent plus, ne peuvent pas être convoqués, le corps parle et la dessinatrice joue sur ces interprétations. Le langage de « la Grosse Tête » est d’ailleurs plastique, symbolique lui aussi. En parallèle, une scène où toute la bande est devant la télé et regarde La Belle et la Bête de Jean Cocteau prend une dimension particulière avec les scènes du film qui s’impriment dans les corps détournés, donnant un éclairage particulier à ce film qui parle de sexualité et secrets. Ou encore le conte aztèque raconté par la grand-mère, les armoires qui renferment les secrets de famille… Ce ne sont que quelques exemples tant cet album est riche d’inventivité.
Les jeux graphiques laisseront place au langage lorsque la narratrice se décidera à partager son lourd fardeau. À la moitié du livre, les révélations, les morceaux brisés viendront briser ce silence et nous emporter dans un tourbillon de sentiments. Le dessin aux traits fins, aux textures proches de l’aquarelle ou des pastels prolongent ces métaphores ou symboles et nous immergent dans cette époque de l’enfance où tout est possible. Des sourires inquiétants de « la Grosse Tête » où une ligne tremblotante devient effrayante ou des cases encapsulées dans une bombe, la dessinatrice perfectionne son art de l’allégorie visuelle déjà très présente dans ses travaux d’illustration pour de nombreux journaux.
Dans cet album, elle joue avec le découpage, où les pleines pages, doubles planches alternent avec un enchaînement de cases sans contours, où le blanc du papier prend parfois toute la place pour symboliser l’étouffement, l’indiscible, le poids. On est emporté par cette apnée qui dit toute la solitude de Martha et qui fait contrepoint au joyeux bordel de la maisonnée présenté au début.
Sur plus de 200 pages Bénédicte Muller explore avec beaucoup de talent les gammes qu’offre le médium pour dire l’indicible et s’attaquer à ce sujet complexe sans tomber dans le voyeurisme. La tête sur mes épaules est un très beau livre que je vous conseille de lire et de relire surtout pour en apprécier toutes les subtilités.
Thomas Mourier, le 4/02/2026
Bénédicte Muller - La tête sur mes épaules - Atrabile
Toutes les images sont © Bénédicte Muller / Atrabile
-> les liens renvoient sur le site Bubble où vous pouvez vous procurer les ouvrages évoqués ici
03.02.2026 à 14:10
La street photography de Pelin Guven démonte les clichés helvètes
Untitled 05 © Pelin Bahar Guven
Quand vous entendez le mot « Suisse », qu'est-ce qui vous vient à l'esprit ? Le Cervin, peut-être ? Heidi et les cors des Alpes ? Les coucous ? À ce propos, Harry Lime dans Le Troisième Homme s'est trompé. Le coucou est une invention allemande. Alors, les Rolex, le chocolat et le fromage ? Les trains qui circulent à l'heure et les costumes-cravates qui brassent des millions ? La Suisse est neutre, sérieuse, certains diront même ennuyeuse. Mais est-ce vraiment le cas ? Peut-être ne regardons-nous pas assez attentivement.
Pour la photographe turque Pelin Guven, déménager d'Asie en Suisse lui a apporté une toute nouvelle façon de voir les choses. Dans Absence, elle invite le spectateur à regarder de plus près ces moments qui oscillent entre se cacher et se révéler. À travers des ombres audacieuses, des touches de couleur et un œil pour les détails, elle capture un monde où des lueurs d'humour et une atmosphère mystérieuse attirent le regard.
Ayant vécu à l'étranger dans divers endroits, Guven a décidé d'immortaliser sa vie dans les nouveaux environnements qu'elle découvre. « Me déplacer dans des lieux inconnus avec mon appareil photo m'a aidée à prêter davantage attention à la lumière, aux gens, aux gestes et aux petits détails atmosphériques que j'aurais pu manquer autrement », note-t-elle. « Ma formation en psychologie a aiguisé ma sensibilité à la façon dont nous interprétons le monde : comment un geste subtil, un changement de lumière ou le plus petit indice peuvent complètement modifier notre perception. »
Untitled 06 © Pelin Bahar Guven
« Ce travail est né du calme et de l'intimité de la Suisse, ainsi que de la distance naturelle inhérente à la vie quotidienne ici. Après avoir vécu de nombreuses années dans des villes asiatiques, où les gens vivent très près les uns des autres, où les rues sont bondées du matin au soir et où la vie quotidienne se déroule naturellement dans l'espace public, déménager en Suisse a été un contraste total. Ici, les villes sont petites et calmes, et les gens préfèrent garder leurs distances. Ils sont réservés, discrets, et les interactions restent souvent minimes », observe Given. « Cette différence n'a pas seulement changé mon environnement, elle a changé ma façon de photographier. »
Lorsque la vie dans la rue est plus réservée, il faut s'adapter. Il y a des photos qui n'attendent que d'être prises, mais il faut parfois plus de temps pour les trouver. La Suisse nous a donné la police Helvetica et le couteau suisse, la clarté et l'efficacité. Elle a également donné naissance à certaines des œuvres d'art conceptuel les plus joyeuses et anarchiques de ces dernières décennies. De The Way Things Go de Fischli/Weiss, une vidéo réalisée avec une machine de Rube Goldberg déroutante, à Ever Is Over All, l'œuvre exaltante de Pipilotti Rist qui a influencé Beyoncé, en passant par l'éphémère espièglerie des performances orientées vers l'action de Roman Signer, la créativité jaillit en réponse à l'ordre et à la conformité de la vie suisse. Elle ne crie pas toujours sur les toits, mais elle bouillonne sous la surface, avec un clin d'œil et un rire, ou un éclair de surprise.
