06.03.2026 à 14:42
Comment la Russie s’approche des satellites européens pour capter leurs communications

Les activités de satellites russes près d’appareils européens inquiètent les autorités. Entre espionnage orbital et démonstration de force, ces opérations pourraient annoncer une nouvelle phase de compétition stratégique dans l’espace.
Les autorités européennes ont récemment tiré la sonnette d’alarme après l’interception par la Russie de communications transitant par des satellites européens. Mais le problème ne date pas d’hier.
Ainsi depuis la première invasion de l’Ukraine en 2014, deux satellites russes suivent discrètement des engins spatiaux européens. Ils ont manœuvré suffisamment près pour faire craindre qu’il ne s’agisse pas seulement d’opérations d’observation.
En 2018, Florence Parly, alors ministre de la Défense avait accusé la Russie d’espionnage après que l’un de ces engins avait été repéré à proximité d’un satellite militaire franco-italien de télécommunications. Deux satellites d’Intelsat avaient été visés de manière similaire auparavant.
Ces opérations dites de « proximité et de rendez-vous » (RPO), au cours desquelles un engin spatial manœuvre délibérément pour s’approcher d’un autre objet ou opérer à proximité de lui dans l’espace, deviennent de plus en plus courantes en orbite géostationnaire (GEO), où les satellites restent pratiquement immobiles au-dessus d’un même point de la Terre.
Les opérations RPO ne sont pas intrinsèquement malveillantes. Elles peuvent par exemple servir à ravitailler un satellite afin d’en prolonger la durée de vie, ou à retirer des satellites hors service et des débris pour maintenir les orbites dégagées en vue de futures missions.
Mais la technologie qui permet d’améliorer la manœuvrabilité des satellites est à double usage — elle peut avoir des applications à la fois civiles et militaires. Toute la difficulté consiste donc à déterminer l’intention derrière ces manœuvres et, le cas échéant, à y répondre de manière appropriée.
Lancés respectivement en 2014 et en 2023, les deux « inspecteurs » russes Luch/Olymp 1 et 2, des satellites très secrets, s’inscrivent dans les efforts de Moscou pour identifier d’éventuelles vulnérabilités techniques dans les satellites des pays de l’Otan.
Si tel avait été leur seul objectif, les responsables européens auraient eu peu de raisons de s’en inquiéter ou de protester. S’approcher d’un satellite pour en analyser les caractéristiques n’a rien de nouveau et ce type de mission n’est pas propre à la Russie.
Par le passé, les satellites d’inspection du programme américain Geosynchronous Space Situational Awareness Program (GSSAP) se sont approchés à moins de dix kilomètres d’autres satellites dans certaines missions. Même des entreprises commerciales commencent désormais à proposer des services d’inspection.
Une entreprise australienne appelée HEO a récemment survolé un satellite chinois classifié afin d’en révéler certaines caractéristiques techniques. En théorie, ce type d’informations pourrait, à l’avenir, être utilisé pour perturber le fonctionnement de satellites.
Cependant, les satellites russes ont souvent suivi le même engin spatial pendant des mois, s’approchant parfois à moins de cinq kilomètres de leur cible. Un comportement qui ne correspond pas vraiment au profil d’une mission d’inspection de satellites, laquelle consiste normalement à simplement passer à proximité, prendre des images puis repartir rapidement sur une autre trajectoire.
Les satellites GSSAP, par exemple, opèrent généralement par paires, selon une approche en tenaille : l’un évolue au-dessus de l’orbite géostationnaire (GEO) pour inspecter l’arrière du satellite ciblé, tandis que l’autre se place légèrement en dessous afin d’en observer l’avant.
Les satellites Luch, eux sont essentiellement des plateformes de « renseignement d’origine électromagnétique » (ce qu'on appelle plus communément « Sigint »). En les positionnant entre un satellite cible et sa station au sol, la Russie peut intercepter le signal et espionner les communications de satellites européens, comme ceux exploités par Eutelsat, une entreprise française, ou par Intelsat, une société luxembourgo-américaine. Ces satellites européens fournissent notamment de la bande passante aux armées européennes pour leurs communications sécurisées.
Pris isolément, ces satellites doivent donc être considérés comme des outils de surveillance plutôt que comme des armes antisatellites — c’est-à-dire des engins capables de perturber ou de neutraliser un autre satellite. Les satellites russes se contentent ici de collecter des informations. À ce titre, ils ne constituent pas, en eux-mêmes, une menace majeure pour la sécurité.
