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07.06.2026 à 02:50

L’infantisme, une grille de lecture politique pour repenser le travail social

douchez.oceane

La lecture de Infantisme de Laelia Benoit ouvre une porte dans notre manière de penser les rapports de domination. L’autrice définit l’infantisme comme une discrimination à l’encontre des mineur·es, fondée sur la croyance qu’iels appartiennent aux adultes et qu’iels peuvent, voire doivent, être contrôlé·es. Mais réduire l’infantisme à une oppression spécifique à l’enfance serait passer à côté de sa portée politique plus large. On parle donc ici d’une logique sociale,.. Read More

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Texte intégral (1497 mots)

La lecture de Infantisme de Laelia Benoit ouvre une porte dans notre manière de penser les rapports de domination. L’autrice définit l’infantisme comme une discrimination à l’encontre des mineur·es, fondée sur la croyance qu’iels appartiennent aux adultes et qu’iels peuvent, voire doivent, être contrôlé·es. Mais réduire l’infantisme à une oppression spécifique à l’enfance serait passer à côté de sa portée politique plus large. On parle donc ici d’une logique sociale, un mode de contrôle des corps et des existences, qui traverse également le travail social.

• Par Camille Fiandrino

Comme le souligne Laelia Benoit, « désigner l’infantisme est indispensable pour amorcer le changement de comportement qui s’impose ». Nommer une oppression n’est jamais neutre : c’est un geste politique. De la même manière que les concepts de sexisme, de racisme ou de validisme ont permis de rendre visibles des violences longtemps naturalisées, nommer l’infantisme permet de révéler des pratiques de domination dissimulées sous les discours de protection, de bienveillance ou d’expertise.

Les travailleur·euses sociaux·ales sont en première ligne auprès des groupes sociaux marginalisés. Ce simple constat constitue déjà un argument fort pour revitaliser une conscience politique et militante dans le travail social. Pourtant, les pratiques restent largement traversées par des préjugés (systémiques). Les personnes accompagnées sont fréquemment perçues comme des êtres « inférieur·es », « incomplet·es », incapables de savoir ce qui est bon pour elles-mêmes.
Cette représentation n’est pas seulement individuelle : elle est structurelle. Elle est produite par des institutions, des cadres réglementaires, des formations et des référentiels théoriques qui hiérarchisent les savoirs et les capacités. Le travail social devient alors un espace paradoxal : lieu de soutien et de protection, mais aussi outil de contrôle social, où l’on décide à la place, où l’on oriente, où l’on corrige.

C’est pour cela que Laelia Benoit nous rappelle : « la société a tout à gagner à prioriser des politiques publiques favorables aux enfants ». Cette affirmation pourrait être élargie. La société a tout à gagner à des politiques publiques qui reconnaissent pleinement les capacités d’agir des personnes concernées. Qu’elles soient enfants, personnes en situation de handicap, personnes précaires, toxicomanes ou plus largement marginalisées.

Des fondements théoriques à questionner

Cette domination est renforcée par l’hégémonie de certaines références théoriques dans le travail social et le champ médico-social. Les figures de Bowlby, Freud ou Winnicott (où sont les feeeemmes ?) continuent d’organiser les représentations professionnelles, souvent sans être interrogées dans leur contexte historique et idéologique.
Ces approches, largement psychologisantes et à fortiori individualisantes, tendent à expliquer les difficultés par des manques, des carences ou des immaturités, occultant les rapports sociaux, économiques et politiques qui produisent la vulnérabilité.
Elisabeth Young-Bruehl elle-même, dont Laelia Benoit mobilise les concepts, était psychanalyste. Ce que l’on critique ici, c’est son usage appliqué mécaniquement, sans interroger les rapports de pouvoir qui produisent la souffrance. La psychanalyse devient un outil de naturalisation des inégalités plutôt que de leur compréhension. John Bowlby n’est pas problématique parce qu’il parle d’attachement. Cela devient problématique quand l’attachement devient la seule grille de lecture pour penser la pauvreté, le placement, l’exclusion, etc.*

Nous avons besoin de penser les concepts de manière plus moderne et intersectionnelle

Que permet-on de ne pas voir lorsque l’on explique la souffrance sociale uniquement par l’attachement ou encore l’histoire familiale ? À quelles formes de pouvoir ces grilles de lecture participent-elles ? Nous passerions certainement moins de temps chez le psy qui nous coûte un pognon de dingue à parler de nos pères maltraitants plutôt qu’à combattre le patriarcat, dans la rue, les foyers, et les institutions. Bon, le divan et la lutte dans les rues ne sont pas incompatibles mais ne laissons pas l’individualisme et le développement personnel effacer la critique politique.

