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La revue des révolutions féministes


Texte intégral (1490 mots)

Rétablissement de la peine de mort, castration chimique, peines à perpétuité. Ces derniers jours, la droite et l’extrême droite ont poussé très loin la surenchère sécuritaire autour du meurtre de Lyhanna, 11 ans, et des violences sexuelles pédocriminelles que Jérôme Barella est soupçonné de lui avoir infligées. Alors que l’enquête est toujours en cours, plus d’un millier de femmes manifestaient à nouveau, lundi 15 juin, devant les tribunaux partout en France pour réclamer le vote d’une loi intégrale

sur le modèle espagnol.

Pourtant, dans les rangs féministes, certaines voix s’élèvent pour interroger l’efficacité d’un nouveau dispositif législatif, aussi ambitieux soit-il contre les violences sexuelles, s’il n’est pas accompagné de mesures de prévention à l’égard des agresseur·euses. Sarah Boucault, journaliste et autrice d’un livre enquête intitulé De l’autre côté de l’inceste. À la rencontre des enfants agresseurs est l’une d’entre elles. Dans cet ouvrage paru début 2026 à La Déferlante Éditions, elle s’intéresse aux lacunes de la prise en charge des enfants auteurs d’inceste.

Dans notre newsletter, elle appelle cette fois à interroger la figure médiatique du monstre et à repenser de manière radicale la violence qui nous traverse en tant qu’individus et en tant que société.

« Quelque chose m’étonne depuis que mon livre sur les enfants incesteurs est sorti. Quasiment personne ne me parle de la page 103. Les rares lecteur⋅ices qui osent le faire attendent de se retrouver seul⋅es avec moi. Leur embarras transpire, elles et ils chuchotent, me confient combien ce passage est un choc, mais aussi à quel point il fait du bien.

Sur cette page de mon livre, je raconte une agression sexuelle que j’ai commise.
J’ai agressé quelqu’un sexuellement et je le raconte à la page 103 de mon livre.

Je suppose que, dans la tête des gens, évoquer cette agression reviendrait à poser sur mon front une étiquette : « monstre ». À me déclarer infréquentable. Ce serait gênant, puisque, comme je le raconte également dans le livre, je suis victime d’inceste, et je suis féministe. Cherchez l’erreur.

Je pense qu’il n’y a pas d’erreur. Je peux être agresseuse, victime, les deux à la fois. Mais également témoin d’agressions. Pourtant, cette position assez banale est impossible à penser dans un monde où dominent les récits binaires dans lesquels être une victime exclut nécessairement qu’on puisse agresser. Et inversement.

Je sais aussi que cette position de victime recouvre de multiples réalités et de ressentis. Pour ma part, je suis fatiguée. Fatiguée d’entendre les encouragements à « libérer la parole », à se déclarer, à témoigner, à décrire les faits. Comme si agglomérer nos histoires allait empêcher les agresseur⋅euses d’agresser et réveiller celles et ceux qui estiment que ces violences n’existent pas. Bien sûr cette parole est nécessaire. Mais c’est aux psychologues, aux psychiatres, aux policier·es, aux gendarmes et aux professionnel·les de la justice de l’accueillir. D’écouter, de croire, de soigner, de nous aider à remettre le monde à l’endroit, de donner des clés pour apprendre à faire non pas « comme avant » mais « comme après ».

Moi, je suis du bon côté 

D’un point de vue politique, les témoignages de victimes m’accablent. Je sens mon dos se courber sous leur poids cumulé, mon horizon se réduire, mon esprit d’analyse se ratatiner. J’ai le sentiment que la masse de ces histoires mutile ma réflexion, limite mon champ d’action. À l’inverse, m’intéresser aux raisons pour lesquelles nous protégeons collectivement les agresseur⋅euses sexuel⋅les me stimule en tant que féministe et me donne de l’espoir.

Généralement, lorsque nous avons connaissance qu’une personne a commis des violences, deux attitudes socialement acceptables s’offrent à nous : 1/ le déni, 2/ la stigmatisation.