Mais l’espace reste étroitement lié aux dynamiques géopolitiques qui se jouent sur Terre. Toute opération spatiale russe doit ainsi être comprise comme s’inscrivant dans une stratégie plus large visant à engranger des avantages stratégiques — qu’il s’agisse d’obtenir un avantage militaire face à l’Ukraine ou de contraindre les pays européens à retirer leur soutien à Kiev.
Dans cette perspective, les opérations menées par les satellites Luch pourraient être interprétées non seulement comme un effort « Sigint », mais aussi comme un avertissement adressé aux pays européens : leurs satellites restent vulnérables à d’éventuelles perturbations.
Comme l’a souligné le général de division Michael Traut, commandant du Commandement spatial allemand, les satellites Luch ont probablement aussi intercepté les liaisons de commande de leurs cibles. Ces liaisons correspondent à des transmissions supposées sécurisées envoyées depuis les stations au sol vers les satellites afin de leur transmettre des instructions opérationnelles.
Si cela se confirme, la Russie pourrait potentiellement reproduire les signaux de liaison montante utilisés par les stations au sol pour contrôler les satellites, ce qui lui permettrait de perturber à l’avenir les opérations spatiales européennes.
Si ce scénario vous semble familier, c’est qu’il rappelle la campagne hybride menée par la Russie contre les câbles sous-marins européens. Celle-ci s’est traduite par des années de cartographie clandestine des infrastructures occidentales et, plus récemment, par une série d’actions visant à sectionner des câbles à fibre optique.
Les opérations de proximité menées ces dernières années par les deux satellites Luch pourraient ainsi annoncer des actions plus lourdes à l’avenir, si la Russie échoue à dissuader l’Europe de poursuivre son soutien à l’Ukraine.
Que peut faire l’Europe dans ce scénario ? Une première étape bienvenue a été de rendre publiques des informations sur les activités russes en orbite géostationnaire. Jusqu’ici, les opérations spatiales étaient le plus souvent enveloppées de secret.
Davantage de transparence pourrait permettre de délégitimer ces pratiques aux yeux de la communauté internationale, tout en justifiant le développement par l’Europe de ses propres capacités de contre-espace à des fins de défense.
De fait, plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni et l’Allemagne, plaident désormais plus ouvertement pour le déploiement de leurs propres capacités de défense spatiale. La Russie a par ailleurs déjà démontré d’autres moyens d'action en orbite reposant sur des opérations de proximité et pouvant être utilisées comme armes antisatellites.
Sans un éventail complet d’outils, incluant des moyens d’autodéfense, l’Europe pourrait se retrouver exposée à des actions spatiales plus agressives et auxquelles elle n’est pas suffisamment préparée. Protéger sa dépendance aux services spatiaux — des communications militaires à la connectivité indispensable pour l'économie — implique donc de faire de la sécurité en orbite un élément central de sa stratégie.
Aleix Nadal ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.03.2026 à 14:40
La Russie, l’autre perdante de l’opération « Epic Fury » ?
L’attaque contre l’Iran affaiblit un allié capital de Moscou. Il y a un an déjà, ce dernier n’avait pas sauvé son autre partenaire régional, Bachar Al-Assad. La prudence russe sur l’Iran démonétise le Kremlin dans le « Sud global ». Pour autant, la Russie peut aussi tirer des bénéfices de la déstabilisation du Moyen-Orient : l’attention mondiale se détourne de l’Ukraine ; les prix des hydrocarbures augmentent ; un changement de régime à Téhéran créerait un précédent justifiant les attaques contre Volodymyr Zelensky à Kiev…
La Fédération de Russie est-elle d’ores et déjà, après la République islamique d’Iran, la grande perdante de la guerre aéronavale menée par Israël et les États-Unis tout à la fois contre le régime des mollahs, contre le programme nucléaire iranien, contre l’appareil sécuritaire et contre le réseau international de cette puissance régionale ?
Le partenariat global russo-iranien signé en janvier 2025 n’assurera pas la défense de l’Iran, hormis les protestations formulées publiquement par les autorités russes quelques heures après le début des frappes.
Après la chute de la famille Al-Assad en Syrie, la Russie semble privée d’un relais essentiel dans la région et, plus largement, sur la scène mondiale. Pour autant, il est sans doute très prématuré d’annoncer la fin de l’influence russe au Moyen-Orient.
