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16.06.2026 à 13:02

Violences faites aux femmes au Sénégal : entre avancées sociales et pratiques traditionnelles

Isboulah Diouf

Malgré les progrès réalisés en matière de protection des droits des femmes, les violences basées sur le genre et certaines pratiques traditionnelles continuent d'affecter le bien-être de nombreuses femmes au Sénégal. Violences physiques, psychologiques, économiques, mariages précoces ou encore excision demeurent des réalités observées dans plusieurs contextes sociaux. Si des initiatives publiques et communautaires ont permis des avancées importantes, des défis persistent, notamment dans certaines zones où les traditions sociales conservent une forte influence.

Tiré de la page web Journal d'Alter

26 mai 2026

photo : Réunion de sensibilisation contre les mutilations génitales féminines au Mali. source EQUIPOP https://equipop.org/

Par Isboulah Diouf, correspondant du Sénégal

L'ampleur de ces violences continue de susciter des préoccupations. Selon l'Enquête nationale de référence sur les violences faites aux femmes (ENR-VFF), réalisée par l'Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) avec l'appui d'ONU Femmes, 31,9 % des femmes âgées de 15 ans et plus déclarent avoir subi au moins une forme de violence au cours des douze derniers mois. Les violences psychologiques figurent parmi les formes les plus fréquemment rapportées.

Des violences aux formes multiples

Les violences faites aux femmes prennent différentes formes et touchent des femmes de tous âges et de toutes conditions sociales. Elles peuvent être physiques lorsqu'elles se traduisent par des agressions ou des coups, psychologiques à travers les humiliations, intimidations ou menaces, sexuelles lorsqu'elles impliquent des actes imposés sans consentement, mais aussi économiques lorsque certaines femmes se retrouvent privées d'autonomie financière ou exclue de certaines décisions importantes au sein du foyer.

Ces violences demeurent peu dénoncées. La peur des jugements sociaux, les dépendances économiques ou encore certaines pressions familiales peuvent expliquer le silence de nombreuses victimes. Cette réalité complique parfois la prise en charge et limite la visibilité du phénomène dans certaines communautés.

Des pratiques traditionnelles encore présentes dans certains milieux

Au-delà des violences directes, certaines pratiques traditionnelles continuent d'avoir des répercussions importantes sur la santé et le bien-être des femmes. Bien qu'elles soient souvent associées à des normes culturelles ou sociales anciennes, plusieurs d'entre elles font aujourd'hui l'objet de débats croissants en raison de leurs conséquences physiques, psychologiques et sociales.

Le mariage précoce ou forcé constitue l'une des préoccupations souvent évoquées. Dans certaines situations, il peut entraîner un abandon scolaire, une dépendance économique accrue ou une maternité à un âge précoce, limitant parfois les perspectives d'autonomisation des jeunes filles.

La question de l'excision, également appelée mutilation génitale féminine, demeure également un sujet sensible au Sénégal. Bien que cette pratique soit interdite par la loi depuis plusieurs années et que des campagnes de sensibilisation aient contribué à son recul, elle reste observée dans certaines localités du pays, notamment dans des zones où elle est perçue comme un rite social ou culturel. Selon l'UNICEF, près d'une femme sur quatre âgée de 15 à 49 ans aurait subi une forme d'excision au Sénégal, avec des disparités importantes selon les régions. Les taux les plus élevés sont signalés dans certaines parties de Kédougou, Sédhiou, Matam, Tambacounda, Kolda et Ziguinchor.

Cette pratique est souvent justifiée dans certains milieux par des considérations culturelles, familiales ou liées aux traditions. Toutefois, les professionnel.les de santé et organisations de protection des femmes alertent régulièrement sur les conséquences possibles : douleurs importantes, infections, complications pendant l'accouchement, traumatismes psychologiques ou encore effets durables sur la santé reproductive.

Des conséquences importantes sur le bien-être des femmes

Les violences et les pratiques traditionnelles néfastes peuvent avoir des effets considérables sur la vie des femmes. Sur le plan physique, elles exposent certaines victimes à des blessures, des complications médicales ou des douleurs chroniques. Sur le plan psychologique, elles peuvent entraîner un stress prolongé, une perte de confiance en soi ou des traumatismes émotionnels parfois durables.

