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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

16.06.2026 à 14:14

Carney appuie le plus grave affaiblissement de la législation environnementale

The Energy Mix Staff

Le gouvernement fédéral a répondu aux « réactions de milliers de personnes » en reportant une série de mesures d'assouplissement environnemental de grande envergure et en prolongeant la période de consultation sur les modifications réglementaires proposées du 7 juin au 22 juillet.

9 juin 2026

Photo tirée de DEZALB/goodfreephotos.com

https://ecosocialistsvancouver.org/article/carney-backs-worst-gutting-environmental-law

Cette décision fait dérailler le projet du gouvernement de déposer un projet de loi dès la semaine du 8 juin. C'était avant que les propositions « ne suscitent la colère des Premières Nations et ne mobilisent les organisations de la société civile », rapporte la CBC.

De hauts responsables gouvernementaux ont été véritablement surpris par l'ampleur et la véhémence de la réaction, a appris The Energy Mix.

« Parmi l'ensemble des mesures figuraient la désignation de zones de développement pré-approuvées dans certaines "zones économiques fédérales" et l'octroi au Cabinet fédéral d'un pouvoir limité pour exempter des projets du "test de mise en péril" pour les espèces en péril », écrit la CBC. L'Assemblée des Premières Nations a répondu que les changements proposés constituaient « une pratique d'exclusion ».

La directrice générale d'Ecojustice, Kimberly Shearon, a ajouté dans un communiqué que « en vidant de leur substance les lois qui garantissent les protections environnementales fondamentales, ce gouvernement ne fera qu'accélérer des dommages évitables — et dans certains cas irréversibles — aux communautés et aux écosystèmes ».

L'une des principales préoccupations est que les mesures proposées repousseraient l'évaluation des impacts majeurs des mégaprojets énergétiques et miniers de la phase d'approbation à celle de l'octroi du permis définitif — moment où les décisions importantes concernant la conception du projet seraient déjà prises et considérées comme irréversibles.

« On ne peut pas à la fois précipiter le développement et protéger la nature de cette manière — si on fait mal les deux, les deux échouent », a déclaré Sandra Schwartz, directrice générale de la Société pour la protection des parcs et de la nature sauvage du Canada. « J'ai travaillé sur les lois qui protègent le droit des Canadiens à un environnement sain, et les voir affaiblies alors que des espèces comme le caribou sont poussées vers l'extinction est profondément frustrant. Une fois que la nature a disparu, on ne la récupère pas. »

Dans un communiqué de presse annonçant le report, le gouvernement a déclaré avoir « reçu des commentaires précieux de la part de milliers de parties prenantes, de groupes autochtones et de membres du public à travers le pays, soulignant l'importance de ces enjeux pour les Canadiens ».

Le ministre des Affaires intergouvernementales, Dominic LeBlanc, a déclaré que les Canadiens « ont manifesté un vif intérêt pour ces réformes proposées », tout en reconnaissant que ces changements « ont le potentiel de façonner la manière dont nous réalisons les grands projets et renforçons notre économie pour les années à venir ». Prolonger la période de consultation, a-t-il ajouté, « nous permettra d'entendre encore plus de Canadiens et nous aidera à élaborer des réformes qui reflètent les points de vue et les priorités des gens partout au pays ».

Le ministre des Transports, Steven MacKinnon, a ajouté que « pour bâtir une économie canadienne plus forte et mieux connectée, nous devons être à l'écoute des gens et des collectivités qu'elle dessert ».

Alex Cool-Fergus, spécialiste des affaires gouvernementales, a donné une interprétation plus cynique sur LinkedIn.

« Le gouvernement fédéral vient de prolonger la période de consultation sur le projet de déréglementation jusqu'au milieu de l'été, soit précisément le moment où les Canadiens y prêtent le moins attention », a-t-elle écrit. « Pourquoi ? Probablement parce qu'on se rend compte que les mesures de déréglementation proposées sont profondément impopulaires auprès des électeurs, quelle que soit leur affiliation partisane. La nature compte et constitue une question identitaire fondamentale pour presque chacun d'entre nous. Supprimer les protections essentielles qui assurent la sécurité de notre environnement naturel et de nos communautés au nom d'une simplification de la vie des entreprises est politiquement risqué. »

Avec les élections partielles prévues cet automne, le gouvernement « devra démontrer qu'il est du côté des petits », a ajouté Mme Cool-Fergus. « C'est la preuve, pour ceux d'entre nous qui désespèrent de l'état des affaires climatiques et environnementales dans ce pays, que les gens s'en soucient encore. Il y a des leçons à tirer de tout cela.

