27.01.2026 à 14:51
Josette Bomaré, pionnière du combat contre le chlordécone
C’était un dimanche de janvier, en 2023. Le Collectif des ouvrières et des ouvriers agricoles et de leurs ayants droit empoisonné·es par les pesticides (Coaadep) s’était réuni sur l’habitation Bochet
« Digne », c’est peut-être l’adjectif qui qualifie le mieux Josette Bomaré, qui, avec sa nièce Gisèle Gros, a lancé le Coaadep. À 86 ans, elle est la mémoire vacillante mais toujours présente – doubout, dit-on en créole – de cinq décennies de luttes pour la justice sociale et environnementale en Martinique. Instigatrice de la grande grève de février 1974, qui a permis d’améliorer les conditions de travail épouvantables des ouvrier·es agricoles, elle a aussi été le fer de lance de la mobilisation contre l’utilisation de pesticides mortifères, longtemps avant la fondation du collectif en 2019. Rares sont les militant·es anticolonialistes en Martinique qui ignorent son nom.
Aujourd’hui encore, on vient frapper chez elle, dans la commune du Robert, pour lui demander conseil lorsqu’il s’agit d’organiser un mouvement.
Née en janvier 1938 dans cette ville martiniquaise bordée par l’océan Atlantique et entourée de mornes, ces reliefs typiquement caribéens, Josette Bomaré est la benjamine d’une famille de 13 enfants. Sa mère est ouvrière agricole. À 15 ans, elle quitte l’école et devient manœuvre maçonne, transportant des seaux de ciment pour construire la voie rapide vers Fort-de-France. Elle rejoint ensuite les rangs des travailleur·euses de la canne à sucre et vend sa force de travail d’habitation en habitation, au gré des récoltes et des décisions des contremaîtres, qu’on appelle encore « commandeurs », comme au temps de l’esclavage.
« Je suis née communiste et je mourrai communiste », a l’habitude d’affirmer fièrement la militante. Jeune ouvrière, elle court les réunions que le Parti tient dans tous les recoins de la Martinique. À l’époque, Justice, le journal édité par les militant·es communistes à Fort-de-France, est lu à haute voix dans les foyers d’une grande partie de la population rurale. « J’ai toujours aimé savoir, marcher, connaître. Alors je marchais, et j’écoutais. Le Parti communiste parlait tellement bien que [j’ai adhéré] à l’Union des jeunes communistes martiniquais [UJCM]. »

À 16 ans, Josette Bomaré s’engage pour que tous·tes les travailleur·euses puissent bénéficier de la Sécurité sociale et des congés payés : malgré la création officielle, en 1947, de la Caisse générale de Sécurité sociale en Martinique, nombre d’ouvrier·es agricoles continuent de travailler sans être déclaré·es. L’économie de plantation ressemble encore trop à l’esclavage, pourtant aboli définitivement un siècle auparavant, en 1848. Le travail, harassant, est distribué selon le bon vouloir du contremaître. Les journées sont régulièrement prolongées de deux à quatre heures au-delà des huit heures réglementaires. Le salaire hebdomadaire, misérable, est souvent amputé par les crédits contractés auprès de la boutique de l’habitation. Et les ouvrières rapportent que les offres de travail sont parfois conditionnées à des faveurs sexuelles. Les communistes donnent aux ouvrier·es des clés pour « dire non au béké », ces exploitant·es descendant·es des propriétaires d’esclaves.
C’est au cours d’une de ces réunions que Josette Bomaré rencontre l’historien Robert Saé. Il fait partie du Groupe d’action prolétaire (GAP), une organisation composée d’étudiant·es martiniquais·es qui se sont formé·es au militantisme anti-impérialiste en France hexagonale, ont participé aux révoltes sociales de mai 1968 et ont décidé de rentrer dans leur pays natal pour mener la lutte indépendantiste. Elles et ils tentent de diffuser leurs idées politiques au sein de la population au moyen d’actions coup de poing. En 1971, le GAP lance, par exemple, le mouvement Nous irons voir Pelé sans payer, pour protester contre le prix des billets d’un match opposant la sélection martiniquaise au club de la légende du football brésilien. Il obtient la retransmission télévisée de la rencontre.
