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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

02.03.2026 à 15:56

Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole

Hussein Dia, Professor of Transport Technology and Sustainability, Swinburne University of Technology
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La sortie du pétrole est souvent présentée comme un impératif climatique. Mais les frappes sur l’Iran nous rappellent que c’est également un enjeu sécuritaire de premier ordre.

Texte intégral (2832 mots)

La sortie du pétrole est souvent présentée comme un impératif climatique. Mais les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran, qui paralysent le détroit d’Ormuz, nous rappellent que c’est également un enjeu sécuritaire de premier ordre.


Alors qu’Israël et les États-Unis attaquent l’Iran, les marchés mondiaux du pétrole sont sur les nerfs.

Les prix du pétrole ont commencé à augmenter avant même toute perturbation de l’approvisionnement. Les négociants en pétrole envisagent la possibilité que le détroit d’Ormuz soit fermé.

Le détroit d'Ormuz permet d'exporter une importante partie du pétrole saoudien, iranien et émirati.
Le détroit d'Ormuz permet d'exporter une importante partie du pétrole saoudien, iranien et émirati. Jacques Descloitres, MODIS Land Rapid Response Team, NASA/GSFC, CC BY

Environ 20 % du pétrole commercialisé dans le monde transite par cette voie navigable étroite entre l’Iran au nord et Oman et les Émirats arabes unis au sud. Un pétrolier a été bombardé et le trafic a pratiquement cessé. Or, sur les marchés mondiaux de l’énergie, la simple menace d’une interruption peut faire grimper les prix.

Car, le pétrole n’est pas comme la plupart des matières premières. Le contrôle de ce combustible à haute densité énergétique façonne la géopolitique. Les trois quarts de la population mondiale vivent dans des pays qui dépendent des importations de pétrole pour leurs voitures, leurs camions et d’autres usages. Ainsi, le contrôle des flux de pétrole et, de plus en plus, de gaz, a longtemps été utilisé comme moyen de pression, depuis les chocs pétroliers des années 1970 jusqu’à la réduction des approvisionnements en gaz de la Russie à l’Europe en 2022.

Toute perturbation grave du trafic des pétroliers dans le Golfe aura donc des répercussions sur les marchés mondiaux du pétrole et menacera la stabilité économique. De longues files d’attente ont déjà été signalées en Australie, les automobilistes se précipitant pour faire le plein avant une éventuelle flambée des prix.

Alors que les tensions internationales s’intensifient, des pays tels que Cuba ou l’Ukraine en passant par l’Éthiopie accélèrent déjà leurs plans visant à réduire leur dépendance au pétrole et à renforcer leur sécurité énergétique.

Un demi-siècle d’influence pétrolière

Le pouvoir du pétrole est devenu évident lors de l’embargo pétrolier de 1973, lorsque les principaux producteurs de pétrole du Moyen-Orient ont réduit leur offre afin de remodeler la politique étrangère américaine. Les prix ont quadruplé, les économies ont stagné et la sécurité énergétique est devenue un enjeu politique central presque du jour au lendemain. Depuis lors, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) coordonne l’approvisionnement afin de faire grimper les prix.

Aujourd’hui, les mécanismes de contrôle ont changé, mais le pouvoir créé par la dépendance au pétrole demeure.

Même avant l’intervention militaire américaine, les sanctions contre les principaux producteurs tels que l’Iran et le Venezuela ont réduit l’offre et remodelé les flux commerciaux.

Les tensions actuelles près des points d’étranglement tels que le détroit d’Ormuz introduisent des primes de risque dans les prix.

Car les marchés pétroliers sont prospectifs, ce qui signifie que les prix reflètent non seulement l’offre et la demande actuelles, mais aussi les anticipations quant à l’évolution future.

Les frappes sur l’Iran ont ainsi entraîné une hausse du prix du pétrole brut Brent – la référence mondiale – qui s’échange [à l’heure où nous publions cet article] autour de 79 dollars américains (67,50 euros) le baril, contre environ 68 dollars américains (58,10 euros) quelques semaines plus tôt. Les prix étant mondiaux, l’instabilité politique dans une région donnée peut avoir des conséquences économiques partout ailleurs.