La peur de la rébellion

Dans Infantisme, l’autrice mobilise la typologie de Young-Bruehl et décrit une forme d’infantisme dite « narcissique », qui repose sur des fantasmes de rébellion et de supplantation. Cette peur est loin d’être propre à la relation adulte-enfant. Elle traverse l’histoire des peuples opprimés par des gouvernements autoritaires (est-ce qu’un gouvernement peut ne pas l’être, autoritaire  ?) : la peur que les dominé·es prennent la parole et se soulèvent.
Les discours infantisants fonctionnent toujours de la même manière : ils ne sont pas prêts, ils ne comprennent pas, ils ont besoin d’être guidés. Les enfants, mais aussi plus largement les personnes dites « bénéficiaires » du travail social, sont ainsi traitées tel que des peuples opprimés au sein même du peuple, maintenus dans une dépendance politique et symbolique violente.

Vers une pratique marxiste du travail social ?

Face à ce constat, une question s’impose : et si le travail social devait se penser comme une pratique fondamentalement politique ? Pousser les groupes sociaux accompagnés vers la conscience de classe, l’autodétermination et l’organisation collective pourrait constituer une rupture radicale avec les pratiques actuelles. Une pratique marxiste du travail social ne chercherait pas à « prendre en charge », mais à accompagner les personnes à cultiver leur pouvoir d’agir, à soutenir les luttes, à reconnaître les savoirs empiriques comme légitimes. Qui de mieux pour lutter que les personnes concernées ? Bien sûr, il faut plus soutenir l’auto-organisation qu’imposer une grille de lecture politique.
Penser l’infantisme comme grille de lecture du travail social ne revient pas à nier les situations de vulnérabilité ni à disqualifier toute fonction de protection. Certaines personnes ont besoin d’être protégées, parfois même malgré elles. Mais la protection ne peut devenir un principe indiscutable qui autorise à décider, orienter ou normaliser sans la personne concernée et sans questionnement. La véritable radicalité n’est peut-être pas de supprimer toute verticalité, mais d’orienter cette protection vers une sorte de restitution du pouvoir d’agir de l’individu, un accompagnement en mouvement qui aurait pour but commun de remettre en question son propre rôle d’autorité en tant que travailleur·euses sociaux·les tout en protégeant les plus vulnérables.

En philosophie du care, on nous dit qu’il existe « une tendance à se définir dans les termes de l’autre » (Gilligan). Cela invite à concevoir le travail social non comme une relation unilatérale, mais comme un espace de co-construction. L’engagement du professionnel·le repose alors sur une double reconnaissance : celle de la vulnérabilité d’autrui, mais aussi de la sienne propre. L’infantisme, ce miroir inconfortable. Alors, on fait quoi ? On regarde nos pratiques, et on se demande honnêtement : combien de fois avons-nous décidé à la place, orienté sans consulter, protégé sans questionner ? Ni sauveur·euses, ni gardien·nes : des compagnon·nes de lutte, qui acceptent de ne pas toujours avoir raison, et qui reconnaissent dans la vulnérabilité de l’autre un écho possible de la leur.

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06.06.2026 à 03:30

Techno-éco-fascisme, histoire d’une dystopie écologique

douchez.oceane

Le techno-éco-fascisme, s’il se déploie tel qu’on l’anticipe depuis des décennies dans la littérature et au cinéma, serait en quelque sorte le climax d’une gestion parfaite d’un monde mort plutôt qu’une existence humaine libre, mais imprévisible. Face à cette dictature qui ne dit pas son nom, la seule réponse reste ou restera la démission générale. Ne tardons pas à nous réveiller. • Par Jide, en affinité avec Accattone L’héritage du.. Read More

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Texte intégral (3952 mots)

Le techno-éco-fascisme, s’il se déploie tel qu’on l’anticipe depuis des décennies dans la littérature et au cinéma, serait en quelque sorte le climax d’une gestion parfaite d’un monde mort plutôt qu’une existence humaine libre, mais imprévisible. Face à cette dictature qui ne dit pas son nom, la seule réponse reste ou restera la démission générale. Ne tardons pas à nous réveiller.