Les impacts économiques et sociaux demeurent également importants. Une femme confrontée à des violences répétées ou privée d'éducation en raison d'un mariage précoce peut rencontrer davantage de difficultés à accéder à un emploi stable ou à participer pleinement à la vie économique et sociale. Dans certains cas, ces situations contribuent à renforcer les inégalités déjà existantes.

Une mobilisation croissante pour la protection des femmes

Face à ces réalités, plusieurs initiatives sont mises en œuvre par les autorités publiques, les organisations de la société civile et les structures communautaires afin de renforcer la protection des femmes. Les campagnes de sensibilisation, les programmes d'éducation des filles ainsi que les mécanismes d'accompagnement juridique et psychosocial occupent une place importante dans les stratégies de prévention.

Des organisations internationales comme l'UNICEF et le Fonds des Nations unies pour la population soutiennent également des actions de dialogue avec les familles, les leaders communautaires et religieux afin d'encourager l'abandon progressif des pratiques jugées néfastes au bien-être des femmes. Plusieurs estiment que l'évolution durable des comportements repose autant sur l'éducation et la sensibilisation que sur les mesures légales.

La question des violences faites aux femmes et des pratiques traditionnelles néfastes demeure un enjeu majeur de santé publique et de développement social au Sénégal. Si des progrès sont observés grâce aux politiques publiques et aux actions communautaires, certaines réalités persistent encore dans plusieurs contextes sociaux. La poursuite des efforts de sensibilisation, l'accès à l'éducation ainsi que le renforcement des mécanismes de protection apparaissent comme des leviers importants pour améliorer durablement le bien-être et la dignité des femmes.

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16.06.2026 à 13:02

Corée du Sud : Samsung a dû payer !

Pierre Royan

La mobilisation de dizaines de milliers de travailleurs de Samsung Electronics a marqué les esprits, y compris ici en France.

07 juin 2026
Photo et article tiré de NPA 29

Illustration - Samsung a dû payer

Les images de la journée de mobilisation du 23 avril ont montré près de 40 000 travailleurs rassemblés de façon très organisée, presque militaire, comme c'est de tradition pour les syndicats de Corée du Sud.

Ce rassemblement était d'autant plus marquant qu'il avait lieu non pas à Séoul, capitale du pays, mais dans une ville de province où Samsung Electronics a ses sites de production les plus importants. Et, durant quelques heures, notamment dans la division des puces mémoires, la production a largement été bloquée. Suite à cela, le syndicat, qui est en pleine expansion (ses effectifs sont passés de 6 000 à 75 000 syndiqués en sept mois), a adressé un ultimatum à la direction. Il aurait appellé à une grève totale pour dix-huit jours du 21 mai au 7 juin, si la direction n'acceptait pas de négocier le montant d'une prime annuelle de plusieurs centaines de milliers d'euros.

Ce montant est au niveau des profits du groupe et de l'envolée boursière de ses actions. En effet, la spéculation mondiale dans le domaine de l'intelligence artificielle a fait que Samsung a vu sa capitalisation boursière dépasser les mille milliards de dollars et le prix de son action multiplié par six en un an. Avec sa revendication, le syndicat de Samsung Electronics ne faisait d'une certaine manière que revendiquer que les travailleurs qui sont à la source de toute cette richesse ait « leur part du gâteau ».

Du côté patronal et gouvernemental, il y a eu un matraquage pour dénoncer ces travailleurs qui « en demandaient trop ». Le gouvernement démocrate, qui se prétend à l'écoute des salariés, a mis tout son poids contre les travailleurs de Samsung. Mais il faut croire que la direction de Samsung n'avait pas envie qu'une réelle grève éclate et a préféré reculer plutôt que de tenter la confrontation. Une heure à peine avant la fin de l'ultimatum fixé par le syndicat, la direction a fait un pas en arrière. Cela a suffi pour que le jeune syndicat de Samsung Electronics lève son appel à la grève, empêchant les travailleurs de Samsung de mesurer leur force.

