
18.02.2026 à 07:25
Mal tenues ou oubliées, les “Promesses orphelines” de Gilles Marchand

Qu’est-ce qui fait une vie réussie ? Succès professionnel ? Succès amoureux ? Succès familial ? Amical ? Social ? Moral ?
J’ai longtemps cru que c’était une espèce de combinaison de tout cela. Une belle vie professionnelle et une famille aimante et souriante. Des pâtes dans l’assiette et un enfant dans le landau.
À l’adolescence, je me suis dit qu’une vie réussie était une vie qui changeait le monde ou, du moins qui participait au progrès. C’était au siècle dernier, c’était après les guerres mondiales. Dans ces années où on priait le ciel pour que ça reste de l’histoire ancienne et où on lisait les journaux pour vérifier si la guerre froide n’avait pas pris quelques degrés. Depuis, on a lancé des trains toujours plus rapides à travers les plaines, creusé un tunnel sous la Manche, construit des tours vertigineuses, permis aux hommes et aux femmes de tous les pays de se connecter en même temps sur les mêmes réseaux, on a envoyé des Concorde et des fusées dans le ciel. Et surtout, je dis surtout parce que je ne supporterais pas que l’on s’habitue à cet événement : on a marché sur la Lune.
C’est que ça nous a apporté du rêve, cette histoire de conquête spatiale. C’était quand même mieux que de s’envoyer des missiles à la gueule. On rêvait grand, on rêvait loin, on rêvait ambitieux, aérien, rapide. On avait de l’amplitude dans les idées et de l’essence dans les moteurs. On ne manquait de rien, niveau fantasmes. Et ceux qui abandonnaient leurs rêves les laissaient pour les autres.
Il y avait Gandhi, il y avait Martin Luther King… Il y avait aussi Youri Gagarine et Neil Armstrong. À l’époque, on parlait uniquement des hommes, mais ça m’allait bien dans la mesure où je m’apprêtais à en devenir un.
Ça m’allait bien, mais je sentais que je n’avais pas les épaules. Je n’avais pas de prédispositions pour changer le monde. Je n’étais pas doué en maths, ni en physique, encore moins en chimie ou en biologie. Je n’étais pas non plus habile de mes mains : lorsque je coloriais, je débordais, lorsque je voulais coller un objet à un autre, c’était mes doigts qui se retrouvaient englués ; mes parents ont rapidement compris qu’il était plus sage d’exclure scies, sécateurs et autres objets tranchants de mes loisirs. Enfin, et c’est sans doute l’élément le plus déterminant si l’on a l’ambition de changer le monde, je n’avais pas une âme de chef.
Alors, je n’étais pas exigeant, et je me disais que je me serais bien contenté d’un rêve d’occasion, un que j’aurais trouvé sur le trottoir quand j’étais gamin. Je l’aurais retapé, un peu lustré, et j’en aurais fait un beau projet de vie. Alors que les Trente gloriaient, j’étais enfermé dans une petite maison isolée au centre de la France. Il n’y avait même pas de trottoir devant chez moi. De l’herbe, ça oui, il y en avait. Des mauvaises, pour la plupart. Et un peu de gravier. Personne n’irait abandonner un rêve sur le bas-côté d’une départementale. À la limite, un automobiliste ingénieur en trop-plein de projets. Mais qu’est-ce qu’il serait venu faire ici ? Il n’y avait rien à ingénier là où j’habitais.
Depuis « Une bouche sans personne » (2016), Gilles Marchand nous surprend à chacun de ses nouveaux romans par sa capacité presque unique à saisir les complexités et les intrications d’une époque, dans ce qu’elle provoque au plus intime des êtres, à travers une poignée de personnages et quelques emblèmes inattendus, sujets et objets dont la fausse simplicité explose peu à peu sous nos yeux par la magie de sa langue et de son inventivité narrative, pratiquées avec une profondeur réelle et sans emphase. À un poème et une cicatrice dont sourdent la dureté apparente de la ville contemporaine et l’ombre si longtemps portée de la deuxième guerre mondiale succèderont ainsi une bizarrerie physique incompréhensible par la médecine et un fil d’équilibriste pas uniquement métaphorique, qui porteront toute la place ambiguë du handicap et de la différence dans la société (« Un funambule sur le sable », 2017), un juke-box hors d’âge et un comptoir à bière, pour forcer la place due aux humiliés et offensés de toute nature, fût-ce en forme de Fort Alamo (« Requiem pour une apache », 2020), et enfin une main amputée et une légende du no man’s land pour raconter une autre première guerre mondiale, conquérante improbable et amoureuse des cœurs et des esprits (« Le soldat désaccordé », 2022).
