15.08.2026 à 18:45
Élections aux États-Unis et ailleurs dans le monde : ce qui a changé

L'élection de Donald Trump aux États-Unis s'est faite à l'encontre de certaines règles tacites de la démocratie : auparavant, jamais un homme avec un profil pareil ne se serait fait élire. Ce qui a changé dans cette campagne électorale hors de l'ordinaire pourrait aussi se reproduire ailleurs, dans d'autres pays, y compris le nôtre. D'où l'importance de bien comprendre ces mutations.
Il est clair que la nouvelle conjoncture politique profite à la droite radicale, alors que la gauche en subit les durs contrecoups. Elle se répercute aussi sur le mouvement social qui perd des relais précieux et qui pourrait autrement favoriser la mise en place de politiques progressistes. La tendance réactionnaire de nombreuses personnes nommées par Trump à des postes clés, de même que ses nombreux premiers décrets, nous montre à quel point ce gouvernement aura une grande capacité de nuire.
Les élections canadiennes à venir, sous une apparence peut-être un peu moins excessive, risquent de reproduire à notre échelle ce qui s'est déroulé chez notre voisin. Discours démagogiques, utilisation ciblée des médias sociaux, grande circulation des idées très à droite via les grands médias, dénigrement agressif des idées progressistes : voilà ce à quoi nous pouvons nous attendre dans la campagne qui s'annonce.
Dans ce contexte, les reculs de la gauche sont inversement proportionnels aux avancées de l'extrême droite. Certains pans des classes populaires tranchent plus que jamais en faveur de cette dernière, à l'encontre de leurs propres intérêts. Essayons donc d'identifier quatre aspects nouveaux de la politique actuelle qui expliquent en partie les dérives du moment.
L'obsolescence de la campagne électorale traditionnelle
Lors de la dernière campagne électorale aux États-Unis, les démocrates ont fait un parcours sans fautes, selon les critères habituels évaluant les stratégies gagnantes. Ils ont recueilli beaucoup plus d'argent que leurs rivaux. Ils avaient une base militante plus nombreuse et mieux organisée. Ils ont obtenu plus d'appuis de personnalités influentes, comme celui de la chanteuse Taylor Swift. Leur convention a été plus réussie que celle des républicains. Leur candidate a gagné haut la main le débat des chefs. Celle-ci s'est distinguée par ses discours rassembleurs et optimistes, contrairement à ceux, incohérents et polarisants, de son adversaire. Il ne faut certes pas croire que tous ces avantages sont nécessairement souhaitables du point de vue de la santé démocratique, entre autres celui d'un financement élevé, dont les sources sont souvent problématiques. Mais ces facteurs ont toujours favorisé l'accès au pouvoir dans les pays démocratiques, ce qui a été démenti par l'élection de Donald Trump.
Les analystes de la campagne électorale ont souvent fait remarquer que les bons coups des démocrates — de même que les grandes bourdes de Trump — n'ont pas eu d'incidence dans les sondages. Si les bonnes vieilles stratégies n'ont pas fonctionné, c'est que l'influence véritable emprunte maintenant d'autres canaux. Avec comme résultat de favoriser, aux États-Unis entre autres, l'arrivée au pouvoir d'un parti encore plus ploutocrate et élitiste que les précédents.
Le ras-le-bol d'une grande partie de la population contre les partis traditionnels se tourne aussi contre la façon dont ils se sont toujours fait élire : par l'appui des grands médias, un peu de porte-à-porte et d'actions sur le terrain, quelques promesses peu compromettantes lancées sur la place publique. Un système alternatif permet maintenant à la droite radicale de marquer des points, d'une tout autre façon. Celle-ci mise sur les réseaux sociaux, les podcasters et influenceurs à la parole forte et démagogique, les trolls, l'intelligence artificielle, les mégadonnées. Ce qui lui permet de contourner avec efficacité un environnement médiatique qui lui est souvent peu favorable au départ.