Après négociation, une augmentation de salaire de 6,2 % a été obtenue pour l'ensemble des 130 000 salariés de Samsung Electronics. La direction a aussi cédé une prime de près 300 000 euros pour les 28 000 salariés de la division puces mémoire, de 90 000 euros pour les 50 000 autres salariés de la division semi-conducteurs et enfin une de 3 000 euros pour 52 000 autres salariés des divisions téléviseurs et téléphones mobiles. Diviser pour régner, telle a été sa politique ! Et puis, pour plus de 85 % ces primes seront constituées d'actions Samsung Electronics. Ce qui signifie que si demain la bulle spéculative de l'intelligence artificielle éclate et que cette action s'effondre, la prime se dégonflera automatiquement.

Cela dit, le recul de la direction du plus grand trust sud-coréen, réputée très antisyndicale, est une victoire marquante. Et les travailleurs de Samsung Electronics ont pu l'obtenir parce que, en plus de leur propre mobilisation, ils ont bénéficié du contexte créé par les luttes d'autres travailleurs ces derniers mois.

Au mois de janvier, 18 000 conducteurs de bus de Séoul s'étaient mis en grève deux jours, pour des augmentations de salaire. Mais, surtout, il y a eu la grève des camionneurs contre leur statut de travailleurs indépendants, obligés de travailler 70 heures par semaine pour un revenu mensuel d'à peine 1 200 euros après déduction de leurs frais professionnels. Trois jours avant le rassemblement des travailleurs de Samsung, un épisode dramatique a eu lieu lors d'un piquet de grève des camionneurs qui bloquait un entrepôt.

Ce jour-là, la direction de la chaîne de supermarchés pour laquelle ils travaillent a envoyé des briseurs de grève avec un camion bélier pour forcer le piquet. Un gréviste a été tué et la police présente a empêché les autres de porter secours à leur camarade. Sept jours après ce drame, 9 000 camionneurs se sont rassemblés pour dénoncer ce meurtre et continuer leur combat. Cela a fait céder la direction, qui a accordé 7 % de hausse de salaire et quatre jours supplémentaires de congés payés par an. Voilà le contexte dans lequel la grève de Samsung Electronics a eu lieu.

Et, dans ce pays très industrialisé et très ouvrier, où il existe encore, parmi les travailleurs, la mémoire vivante des grandes luttes ouvrières des années 1980 et 1990 contre la dictature militaire et le grand patronat, la classe dirigeante et le gouvernement ont également cette mémoire. Et le montant de la prime accordée à ceux de Samsung Electronics mesure peut-être leur crainte d'un retour de la combativité des travailleurs de Corée du Sud.
Pierre Royan
https://www.lutte-ouvriere.org/

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16.06.2026 à 13:01

Le combat pour l'abolition de l'excision en Égypte

Imad Khillo

Entre un cadre juridique renforcé mais rarement appliqué, une « médicalisation clandestine » qui sécurise les esprits sans réduire les risques et des traditions patriarcales qui font de cette pratique une condition de « pureté » et de mariage, le combat pour l'abolition de l'excision en Égypte bute sur un mur culturel. Comment faire respecter la loi, se demande le site « The Conversation », quand la famille devient le premier relais de la mutilation, au nom de l'honneur et de l'intégration sociale ?

Par La rédaction de Mondafrique -27 mai 2026

Imad Khillo

Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble / Université Grenoble Alpes. Chercheur au Centre d'études et de recherche sur la diplomatie, l'administration publique et le politique (CERDAP²). Codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins., Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

Le 6 février 2026, à l'occasion de la Journée internationale de tolérance zéro à l'égard des mutilations génitales féminines (MGF, dont l'excision n'est qu'une des formes), une déclaration conjointe de l'Unicef et de l'UNFPA (Fonds des Nations unies pour la population) a rappelé que ces violences concernent des millions de femmes. Chaque année, 4,5 millions de jeunes filles restent exposées au risque de MGF dans le monde, et on estime que plus de 230 millions de femmes et de filles vivantes aujourd'hui ont subi de telles mutilations.

