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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

16.06.2026 à 14:16

Hezbollah : le bras de fer avec l'État libanais s'intensifie

Natasha Metni Torbey

Au Liban, la guerre et le débat sur les armes du Hezbollah révèlent un fossé devenu central : celui qui sépare l'État, incarné par le président de la République, Joseph Aoun, et le Premier ministre, Nawaf Salam, d'une formation chiite refusant de renoncer à son autonomie militaire. Derrière le dialogue, deux visions irréconciliables du pays se font désormais face ouvertement, dangereusement. Un article signé Natasha Metni Torbey repris du site partenaire Ici Beyrouth.

Il est des moments où la politique cesse d'être une gestion du compromis pour devenir un face-à-face de conceptions irréconciliables. C'est le cas du Liban, où la séquence actuelle, marquée par la guerre et la résurgence du débat sur les armes du Hezbollah, agit comme un révélateur d'un clivage de plus en plus structurant entre l'État et la formation chiite. Dès lors, une question se pose : quelle est, aujourd'hui, l'ampleur réelle de ce fossé ?

Depuis leur arrivée au pouvoir en 2025, le président, Joseph Aoun et le Premier ministre, Nawaf Salam, ont maintenu la même ligne, celle du dialogue, de l'intégration politique et du retour de l'ensemble des décisions stratégiques sous l'autorité de l'État. Et pourtant, à mesure que les discussions avançaient, une évidence s'est imposée. La divergence entre l'exécutif libanais et le Hezbollah ne relève plus d'un simple désaccord sur les modalités du désarmement. Elle touche désormais à la définition même de l'État libanais et à la place qu'y occupe la milice chiite.

Depuis l'élection, en janvier 2025, de M. Aoun à la présidence de la République et la formation du gouvernement de Nawaf Salam, un mois plus tard, les signaux envoyés au Hezbollah ont toujours été constants. L'objectif n'était pas d'exclure la formation de la vie politique ni de provoquer une confrontation interne, mais de l'amener à s'inscrire dans un projet étatique fondé sur un principe central, celui du monopole de la force légitime par l'État.

Or, c'est précisément sur ce point que les chemins semblent aujourd'hui, et de plus en plus, se séparer.

Une ligne présidentielle inchangée depuis le premier jour

Dès son discours d'investiture, le président Aoun avait placé la restauration de la souveraineté de l'État au cœur de son mandat. Il y affirmait que la décision de guerre et de paix devait revenir exclusivement aux institutions constitutionnelles et que l'État devait exercer son autorité sur l'ensemble du territoire libanais. Cette orientation n'a jamais varié.

Au fil des mois, le chef de l'État a multiplié les déclarations réaffirmant que la question des armes ne pouvait être dissociée de la reconstruction de l'État. En avril 2025, il expliquait déjà que la décision de limiter les armes à l'État avait été prise et que sa mise en œuvre devait passer par un dialogue direct avec le Hezbollah.

Le président a constamment privilégié une approche graduelle et négociée. Loin d'une logique d'affrontement, il a cherché à ouvrir des canaux de discussion avec la formation milicienne afin de trouver une formule permettant son intégration complète dans le cadre institutionnel.

Toutefois, et parallèlement à cette ouverture, la ligne de fond est demeurée inchangée. En juillet, Joseph Aoun réaffirmait que le monopole des armes par l'État constituait une « décision irrévocable » et que les décisions de guerre et de paix relevaient exclusivement du Conseil des ministres.

Cette position a été réitérée à l'occasion de la fête de l'Armée, lorsqu'il a appelé à l'extension de l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire et à la remise des armes de tous les groupes armés, y compris le Hezbollah, à l'armée libanaise.

Nawaf Salam dans le prolongement de Baabda

La même cohérence se retrouve du côté du Grand Sérail. Dès sa désignation, le Premier ministre, Nawaf Salam, s'était engagé à étendre l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire libanais et à appliquer pleinement les dispositions de l'accord de Taëf ainsi que la résolution 1701 du Conseil de sécurité.

La déclaration ministérielle de son gouvernement s'inscrivait dans cette même logique, en reprenant le principe selon lequel l'État doit être seul détenteur de la force armée légitime.

Au cours des derniers mois, le chef du cabinet a systématiquement rejeté l'idée d'une coexistence durable entre l'État et une structure militaire autonome. Fin juillet, il affirmait qu'il n'y aurait « aucun retour en arrière » sur le principe du monopole des armes par l'État, rappelant que cet objectif figurait à la fois dans le discours d'investiture du président et dans la déclaration ministérielle approuvée par le Parlement.