Le déni est souvent le choix par défaut, mais quand les faits débordent du cercle intime, qu’ils sont publiquement révélés, alors il est confortable d’en appeler à la caricature. C’est ce qui s’est passé lors du procès de Dominique Pelicot et des 51 violeurs de Mazan, fin 2024. C’est ce qui se passe à nouveau depuis quelques jours au sujet de Jérôme Barella, le violeur et assassin présumé de Lyhanna, 11 ans, dont le corps a été retrouvé le 5 juin dernier, près du village de Puycasquier, dans le Gers.

Brandir la figure du monstre et réclamer toujours plus de sanctions a pour effet pernicieux de neutraliser nos réactions vis-à-vis des violences sexuelles. Comme l’explique très bien Camille Kouchner, cela « empêche les enfants de parler. Parce que c’est terrorisant, que ça [leur] fait porter […] une responsabilité qu’ils ne devraient pas porter ».


« Ouvrir la porte à l’humanité d’un⋅e agresseur⋅euse, ce n’est pas justifier ses actes. C’est instaurer un dialogue pour assainir les liens » 


Affirmer que les pédocriminel·les appartiennent à une catégorie différente d’humain⋅es, qu’ils et elles sont irrécupérables, nous sert aussi à dire : Moi, je suis du bon côté. Il ne faut aucun courage pour demander le rétablissement de la peine de mort mais il en faut énormément pour reconnaître sa propre violence ou pour demander à son voisin, à son père, à sa meilleure amie, s’ils ou elles ont déjà agressé.

En matière d’inceste, l’anthropologue Dorothée Dussy (Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, 2013) le martèle : « Le […] silence sur l’inceste [est] plus [fort] que l’amour et la protection de ses propres enfants. » Cette inertie ne se retrouve pas seulement au sein des familles : elle imprègne toute la société. Prendre la parole pour recadrer un adulte qui maltraite un enfant (ou un autre adulte) ne fait pas partie de nos aptitudes culturelles. Je ressens le poids de cette résistance jusqu’au plus profond de moi-même, aussi fort que la gravité me cloue au sol. J’ai plus de facilité à me montrer loyale vis-à-vis des adultes, qu’à prendre le parti des enfants à qui on inflige des violences. Nous formons une sorte de club d’adultes, sur le modèle des boys’ club. La solidarité des dominant·es.

Déjà contaminé⋅es

Victimes et agresseur⋅euses sont les deux faces d’une même pièce et doivent être pareillement pris en compte. Nous nous enivrons au récit des victimes pour oublier que les agresseur⋅euses sont des êtres humains. Ils et elles mangent, dorment, vont au cinéma, se promènent dans des parcs, passent du temps avec des ami⋅es au café. Ils et elles existent, sont souvent bien plus proches de nous qu’on l’imagine. Souvent même très proches.

Tant qu’on ne reconnaîtra pas la place ordinaire qu’ils et elles occupent dans la société, il n’y a aucune chance qu’ils et elles se responsabilisent et cessent de transmettre cette violence. Ouvrir la porte à l’humanité d’un⋅e agresseur⋅euse, ce n’est pas justifier ses actes ni se trahir soi-même. Encore moins risquer d’être contaminé·e puisque nous le sommes déjà. Au contraire, c’est instaurer un dialogue pour assainir les liens. C’est se demander : Qu’est-ce qui nous arrive ? Nous sommes responsables de la société que nous construisons, des imaginaires et des habitudes qu’elle véhicule. Nous avons donc le pouvoir de la transformer.

Alors, même si la réponse nous terrifie, au lieu de seulement demander à nos proches : Es-tu victime ?, pourquoi ne pas leur demander aussi : As-tu agressé ?  »

12.06.2026 à 09:54

« Les Congolais⋅es ont l’impression d’avoir servi de cobayes »

Solène Cahon Challa
La 17e épidémie d’Ebola en Afrique, jugée « extrêmement grave et particulièrement difficile à gérer » par l’Organisation mondiale de la santé, aurait déjà causé, selon l’Agence sanitaire de l’Union africaine, près de […]

Texte intégral (1348 mots)

La 17e épidémie d’Ebola en Afrique, jugée « extrêmement grave et particulièrement difficile à gérer » par l’Organisation mondiale de la santé, aurait déjà causé, selon l’Agence sanitaire de l’Union africaine, près de 114 décès.

