En 2022, Nicolas Da Silva, économiste et chercheur à l’université Sorbonne-Paris Nord, publie La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé (La Fabrique). On l’a lu, on a aimé, et on l’a interrogé. Car, le fil rouge de sa thèse est celui-ci : la Sociale, qu’il met en opposition avec l’État social, est le fruit d’une conflictualité, une longue bataille, toujours à mener. Depuis la Révolution française.. Read More
En 2022, Nicolas Da Silva, économiste et chercheur à l’université Sorbonne-Paris Nord, publie La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé (La Fabrique). On l’a lu, on a aimé, et on l’a interrogé. Car, le fil rouge de sa thèse est celui-ci : la Sociale, qu’il met en opposition avec l’État social, est le fruit d’une conflictualité, une longue bataille, toujours à mener. Depuis la Révolution française jusqu’à nos jours, il analyse comment la Sociale s’est construite, en tentant de tenir à distance l’État et le capital dans sa réalisation.
Edwin Malboeuf : Le titre de l’ouvrage indique en sous-titre « Une histoire du système de santé ». On serait tenté de dire une autre histoire du système de santé, tant celle racontée dans le narratif dominant est éloignée de celle-ci, plus proche de la réalité ? Il y a une bataille de narratifs autour de la Sécu ?
Nicolas Da Silva : Je ne prétends pas dire que cette histoire est la seule et que les autres sont fallacieuses. Quand on dit bataille des narratifs on peut imaginer que ce ne sont que des mots et qu’il manque derrière ces mots des éléments de preuve. Or, en tant qu’universitaire, avec les éléments de preuve qu’on a, on peut tout à fait défendre l’histoire que je propose, qui à mon avis, est plus pertinente que celle qui existe par ailleurs. Je suis obligé de concéder que les autres ont aussi du sens. Il faut distinguer la dimension purement académique et la dimension plus militante et politique, où l’on peut affirmer que la Sécurité sociale est une bataille. La frontière entre ces deux visions a vocation à bouger à mesure que le champ académique réussit à se mettre d’accord, probablement que ça permet d’aller vers une vision politique plus univoque. Ce n’est pas ce qui se passe. Il y a une vision dominante qui explique l’émergence de la Sécu comme la conséquence de la croissance progressive de l’Etat et des institutions représentatives, et du rôle des hauts-fonctionnaires, comme Pierre Laroque (l’un des rédacteurs des ordonnances de 1945 NDLR). Là où je suis en désaccord, c’est que pour comprendre l’histoire de la protection sociale il faut la replacer dans une histoire des conflits. Les conflits militaires et les conflits sociaux, le conflit de classe. J’insiste sur cet aspect, là où on entend qu’au contraire la Sécurité sociale serait une institution du consensus, de l’accord généralisé.
EM : Le fil rouge de votre livre est de démontrer que l’idée originelle de la Sociale, a été de se construire en dehors de l’Etat et du capital. Vous aviez à cœur de rappeler cela en l’écrivant ?
NDS : C’est le fil rouge car c’est ma conviction et une hypothèse de recherche. Il est possible de comprendre la naissance et le développement des institutions de protection sociale publiques à partir de cette idée d’opposition au capital et à l’Etat. C’est assez difficile de faire cela car dans le champ académique et politique ce n’est pas du tout la norme actuelle. Ce qui est évident, c’est la forme d’opposition au capital, ce qui est beaucoup plus rare c’est d’être aussi critique de l’Etat. L’idée était de tenir les deux. Critique du capital, car si le capital, comme rapport social de production, gouverne la santé, c’est un problème pour la majorité en particulier les classes populaires. Et critique de l’Etat, car on peut considérer qu’il va promouvoir des formes de protection contradictoires avec les intérêts de la population. Dans l’ordre politique, expliquer que l’Etat n’est peut-être pas l’alpha et l’omega, et que l’enjeu n’est pas simplement la conquête de l’appareil d’Etat, mais son dépassement voire sa destruction, c’est beaucoup plus rare. Je pose ces deux hypothèses. Ce qui ne veut pas dire que l’Etat et le capital n’ont pas à voir avec la Sécurité sociale. Ces hypothèses permettent de réfléchir et d’avancer dans une interprétation de la dynamique historique.
EM : Comment ses hypothèses se traduisent-elles ?
NDS : Dès la Révolution française, on a des propositions, à partir de 1793, pour organiser une forme de protection sociale publique. On ne dit pas encore État social mais c’est ce que ça veut dire. Les intentions sont là mais on voit bien que ceux qui finissent la Révolution n’en veulent pas du tout. On sort de la Révolution et l’Etat refuse de mettre en place des formes protectrices de couverture de droits sociaux, mais en plus il va réprimer les ouvriers et les travailleurs, avec une interdiction de s’organiser. C’est la loi Le Chapelier, le décret Allarde. On est à la préhistoire de la Sécu, et malgré les interdits et la répression, ils vont tout de même s’organiser. Cela donne les sociétés de secours mutuels. Ils vont développer ces premières formes de solidarité. On met un peu d’argent de côté pour organiser une solidarité contre l’Etat et le capital. Il y a aussi des sociétés de secours mutuel à l’initiative du capital, pour calmer les révoltes contre les conditions de travail. On voit qu’on a déjà un dualisme qu’il y aura toujours. Cela peut être un outil pour dépasser, contester l’ordre social, ou un outil pour passer la serpillière sur ses dégâts les plus terribles. J’étais intéressé de voir ce que donne cette hypothèse de protection sociale comme le produit d’une lutte contre l’Etat et le capital. Dans mon interprétation, vous avez donc les sociétés de secours mutuel, on aura un bout aussi pendant la Commune avec cette idée d’auto-organisation politique non-étatique. Et puis le cas de 1945, qui ne sont pas des formes démocratiques mais avec une organisation fondée sur des caisses locales et des représentants locaux qui ont une coloration sociale. Ceux qui décident sont ceux qui cotisent. Contrairement à l’Assemblée nationale, ici ce sont les ouvriers qui décident. J’étais intéressé de voir ce que donne cette hypothèse de protection sociale comme le produit d’une lutte contre l’Etat et le capital. Dans mon interprétation, vous avez donc les sociétés de secours mutuel, on aura un bout aussi pendant la Commune avec cette idée d’auto-organisation politique non-étatique. Et puis le cas de 1945, qui ne sont pas des formes démocratiques mais avec une organisation fondée sur des caisses locales et des représentants locaux qui ont une coloration sociale. Ceux qui décident sont ceux qui cotisent. Contrairement à l’Assemblée nationale, ici ce sont les ouvriers qui décident.