L'exécutif a ainsi tenté de maintenir un équilibre délicat qui consiste à préserver le dialogue avec le Hezbollah tout en affirmant progressivement les prérogatives de l'État.

Le refus du Hezbollah de changer de paradigme

Face à cette approche, le Hezbollah a continué de défendre une vision radicalement différente.

Depuis la guerre avec Israël et malgré l'affaiblissement militaire subi par la milice, son secrétaire général, Naïm Kassem, n'a cessé de rejeter l'idée d'un désarmement. Pour lui, les armes du Hezbollah ne constituent pas une anomalie institutionnelle mais une composante permanente de la stratégie de « défense » du Liban.

D'ailleurs, ses discours des derniers mois traduisent plus que jamais le refus de dissocier la notion de « résistance » de l'existence d'une force armée indépendante de l'État. Naïm Kassem a notamment affirmé que toute pression en faveur du désarmement servait les intérêts israéliens et que le Hezbollah n'accepterait pas d'abandonner ses armes sous la contrainte.

C'est dire que là où l'exécutif défend un modèle fondé sur un État unique, détenteur exclusif de la décision militaire, le Hezbollah, lui, continue de revendiquer une légitimité propre en matière de défense et de confrontation régionale. C'est cette incompatibilité de visions qui explique aujourd'hui les tensions croissantes entre les deux parties, mais aussi et surtout la guerre en cours et la quasi-impossibilité de faire sortir le pays du gouffre dans lequel le Hezbollah l'a plongé.

Or, qui dit incompatibilité, dit rupture. À mesure que l'État tente de réaffirmer son autorité, le Hezbollah continue de considérer ses armes comme un acquis stratégique non négociable. Dès lors, le fossé qui se creuse n'est plus seulement politique. Il oppose deux conceptions du Liban. D'un côté, celle d'un État souverain exerçant seul l'autorité sur son territoire et, de l'autre, celle d'une organisation qui agit comme un pouvoir armé autonome, en marge des institutions et de leur autorité.


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16.06.2026 à 14:15

Soutien militaire russe à l'Iran : ce que l'on sait

Mario Chartouni

Depuis l'opération Epic Fury, lancée le 28 février, les transferts militaires russes vers l'Iran inquiètent les capitales occidentales. Entre livraisons d'armes, assistance satellitaire et coopérations opaques, Moscou renforce un partenariat stratégique dont l'ampleur réelle demeure largement difficile à mesurer. Un article signé Mario Chartouni, repris du site partenaire Ici Beyrouth.

Tiré de MondAfrique.

Depuis le début de l'opération Epic Fury, le 28 février, les transferts militaires russes vers l'Iran font l'objet d'une attention croissante dans les capitales occidentales. Les preuves s'accumulent – photographies, avions de transport, déclarations officielles – mais les zones d'ombre restent considérables. Que sait-on là-dessus ?

Des livraisons confirmées avant le conflit

Les transferts militaires russes vers l'Iran s'inscrivent dans une relation qui remonte à l'effondrement soviétique. Depuis 1991 et dans la continuité de l'Union soviétique, les deux pays entretiennent une relation transactionnelle et asymétrique qui s'est progressivement muée, depuis le début de la guerre en Ukraine, en un véritable partenariat stratégique, selon l'Institut français des relations internationales.

À partir des années 1990, Moscou a remplacé la France et l'Allemagne comme principal partenaire du programme nucléaire civil iranien.

En 2006, 29 systèmes antiaériens mobiles TOR M-1 ont été livrés à l'Iran pour environ un milliard de dollars. C'est dans la continuité de cette relation que s'inscrivent les livraisons récentes : dès 2023, Téhéran a reçu ses premiers avions d'entraînement Yak-130, et selon le Carnegie Endowment, un avion-cargo Antonov An-124 a effectué au moins quatre rotations en 2025 depuis Irkoutsk, ville où l'appareil est produit, vers Téhéran.

En janvier, des vidéos ont établi, toujours selon la même source, la présence en Iran d'au moins six hélicoptères d'attaque Mi-28, que des pilotes iraniens s'entraînaient déjà à piloter au-dessus de la capitale. Le fait est notable : le Mi-28 est activement engagé par la Russie en Ukraine, ce qui rend sa cession à l'Iran d'autant plus significative sur le plan politique.

