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13.06.2026 à 02:30

« La culture free ne théorise pas une idéologie libertaire : elle la fait vivre »

Gaëlle Desnos

Rave party, free party, teknival : dans les médias comme chez les politiques, ça cafouille sévère. Mais une chose est claire : quel que soit le nom, ils sont contre. Dans Free party : une histoire, des histoires (Le mot et le reste, 2024), le musicologue et ancien teufeur Guillaume Kosmicki, revient sur l'histoire de cette fête libre, débutée dans les années 1990, et toujours pas terminée. Entretien. Avant d'entrer dans le sujet, est-ce qu'on peut remettre un peu d'ordre dans les (…)

- CQFD n°253 (juin 2026) / ,

Texte intégral (1743 mots)

Rave party, free party, teknival : dans les médias comme chez les politiques, ça cafouille sévère. Mais une chose est claire : quel que soit le nom, ils sont contre. Dans Free party : une histoire, des histoires (Le mot et le reste, 2024), le musicologue et ancien teufeur Guillaume Kosmicki, revient sur l'histoire de cette fête libre, débutée dans les années 1990, et toujours pas terminée. Entretien.

Avant d'entrer dans le sujet, est-ce qu'on peut remettre un peu d'ordre dans les définitions : c'est quoi la différence entre rave party, free party et teknival ?

« À l'origine, les raves parties désignent des fêtes clandestines organisées autour des musiques électroniques apparues dans l'Angleterre de la fin des années 1980. À l'époque les clubs fermaient à 2 heures du matin, laissant sur le carreau toute une jeunesse complètement électrisée. La rave venait combler une soif de prolonger la nuit. Le mot en lui-même signifie “battre la campagne”, mais renvoie aussi à l'idée de déblatérer, délirer.

Puis, au début des années 1990, toujours au Royaume-Uni, émergent les free parties. Leur moteur : le nomadisme, l'idée d'une fête qui se déplace. Issues de la culture squat, elles portent un idéal plus libertaire où l'esprit communautaire prime sur la logique marchande. Peu à peu, le mouvement revendique son ancrage underground et rompt avec les raves, jugées trop commerciales.

Le teknival est, en quelque sorte, un festival de free parties : il rassemble plusieurs sound systems et s'étire sur plusieurs jours. Le premier évènement qui porte ce nom est organisé en juillet 1993 à Beauvais, même si ça avait déjà eu lieu au Royaume-Uni. »

En effet, au début des années 1990, le mouvement traverse la Manche et essaime en Europe. C'est en France que ça prend le plus fort. Pourquoi s'exporte-t-il et qu'a-t-il trouvé de si propice en France ?

« L'Angleterre vit sous la chape de plomb des années Thatcher. Une première grande offensive contre les fêtes technos vient avec une loi de 1994 visant les “rassemblements non autorisés sur fond de musique répétitive”. Sous pression, certains collectifs cherchent à s'exiler. La France s'impose alors comme la destination idéale : elle est proche géographiquement, et les premiers sound systems du mouvement, comme Spiral Tribe, ont des contacts à Paris. Sur place, ils trouvent des friches industrielles, des grands espaces naturels sans voisins, de nombreuses possibilités de squat… Un paradis. Le contexte français fait le reste. Politiquement, le mitterrandisme est en fin de course et les choses ont tourné vinaigre. Musicalement, le rock alternatif s'essouffle. Une partie de la jeunesse est quête d'autre chose. Et puis surtout, en France, la police n'a pas encore identifié le phénomène : les groupes n'ont qu'à s'installer et brancher le son. »

Vous écrivez que « la fête libre repose sur une musique libre ». En quoi la techno incarne cette idée ?

« C'est une musique pensée pour être mixée, c'est-à-dire fondue dans un flux sonore continu. Cette logique existait déjà dans le disco, mais elle devient ici centrale : le morceau n'est plus construit comme une chanson avec son intro, son développement et son dernier accord qui ferme le récit. La techno repose sur des éléments qui apparaissent et disparaissent, se superposent, sans qu'aucun ne domine. Dans cette architecture, le beat, seul élément omniprésent, ne se comporte pas non plus en soliste.

« Il est question de liberté, dans ce qu'elle a de plus concret »

Quand un producteur grave un morceau sur disque, il l'offre en quelque sorte à la communauté : il accepte qu'il soit manipulé, mélangé et combiné à d'autres sons. Un DJ peut venir le sublimer – ou le massacrer. De toute façon, à l'origine même du morceau, il y a souvent déjà un sample. C'est une autre manière de penser la musique : non plus comme une œuvre close, signée, protégée, mais comme une matière commune et mouvante. »

Vous soulignez aussi que le mouvement repose sur « peu de valeurs communes », qu'il n'a pas de textes fondateurs, si ce n'est quelques flyers qui diffusent des messages succincts. Comment comprendre cette culture sans manifeste ? Que recouvre ce « peu de valeurs communes » qui semble malgré tout faire tenir la communauté ?