Cette pratique demeure très courante dans plusieurs pays d'Afrique ainsi qu'en Indonésie, en Irak et au Yémen. L'Égypteaffiche l'un des taux les plus élevés du monde : selon les données de l'Unicef, près de 9 femmes sur 10 y ont subi une forme de mutilation génitale.

L'excision est pourtant interdite dans le pays. Mais elle continue de se pratiquer dans des cadres clandestins, ce qui met en lumière les limites des politiques publiques face à des normes sociales profondément enracinées.

Un cadre juridique renforcé, mais limité dans son efficacité

En Égypte, l'excision, principale forme de MGF, constitue une infraction pénale ; elle estinterdite par la loi depuis 2008. Au départ, les sanctions pouvaient aller jusqu'à deux ans de prison et une amende. Face à la persistance de la pratique, les peines encourues ont été alourdies en 2016 : les auteurs risquaient alors entre cinq et sept ans d'enfermement, et les personnes ayant encouragé la commission du crime (par exemple les parents) pouvaient désormais également être sanctionnées.

De nouvelles réformes adoptées au début des années 2020, notamment en 2021, ont encore durci les peines, qui peuvent désormais atteindre jusqu'à vingt ans de prison lorsque l'excision provoque une infirmité permanente ou le décès de la victim

Toutefois, la jurisprudence égyptienne en matière d'excision reste extrêmement limitée et concentrée sur quelques affaires emblématiques. La mort en 2013 de Sohair al-Bataa, âgée de 13 ans, a conduit à la condamnation d'un médecin deux ans plus tard : ce fut la première véritable application de la loi criminalisant l'excision. D'autres affaires, notamment en Haute-Égypte, en 2020–2021, montrent que les poursuites judiciaires interviennent essentiellement en cas de décès, dans un cadre domestique ou médicalisé. Et, malgré le durcissement du droit pénal en 2021, les condamnations restent rares.

Une mobilisation ancienne, des avancées religieuses et institutionnelles

En réalité, la lutte contre l'excision en Égypte s'inscrit dans un processus ancien de mise en avant des droits des femmes dans le débat public. Dès les années 1990 etsurtout dans les années 2000, Suzanne Moubarak, première Dame d'Égypte et présidente du Conseil national de la femme créé en 2000, joue un rôle important dans la médiatisation du sujet. Avec des organisations internationales, elle lance des campagnes dénonçant les mutilations génitales féminines comme une « violence », et non une « pratique culturelle », contribuant ainsi au renforcement de l'interdiction de 2008.

Cette année-là, une évolution importante intervient sur le plan religieux : le grand mufti Ali Gomaa condamne les mutilations sexuelles féminines par une fatwa, tandis quel'université Al-Azhar, qui fait autorité dans l'islam sunnite, affirme que cette pratique n'a « aucun fondement dans la charia ». Ces prises de position participent à la délégitimation religieuse de l'excision : longtemps, certains de ses promoteurs avaient affirmé qu'elle était conforme à l'islam, voire recommandée sur le plan religieux.

L'Église copte orthodoxe (à laquelle se rapportent environ 10 % des Égyptiens) joue également un rôle dans cette dénonciation. Des responsables religieux, comme le pape Shenouda III dans les années 1990 et 2000, expliquent que l'excision ne relève pas de la doctrine chrétienne. Cette position est réaffirmée par le pape Tawadros IIqui, en 2021, soutient des initiatives appelant à l'élimination totale de l'excision et la qualifie de « violation grave des droits humains ».

En 2020, le programme « Safe Women Clinics » a été lancé avec des partenaires gouvernementaux et internationaux dans le cadre de la Stratégie nationale pour les femmes liée aux objectifs de développement durable à l'horizon 2030. Il vise à améliorer l'accès des femmes et des filles à des services de santé adaptés, à mieux prendre en charge les victimes et à prévenir les violences de genre, dont l'excision. Dans ce cadre, l'UNFPA, le Conseil national de la femme et l'hôpital universitaire de Fayoum ont inauguré une nouvelle « Safe Women Clinic » le 10 février 2025.