Peu après, une ouvrière, Laélie Délicace, les alerte sur les conditions de travail qu’elle subit avec ses camarades. « Elles nous ont dit : “Arrêtez vos bêtises, et venez sortir les gens de l’esclavage dans la banane” », raconte Robert Saé. C’est ainsi qu’elles et ils font la connaissance des habitant·es de Trou Terre, au Robert, dont Josette Bomaré est une figure centrale. « Dans le quartier, tout le monde l’écoutait, se souvient Robert Saé. On lui a dit qu’une combattante comme elle devait travailler avec nous. »
Dans les années 1960, un pesticide à base de chlordécone est introduit dans les bananeraies des Antilles françaises pour lutter contre le charançon, un insecte qui ravage les cultures. Dès 1979, le potentiel cancérigène du chlordécone est identifié. La molécule est interdite en France hexagonale en 1990, mais en Martinique et en Guadeloupe une dérogation permet son usage jusqu’à épuisement des stocks. Le chlordécone a été épandu au moins jusqu’en 1993, contaminant environ 90 % de la population martiniquaise, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire et Santé publique France. La molécule serait aujourd’hui responsable des taux de cancer de la prostate les plus élevés
au monde constatés dans les deux îles antillaises.
Dès 2006, des collectifs menés par des avocat·es guadeloupéen·nes et martiniquais·es portent plainte contre l’État et contre X pour empoisonnement et administration de substances nuisibles. Le 2 janvier 2023, quinze ans après l’ouverture d’une information judiciaire à Paris, les juges d’instruction prononcent un non-lieu. Leur ordonnance reconnaît le « scandale sanitaire », mais avance la difficulté de « rapporter la preuve pénale des faits dénoncés ». Les parties civiles ont fait appel de cette décision et sauront en mars 2026 si l’enquête sera rouverte.
Le 12 mai 2025, le tribunal administratif de Martinique a rendu une décision historique en condamnant l’État à indemniser deux anciennes ouvrières du préjudice moral qu’elles ont subi, lié à l’anxiété de développer des maladies graves dues à leur exposition au chlordécone.
Pendant deux ans, les membres du GAP mènent des enquêtes pour documenter les conditions de vie des travailleur·euses des 168 exploitations que compte la Martinique. Une petite case jouxtant la maison de Josette Bomaré sert de quartier général pour l’organisation de la grève générale de février 1974. L’année précédente a été difficile. La crise économique et la perte d’une quantité importante de la production bananière entraînent une forte augmentation des prix. La rémunération journalière ne suffit plus à nourrir les familles. Elles et ils demandent l’alignement de leur salaire sur le smic horaire et dénoncent, déjà, l’utilisation des pesticides dangereux dans les champs de bananes. « On mettait l’engrais à mains nues. Notre visage était à peine protégé par des mouchoirs en tissu. Certain·es ouvrier·es avaient des vertiges, des vomissements », raconte la militante, qui n’hésitait pas à refuser ouvertement les travaux d’épandage. Quitte à se voir refuser du travail par des contremaîtres désireux de la punir pour l’exemple. Qu’importe : Josette Bomaré sait qu’il s’agit d’un poison. Les doutes des ouvrier·es sont d’ailleurs confirmés par un médecin qui examine un camarade pris de malaise alors qu’il saupoudre des plants de banane et leur explique que cela a été provoqué par l’engrais.
Les grèves sont généralement menées au moment de la récolte, en début d’année. En janvier 1974, Josette Bomaré et ses camarades lancent le mouvement. La grève sera « marchante » : selon la tradition, les grévistes se déplacent d’habitation en habitation pour rallier les ouvrier·es agricoles à leur cause. Le mouvement, parti des plantations du Nord-Atlantique, s’étend dans toute l’île. À plusieurs reprises, des confrontations ont lieu avec les forces de l’ordre. « Le père de mon fils, charpentier, était inquiet de me voir mener ces mouvements de grève. Il me demandait d’arrêter », raconte Josette Bomaré. Cela ne ralentit pas la militante, qui confie son enfant à sa mère et poursuit le combat.
Le 14 février 1974, les grévistes se réunissent sur l’habitation Chalvet, à Basse-Pointe, dans le nord de l’île. Les gendarmes les encerclent à l’aide de gaz lacrymogènes et leur tirent dessus à balles réelles. « Je ne sais pas pourquoi ils ont tiré », s’étonne encore aujourd’hui Josette Bomaré. Elle voit tomber, mortellement touché, un gréviste de 50 ans, Ilmany Sérier. Une foule importante se rassemble pour ses obsèques, deux jours plus tard. Les autorités craignent l’embrasement et parlent de « légitime défense » pour justifier les tirs. Le 16 février, on retrouve sur une plage du Lorrain, à quelques kilomètres de Chalvet, le corps d’un jeune ouvrier maçon de 19 ans, Georges Marie-Louise, disparu depuis le rassemblement.
Selon les militant·es du GAP, son corps présente des traces de torture. Le rapport d’autopsie contredit cette affirmation. Les circonstances de la mort de Georges Marie-Louise ne seront jamais élucidées, mais le « drame de Chalvet » – comme on l’appelle toujours en Martinique – provoque une grande colère. Dans les cortèges des manifestations, les banderoles dénonçant la « répression coloniale » s’ajoutent aux revendications syndicales. Est-ce par souci d’apaisement que le smic horaire est alors accordé aux manifestant·es ? L’utilisation des produits phytosanitaires toxiques continuera en revanche bien longtemps après la grève de 1974.
