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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

15.06.2026 à 18:33

Refuser la parentalité et la famille nucléaire

Arianne Des Rochers

Phénomène relativement marginal, le refus de la parentalité biologique semble toutefois gagner du terrain. Égoïstes et cyniques, celleux qui choisissent de ne pas avoir d'enfants, ou réalistes et compatissants ? Une petite enquête de terrain auprès d'une dizaine d'ami·es et de connaissances révèle que les raisons sont nombreuses et variées pour ne pas faire d'enfants au 21e siècle.

Ne pas avoir d'enfants est généralement perçu comme un refus parce que notre société est empreinte d'une norme sociale qui sous-entend que les enfants devraient être désirés, que tout le monde, par défaut, en veut. Cela met celleux qui n'en veulent pas dans une position où iels doivent systématiquement s'expliquer pour défendre leur choix. L'inverse n'est pas vrai : on demande rarement aux gens qui ont des enfants pourquoi ils en veulent. Lorsque c'est le cas, on obtient généralement une réponse vague, qu'on accepte sans questionner, du genre « j'en avais juste vraiment envie au fond de moi » ou « j'en ai toujours voulu » (ce qui, par ailleurs, est parfaitement légitime). Bref, ce qui semble être sous-raisonné (ou, à tout le moins, sous-expliqué), c'est précisément le choix d'avoir des enfants. Et la parentalité peut également être cadrée comme un refus, celui de poursuivre sa vie telle quelle (par exemple, sur le mode de l'amitié, ou d'un certain nomadisme).

Au cours des conversations que j'ai eues avec des membres de mon entourage qui ne veulent pas d'enfants, j'ai été placé·e (je me suis placé·e moi-même) dans une position inconfortable : demander aux gens de m'expliquer pourquoi ils ne voulaient pas d'enfants. Certain·es ont justement souligné que cela ne se posait pas nécessairement en refus pour elleux, et une amie a parlé, plutôt que du refus de la parentalité, du « désir de vivre sans enfants ». Ainsi, le fait de ne pas faire d'enfants est moins un refus, pour certain·es, que l'affirmation d'une configuration de vie qu'on (ne) désire (pas).

Tantôt le refus actif et frontal d'une parentalité en lien avec laquelle on subit des pressions sociales, tantôt le simple fait de ne pas désirer d'enfants : voici différentes raisons qui poussent les gens à ne pas avoir d'enfants biologiques en 2024.

Des personnalités et des modes de vie incompatibles

Beaucoup commencent par citer des limites personnelles : l'une mentionne la phobie de l'accouchement, une autre, la peur que son corps change. Deux personnes disent être très sensibles au bruit ; une amie parle de son rythme de vie axé sur la lenteur, qu'elle croit incompatible avec les enfants. Quelqu'un mentionne être anxieux et de nature impatiente, ce qui ne fait pas bon ménage avec les enfants. Deux personnes me confient ne pas vouloir transmettre leurs traumatismes à leurs enfants. L'une d'elles vient d'un milieu familial marqué par la violence, et ressent le besoin de guérir avant de pouvoir penser à avoir des enfants.

Ces témoignages donnent l'impression que les gens se connaissent davantage (leurs limites, leurs besoins, leurs traumatismes, etc.) et qu'ils s'assument de plus en plus lorsque vient le temps de faire des choix de vie importants, surtout ceux qui auraient une incidence sur des enfants à naître. Par exemple, certains disent qu'ils ont l'impression qu'ils seraient malheureux avec des enfants, ou qu'ils ne seraient pas adéquatement outillé·es pour être parents. Ce qui apparaît de prime abord comme une raison « égoïste » (« je serais malheureux ») est en fait une raison pleine de bonté, pour le bien des enfants à naître (« je serais malheureux, et donc je ne serais pas le meilleur parent que cet enfant pourrait avoir »).