Malgré ces initiatives, la « médicalisation clandestine » de l'excision reste très préoccupante. Plus de 70 % des excisions en Égypte sont aujourd'hui réalisées – illégalement, on l'aura compris – par des professionnels de santé, souvent dans des cliniques privées. Cette pratique donne une impression de sécurité alors que lesrisques restent graves : infections, complications obstétricales, hémorragies, voire décès de jeunes filles.

Sur le plan médical, les mutilations génitales féminines comprennent plusieurs pratiques non thérapeutiques classées par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en quatre types. Le type I correspond à la clitoridectomie (ablation partielle ou totale du clitoris). Le type II, le plus répandu en Égypte, consiste en l'ablation du clitoris et des petites lèvres, parfois aussi des grandes lèvres. Le type III, ou infibulation, est la forme la plus grave et provoque un rétrécissement presque complet de l'orifice vaginal. Enfin, le type IV regroupe d'autres pratiques comme la perforation, l'incision ou la cautérisation.

Selon l'OMS etl'Unicef, toutes ces formes peuvent entraîner des complications immédiates (douleurs, hémorragies, infections) et des séquelles durables (troubles urinaires, complications obstétricales, traumatismes psychologiques), parfois jusqu'à la mort. Le constat scientifique est sans appel : ces pratiques ne présentent aucun bénéfice médical, mais sont porteuses de très grands dangers.

En outre, la médicalisation de l'excision rend cette dernière plus difficile à détecter et à sanctionner. Car, malgré le durcissement des lois, les poursuites restent limitées : de nombreuses familles hésitent à porter plainte par peur de la stigmatisation, ou parce qu'elles considèrent encore l'excision comme une norme culturelle liée au passage à l'âge adulte féminin.

Ainsi, malgré un cadre juridique qui semble de plus en plus dissuasif, l'excision continue d'être pratiquée dans une relative invisibilité, révélant un écart persistant entre les politiques publiques et les réalités sociales. Cette situation souligne les limites d'une approche essentiellement répressive et met en évidence la nécessité d'un travail plus profond sur les normes sociales et les représentations culturelles qui sous-tendent ce phénomène. Dès lors, il est nécessaire de comprendre les facteurs structurels qui expliquent son maintien.

Une pratique enracinée dans les structures sociales patriarcales

La persistance de l'excision en Égypte s'explique avant tout par des facteurs sociaux et culturels profondément ancrés. Dans de nombreuses familles, elle est considérée comme un rite de passage garantissant la « respectabilité » de la jeune fille et ses chances de mariage. Un cas très récemment médiatisé, le 27 avril 2026, en offre une illustration particulièrement frappante : lors de sa nuit de noces dans un village du gouvernorat de Gizeh, en Égypte, Hind, universitaire de 25 ans, voit son mariage s'effondrerlorsque son mari découvre qu'elle n'est pas excisée. Malgré sa virginité, l'époux refuse de rester avec elle et exige qu'elle subisse une mutilation génitale. Sous la pression familiale (sa mère et sa grand-mère), « craignant la honte », elle est finalement contrainte de subir cette intervention qu'elle avait toujours refusée.

L'excision est en effet étroitement associée à des notions de pureté, de moralité et, surtout, de contrôle de la sexualité féminine, ce qui lui confère une forte légitimité sociale. Elle est ainsi pensée comme un moyen de contenir une sexualité féminine perçue comme « trop forte » ou « difficile à maîtriser », et de préserver la virginité avant le mariage, considérée comme un impératif moral et social dans une société profondément patriarcale.

Cette vision des choses reste particulièrement répandue dans les zones rurales de Haute-Égypte, notamment dans les gouvernorats de Minya, Assiout, Sohag, Qena, Louxor et Assouan, où les taux de prévalence peuvent dépasser 96 %. À l'inverse, dans les grandes villes comme Le Caire ou Alexandrie, les taux sont plus faibles (77 %) grâce à l'urbanisation, à l'éducation et aux campagnes de sensibilisation. Il faut rappeler que la pratique de l'excision remonte à l'Antiquité, bien avant l'apparition des grandes religions monothéistes. Des traces historiques la situent notamment dans l'Égypte ancienne, il y a plus de 2 000 ans, ainsi que dans certaines sociétés d'Afrique subsaharienne et de la vallée du Nil.