Même si Moscou a enregistré, ces dernières années, certains succès diplomatiques sur le continent africain, ses réseaux d’alliances s’effritent : renversement du régime syrien en décembre 2024, enlèvement spectaculaire du président vénézuélien Nicolas Maduro en janvier 2026, mort du guide suprême iranien Ali Khamenei et possible effondrement de la République islamique… La Russie a perdu des soutiens de poids sur la scène internationale pour sa lutte d’influence contre l’Occident et pour son invasion de l’Ukraine. D’évidence, le soutien de Moscou ne donne pas d’assurance-vie aux dirigeants alliés — et cette conclusion est d’ores et déjà tirée dans le « Sud global ».
Même si la République islamique d’Iran reste en place, la Russie perd, du fait de son durable affaiblissement, un levier d’influence dans la région. Surtout, la crédibilité internationale de Moscou est plus qu’écornée : le partenariat stratégique signé en janvier 2025 avec l’Iran n’est manifestement que d’une aide limitée, malgré l’excellence reconnue des systèmes russes des systèmes de défense anti-aérienne.
Ni sur le plan stratégique (accord de défense), ni sur le plan diplomatique (actions au Conseil de Sécurité des Nations unies), ni sur le plan capacitaire (exportations de matériels de défense), l’alliance russe ne paraît efficace ou protectrice. Engagées dans des opérations militaires de grande ampleur et de haute intensité sur des théâtres disjoints, la Fédération de Russie et la République islamique d’Iran ne peuvent s’épauler car les matériels militaires de chacun des partenaires vont à leurs fronts respectifs. Cet enseignement sera tiré cette fois-ci à Delhi et à Pékin, destinations privilégiées des matériels de défense russe en vertu d’accords de défense anciens.
Ultime revers, la Russie perd, avec l’opération israélo-américaine, son rôle de médiateur pour négocier des accords de non-prolifération avec l’Iran. Après une série de discussions purement bilatérales entre États-Unis et Iran puis après les frappes lourdes contre les sites iraniens, l’Iran n’a plus besoin d’avocat sur la scène internationale et la Russie ne peut plus se poser en intermédiaire entre Téhéran et le reste de la communauté internationale. Cette évidence est manifeste aux États-Unis comme en Europe.
Impuissante, décrédibilisée, marginalisée et inutile dans les affaires iraniennes, la Russie subit en ce moment une série de revers indiscutables dans la région et dans le monde.
Certaines conséquences de la guerre actuelle contre l’Iran sont plus difficiles à évaluer et peuvent présenter des avantages conditionnels et inattendus pour Moscou.
Sur le plan politique, un changement de régime (hypothétique en l’état actuel) à Téhéran serait en soi une mauvaise nouvelle pour le Kremlin : la lutte constante de la présidence Poutine contre les « révolutions de couleur » des années 2000, les protestations de Moscou contre la chute de Milosevic en Serbie en 2000, celle de Kadhafi en Libye en 2011 et, plus récemment, celle de Ianoukovitch en Ukraine en 2014, constituent un axe directeur de sa diplomatie. Toutefois, le renversement de dirigeants par la force militaire à Caracas comme à Téhéran donne indiscutablement un précédent objectif pour justifier des attaques contre la présidence Zelensky en Ukraine et contre tel ou tel autre dirigeant de l’ancien espace soviétique. En d’autres termes, Donald Trump essaie de faire à Téhéran ce que Vladimir Poutine aurait voulu réaliser à Kiev.
Sur le plan des matériels de défense, Moscou avait importé des drones Shahed d’Iran dans la première phase du conflit contre l’Ukraine. Mais, à la faveur des destructions réalisées en Iran, la Russie, qui désormais produit les Shahed elle-même, peut s’imposer sur les anciennes « parts de marché » iraniennes de ce secteur en croissance — à condition toutefois de ne pas consommer tous ses matériels sur le front ukrainien.
La plus grande inconnue concerne l’inflexion que cette guerre donnera au rapprochement entre Poutine et Trump médiatisée par la rencontre en Alaska le 15 août 2025. D’un côté, Moscou est engagé diplomatiquement et militairement aux côtés de l’Iran, ciblé par les États-Unis. Mais, d’un autre côté, Moscou peut aussi instaurer avec Washington une forme de troc, qui verrait le Kremlin réagir avec modération à la chute de la République islamique en contrepartie de concessions notables de la Maison-Blanche sur le dossier ukrainien.