Une autre raison qui s'est profilée dans la plupart des conversations tourne autour de la qualité de vie. La plupart de mes interlocuteur·rices disent beaucoup aimer la vie qu'iels ont bâtie, et ne pas vouloir la transformer radicalement avec la venue d'enfants. Lorsqu'on aime sa vie, qu'on s'épanouit sans enfants et qu'on vit pleinement ; pourquoi la changer ? Qu'il soit question de notre horaire d'activités personnelles et sociales, de nos voyages, de notre militantisme, de notre carrière, ou de nos temps libres, avoir des enfants enlève du temps consacré pour soi, pour les autres (par exemple, les ami·es), ou encore pour des causes sociales.

Un monde qu'on refuse de léguer (et de reproduire)

Presque tout le monde cite le manque de temps, le rythme effréné de l'économie capitaliste et l'épuisement professionnel et généralisé comme raisons qui les découragent d'avoir des enfants. Le coût de la vie est également un facteur important : plusieurs personnes peinent à subvenir à leurs propres besoins et voient mal comment elles pourraient avoir un enfant à leur charge. L'effritement du filet social (places rarissimes en garderie, système de soins de santé en ruines, pénurie d'enseignant·es, etc.) est aussi mentionné à quelques reprises.

Plus généralement, l'état déprimant et inquiétant du monde est une raison qui revient beaucoup. La crise climatique, les génocides en temps réel sur nos écrans, la montée de l'extrême droite et du fascisme : plus d'une personne dit ne pas vouloir amener de nouvelles vies dans un monde (littéralement) en flammes. Les gens à qui j'ai parlé disent ne pas vouloir léguer un monde où on peine à trouver un logement, où il n'est pas sécuritaire de vivre en tant que personne queer ou trans, où on assiste à des extinctions de masse, et ainsi de suite, à des enfants qu'iels auraient délibérément créés de toutes pièces.

Enfin, certaines personnes affirment ne pas vouloir d'enfants pour des raisons politiques. Par exemple, une personne (blanche) a donné comme raison que nous n'avons pas besoin de plus de personnes blanches sur la planète. Cette personne était critique du désir de se reproduire biologiquement chez les personnes blanches, de ce désir de créer quelqu'un qui leur ressemble, dans la mesure où cela contribue à la reproduction du suprémacisme blanc. Parallèlement, une autre (blanche, de descendance coloniale) a dit ne pas vouloir participer à la reproduction d'une société issue du colonialisme de peuplement ici, sur l'Île de la Tortue, en créant des settlers (allochtones) supplémentaires.

Quelqu'un d'autre a mentionné le problème de la consommation de masse. Cette personne (de la classe moyenne/privilégiée), qui réfléchit présentement aux façons dont elle participe au système capitaliste, voit les enfants comme des machines à consommer. Avoir des enfants irait donc pour elle à l'encontre de la décroissance – c'est connu, la croissance démographique, en particulier dans les ou groupes qui consomment beaucoup, est un multiplicateur des problématiques environnementales. Une autre personne (libanaise) a qualifié l'humain occidental vivant sous le capitalisme et participant à la société de consommation de « parasitaire » pour la Terre, l'environnement, les animaux, et les populations humaines dépossédées et exploitées. Le refus d'avoir des enfants apparaît donc chez plusieurs comme un refus de reconduire ce « parasitage » du monde par une certaine classe d'humains au mode de vie précis.

Aimer les enfants, ne pas en vouloir

Tous les gens à qui j'ai parlé, excepté une personne, disent aimer les enfants. Toustes étaient intéressé·es par des formes de parentalité non biologiques et non traditionnelles (p. ex., parentalité inter-espèces, bénévolat auprès des jeunes, parrainage de familles). Ces gens considèrent donc avoir quelque chose à offrir en matière de care et ressentent l'envie d'être une figure importante dans la vie d'enfants qui existent déjà. Paradoxalement, le fait de ne pas vouloir d'enfants est donc, en quelque part, un geste d'amour ; comme quelqu'un me l'a si bien dit, « J'aime trop mes enfants pour les avoir ».

Illustration : Natascha Hohmann


Voir en ligne : Revue À bâbord !