• Par Jide, en affinité avec Accattone

L’héritage du totalitarisme et la menace technologique

Tout d’abord, parler de fascisme est une mission compliquée. Nous en sommes encore trop proches, temporellement et idéologiquement pour avoir le recul nécessaire, du moins semble-t-il pour la majeure partie d’entre nous, autant par son caractère épouvantail que par le fantasme qu’il est susceptible de provoquer chez certain-e-s. Non sans raison. Déjà parce que nous en sommes les héritier-e-s, mais aussi parce que cela s’est passé chez nous et il n’y a pas longtemps. Et parce que cela a redéfini les contours d’un autre concept complexe, celui des tyrannies. Tant bien qu’il a fallu le déterminer comme une forme absolue de celles-ci : le totalitarisme.

J’ai lu dans un bouquin il y a des années qu’en politique la défaite n’a pas de limite1, contrairement à la défaite militaire qui finira par des concessions territoriales. La direction que prend une société ne s’infléchira pas d’elle-même, et c’est pour cela que les forces, qui la composent, la déterminent en permanence. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte sociétal, qui est l’héritier du fascisme, et dans des domaines beaucoup plus concrets qu’on ne l’appréhende en général, tels que le marketing politique, la propagande médiatique et par ricochet, le sujet qui nous intéresse aujourd’hui justement, son avatar du futur, l’éco-fascisme, que nous nommerons le techno-éco-fascisme, tant sa composante technologique semble inévitable. On imagine toujours que l’histoire se répète. Certes mais pas à l’identique.

De Matrix à Soleil Vert (entre autres) : quand la SF nous alerte, c’est qu’il y a péril en la demeure

On va devoir de nouveau tomber dans la science-fiction comme prospective majeure du futur pour alimenter notre discours. D’autant plus qu’une théorie, certes un peu fumeuse, affirme que si quelqu’un-e imagine une chose possible à un instant, c’est que cette chose l’est vraiment en pratique ou le sera un jour.
Avec comme icônes des œuvres qui ont mis en images un de ces futurs possibles, la trilogie Matrix : des machines règnent sur terre en s’alimentant en énergie à l’aide d’élevages d’humains, transformés en gigantesques usines à énergie dans lesquelles chaque individu vit virtuellement dans l’époque actuelle (les années 2000) sans se douter de sa condition réelle. Un amas gigantesque d’usines titanesques à l’esthétique cybernétique parfaite recouvre la planète entière. Des algorithmes maîtrisent ainsi tous les paramètres permettant la pérennité d’une forme de société, même si elle est virtuelle, comment faire alors la différence ? Tout en aliénant à la perfection la possibilité d’une existence humaine sans laquelle pourtant le monde dans lequel on est projeté ne saurait se maintenir. Ni l’humanité, celle-ci ayant tellement détruit son environnement que seule cette unique condition de contrôle absolu par les machines pour les machines rend possible son existence. Tendance collapsologique extrême, la catastrophe est pourtant un régal pour le système industriel et marchand. CQFD ? Un totalitarisme techno-survivaliste pas si éloigné de la bunkerisation des ultras riches actuellement, si ce n’est que ce sont des logiciels IA qui les remplacent. Après moi le déluge en somme.

Ouf, voilà probablement une des pires dystopies ayant été imaginées. Pas certain. Soleil Vert, quant à lui, nous projette dans un New York futuriste, étouffé par la surpopulation et l’effondrement climatique, où une élite maintient l’ordre grâce à une nourriture synthétique mystérieuse. L’ambiance y est horriblement glauque. Une parfaite parabole d’une dérive possible : l’écologie devient le prétexte à un autoritarisme qui, pour sauver l’espèce, sacrifie l’éthique et transforme le corps humain en marchandise circulaire. C’est le miroir parfait de la « pile » de Matrix : là où les machines utilisent la chaleur, le système de Soleil Vert utilise la matière, mais la conclusion reste la même : l’individu n’est plus qu’un intrant industriel.
Voilà pour l’aspect ressources naturelles ou comment exploiter le concept du métabolisme social2 jusqu’à son pire aspect imaginable… Nous nous arrêtons là parce que les films qui décrivent de possibles sociétés totalitaristes pour des motifs environnementaux pullulent.

