27.02.2026 à 18:33
Syrie : une nouvelle fois, les Kurdes abandonnés par leurs alliés régionaux et par les Occidentaux
Les forces kurdes ont perdu énormément de terrain face à l’avancée de celles de Damas. Le nouveau régime syrien a su habilement manœuvrer pour mettre fin au projet kurde du Rojava, en passe d’être totalement anéanti à la grande satisfaction de la Turquie. Les Kurdes irakiens et turcs ne se risquent pas à secourir leurs compatriotes de Syrie. Tout cela se passe dans l’indifférence des Occidentaux, qui s’étaient pourtant largement appuyés sur les Kurdes syriens durant la lutte contre Daech…
Considérées depuis leur création en 2015 comme un acteur puissant en Syrie, les milices kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) ont dernièrement vu leur influence s’étioler. Depuis le début du mois de janvier 2026, leurs positions s’effondrent avec une rapidité qui étonne les observateurs. Après leur avoir repris Alep, la grande ville du nord-ouest du pays, le 11 janvier, les troupes loyalistes syriennes du gouvernement central dirigé par Ahmed al-Charaa ont imposé aux FDS de se retirer de toutes leurs positions situées sur l’Euphrate, le 17 janvier.
Depuis, rien n’arrête la progression des troupes de Damas, qui ont récupéré toute la province de Deir-es-Zor et la majorité de la province d’Hassaké.
Les FDS étaient autrefois maîtresses d’un tiers du territoire syrien, le Rojava, rebaptisé en 2018 Administration autonome du nord-est de la Syrie (AANES), région particulièrement riche en pétrole. Leur emprise a été réduite à peau de chagrin : elles ne contrôlent plus que la poche de Kobané, la ville de Hassaké et leur fief historique dans le nord-est du pays autour de la ville de Qamechli.
En position de force, le président syrien exige par le cessez-le-feu du 20 janvier 2026 l’absorption totale des milices kurdes dans l’armée syrienne ainsi que l’intégration totale de l’AANES dans un État syrien centralisé et autoritaire : on voit donc mal à ce stade ce qui pourrait empêcher la disparition imminente du Rojava. Comment un acteur apparemment aussi influent que les FDS a-t-il pu s’effondrer aussi rapidement ? Et peut-on espérer une issue plus favorable pour le Rojava que la pure et simple absorption par l’État central syrien ?
Le facteur le plus évident et pourtant le moins mis en valeur par la presse pouvant expliquer l’incapacité des FDS à tenir leur position tient aux spécificités géographiques du nord-est de la Syrie.
L’essentiel du Rojava est traversé par la Jéziré (Jazira en arabe), une vaste plaine ouverte aride sans aucun réel obstacle topographique ou hydrographique le long duquel construire une ligne de défense. La défense du Rojava reposait sur la « coupure humide » de l’Euphrate, dont la largeur et le débit importants rendaient difficile la progression des troupes syriennes. Les positions kurdes le long du fleuve constituaient autant de verrous qui ont sauté depuis l’accord du 20 janvier avec le pouvoir syrien.
Entre l’Euphrate et la rivière Khabour, aucun obstacle ne peut freiner la progression des troupes syriennes. D’autant que la rivière Khabour, à l’image de tout le bassin hydrographique de l’Euphrate, s’écoule du nord au sud dans la région, et ne peut donc ni entraver l’avancée de troupes syriennes remontant la rivière depuis le sud, ni empêcher une éventuelle avancée turque depuis le nord.
Ensuite, contrairement à leurs homologues irakiens, les Kurdes syriens ne peuvent compter sur aucun massif montagneux pouvant leur servir de refuge. Or, on sait à quel point les sanctuaires montagneux ont joué un rôle important dans les insurrections kurdes contre l’État central irakien (la République d’Irak issue du coup d’État d’Abbdel Karim Kassem). L’armée irakienne avait échoué à soumettre les montagnes de Cheekha Dar en 1961 dans le Kurdistan irakien, contribuant ainsi à la constitution d’un sanctuaire de guérilla endémique dans la région d’Erbil. De même, l’insurrection de 1991 contre le régime de Saddam Hussein parvient à soustraire ces régions montagneuses au contrôle de l’État.
Privées de sanctuaires naturels, les milices kurdes syriennes pourraient concentrer leurs défenses autour des centres urbains de Kobané, d’Hassaké et de Qamichli pour repousser les forces syriennes. Cependant, ces villes risquent de se retrouver rapidement assiégées et condamnées à la reddition — et ce, d’autant plus vite qu’elles comportent d’importantes populations arabes qui pourraient se soulever contre les Kurdes. Les territoires du Rojava abritent en effet une forte minorité arabe, dans un contexte régional marqué par le réveil du nationalisme arabe.