« Dès le départ, le mouvement est très disparate. Certains, dominés par un nihilisme assumé, disaient qu'ils dansaient “sur les ruines de l'Occident”. Pour d'autres, la free était au contraire porteuse d'une promesse : celle d'inventer d'autres formes de sociabilités, de construire les fondations d'un nouveau monde. Pour d'autres encore, c'était une respiration dans une vie de boulot. Mais même dans cette dimension de loisir, faire la fête dans un espace clandestin, mobile, autogéré est difficilement neutre.

Dans la free party l'argent circule bien sûr, mais l'évènement n'est pas pensé comme une entreprise lucrative. Il y est surtout question de liberté, dans ce qu'elle a de plus concret. Pas en théorisant une idéologie libertaire, mais en la faisant vivre : en occupant temporairement un lieu, en circulant librement, en remettant en cause la propriété privée. Tout cela se fait dans une grande horizontalité : chacun peut monter un stand, faire à manger, aider à installer, réparer, accueillir, transmettre. Un “do it yourself” généralisé qui s'inscrit dans la façon même de faire de la musique : dans les années 1990, par exemple, les teufeurs bricolent de vieux Atari, ces ordinateurs emblématiques de la fin des années 1980, pour piloter des séquenceurs, des boîtes à rythmes ou des synthétiseurs. Et si le rapport à la machine, au sound system, est évidemment central, le rapport aux espaces traversés l'est tout autant. Friches, forêts, champs, carrières, montagnes, l'idée est de disparaître comme on est apparu, sans laisser de trace.

Enfin, il y a l'expérience même. Dans une société où les rituels d'entrée dans l'âge adulte n'existent pratiquement plus (on peut parler du vote ou du permis de conduire, mais ces marqueurs sont trop faibles pour faire basculer une existence), ces fêtes ont inventé leurs propres seuils : partir, se perdre, danser, aider, éprouver la transe, se dépasser, se confronter aux éléments et revenir transformé. »

Si la free ne s'est pas d'emblée pensée comme « politique », aujourd'hui les choses semblent changer : banderoles antifas en teknival, évènements organisés en soutien à Gaza...

« En France, il y avait déjà eu un tournant en 2001, avec le premier texte répressif visant directement les free parties adopté sous le gouvernement Jospin. Le mouvement se retrouve forcé à sortir de l'ombre. Les sound systems doivent s'organiser, désigner des interlocuteurs pour répondre aux médias, aller discuter avec les ministères. Bref : faire tout ce qu'ils ne savaient pas faire et qu'ils n'avaient jamais voulu faire. J'étais à Marseille à ce moment-là, on a cherché à se rapprocher d'autres milieux, comme les anarchistes de la Plaine. On a organisé des manifs et on a mêlé nos sonos à celles des autres. On a fait du lien. La répression a produit ce paradoxe qu'elle a obligé une scène qui se pensait largement hors du champ politique à se politiser.

Puis, à partir des années 2010, la free a été rattrapée par les questions de genre et de rapports de domination. À l'origine, le milieu était très masculin, parfois franchement macho. Les nouvelles générations ont commencé à interroger les pratiques, les ambiances, les places assignées à chacun. Aujourd'hui, la fête s'est complètement emparée de ces sujets. C'est bon signe : ça veut dire qu'elle n'est pas reste figée dans les années 1990 ! »

Vous terminez votre livre en disant que tôt ou tard, les acteurs du milieu tombent dans « une sorte de gueule de bois, un sentiment d'échec, de désillusion ou même de trahison ». Pourquoi ?

« Pour aller en free, il faut donner de sa personne. Rien n'y est simple ni garanti. Et c'est précisément cette part d'effort, de risque et d'inconfort qui donne à ces fêtes leur intensité. Mais à l'échelle individuelle, ça a un coût. Les sounds system tiennent rarement plus de cinq ou dix ans.