EM : Finalement la Sécu est un cas idéal-typique d’auto-organisation de la classe ouvrière ?
NDS : C’est une façon de l’interpréter. Mais il faut avoir en tête que la classe ouvrière échafaude des plans, et vu la diversité de celle-ci, ne parvient pas forcément à les réaliser. Finalement, je pense que la Sécurité sociale est quelque chose d’un peu imprévu. Au début du XXème siècle, la CGT est fortement contre les assurances sociales. Elle pense que c’est une arnaque et ce n’est pas sa priorité. Une partie du mouvement ouvrier considère que la protection sociale, c’est un moyen de détourner du combat principal qu’est la lutte contre le capitalisme. Or, si on organise la protection sociale des gens, ils auront moins envie de lutter contre le capitalisme. On a des cotisations qui ne vont pas aux salaires, et on a des droits organisés de manière paternaliste. En 1910, la CGT est vent debout contre la retraite ouvrière et paysanne car elle s’instaure à 60 ans, alors que les ouvriers meurent en moyenne à 55 ans. Malgré cette hostilité, le mouvement ouvrier obtient des choses, par exemple les lois d’assurances sociales et la Sécurité sociale. Dans un combat social, on lutte pour un objectif général, et on obtient des choses en chemin. La Sécu, il y a un peu de ça. En 1945, plutôt que d’être nationalisée, elle est socialisée. Et le mouvement ouvrier se retrouve avec la Sécu. Le mouvement social est ambivalent avec cet objet, car il permet à la fois de conserver l’ordre établi ou de le dépasser. Considérer que, parce la CGT ne veut pas avant-guerre et l’obtient après-guerre, il n’y a pas de rapport avec la lutte sociale, c’est ne pas comprendre les dynamiques conflictuelles et institutionnelles.
EM : Comment se met en place la Sécu en 1945 ?
NDS : En 1945, les ordonnances sont seulement de l’encre sur du papier qui prévoit une Sécurité sociale gérée majoritairement par les organisations ouvrières. Sauf qu’il faut mettre en place les caisses. Ce qu’il y a en 1945, c’est ce qu’il reste des lois de 1928-1930. Pour comprendre l’originalité de 1945, et en quoi c’est une institution sociale, il faut revenir sur 1928-1930. On a la loi des assurances sociales qui instaure les cotisations obligatoires, mais avec une liberté d’affiliation, ce qui crée bon nombre de caisses très dispersées mobilisées par le clergé, le patronat, les mutuelles. Et c’est pour ça que le mouvement ouvrier est contre. Sauf qu’en 1945, il y a un régime unique où le pouvoir revient majoritairement aux intéressés, avec une minorité patronale. Cela veut dire concrètement que pour créer toutes ces caisses, il a fallu des militants qui vont les construire, trouver des locaux, s’installer, prendre la législation nouvelle, trouver les numéros d’affiliation des salariés, récolter les cotisations. C’est un boulot monstrueux, qui aujourd’hui est fait par l’administration, mais qui à l’époque est fait par la CGT.
EM : Quelles sont les oppositions qui ont été rencontrées ?
NDS : Tout ceux qui y perdent. Les mutualistes : ils étaient devenus les notables (avocats, enseignants etc) de la IIIème République, avec une gestion paternaliste. Ils sont vent debout et disent que la Sécurité sociale, c’est totalitaire. Ils perdent leurs locaux, les caisses, c’est une perte terrible de pouvoir en plus d’être une perte économique. Les médecins également, car cela veut dire qu’ils doivent négocier leur rémunération avec des ouvriers de la CGT, ce qui est scandaleux pour eux. Toute une partie de la droite, le Mouvement des Républicains populaire (MRP), s’abstient au moment du vote car ils considèrent que la Sécu reprend la place de la mutualité.
EM : Dans votre livre, vous écrivez : « Tout est élaboré les six premiers mois de 1946 par la CGT et le PCF ». Il y a eu une utopie réelle mais courte. Devrions-nous revenir à cet esprit originel ?