Découvert en 1976, le virus, qui tue en moyenne une personne infectée sur deux, touche particulièrement la République démocratique du Congo (RDC). Révélateur des inégalités à l’échelle mondiale, Ebola – tout comme le fut le Covid-19 durant la pandémie de 2020 – est également un amplificateur des fractures sociales et de genre. Interviewée par La Déferlante, Nana Mimbu, épidémiologiste congolaise, analyse le cercle vicieux dont le pays peine à sortir : les difficultés socio-économiques aggravent la propagation d’Ebola, puis les épidémies mal contrôlées viennent exacerber la précarité socio-économique et sanitaire. Nana Mimbu a été coordinatrice de Médecins sans frontières et de son ONG satellite Épicentre lors de la 11e épidémie d’Ebola en RDC (2020), mais elle s’exprime aujourd’hui en son nom propre.



Pourquoi Ebola fait-il autant de ravages en République démocratique du Congo ?

Ebola est un virus qui provient des animaux. Or, dans le bassin du Congo, les activités minières [des compagnies internationales, de l’État congolais et d’exploitants artisanaux] entraînent une déforestation massive qui pousse la faune sauvage à se rapprocher des zones habitées. C’est à ce moment-là que les contaminations explosent.

La propagation du virus est ensuite facilitée par la grande fragilité des infrastructures sanitaires. De nombreuses zones rurales de la RDC manquent de laboratoires, d’unités d’isolement, de personnel de santé, de gants, de désinfectant, de tests efficaces, de courant électrique… Sans compter les difficultés d’accès à certaines zones, qui requièrent la mise en place d’une logistique de transports complexe, voire impossible.

Surtout, le problème est que, en RDC, les épidémies d’Ebola ne sont pas anticipées par les autorités. Elles ne deviennent une priorité qu’une fois la crise enclenchée. L’argent de l’aide internationale d’urgence arrive seulement après l’annonce des mort⋅es à la télévision. Pourtant, il permet de financer la prévention et la riposte : les traitements, le matériel de protection, la construction des centres de traitement Ebola, les campagnes d’information dans les villages…

Bien sûr, lorsque Ebola a menacé l’Europe et les États-Unis en 2014, les essais cliniques de vaccins ont été considérablement accélérés. Cela prouve que les laboratoires avaient les moyens. Les Congolais⋅es ont eu l’impression que leurs vies comptaient moins que celles des habitant⋅es des pays riches. Ce manque de financements est exacerbé depuis le début de 2025 par la suppression des aides étasuniennes, décidée par Donald Trump. On assiste à un échec collectif de la solidarité mondiale.


« Les mères sont celles qui soignent et s’occupent du foyer, multipliant ainsi les contacts directs avec les malades »


En quoi Ebola fragilise-t-il des populations ?

Cette crise sanitaire est le symbole d’un effondrement du bouclier étatique qui est supposé protéger les populations locales. Pour certain⋅es malades, accepter l’hospitalisation est synonyme de faillite économique*. Lorsqu’un chef de famille attrape le virus, il sait que le centre de santé lui imposera vingt et un jours d’isolement. Il préférera cacher ses symptômes pour continuer à travailler et éviter que sa famille bascule dans la famine.

Il faut ajouter que les conflits armés, qui ont cours dans l’est de la RDC depuis trente ans, ont entraîné des déplacements massifs de population et la création de nombreux camps de réfugié⋅es, dans lesquels la promiscuité extrême facilite grandement la dispersion du virus. Parmi ces populations, les femmes et les jeunes enfants sont les plus exposé·es au virus. Les mères sont, par exemple, celles qui soignent et s’occupent du foyer, multipliant ainsi les contacts directs avec les malades. Ce qui les expose à un risque très élevé de contamination, avec un risque fort de transmission à leurs enfants. Pourtant, les Congolaises sont moins intégrées à la riposte sanitaire que leurs homologues masculins. Quand les autorités ou certaines ONG organisent des réunions de sensibilisation auprès des relais communautaires, ce sont les hommes qu’on invite : les pères, les chefs de village.