Dans ce contexte, les actions menées par l'État, l'OMS et l'UNFPA ont permis certaines avancées, surtout chez les jeunes générations. Le nombre de mères souhaitant faire exciser leurs filles diminue progressivement, même si cette évolution reste lente et inégale selon les milieux sociaux. L'excision demeure difficile à combattre car elle est souvent décidée dans le cadre familial et réalisée dans le cercle domestique, échappant ainsi au contrôle des autorités. Cette réalité est soulignée par uneétude de l'OMS publiée en 2025, qui met en avant le rôle des dynamiques sociales et familiales dans la persistance de la pratique.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le rôle des femmes reste central : ce sont souvent les mères, tantes ou grands-mères qui encouragent l'excision, pensant protéger l'enfant et favoriser son intégration sociale. Cette transmission de génération en génération montre que la persistance de l'excision repose aussi sur l'intériorisation de normes sociales profondément ancrées, tant chez les femmes que chez les hommes, ce qui rend le changement des mentalités particulièrement difficile.

L'émergence timide de la chirurgie réparatrice

Les conséquences dévastatrices de l'excision sont à la fois physiques et psychologiques, ce qui pousse certaines femmes à rechercher des solutions de réparation. Depuis les années 2010, et plus concrètement à partir de 2020, des initiatives de « reconstruction clitoridienne » apparaissent en Égypte.

Au Caire, la clinique Restore FGMa été créée en 2020 par le Dr Amr Seifeldin et la Dr Reham Awwad pour proposer chirurgie, suivi médical et accompagnement psychosexuel. Présentée comme le premier centre multidisciplinaire en Égypte et au Moyen-Orient consacré aux survivantes, cette clinique reste cependant unique et est loin de suffire pour venir en aide aux28 millions de femmes déjà mutilées. L'accès à ces soins demeure limité en raison du coût, du manque de spécialistes et du faible niveau d'information des patientes.

La persistance de l'excision en Égypte montre clairement que la seule réponse juridique reste de loin insuffisante tant que les dimensions culturelles, sociales et économiques ne sont pas pleinement prises en compte. La lutte contre l'excision nécessite un changement durable des mentalités.

Cette socialisation commence dès le plus jeune âge à travers l'éducation, dans un contexte où les manuels scolaires et les contenus pédagogiques peuvent encore véhiculer des stéréotypes sur la pureté ou la sexualité féminine. Par exemple, dans certaines zones rurales, des enseignements traditionnels ou des discours familiaux continuent de présenter l'excision comme une condition de « respectabilité » ou de « bonne moralité » pour les filles.

Dans ce cadre, des actions concrètes continuent d'être mises en place, combinant initiatives internationales et interventions locales. Ainsi, en février 2025, dans le cadre duprogramme conjoint UNFPA–Unicef de lutte contre les mutilations génitales féminines en Égypte, des sessions de sensibilisation ont été organisées dans plusieurs écoles et villages des gouvernorats de Minya et d'Assiout afin d'informer les familles et les élèves sur les risques médicaux et juridiques de l'excision et de déconstruire les normes sociales qui la légitiment. En parallèle, des associations locales, commeTadwein for GenderStudies, poursuivent leurs actions de terrain : en février 2025, cette association a mené des activités de sensibilisation et de formation dans plusieurs communautés du Caire et de ses environs dans le cadre de ses programmes de lutte contre les violences basées sur le genre.

Ainsi, la lutte contre cette pratique, si elle ne peut se limiter à la répression, exige une action collective de long terme impliquant l'État, les communautés, les institutions religieuses et les acteurs de santé, afin que la loi devienne réellement un moyen de protection des jeunes filles. Entre les lois et les silences des traditions, le corps de nombreuses femmes en Égypte demeure un territoire où se joue encore le combat entre héritage culturel et émancipation…
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