NDS : Dans ce moment, que je propose d’appeler la Sociale, plutôt que l’Etat social, c’est vraiment une autre distribution du pouvoir politique et économique qui embarque toute une partie de la population qui est cantonnée à une forme de minorité politique. C’est décisif. L’un des enjeux du système de santé aujourd’hui, c’est le manque de moyens, à l’hôpital public notamment. Mais ce n’est pas la seule question. L’une des questions centrales, c’est qui décide de l’utilisation de ces moyens. Aujourd’hui, on met de l’argent dans les cliniques privés à but lucratif, les EHPAD à but lucratif, les médicaments, qui entretiennent le capitalisme pharmaceutique. Plus d’argent ce n’est pas suffisant. Il faut changer les institutions et la distribution du pouvoir. Mais 1946, ce n’est pas un nirvana. Aujourd’hui on est mieux soigné qu’en 1946. Mais là où elle me semble supérieure, c’est sur la distribution du pouvoir. Une Sécu qui fonctionnerait avec des principes démocratiques pourrait faire des choses beaucoup plus progressistes, contester des choses problématiques. En 1946, ce n’est pas un modèle fini mais c’est un horizon dans lequel on peut organiser le système de santé en se débarrassant du capital et en ayant des formes démocratiques beaucoup plus évolué que l’Etat centralisé.
EM : Sur le manque de moyens, vous rappelez plusieurs fois dans votre ouvrage que la « Sécurité sociale est une institution en pleine santé financière, et que le déficit du régime général est un artifice statistique pour le remettre en cause ». Pourquoi ment-on autant à ce sujet sur le « trou de la Sécu » et la santé financière de la Sécu ?
NDS : Il y a un enjeu d’instrumentalisation politique. Pour réformer une institution plutôt populaire, c’est très difficile à faire, il faut dire qu’elle ne fonctionne pas. C’est pour cela qu’on va se focaliser sur certains chiffres plutôt que d’autres. C’est cela que mon collègue Duval appelle le « mythe du trou de la Sécu ». C’est construire une vision politique de la Sécurité sociale en imposant des problèmes et des solutions. Si on veut avoir une vision plus objectivée, on peut dire que ces chiffres existent mais on peut les relativiser. Bien sûr que le régime général est en déficit, ce qui pour moi n’est pas un problème. Par contre, la Sécu n’est pas au bord de la faillite. C’est une institution parmi les plus puissantes, qui représente plus que le budget de l’Etat, et qui a un déficit minime par rapport au déficit public. La dette, c’est de la dette de l’Etat, pas de la Sécu. L’essentiel du déficit du régime général vient de choix de politiques publiques que l’on peut contester. Par exemple, à l’époque du Ségur de la Santé, il a été décidé des hausses de rémunérations des professionnels de santé, ce qui était très bien, mais sans mettre en face des recettes en plus. On met 13 milliards de dépenses en plus tous les ans et on s’étonne qu’il y ait 13 à 15 milliards de déficit. Donc l’essentiel du déficit est construit par les politiques publiques. Aussi, une partie des ressources de la Sécu est utilisée pour payer sa dette. Quand on regarde, elle se désendette plus vite qu’elle ne fait du déficit, donc sa situation s’améliore. Tout cela est fait pour justifier des politiques restrictives, réduire les droits. L’exemple le plus criant est celui de l’exonération de cotisations pour les entreprises qui représentent 100 milliards d’euros par an, payés par l’Etat. Quand on a un déficit qui s’établit à 21 milliards cette année, peut-être que le problème ce n’est pas les gens qui s’arrêtent parce qu’ils sont malades.
EM : Pour revenir un peu sur les notions d’Etat et de capital, vous reprenez le concept de capitalisme politique qui préside à la Sécurité sociale actuelle, soit une convergence d’intérêts entre l’administration et la prédation du capital. Pouvez-vous détailler ce que vous entendez par là ?
NDS : L’idée du capitalisme politique c’est de dire que dans le capitalisme contemporain, quoique ce n’est pas si nouveau, il faut de la concurrence avec les offreurs et les demandeurs. Traditionnellement dans le capitalisme, ce qui compte c’est la sanction concurrentielle – si un concurrent n’est pas très bon, il tend à disparaître. Dans le capitalisme politique, ces sanctions de comportements peu efficaces n’existent plus car les élites politiques et économiques se mettent d’accord, ce qui veut dire que les acteurs du marché font leur vie et prélèvent plutôt une rente. Ils sont à l’abri de la sanction concurrentielle. Mais aussi de la sanction démocratique. On a des coalitions et des collusions entre le politique et l’économique. L’un de ces exemples, c’est les complémentaires santé. On sait que ça marche moins bien que la Sécurité sociale, ça coûte plus cher, c’est plus inégalitaire. On se demande alors : mais pourquoi ça existe encore ?
En 2021, un rapport est sorti, expliquant que si la Sécu prenait cette charge on ferait des économies de l’ordre de 5,4 milliards d’euros par an. On pourrait étendre la Sécu, faire des économies, et réduire les inégalités, pourtant on ne le fait pas. Pourquoi ? Il n’y a pas de contrôle politique de la population sur cette question. Mais également car les élites politiques et économiques sont d’accord pour laisser aux complémentaires leur situation rentière. On a par exemple des mutuelles, très proches de certains partis politiques, comme les socialistes. Les institutions de prévoyance sont gouvernés de façon paritaire, syndicat-patronat. Ces gens ne veulent pas remettre en cause leur situation. On a des sphères d’influence politique qui peuvent aller de très à gauche comme très à droite. Tout cela crée une coalition politique qui refuse le changement, qui remettrait en cause une économie rentière qui repose sur des amis.
