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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

16.06.2026 à 14:42

Une médaille pour la police qui dénonce la police !

Mohamed Lotfi

Imaginez la scène. Un jeune Noir marche tranquillement dans la rue. Il ne conduit pas une voiture, ne commet aucune infraction et ne correspond même pas à la description d'un suspect recherché. Rien ne justifie raisonnablement une intervention policière. Pourtant, une voiture de police s'arrête. Un agent descend, l'interpelle, le fouille, le questionne et le traite avec mépris. Non pas parce qu'il existe un motif sérieux ou un doute raisonnable, mais simplement parce qu'il sait qu'il peut le faire. À cet instant, il n'y a pour témoin qu'un collègue. L'un démontre à l'autre l'étendue de son pouvoir et l'impunité dont il croit bénéficier.

Certains diront qu'il ne s'agit que de quelques minutes désagréables dans une journée. Ils se trompent. Pour le jeune qui subit cette humiliation, ce n'est pas un simple contrôle. C'est un message. Un message qui lui apprend qu'il est suspect avant même d'être citoyen. Un message qui lui rappelle que sa parole comptera moins que celle de l'autorité qui l'humilie. Un message qui lui fait comprendre qu'il devra constamment prouver son innocence là où d'autres bénéficient spontanément du respect et de la confiance.

À force de recevoir ce message, certains jeunes finissent par perdre confiance en eux-mêmes. D'autres perdent confiance dans la société. D'autres encore cessent de croire à la politique, aux institutions, aux tribunaux et à la police. Lorsqu'un jeune en arrive à la conclusion qu'il n'a pas sa pleine place dans la société, il devient plus vulnérable à ceux qui lui proposent une autre forme d'appartenance. Les gangs de rue, les réseaux criminels et les marchands d'illusions prospèrent précisément là où les institutions échouent à inspirer le respect et la confiance. Ils offrent ce que certains jeunes ont l'impression de ne pas recevoir ailleurs, soit une identité, une reconnaissance et parfois même une famille de substitution.

Je ne justifie rien. Je constate. Je tente de comprendre. Comprendre n'est pas excuser. Comprendre est au contraire la condition nécessaire pour prévenir. Une société qui refuse d'examiner les causes profondes de certains phénomènes sociaux se condamne à en subir éternellement les conséquences.

Durant mes 35 années à la prison de Bordeaux au sein du programme Souverains Anonymes, j'ai rencontré un grand nombre de jeunes qui affirmaient avoir été victimes de profilage policier. J'ai entendu des récits d'interpellations répétées, d'arrestations arbitraires, de remarques blessantes et parfois franchement racistes. J'ai entendu des histoires de fouilles injustifiées, de contrôles incessants et de confrontations humiliantes qui, prises isolément, peuvent paraître anodines mais qui, accumulées au fil des années, finissent par laisser des blessures profondes.

Comble de l'ironie. Un jeune noir m'a confié un jour qu'après avoir été arrêté tant de fois sans raison, il avait fini par se dire qu'il trouverait peut-être un jour une vraie raison de se faire arrêter. Comme si l'injustice répétée cherchait elle-même à fabriquer la culpabilité qu'elle prétendait combattre.

Évidemment, je prenais les témoignages de ces jeunes très au sérieux. Mais, de peur d'encourager un réflexe victimaire, je les invitais plutôt à distinguer les faits des perceptions et à ne pas tomber dans le piège de la haine. Je leur répétais souvent qu'en présence d'une arrestation arbitraire ou d'une intervention injustifiée, la meilleure réponse demeurait de conserver son calme et de se montrer plus grand que ceux qui abusaient de leur autorité. Il m'est même arrivé de conseiller à certains qui possèdent le verbe, qu'avec leur rage, mieux vaut de rapper que de taper.

Je leur rappelais également une chose essentielle. Dans la police comme ailleurs, il existe des femmes et des hommes non corrompus. Tous les policiers ne sont pas pareils. Ça serait injuste de répéter la même injustice que certains policiers corrompus ou mal formés, mettre tout le monde dans le même sac. Certains accomplissent leur devoir avec intégrité, courage et professionnalisme. Certains risquent leur vie pour protéger des citoyens qu'ils ne connaissent même pas. Certains sont des modèles d'humanité. Certains sont même héroïques. Il serait aussi injuste de condamner l'ensemble des policiers pour les fautes de quelques-uns qu'il serait injuste de condamner toute une communauté pour les gestes d'une minorité aussi bruyante et agissante.