De la fiction à la réalité : l’anticipation et l’analyse comme possibilité de désamorcer l’inéluctable

Bon, tout ça n’est guère joyeux, on en convient. Pour autant, le nommer, c’est déjà le dénoncer. L’examen lucide du présent redonne ainsi tout son sens à l’adage de feu le mouvement altermondialiste : un autre monde est possible.
Tout d’abord, ne pas oublier que le capitalisme est responsable de la situation proto-fasciste dans laquelle nous vivons déjà. Les analogies sont légion entre les dystopies fictives et la situation dans laquelle nous vivons actuellement si nous sortons de la lorgnette de nos quotidiens et de nos cadres de vie occidentaux aux apparences démocratiques. À l’échelle de la planète, la recherche effrénée de matières premières (minerais, hydrocarbures, biomasse) devient le moteur unique des économies modernes, transformant des territoires entiers en «  zones de sacrifice ».

C’est ce qu’on appelle l’Extractivisme. «  L’Extractivisme [voir encadré à lire] est la manifestation d’un système qui ne voit dans la nature et les êtres humains que des gisements à exploiter jusqu’à l’épuisement, rendant la démocratie incompatible avec les impératifs de la croissance industrielle infinie » et nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. D’où les guerres actuelles, le contrôle du territoire, pire sa stratification sociale eugéniste et néo-malthusienne : en Ukraine pour le contrôle des terres noires et des ressources minières ; en Afrique, la transition énergétique des pays du Nord se paie au prix du cobalt, transformant des régions entières en « zones de sacrifice » où la vie humaine pèse moins que le minerai ; au Venezuela, les tentatives de déstabilisation visent à garantir que le flux de brut ne s’interrompe jamais, peu importe la volonté populaire.

Raciste un jour, anti-pauvre toujours ou comment les riches font sécession (le séparatisme c’est elleux)

Dans cette dérive vers le techno-éco-fascisme, le racisme ne disparaît pas : il se transforme en un outil de gestion biologique des populations. Il n’est plus seulement une idéologie de haine, mais une composante de la sélection des « survivants » face à l’effondrement climatique. Le tout sous couvert de discours soi-disant protecteurs vis-à-vis des populations locales qui n’ont toujours malheureusement pas compris l’arnaque.

À s’en taper la tête contre les murs. Si pour Malthus le problème d’incompatibilité entre la limite des ressources et leur consommation était de la faute de ces satanés pauvres qui n’avaient pas la décence de se reproduire convenablement, aujourd’hui ce sont les populations du Sud global sur lesquelles les « haineux » s’acharnent : elles sont présentées comme une « peste » dont la croissance démographique menacerait l’équilibre précaire de la biosphère : une sorte de déluge humain incontrôlable. Passons le fait que leur sacro-sainte science le nie au travers des analyses démographiques, rien ne semble empêcher le déploiement d’une future ségrégation planétaire.

Comme l’analyse par exemple Hervé Kempf [voir encadré à lire] l’élite blanche et fortunée se retire dans des gated communities ou des forteresses technologiques. Cette sécession est intrinsèquement raciale : elle consiste à s’isoler physiquement de la misère du reste du monde, souvent composée de populations racisées qui subissent de plein fouet l’effondrement climatique et la pénurie. Pour Antoine Dubiau, ce séparatisme n’est pas qu’une simple fuite, mais l’aboutissement d’un « localisme identitaire » qui détourne la protection de l’environnement au profit de la préservation d’un groupe dominant. Dans cette logique écofasciste, la nature devient le prétexte à un ordre immuable et hiérarchisé où l’universalisme s’efface devant le droit du « premier occupant ». En naturalisant les inégalités, ce courant transforme la crise écologique en une gestion policière de l’espace, où la défense du territoire devient indissociable d’une exclusion violente de l’Autre, perçu comme un surplus humain face à des ressources finies. « L’écofascisme n’est pas une écologie autoritaire, c’est une gestion fasciste de la crise écologique. […] Il s’agit de préserver les conditions de vie d’une communauté restreinte, définie par son appartenance à un sol ou à une identité, en excluant le reste de l’humanité jugé superflu. »3 [voir encadré à lire]

Esquiver la Machine : l’espoir des furtifs

Pourtant, si le techno-éco-fascisme semble quadriller le futur, des lignes de fuite se dessinent. Face à l’omniprésence du contrôle, la réponse n’est pas forcément le choc frontal, mais l’esquive et l’occupation des interstices. C’est ici que les TAZ (Zones d’Autonomie Temporaire) d’Hakim Bey prennent tout leur sens : créer des espaces qui échappent aux radars de l’État et de la marchandise, le temps d’une fête, d’une lutte ou d’une vie commune.
Certains choisissent de l’ancrer dans la durée en créant des ZAD (Zones à défendre). Là, sur le terrain, on réinvente le métabolisme social loin de la froideur des algorithmes. On y réapprend l’entraide, on y cultive la terre sans l’épuiser, et on y oppose une solidarité vivante à la stratification raciale des élites. C’est la preuve concrète que la défaite politique n’est pas inéluctable si l’on refuse la fiction de la Machine.