Avec « Les promesses orphelines », publié en août 2025, toujours chez Aux Forges de Vulcain, place à une boule à neige et à un aérotrain, pour saisir, d’une immense poésie à rebours, les Trente Glorieuses, et bien d’autres choses dont elles sont aussi, peu ou prou, le nom.
Nous nous sommes rencontrés dans une boule à neige. Une boule à neige avec un couple de danseurs à l’intérieur.
Elle était derrière les flocons, derrière les danseurs. Elle m’a dit faut secouer, très fort. Elle a fait le geste, comme ça, au cas où je n’aurais pas compris.
Je n’ai pas osé secouer, je n’ai pas osé toucher. C’était comme si la boule était sacrée. Ou que j’avais peur qu’elle disparaisse.
Je n’ai pas bougé, j’ai attendu et elle est partie entre les flocons. J’ai plissé les yeux pour la regarder s’éloigner. Alors j’ai demandé combien coûtait la boule et je l’ai achetée. À n’importe quel prix, je l’aurais prise. Ce n’était rien que des francs, en ce temps-là les boules à neige se payaient en francs. J’ai ouvert mon porte-monnaie, j’en ai sorti deux pièces. Tant pis pour le tour de manège, tant pis pour la limonade.
Je suis ressorti à toute allure de la cahute. Rien à droite, rien à gauche. À part l’odeur des gaufres. Et puis celle des saucisses. Et les notes d’un accordéon qui se frayaient un chemin dans la poussière. C’est que ça tapait du pied, c’est que ça dansait, ça tournait sur soi-même, une valse en guinguette. La fête foraine battait son plein. Je suis allé devant la scène où un nouvel orchestre se préparait.
Elle n’y était pas.
Elle avait disparu.
En ce jour d’été 1954, du haut de mes huit ans, j’ai ressenti ce drôle de sentiment contradictoire : je savais que je ne serais plus jamais seul et, pourtant, jamais je n’avais été aussi seul.
J’ai sorti la boule à neige de ma poche au cas où elle y serait revenue. Le couple de danseurs m’a regardé d’un air désolé. Elle n’y était pas. Et l’accordéoniste avait arrêté de jouer.
(…)
Une année est passée. Le temps d’avaler quelques pages de manuels scolaires. L’école élémentaire, la cour de récré, l’ennui du dimanche après-midi, une saison de pluie, une saison de froid avant de revenir. J’avais posé la boule à neige sur mon bureau. Je n’osais pas la secouer, de peur de l’user. Mon frère me disait que ça ne servait à rien d’avoir une boule à neige si c’était pour laisser la neige en bas. Et il ajoutait que c’était une boule à neige pour les filles. Parce qu’il y avait un tutu et un danseur en collants. Je lui répondais que Robin des Bois aussi avait des collants. Et Guy l’Éclair. Et Superman. À chaque fois, je trouvais un nouvel exemple. Mais lui me certifiait qu’il n’avait pas le souvenir d’avoir croisé un tutu dans les comics. Il était comme ça mon frère : intransigeant.
Dès qu’il sortait de la chambre, je secouais mollement la boule à neige, juste de quoi soulever les flocons de quelques millimètres pour qu’ils atteignent les chevilles de mes danseurs. Je me disais que si je devais danser avec mon inconnue, ça serait mieux pour tout le monde qu’elle ne me demande pas de porter des collants.