15.06.2026 à 18:14

Ville, néolibéralisme et fascisme. L'insurgent planning pour mieux résister

Anne Latendresse

Face à la montée des droites et du fascisme, les villes, lieux de production, mais aussi espaces de vie, peuvent verser dans l'autoritarisme tout comme elles peuvent devenir des espaces de résistance et de libération. Déjà grandement privatisées, elles sont le plus souvent aménagées au service de l'ordre établi et du pouvoir. Mais l'histoire et ce qui s'est déroulé à Minneapolis aux États-Unis en janvier 2026 démontrent que les villes peuvent aussi être des lieux de résistance et d'expression d'un contre-pouvoir.

Depuis peu au Québec, des gauches inquiètes de la montée d'un nationalisme ultra conservateur et de l'émergence d'une extrême droite nous invitent à la vigilance face à un processus de fascisation tranquille, pour paraphraser Jonathan Durand Folco. Elles nous invitent à prendre conscience d'une réalité objective qui nous guette : la montée du fascisme ou le néofascisme rampant. Comment anticiper et penser nos réponses face à une telle conjoncture ?

Comme on le sait depuis l'offensive néolibérale des années 1990 au Québec et au Canada, les villes se sont grandement transformées. Cela s'est concrétisé notamment par leur marchandisation (les municipalités adoptent des stratégies en matière d'urbanisme, notamment pour attirer les investissements et le tourisme international) et la privatisation d'espaces publics, d'équipements collectifs et d'infrastructures. En Amérique du Nord, mais aussi ailleurs en Occident, dans les métropoles, les petites et moyennes villes sont façonnées par les Airbnb, Uber et tours à condos de ce monde.

Même si les villes ont une dynamique locale qui leur est propre selon le contexte culturel et géopolitique dans lequel elles s'inscrivent et le jeu des acteurs en place, il demeure que l'urbanisme néolibéral a l'effet d'un rouleau compresseur qui tend à les uniformiser. Les quartiers centraux des villes-centres sont gentrifiés, et les locataires font des pieds et des mains pour se loger, quitte à s'éloigner de la ville ou se retrouver à la rue. Un peu partout, on voit ces mêmes grandes tendances qui mènent à la désappropriation et à la dépossession des résident·es des quartiers de classes moyennes et populaires alors que l'oligarchie s'enrichit. Saskia Sassen parle d'expulsion radicale pour souligner l'ampleur et l'intensité du phénomène.

Ce processus de désappropriation de la ville s'appuie sur un dispositif de contrôle et de surveillance. Les caméras se sont multipliées dans les espaces privés et publics. Les innombrables drones dans le ciel nous prennent en photo sans même qu'on le sache alors que la « police communautaire » quadrille les différents quartiers de la ville. Les contrôles d'identité et la judiciarisation de l'itinérance font partie de cet attirail de surveillance et de contrôle. Mais cette ville néolibéralisée et quadrillée par des dispositifs de surveillance et de contrôle est-elle en voie de fascisation ?

Autoritarisme et résistance

Le Québec a connu une période où certaines villes ont été dirigées par des maires populistes ou autoritaires, ou encore elles ont subi la coercition imposée par des gouvernements supérieurs. Rappelons la Loi sur les mesures de guerre adoptée par le gouvernement libéral de Trudeau père en 1970, qui a permis de « vider » Montréal de milliers de militant·es. Nombreuses sont les personnes qui ont dû se cacher ou fuir, et des centaines d'autres ont été incarcérées alors que l'armée canadienne se déployait dans la ville. Ce nettoyage social et politique s'est reproduit quelques mois avant la tenue des Jeux olympiques de 1976 à Montréal.

Certes, dans l'histoire, les villes ont souvent été le lieu de révolutions (Révolution française, révolution russe de 1917, etc.), mais aussi de contre-révolutions. Elles ont également été des lieux de résistance contre le colonialisme ou la dictature. Pensons au très beau film La bataille d'Alger. Mais les villes ne sont pas en soi à droite ou à gauche, ni fascistes ni révolutionnaires. En d'autres mots, elles ne sont pas dotées d'une essence. Comme l'a démontré Henri Lefebvre, l'espace est produit par des rapports sociaux ou des rapports de pouvoir. Tout se joue dans la conflictualité selon l'agenda des acteur·rices, parmi eux·elles les mouvements urbains constitués de comités citoyens et d'associations de voisinage.

