05.03.2026 à 16:58
Fiona Texeire : « Il existe encore des conseils municipaux 100 % masculins »
Un regard féministe sur les élections 1/4Pendant quatre semaines, la newsletter de La Déferlante vous propose de suivre les élections municipales avec des lunettes féministes. À travers des entretiens, des analyses et des reportages, nous interrogerons les discriminations et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans la vie politique locale.
À la veille du scrutin municipal, quel bilan peut-on dresser concernant l’égalité de genre dans les équipes municipales ?
Selon les chiffres disponibles sur le site du ministère de l’Intérieur, plus de 80 % des maires sont des hommes. Le profil type est un sexagénaire, souvent retraité, dont le prénom est Philippe, Michel ou Alain. Les ex-cadres sont surreprésentés parce que leur fort de sentiment de légitimité fait qu’ils sont plus nombreux à prétendre à cette fonction. Par la suite, leurs compétences administratives et juridiques les aident à tirer leur épingle du jeu dans une fonction devenue très technique. Et, comme être maire est peu rémunérateur et que faire campagne coûte cher, ceux qui touchent une bonne retraite sont plus enclins à se présenter aux élections.
Les femmes candidates disposent en moyenne de moins de patrimoine et de moins de revenus, et les banques leur prêtent moins facilement, comme le montrent les études à l’échelle internationale. La perspective, si elles sont élues, d’affronter une triple journée en cumulant mandat, activité professionnelle et charges familiales, les décourage également. Quant aux retraitées, elles restent – plus que leurs époux – assignées au care auprès des petits-enfants ou des proches dépendant·es.
Qu’en est-il, une fois les élections passées, de la répartition des postes au sein des conseils municipaux ?
Aujourd’hui, 42 % des membres des conseils municipaux sont des femmes. Mais leur sentiment d’illégitimité fait qu’elles ne demandent pas les postes les plus prestigieux, comme les finances, la voirie ou l’urbanisme. Les sociologues Catherine Achin et Maud Navarre ont également montré que les têtes de listes, qui sont très majoritairement des hommes, avaient intégré la parité comme un simple outil organisationnel : ils conservent leur position centrale et relèguent les femmes à des fonctions subalternes. On observe même que, dans certaines équipes, les hommes se servent d’elles pour cocher toutes les cases de la « diversité » : elles sont souvent plus jeunes, racisées, parfois handicapées… Mais une fois la photo de campagne faite, on ne les laisse pas décider. Alors, beaucoup quittent la politique, écœurées du système.
Depuis la Révolution de 1789, la politique institutionnelle française a été construite par et pour les hommes. Ses règles, ses façons de faire, et ses codes sont masculins. Son vocabulaire est saturé de références à des univers genrés, comme la guerre ou le sport : on parle de « combat » électoral, de « passes d’armes », de « première division », ou de « transformer l’essai »… Toutes ces références sont présentées comme neutres et universelles, mais celles qui, du fait même qu’elles sont des femmes, y dérogent sont délégitimées ou invisibilisées. Prenez par exemple la question de la voix : dès qu’une femme s’exprime publiquement, elle est moquée soit parce que sa voix serait trop aiguë – on l’a beaucoup reproché à Sandrine Rousseau ou à Valérie Pécresse –, soit parce que son ton est jugé trop vulgaire. C’est ainsi que, comme dans tous les milieux très masculins, les violences misogynes prospèrent.
« La perspective de cumuler mandat, activité professionnelle et charges familiales dissuade les femmes d’être candidates. »
Sur ces violences, de quelles données dispose-t-on ?
Les élues municipales sont confrontées à un continuum allant du sexisme ordinaire aux violences les plus graves. En 2019, dans une enquête menée par le réseau Élues locales – le premier réseau national de femmes élues – et NousToutes, 72 % d’entre elles déclaraient avoir subi du sexisme ou des violences sexistes et sexuelles pendant leur mandat. Ces dernières années, les enregistrements vidéo des conseils municipaux ont rendu certains faits plus visibles : parole coupée, infantilisation, insultes misogynes, etc. Il existe aussi un observatoire des violences faites aux élu⋅es, piloté par le ministère de l’Intérieur, mais il ne prend pas en compte les violences sexistes et sexuelles. C’est un angle mort majeur.
Les lois sur la parité (lire notre encadré ci-dessous) sont-elles suffisantes ?
Sans doute pas, mais elles sont indispensables. Même si on cite toujours Simone Veil ou Édith Cresson — qui étaient en réalité des exceptions à leurs postes — les figures féminines marquantes étaient rarissimes en politique jusqu’aux années 2000. Dans les communes de moins de 1 000 habitant⋅es, où la parité va s’appliquer pour la première fois les 15 et 22 mars prochains, le nombre d’élues est encore inférieur de 15 % à celui des plus grandes villes. Et on trouve encore plusieurs centaines de conseils municipaux 100 % masculins.