Josette Bomaré, identifiée comme gréviste, ne trouve plus de travail dans la région. Elle doit aller en chercher à Fort-de-France, emportée par ce grand mouvement d’exode rural qui traverse une Martinique vivant de moins en moins de l’économie de plantation. Les ancien·nes ouvrier·es agricoles s’établissent dans les quartiers populaires du chef-lieu de l’île, montant en une nuit leur case en tôle. Des maisons de ce type, Josette Bomaré en a déjà beaucoup construit aux alentours de sa commune natale. Elle garde sa maison du Robert, à 20 kilomètres de là, mais ne peut faire l’aller-retour tous les jours. Elle entend parler de terrains vacants au nord de la ville et décide de s’y installer, non sans devoir affronter l’hostilité des autres travailleur·euses pauvres. Devant son refus catégorique de quitter les lieux, ils la surnomment « Ti tigres la » (la tigresse, en créole).

Dans les années 1990, elle militera pour que les habitant·es des communes rurales venu·es travailler en ville ne soient plus expulsé·es au gré des tentatives d’urbanisation de ces habitats précaires
Quand Josette Bomaré arrive à Fort-de-France, en 1975, elle se rend au domicile d’Aimé Césaire avec un groupe de mères de famille privées d’emploi par la crise économique de 1973 et la désindustrialisation progressive de la Martinique, qui ne savent plus comment nourrir leurs enfants. Le maire de la capitale martiniquaise est un homme politique et un poète de premier plan, dont le Cahier du retour au pays natal, publié en 1939, a été l’un des fers de lance d’un mouvement littéraire et intellectuel majeur du xxe siècle : la négritude. Réputé proche des militant·es communistes de la base malgré son départ médiatisé du Parti en 1956, il fait embaucher Josette Bomaré comme employée municipale aux espaces verts. Dix-huit ans après la mort de l’écrivain et homme politique, elle en est toujours une fervente partisane. Et aime raconter qu’il lui disait en rigolant : « À chaque mouvement, tu es toujours devant, tu vas finir en prison ! »
« J’ai toujours aimé savoir, marcher, connaître. Alors je marchais, et j’écoutais. »
Josette Bomaré
En 2019, Robert Saé, l’historien militant, reçoit un message : Josette Bomaré et sa nièce Gisèle Gros demandent à le voir. « Tout le monde parle de chlordécone, mais on ne parle jamais de nous, les ouvrier·es, alors que nos enfants meurent », s’insurgent-elles. C’est de cette indignation que naît le collectif des ouvrières et des ouvriers empoisonné·es. La fille de Gisèle Gros est atteinte de malformation cardiaque ; Gisèle Gros elle-même souffre de plusieurs pathologies liées à l’exposition au chlordécone ; le fils de Josette Bomaré est mort à 54 ans d’un cancer du foie. Les deux femmes survivent avec des retraites misérables. Au-delà des réparations économiques – que Josette Bomaré « n’attend plus » –, leur lutte pour faire reconnaître l’empoisonnement au chlordécone est un combat pour la dignité.
« Le chat travaille avec moi », dit en riant la militante en parlant du compagnon qui joue entre ses pieds à chacune de nos entrevues. Les souvenirs, doucement, lui échappent. Certains jours, elle se souvient de tout, d’autres, elle reconnaît à peine le visage de son infirmière. Elle reçoit toujours sur sa terrasse, ornée de fûts en bois vernis, le dernier ouvrage qu’a réalisé son fils, Ti No, juste avant de mourir. Elle s’interroge : « Autour de moi, tout le monde a des cancers, de l’hypertension, du diabète. Ce sont des maladies qu’on ne voyait pas autant avant. Il y a quelque chose dans la nourriture qui nous rend malades. » De la terrasse, on aperçoit les plantes de son petit potager, qui poussent désormais dans des contenants placés en hauteur : ce sont les recommandations de l’agence régionale de santé, pour éviter la contamination des légumes. •
Naissance de Josette Bomaré au Robert, en Martinique.
Josette Bomaré organise le mouvement de grève des ouvrier·es agricoles pour demander une revalorisation salariale et l’arrêt de l’utilisation des pesticides dangereux pour la santé.
Avec sa nièce Gisèle Gros, Josette Bomaré crée le Collectif des des ouvriers agricoles et de leurs ayants droit empoisonnés par les pesticides (Coaadep).
Les juges d’instruction prononcent un non-lieu dans le dossier de l’empoisonnement au chlordécone.
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