En Roumanie par exemple, un candidat de l'ultradroite inconnu au début de la dernière campagne électorale dans ce pays et ignoré par les médias, a réussi à remporter le premier tour grâce à son usage quasiment exclusif de TikTok. L'illusion d'être antisystème est maintenue par l'utilisation de canaux qui le sont aussi, en apparence. Les réseaux sociaux, donnant la parole à tous et toutes, si importants dans la balance, appartiennent pourtant à des milliardaires qui les manipulent selon leurs intérêts. La révolte des perdants du système est ainsi détournée, afin de générer de gigantesques profits pour quelques ultraprivilégiés.
Le déclin de la vérité
Le recours aux médias sociaux comme principale source d'information pour un public toujours plus large a transformé le rapport à la vérité. L'éthique professionnelle, la course à obstacles qu'un·e journaliste doit accomplir avant d'être établi·e, le processus de sélection qui permet à une actualité de voir le jour : tout cela ne tient plus dans le monde des médias sociaux. Plusieurs ont reproché au journalisme traditionnel d'être en partie responsable de sa propre déchéance en raison de son élitisme, de son soutien aux politiques néolibérales et de sa grande difficulté à se remettre en question. Mais ce qui s'impose aujourd'hui n'est pas mieux.
On évalue désormais la valeur des contenus en nombres de clics, de partages, de visionnements, alors que les informations sont propulsées ou ignorées selon le caprice d'algorithmes dont on ne connaît pas le fonctionnement. Les contenus courts, spectaculaires, simples, polarisants sont favorisés. On cherche à garder un public hétéroclite devant les écrans, à retenir les internautes le plus longtemps pour compulser des données et pour permettre d'envoyer des messages ciblés sur ce qui vient d'être vu. L'extrême droite sait fort bien utiliser ce système. Il lui permet de répandre des théories du complot, de pointer du doigt des boucs émissaires et de diffuser, en toute impunité et à répétition, ses explications simplistes.
Ce à quoi on a assisté aux États-Unis depuis la première élection de Trump est unique : désormais, il y a les faits et les faits alternatifs, comme le disait en 2017 la conseillère du président Kellyanne Conway. Le public peut puiser là où il le veut, la « vérité » devant s'accorder avec la vision du monde et les intérêts personnels de chacun·e. Ce qui a permis à Trump de mentir de façon inimaginable sans qu'il en subisse les conséquences, et de se faire élire comme président. Même certaines personnes, qui savent très bien distinguer le vrai du faux, n'accordent plus la même importance à ce qu'on fasse cette distinction. La seule chose qui compte, c'est que leur point de vue l'emporte.
L'immoralisme décomplexé
Les difficultés causées par tous ces changements sont considérables pour les progressistes. Comment lutter contre une mentalité selon laquelle tous les coups sont permis et la fin justifie les moyens, alors qu'on tient soi-même mordicus à démontrer de la rigueur et à dire vrai ? Comment se battre contre de grossiers mensonges devenus des vérités parce que certaines personnes choisissent d'y croire ?
Il n'est pas évident de parler de « moralité » du point de vue de la gauche, alors que cette dernière a tant dénoncé les enseignements étouffants de la classe bourgeoise au nom du conformisme et des bonnes mœurs. Mais avec ses coups de gueule, ses insultes, son non-respect bien affiché des institutions, l'extrême droite propose une nouvelle façon de débattre, axée en grande partie sur l'intimidation et le mépris, aux dépens de tout sens moral. S'affirme surtout la volonté de sortir de la société libérale et de tout ce qu'elle offre pour tempérer le pouvoir des puissants : des institutions gouvernementales indépendantes, des contre-pouvoirs, d'une fonction publique non partisane, des groupes communautaires bien organisés.
L'élection de partis d'extrême droite est le résultat d'une grande arnaque qui prend des dimensions insoupçonnées. En votant pour eux, les électrices et les électeurs partagent l'impression de donner un bon coup de pied dans des institutions qui les ont si mal traité·es, contre des partis obséquieux qui ont sollicité leur vote en donnant si peu en échange. Comment les blâmer de penser ainsi ? Les politiques néolibérales, défendues avec un grand consensus chez les partis de centre droit ou centre gauche, ont fait beaucoup de mal. Et les propositions économiques de Kamala Harris semblaient trop faibles et insuffisantes. Pourtant, le prix à payer d'avoir dirigé leur colère au mauvais endroit sera très élevé.