Qu’est-ce qui réduit la dépendance au pétrole ?

En 2015, l’Inde a bloqué les importations de pétrole du Népal, provoquant le chaos. En réponse, les autorités ont encouragé la croissance très rapide des véhicules électriques. Les importations de pétrole ont, elles, commencé à baisser.

Plus récemment, la guerre entre la Russie et l’Ukraine et les frappes américaines contre le Venezuela et l’Iran ont remis au centre des préoccupations la réduction des importations de pétrole et le renforcement de la sécurité énergétique nationale.

À Cuba, pays dépendant du pétrole, la pression exercée par les États-Unis a réduit de manière drastique l’approvisionnement en pétrole. Les coupures d’électricité sont fréquentes et les voitures restent immobilisées. En réponse, les autorités et les entreprises importent 34 fois plus de panneaux solaires chinois qu’il y a un an.

Ce n’est pas l’idéologie qui motive ce changement, mais la nécessité. Les importations de véhicules électriques sont également en forte hausse. « Cuba pourrait connaître la transition énergétique la plus rapide au monde », a déclaré un économiste cubain au magazine The Economist.

Pourquoi les énergies renouvelables changent la donne

Contrairement au pétrole, les panneaux solaires et les éoliennes peuvent éviter d’être transportés via des points d’étranglement maritimes tels que le détroit d’Ormuz. Les énergies renouvelables ne sont pas commercialisées de la même manière centralisée à l’échelle mondiale. L’électricité est produite localement et de plus en plus sur de nombreux sites de petite taille.

La Russie cible depuis longtemps les infrastructures énergétiques et les centrales électriques ukrainiennes pendant la guerre. En réponse, l’Ukraine développe les énergies renouvelables aussi rapidement que possible, car la production d’électricité décentralisée est beaucoup plus difficile à détruire. Comme l’a déclaré un expert ukrainien en énergie à Yale360, un seul missile « peut détruire » une centrale à charbon, alors qu’il faudrait 40 missiles pour détruire un parc éolien.

L’énergie décentralisée est plus résiliente, ce qui signifie que les dommages causés à une ferme ne provoqueront pas l’effondrement du réseau.

La résilience grâce au transport électrique

L’électrification des transports est un autre élément clé de ces nouvelles approches en matière de sécurité énergétique.

Les véhicules électriques alimentés par de l’électricité produite localement réduisent la dépendance vis-à-vis des marchés mondiaux du pétrole. Cette réflexion transparaît dans la décision prise par l’Éthiopie d’interdire les nouvelles voitures à moteur à combustion interne.

De son côté, la Chine importe encore la majeure partie de son pétrole, dont une grande partie provient d’Iran. Mais Pékin accélère en parallèle sa transition rapide vers les véhicules électriques. L’année dernière, les véhicules électriques représentaient 50 % des voitures neuves en Chine et 12 % du parc automobile total. La Chine utilise de plus en plus le pétrole pour fabriquer des plastiques et non pour le transport. La hausse des importations enregistrée l’année dernière s’explique par la constitution de stocks considérables dans un contexte d’incertitude mondiale.

La vulnérabilité de nombreux pays

L’Australie importe la grande majorité de ses carburants raffinés. Le pays disposerait d’environ un mois d’approvisionnement d’essence avant d’être à court.

[En France, en 2024, les autorités assuraient que les réserves de pétroles bruts représentaient un peu plus de deux mois de consommation nationale, ndlr]

Si les guerres font grimper les prix du pétrole, la hausse des prix à la pompe se répercutera sur les coûts de transport, les prix des denrées alimentaires et l’inflation.

Alors que la transition vers les véhicules électriques s’accélère, l’Australie est à la traîne par rapport aux normes mondiales. Même si l’électricité se verdit rapidement, les transports restent massivement dépendants du pétrole étranger. Cela expose l’Australie à des risques.