On se gardera bien, naturellement, d’essayer de raconter « Les promesses orphelines ». On préfèrera épouser le tourbillon tranquille d’une vie plongée dans ces années-là, dans l’entrechoc étrange entre cinéma populaire et cinéphilie (avec en guise de petit clin d’œil habituel, le joli Soda désaccordé), dans la conquête de l’espace qui est aussi celle des cœurs et des esprits (comme le rappelait magnifiquement Hugues Jallon ici), dans la réclame omniprésente (et savamment distillée par l’auteur au fil des pages) qui lie indissolublement progrès et consommation, dans ces fêtes foraines modestes et pourtant flamboyantes, éparpillées aux quatre coins de cette « France des petites lignes » chère au Éric Bohème du « Monico », dans un football du quotidien qui conduira patiemment de Raymond Kopa à Zinedine Zidane, beaucoup plus tard, ou dans une photographie humble et pourtant proprement saisissante (on songera peut-être aussi bien au Patrice Robin du « Visage tout bleu » qu’au Jean-Michel Espitallier du « Centre épique »).
En un peu plus de 250 pages, Gilles Marchand nous offre une salutaire f(r)iction autour de la notion même de classe sociale (dans une tonalité par moments que ne renieraient sans doute ni le Thierry Metz du « Journal d’un manœuvre », ni son fils spirituel à distance et de facto, Joseph Ponthus), une précieuse mise en abîme de la participation au progrès – dans laquelle l’ingénieur Jean Bertin et son aérotrain assument une position pourtant bien différente de celles qu’ils occupent dans le magnifique « Une vie en l’air » de Philippe Vasset), et – peut-être surtout, in fine ? – une fantastique histoire d’amour, à nouveau, l’un de ces amours authentiquement fous, sous leurs formes les moins évidentes et les plus discrètes, dont aussi bien André Breton que le George du Maurier de « Peter Ibbetson » seraient certainement fiers.
Le temps filait et j’observais ça depuis chez moi. J’attendais les nouvelles de Paris, où j’étais né, parce que j’avais la sensation que c’était là-bas que ça se passait. Ou aux États-Unis d’Amérique. N’importe où plutôt que dans mon hameau qui n’avait même pas de vrai nom. On l’appelait « le hameau ». À l’école, quand on me demandait où j’habitais, je devais indiquer le numéro de la départementale. Et mes camarades voyaient en gros où c’était. Entre la forêt et la forêt. Entre un champ et un champ.
Pour autant, je me suis accroché. C’était une époque folle. On y croyait. Tout était possible. Et je dévorais les magazines et les articles de journaux. Je voulais en être, je voulais participer d’une manière ou d’une autre à cette grande course en avant. Et si je n’avais pas une âme de chef, j’étais persuadé que je pouvais être un bon second. Au moins un bon troisième. Disons un bon équipier. Je savais que je ne serais pas celui qui irait dans l’espace, mais je voulais être de ceux qui allaient lancer la fusée. J’étais prêt à gratter l’allumette, à appuyer sur le bouton, et tant pis si la lumière allait sur les autres.
Et j’ai touché du doigt l’inatteignable.
Et le progrès s’est pris un choc pétrolier dans la gueule.
Et puis un TGV.
Tout ça, c’est un peu la même histoire.
C’est la mienne, en tout cas.
J’ai failli réussir ma vie.
Hugues Charybde, le 18/02/2026
Gilles Marchand - Les Promesses orphelines - éditions Aux Forges de Vulcain
L’acheter chez Charybde ici
11.02.2026 à 11:59

Mitsutoshi Hanaga
LE VILLEJUIF UNDERGROUND - Backpackers
Les autoroutes de Tokyo
ressemblent à des intestins
sous la pleine lune
Sei Imai
Ailleurs aussi les chiens courent nu-pieds.
Proverbe basque
Les Latino-Américaines, que je sache, nous ne faisons qu'une bise. Une bise sur une joue. Les Espagnoles en donnent deux, les Françaises, trois. Quand j'étais petite, je pensais que les trois bises que donnaient les Françaises voulaient dire : liberté, égalité, fraternité. Maintenant je sais que ce n'est pas le cas, mais j'aime continuer à le penser.