La veille, des groupes de défense du climat, de l'énergie et de la nature s'étaient rassemblés devant le Parlement pour exhorter le gouvernement à faire marche arrière sur le démantèlement des politiques environnementales.

Des représentant-es de 16 groupes ont tenu une conférence de presse pour affirmer qu'Ottawa était allé trop loin dans l'affaiblissement des politiques environnementales et climatiques, a rapporté la Presse canadienne. Leurs appels ont été lancés en prévision de rencontres prévues avec la ministre de l'Environnement, Julie Dabrusin, et des hauts fonctionnaires du Cabinet du premier ministre.

« Le premier ministre (Mark) Carney propose le plus grave affaiblissement de la législation environnementale de l'histoire du Canada, garantissant ainsi que le pays sera laissé pour compte dans la transition énergétique », a déclaré Tim Gray, directeur général d'Environmental Defence Canada. « Ce sont les Canadiens qui en paieront le prix, et les dommages pourraient perdurer pendant des générations. »

Ottawa a publié deux documents de travail le mois dernier qui proposaient, entre autres, d'approuver des projets avant même qu'ils ne soient examinés et d'exempter certains projets des lois visant à protéger les espèces en péril.

Le gouvernement a également proposé de retirer à l'Agence fédérale d'évaluation des impacts la responsabilité d'examiner les projets de pipelines, de lignes de transport d'électricité et d'énergie renouvelable en mer, pour la confier à l'Office de régulation de l'énergie du Canada.

À l'époque, Anna Johnston, avocate chez West Coast Environmental Law, qui a largement participé à l'élaboration de la Loi sur l'évaluation des impacts du gouvernement Trudeau, a déclaré que ces changements seraient « bien pires que ce qui s'est passé sous le gouvernement du premier ministre Harper en 2012 ». L'ancien ministre fédéral de l'Environnement, Steven Guilbeault, partageait cet avis.

Le gouvernement fédéral a déclaré que l'industrie lui avait fait savoir que le niveau d'expertise en matière de projets énergétiques dont dispose l'Office de régulation de l'énergie du Canada n'existait pas au sein de l'Agence d'évaluation des impacts, rapporte la Presse Canadienne.

Ces propositions s'inscrivent dans la volonté d'Ottawa de se positionner comme un fournisseur d'énergie fiable, alors que la guerre américano-israélienne contre l'Iran et la fermeture du détroit d'Ormuz font grimper les prix de l'énergie à l'échelle mondiale.

Depuis des années, les dirigeants de l'industrie pétrolière et gazière demandent à Ottawa de supprimer les obstacles réglementaires qui, selon eux, entravent le développement, notamment la Loi sur l'évaluation d'impact et l'interdiction des pétroliers sur la côte ouest.

Ils ont déclaré que la complexité des processus réglementaires canadiens compromettait les possibilités d'assurer une plus grande sécurité énergétique mondiale.

Trevor Ebl, président des activités de gazoducs au Canada chez TC Energy, une société de transport par pipeline basée à Calgary, a déclaré l'année dernière que des entreprises comme la sienne étaient en concurrence avec des rivaux américains et mexicains pour attirer des investissements en capital.

Il a comparé le gazoduc Coastal GasLink de TC en Colombie-Britannique, achevé en 2024 après 10 ans de travaux, au projet Southeast Gateway de TC au Mexique, qui a été mis en service l'année dernière après seulement trois ans de développement.

Les groupes environnementaux ont déclaré qu'il n'y avait aucune preuve suggérant que les lois canadiennes empêchent le développement.

« Bien sûr qu'ils diront ça. L'industrie a une longue histoire de lobbying en faveur de la déréglementation environnementale », a déclaré M. Gray aux journalistes.

« Le gouvernement du Canada a l'obligation envers ses citoyen-nes de présenter et de divulguer les preuves sur lesquelles il s'appuie, s'il compte démanteler 50 ans de réglementation environnementale qui protège l'intérêt public. De notre point de vue, aucune preuve n'existe. »

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16.06.2026 à 14:13

L'itinérance des femmes commence souvent avant la rue

Mélanie Fournier

Nous reconnaissons l'itinérance lorsqu'elle se donne à voir dans la rue : un corps dehors, exposé, sans adresse fixe. Cette image nous arrange presque autant qu'elle nous inquiète. Elle permet de croire que le problème commence là où le domicile s'arrête. Or les trajectoires des femmes déjouent ce scénario. Elles se logent souvent dans des espaces privés, derrière des formes de stabilité apparente, là où le danger se retire du regard sans disparaître.

Tiré de The conversation.