D'autres transferts ont été révélés non par des fuites officielles, mais par des images circulant sur les réseaux sociaux. La Fondation pour la défense des démocraties (FDD), dans son témoignage devant le Congrès du 21 avril, et Carnegie signalent tous deux l'apparition de fusils de précision russes Orsis T-5000M lors d'exercices des Gardiens de la révolution, sans qu'aucun contrat n'ait jamais été annoncé publiquement.

Des véhicules blindés Spartak ont quant à eux été filmés en Iran dès fin 2024 ; Carnegie précise que « des dizaines » d'unités ont été reçues et que ces véhicules ont été utilisés pour réprimer les manifestations de janvier. Moscou et Téhéran semblent donc capables de maintenir une part substantielle de leur coopération hors de tout regard public.

Le renseignement, arme principale du conflit

Au-delà des transferts matériels, c'est le volet renseignement qui a le plus directement pesé sur le déroulement du conflit. Le général Dan Caine, chef d'état-major interarmées américain, a confirmé que la Russie avait fourni à l'Iran des données satellitaires pour cibler les forces américaines dans la région. Des sources ukrainiennes ont précisé que des satellites russes avaient photographié des bases sensibles – Diego Garcia, la base de l'OTAN à Incirlik, Al Udeid au Qatar – toutes frappées ultérieurement par l'Iran.

Le média allemand Stern a par ailleurs rapporté que le service de renseignement extérieur russe avait compilé une liste d'installations iraniennes surveillées par les satellites américains et l'avait transmise à Téhéran, lui permettant potentiellement d'évacuer des sites vulnérables avant les frappes. Selon le Wall Street Journal, des responsables américains estiment que cette assistance russe au ciblage est « l'une des raisons pour lesquelles des soldats américains ont été blessés ou tués au Moyen-Orient ».

Des améliorations technologiques aux conséquences concrètes

Moscou a également amélioré les drones Shahed que l'Iran lui avait initialement fournis depuis 2022. La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a déclaré en avril que « les drones iraniens utilisés contre nos partenaires du Golfe intègrent vraisemblablement des améliorations technologiques russes ».

La preuve la plus tangible de ces améliorations est venue de Chypre : l'analyse des débris d'un drone Shahed lancé depuis le territoire libanais contre une base aérienne britannique a révélé la présence d'un système de navigation russe Kometa-B conçu pour contrer le brouillage électronique, selon le Times.

Sur le plan contractuel, la FDD a détaillé devant le Congrès américain, le 21 avril, un accord portant sur 500 missiles sol-air portatifs Verba 9K333, d'une valeur estimée à 589 millions de dollars, dont la livraison est échelonnée entre 2027 et 2029. Un contrat séparé portant sur 48 chasseurs Su-35 – livraison prévue entre 2026 et 2028 – a également été rapporté, bien qu'aucune livraison ne soit confirmée à ce jour.

Ce que l'on ne sait pas encore

Les zones d'ombre restent étendues. Entre décembre 2025 et février 2026, au moins une dizaine d'avions de transport militaires russes ont atterri en Iran, dont six pour le seul mois de février. Leur contenu n'a pas été établi. Par ailleurs, The Economist a rapporté le 7 mai l'existence d'un document du renseignement militaire russe proposant la livraison de 5 000 drones à fibre optique insensibles au brouillage, mais le journal reconnaît ne pas avoir de preuve que ce document a été transmis aux Iraniens ni qu'une quelconque livraison a eu lieu.

Ce que les sources disponibles permettent d'affirmer avec certitude, c'est que le soutien militaire russe à l'Iran est réel, multiforme et croissant, mais que son ampleur totale reste délibérément opaque. Ce que l'on mesure n'est qu'un plancher, pas un plafond.


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16.06.2026 à 14:15

La Méditerranée orientale, un front ignoré de la recomposition régionale

Sylvain Henry

Tel-Aviv ne cache pas ses ambitions de redessiner les frontières du Moyen-Orient. Cette volonté s'étend à la Méditerranée orientale où intérêts énergétiques et stratégiques contribuent à la consolidation d'un front entre Israël, Chypre et la Grèce.

Tiré d'Orient XXI.

Le 2 mars 2026, deux jours après le début de l'attaque américano-israélienne contre l'Iran, les bases militaires britanniques à Chypre ont été la cible d'attaques de drones. Si les dégâts matériels ont été limités, les personnels militaires et de localités environnantes ont été évacués.