Comme dans Les Furtifs d’Alain Damasio [voir encadré à lire], l’espoir réside peut-être dans notre capacité à redevenir ingérables, à « vider le contrôle de sa substance ». Les furtifs sont ces êtres qui habitent les angles morts de la ville privatisée, qui ne laissent pas de traces numériques et qui font du lien social une poésie de la résistance. Si le futur nous promet la pile de Matrix, choisissons d’être le bug, la ronce dans l’engrenage, le vivant qui, par sa simple persistance joyeuse, rend la tyrannie caduque. Un autre monde est déjà là, sous le bitume des algorithmes, il suffit de commencer à le vivre.

« J’ai réalisé que vous n’êtes pas réellement des mammifères. […] Vous vous installez dans une zone et vous vous multipliez jusqu’à ce que toutes vos ressources naturelles soient épuisées. […] Il y a un autre organisme sur cette planète qui suit exactement le même schéma. […] Le virus. Les humains sont une maladie, un cancer pour cette planète. Vous êtes une peste, et nous sommes le remède. »
— Agent Smith – Matrix 1999

A lire :

Marx écologiste (éditions Amsterdam, 2011), de John Bellamy Foster.

Tout comme l’ouvrier est étranger au produit de son travail, la société industrielle devient étrangère aux conditions biologiques de sa propre survie.

Les Furtifs (La Volte, 2019), d’Alain Damasio.

Les Furtifs sont des êtres de mouvement qui ne laissent pas de traces. Ils représentent la résistance par le vivant et la métamorphose contre la pétrification du contrôle sécuritaire.

Écofascismes (Éditions Grevis, 2022), Antoine Dubiau.

Ici, Antoine Dubiau, met en garde sur le recyclage du discours de l’extrême droite « Il n’y en aura pas pour tout le monde, protégeons notre part par la force ».

Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2007), d’Hervé Kempf.

L’auteur y théorise cette fracture sociale et écologique. Il décrit l’émergence de communautés fermées (gated communities) où l’élite vit en vase clos, protégée par des technologies de surveillance et des milices privées, tandis que le reste du monde subit la pénurie et l’effondrement.

Extractivisme : Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances (Le Passager Clandestin, 2015), d’Anna Bednik.

L’extractivisme nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. C’est le lien direct avec l’éco-fascisme : le maintien du flux de ressources prime sur le droit des populations.

A voir :

ATTENTION : Uniquement si on n’est pas trop déprimé ce jour-là, ou alors pour une soirée débat en lisant le Mouais.

Le contrôle par la pénurie et les ressources

Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973) :

La gestion de la surpopulation par le rationnement alimentaire et le recyclage humain occulte.

Mad Max: Fury Road (George Miller, 2015) :

L’asservissement des masses par la monopolisation des ressources vitales (eau et carburant) sous un culte de la personnalité.

Waterworld (Kevin Reynolds, 1995) :

Un monde où la terre ferme est devenue un mythe, imposant une loi du plus fort pour la survie sur l’océan.

Le contrôle par la technologie et l’illusion

Matrix (Les Wachowski, 1999) :

L’anesthésie totale de la population par une simulation virtuelle pour exploiter l’énergie bio-électrique humaine.

Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997) :

Un fascisme biologique où le code génétique détermine la place et les droits de chaque individu.

Le contrôle par la stratification spatiale

Snowpiercer (Bong Joon-Ho, 2013) :

Le maintien d’un écosystème fermé dans un train où l’ordre capitaliste, et sa lutte des classes, se maintiennent après la fin du monde causée par une soudaine glaciation.

Elysium (Neill Blomkamp, 2013) :

La sécession d’une élite vivant dans une station spatiale luxueuse tandis que le reste de l’humanité survit sur une Terre dévastée.