Comment lever les freins qui empêchent les femmes de s’engager ?
Il est important qu’on change notre façon d’aborder la question de la parité. Certains médias la présentent comme un casse-tête, surtout dans les petites communes. Le cadrage proposé est souvent « elles ne veulent pas y aller » alors qu’il faudrait plutôt se demander « quelles sont les données structurelles qui font qu’elles n’y vont pas ? » Cette presse fait comme si les maires découvraient le sujet, alors que la loi impose la parité depuis plus de vingt-cinq ans. La vraie question à poser aux maires c’est : « Qu’avez-vous fait, depuis vingt-cinq ans, pour intégrer des femmes dans vos équipes ? » La parité reste traitée comme une difficulté logistique plutôt qu’un principe d’égalité fondamental.
En parallèle, des organisations comme le collectif Open Politics organisent des formations transpartisanes pour les femmes, mais ces initiatives reposent largement sur le bénévolat. Si l’on voulait réellement changer la donne, c’est l’État qui devrait investir dans des dispositifs, du mentorat pour lever l’autocensure, proposer du soutien financier… Il doit aussi travailler à réduire les inégalités économiques, notamment salariales et domestiques, qui résultent de l’assignation des femmes à la sphère domestique. Sans cela, ces inégalités continueront de se retrouver dans la vie publique.
Il faut préciser que la situation est encore plus difficile pour les femmes qui cumulent plusieurs types de discriminations : les candidates handicapées ou celles issues des milieux populaires. Les chiffres sont édifiants : seuls 0,02 % des élu·es seraient concerné·es par le handicap, une situation que dénonce notamment Odile Maurin, élue divers gauche à Toulouse. Et les classes populaires sont sous-représentées, comme le montrent les enquêtes du collectif Démocratiser la politique. Là encore, on peine à voir comment la situation pourrait s’améliorer sans cadre législatif ou soutien financier.
Cela fait bientôt trente ans que la législation française contraint candidat·es et formations politiques à respecter une stricte parité lors des élections. Si l’accès égal des femmes et des hommes aux mandats électoraux est inscrit dans la Constitution depuis juillet 1999, c’est en juin 2000 que la loi dite « sur la parité » impose 50 % de femmes sur les scrutins de liste : municipales (pour les communes de plus de 3 500 habitant·es), régionales, européennes et sénatoriales (pour les département qui élisent plus de six sénateur·ices). Aux élections législatives, la parité n’est pas imposée, mais des retenues financières s’appliquent aux partis qui s’en dispensent. Les dispositifs visant la parité seront étendus à d’autres scrutins par la loi du 31 janvier 2007. Le 21 mai 2025, un nouveau texte élargit l’obligation de parité aux listes présentées dans les communes de moins de 1 000 habitant·es, faisant des élections des 15 et 22 mars les premières élections municipales pour lesquelles se présentent autant de candidats que de candidates.
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03.03.2026 à 16:39
« La grève générale c’est quand on s’arrête complètement de travailler, même à la maison »
Dans quel contexte ce livre-manifeste a vu le jour ?
Au départ, il y a un collectif féministe, La Syndicale, que nous avons monté à plusieurs à l’été 2022. L’idée était de lutter contre l’invisibilisation du travail reproductif, en l’appréhendant avec des outils similaires à ceux déployés dans les syndicats pour penser le travail qui est échangé, contre salaire, sur le marché de l’emploi.
Pour évoquer les multiples facettes de ce travail, je me suis plongée dans la riche littérature féministe qui existe sur le sujet, et surtout, j’ai recueilli des dizaines de témoignages de gens d’horizons très divers. Nous avons également organisé des événements avec des collectifs impliqués sur des sujets comme l’isolement des mères célibataires ou les droits des enfants par exemple, afin de réfléchir à des revendications spécifiques.
Quel est le profil des travailleur·euses que vous mettez en lumière ?