Dans la crise actuelle, la Russie peut toutefois exploiter plusieurs opportunités.
À brève échéance, la hausse des prix des hydrocarbures peut augmenter les recettes des sociétés russes et, indirectement, les recettes fiscales de l’État fédéral russe. La Chine et l’Inde sont en effet déjà des clients importants pour la Russie. Elles seront tentées de solliciter encore davantage leurs fournisseurs russes en cas de blocage durable du détroit d’Ormuz. Ce bénéfice de court terme doit être tempéré : d’une part, les hausses de prix ne peuvent être répercutées que sur les achats réalisés au jour le jour, pas sur les contrats de fourniture de long terme ; d’autre part, la hausse des prix des matières énergétiques peut être enrayée par une hausse de production de la part d’acteurs majeurs des marchés du gaz (Algérie, Russie elle-même) et du pétrole.
Toujours dans l’immédiat, Moscou peut exploiter le report de l’attention internationale du théâtre ukrainien au Moyen-Orient afin de renforcer encore ses actions contre les populations et les infrastructures dans la profondeur en Ukraine. Et cela, d’autant plus que les armements utilisés par les Européens et les Américains au Moyen-Orient ne pourront pas prendre la direction de l’Ukraine (même si le soutien américain en matériels s’amenuise de toute façon pour l’Ukraine).
À la faveur de la confusion actuelle (le trop fameux brouillard de la guerre), la Russie peut également saisir l’occasion de multiplier les actions en dessous du seuil (cyberattaques, subversion, etc.) contre des États européens fortement mobilisés en faveur de l’Ukraine.
Enfin, à moyen terme, la Russie peut mettre à profit les conséquences de l’opération israélo-palestinienne pour revoir sa stratégie au Moyen-Orient. À l’égard des régimes égyptien et saoudien, elle peut se poser en alternative de stabilisation face à la suprématie militaire de la « Sparte » israélienne et à l’aventurisme guerrier de l’administration Trump. À une Turquie échaudée par la désorganisation durable des équilibres régionaux (spécialement en cas de crise des réfugiés en provenance d’Iran), elle peut proposer de renforcer les coopérations alternatives à l’Otan. Enfin, à l’allié chiite laissé seul face à l’attaque militaire massive, elle peut proposer un soutien pour la reconstruction de ses dispositifs de défense.
À court terme, la Russie a tout à perdre de l’opération contre l’Iran. Mais il convient de ne pas sous-estimer sa résilience dans la région.
Cyrille Bret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.03.2026 à 16:26
Quelles sont les dernières options du régime iranien ?
Téhéran ne peut pas vaincre les États-Unis et Israël. En revanche, il dispose encore de plusieurs moyens d’action pour inciter Donald Trump à cesser les hostilités : chercher à retourner l’opinion publique états-unienne contre lui en suscitant une flambée des prix du pétrole, ce qui se répercutera sur le pouvoir d’achat des citoyens ; multiplier les attaques sur les bases de l’US Army dans la région, en faisant le calcul que chaque mort supplémentaire d’un soldat réduira l’appui du grand public américain à l’opération Epic Fury ; et bombarder les États du Golfe afin qu’ils implorent Washington de mettre un terme à ses attaques contre l’Iran.
L’opération « Furie épique » lancée le 28 février a déjà été couronnée de plusieurs succès spectaculaires : élimination des principaux cadres du régime et notamment du guide suprême, destruction des défenses anti-aériennes ayant survécu à la guerre des 12 jours de l’été dernier, anéantissement de la marine conventionnelle iranienne.
Maîtresse incontestée du ciel iranien, la coalition américano-israélienne peut désormais concentrer ses frappes sur ses deux principaux objectifs restants : d’une part, les lanceurs balistiques, afin de réduire la capacité de nuisance régionale de Téhéran ; d’autre part, l’appareil sécuritaire iranien (les casernes des pasdarans et de leurs auxiliaires bassidjis) pour favoriser une révolution populaire capable d’abattre définitivement le régime.
Dès lors, pour Téhéran, le rapport de force, très largement favorable à l’ennemi, invite à privilégier des réponses non conventionnelles. Or, dans ce domaine, le régime dispose de nombreux atouts et parvient à remporter des succès, comme le montre la fermeture du détroit d’Ormuz après l’attaque d’un pétrolier le 1er mars.