Et puis, il y a cet univers parallèle, plus libre, plus vivant, qu'on a construit avec l'espoir qu'il déborde, au moins un peu, sur le réel. Alors, quand on comprend que le monde n'a pas vraiment changé, qu'il a même continué à tourner sans nous, la désillusion peut être brutale. Mais beaucoup prolongent l'expérience autrement, chacun à sa manière : en vivant des vies atypiques, en se professionnalisant dans l'événementiel, la technique, le monde de la nuit…

Il y a sûrement là quelque chose de propre à tout idéal. Mais une chose demeure frappante : celui des free a été assez puissant pour faire tenir le mouvement plus de 30 ans. Pour une culture née comme un mouvement de jeunesse, traverser ainsi les générations, se réinventer sans disparaître, c'est vraiment pas mal. »

Gaëlle Desnos

13.06.2026 à 02:30

Sénégal : la dette se paie en lois homophobes

Malo Toquet

Le 30 mars dernier, le Parlement sénégalais adoptait une réforme qui durcit la répression contre les homosexuels. Au-delà du conservatisme réel d'une part de la société sénégalaise, les réseaux d'influences impérialistes s'en donnent à cœur joie. « Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays. » Perché à la tribune de l'Assemblée nationale sénégalaise, Diaraye Bâ, député de la majorité présidentielle, se réjouit. C'est sous les applaudissements que les prises de paroles s'enchaînent. (…)

- CQFD n°253 (juin 2026) /

Texte intégral (1673 mots)

Le 30 mars dernier, le Parlement sénégalais adoptait une réforme qui durcit la répression contre les homosexuels. Au-delà du conservatisme réel d'une part de la société sénégalaise, les réseaux d'influences impérialistes s'en donnent à cœur joie.

« Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays. » Perché à la tribune de l'Assemblée nationale sénégalaise, Diaraye Bâ, député de la majorité présidentielle, se réjouit. C'est sous les applaudissements que les prises de paroles s'enchaînent. Durcir les sanctions contre l'homosexualité était l'une des promesses de campagne du parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité (Pastef), au pouvoir depuis 2024. Ce lundi 30 mars, le timing tombe à pic pour promulguer une loi doublant les peines de prison (de 5 à 10 ans), augmentant les amendes et criminalisant la « promotion » et le « financement » de l'homosexualité. Depuis près de trois mois, le gouvernement fait face à une mobilisation étudiante d'ampleur réclamant le paiement des bourses universitaires. Le 9 février, Abdoulaye Ba est tué lors d'une intervention policière à l'Université de Dakar. La situation est explosive.

« La législation morale mobilise à moindre coût l'autorité religieuse, le sentiment nationaliste et l'anxiété culturelle »

« Les paiements de la dette extérieure consomment désormais plus de 50 % des recettes publiques, analyse la politiste Rama Salla Dieng dans un article pour Afrique XXI1. Rien qu'en mars, ce même mois où la loi anti-homosexualité a été adoptée, le gouvernement a versé 471 millions de dollars à ses créanciers internationaux, en laissant les bourses étudiantes impayées. » Or, une loi de répression de l'homosexualité ça ne coûte pas grand-chose et c'est populaire.

La bouée d'un gouvernement à la dérive

Début février, alors que les étudiants battaient le pavé, une autre affaire s'invite à l'agenda médiatique : 14 hommes, dont des célébrités, sont arrêtés pour « comportement contre nature » (aka homosexualité) et « transmission intentionnelle du VIH ». Le jour de la mort d'Abdoulaye Ba, les prévenus sont déférés devant le procureur. Dans le même temps, la police démantèle un réseau pédocriminel dirigé par un septuagénaire français. Homosexualité, pédocriminalité, VIH... La confusion alimente le débat public. L'opinion en émoi, le gouvernement n'a plus qu'à saisir la balle au bond en sortant son arsenal législatif. « La législation morale mobilise à moindre coût l'autorité religieuse, le sentiment nationaliste et l'anxiété culturelle », constate Rama Salla Dieng.

Panafricanisme à la carte

Dans les médias français, c'est d'abord la religion2 que l'on convoque pour décrypter cette poussée homophobe. Ce n'est pourtant pas l'argument mobilisé par le gouvernement sénégalais. Pour comprendre le logiciel politique à l'œuvre, le discours du Premier ministre Ousmane Sonko à l'université Cheikh Anta Diop en 2024 est révélateur. Il y développait une profession de foi néo-panafricaine, basée sur la souveraineté monétaire, la remise en cause des bases militaires françaises (celle de Dakar a été rétrocédée en 2024) et des accords pétroliers signés par l'ancien président Macky Sall. Une vision critique, assez populaire, notamment auprès d'une jeunesse en quête de changement.