Untitled 02 © Pelin Bahar Guven
« En Suisse, je dois rechercher des détails beaucoup plus fins : un petit geste, une brève expression, une touche de couleur, ou la façon dont la lumière et l'ombre façonnent brièvement un instant avant de disparaître », explique Guven. Dans ses images, des moments de couleurs ou de motifs spectaculaires émergent des rues tranquilles. Une silhouette aux cheveux couleur flamme observe laconiquement la vue, une femme vêtue de bleu céruléen traverse l'ombre la plus profonde. « J'ai toujours été une observatrice discrète, attirée par les moments inaperçus qui recèlent une certaine tension ou beauté. »
C'est cette tension qui attire le regard. L'utilisation des ombres par Guven dans ses images est saisissante. Parfois, plus des deux tiers d'une photographie s'effacent dans un noir d'encre. L'audace de cet espace négatif contraste parfaitement avec les moments d'illumination. Les yeux d'une femme suivent le regard du spectateur derrière ses lunettes à monture métallique, renversant le véritable sujet de l'image. Dans une autre image, une tranche de pastèque brille comme un phare, chaque marque de morsure parfaitement définie, laissant imaginer son goût. « Je suis attirée par ce qui n'est pas entièrement visible. La lumière, la couleur et l'ombre m'intéressent non seulement pour ce qu'elles révèlent, mais aussi pour ce qu'elles laissent de côté. Souvent, ce qui se trouve juste en dehors du cadre, ou ce qui vient de se passer ou est sur le point de se passer, est plus intense que ce qui est directement visible », observe-t-elle.
Untitled 10 © Pelin Bahar Guven
« Nous voyons des gens dans la rue, mais nous ne connaissons pas leur monde intérieur. L'apparence suggère une chose, alors que la vérité peut être tout autre. C'est cet écart entre ce que nous supposons et ce que nous ne pouvons pas savoir qui m'attire. La surprise, l'inconnu, le simple fait de se perdre dans une ville et de tourner à gauche ou à droite par pur instinct, c'est là que je ressens un sentiment de liberté », explique Guven. En parcourant la ville avec un regard neuf, elle a capturé une série de moments qui brisent la réserve de la vie suisse, faisant un clin d'œil au spectateur, l'invitant à combler le fossé et à poursuivre l'histoire.
Magali Duzant pour Lens Culture, le 4/02/2026
Pelin Guven et la street photography suisse
03.02.2026 à 13:06
Sur la route de Memphis avec Pierre Charpin et Nathalie du Pasquier
Cette même année 1987, Pierre Charpin (1962) voit son tout premier objet édité. Né dans une famille d’artistes installés à Ivry-sur-Seine, il étudie aux Beaux-Arts de Bourges au sein du département art où il découvre le design « trublionnant » d’Alchimia et de Memphis. Le design hypercoloré des deux mouvements milanais lui ouvre un nouveau champ de possibilités expressives.
Nathalie Du Pasquier et Pierre Charpin se lient d’amitié au mitan des années 1990. Les objets, le goût du dessin, des formes, des couleurs et des surfaces sont leur point de rencontre. L’exposition conçue pour le Crédac est un dialogue entre leurs deux univers.
Elle contourne les codes et les attentes : pas de chronologie, de hiérarchie, de classement ni de répartition. Elle place leurs travaux respectifs sous une nouvelle focale, jouant sur des rapports formels ou sémantiques.
Autodidacte, Nathalie Du Pasquier s’est formée en voyageant, au contact des cultures et par l’observation. Son travail est fait du plaisir même de peindre et dessiner, par intuition et par collage, telles des pensées qui se superposent. Avec le temps, l’artiste a remplacé les objets du quotidien qu’elle peignait à ses débuts par des formes pures, abstraites, parfois issues de constructions de bois qu’elle fabrique puis qu’elle peint sur toile. Son travail réunit à la fois les surfaces planes et les volumes, en un incessant aller-retour entre l’espace bi et tridimensionnel.
Pierre Charpin UFO objet suspendu 2009 phot Marc Domage
Ces peintures, qui n’aspirent à aucune autre réalité que celle qui leur est propre, Pierre Charpin les connaît bien.
Chez lui tout naît du dessin. Des dessins réalisés avec une économie de moyens et qui ne cherchent pas à représenter une forme : ils sont formes. Ils nourrissent son design, qui est avant tout une recherche sur des figures archétypales élémentaires, les proportions, les couleurs, avant d’être une question de matière.
Pierre Charpin conçoit des objets sculpturaux tout en retenue, épurés mais sans austérité, qui tiennent leur poésie du trait de crayon qui les a fait naître.
Nathalie du Pasquier - Mucchio 2006 photo Marc Domage
L’exposition réunit des travaux de toutes les époques des deux artistes. Mêlant peintures, installations et objets, elle crée, à cette occasion, de nouvelles configurations ; leurs œuvres habitent l’espace. Elles constituent un paysage joyeux et coloré dans lequel les attributions se floutent et célèbrent les gestes et l’amitié des deux créateur·ices.
Jim Bonzaï, le 4/02/2026
Pierre Charpin et Nathalie du Pasquier - Andiamo -> 22/0P3/2026
CREDAC - La Manufacture des œillets - 1 ,Place Pierre Gosnat 94200 Ivry s/ Seine
Gauche, Pierre Charpin, Piinocchio, droite, Nathalie du Pasquier , sans titre - photo Marc Domage