De même, les frappes de missiles et de drones contre les pays du Golfe, et notamment l’attaque sur la raffinerie de Ras Tanura en Arabie saoudite, illustrent le choix d’une stratégie du chaos visant à obliger les pétromonarchies à faire pression sur leur allié américain dans le but d’obtenir une paix rapide et d’éviter ainsi la paralysie de leur économie, basée sur l’exportation des hydrocarbures.
Dans les conflits asymétriques ou dissymétriques (on parle de guerre dissymétrique dans le cas d’un conflit asymétrique entre deux États, le terme asymétrique désignant un conflit du fort au faible entre un État et un acteur non étatique) opposant des États démocratiques à des armées beaucoup moins puissantes ou à des groupes terroristes, le faible peut toujours utiliser le temps comme un atout.
En effet, les armées de pays démocratiques comme celles d’Israël ou des États-Unis, même si elles disposent d’une capacité de frappe écrasante, peuvent rencontrer des difficultés pour maintenir leur effort militaire dans la durée. Sous la pression des opinions publiques, des médias ou des forces d’opposition, les régimes démocratiques sont contraints d’obtenir des gains, des succès stratégiques à court terme, afin de légitimer leurs offensives et ne pas perdre le soutien des opinions publiques. Or, une fois le régime iranien décapité et ses capacités balistiques réduites à peau de chagrin, il sera de plus en plus difficile, pour l’administration Trump, de justifier le maintien de l’effort de guerre auprès de son opinion publique.
Pierre Firode sera l’un des intervenants du webinaire « Face aux bouleversements du monde : quels espoirs pour la paix ? » que nous organiserons le 10 mars prochain à 18 heures, en coopération avec le Forum mondial Normandie pour la paix, et qui portera aussi bien sur la situation au Proche-Orient que sur la diplomatie par la force de Donald Trump ainsi que sur les mobilisations de la Gen Z de par le monde. Inscription gratuite ici.
Le soutien populaire à la guerre, déjà fragile aux États-Unis, pourrait s’éroder d’autant plus vite que la base MAGA, fondamentalement isolationniste, est opposée à la pratique du « regime change » et pourrait se mobiliser si les pertes américaines (six morts à ce stade) s’accumulent. Les traumatismes de la guerre d’Irak et d’Afghanistan ont laissé une trace indélébile dans l’opinion américaine qui refuse de voir ses « boys » mourir pour des guerres où les intérêts vitaux du pays ne sont pas engagés. Le régime iranien sait que chaque perte américaine, même si elle ne modifie pas le rapport de force sur le terrain, sape le soutien populaire à la guerre et fragilise Trump dans l’optique des midterms.
À lire aussi : Frappes en Iran : le risque politique de Trump à quelques mois des midterms
D’où les frappes sur toutes les cibles américaines du Moyen-Orient : plus que les infrastructures ou les capacités de frappes, ce sont les personnels américains qui sont visés par les pasdarans_afin de mobiliser l’opinion aux États-Unis contre la guerre et d’augmenter le coût politique que celle-ci représente pour Trump et pour le parti républicain.
Dès lors, le régime pourrait s’engager dans une guerre d’usure contre Washington en attendant que le soutien à l’opération Furie épique ne s’érode inexorablement. Comme l’affirme Clausewitz, la guerre reste, par-delà l’affrontement matériel entre les armées, un « choc des volontés » et le vainqueur final, surtout dans les conflits asymétriques ou dissymétriques, demeure celui qui parvient à maintenir intacte cette volonté de prolonger la lutte. Or, des trois acteurs majeurs impliqués dans la guerre, les États-Unis sont certainement celui dont la volonté de prolonger la guerre pourrait le plus s’affaiblir car, contrairement au régime iranien ou à Israël, l’opération « Furie épique » ne revêt aucune dimension existentielle pour Washington. À cet égard, les pasdarans pourraient prioriser les cibles américaines et éviter ainsi de gâcher leurs munitions sur Israël qui, à l’inverse des États-Unis, poursuivra la lutte jusqu’à l’effondrement du régime iranien, quelles que soient ses pertes.
Forts de ces constats, les pasdarans pourraient essayer de frapper dans la durée les bases américaines afin de décourager Washington de poursuivre l’opération. Pour ce faire, ils peuvent s’appuyer sur un arsenal conséquent de drones Shahed parfaitement adaptés à cette mission consistant à maintenir dans la durée un flux constant de frappes contre les bases américaines : contrairement aux missiles balistiques dont les lanceurs sont aussitôt repérés après leur tir et détruits par l’aviation américaine, les drones laissent peu de trace lorsqu’ils sont lancés et peuvent être facilement dissimulés.