Ousmane Sonko joue les libérateurs avec des lois dignes des premiers colons européens

On applaudirait volontiers, mais Aminata Mbaye nuance cette verve subversive : « Sonko se dit dans la continuité du panafricanisme des années 1960 alors qu'il ne soutient pas un projet anticapitaliste. » Et quand arrivent les questions culturelles, l'affaire commence à sentir le soufre. Selon Sonko, l'homosexualité va à l'encontre des mœurs africaines : « Il y a des valeurs universelles mais aussi des spécificités qu'il faut respecter. La question liée à ce qu'il est convenu d'appeler les LGBTQ risque d'être le prochain casus belli entre le monde occidental et le reste du globe terrestre. » Pour Aminata Mbaye, à défaut de libérer le pays du joug économique occidental, le Pastef trouve, dans la persécution de la communauté LGBTQIA+, un projet politique à sa mesure. Et pour ce faire, rien de tel que d'instrumentaliser un phénomène réel : l'impérialisme culturel, ou la capacité des anciens empires coloniaux à légitimer leur domination actuelle en imposant leurs valeurs et leur mode de vie.

Messianisme LGBTQIA+

Le fameux « fardeau de l'homme blanc », celui d'apporter la civilisation au reste du monde, reste tendance. Selon le politiste Joseph A. Massad, la sexualité est un enjeu central dans le projet civilisateur des empires d'hier à aujourd'hui : « Si l'Occident prémoderne s'attaquait au caractère licencieux du monde musulman, l'Occident moderne s'en prend désormais à sa répression des libertés sexuelles. » La promotion des libertés sexuelles est devenue le cheval de bataille d'un nouveau messianisme civilisationnel. « La communication LGBTfriendly de l'armée israélienne en est un exemple récent, analyse Aminata Mbaye. En mettant en scène des soldats homosexuels, le gouvernement israélien ne fait que souligner en creux l'intolérance supposée de la population palestinienne. Cela permet de justifier la colonisation israélienne comme une mission civilisatrice. » Dans le cas des pays d'Afrique subsaharienne, les États occidentaux conditionnent même leurs aides économiques à la mise en place de programmes d'inclusions LGBTQIA+. Entre 2013 et 2020, par exemple, les gouvernements suédois, danois et canadiens ont alloué ensemble près de treize millions de dollars aux politiques de soutien des minorités sexuelles en Afrique subsaharienne. Résultat : ce paternalisme offre à certains dirigeants africains le prétexte idéal pour maquiller leur rhétorique réactionnaire en combat anti-impérialiste. Ousmane Sonko peut ainsi jouer les libérateurs avec des lois dignes des premiers colons européens.

L'internationale anti-genre

Pour autant, dans le grand Monopoly colonial que représente l'Afrique pour l'Occident, certaines puissances à l'agenda moins libéral, telles que l'Amérique de Trump, semblent vouloir tirer parti de ce nouvel « anti-impérialisme ». Quelques jours après la promulgation de la loi, Reuters révélait que d'influents groupes sénégalais partisans de cette législation avaient été en contact direct avec MassResistance, une organisation états-unienne qui décrit l'homosexualité comme une menace sanitaire. Encore plus curieux, Rama Salla Dieng note que « le 13 mars, au lendemain de l'adoption de la loi, le Sénégal a signé un accord de coopération sanitaire bilatérale de cinq ans avec les États-Unis – 90,4 millions de dollars – dans le cadre de la stratégie de santé mondiale “America First” de Trump. [...] qui exclut délibérément les cadres de santé sexuelle et reproductive en matière de genre ». Trump sait visiblement récompenser les actes « anti-impérialistes ».

La promotion des libertés sexuelles est devenue le cheval de bataille d'un nouveau messianisme civilisationnel

Le phénomène n'est pourtant que la dernière déclinaison en date d'un scénario ayant eu lieu dans de nombreux pays africains comme l'Ouganda, le Ghana ou encore le Kenya. Selon Rama Salla Dieng, dans toutes ces situations, « des ultraconservateurs du Nord [comme les lobbies anti-avortements et anti-LGBTQIA+ Family Watch ou Citizen Go, ndlr] s'associent à des acteurs locaux pour mener des campagnes visant à faire reculer l'égalité des sexes ». Une triste convergence entre « continent noir et peste brune »3.