Pour plusieurs, le dedans n'a jamais été ce sanctuaire que célèbrent nos fictions domestiques. Il a parfois été le lieu même où la menace s'installe et devient ordinaire. Avoir un toit, dans ces conditions, ne suffit pas à être en sécurité ; encore faut-il que ce lieu puisse être habité sans reconduire ce dont il devait protéger.

Dans mes recherches doctorales en psychologie, menées auprès de femmes ayant connu l'itinérance et le relogement, j'étudie cet écart entre être logée et pouvoir habiter. Il invite à penser l'itinérance féminine au-delà de l'absence de logement, à partir d'une fragilisation du rapport au refuge lui-même.

Hors de la rue, mais pas à l'abri

Elle passe d'un divan à l'autre, accepte une chambre provisoire, reste parfois dans une relation violente ou compose avec une hospitalité qui exige quelque chose en retour. Elle n'est pas dehors. Elle n'est pourtant nulle part chez elle.

C'est ce qu'on appelle l'itinérance cachée : non pas l'absence complète de toit, mais l'impossibilité de disposer d'un lieu à soi. Cette forme d'itinérance tient souvent à une présence tolérée chez les autres, révocable, conditionnelle. Et puisqu'elle se déroule dans des espaces privés, elle demeure plus difficile à reconnaître.

Ce retrait tient aussi à une stratégie de survie. Si plusieurs femmes évitent la rue, ce n'est pas parce que leur situation serait moins grave, mais parce que l'espace public et certains refuges peuvent devenir des lieux d'exposition accrue. Les recherches documentent des risques importants de victimisation, de harcèlement et d'agression dans ces contextes. La fuite vers des espaces privés fragiles constitue alors moins une solution qu'un déplacement de l'insécurité.

Dans une étude sur la spirale de l'itinérance au féminin, une participante résumait brutalement ce choix piégé : devoir aller « chez un [homme] qui te maltraite, qui te fait tous les temps, pour avoir une adresse ». La formule est dure, mais elle dit ce que les catégories administratives peinent à saisir : l'adresse peut parfois être obtenue au prix de sa propre sécurité.

Un tiers des sans-abris recensés sont des femmes

Cette invisibilité a des effets très concrets. Les femmes apparaissent moins nombreuses dans les dénombrements de l'itinérance visible, mais elles sont fortement présentes dans ses formes cachées. Ce qui échappe au regard public échappe aussi plus facilement aux mécanismes de reconnaissance et d'intervention.

L'invisibilité devient alors une forme de preuve contre celles qu'elle efface.

Un angle mort d'autant plus préoccupant que même la part visible de l'itinérance féminine augmente. À Montréal, la proportion de femmes recensées en situation d'itinérance visible est passée de 23 % à 29 % en quatre ans. Si ce chiffre ne rend pas compte de tout le phénomène, il suffit pourtant à rappeler que cette réalité n'a rien de marginal.

Dépendance et dette implicite

Cette sous-reconnaissance tient aussi à une attente sociale persistante : une femme devrait pouvoir être accueillie quelque part. Comme si les liens familiaux, amoureux ou amicaux formaient naturellement autour d'elle un filet de protection. Tant qu'elle peut dormir chez quelqu'un, sa situation reste difficile à nommer. Or cette aide apparente peut masquer une dépendance fragile, une dette implicite, une impossibilité de choisir vraiment où rester.

Ces trajectoires correspondent rarement à une rupture nette. Elles prennent plutôt la forme d'arrangements qui semblent provisoirement tenir, jusqu'à ce qu'ils cèdent. L'itinérance féminine se loge souvent dans ce délai : avant la rue, avant l'urgence visible, au moment même où la survie dépend encore du maintien de liens parfois coûteux.

Violence dans l'enfance, départ précoce

Bien avant la rue, certaines violences s'installent dans l'espace même qui aurait dû faire abri. Une femme rencontrée dans une recherche sur le sens du chez-soi résume cette fracture précoce : « Aucun des endroits où j'ai vécu avec mes parents ne ressemblait à un chez-moi ». Elle évoque ensuite une intervention policière dans sa chambre d'enfant, au milieu de ses jouets. Ce type de récit montre que la maison peut cesser très tôt d'être associée à la protection, pour devenir un lieu d'intrusion, d'alerte ou d'exposition.

Les données québécoises vont dans le même sens : environ une personne sur 13 déclare avoir subi de la violence sexuelle de la part d'un adulte avant l'âge de 15 ans. Dans près de 9 cas sur 10, l'incident le plus grave avait été commis par une personne connue de la victime. Les départs précoces du domicile prennent alors un autre sens. Certaines filles ne quittent pas la maison par désir d'autonomie, mais parce que rester devient impossible.