[La France est dans une situation similaire avec des véhicules électriques et hybrides qui ne représentaient que 5 % environ du parc automobile français en 2025, ndlr]

La politique énergétique est une politique de sécurité

Les énergies renouvelables n’éliminent pas les risques géopolitiques. Les réseaux électriques sont exposés à des cybermenaces. Les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques introduisent de nouvelles dépendances, et une grande partie de la fabrication actuelle de panneaux solaires, de batteries et de véhicules électriques est concentrée en Chine.

Mais il existe une différence structurelle évidente. Les systèmes décentralisés sont plus difficiles à manipuler par le biais des goulets d’étranglement de l’approvisionnement. Une fois installés, les panneaux solaires produisent de l’énergie localement. La vulnérabilité passe alors des importations continues de combustibles à la dépendance initiale vis-à-vis de la fabrication.

Le pétrole façonne la politique mondiale depuis des décennies, car il est transportable, négocié à l’échelle mondiale et seuls quelques pays disposent d’importantes réserves.

La réduction de la dépendance au pétrole est souvent présentée comme une mesure de politique climatique. Mais elle est également essentielle pour la sécurité énergétique et la sécurité nationale. La réduction de la consommation de pétrole renforce la résilience face aux chocs et réduit l’influence d’autres nations.

La crise iranienne pourrait ne pas entraîner de hausse durable des prix. L’offre pourrait s’ajuster. Les marchés pourraient se stabiliser. Mais les dirigeants vont repenser l’opportunité de s’exposer au pétrole négocié à l’échelle mondiale dans un monde instable.

The Conversation

Hussein Dia a reçu des financements du Australian Research Council, du centre coopératif de recherche iMOVE Australia, de Transport for New South Wales, du Queensland Department of Transport and Main Roads, du Victorian Department of Transport and Planning, ainsi que du Department of Infrastructure, Transport, Regional Development, Communications, Sport and the Arts.

01.03.2026 à 11:58

Pourquoi la plupart des Iraniens ne pleureront pas Ali Khamenei

Andrew Thomas, Lecturer in Middle East Studies, Deakin University
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36 ans de pouvoir absolu et brutal, un pays à la dérive : c’est le bilan que la majorité des Iraniens tireront de l’œuvre d’Ali Khamenei, tué ce 28 février par une attaque américano-israélienne.

Texte intégral (2851 mots)

Guide suprême, et donc chef absolu du pays au cours des 36 dernières années, Ali Khamenei s’est distingué par sa rigidité et sa brutalité à l’intérieur. Il laisse un pays ensanglanté, affaibli et économiquement exsangue. Retour sur une vie découpée en trois périodes distinctes : opposition au shah jusqu’en 1979, présidence sous la guidance de Ruhollah Khomeini (1981-1989), puis pouvoir totalitaire de 1989 jusqu’à la fin.


L’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de l’Iran pendant 36 ans, a été tué le 28 février lors des frappes aériennes américaines et israéliennes sur son pays, ont rapporté les médias d’État iraniens.

Il aura été l’un des dirigeants à être restés le plus longtemps au pouvoir dans l’histoire plurimillénaire du pays. Dans la société iranienne de ces dernières décennies, il était presque aussi omniprésent que son prédécesseur, l’ayatollah Ruhollah Khomeini, qui avait fondé la République islamique d’Iran en 1979 et l’avait dirigée jusqu’à son décès en 1989. Même si c’est Khomeini qui a été le maître d’œuvre de la Révolution islamique et le premier guide suprême de la République, bon nombre d’observateurs estiment que Khamenei aura été le leader le plus puissant que l’Iran moderne a connu à ce jour.

En plus de trois décennies à la tête du pays, Khamenei a accumulé un pouvoir sans précédent en matière de politique intérieure et réprimé avec toujours plus de sévérité la moindre dissidence interne. Ces dernières années, il avait donné la priorité à sa survie – et à celle de son régime – avant tout autre considération. En décembre 2025-janvier 2026, son pouvoir a brutalement écrasé un soulèvement populaire au prix de plusieurs dizaines de milliers de morts.