L'Iran a d'abord été accusé, mais d'autres sources ont évoqué l'implication du Hezbollah libanais. En juin 2024, Chypre avait été directement menacé de représailles par le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, du fait de son emploi au service d'Israël.

Le Premier ministre britannique Keith Starmer a nié que des bombardements américains aient été lancés à partir des bases de Chypre. Pourtant, il est indéniables que celles-ci assurent un soutien logistique majeur à Israël qui va au-delà de seules « opérations défensives ».

Face à cette escalade contre un territoire européen, différents gouvernements de l'Union européenne ont annoncé un renforcement de leur présence militaire en Méditerranée orientale. La France, la Grèce et le Royaume-Uni, notamment, ont mobilisé des bâtiments supplémentaires et des effectifs militaires renforcés. Côté turc, des renforts ont aussi été déployés dans la partie nord de Chypre.

Très critique à l'encontre de la réaction de Londres, jugée tardive et molle, le président chypriote Nikos Christodoulides a déploré son incapacité à empêcher l'attaque de drones. Un début de débat sur l'avenir de ces bases héritées de l'empire colonial britannique s'est même ouvert sur l'île. Lancée au printemps 2025, une campagne transnationale « Bases hors de Chypre » (Bases off Cyprus) a été lancée autour d'un ensemble d'organisations locales, américaines et britanniques pour réclamer non seulement la fermeture de ces bases et un embargo sur les armes, mais aussi la remise des preuves accumulées lors des vols de surveillance et de reconnaissance au-dessus de Gaza à la justice internationale chargée de juger les responsabilités et les complicités de crimes de guerre.

Les bases militaires britanniques mobilisées

Hormis quelques évocations dans la presse britannique généraliste, ces bases militaires étaient restées largement dans l'ombre. Cette discrétion a été encouragée par un mémo gouvernemental adressé à la presse. Pourtant, ces bases occupent un rôle central dans les opérations américaines et britanniques au Moyen-Orient. Dès octobre 2023, elles ont rempli un rôle logistique majeur dans les opérations militaires contre Gaza. Elles ont assuré une ligne d'approvisionnement vitale pour l'armée américaine, tout en permettant le lancement de plus de 650 missions de surveillance et de reconnaissance au-dessus de Gaza, avec un partage des données avec Israël. Plus précisément, les numéros et durées des vols – coïncidant souvent avec d'importantes opérations israéliennes – suggèrent un degré de coopération dépassant largement le cadre officiel du « sauvetage d'otages israéliens » (1).

Cette coopération militaire a été renforcée par un accord secret de défense mutuelle entre Londres et Tel-Aviv visant à « contrer l'activité régionale déstabilisatrice de l'Iran et du Hezbollah », selon des documents déclassifiés (2).

Cette centralité stratégique de l'île n'est pas nouvelle. Dès l'été 2017, l'armée israélienne l'a utilisée à diverses reprises pour des exercices simulant des combats au Sud-Liban, mobilisant un nombre sans précédent de soldats israéliens déployés à l'étranger. Ce territoire avait été choisi à cause de la similitude topographique avec le Liban.

Un axe Grèce, Chypre et Israël

Le rôle de ces bases ne peut être compris indépendamment d'une transformation plus large de la Méditerranée orientale, où la militarisation accélérée est directement connectée à des projets énergétiques et stratégiques. Récemment, le rapprochement entre la Grèce, Chypre et Israël s'est progressivement transformé en une véritable alliance structurée autour de trois axes interconnectés : des accords économiques, une coopération énergétique centrée sur le gaz naturel et le renforcement des liens militaire et sécuritaire.

Cette convergence est alimentée par des rivalités autour du tracé des frontières maritimes et des ressources énergétiques en Méditerranée orientale. Il s'est accéléré après la découverte de gisements importants de gaz naturel en 2011, dont six déjà identifiés dans la zone économique exclusive (ZEE) de Chypre. Ces découvertes ont à la fois aggravé les rivalités maritimes avec la Turquie et renforcé la coopération sécuritaire avec Israël afin de sécuriser les infrastructures énergétiques et les routes maritimes.