Deux exemples nous viennent en tête pour penser la résistance contre le fascisme rampant dans la ville. Durant la période de Franco en Espagne, des comités de voisinage s'organisent à Madrid pour mieux répondre aux besoins collectifs des citadin·es des quartiers, notamment en matière de logement, d'infrastructures, de services publics. Manuel Castells, un sociologue catalan qui a étudié divers mouvements urbains à travers le temps et l'histoire, a conclu que les comités de voisinage de Madrid des années 1960 et 1970 ont fait la preuve de l'importance des luttes locales urbaines dans la résistance pour transformer la politique nationale. En fait, on comprend ici que ces comités ont mené des luttes pour l'implantation de services collectifs, la défense d'une culture locale et d'une identité territoriale, qui ont contribué à la chute de Franco. Bref, ces mobilisations collectives et autonomes menées à l'échelle locale, et sur une base indépendante des partis politiques et des syndicats (qui étaient d'ailleurs interdits), ont joué un rôle important dans la libération de l'Espagne1.

Planification rebelle

Plus près de nous, aux États-Unis, le Black Panther Party for Self Defense apparaît à partir du milieu des années 1960 à Oakland, Chicago et Los Angeles2. S'il est un parti politique, il est aussi considéré comme un mouvement citoyen de base qui a comme objectif d'assurer la protection et la sécurité des Afro-étatsunien·nes contre les discriminations raciales et les violences policières. Ce mouvement s'est engagé sur les enjeux de droits civiques, à la défense des Noir·es des quartiers populaires, mais il a également contribué à la mise en place de programmes sociaux communautaires offrant des petits-déjeuners gratuits pour les enfants et organisant des distributions alimentaires. Ils ont créé des cliniques de santé communautaire, des écoles alternatives et des services juridiques. Grosso modo, ces programmes visaient à protéger les citoyen·nes noir·es et à reconstruire l'autonomie des quartiers. Un peu comme cela a été le cas en Espagne, le quartier est devenu pour les Black Panthers un espace central de défense des citoyen·nes et de lutte politique.

Le quartier apparaît comme l'échelle appropriée pour organiser la résistance contre l'autoritarisme ou la fascisation sociétale. Les réponses à apporter ne peuvent pas se contenter d'être performatives, même si la dimension discursive constitue une dimension fondamentale du fascisme. Les actions collectives et stratégies de résistance doivent être pragmatiques, et apporter des réponses concrètes à la vie quotidienne des résident·es.

Faranak Miraftab, une chercheuse irano-étatsunienne qui a travaillé sur la résistance urbaine en Afrique du Sud notamment, a développé la thèse de l'insurgent planning pour mettre de l'avant le fait que les mouvements urbains ne peuvent se contenter de s'opposer. Selon elle, la résistance doit être porteuse de propositions qui peuvent mener à la construction d'un contre-pouvoir. Pour Miraftab, la résistance à l'échelle urbaine doit remettre en question l'urbanisme néolibéral et l'ordre établi, mais elle doit aussi apporter des réponses contre-hégémoniques, transgressives et imaginatives. À l'instar des exemples tirés des associations de voisinage de Madrid et des initiatives des Black Panthers aux États-Unis, le travail organisationnel de résistance doit s'appuyer sur un sentiment d'appartenance au quartier, une connaissance intime de l'espace de vie et des propositions imaginatives et concrètes qui rencontrent les aspirations des résident·es. Ajoutons que ces mobilisations doivent se faire sur une base autonome et indépendante des partis politiques et des institutions. Bref, l'insurgent planning, ou planification rebelle, semble une voie concrète d'appropriation citoyenne de la ville face à la montée du néofascisme.

Anne Latendresse est professeure de géographie à l'UQAM.

Illustration : François Berger


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