La maison, censée protéger, devient le lieu du danger

Cette exposition ne disparaît pas à l'âge adulte. Après l'âge de 15 ans, une femme sur quatre rapporte avoir subi au moins une agression sexuelle — sans compter les agressions commises par un partenaire intime, qui sont comptabilisées séparément. Au Québec, 40 % des femmes de 18 ans et plus ayant déjà été dans une relation intime ou amoureuse rapportent avoir subi au moins une forme de violence par un partenaire intime au cours de leur vie. La violence conjugale et familiale devient ainsi l'un des chemins par lesquels l'espace domestique peut précipiter vers l'itinérance.

Le problème n'est pas seulement que certaines femmes subissent de la violence à la maison. C'est que cette violence vient précisément brouiller la fonction symbolique du domicile : le lieu censé protéger devient celui dont il faut se protéger.

L'itinérance féminine apparaît alors moins comme une sortie brutale hors du domicile que comme la conséquence d'un abri progressivement retourné contre celles qu'il devait protéger.

Avant l'appartement autonome, il faut des lieux de transitions

Ces réalités obligent à penser l'itinérance des femmes comme un continuum, et non comme un simple passage de la rue au logement. Avant même l'accès à un appartement autonome, il faut multiplier les lieux de transition, les centres de jour et les espaces non mixtes où les femmes peuvent retrouver un minimum d'apaisement. Ces lieux ne sont pas des solutions de second ordre : ils représentent parfois le premier espace où le corps n'a plus à demeurer continuellement en alerte.

Mais la réponse ne peut pas s'arrêter au seuil de l'appartement. Pour plusieurs femmes, l'accès à un lieu à soi ne met pas fin à l'insécurité ; il exige un accompagnement capable de reconnaître ce que l'espace domestique peut réveiller. Le logement social avec soutien communautaire, les suivis à long terme et les approches fondées sur la santé relationnelle ne sont donc pas des ajouts périphériques aux politiques d'habitation. Ils conditionnent souvent la possibilité même de rester quelque part.

Autrement dit, il ne suffit pas de demander si une femme est logée. Il faut aussi se demander ce que ce lieu rend possible — ou impossible. Peut-elle y demeurer sans peur, sans emprise, sans disparaître à nouveau du regard social ? La rue n'est pas toujours le point de départ du danger : elle en est parfois la forme la plus visible.


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16.06.2026 à 14:13

Haroun Bouazzi 1, Simon Jolin-Barrette 0

Mohamed Lotfi

Il existe des victoires qui ne se mesurent ni en sièges, ni en pourcentages, ni même en manchettes. Des victoires qui n'ont rien d'électoral et tout de démocratique.

Elles ne font pas descendre les foules dans la rue. Elles ne provoquent pas de grands élans patriotiques. Pourtant, elles laissent une trace profonde parce qu'elles rappellent à ceux qui gouvernent que le pouvoir n'est jamais absolu et que la démocratie n'est jamais un simple exercice de gestion.

À Rabat, installé dans un café populaire où les conversations, les rires et le bruit des tasses accompagnaient les images du Mondial 2026 diffusées sur un écran accroché au mur. Comme partout dans le monde ce soir-là, les regards étaient tournés vers le match opposant le Mexique à l'Afrique du Sud. Je suivais le ballon, les mouvements des joueurs et les promesses de suspense qui accompagnent toujours une Coupe du monde.

Puis une notification est venue interrompre ce moment de football. En quelques secondes, mon attention a quitté les stades pour se tourner vers une autre compétition. Une compétition beaucoup moins spectaculaire, mais infiniment plus importante. Une confrontation entre deux visions du Québec.

D'un côté, une conception du pouvoir qui semblait considérer qu'une majorité parlementaire suffisait à légitimer à peu près tout. De l'autre, une conception plus exigeante de la démocratie, fondée sur le débat, la consultation et le respect des contre-pouvoirs.

Ce soir-là, le score m'est apparu avec une clarté presque sportive. Haroun Bouazzi 1. Simon Jolin-Barrette 0.

Bien sûr, il ne s'agit pas ici d'un véritable score. La politique n'est pas un match de football et les idées ne se comptent pas comme des buts. Pourtant, il est difficile de ne pas voir dans l'issue de cette bataille une victoire nette de celles et ceux qui ont refusé d'accepter sans discussion un projet présenté comme une évidence.