Une manne pour les firmes israéliennes de défense

Depuis l'occupation turque du nord de Chypre, la zone tampon entre les deux parties de l'île (ou « zone verte ») a été équipée de matériels technologiques de surveillance développés par des entreprises israéliennes pour assurer le contrôle des passages migratoires. Dans le même temps, la Grèce a équipé ses camps de réfugiés en mer Égée d'outils technologiques de surveillance et de contrôle développés par des entreprises israéliennes. Un moment suspendus, ces projets ont repris en octobre 2025, avec l'annonce d'un « cessez-le-feu » à Gaza.

Approuvé par le Parlement grec en décembre 2025, cette coopération inclut l'achat de 36 systèmes de lancement précis de roquettes (PULS) pour un montant de 758 millions de dollars (646 millions d'euros), dans le cadre d'un investissement plus large d'environ 3 milliards d'euros visant à créer un système de défense antimissile pour la mer Égée, comparable au Dôme de fer israélien. Ce plan intègre un programme de modernisation militaire de 28 milliards de dollars (24 milliards d'euros) lancé par la Grèce.

De son côté, Chypre s'est également doté d'un système de défense antimissile. Le 22 décembre 2025, lors d'un sommet trilatéral, les trois pays ont annoncé l'intensification des manœuvres conjointes, une coordination renforcée de la planification sécuritaire mais aussi la création d'une force militaire commune mobilisable lors de crises.

Un corridor maritime jusqu'à l'Inde

Sécurisés par ces accords militaires, les projets énergétiques constituent l'un des piliers de cette alliance. Parmi eux, figure le Great Sea Interconnectore (GSI) visant à relier le réseau électrique de Chypre et de la Grèce, avec un élargissement prévu à Israël. Promu pour mettre fin à l'isolement énergétique de Chypre et l'intégrer au marché européen, le projet vise à renforcer aussi la sécurité énergétique régionale en limitant la dépendance au gaz russe. Présenté sous couvert d'une « transition verte » et de la diversification des routes énergétiques, le projet reflète une réorganisation plus large en Méditerranée orientale, fondée sur la normalisation et l'intégration régionale d'Israël.

Lors du sommet, les trois pays ont annoncé leur volonté de se relier au Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC). Sous patronage américain, celui-ci vise à raccorder le marché européen et l'Asie du Sud par des infrastructures de transport et de commerce et des coopérations énergétiques, étendu de l'Inde jusqu'à la Grèce et Chypre, en passant par les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et Israël.

Pour le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, ce projet représente le « squelette » d'un corridor stratégique destiné à intégrer Israël dans ces réseaux économiques et énergétiques. Soutenu par l'UE, il vise aussi à contrer le projet de la Chine des Nouvelles routes de la soie (BRI). Toujours dans ses phases préliminaires, ce projet s'est renforcé grâce à des accords entre l'Inde et les Émirats arabes unis confirmés lors de la visite du Premier ministre indien Narendra Modi aux Émirats arabes unis le 15 mai.

L'alignement sur les États-Unis

La guerre contre Gaza forme ainsi le prélude à une reconfiguration plus large du Moyen-Orient. Au-delà de sa fonction logistique dans les opérations militaires, Chypre est présente dans certaines projections politiques au sujet du futur des Palestiniens. En janvier 2025, différents États sont évoqués comme sites potentiels de « relocalisation » pour les Palestiniens : l'Égypte, la Jordanie, la Somalie ou l'Ouganda. Plus inattendu, Chypre figurait comme site possible d'aménagement de vastes camps appelés zones de transit humanitaire (HTA) dans certaines ébauches préliminaires (3).

Dans un plan en six points présenté lors du sommet de Charm el-Cheikh le 13 octobre 2025 en Égypte, le président Christodoulides s'est aligné sur la vision étatsunienne. Pour justifier cette position, il a argué de la proximité géographique de l'île avec le théâtre de la guerre qui entraînerait, selon lui, des obligations pour Chypre (4).

Cette localisation exceptionnelle permettrait d'assurer une assistance humanitaire « neutre » présentée comme utile dans le cadre d'un conflit extérieur. Dès octobre 2023, l'administration chypriote a constamment défendu un rôle présenté comme purement humanitaire, notamment à travers le corridor maritime vers Gaza opéré depuis le port de Limassol.

Mais ces arguments occultent la fonction de plateforme logistique de Chypre, dont les infrastructures visent à sécuriser les corridors maritimes régionaux et affermir le cadre international de gestion du territoire palestinien.