Notes et Sources :

1. Razmig Keucheyan, Professeur de sociologie. Auteur de La nature est un champ de bataille.

2. Concept Marxiste de « métabolisme social » (Stoffwechsel) décrivant l’interaction homme/nature par le travail. Le capitalisme crée une « rupture métabolique » épuisant les ressources sans les restituer

3. Ecofascismes, Antoine Dubiau (Éditions Grevis, 2022) (p. 159-160).

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03.06.2026 à 12:50

Agro-fascisme en Palestine occupée

admin

Côtoyer pendant quelques mois une communauté palestinienne assaillie par les colons et l‘armée israélienne. Assister à leur joie, leur peine et leur volonté de résistance. Faire vivre la solidarité internationale chez celleux qui semblent avoir été abandonné·es par le monde entier. Cet hommage aux habitant·es d‘Al-Mugayyir nous a été envoyé, nous le publions donc pour témoigner de cette lutte écologiste décoloniale essentielle. par Camille et Théo, publié initialement par Archipel.. Read More

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Texte intégral (3007 mots)

Côtoyer pendant quelques mois une communauté palestinienne assaillie par les colons et l‘armée israélienne. Assister à leur joie, leur peine et leur volonté de résistance. Faire vivre la solidarité internationale chez celleux qui semblent avoir été abandonné·es par le monde entier. Cet hommage aux habitant·es d‘Al-Mugayyir nous a été envoyé, nous le publions donc pour témoigner de cette lutte écologiste décoloniale essentielle.

par Camille et Théo, publié initialement par Archipel 356

Nous voilà à Al-Mugayyir, village palestinien entre le Jourdain et les collines de Cisjordanie. Nous retrouvons sur place un des membres palestiniens d’ISM (International Solidarity Movement), qui coordonne l’arrivée de volontaires internationaux auprès de communautés menacées par la colonisation. Il nous accueille avec un grand sourire et son absurde expression favorite: «Welcome to Texas». C’est vrai que c’est un peu le Far West ici…

Sur la route vers le village, l’oppression est visible, pesante. Entre check-points et colonies, nous circulons sur des routes encadrées par des allées de drapeaux israéliens (« Ils savent que cette terre n’est pas à eux », nous dira un ami, « alors ils tentent de se l’approprier en la couvrant de drapeaux »). Le bus dans lequel nous circulons a été traversé par une balle israélienne. Le chauffeur a dessiné une fleur autour du trou, tentative d’embellissement des traces de l’horreur. Nous nous rendons à Al-Khalayel, où nous allons résider. On est vite mis dans le bain par un bref historique du lieu: déjà chassées de leur lieu d’origine par la colonisation, les familles s’y sont installées ces dernières années, espérant continuer à vivre de l’élevage traditionnel. Mais le sionisme les a vite rattrapés. Un « avant-poste » (début de colonie) s’est installé sur la colline. En apparence, rien de très impressionnant, un grand mât équipé d’un drapeau élimé (on prendra d’ailleurs plaisir à voir les éléments le détruire, jour après jour) et un container posé à côté. Il ne s’agit même pas de la maison des colons, mais seulement d’un entrepôt. Depuis ce jour, les familles ont subi de nombreuses attaques particulièrement violentes, entre intrusion de colons le jour et la nuit, tabassage des habitant·es, jets de pierre et incendies, ouverture des réservoirs d’eau et vol des terres. Conséquence de cet acharnement : la moitié des familles ont déjà pris la difficile décision de quitter leur terre et de partir vivre ailleurs. Depuis chaque localisation, nous voyons au moins trois maisons abandonnées. Ainsi s’effectue la colonisation du Jourdain à la mer : les habitant·es sont harcelé·es et chassé·es petit à petit par des colons suréquipés, s’organisant avec leur État illégitime installé là en 1948 par les Nations unies. Nous rappelons qu’à cette époque, seuls des pays colonisateurs étaient représentés à l’ONU et que ceux-ci n’ont depuis pas cessé de soutenir Israël, États-Unis en tête.

Notre vie d’internationaux à Al-Khalayel

Elle est faite de hauts et de bas. Certaines journées sont festives et prennent l’allure de réunions de famille. Nos journées sont rythmées par le thé que nous ingurgitons par litres (avec des kilos de sucre), par les repas toujours incroyables en saveur et en abondance, par les parties de football et de volley qui rassemblent les familles, des vieillards aux jeunes enfants. On rit, on mange, on boit et on serait tenté·es d’oublier l’oppression ! Puis la situation change d’un instant à l’autre: l’armée est sur la colline, on entend des coups de feu, les colons sont dans les oliviers…

La colonisation prend de multiples formes. Les Palestiniens ne peuvent pas accéder à leurs champs d’oliviers pour en faire la récolte. Depuis plus d’un an, les camps de Jenin, Tulkarem et Nur Shams sont sous siège militaire. Personne ne peut y entrer, sous peine de se faire tirer dessus. Ce sont 40 000 personnes qui sont déplacées et régulièrement, l’armée donne des espoirs de fin de siège, toujours déçus. Le siège continue, les démolitions à l’intérieur continuent. L’objectif de cette opération est d’attaquer et d’essayer de détruire la résistance forte et combative qu’abritaient ces camps. Malgré les attaques, les habitant·es des camps continueront de résister: «Je suis très fière d’être du camp de Tulkarem. Ils nous attaquent parce qu’ils savent que nous sommes unis et que la résistance est forte. Ils nous ont déplacés pour briser la communauté. Mais nous reviendrons et nous reconstruirons. Et un jour, nous retournerons sur nos terres de 1948.»