EM : Sur la question de l’Etat social, on peut faire le lien entre deux de vos chapitres sur ses fondements en temps de guerre totale, notamment la Première Guerre mondiale, et son extension durant la pandémie de Covid. Sont-ce des moments où l’Etat se légitime en tant que tel ?
NDS : Oui il y a un lien évident. C’est après la Première Guerre mondiale que l’Etat se met à intervenir dans la protection sociale. De nombreux travaux montrent qu’il y a un lien très fort entre le développement de l’Etat social, c’est-à-dire des politiques publiques sociales portées par l’Etat, et la guerre totale. Une guerre dans laquelle il y a une abolition de la frontière entre les citoyens et les soldats. Toute la société est en guerre. Cela crée des formes de relations sociales nouvelles. A partir du moment où on envoie massivement les gens à la guerre, cela crée des obligations nouvelles qui légitime l’Etat, notamment pour soigner les blessés. On a aussi des politiques natalistes qui se mettent en place, justifiées par la préparation à la guerre. On assiste également à une centralisation très forte, qui fait face à des révoltes. Ce que disent les historiens, c’est qu’en face de l’impôt du sang, l’Etat donne de nouveaux droits aux individus, et c’est comme cela que commencent à se développer les politiques sociales. Pour comprendre ce qui se passe en 2020, avec le Covid, il faut se rappeler ce qu’il passe avant avec des politiques austéritaires très forte. On se rappelle tous de cette phrase d’Emmanuel Macron : « Il n’y a pas d’argent magique », prononcé dans un hôpital face à une professionnel de santé en 2018. Entre-temps, il y a les Gilets jaunes, on voit que ça bouge un peu, grâce à la conflictualité sociale. En 2020, cela peut être approché de l’idée de guerre. Pas simplement parce que Macron en a parlé, mais parce qu’on observe une centralisation forte du pouvoir économique et politique. On a mis de côté les façons de penser traditionnelles, notamment sur le marché. On a réglementé la main d’œuvre, en confinant certaines catégories et d’autres non. Et puis, alors qu’on nous disait qu’il n’y avait pas d’argent, tout d’un coup, il y a énormément d’argent. Cela montre deux choses. Que le discours sur le déficit de la Sécurité sociale est mythique. Mais aussi que lorsque l’ordre social est en danger, l’Etat est toujours capable de mener des politiques publiques pour le conserver. Là, cela a été par le confinement, le chômage partiel. On a déversé des milliards d’euros pour financer les soins, mais aussi pour que les entreprises puissent garder leur équilibre financier alors que tout est à l’arrêt. Ce qui évidemment a créé des déficits énormes. Les rapports de force dans la société changent, on investit dans l’hôpital avec le Ségur de la Santé, alors que ce n’était pas possible deux ans avant. Ce qui était impossible devient possible. Néanmoins, tout cela se fait sous l’égide de l’Etat, et si cela avait été la CGT par exemple, on aurait sans doute dépensé cet argent autrement.
EM : Puisque Bernard Friot préface votre livre, pensez-vous comme lui, que la Sociale est un mode de production alternatif au capitalisme, notamment via la cotisation, et que l’on pourrait tout produire comme cela ?
NDS : Dans le cas des soins de santé, c’est vraiment l’illustration la plus évidente de Bernard Friot. En finançant la production par de la cotisation, on peut échapper au pouvoir capitaliste. On a le contrôle sur la production. On met de la monnaie dans des caisses via les cotisations sur les salaires. Ces caisses sont contrôlées démocratiquement et permettent d’orienter la production. La Sécu c’est du financement, mais grâce au contrôle sur le financement, on peut orienter vers des types de production particuliers. Quand on contrôle la Sécu, on peut favoriser l’hôpital public plutôt que les cliniques privées, les médecins conventionnés plutôt que les médecins hors convention. L’exemple typique c’est celui de l’hôpital. Une infirmière qui fait une prise de sang dans l’hôpital public, d’après les représentations classiques du débat public, c’est une dépense publique, une ponction. Il y a cette idée fausse qu’il n’y a pas de production de valeur. Une infirmière qui fait exactement le même travail dans la clinique privée à but lucratif, elle, elle produit de la valeur, parce que ça génère du profit et donc du PIB. On voit bien que la même activité donne lieu à un regard différent, du fait de notre obsession avec le PIB, et les catégories capitalistes. Dans un cas, la reconnaissance de la valeur du travail passe des institutions non capitalistes, de la cotisation, qui ne sont pas reconnues par la classe dominante. Dans l’autre cas, ça passe par un prix de marché. Tout ceci est ancré dans nos représentations plus que ce n’est une réalité matérielle. Notre enjeu, c’est de comprendre comment on peut reconnaître du travail autrement que par les catégories capitalistes comme le prix de marché, le profit, le contrôle du capital etc. Le système de santé nous permet de voir ça. Et surtout de voir que ça marche mieux ! La Sécu marche mieux que les complémentaires santé. L’hôpital public permet de reconnaître des formes de travail beaucoup plus valorisées que dans des cliniques privées à but lucratif. Dans ce monde, où l’on peut comparer les deux, on voit la supériorité des institutions de la cotisation.