Lors de l’épidémie de 2018, de nombreuses Congolaises ont été victimes de violences sexuelles. Quel impact cela a‑t-il aujourd’hui sur la prise en charge des malades d’Ebola ?

Entre 2018 et 2020, des agents humanitaires prédateurs proposaient aux femmes un vaccin, des équipements de protection ou même un emploi contre des faveurs sexuelles. Nombre d’entre elles, parfois mineures, ont aussi été violées. Encore aujourd’hui, certaines femmes à qui on propose une visite à l’hôpital suspectent un piège. La confiance est détruite, et la reconstruire prend énormément de temps.


En réalité, [à l’échelle de la population congolaise] la méfiance tue plus que le virus lui-même. Elle est le fruit d’un choc social : à chaque nouvelle épidémie, les habitant⋅es voient débarquer dans leurs localités des soignant⋅es venue⋅es de Kinshasa et du personnel humanitaire étranger avec des grosses voitures et des moyens financiers importants. Quand le virus reflue, tout ce beau monde repart, et le village reste tel qu’il était auparavant : sans routes, sans école, sans eau. Les gens ont l’impression d’être instrumentalisés, d’avoir servi de cobayes à une sorte d’« Ebola business ». Leur colère est d’autant plus forte que de nombreuses personnes voient leurs moyens de subsistance brutalement entravés par la riposte sanitaire, que cela soit les taxis-motos ou les vendeuses sur les marchés. Pour ces travailleur⋅euses, Ebola est synonyme de ruine.

La défiance est encore accentuée par le manque d’éducation et les difficultés d’accès à l’école, qui participent à la propagation de la désinformation. Beaucoup de gens n’ont pas les outils pour démêler le vrai du faux. Ils sont nombreux à croire qu’Ebola est un complot des Blancs ou du gouvernement.
Les rites funéraires, par exemple, sont au cœur de ces tensions. Les dépouilles des victimes du virus restent très contagieuses et doivent être enterrées avec un niveau de sécurité maximal. Sauf que les traditions locales impliquent d’accompagner et de toucher à de multiples reprises l’être aimé. Les familles qui sont mal informées sur la maladie refusent ces restrictions et vont jusqu’à enterrer clandestinement les corps des malades non déclarés ou attaquer les centres de soin [comme en mai 2026 à Rwampara et Mongbwalu, deux municipalités de l’est du pays]. Sans s’en rendre compte, ces personnes s’exposent, ainsi que leur communauté, à des risques sanitaires accrus.

*Selon la Banque mondiale, trois quarts des Congolais⋅es vivent avec moins de 2,15 dollars par jour, soit le seuil international d’extrême pauvreté.

04.06.2026 à 16:31

🌈Riposter à l’homophobie

La Déferlante
Lundi 1er juin, à Avignon, débutait le procès de six jeunes femmes et hommes, accusé⋅es d’avoir organisé des guets-apens sur des applis de rencontre pour détrousser des personnes homosexuelles. Un […]

Texte intégral (2205 mots)

Lundi 1er juin, à Avignon, débutait le procès de six jeunes femmes et hommes, accusé⋅es d’avoir organisé des guets-apens sur des applis de rencontre pour détrousser des personnes homosexuelles. Un jeune homme a été tué, un autre frappé et traité de « sale pédé ».

Pourtant, le dossier d’instruction ne mentionne nulle part les circonstances homophobes de ces agressions présumées. Le lendemain à Metz, un jeune homme de 19 ans est décédé des suites d’une agression lors de laquelle des insultes auraient fusé, selon des témoins : « sale pédale », « sale pédé ». Là non plus, le caractère homophobe n’a pas été retenu par le parquet.
Dans son rapport 2026, l’association SOS homophobie rappelle qu’en France aucun lieu, aucun environnement social n’échappe aux manifestations d’homophobie. Parmi les contextes les plus à risque : les lieux publics, la haine en ligne, la famille et l’entourage proche.