Nous observons le colonialisme pastoral: se découvrant éleveur·euses, iels utilisent les troupeaux comme une arme de destruction. Les bergers sont souvent de très jeunes Israéliens, enrôlés dès le plus jeune âge dans des groupes tels que Hilltop Youth, connu pour installer des avant-postes illégaux et mener le harcèlement violent contre les Palestiniens. Leur politique est celle de l’intimidation et de la destruction : ils font pâturer les oliviers pour ruiner toute possibilité de récolte, cassent les clôtures et les murets quand ceux-ci leur font barrage et s’approchent chaque jour un peu plus des maisons en espérant une réaction violente de la part des habitant·es. Leur action devient vite routinière : le berger descend de l’avant-poste vers 8 heures, arrache la clôture des oliviers vers 9 heures et laisse les moutons entrer. Si la famille réagit, ils appellent l’armée en renfort. Les familles se retrouvent limitées à filmer l’intrusion, et nous avec elle, afin d’éviter une escalade. Lors de notre séjour, des camarades ont tenté de bloquer un berger pacifiquement, l’armée est venue les chercher le matin même et a déporté deux d’entre eux, en les accusant de violence envers un enfant et d’empoisonnement. On a l’impression de rester bras ballants devant ces jeunes aux têtes enfantines, utilisés comme outils dans le processus de nettoyage ethnique de la Palestine.

Conséquence de cet acharnement pastoral, les familles d’Al-Khalayel, qui sont éleveuses, ne peuvent plus pâturer leur propriété comme avant. La plus grande partie de leur terre est à présent inaccessible et faire pâturer les troupeaux risque toujours de déboucher sur une confrontation avec les colons. La famille se voit contrainte d’acheter de coûteux aliments pour leurs animaux, là ou l’élevage extensif les faisaient vivre depuis des générations. Les alentours du campement se retrouvent donc surpâturés, et les dégâts écologiques succèdent aux blessures du déracinement. Le changement est également profond dans leur habitat: si à notre arrivée leur lieu de vie était un espace ouvert à l’extérieur, la pression des colons les oblige petit à petit à fermer leur espace. La dernière construction est une clôture en barbelé entourant le campement, dans un maigre espoir d’empêcher les intrusions.

La nuit est occupée par des rondes nocturnes. Les internationaux se relaient avec les shebabs (jeunes en arabes) pour éclairer les collines avec des lampes. Les attaques de nuit sont courantes : lors de l’une d’elle, 7 colons sont entrés dans une maison et ont blessé la matriarche, Umm Hamam ainsi que Rizik, jeune de 13 ans, et 3 activistes présentes. Une autre fois, nous trouverons une personne seule au sommet de la colline en début de nuit, puis deux autres sur la colline de l’autre côté. Nous sommes pris en tenaille. Aussitôt, les jeunes du village entrent en action, se dispersent pour trouver les autres colons, bloquent les chemins avec des pierres et allument de grands feux sur les collines pour montrer que nous sommes nombreux/ses. Finalement des rafales d’armes automatiques retentissent à plusieurs reprises, depuis la direction des deux colons, puis le calme revient et nous voyons les assaillant·es s’en aller. Personne n’aura été blessé cette fois, la réactivité des jeunes Palestinien·es empêchant la situation de dégénérer. Si nous nous en sortons cette fois-ci avec plus de peur que de mal, ce genre d’attaque fait partie de la stratégie coloniale : il s’agit de créer un environnement insécurisant, où même dans son lit, on ne peut être sûr d’être en sécurité.