Pourtant, en dépit de la férocité de ses forces de sécurité, la plupart des Iraniens ne se souviendront pas de Khamenei comme d’un dirigeant fort. Il ne sera pas non plus vénéré. Au contraire, il restera dans l’histoire comme un homme ayant présidé à un affaiblissement généralisé de la République islamique dans pratiquement tous les domaines.

L’ascension de Khamenei dans la hiérarchie

Né en 1939 dans la ville de Marshad, dans le nord-est de l’Iran, Khamenei se forge dès le plus jeune âge une vision politique et religieuse du monde en étudiant dans les séminaires islamiques de Najaf et de Qom. À 13 ans, il commence à s’intéresser à l’idéologie de l’islam révolutionnaire, à travers les enseignements du religieux Navab Safavi (1924-1956), lequel appelle régulièrement à la violence politique contre le régime du shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi (arrivé au pouvoir en 1941 après la destitution de son père).

En 1958, Khamenei rencontre Khomeini (né en 1902) et adhère immédiatement à sa philosophie, souvent appelée « khomeinisme », une vision du monde mêlant islam chiite, sentiment anticolonialiste et ingénierie sociale par le biais de la planification étatique. Le khomeinisme stipule qu’un système de lois terrestres ne peut à lui seul créer une société juste : l’Iran doit tirer sa légitimité de « Dieu Tout-Puissant ». Le concept de velayat-e faqih, également connu sous le nom de guidance du juriste, est au cœur du khomeinisme. Il stipule que le guide suprême doit être doté de « toutes les autorités dont jouissaient le Prophète et les imams infaillibles ».

En substance, cela signifie que l’Iran doit être gouverné par un seul homme, nécessairement un érudit de l’islam chiite. C’est de là que Khomeini, puis Khamenei, tireront le contrôle absolu qu’ils exerceront sur la République islamique après son instauration en 1979.

À partir de 1962, Khamenei s’engage pleinement dans des activités révolutionnaires contre Mohammad Reza Pahlavi au nom de Khomeini, lequel est expulsé du pays en 1964 (il vivra alors en Turquie, puis en Irak et en France). Selon le récit fait dans ses mémoires, Khamenei est arrêté par la police secrète du shah en 1971 et torturé.

Lorsque le shah est renversé à l’issue de la Révolution islamique de 1979, Khomeini revient d’exil, instaure la République islamique et devient le guide suprême. Khamenei est alors sélectionné pour rejoindre le Conseil révolutionnaire, qui gouverne aux côtés du gouvernement provisoire. Il devient ensuite vice-ministre de la Défense et participe à la création du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Cette institution militaire, initialement fondée pour protéger la révolution et le guide suprême, allait devenir l’une des forces politiques les plus puissantes d’Iran.

Ali Khamenei hospitalisé en 1981 après la tentative d’assassinat conduite contre sa personne par des membres des Moudjahidines du Peuple, organisation hostile aussi bien au régime du shah qu’à la République islamique. Khamenei.ir, CC BY-NC-SA

Après avoir survécu à une tentative d’assassinat en 1981, Khamenei est élu président de l’Iran en 1981, puis réélu en 1985. Il occupe la présidence pendant la majeure partie de la guerre Iran-Irak, un conflit qui dévaste les deux pays sur le plan tant humain qu’économique.

Bien que subordonné au guide suprême, Khamenei exercera un pouvoir considérable par rapport aux présidents qui lui succéderont, ce qui s’explique par le fait que la révolution est encore très récente et que la guerre en Irak représente une menace existentielle pour le régime. Mais il reste toujours fidèle aux souhaits de Khomeini. Il réussit également à établir avec le CGRI une relation étroite qui se prolongera bien au-delà de sa présidence.