Tout le monde doté d’un cerveau fonctionnel sera d’accord pour dire que l’écologie est l’enjeu majeur de ce siècle. Mais ce terme recouvre des acceptions diverses. Et une question se pose : comment enfin sortir du piège d’une écologie bourgeoise et néo-coloniale ? Quelques éléments de réponse ici, à base de queer, de punks et de sorcières. Festival des Résistantes, Orne, 7-10 août 2025. « Vous êtes tous racistes. Ceci n’est.. Read More
Tout le monde doté d’un cerveau fonctionnel sera d’accord pour dire que l’écologie est l’enjeu majeur de ce siècle. Mais ce terme recouvre des acceptions diverses. Et une question se pose : comment enfin sortir du piège d’une écologie bourgeoise et néo-coloniale ? Quelques éléments de réponse ici, à base de queer, de punks et de sorcières.
Festival des Résistantes, Orne, 7-10 août 2025. « Vous êtes tous racistes. Ceci n’est pas un festival antiraciste. Pour l’instant, il est loin de l’être. » Sur une scène des Résistantes, rencontre festive des luttes locales et globales, rapporte Reporterre« une dizaine de militants racisés, la voix tremblante d’émotion et de colère. Sur l’herbe, les festivaliers, des personnes blanches pour la quasi-totalité, dans un silence de plus en plus chargé ».
Présent aux rencontres en tant que journaliste à Mouais, je n’ai cependant pas assisté à ceci -j’étais déjà parti. Mais inutile de dire que cela correspond à une problématique sur laquelle il va vraiment falloir finir par se pencher à gauche pour créer enfin cette « écologie pirate » rêvée par Fatima Ouassak, une écologie donc qui nous permette de « reprendre du pouvoir, du temps et de l’espace au système colonial-capitaliste. Un projet de résistance qui a comme objectif la libération de la terre, et comme horizon l’égale dignité humaine et la liberté de circuler » -contrairement à écologie blanche bourgeoise à la EELV, incapable de penser aussi bien la violence policière en banlieues que la lutte du peuple palestinien.
Il est en effet crucial, selon cette autrice, de disposerd’imaginaires pensés à hauteur de prolétaires -et, donc, de personnes racisées-, pour que l’on puisse voir ce qui est possible pour nous, la classe dominée, à notre échelle. Ce n’est pas juste de penser qu’il suffit de partir, de fuir le système, mais de se dire qu’on peut aussi s’emparer des espaces que l’on occupe. On peut se réapproprier nos HLM, transformer nos quartiers, les rendre autonomes, les faire vivre autrement. C’est une possibilité qui existe, une utopie concrète, hélas négligée. On parle trop souvent de solutions uniquement pensées pour les classes supérieures, ou pour ceux qui ont les moyens de s’échapper dans des espaces plus verts. Mais il nous faut aussi imaginer un futur où on redonne du sens à ce que l’on vit dans nos quartiers, dans nos villes, et ce n’est pas en pensant les choses uniquement du point de vue des élites intellectuelles ou politiques que l’on arrivera à avancer. Il faut que l’imaginaire collectif englobe tout le monde, même ceux qui, justement, n’ont pas ce luxe de bifurquer, selon un terme à la mode ces dernières années. Penser une écologie prolétaire, queer, déviante, ouverte aux magrinalisé·es, loin aussi bien des modèles hétéronormés que des récupérations mercantiles -en un mot, punk.
Créer un imaginaire écolo des vies marginalisées, et comment le punk peut y contribuer
Il sera utile, ici, de faire un bref retour historique sur les origines du punk -et sur ce que ceci peut nous apprendre aujourd’hui (1).
Tout commence, dans les années 60, avec les « mods », fans de rock issus de classes moyenne basses, « consommateurs passionnés d’habits, de disques et de toutes sortes de gadgets, [ils] prôneront un mode de vie festif et hédoniste, entièrement tournée vers le loisir et la satisfaction de leurs envies ». Ce qui fera très rapidement l’objet de vives critiques de la part de celles et ceux que l’ont appellera les « hard mods », rejetons de la classe pop’ qui « revendiqueront en réaction haut et fort leur identité ouvrière en affichant avec arrogance toute une vie de travail manuel ». Prolos et fiers de l’être donc. Et, développeront, au contact de la population des « rude boy » des quartiers jamaïcains, une « affinité émotionnelle » basée sur la sensation d’occuper le même « lumpen-statut » (selon l’expression de Jean-Yves Barreyre) ; et « plus cette prise de conscience grandira, plus les deux groupes se copieront et se respecteront mutuellement ».
Ce qui, progressivement, à Londres, Liverpool, Birmingham, Newcastle et Glasgow, allait donner naissance à la cultureskinheads, ces jeunes prolétaires au crâne rasé adeptes de ska, rocksteady et early reggae.
Avançons. Une décennie plus tard, le mouvement skin a quasiment disparu, faute notamment de nouveau courant musical apte à correspondre à ses attentes, la rupture ayant été consommée avec le reggae de la contre-culture noire des « rastas ». Néanmoins, « loin de la période de croissance et de prospérité qui avaient caractérisé les années 1960, une nouvelle génération de skinheads émergera au début des années 1980 dans une Angleterre ébranlée par le choc pétrolier de 1973 et qui sombrera dans une crise économique sans précédent. Les vieux bastions industriels s’effondreront entraînant un chômage de masse tandis que partout se multiplieront de graves et violents conflits sociaux, grèves mais aussi émeutes dans les quartiers pauvres tels que Brixton où les populations immigrées subiront cette crise de plein fouet en plus d’un harcèlement policier incessant ». Si tout ceci vous rappelle quelque chose…. Et c’est dans « cette atmosphère de désenchantement général » que le punk surgira en 1976, «enfant illégitime d’une société en crise », qui montreront de leur côté une attirance marquée pour la culture rasta de Londres, trouvant dans le reggae « une bande son prête à l’emploi pour la rébellion ».