Ce grand revirement laisse la gauche la plus authentique déconcertée. Elle réagit difficilement devant le vol de son électorat. Elle ne lutte pas à armes égales pour corriger la situation, et doit se battre contre des milliardaires omnipotents, possédant médias et réseaux sociaux. Elle se retrouve à devoir défendre certaines institutions nécessaires, mais identifiées, dans les grands amalgames faits par la droite radicale, comme causes des difficultés vécues par les classes populaires et moyennes.
L'anti-immigration sous diverses déclinaisons
L'extrême droite a rapidement compris à quel point les nouvelles vagues d'immigration peuvent lui servir. La recette est facile à appliquer : il s'agit de créer une menace, de mettre en scène un bouc émissaire, dans ce cas l'immigrant, et de proposer des mesures autoritaires pour lutter contre ce « danger ». Certes, il faut comprendre qu'un sentiment d'insécurité puisse être provoqué par l'arrivée importante « d'étrangers » sur un territoire. Mais plutôt que de trouver des solutions pour une bonne intégration et d'en voir les avantages, l'extrême droite préfère attiser la haine et en faire du capital politique. Cependant, elle a vite vu les limites de cette stratégie. En effet, une partie importante de la population demeure rébarbative devant cet alarmisme et dénonce le racisme qu'elle implique.
Il lui faut donc corriger le tir et agir sur deux fronts. D'abord, ne pas abandonner celui du racisme et de la diffusion de la haine, comme pendant les dernières élections aux États-Unis, alors que Trump répétait en boucle que les immigrant·es proviennent de prisons ou d'instituts psychiatriques dans leur pays d'origine et représentent un danger public. Mais il lui faut aussi offrir des arguments d'apparence plus « rationnels » et « subtils » sur les dangers présumés de l'immigration. Par exemple, en jouant sur la distinction entre l'immigration légale et illégale, la première étant acceptable, et non la seconde. Ce qui paraît recevable pour plusieurs : comment peut-on accepter ainsi ce qui est illégal ? Il s'agit cependant d'une vision simpliste et manipulatrice qui ne tient pas compte des circonstances dans lesquelles se fait l'immigration, du rôle économique de ces « illégaux » et, surtout, d'une nécessaire compassion devant des individus victimes de problèmes créés en grande partie par les pays qui les reçoivent. On les accuse ensuite d'accentuer les crises par leur seule présence, que ce soit celles du logement ou de l'accessibilité aux services publics. Au Québec, la CAQ et le PQ ont largement exploité cette idée, négligeant les nombreux autres facteurs non reliés à l'immigration qui expliquent ces difficultés.
Qu'en est-il pour la suite ?
Il est devenu courant, chez les analystes progressistes, d'attribuer le succès de l'extrême droite aux effets dévastateurs des politiques néolibérales appliquées depuis plusieurs décennies. Mais, plutôt que de donner leurs votes punitifs aux partis qui, pendant cette période, ont dénoncé ces choix idéologiques et proposent des solutions conséquentes, de nombreuses personnes préfèrent l'accorder à des réactionnaires qui accentuent les problèmes.
Comment peut-on sortir de ce grand paradoxe ? Faudra-t-il attendre de nouvelles crises, un effondrement aux conséquences désastreuses, avant que nombre d'électeurs et d'électrices se détournent de l'extrême droite ? Le mouvement semble si profond, si bien installé, qu'il est difficile d'envisager autre chose. Reste par ailleurs à déterminer comment remobiliser les forces progressistes et combattre le découragement qui fait grandir l'abstention, au profit du conservatisme.
Les prochaines élections au Canada donneront sans doute le pouvoir au parti conservateur, dans sa version la plus radicalement à droite, même si pendant les années où Stephan Harper était premier ministre, il nous semblait que nous ne pouvions pas aller plus loin dans cette direction. Les phénomènes mentionnés dans cet article seront en toute probabilité rseconduits, ne serait-ce que parce que le parti de Pierre Poilievre s'inspire nettement des républicains américains. Mais il se peut aussi que la même histoire, racontée deux fois, ne produise plus le même effet. D'autant plus que les comportements erratiques de Trump seront un important avertissement, un bon contre-exemple. C'est le seul élément de suspense qui pourrait perturber une campagne électorale qui semble en partie déjà écrite.
Illustration : Élisabeth Doyon