Et pour leur donner un exemple, j'ai invité un policier pour rencontrer les détenus autour d'un micro. Une des rencontres les plus touchantes de Souverains anonymes. Jacques de Coninck avait quelque chose de commun avec ces policiers qui ont dénoncé leurs collègues dernièrement au poste 39. Mes Souverains l'ont reconnus en le déclarant Souverain.
https://www.souverains.qc.ca/jacques-de-koninck
Quand d'honnêtes policiers dénoncent des collègues corrompus, ce fait mérite d'être souligné parce qu'il nous rappelle que les mécanismes de correction les plus efficaces naissent parfois de l'intérieur même des institutions.

Il faut un certain courage pour dénoncer un inconnu. Il faut souvent davantage de courage pour dénoncer un collègue. Dans toutes les organisations, la pression du groupe existe. La tentation du silence existe. La peur des représailles existe. La crainte d'être marginalisé ou considéré comme un traître existe également. Malgré cela, certains policiers ont choisi de parler. Ils ont choisi l'intégrité plutôt qu'une fraternité mal fon. Ils ont choisi l'honneur de leur profession plutôt que la protection de comportements qu'ils jugeaient incompatibles avec leur mission.

Voilà pourquoi ils méritent notre respect. Voilà pourquoi, si j'étais député à l'Assemblée nationale du Québec, je leur remettrais symboliquement une médaille, pour avoir défendu ce que la police devrait toujours être. Une institution au service du public. Une institution qui protège les plus faibles. Une institution qui respecte tous les citoyens sans distinction. Une institution qui comprend que l'autorité n'a de valeur que lorsqu'elle s'accompagne d'exemplarité.

Cette affaire soulève évidemment des questions sur les responsabilités individuelles et hiérarchiques. Les enquêtes détermineront qui savait quoi et depuis quand. Elles devront établir les faits avec rigueur et transparence. Mais il existe également une question plus vaste qui dépasse largement le cadre d'un seul poste de quartier.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Les révélations de ces derniers jours ne surgissent pas dans le vide. Elles s'inscrivent dans une histoire plus longue qui concerne autant les institutions que les perceptions collectives. Depuis le début des années 2000, Montréal-Nord a souvent été présenté dans l'imaginaire collectif québécois comme un territoire à part. Un quartier dont la diversité culturelle serait synonyme de problèmes. Un quartier constamment associé aux tensions sociales, à la criminalité ou à l'échec de l'intégration.

Cette représentation simpliste a laissé des traces profondes. Elle a été entretenue à différents degrés par certains médias, certains politiciens, certains commentateurs. Je n'oublierais jamais ce samedi matin quand j'ai entendu Joël Lebigot faire un commentaire déplacé pour dire qu'il ne mettrait pas les pieds à Montréal-Nord. Même à la blague, je ne l'aurais jamais dis.

Pourtant, Montréal-Nord n'a jamais été cette république de bananes décrite ou suggérée par tant de discours caricaturaux. Montréal-Nord est aussi un quartier de familles, de travailleurs, d'entrepreneurs, d'enseignants, de bénévoles et de citoyens ordinaires qui aspirent simplement à vivre en paix, à élever leurs enfants et à contribuer à la société québécoise.

L'affaire Fredy Villanueva demeure un moment déterminant de cette histoire collective. Le 9 août 2008, ce jeune homme de 18 ans perdait la vie lors d'une intervention policière à Montréal-Nord. Sa mort provoquait une onde de choc immense, des manifestations, une émeute et surtout une crise de confiance durable entre une partie de la population et les autorités publiques.

Les années ont passé, mais certaines questions demeurent. Les responsables ont-ils été convenablement tenus de rendre des comptes ? Quel message les autorités de l'époque ont-elles laissé derrière elles ? Je me souviens très bien de la manière dont plusieurs responsables politiques et institutionnels ont cherché à rassurer la population tout en minimisant, aux yeux de nombreux citoyens, la portée symbolique de cette tragédie. Le problème n'était pas seulement judiciaire. Il était aussi moral, politique et social.

Quel signal a été envoyé aux futures générations de policiers, particulièrement à ceux qui n'étaient peut-être pas faits pour exercer un métier exigeant autant de maîtrise de soi, de discernement et de respect ? Lorsqu'une société banalise certains abus ou donne l'impression de les banaliser, elle finit toujours par en payer le prix. Lorsqu'elle ferme les yeux trop longtemps, elle finit par être forcée de regarder.