Fouiller dans l’« inconfort collectif »
Revenons maintenant à notre sujet. A la salutaire action de ces personnes racisées venues crier leur colère : « Ce [silence], c’est un sentiment d’inconfort collectif. Une transformation systémique nécessite un inconfort collectif. […] Sentez l’inconfort, la transformation antiraciste qui est en train de vous traverser, et j’espère qu’à un moment vous serez des militants antiracistes avec nous. »
Plongeons–nous de plain pied dans cet inconfort, et regardons directement l’éléphant dans la pièce : si en 2003, le film Afropunk : the Rock’n’Roll Nigger Expériencede James Spooner a jeté vivement la lumière sur un mouvement culturel peu connu jusque là, l’afropunk donc, né à Brooklyn, le punk a été principalement porté par des blancs. Et a enfanté également une branche skin néonazie hélas encore partiellement active aujourd’hui, même si les jeunes gens d’extrême-droite n’écoutent aujourd’hui plus guère de punk. Cependant, les « affinités émotionnelles »des punks conscients de partager le même « lumpen-statut » que les personnes racisées des quartiers périphériques a également joué dans l’autre sens, et mène aujourd’hui Casey, rappeuse de Saint-Denis d’origine martiniquaise, à déclarer de façon très claire, dans un entretien : « Si t’es noir, t’as pas besoin d’être punk ! Punk, c’est une position que tu prends pour te mettre à l’écart. Le noir n’a pas besoin d’être punk, il est punk de fait. De fait il est en marge » (3). Cette « affinité élective », pour reprendre la formule de Benjamin citant Goethe, devrait nous inspirer aujourd’hui, tandis que la musique punk des origines est il est vrai assez loin de ses grandes heures, à re-créer une culture contestataire métissée, prolétaire, vive et vivace. Une poésie des marges du Kapital.
Selon le journaliste britannique Jon Savage, cité par Fabien Hein (4), les punks « étaient porteurs d’une révolte culturelle fondamentale. Il s’agissait d’une confrontation radicale avec la face obscure de l’histoire et de la culture. Aucune génération n’avait jamais abordé ce sujet avec une telle acuité. Cette critique a fait prendre conscience à la société des dangers qui la menaçaient. Elle déclarait en substance : ce qui vous attend, ce n’est pas un futur mais un cauchemar ». Donc, en gros : une esthétique énervées de sales gosses touche-à-tout prêts à faire feu de tout bois pour ruiner, taguer, squatter, subvertir un monde capitaliste courant à la catastrophe écologique. « Jeunes, issus de classe ouvrières désormais au chômage, parfois des immigrations post-coloniales, ils étaient et se disaient sans avenir, sans représentation politique, sans utopie à rejoindre ils choisirent de rendre visible leur situation hors système, pour en faire une attitude antisystème, dont l’aspect ne pouvait être que sale. Toutes [leurs] pratiques étaient littéralement déplacées : elles ramenaient le hors-monde au milieu du monde, sur le devant de la scène » (je souligne), a écrit quant à elle Jeanne Guien dans son article Usages de la saleté dans les pratiques et esthétiques du punk.
De nombreuses créations, aujourd’hui, fouillent à la fois sans cette utopie et dans cet inconfort -dans cette utopie plus ou moins confortable, dans ce « hors-monde » qui ne demande qu’à apparaître tel un crachat à la face de Trump. Et, à ce titre, l’essor contemporain de l’esthétique dite « cyberpunk » est signifiant, en ce qu’il renouvelle à la fois les thématiques punks et celles de l’écologie la plus radicale, le tout sous une forme furieusement pop.
« le cyberpunk, m’expliquait le grand auteur de SF afro-caribénne Michael Roch dans l’entretien qu’il m’a accordé pour mon dernier livre, est un genre qui utilise la technologie comme une arme contre-politique d’émancipation des classes sociales les plus basses, et un outil de combat dans un monde dystopique ». Dans un autre entretien, il disait par ailleurs : « L’aspect décolonial de mon travail fait que ce cyberpunk peut prendre des tournures solarpunk dans des récits contre-dystopiques, c’est-à-dire où les luttes et l’esprit d’une justice sociale et écologique sont omniprésents. À la différence du cyberpunk, la libération ne se fait pas uniquement par le piratage de la technologie, mais également par un retour à la terre, au corps, aux forces invisibles présentes dans les sociétés caribéennes à travers le vaudou, la santería et des rapports traditionnels, cultuels, qui existent aussi dans les récits occidentaux mais différemment » (5).
Faire appel aux « aux forces invisibles » –et à celles des invisibilisé·es
Vallée de la Roya, festival des Passeurs d’humanité, juillet 2021. Cy Lecerf Maulpoix, journaliste indépendant et activiste LGBTQIA+, présente son premier livre, Écologies déviantes « qui détaille la complexité de l’articulation du combat pour la justice climatique et du combat des minorités marginalisées » (6), sachant que ces populations, c’est son hypothèse, sont les plus exposées aux bouleversements induits par le changement climatique : « Il s’agit d’esquisser une écologie plurielle qui ne peut être qu’intersectionnelle, fondamentalement anticapitaliste, queer, décoloniale et féministe », explorant la vie et l’œuvre de l’anarchiste anglais Howard Carpenter, les communauté queer espagnoles, les écrits de Starhawk ou encore les « queer blocs » des marches pour le climat.