Dans les familles, le travail reproductif est essentiellement effectué par les femmes, notamment les mères. Mais j’ai cherché à montrer qu’il concerne d’autres personnes : quand on est la fille aînée d’une famille avec plusieurs enfants, on peut être amenée, très tôt, à prendre en charge ses frères et sœurs. À l’autre bout de l’échelle, il y a les personnes retraitées, comme ces grand-mères, considérées comme inactives dans les statistiques, mais qui sont très impliquées dans les soins aux petits-enfants. Dans tous les cas, les compétences requises pour accomplir ces tâches sont naturalisées : elles reviennent aux filles, puis aux femmes, qui sont perçues comme étant celles qui, par nature, devraient prendre soin des autres et seraient les plus qualifiées pour le faire. C’est une assignation genrée très forte. Mais dans le travail reproductif rémunéré, accompli par les employé·es de ménage, les aide-soignant·es, les personnels de crèche… il y a aussi des assignations sociales et raciales très marquées. À niveau de diplôme égal, il y a beaucoup plus de personnes immigrées ou racisées qui travaillent dans le nettoyage et dans le soin que de personnes blanches, par exemple. Les personnes issues des classes populaires y sont également surreprésentées.
« Il faut qu’on reconnaisse ces interdépendances qui sont autant de liens sociaux entre nous. »
Vous mettez aussi en lumière le travail accompli par les personnes handies…
Quand on étiquette les personnes non valides en parlant de personnes « dépendantes », on oublie la somme énorme de travail gratuit reproductif qu’elles assument pour vivre, au quotidien, dans une société validiste qui leur demande un surcroît d’adaptation : quand on a un handicap, on a besoin de plus de temps pour se déplacer dans un espace public aux infrastructures défaillantes, pour se reposer parce qu’on évolue à un poste de travail inadapté, pour accomplir toutes les tâches administratives – par exemple remplir un dossier auprès de la Maison départementale des personnes handicapées. Mais surtout, ces personnes sont souvent autant aidées qu’aidantes : les statistiques montrent par exemple que les mères handicapées font autant de travail domestique que les mères valides, même quand elles ont un conjoint valide.
De manière générale, j’invite à questionner l’idée que certaines personnes seraient « inactives » ou « dépendantes ». L’autonomie telle que la valorise l’idéologie néolibérale est une fiction : quelle est l’autonomie réelle d’une personne riche, qui a un boulot très valorisé, et qui a quelqu’un pour lui faire à manger, faire son ménage à domicile, prendre soin d’elle à l’hôpital en cas de problème de santé ? Je milite pour qu’on reconnaisse les interdépendances qui sont autant de liens sociaux entre nous.
Quels outils proposez-vous pour la mise en œuvre de ce que vous appelez un « syndicalisme du quotidien » ?
Nombre de personnes dont j’ai recueilli les témoignages m’ont raconté leurs stratégies, leurs « luttes sans piquets de grève » menées individuellement dans l’espace du foyer : une femme explique par exemple comment elle fait la grève et pose des conditions pour répartir le travail à la maison, une autre m’a confié l’« arrêt de travail domestique » que lui avaient délivré ses amies à la suite d’un problème de santé. Ensuite, il y a des outils qui impliquent de petites communautés : les groupes de parole ou les mutuelles d’entraide, par exemple. Ce sont des endroits où on partage à la fois des vécus et des stratégies de résistance, qui permettent de sortir de l’isolement et de se politiser.
Enfin, pour ce qui est de la résistance collective, il y a plusieurs pistes. Par exemple la grève féministe. La grève classique consiste à arrêter le travail salarié, mais, de manière un peu stéréotypée, on peut dire que quand le gréviste rentre chez lui, il y a un repas et des enfants qui ont été pris en charge. Or la grève générale, c’est la grève de tout le travail, y compris le travail reproductif gratuit. C’est ce qui s’est passé par exemple en Islande le 24 octobre 1975: 90% des femmes ont fait grève. Ça a bloqué le pays et permis de visibiliser le travail effectué dans les foyers. De visibiliser ce travail qui jouit d’une faible reconnaissance mais qui fait tenir la société. Car si celles et ceux qui l’effectuent s’arrêtent, eh bien le monde s’arrête !
Si on s’arrête, le monde s’arrête, de Mathilde Blézat. 19,90 euros. En précommande sur revueladeferlante.fr
03.03.2026 à 10:24
Fiches pratiques à télécharger
Ces fiches pratiques sont inspirées du livre de Mathilde Blézat Si on s’arrête, le monde s’arrête. Un ouvrage qui met en évidence les tâches domestiques, de soin, d’éducation, de prise en charge affective accomplies quotidiennement par des travailleur·euses de l’ombre, et qui propose des outils concrets et des pistes politiques pour mieux reconnaître et partager ce travail.
À télécharger dans les PDF ci-dessous :
→ Un modèle d’arrêt domestique pour prescrire à nos proches surmené·es des arrêts du travail quotidien.
→ Un petit guide pour animer un groupe de parole avec la technique des « petits papiers »
→ Un quiz pour déterminer si une activité relève du travail, ou pas.