Aujourd'hui, l'ironie est saisissante. Le système qui semblait parfois incapable de se corriger a finalement produit lui-même son propre mécanisme de correction. La police a dénoncé la police. Ce simple fait devrait nous amener à réfléchir. Les véritables défenseurs de l'honneur d'une institution ne sont pas ceux qui ferment les yeux sur ses fautes. Ce sont ceux qui refusent de les cacher.

Pour cette raison, les policiers qui ont trouvé le courage de parler méritent davantage que notre gratitude. Ils méritent notre reconnaissance. Ils nous rappellent qu'une institution ne retrouve sa crédibilité qu'au moment où certains de ses membres acceptent enfin de placer la vérité au-dessus de l'esprit de corps. Ils nous rappellent surtout qu'il n'existe pas de plus grand service à rendre à la police que de l'aider à rester digne de la confiance du public.

Mohamed Lotfi
15 Juin 2026

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Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

16.06.2026 à 14:41

Presse-toi à gauche prend une pause

Presse-toi à gauche

Presse-toi à gauche prend une pause afin de recharger nos batteries et être prêts pour la campagne électorale qui vient. Entretemps, nous vous souhaitons une saison estivale remplie de découvertes, de belles lectures et d'événements artistiques et culturels. Nous vous retrouverons au mois d'août. D'ici là, seule la section des communiqués sera mise à jour régulièrement. Bon été,


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16.06.2026 à 14:40

Du "Québec blanc" à "l'inassimilable" ! La dangereuse résonance des mots !

Mohamed Lotfi

Faire un lien entre Shawinigan et le message de Jean François Lisée ne signifie donc pas placer ces deux réalités sur le même plan. Cela signifie observer qu'elles s'inscrivent dans un même climat où la question de l'appartenance est de plus en plus formulée en termes d'exclusion plutôt qu'en termes de citoyenneté.

Faut-il faire un lien entre Shawinigan et les propos de Jean François Lisée ?

Deux faits récents ont provoqué une onde de choc au Québec. D'un côté, la manifestation de Shawinigan où une vingtaine d'individus masqués ont déployé une banderole proclamant « Je me souviens d'un Québec blanc ». Cette démonstration a été largement dénoncée par l'ensemble de la classe politique québécoise comme une manifestation de suprémacisme blanc et de racisme assumé.

De l'autre côté, un message publié sur X par Jean François Lisée à propos du député solidaire Haroun Bouazzi. Réagissant à une discussion sur l'assimilation, l'ancien chef du Parti québécois a écrit que M. Bouazzi était « inassimilable », ajoutant qu'il devrait s'en réjouir.

Ces deux événements sont évidemment de nature différente. La prudence intellectuelle oblige à le rappeler. Rien ne permet d'affirmer que Jean François Lisée partage les idées des groupes d'extrême droite qui se sont affichés à Shawinigan. Une telle accusation serait injuste et infondée.

Mais la question n'est pas là.

La question est de savoir s'il existe un lien politique, culturel ou symbolique entre ces deux épisodes. À mon avis, oui. Non pas un lien d'intention. Non pas un lien d'appartenance. Mais un lien de résonance.

Les mots ont une histoire. Ils portent des imaginaires. Ils dessinent les frontières du possible. Lorsqu'une figure marginale affirme vouloir un « Québec blanc », elle exprime brutalement une vision ethnique de la nation. Elle dit que certains Québécois seraient plus légitimes que d'autres. Elle suggère qu'il existe une essence québécoise dont certains citoyens seraient exclus par leur origine, leur couleur de peau ou leur parcours familial.

Lorsqu'un ancien ministre, ancien chef du Parti québécois, intellectuel respecté et analyste toujours influent qualifie un député québécois élu d'« inassimilable », le registre est différent. Le ton est plus subtil. Le vocabulaire est plus policé. Mais le mot lui-même soulève une question troublante.


Inassimilable à quoi ? Et pourquoi ?

L'assimilation est un terme chargé. Historiquement, il désigne le processus par lequel un individu ou un groupe est censé abandonner une partie de ses caractéristiques culturelles pour se fondre dans une majorité. Dire d'une personne qu'elle est « inassimilable », même sur le ton de la plaisanterie, revient à suggérer qu'il existe quelque chose en elle qui résiste à l'intégration dans le corps collectif. C'est précisément là que les deux événements entrent en résonance.

Car l'idée d'un « Québec blanc » repose sur une prémisse implicite. Certains ne pourront jamais être pleinement des nôtres. Certains demeureront toujours à l'extérieur du cercle. Certains resteront perpétuellement différents.