Alors que les capacités balistiques du régime flanchent de jour en jour, les stocks de drones (estimés à entre 4 000 et 6 000, sachant qu’environ 1 200 ont déjà été tirés au cours de ces derniers jours) permettent de maintenir une menace permanente sur les bases américaines et peuvent du fait de leur nombre saturer les défenses anti-aériennes protégeant les pays du Golfe.
Véritable « arme du pauvre », le drone kamikaze type Shahed est parfaitement adapté à la guerre dissymétrique puisque sa fabrication reste très facile et économique (l’Iran pourrait en produire 3 000 par mois, même si ce chiffre est amené à décroître sous l’effet des frappes qui visent les lanceurs, comme le Shahid Bagheri coulé le 28 février). Le Shahed permet donc de prolonger dans le temps les campagnes de frappes et ainsi d’user la volonté de combattre de l’ennemi.
Dans cette optique de durer dans le temps, les pasdarans pourraient d’ailleurs opter pour une organisation beaucoup plus décentralisée en cellules quasiment autonomes, sur le modèle des groupes terroriste ou des stratégies mises en place par Daech, où chaque cellule agit indépendamment des dégâts subis par la tête et dispose de son propre stock de drones.
Les Iraniens, constatant la faiblesse de leurs forces conventionnelles, pourraient substituer au rapport de force strictement militaire un bras de fer politique où la durée de l’engagement importe plus que son intensité.
Pour mener à bien cette stratégie, les pasdarans se sont lancés dans une véritable guerre médiatique à différentes échelles. L’offensive médiatique menée par Téhéran s’adresse d’abord aux voisins du Golfe qui ont tous été ciblés par le régime. De nombreux observateurs ont souligné, à raison, le caractère contre-productif de ces frappes qui isolent encore plus l’Iran de ses derniers partenaires diplomatiques comme l’Arabie saoudite, Oman ou le Qatar.
Derrière ces opérations se cache un calcul aisément compréhensible : inciter les États du Golfe à s’empresser d’obtenir auprès de Washington la cessation de ses attaques visant l’Iran. Par ses frappes sur des raffineries, sur des tankers dans le Golfe, Téhéran rappelle son incroyable capacité de nuisance et fait peser une menace existentielle sur les pétromonarchies dont l’économie dépend largement du détroit d’Ormuz.
À une autre échelle, ces actions de déstabilisation entraînent, dans le monde entier ou presque la crainte d’une flambée des prix du pétrole – ce qui fragilise encore plus le soutien à la guerre à l’intérieur des États-Unis. Pis, les frappes iraniennes obligent les pays du Golfe à sortir de leur neutralité ambiguë et les placent de facto dans le camp des États-Unis et d’Israël – ce qui pourrait pousser une partie de la rue arabe chiite à la révolte contre les monarchies du Golfe.
Il faut garder à l’esprit que Bahreïn, dont la population est majoritairement chiite malgré un pouvoir sunnite, ainsi que l’Arabie saoudite, sont secoués depuis le Printemps arabe par des contestations des chiites, l’épisode le plus emblématique ayant été la révolte de Qatif (Arabie saoudite) en 2011. S’il est certain qu’aucun Arabe sunnite du Golfe ne sortira dans la rue pour soutenir la République islamique, les minorités chiites pourraient, elles, se mobiliser contre l’alignement de leur gouvernement sur l’axe américano-israélien.
Décapité, illégitime, isolé, le régime iranien ne peut qu’espérer une érosion politique du soutien américain à la guerre. Pour ce faire, les pasdarans utiliseront sans doute tous les moyens dissymétriques en leur possession : campagne de bombardements de drones de longue haleine contre les bases américaines dans le Golfe, dissémination des forces afin d’échapper à la puissance de feu de l’ennemi, offensive médiatique visant à terroriser les voisins arabes et les opinions occidentales.
Cette stratégie reste à double tranchant pour le régime car elle pourrait se retourner contre lui et convaincre autant les monarchies du Golfe que la classe politique américaine qu’il faut impérativement en finir une bonne fois pour toutes avec un régime dont la capacité de nuisance représente un risque trop conséquent pour la sécurité mondiale.
Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.