Roberto Bolaño, Amuleto
Motorcycle Clubs Karlheinz Weinberger. Voir l’article de Pascal Therme
04.02.2026 à 08:37
Avec Frank Zappa, les freaks sortent aussi la nuit - Part 2

Freak Out ! peut être considéré comme la première tentative de surréalisme musical. L’album présentant une instrumentation incroyable (orchestre jazz, kazoo, vibraphone) juxtaposée au format traditionnel d'un groupe de rock. Il aborde de biais tous les registres pour créer au moins une chanson qui plaira à tout le monde. D’où des titres aussi bien doo-wop, des morceaux de rock and roll, des morceaux de musique concrète, des ballades pop, du R&B, du pop rock et des compositions vocales et électroniques expérimentales. Toute la musique est écrite, arrangée et orchestrée par Frank lui-même, ce que très peu de musiciens de rock faisaient. A 25 ans, Zappa est un autodidacte passionné par l’occultisme et les sciences politiques. C’est un arrangeur et compositeur qui a intégré la musique contemporaine à révérer Stravinsky, Schoenberg et Varèse, un multi-instrumentiste convaincant (batterie, guitare, claviers, percus) qui a laissé tomber des études qui ne voulaient pas de lui pour ouvrir un studio de production musicale et se le faire fermer illico par le shérif de Lancaster qui avait pris soin de lui commander incognito la BO d’un film porno pour le mettre à l’ombre. Relocalisé à Los Angeles, Zappa s’acoquine avec le vocaliste Ray Collins, le batteur amérindien Jimmy Carl Black, le bassiste mexicain Roy Estrada, adepte du falsetto et le guitariste Elliott Ingber avec lesquels il tente de survivre en écumant les clubs et en composant à la demande. Zappa raconte même en rigolant à moitié que, Wilson les ayant vu jouer en club, les as signé en croyant que c’était un groupe de blues …
Proche des Freaks de Los Angeles qui cherchent à se différencier des hippies de la Baie, dont il trouve la philosophie trop enfumée et filandreuse, il virera tous ses musiciens accro les uns après les autres ; Zappa et les Mothers collent à la scène et sont très proche du groupe de danse expérimentale de Vito, activiste qui participera aux sessions de Freak out., au même titre que Carl Franzoni, et le sémillant Kim Fowley, autre producteur aventureux qui aura son heure de gloire plus tard avec les Runaways. En 1965/66, la chape de plomb des années Eisenhower commence à se lever et le « dirigisme éclairé » de Johnson ne fait plus recette auprès de la jeunesse qui va chercher à se révolter de toutes les manières possibles, quitte à en inventer de nombreuses et nouvelles, en refusant carrément le présent guerrier qu’on lui assène et le futur de simple consommateur qui lui est d’avance programmé, avec un système éducatif sans rapport avec son temps ni ses attentes, juste bon à fabriquer des plastic people. Ce sera le sujet de The Graduate de Mike Nichols un an plus tard en 1967.
Les USA sont la première puissance mondiale et profitent de la croissance économique pour s’attribuer domination des marchés et imposition de leur vision du monde via la culture revisitée corsetée, propagée par Hollywood. Incendiaire Zappa déclarera :
Lyndon B. Johnson ne s’attendait pas à une remise en question aussi globale de sa vision du monde, à mener une politique de gauche ; mais l’imposition de son gant de fer politique et l’envoi massif de la jeunesse au Vietnam retournent définitivement la situation. A la suite des beatniks et des écrits d’un Theodore Roszak[1] sur la naissance de la contre-culture, se profile un nouveau nouveau monde qui prendrait conscience de lui, observerait un autre rapport à la conscience et au sacré, à la nature (écologisme) et aux autres en créant du lien et des rencontres, au lieu de tabler sur les conflits pour exister. Et hop, à la trappe la tradition WASP ! Les USA ne proposent aucune alternative ? Frank Zappa envoie la sienne qui parle de vie, d’émancipation et de ce contre quoi il faut lutter. Et, il propose même un comment avec une liste de plus de cent personnalités à découvrir (on y reviendra plus bas.)