Une route de contournement, réservée aux Palestiniens, passe en dessous d’une colonie israélienne près de Jérusalem. Crédit : Pluto

L’objectif: l’épuisement des communautés

Entre une situation économique difficile et leurs responsabilités familiales, les jeunes auraient mieux à faire que de passer la nuit à surveiller les colonies. Mais la détermination se lit sur leurs visages le soir au coin du feu: cette terre est palestinienne, et malgré les souffrances, rien ne les fera partir. Leur détermination, leur résilience et leur esprit de résistance, malgré l’évident déséquilibre du rapport de force impose le respect. Ils écriront d’ailleurs :

« Al-Mughair n’est pas qu’un point sur une carte… Al-Mughair est un pouls qui refuse de s’éteindre. En elle, la douleur n’est pas vaincue, mais apprend à se transformer en dignité. Al-Mughair a beaucoup souffert, mais elle n’a pas cédé. Elle a beaucoup pleuré, mais elle n’a jamais perdu son sourire. Elle a appris à panser ses plaies avec des fils de patience et à semer l’espoir sur une terre qui connaît bien la douleur. »

Une autre invention israélienne destinée à faciliter le nettoyage ethnique de la région est la CMZ, acronyme pour « zone militaire fermée ». Avec cet outil, l’armée peut demander le départ des habitant·es palestinien·nes ou des activistes internationaux uniquement, ce qu’elle fera beaucoup à Al Khalayel. Chaque fois qu’une zone militaire fermée a été déclarée, la colonie en faisait également partie. Pour autant, les colons n’ont jamais été inquiétés, et sont les premiers à avertir l’armée dès qu’ils voient des internationaux. Il est courant de se faire survoler par des drones envoyés par les colons pour nous trouver. Les raids militaires au village sont quasi quotidiens et toujours dévastateurs, entre arrestation arbitraire, tir à vue dans les bâtiments et réquisition de maisons soi-disant à des fins militaires. Lors de notre séjour, un de ces raids coûtera la vie à Muhammad, 14 ans, abattu par un soldat. Le lendemain, les colons harcèleront les funérailles et l’armée empêchera certaines personnes de s’y rendre. A chaque incursion militaire, nous tremblons pour nos ami·es palestinien·nes qui risquent blessures, viols et tortures en prison.

Une piscine d’irrigation, dans laquelle des colons israéliens armés viennent parfois se baigner, à Wadi Fukin. Crédit : Pluto

En ce qui nous concerne

L’armée aura fini par nous capturer un dimanche matin, après avoir présenté un énième avis de fermeture de la zone, et demandé aux familles de s’en aller. L’ennui de la semaine d’emprisonnement n’était pas grand-chose comparé à la peur des familles de devoir quitter leur lieu de vie.

Et en prison aussi, nous n’avons pas cessé de jouir de nos privilèges de blanc·hes, entre les codétenu·es palestinien·nes qui souffraient de nombreuses blessures après s’être fait tabasser par les gardiens, et les travailleur·euses migrant·es dont nous avons partagé les cellules, qui ont subi le racisme de la société israélienne. Israël vient d’ailleurs d’acter la possibilité d’utiliser maintenant la peine de mort sur les prisonnier·es palestinien·nes accusé·es d’avoir tué un citoyen israélien ou de terrorisme, accusation utilisée contre tout·e résistant·e palestinien·ne. Nous serons les sixièmes internationaux déporté·es d’Al-Khalayel en moins de deux mois, dans une vaine tentative de l’État hébreu de vider, comme à Gaza, la Cisjordanie de tout·e observateur/trice international·e. Trente-sept organisations ont également été interdites à Gaza et en Cisjordanie, dont Médecins Sans Frontières, car elles ont refusé de se plier à une nouvelle règle imposant de donner les noms de tous les travailleur·euses palestinien·nes.

Cet État colonial a été fondé par nos empires coloniaux en 1948, il est désormais de notre devoir de soutenir la résistance des peuples opprimés en lutte contre la colonisation. De l’Ukraine à la Kanaky, du Kurdistan au Myanmar, partout où les peuples en résistance le demandent, faisons vivre la solidarité internationale! Pour la Palestine, cela peut impliquer de s’y rendre, par exemple avec ISM ou de se mobiliser là où nous sommes avec des organisations telles que Boycott Désinvestissement Sanction.

Camille et Théo*

*Théo s’est rendu en Palestine en décembre 2025 avec trois autres personnes afin d’y soutenir les agriculteur/trices. (Voir l’article «Agroécologie, colonisation et résistance», Archipel 355, février 2026, et la suite dans ce numéro.) Il avait prévu de rester jusqu’à fin mars, mais a été expulsé vers la France quelques jours après son arrestation.

Cet article est issu du Mouais #61, disponible en kiosques jusqu’à la fin du mois de juin. Retrouvez nos points de vente ici.

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