Finalement, Chypre et la Grèce ont intégré le Conseil de la paix de Donald Trump — censé superviser la reconstruction de Gaza — en tant que « membres observateurs » au moment où Nicosie assure jusqu'au 1er juillet la présidence du Conseil de l'UE. De son côté, la Grèce a accepté de participer à la Force internationale de stabilisation (FIS), chargée de sécuriser et démilitariser l'enclave palestinienne, en fournissant du personnel médical, du personnel technique et une composante de patrouilles de sécurité.

La Turquie en ligne de mire

Tandis que l'occupation israélienne du Sud-Liban représente une escalade majeure du projet de « grand Israël », les coopérations militaires et énergétiques entre Israël, la Grèce et Chypre consolident un alignement stratégique visant à renforcer l'intégration de Tel-Aviv dans la région.

Ce développement est observé de près par la Turquie, avec laquelle les tensions alimentent la possibilité d'un affrontement direct. Lors du sommet trilatéral fin décembre 2025, Nétanyahou avait averti que « ceux qui s'imaginent pouvoir rétablir leurs empires et leur domination sur nos terres » feraient bien d'« oublier ça » (5) en référence à l'Empire ottoman.

Face à cette recomposition, d'autres alliances semblent émerger. Ainsi la Turquie explore-t-elle un rapprochement avec le pacte de défense mutuelle saoudien-pakistanais, créant un bloc concurrent à Israël et ses partenaires.

Ces rivalités régionales se jouent sur différents théâtres, notamment en Syrie. Dès décembre 2024, après la chute du régime de Bachar Al-Assad, la reconstruction du pays est devenue un terrain de compétition stratégique. Là où la Turquie défend un État unifié aligné sur ses intérêts, Israël préfère une configuration fragmentée et durablement minée par l'occupation militaire illégale et les bombardements répétés.

Dans une logique de blocs, Benyamin Nétanyahou a reformulé fin février 2026 ce projet : « Dans la vision qui s'offre à moi, nous créerons un système entier, en substance un 'hexagone' d'alliances autour ou à l'intérieur du Moyen-Orient. Cela inclut l'Inde, les nations arabes, les nations africaines, les pays méditerranéens (la Grèce et Chypre), ainsi que des pays d'Asie que je ne détaillerai pas pour le moment » (6).

Cet axe serait destiné à contrer ce qu'il appelle des « axes radicaux » qu'il assimile à la fois à « l'axe chiite » (l'ennemi iranien) et à un « axe sunnite émergent » (le régime turc). En Israël, la classe politique et économique adopte pleinement ces objectifs de normalisation. C'est devenu évident en mai 2024, lorsque Nétanyahou a présenté son plan intitulé « Gaza 2035 », imaginant la transformation de l'enclave en plateforme économique régionale. Ce projet affichait la création d'une zone de libre-échange articulée à des infrastructures de transport, d'oléoducs et de corridors commerciaux destinés à intégrer le territoire aux routes d'approvisionnement régionales et globales. Dans cette vision, Gaza est décrite comme un espace à rebâtir « à partir de rien », comme une espèce de table rase à réaménager en pôle d'investissement et de production.

Comme l'observent Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah (7) ce type de projection importe moins par sa faisabilité directe que par la fonction idéologique qu'il remplit : celle de projeter un avenir où l'intégration économique régionale d'Israël s'accompagnerait de la disparition de la résistance palestinienne et de la transformation des Palestiniens en force de travail servile.

Notes

1- Iain Overton, « US flew spy flights for UK months before MoD admitted it », Declasssified, 12 août 2025.

2- John McEvoy, « Britain's secret defence plan with Israel », Declassified, 9 octobre 2024,

3- Jonathan Landay et Aram Romston, « Exclusive : Proposal outlines large-scale 'Humanitarian Transit Areas' for Palestinians in Gaza, » Reuters, 11 juillet 2025.

4- Tom Cleaver, « Cyprus offers ‘operational support' for Trump's Gaza plan », Cyprus Mail, 23 Octobre 2025.

5- Nava Freiberg, « Netanyahu met en garde la Turquie contre ses désirs présumés de rétablir son empire », The Times of Israël, 22 décembre 2025

6- « Narendra Modi attendu en Israël mercredi, Benyamin Nétanyahou affirme vouloir bâtir de 'nouvelles alliances' », AFP, 23 février 2025.

7- La Palestine au cœur du capitalisme mondial, éditions Amsterdam, 2026.


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