[1] Naissance d’une contre-culture, Theodore Roszak (1968), trad. de l’anglais par Julien Besse, La Lenteur, 2021.
Freak Out / The Mothers of Invention
Sortie officielle #1
Numéro de catalogue : ZR3834
Produit par : Tom Wilson
Toutes les titres : Composés/Arrangés/Orchestrés/Conduits par Frank Zappa
The Mothers
Frank Zappa : leader et directeur musical
Ray Collins : Chanteur principal, harmonica, tambourin, cymbales, épingle à cheveux et pince à épiler.
Jim Black : Batterie (chante aussi dans une langue étrangère)
Roy Estrada : basse et guitarron ; garçon soprano
Elliot Ingber : Guitare solo et rythmique alternée avec une lumière blanche claire
Les mères auxiliaires :
Gene Estes : percussions
Eugene DiNovi + Dr John + Les Mc Cann: piano
Neil LeVang : guitare
John Rotella : clarinette, saxophone
Kurt Reher : violoncelle
Raymond Kelley : violoncelle
Paul Bergstrom : violoncelle
Emmet Sargeant : violoncelle
Joseph Saxon : violoncelle
Edwin V. Beach : violoncelle
Arthur Maebe : cor, tuba
George Price : cor d'harmonie
John Johnson : tuba
Carol Kaye : guitare à 12 cordes
Virgil Evans : trompette
David Wells : trombone
Kenneth Watson : percussions
Plas Johnson : flûte
Roy Caton : copiste
Carl Franzoni : voix
Vito : voix
Kim Fowley : (en vedette à l'hypophone)
Enregistré dans les studios Sunset-Highland de TTG, du 9 au 12 mars 1966.
Ingénieur du son : Val Valentin
Conception de la pochette : Jack Anesh
Photo de couverture : Ray Leong
Direction artistique de la couverture et texte par FZ, NT&B.
Art et notes de pochette ©1966, mmxii ZFT.
Art d'archive avec l'aimable autorisation de ZFT.
Continuons avec les notes de pochette / déclaration d’intention - Frank Zappa est le leader et le directeur musical de The Mothers of invention. Ses prestations en personne avec le groupe sont rares. Sa personnalité est si puissante qu'il vaut mieux qu'il se tienne à l'écart... pour le bien des jeunes esprits impressionnables qui ne sont peut-être pas préparés à l'affronter. Lorsqu'il se présente, il joue de la guitare. Parfois, il chante. Parfois, il parle au public. Parfois, il y a des problèmes.
Sur le plan personnel, le Freaking Out est un processus par lequel un individu se débarrasse de normes obsolètes et restrictives en matière de pensée, d'habillement et d'étiquette sociale afin d'exprimer de manière créative sa relation à son environnement immédiat et à la structure sociale dans son ensemble. Les personnes moins perspicaces ont qualifié de « freaks » ceux qui ont choisi cette façon de penser et de se sentir, d'où le terme « Freaking Out » : Freaking Out. - Au niveau collectif, lorsqu'un certain nombre de « Freaks » se rassemblent et s'expriment de manière créative à travers la musique ou la danse, par exemple, on parle généralement d'un freak out. Les participants, déjà émancipés de notre esclavage social national, vêtus de leurs vêtements les plus inspirés, réalisent en tant que groupe tout le potentiel qu'ils possèdent pour s'exprimer librement. - Nous aimerions encourager tous ceux qui entendent cette musique à nous rejoindre... à devenir membre de The United Mutations... . . FREAK OUT !
Notes sur les compositions incluses dans cet album :
1. HUNGRY FREAKS, DADDY .... (3:27) a été écrite pour Carl Orestes Franzoni. Il est bizarre jusqu'aux ongles des pieds. Un jour, il habitera à côté de chez vous et votre pelouse mourra. Abandonnez l'école avant que votre esprit ne pourrisse à force d'être exposé à notre médiocre système éducatif. Oubliez le bal de fin d'année et allez à la bibliothèque pour vous instruire si vous avez du courage. Certains d'entre vous aiment les rassemblements de supporters et les robots en plastique qui vous disent quoi lire. Oubliez ce que j'ai dit. Cette chanson n'a pas de message. Levez-vous pour le salut au drapeau.