Alors qu’aux mois de mai et juin, la fierté homosexuelle s’affiche au grand jour un peu partout en France, il nous a semblé utile de vous proposer, dans cette newsletter, une sélection de ressources qui visibilisent les vécus LGBTQIA+. Éclectique et subjective, elle rassemble nos coups de cœur de ces derniers mois (et parfois années !) et fait se côtoyer des œuvres de fiction, des productions journalistiques, du texte, du son et de l’image.

💭
Une bande dessinée

Y a toujours quelqu’un qui pleure

Marnie doit-elle pardonner à Rose de l’avoir trompée avec une autre ? N’a‑t-elle pas, dans des histoires passées, ressenti cette même nausée qui lui intimait de fuir ? Dans sa deuxième bande dessinée, l’artiste Chien Fou poursuit son exploration des tourments amoureux avec, comme fil rouge, toujours cette même question : quelle part de soi abdique-t-on dans une histoire d’amour ? Enchaînant, comme au cinéma, des plans larges et des plans serrés, usant de l’intensité des couleurs et de la force des symboles, l’artiste nous plonge dans la tempête intérieure d’une femme qui voudrait bien ne plus jamais souffrir par amour. Mais est-ce seulement possible ?

📖 Y a toujours quelqu’un qui pleure de Chien Fou, La Fourmi Éditions, 2026. 20 euros.

📚
Une bande dessinée

Bi⋅es

Si au commencement d’une identité minoritaire, il y a l’insulte et sa réappropriation, les bi⋅es sont bien en peine de s’accrocher à un étendard. Souvent moqué⋅es ou dénigré⋅es aussi bien par les hétéros que par les gays et les lesbiennes, elles et ils partagent pourtant un vécu commun : celui de la fluidité du désir, de l’entrelacement des expériences et de l’invisibilité. Ainsi, à la suite de Pédés et de Gouines, les deux précédents ouvrages collectifs publiés dans la collection Points féminismes, Bi⋅es rassemble les contributions de huit auteur⋅ices, dont la cinéaste Amandine Gay, l’autrice Pauline Harmange ou encore la militante antivalidiste Charlotte Puiseux. Collectée par la journaliste et autrice Camille Regache, la somme de ces récits personnels rend aux vies bies leur histoire, leurs images et leurs expériences concrètes.

📖 Bi⋅es, ouvrage collectif coordonné par Camille Regache, avec des textes d’Amandine Gay, Jeanne Godard-Davant, Mathis Grosos, Pauline Harmange, Morgane N. Lucas, Stéphanie Ouillon, Préca et Charlotte Puiseux, éditions Points, 2026. 7,90 euros.

📚
Une biographie

Moi, Giovanna

Peu connue du grand public, Giovanna Rincon est pourtant une des défenseuses les plus acharnées des droits des femmes trans travailleuses du sexe en France. Née en Colombie à la fin des années 1960 dans une famille pauvre, victime de transphobie dans son cercle proche comme dans l’espace public, elle apprend qu’elle est séropositive en 1990. Elle quitte alors son pays pour rejoindre Rome où elle devient travailleuse du sexe. Puis elle déménage à Paris, où elle intègre une communauté trans organisée et politisée autour du VIH et du sort des personnes sans papiers. En 2020, elle fonde l’association Acceptess‑T, devenue, ainsi qu’elle le dit dans son livre, une « référence européenne sur l’accompagnement global des personnes trans ». Dans cet ouvrage coécrit avec la psychanalyste et ancienne journaliste Stéphanie Malphettes, elle convoque les souvenirs de sa jeunesse puis de sa formation militante pour raconter une vie de combats.