La nouvelle était sans équivoque. Le gouvernement caquiste venait d'annoncer l'abandon de son projet de constitution du Québec, le fameux projet de loi 1. Simon Jolin-Barrette, qui portait ce chantier depuis des mois avec l'ambition de doter le Québec de sa propre constitution, reconnaissait finalement que le texte ne pourrait pas être adopté. Faute d'appuis suffisants. Faute de consensus. Faute d'avoir réussi à convaincre au-delà de son propre camp. Après des mois de débats et de controverses, ce qui devait devenir la « loi des lois » du Québec allait tout simplement mourir au feuilleton législatif.

Cette marche arrière constitue bien davantage qu'un revers parlementaire. Elle représente le rappel salutaire qu'une constitution ne peut être imposée comme une réforme ordinaire. Une constitution appartient à l'ensemble de la société. Elle exige un niveau d'adhésion et de légitimité supérieur à celui requis pour les lois habituelles. C'est précisément parce qu'elle touche aux fondements mêmes du contrat social qu'elle ne peut être l'œuvre exclusive d'un gouvernement, aussi majoritaire soit-il.

Ce qui rend cette séquence particulièrement remarquable, c'est que Haroun Bouazzi n'est précisément pas le personnage que certains rêveraient de voir entrer dans un moule. Depuis son arrivée en politique, on lui a souvent demandé implicitement de se faire plus discret, plus conforme, plus rassurant. Comme si la légitimité d'un élu devait passer par une forme d'effacement de soi.

Pourtant, ceux qui continuent de le décrire uniquement à travers le prisme du militant qu'il fut passent à côté d'une réalité essentielle. En peu de temps, Haroun Bouazzi a appris les règles parfois cruelles et souvent complexes de la politique parlementaire. Il a appris à manier le verbe politique avec davantage de précision. Il a appris à transformer une indignation en argument, une conviction en stratégie, une dénonciation en rapport de force. Il est devenu moins militant dans la forme, sans jamais renoncer à ses principes de fond. Il est devenu plus politique.

Ne pas lui reconnaître cette évolution, c'est lui refuser ce que l'on accorde pourtant à tant d'autres élus. C'est nier sa capacité à apprendre, à convaincre et à faire bouger les lignes. Cette victoire n'est pas seulement celle d'un parti ou d'une coalition circonstancielle. Elle est aussi celle d'un député qui a démontré qu'il pouvait contribuer concrètement à modifier le cours des choses.

Haroun Bouazzi a déjà annoncé son retrait de la politique active. Je sais que plusieurs le regretteront. Le Québec perdra une voix singulière, passionnée et profondément engagée dans les débats de son époque. Mais les militants ne disparaissent jamais vraiment. Ils changent simplement de terrain. Qui sait si Haroun Bouazzi n'a pas encore quelques chapitres à écrire dans la vie publique québécoise. Cela étant dit, pour un député que certains persistent à juger inassimilable, cette séquence politique devrait les inviter à un sérieux réexamen.

Ce qui s'est joué autour de ce projet de constitution dépasse d'ailleurs largement sa personne. Dès le départ, les critiques sont venues de toutes parts. Les partis d'opposition ont multiplié les objections. Les syndicats ont exprimé leurs inquiétudes. Les Premières Nations ont dénoncé l'absence d'une reconnaissance à la hauteur de leur statut et de leurs droits. Plusieurs organismes ont également soulevé des préoccupations concernant certains droits fondamentaux.

La mobilisation qui s'est construite contre ce projet était remarquable par sa diversité. On y retrouvait les Premières Nations, la Fédération des femmes du Québec, le Barreau du Québec, la Ligue des droits et libertés, des universitaires, des artistes, des militants et des intellectuels comme Roméo Bouchard et Christian Lapointe. Tous ne partageaient pas la même vision du Québec. Beaucoup étaient même en désaccord sur de nombreuses questions. Pourtant, ils se retrouvaient autour d'un principe simple. Une constitution ne peut être écrite par un seul gouvernement pour ensuite être présentée à la société comme un fait accompli.

C'est probablement là la véritable leçon de cette histoire. La démocratie ne se résume pas au pouvoir de la majorité. Elle repose aussi sur la capacité d'une société civile à se lever lorsque les enjeux fondamentaux sont en cause. Cette fois-ci, elle l'a fait. Et elle a été entendue.

Alors oui, pendant qu'à Rabat les amateurs de football avaient les yeux rivés sur la pelouse où s'affrontaient le Mexique et l'Afrique du Sud, un autre match se jouait à des milliers de kilomètres de là. Un match moins bruyant, moins spectaculaire, mais autrement plus important pour l'avenir des institutions québécoises. Et lorsque le coup de sifflet final a retenti, ce n'est pas un homme qui avait gagné contre un autre.

C'est l'idée même de la démocratie, au Québec, qui a marqué un but.

Mohamed Lotfi

11 Juin 2026

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