Un choix surprenant pour le poste de guide suprême

Khomeini meurt en juin 1989, sans successeur clairement identifié. Khomeini avait initialement considéré le grand ayatollah Hossein-Ali Montazeri comme un dauphin potentiel. Cependant, Montazeri était devenu de plus en plus critique à l’égard de l’autorité du guide suprême et des violations des droits de l’homme dans le pays. Il avait démissionné en 1988 puis été assigné à résidence jusqu’à sa mort en 2009.

Khamenei possède les qualifications politiques nécessaires pour occuper le poste. Il est également un fervent partisan du khomeinisme. Cependant, sa désignation au poste de guide suprême par l’Assemblée des experts, un groupe de religieux islamiques, suscite une importante controverse. Certains érudits estiment en effet qu’il ne dispose pas du rang clérical de grand ayatollah, requis par la Constitution pour accéder à ce poste, et estiment que le peuple iranien ne respectera pas la parole d’un « simple être humain » sans lien spécifique avec Dieu.

Un référendum est organisé en juillet 1989 afin de modifier la Constitution et, notamment, de permettre la nomination d’un guide suprême ayant démontré ses « connaissances islamiques » sans nécessairement avoir le rang de Marja (le poste clérical suprême dans le chiisme duodécimain). Il est adopté à une écrasante majorité et Khamenei accède au poste.

Pour autant, il ne jouit pas de la même popularité que Khomeini au sein de l’élite cléricale et du grand public. Les amendements constitutionnels adoptés lors du référendum lui donnent toutefois Khamenei beaucoup plus de pouvoir pour intervenir dans les affaires politiques. En fait, il disposera de bien plus de prérogatives en tant que guide suprême que Khomeini n’en a jamais eu. Il lui revient notamment de définir les grandes orientations politiques, de nommer et de révoquer les membres du Conseil des gardiens et d’ordonner la tenue de référendums. Il dispose également d’un pouvoir suffisant pour faire taire relativement facilement toute contestation.

Consolidation du pouvoir au fil des décennies

En tant que guide suprême, Khamenei collabore à des degrés divers avec les présidents du pays, et n’hésite jamais à utiliser les leviers à sa disposition pour saper des lois qui ne lui convenaient pas.

Par exemple, il soutient largement le programme économique du président Hachemi Rafsandjani (1989-1997), mais s’oppose régulièrement à Mohammad Khatami (1997-2005) et à Hassan Rohani (2013-2021). Tous deux avaient tenté de réformer le système politique iranien et d’améliorer les relations avec l’Occident.

L’intervention la plus célèbre de Khamenei dans la politique intérieure a lieu après la fin du premier mandat du président Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013). Après qu’Ahmadinejad a revendiqué la victoire lors de l’élection présidentielle controversée de 2009, des milliers d’Iraniens descendent dans la rue : c’est l’un des plus grands mouvements de protestation depuis la révolution. Khamenei entérine le résultat des élections et réprime sévèrement les manifestants. Des dizaines de personnes (peut-être davantage) sont tuées, et des milliers d’autres sont arbitrairement arrêtées.

Plus tard, Khamenei s’oppose à Ahmadinejad et l’avertit qu’il ne doit pas se présenter à nouveau à la présidence en 2017. Ahmadinejad lui désobéit, mais est finalement empêché de se présenter.

Après la mort dans un accident d’hélicoptère en 2024 du président Ebrahim Raïssi, partisan de la ligne dure élu en 2021, Khamenei continué à manœuvrer en coulisses. Le réformiste Masoud Pezeshkian est élu à la présidence, mais Khamenei l’empêche immédiatement de négocier avec les États-Unis au sujet de l’allègement des sanctions et utilise son influence pour contrecarrer son programme de réformes économiques.

Et lorsque de nouvelles manifestations éclatent fin 2025 en raison des difficultés économiques, Khamenei ordonne une nouvelle fois, comme il l’avait fait en 2022 pour écraser le mouvement né à la suite de la mort de Mahsa Amini, leur répression par tous les moyens nécessaires.

Un héritage terni

Les pouvoirs qui lui étaient conférés par la Constitution ont également permis à Khamenei d’exercer un contrôle extraordinaire sur la politique étrangère de l’Iran.