2. I AIN'T GOT NO HEART . (2:33) est un résumé de mes sentiments dans les relations socio-sexuelles.
3. WHO ARE THE BRAIN POLICE ? . . . (3:33) À cinq heures du matin, quelqu'un n'a cessé de chanter cette chanson dans mon esprit et m'a obligé à l'écrire. Je dois admettre que j'ai eu peur lorsque j'ai fini par l'écouter à haute voix et par chanter les paroles.
4. GO CRY ON SOMEBODY ELSE'S SHOULDER .... (3:39) est très grasse. Il ne faut pas l'écouter. Il faut le porter sur les cheveux.
5. MOTHERLY LOVE .... (2:43) est une publicité pour le corps du groupe. Elle est chantée pendant les concerts pour informer le public féminin des plaisirs potentiels à tirer des contacts sociaux avec nous. Caca trivial.
6. HOW COULD I BE SUCH A FOOL .... (2:11) est basé sur un rythme de nanigo modifié. Nous l'appelons Motown Waltz. Elle reste à 3/4 temps tout au long du morceau, mais les accents changent d'une section à l'autre. En tant qu'adolescent américain (en tant qu'Américain), cela ne vous dit rien. (Je me suis toujours demandé si je pouvais écrire une chanson d'amour).
7. WOWIE ZOWIE . (2:51) est soigneusement conçue pour attirer l'auditeur de 12 ans dans notre camp. J'aime l'accompagnement au piano et au xylophone dans le deuxième refrain. C'est joyeux. C'est inoffensif. Wooly Bully. Little Richard dit qu'il l'aime bien.
8. YOU DIDN’T TRY TO CALL ME .... (3:16) a été écrit pour décrire une situation dans laquelle Pamela Zarubica s'est retrouvée au printemps dernier. (Wowie Zowie, c'est ce qu'elle dit quand elle n'est pas grincheuse . ... qui imaginerait que cela puisse inspirer une chanson ? Personne ne le devinerait. Aucun d'entre vous n'est assez perspicace. Pourquoi lisez-vous ceci ?) La structure formelle de You Didn't Try To Call Me n'est pas révolutionnaire, mais elle est intéressante. Vous vous en fichez.
9. ANY WAY THE WIND BLOWS . . . (2:54) est une chanson que j'ai écrite il y a environ trois ans, alors que j'envisageais de divorcer. Si je n'avais jamais divorcé, ce morceau d'absurdité triviale n'aurait jamais été enregistré. Elle est incluse dans ce recueil parce que, en un mot, les enfants, c'est... comment dire... c'est intellectuellement et émotionnellement ACCESSIBLE pour vous. Hah ! Peut-être même qu'il est dans votre ligne de mire !
10. I’M NOT SATISFIED . (2:38) est acceptable et sans danger et a été conçu ainsi à dessein.
11. YOU’RE PROBABLY WANDERING WHY I AM HERE ( AND SO AM I) . . (3:38)
12. TROUBLE EVERYDAY .... (5:49) est ce que je ressens à propos des troubles raciaux en général et de la situation à Watts en particulier. Elle a été écrite pendant l'émeute de Watts. Je l'ai brièvement présentée à Hollywood, mais personne n'a voulu y toucher... Tout le monde s'inquiète tellement de ne pas être diffusé à l'antenne. Mon Dieu, mon Dieu.
13. HELP I'M A ROCK .... (4:43)/ 14. IT CAN'T HAPPEN HERE . (3:55) est dédiée à Elvis Presley. Notez la structure formelle intéressante et l'étonnante harmonie à quatre voix vers la fin. Notez le manque évident de potentiel commercial. Ho hum.
15. THE RETURN OF THE SON OF MONSTER MAGNET . . . (12:17) - (Ballet inachevé en deux tableaux) I. Danse rituelle du tueur d'enfants. II. Nullis Pretii (Pas de potentiel commercial), c'est ce à quoi ressemblent les monstres quand on les lâche dans un studio d'enregistrement à une heure du matin avec 500 dollars de matériel de percussion loué. Un titre vif et accrocheur. Hotcha !