Malo Toquet
Ousmane Sonko joue les libérateurs avec des lois dignes des premiers colons européens
La promotion des libertés sexuelles est devenue le cheval de bataille d'un nouveau messianisme civilisationnel

Afrique, colonialisme et sexualité

Breaking News, l'Afrique précoloniale n'était ni homosexuelle ni hétérosexuelle. C'est la conclusion des historiens des sexualités Mark Epprecht et Babakar Mbaye. Le continent qui, doit-on encore le rappeler, n'est pas un tout homogène culturellement, a connu historiquement des « régimes sexuels » variés avec des formes de sexualités entre personnes de même sexe tolérées, voire intégrées dans les sociétés. Babakar Mbaye évoque notamment les témoignages des premiers colons au Sénégal : « L'ethnographie criminelle d'Armand Corre en 1894 représente la nudité et licence sexuelle des populations de la fin du XIXe siècle à Saint-Louis, au Sénégal, comme traditionnelle. »4 Autre exemple : le terme wolof de goor-jigeen est une notion ancienne qui désignait une forme spécifique de non-binarité. Les goor-jigeen occupaient autrefois une place rituelle importante dans certaines cérémonies comme les mariages ou les accouchements. Avec l'imposition du régime sexuel hétéropatriarcal de l'Occident colonial, les anciennes traductions du mot – « hommes-femmes » ou « ni hommes ni femmes » – sont remplacées par la notion occidentale (et péjorative) d'homosexuel.

13.06.2026 à 02:30

Formation-robot

Loïc

Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ? « Alors... Un super moyen d'évaluer les élèves, c'est de faire des quizz via internet ! » Du fond de la pièce, je bouillonne. Comme un ancien réflexe, j'ai adopté ma posture de (…)

- CQFD n°253 (juin 2026) / ,

Texte intégral (752 mots)

Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?

« Alors... Un super moyen d'évaluer les élèves, c'est de faire des quizz via internet ! » Du fond de la pièce, je bouillonne. Comme un ancien réflexe, j'ai adopté ma posture de mauvais élève. À moitié affalé sur ma chaise, de côté, histoire d'avoir l'air peu concerné et de pouvoir jeter un œil par la fenêtre. Je suis en formation pour les profs contractuels de lettres-histoire. La seule de l'année où je suis convoqué. Elle ne dure que deux heures en plein mois de mai. Un peu tard non ? Après avoir couru derrière un bus que j'ai finalement raté, j'arrive avec vingt minutes de retard. Ils en sont encore aux présentations des heureux·ses convoqué·es : « Cette année, je bosse sur deux lycées en même temps, l'un dans les quartiers Nord, l'autre dans le sud. C'est une galère de transport. Je connais pas trop mes collègues », raconte un contractuel au look de rockeur qui a l'air bien sympa. Un autre, un peu paumé, renchérit : « Je viens de commencer il y a trois semaines. J'ai récupéré une classe de Terminale, c'est le stress pour le bac et mes collègues n'ont pas l'air de vouloir m'aider. » Je capte la chance que j'ai, et j'ai un peu honte de me présenter sans donner l'air de dire : « Moi j'ai une chatte de ouf, les classes sont dédoublées, mes collègues c'est des sangs, ils m'ont donné tous leurs cours et ça fait trois ans que je me planque dans le même lycée. Le proviseur ne connaît toujours pas mon nom et y'a des super muffins à la cafét ! »

On passe au thème de la formation : les évaluations. Soudain, me voilà en prise avec une haute perception de la réalité. Derrière le voile des apparences sympathiques, je vois mes congénères tels qu'iels sont. La formatrice est un robot : « Les évaluations, c'est très important, bip bip, cela permet aux élèves de savoir où ils en sont, bip bip, il faut en faire régulièrement, fin ». Évidemment, il y a un premier de la classe pour raconter ses exploits : « Moi, je fais des évaluations différenciées en fonction du niveau des élèves. Les bons, les moins bons et les gogols. Je bosse toutes les nuits jusqu'à 4 heures du matin. L'autre fois, je me suis surpris en train de corriger des copies en dormant et la provi est amoureuse de moi. » Même la formatrice-robot cherche à le calmer : « Travailleur dévoué, il n'est pas nécessaire de vous détruire la santé, votre job est surtout de discipliner ces ignorants, pas d'en faire des génies. »

Elle continue : « Il existe un outil infaillible pour évaluer ces incapables sans qu'ils aient à apprendre à construire un argumentaire : les quizz. Je sous-traite l'explication à une vidéo. » Grosso modo : « Les quizz permettent aux élèves de s'auto-évaluer sans que vous ayez besoin d'intervenir pour leur donner les réponses. Les meilleurs quizz proposent des réponses intelligentes et personnalisées. Les élèves pourront évaluer leur progression à l'aide de diagrammes. » Comme une envie de me pendre. Une formation pour apprendre à nous auto-remplacer par des quizz intelligents. Suis-je aussi condamné à devenir un robot ?

Loïc

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