À l’instar de son mentor, Khomeini, il a fermement soutenu la résistance du régime à « l’impérialisme occidental ». Il fut également l’un des principaux architectes de la stratégie régionale de l’Iran, finançant des groupes militants tels que le Hezbollah, le Hamas, les Houthis et d’autres afin de mener à bien les objectifs militaires de Téhéran.

Khamenei s’est parfois montré disposé à coopérer avec l’Occident, notamment en négociant avec les États-Unis au sujet du programme d’enrichissement nucléaire iranien.

Au cours du premier mandat de Trump, cependant, il est revenu à une position farouchement anti-occidentale. Son gouvernement a dénoncé le rejet par Trump en 2018 de l’accord nucléaire de 2015, la réimposition de sanctions économiques sur le secteur énergétique iranien et l’assassinat en janvier 2020 du chef de la force Al-Qods du CGRI, Ghassem Soleimani.

Après le retour au pouvoir de Trump en 2025, l’Iran s’est encore affaibli. Et la posture anti-occidentale de Khamenei a commencé à paraître de plus en plus creuse. La défaite de l’Iran dans la guerre de 12 jours contre Israël en 2025 a détruit le peu de légitimité qui restait à son régime.

Dans les mois qui ont suivi, Khamenei a régné sur une population de plus en plus mécontente du système politique iranien et de ses dirigeants. Lors des manifestations de 2025-2026, certains ont ouvertement scandé des slogans appelant à sa mort.

Lorsque Khomeini est décédé en 1989, des millions de personnes ont assisté à ses funérailles nationales. Les personnes en deuil l’ont sorti de son cercueil et se sont précipitées pour récupérer des reliques sacrées.

Bien que Khamenei ait régné quatre fois plus longtemps, les Iraniens ne manifesteront probablement pas le même chagrin pour lui.

The Conversation

Andrew Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

28.02.2026 à 16:46

Attaque d’Israël et des États-Unis contre l’Iran : le risque de l’engrenage régional, voire mondial

Arshin Adib-Moghaddam, Professor in Global Thought and Comparative Philosophies, Inaugural Co-Director of Centre for AI Futures, SOAS, University of London
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Des centaines de cibles militaires ont été visées en Iran, lequel a répondu en frappant Israël, mais aussi plusieurs autres pays de la région. Une désescalade est-elle encore possible ?

Texte intégral (1326 mots)

Les négociations visant à obtenir de la part de l’Iran des garanties sur le fait que son programme nucléaire n’aura pas de composante militaire, en cours à Mascate (Oman), ont été brutalement interrompues ce 28 février au matin, par une série de bombardements visant divers lieux en Iran, y compris des lieux où devaient se trouver des dignitaires du régime. Téhéran a immédiatement réagi en lançant des frappes contre Israël et contre plusieurs bases états-uniennes dans le golfe Persique. La confrontation, de plus grande ampleur que celle de juin dernier, risque de déborder sur l’ensemble de la région, et même au-delà.


Les États-Unis et Israël ont lancé des attaques coordonnées de grande envergure contre de nombreuses cibles en Iran, provoquant des représailles iraniennes dans la région. Donald Trump n’a pas cherché à obtenir l’approbation du Congrès ni à obtenir une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies avant de passer à l’action. Et l’attaque est survenue à un moment où des négociations entre Téhéran et Washington sur le programme nucléaire iranien étaient en cours. Les faits sont clairs. Il s’agit d’une guerre illégale, tant au regard du droit états-unien que des règlements internationaux.

Donald Trump a répété à plusieurs reprises que l’Iran ne pouvait être autorisé à développer une arme nucléaire. L’agence de surveillance nucléaire des Nations unies, l’AIEA, venait de rapporter qu’elle ne pouvait pas vérifier si l’Iran avait suspendu toutes ses activités d’enrichissement d’uranium ni déterminer la taille et la composition actuelles de ses stocks d’uranium enrichi, car l’Iran lui avait refusé l’accès aux sites clés touchés lors du conflit de l’année dernière. De son côté, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, avait déclaré il y a quelques jours, après la dernière série de négociations, qu’un accord visant à limiter le programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions était « à portée de main ».