« Monsieur l'Amérique, passez devant vos écoles qui n'enseignent pas
M. Amérique, passez devant les esprits qui ne veulent pas être atteints
Je n'ai pas d'autre choix que d'essayer de cacher le vide qui est en toi.
Mais une fois que tu auras découvert que la façon dont tu as menti
Et tous les trucs ringards que vous avez essayés
N'empêchera pas la marée montante des freaks affamés papa. »
Frank Zappa/ Hungry Freaks Daddy
Où se retrouver dans ce panorama adolescent ? Clairement, la subversion des codes est son prénom, à mixer le rock à partir d’autres éléments que les usuels du blues, en y ajoutant l’opéra de devanture des salons de coiffure, autrement dit le doo-wop, à une instrumentation à côté de la plaque avec kazoo, xylophone, orchestre de jazz et instrumentation classique à cordes, quand ne tirant pas sur la fin vers le Freak Out attendu des percussions (Varèse quand tu nous tiens !) de The Return of the son of Monster Magnet. Mais ce qui fait dérailler le train (de l’habitude ? qui part pour Yuma à une heure précise ? ) c’est l’emploi des voix et des rythmes qui varient au gré des envies du compositeur. Personne n’a encore écrit du rock aussi barré à mélanger dans le même chaudron R&B, ballades pop, rock véhément, électronique et manip de bandes ; même les Beatles de Rubber Soul ne vont pas encore aussi loin, même s’ils envoient déjà le psychédélisme en pointillé. Le seul groupe à optique aussi large sera Soft Machine qui remplacera le doo-wop par des nursery rhymes, mais avec la même ouverture pop-jazz-contemporaine et un vocaliste indépassé Robert Wyatt.
Revenons enfin sur la liste des 110 noms qui se déploie sur une partie de la pochette intérieure au titre des inspirateurs de la musique jouée par les Mothers : on y trouve beaucoup d’écrivains de SF, et James Joyce, de nombreux jazzmen novateurs entre modal et free, des bluesmen à la pelle, des managers comme celui des Beatles ou des Mothers, des producteurs-chercheurs comme (leur) Tom Wilson ou Phil Spector, des artistes doo-wop, tout comme Joan Baez, Bob Dylan et David Crosby. Tous ceux-ci s’égrenant avec un florilège de musiciens contemporains qui voisinent sans hiérarchie avec Ravi Shankar, Sacco & Vanzetti, John Wayne, Yves Tanguy et même Lenny Bruce. La continuité conceptuelle se met en place ici-même qui donnera des idées à Nurse With Wounds pour sa liste d’œuvres méconnues à découvrir concernant surtout les années 70, magnifique collection de bizarreries, œuvres décalées, curiosités musicales, dans laquelle tout amateur de nouvelles sensations peut allègrement piocher s'il aime à triturer son cerveau, et parfois tomber sur une perle rare.
Un dernier pour la route. Zappa: « La conscience, c’est comme un parachute, ça ne marche qu’une fois ouvert. » Vous voilà prévenus.
Jean-Pierre Simard
MOFO
Et pour les fans d’exhaustivité, l’album The MOFO Project/Object avait commémoré dignement en 2006, le 40e anniversaire de Freak Out ! Le coffret inclut le récit de la réalisation de l’album, en présentant du matériel inédit. Publié sous la forme d'un ensemble de 4 CD dans un emballage unique, il s'agit du projet/objet no 1 d'une série de documentaires audio du 40e anniversaire de FZ. Et, pour les petits budgets, il existe sous la forme d’un double CD. En juillet 2022, la petite Zappa Family trust a revendu ses archives et malles aux trésors inédits à Universal. Le label d’origine Verve Records fait désormais partie d’UMG. « Plus de cinq décennies plus tard, nous savons que sa musique et son héritage seront dans les meilleures mains possibles pour les générations à venir », à ajouté le Zappa Family Trust. À suivre.
Mothers of Invention - Freak Out –Verve ou Zappa Records
The MOFO Project/Object- Zappa Records