L’exemple de Starhawk (voir la Lutteuse) est particulièrement intéressant, ce que dans Rêver l’obscur : femmes, magie et politique par exemple, elle plaide pour une écologie basée sur la figure de la sorcière, afin de retrouver, à travers divers rituels, une façon renouvelée de faire communauté au cœur du vivant : « La communauté signifie une force qui rejoint notre propre force pour faire le travail qui doit être fait. Des bras pour nous soutenir quand nous défaillons. Un cercle de guérison. Un cercle d’amis. Un lieu où nous pouvons être libres ».
Ceci n’est pas sans évoquer les propos édifiant d’un consultant états-unien en stratégie militaire, cité par Jean Tible dans Politique sauvage : « historiquement, les pôles les plus tenaces de résistance à la civilisation (je ne parle pas de la seule civilisation occidentale) et des croisades religieuses […] se sont constitués dans un cadre qui a toujours évoqué la tradition et la magie, je veux parler de la forêt ». Et, poursuit-il, « je crains fort que, de Karachi à Marseille, les zones urbaines où se concentrent les populations humiliées et en colère, où se rassemblent étrangers et indésirables, soient devenues les nouvelles forêts du monde ». Tible conclut quant à lui : « Sorcière, magicienne, guérisseuse, ensorceleuse -ces insultes traversent les siècles et sont encore utilisés aujourd’hui . Leur objectif ? Contrôler le désordre exprimé par les corps rebelles et leur alliances », notamment lors de mouvements paysans dirigés par des femmes. Et d’en appeler, reprenant les mots de Sandra Benites, à une politique de l’aty guasu, la « grande conversation », « une assemblée composée de femmes, d’hommes, de personnes trans, mais aussi d’esprits, de champignons, d’arbres, de poulpes, de grands primates et bien d’autres » -le tout sur une bande-son bien punk comme il se doit. Et ainsi, sur la base de cette sauce prolétarienne à base de queer, de magie sorcière et d’esprit punk, peut-être arriveront nous à créer des communautés vivantes hors du capital qui nous broie, tout en évitant l’écueil de l’écologie bourgeoise.
Par Macko Dràgàn. Un article tiré du Mouais n°61, actuellement en kiosque, soutenez-nous, achetez-nous près de chez vous !
(1) Nous nous reposerons ici sur Gildas Lescop, « Skinheads : du reggae au Rock Against Communism », Volume !, 9 : 1 | 2012, 129-149.
Qu’y a-t-il à grailler sur les tables des libraires en ce début d’année ? L’expérience de cette série d’articles consiste à goûter « la crème » des livres parus en ce début d’année 2026, par le prisme de ce qu’ils offrent à manger. Au menu : romans, essais et BD, uniquement ceux qui régalent. Par Lauren Malka La sélection s’ouvre avec Brûler grand, deuxième roman de Juliette Oury. L’autrice de.. Read More
Qu’y a-t-il à grailler sur les tables des libraires en ce début d’année ? L’expérience de cette série d’articles consiste à goûter « la crème » des livres parus en ce début d’année 2026, par le prisme de ce qu’ils offrent à manger. Au menu : romans, essais et BD, uniquement ceux qui régalent. Par Lauren Malka
La sélection s’ouvre avec Brûler grand, deuxième roman de Juliette Oury. L’autrice de Dès que sa bouche fut pleine nous entraîne dans la chute d’Émilie, magistrate hyper-consciencieuse broyée par son métier et qui atterrit dans un centre de « réparation » pour cadres en burn-out. C’est un roman sur le vertige d’une femme brûlée par son éthique et sa vocation, sur la violence du monde du travail à travers le miroir grossissant du système judiciaire. C’est aussi un livre sur le cirque de la « résilience managériale » portée par les industries du « bien-être », où l’on feint de réparer les individus pour restaurer leur « force productive » et les renvoyer au charbon.
Si le récit dissèque l’épuisement professionnel, la nourriture y tient le rôle de messagère discrète et symbolique. Au centre de repos, les menus sont végétariens, probablement pour purifier les organismes intoxiqués par l’entreprise. Ils sont préparés par une héroïne de l’ombre, la Pythie en tablier du roman : Charlotte. Ancienne « petite soldate » des ministères, essorée par le système, elle a fui la vacuité de l’« intérêt général » pour la vérité des fourneaux, seul endroit où « tout part au savon » sans se salir les mains. Le jour où la narratrice envisage de remettre la tête dans la lessiveuse d’un poste prestigieux, Charlotte lui sert un déjeuner amer aux airs de message codé : salade de radicchio, roquette, choux de Bruxelles et crème à la chicorée. Un avant-goût de la soumission qui l’attend, lui rappelant que les corps comprennent souvent ce que les esprits nient – à l’image d’Alexandre, ce cadre qui vomit en cachette chaque matin tout en jurant ne pas être en burn-out. Dans ce roman qui pulvérise magnifiquement – et de façon hilarante – l’illusion d’une résilience productive, la nourriture fait office d’avertissement : on ne guérit pas d’un système qui nous dévore en continuant d’avaler ses couleuvres.