📖 Moi, Giovanna, une enfance trans à Bogotá, de Giovanna Rincon et Stéphanie Malphettes, Grasset, 2026. 20,90 euros.
📖 Moi, Giovanna, une enfance trans à Bogotá, de Giovanna Rincon et Stéphanie Malphettes, Grasset, 2026. 20,90 euros.

📚
Un roman

Certaines fièvres échappent au mercure

Deux genoux qui se touchent dans un train de banlieue, un « petit arrêt cardiaque » dans la poitrine, des boucles dans lesquelles on demande la permission de passer la main. Mathilde Forget a décidément un talent particulier pour raconter les rencontres amoureuses, tordant le cou au male et à l’hetero gaze tel qu’il irrigue, depuis des siècles, l’ensemble de la littérature. Quand Édith rencontre C., elle est toujours l’enfant apeurée dont la mère s’est suicidée lorsqu’elle avait huit ans. « Je trouvais, en te rencontrant, la possibilité de rassasier mon besoin de consolation », écrit la narratrice à l’adresse de son amante, dont le regard et la présence peu à peu la réparent : « T’aimer, insiste-t-elle, c’est me raconter d’autres histoires que celles qui me permettaient de survivre aux évènements aussi définitifs que la mort des autres, car ces fictions-là commençaient à m’éloigner de la vie. »

📖 Certaines fièvres échappent au mercure de Mathilde Forget, L’Iconoclaste, 2026. 18,50 euros.

📺
On regarde

Love lies bleeding

Sorti en 2024 au cinéma, Love lies bleeding est un film qui mérite que l’on continue à parler de lui tant il bouscule toutes les représentations de genre. Au commencement, il y a la rencontre amoureuse entre Lou, employée d’une salle de musculation, et Jackie, une bodybuildeuse bisexuelle qui s’entraîne pour un futur tournoi. Mais sous l’effet des produits dopants que lui administre chaque jour, amoureusement, sa partenaire, le corps de Jackie mute, sa force décuple et sa colère déborde. C’est le début des ennuis pour les deux femmes dont l’aventure se poursuit sur le mode du thriller, au milieu de violentes bagarres et de scènes de crime. Admirablement filmé, Love lies bleeding manie les lumières chaudes et multiplie les images de muscles huilés, de corps dénudés et de justaucorps aux couleurs criardes pour rendre un hommage appuyé aux meilleures séries B des années 1990.

🍿 Love lies bleeding, réalisé et coécrit par Rose Glass, 2024. Disponible en Blu-ray, DVD et en VOD.
🍿 Love lies bleeding, réalisé et coécrit par Rose Glass, 2024. Disponible en Blu-ray, DVD et en VOD.

📻
On écoute

D’où vient l’homosexualité ?

En recevant Mathias Chaillot, journaliste et auteur de 4 % en théorie (éditions Goutte d’or, 2023), Tal Madesta prend le parti de dérouler aussi loin que possible les questionnements scientifiques autour de l’homosexualité. Pour mieux, évidemment, prouver leur faiblesse. Pourquoi devient-on homosexuel⋅les ? Quel rôle les gènes, les hormones ou le contexte culturel se partagent-ils dans la définition de nos désirs et de notre orientation sexuelle ? Pourquoi l’hétérosexualité est-elle, pour sa part, si peu questionnée sur le plan biologique ? Un épisode passionnant qui fournit des arguments concrets pour riposter aux discours homophobes.

🎧 D’où vient l’homosexualité ?, épisode 133 du podcast Les Couilles sur la table, Binge Audio, 2026. À écouter par ici

💡
Glossaire

Alors que l’actualité montre à quel point la guerre culturelle qui fait rage est aussi une bataille sémantique, il nous a paru important que La Déferlante propose à ses lecteur·ices des définitions de concepts clés pour appréhender l’époque dans une perspective féministe intersectionnelle. Queer, TERF, ou encore travailleur⋅euse du sexe : toutes les définitions sont en accès libre sur notre site internet, alimenté au fil des numéros pour faciliter la compréhension des concepts mobilisés dans chaque dossier.

☝🏼 Consulter notre glossaire

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