À présent, d’après ce qui ressort de la déclaration de Donald Trump faite après le début des frappes, il apparaît que l’objectif est passé d’un accord sur le nucléaire à une tentative de forcer un changement de régime.

Des bombes tombent donc sur différentes villes d’Iran, des familles se terrent, des tragédies vont inévitablement se produire et des innocents vont souffrir. C’est l’aboutissement d’une longue campagne menée par les États-Unis et la droite israélienne pour remodeler le Moyen-Orient et le monde musulman au sens large sous la menace des armes. Ce nouvel épisode vient s’inscrire dans une longue histoire d’interventions étrangères en Iran – rappelons que, en 1941, le Royaume-Uni et l’Union soviétique ont contraint Reza Shah Pahlavi à l’abdication, et que, en 1953, la CIA et le MI6 ont orchestré un coup d’État qui a renversé le premier ministre Mohamed Mossadegh.

Les conséquences de cette attaque risquent d’être désastreuses pour la région et le monde entier. L’Iran a déjà riposté en prenant pour cible des bases américaines au Koweït, au Qatar, aux Émirats arabes unis et à Bahreïn, et les premiers rapports faisant état de victimes commencent à arriver. L’Iran ne devrait pas s’arrêter là. Il est clair que la République islamique considère l’affrontement actuel comme une menace existentielle.

Téhéran va donc faire appel à ses alliés dans la région, les Houthis au Yémen, les Forces de mobilisation populaire en Irak et le Hezbollah au Liban qui, malgré leur affaiblissement après deux ans d’attaques menées par Israël avec le soutien des États-Unis, ont la capacité d’étendre le conflit à toute la région.

L’Iran a déjà montré, lors de récents exercices avec la marine russe, qu’il pourrait être capable de fermer le détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ un quart du pétrole mondial et un tiers du gaz naturel liquéfié. En conséquence, les prix du pétrole exploseront et l’économie mondiale sera affectée.

Choc des civilisations

Cette guerre comporte également une dimension culturelle. Israël et les États-Unis ont déclenché les hostilités pendant le mois du ramadan, qui est pour les musulmans du monde entier le mois de la spiritualité, de la paix et de la solidarité. Les images de musulmans iraniens tués par des bombardements israéliens et américains risquent d’alimenter le discours sur le choc des civilisations qui opposerait le monde judéo-chrétien à l’islam.

Les musulmans des capitales européennes, ainsi que les militants anti-guerre, considéreront cette guerre comme une agression manifeste de la part des États-Unis et d’Israël. L’opinion publique mondiale ne se laissera pas facilement convaincre par les arguments avancés Trump et Nétanyahou.

Et il faut se demander ce que penseront les dirigeants de Moscou et de Pékin en observant cette guerre illégale, et ce que cela pourrait signifier pour l’Ukraine et Taïwan. Vladimir Poutine et Xi Jinping sont proches du gouvernement iranien et ont déjà condamné cette opération américano-israélienne ; dans le même temps, ils doivent se sentir encouragés à poursuivre leurs propres objectifs par la force militaire.

L’attaque contre l’Iran risque donc de plonger le monde dans une crise profonde. Il faut s’attendre à davantage de réfugiés, de troubles économiques, de traumatismes, de morts et de destructions. Le seul espoir réside désormais dans la capacité des dirigeants mondiaux les plus modérés à contenir ce conflit et à persuader Trump et Nétanyahou à restreindre l’ampleur de leurs actions.

La diplomatie doit être une priorité. Tenter de forcer un changement de régime en lançant une guerre illégale est imprudent. Si l’Iran est encore plus déstabilisé, c’est tout le Moyen-Orient qui risque d’être plongé dans une agitation totale, avec des conséquences qui pourraient s’étendre à de très nombreux autres points de la planète.

The Conversation

Arshin Adib-Moghaddam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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