La dégustation se poursuit avec Mexico Médée, deuxième livre de Dahlia de la Cerda traduit en français après l’inoubliable Chiennes de garde. L’autrice mexicaine s’empare de la tragédie grecque pour la passer au crible du féminisme intersectionnel, dans un Mexique contemporain hanté par la narco-cultura. Loin d’une simple transposition, c’est une réécriture où Médée, surgissant au volant d’une Jetta « comme une boule de feu », traverse le temps et les récits. Torturée par son infanticide, elle vient tenter de sauver les enfants des autres dans un pays transformé en fosse commune. De nouvelle en nouvelle, elle cherche la rédemption en s’alliant aux mères brisées, offrant son aide à celles qui doivent survivre face aux créateurs masculins pour qui « le truc le plus abject » reste une femme qui « sort du moule », car « ça leur fout la trouille d’écrire sur une femme qui coupe les couilles des hommes infidèles ». L’écriture de Dahlia de la Cerda est un choc : une oralité crue, un flot argotique mêlant haute philosophie, culture populaire et haine viscérale. C’est la langue des filles de La Judas, le quartier imaginaire de la première nouvelle, qui vous interpellent d’un « je te jure, meuf » pour raconter l’enfer.
Dans ce pays aride que Médée décrit comme un « no man’s land […] sauvage. Un pays qui tue les femmes », la nourriture est omniprésente. Elle dit la violence de classe écrasant les mères et les illusions tuant leurs fils. Il y a d’abord le rituel de soin apporté par Médée à une jeune femme avant son avortement : une infusion d’« herbes de grâce » et d’« haleine d’Hadès », potion amère libérant un corps qui refuse de donner la vie dans un monde en guerre. Il y a le menudo blanco, soupe de tripes traditionnelle qui symbolise l’esclavage domestique. Préparée à l’aube, elle exige un nettoyage exténuant au chlore pour blanchir l’estomac de bœuf : un « bouillon de merde » que les femmes purifient jusqu’à l’épuisement pour nourrir les hommes. À l’opposé, il y a la nourriture des jeunes garçons enrôlés par les cartels. Bercés par les corridos — ces ballades épiques à la gloire des narcos qui leur promettent richesse et statut de « boss » —, ils finissent par grelotter de froid dans les montagnes en avalant des Maruchan, nouilles instantanées devenues l’aliment de la mort avant leur exécution. Un père utilise cette image pour s’en moquer : « Le corrido, ils y ont cru et ils se retrouvent à bouffer des soupes instantanées ». Et enfin, il y a les plats de résistance au sens propre : les tamales au poivron que les « mères chercheuses » partagent en fouillant la terre pour retrouver les os de leurs fils disparus. Mais aussi la kittychela, ce cocktail pimenté servi dans un verre Hello Kitty, que Médée serre dans sa main sous les balles, tout en aidant une femme à accoucher en pleine fusillade. Dans Mexico Médée, on mange pour marquer son appartenance aux vivants, juste avant que le ciel nous tombe sur la tête.
En guise de touche finale, place au roman de la compositrice et écrivaine Mathilde Forget, Certaines fièvres échappent au mercure, qui accomplit la prouesse de se révéler aussi magnifique que son titre. Dans ce livre, manger est un acte quasi-fantastique qui propulse tantôt vers le fantasme, tantôt vers le cauchemar et la peur de la mort. L’histoire d’amour entre deux femmes, racontée avec une poésie folle, se cristallise autour d’un repas désastreux mais fondateur : « Dans chacune des assiettes, tu as servi deux nuggets cramés et de la purée Mousline trop liquide. (…) Tu t’es relevée pour sortir du frigo une grande bouteille de ketchup, format familial […]. À cet instant, quelque chose s’est produit en moi. J’ai souvent eu honte de mes lacunes en arts de la table, difficiles à dissimuler. Grâce à cette bouteille de ketchup, je fuirai moins tôt de chez toi les matins. Elle est un des points de départ de l’histoire. Tu ne ravivais aucune de mes hontes ».
Avant cette étape décisive, alors que l’amoureuse semble encore distante, le désir s’éprouve dans une dévoration imaginaire. La narratrice voudrait avaler le ciel qui précède son arrivée chez elle, avoir les poils de ses jambes entre les dents, manger les boucles de ses cheveux au petit déjeuner « avec du lait », bref, déguster une par une toutes les parties du corps et de l’âme qui composent la personne qu’elle aime. Il arrive aussi à ses fantasmes de tourner, comme une sauce mal dosée. Par exemple, quand elle imagine sa nouvelle amoureuse tuée par une moto au moment même où elle lui achète à manger. Cette bouteille de ketchup industriel, premier aliment-vrai que les deux jeunes femmes partagent, contient toute la merveille d’une rencontre au moment où le fantasme se réalise sans risquer de se briser, peut-être même grâce à la trivialité rassurante des nuggets cramés dans lesquels il s’apprête à se déverser.
À l’autre bout de ce fil amoureux, un secret douloureusement ingéré, acte violent et solitaire. Enfant, terrorisée d’aimer les filles, la narratrice commet une eucharistie inversée : elle arrache la petite colombe en or de la croix de sa mère défunte et l’avale. Elle décrit le métal brut, l’aide de la salive pour faire descendre l’oiseau, puis la nécessité de manger du pain pour « recouvrir la colombe » et l’enterrer sous le silence. Que se passe-t-il quand on réveille le goût de métal froid bien enfoui dans le passé d’un squirt de ketchup ? Entre la colombe d’or et les mauvaises fritures, le « ciel comestible » et les boucles dans le lait, Mathilde Forget invente une cuisine inexplorée de l’amour fou et nous offre un livre qui retourne le cœur et le ventre.
Après une pause digestive, la suite du banquet sera à découvrir dans le prochain numéro de Mouais, avec des livres déjà en cours de dégustation mais qui, comme le bon miel, n’ont aucune date de péremption !
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