Bien sûr, Jean François Lisée n'a pas écrit cela. Mais son choix de mots ouvre malgré lui une porte sur cet imaginaire. Il réactive une vieille frontière entre ceux qui appartiennent naturellement à la nation et ceux dont l'appartenance doit toujours être discutée, prouvée ou validée.

Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Jean François Lisée se retrouve au cœur de controverses liées à l'identité. Depuis son passage à la direction du Parti québécois, il semble souvent attiré par les zones grises du débat public. Il maîtrise l'art du sous-entendu. Il connaît la force des mots. Son instinct de stratège politique demeure intact. Il sait comment lancer une formule qui fera réagir tout en conservant une marge de dénégation. Ce talent, qui peut être une qualité en politique, devient parfois une faiblesse lorsqu'il entretient l'ambiguïté sur des sujets aussi sensibles que l'immigration, l'identité ou l'appartenance nationale.

L'histoire politique regorge pourtant d'exemples montrant que les glissements commencent rarement par des slogans extrêmes. Ils débutent souvent par des mots apparemment anodins. Des distinctions subtiles. Des catégories qui semblent raisonnables. Puis, peu à peu, certaines personnes cessent d'être perçues comme des citoyens à part entière pour devenir des exceptions, des problèmes ou des cas particuliers.

L'écrivain et philosophe Albert Camus écrivait que « mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde ». Cette phrase demeure d'une actualité désarmante. Car les mots ne sont jamais neutres. Ils façonnent notre regard sur les autres. Ils peuvent élargir la communauté politique ou la rétrécir.

Faire un lien entre Shawinigan et le message de Jean François Lisée ne signifie donc pas placer ces deux réalités sur le même plan. Cela signifie observer qu'elles s'inscrivent dans un même climat où la question de l'appartenance est de plus en plus formulée en termes d'exclusion plutôt qu'en termes de citoyenneté.

Une démocratie mature doit être capable de condamner sans hésitation les nostalgiques d'un « Québec blanc ». Elle doit aussi pouvoir interroger les mots employés par ses élites lorsqu'ils suggèrent, même indirectement, qu'un citoyen québécois, ayant reçu la confiance des électeurs pour les représenter à l'Assemblée Nationale, pourrait être « inassimilable ».

Parce qu'entre le slogan franchement raciste crié dans la rue et la formule ambigüe lancée sur les réseaux sociaux, il n'y a peut-être pas affinité de pensée. Mais il peut y avoir une proximité d'écho. Et les échos, en politique, comptent parfois autant que les intentions.

Le Québec a besoin de figures capables d'incarner la rencontre entre différentes trajectoires humaines. Il a besoin de responsables politiques qui rappellent que l'identité québécoise n'est pas un héritage figé, mais une communauté politique en constante construction. À cet égard, les élus issus de l'immigration ont souvent un rôle précieux à jouer, non pas comme représentants d'une origine particulière, mais comme preuves vivantes que l'appartenance au Québec peut transcender les origines.

De la même manière qu'il était légitime de demander à Haroun Bouazzi davantage de nuance, de prudence et de sens du rassemblement lorsqu'il avait affirmé, il y a deux ans, que l'Assemblée nationale participait à la « construction de l'Autre », il est légitime aujourd'hui de questionner le choix des mots de Jean François Lisée.

Car la responsabilité des personnalités publiques ne consiste pas seulement à éviter les erreurs factuelles. Elle consiste aussi à mesurer la portée symbolique des mots employés. Certains mots divisent. D'autres rapprochent. Certains enferment les individus dans des catégories. D'autres ouvrent un espace commun. Dans une société démocratique traversée par les débats identitaires, chacun devrait s'efforcer de choisir les seconds plutôt que les premiers.

Je ne demanderais pas à un groupe d'extrême droite de s'excuser d'avoir paradé derrière une banderole ouvertement raciste. Je n'attends rien de ceux qui revendiquent ou tolèrent ce genre de message. En revanche, je me permets d'attendre davantage de Jean François Lisée.

Dans les circonstances, retirer ces propos et présenter des excuses ne serait ni une faiblesse, ni un recul, ni une humiliation. Ce serait au contraire un geste de lucidité et de responsabilité. Ce serait la marque d'un homme capable de placer l'exigence morale au-dessus de l'orgueil. Bref, ce serait une preuve de grandeur.

En persistant à qualifier Haroun Bouazzi d'« inassimilable », Jean François Lisée risque d'enfermer un citoyen et un élu québécois dans une catégorie d'exception, contribuant ironiquement à cette construction de l'Autre !

Mohamed Lotfi

9 Juin 2026
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