Pierre Firode sera l’un des intervenants au webinaire « Face aux bouleversements du monde : quels espoirs pour la paix ? » que nous organiserons le 10 mars prochain à 18h, en coopération avec le Forum mondial Normandie pour la paix, et qui portera aussi bien sur la situation au Proche-Orient que sur la diplomatie par la force de Donald Trump et les mobilisations de la Gen Z de par le monde. Inscription gratuite ici.
La composante arabe des FDS a massivement fait défection depuis mi-janvier, ce qui explique la rapidité de la conquête rapide par l’armée syrienne de la province de Deir-ez-Zor et de toute la vallée de l’Euphrate. En plus du nationalisme arabe parfois nourri par le ressentiment anti-kurde, le régime syrien peut s’appuyer sur le soutien des cheikhs, les chefs de tribu arabes soucieux de réintégrer une Syrie unifiée et arabe.
À cet égard, Al-Charaa se place dans la continuité de sa gestion de la bande d’Idlib de 2017 à 2024 où son groupe, Hayat Tahrir al-Cham, avait pris le soin d’associer les cheikhs à la gouvernance du territoire. Si l’on considère que le Rojava forme une mosaïque où les Arabes et les Kurdes s’entremêlent, on comprend que les Kurdes ne disposent pas de véritables sanctuaires à la différence de l’Irak ce qui rend la défense du Rojava difficile, pour ne pas dire impossible.
Cette défection des tribus arabes a poussé les Kurdes à rechercher un accord avec Damas et aboutit aux accords du 31 janvier par lesquels les forces kurdes abandonnent leur projet d’un Rojava autonome (c’est-à-dire leur contrôle sur l’administration et les ressources des territoires du nord-est du pays) et se voient en échange absorbées par l’armée syrienne.
L’autre faiblesse stratégique structurelle du Rojava tient à son isolement diplomatique complet, tant à l’échelle régionale qu’internationale. Les FDS ne peuvent pas s’appuyer sur leurs voisins kurdes irakiens. En effet, le gouvernement régional du Kurdistan irakien autonome (GRK) s’engage depuis les années 2010 dans un processus de rapprochement avec Ankara lui permettant d’exporter son pétrole via la Turquie et de se développer grâce aux investissements turcs tout en disposant d’un allié face à l’État central irakien.
En retour, le GRK se doit de renoncer à l’envoi d’armes et de combattants au PKK en Turquie ainsi qu’aux FDS en Syrie. Le Kurdistan irakien pourrait en effet jouer le rôle de sanctuaire transfrontalier pour les Kurdes de Syrie qui profiteraient alors de l’effet refuge de la frontière irako-syrienne pour échapper aux offensives de Damas. Mais cela suppose un soutien du GRK ; or ce dernier ne prendra certainement pas le risque de franchir les lignes rouges fixées par Ankara et de renoncer aux fruits d’une décennie de rapprochement et de réconciliation avec la Turquie.
L’isolement du Rojava se constate aussi à l’échelle internationale où les soutiens historiques des Kurdes, américains et européens, semblent avoir abandonné leurs anciens alliés dans la lutte contre l’État islamique. À cet égard, on peut souligner les efforts diplomatiques du président syrien pour isoler les Kurdes de leurs alliés occidentaux. En s’impliquant dans la lutte contre l’État islamique aux côtés des Américains, Al-Charaa entend devenir le nouveau partenaire des États-Unis dans la guerre contre le terrorisme dans la région, fonction jusqu’alors dévolue aux Kurdes.
Ce transfert de la lutte contre Daech des Kurdes vers Damas rend le soutien des États-Unis aux Kurdes caduc. Dans cette optique, Al-Charaa essaie d’apparaître comme un partenaire fiable des États-Unis en acceptant le transfert des prisonniers de l’EI vers l’Irak ou en s’impliquant dans la sécurisation des camps abritant les familles d’anciens combattants de l’EI, comme celui d’Al Hol.
Le président syrien est aussi soucieux de ne pas franchir les lignes rouges européennes en matière de droit humanitaire international, comme le montre l’ouverture récente d’un corridor humanitaire pour venir en aide aux civils de Kobané. Al-Charaa connaît la charge symbolique de la ville, qui représente aux yeux des sociétés européennes le combat kurde contre Daech en 2014, et veut éviter la mobilisation médiatique qu’entraînerait un drame humanitaire dans cette ville.
Ainsi, les caractéristiques géographiques tant physiques qu’humaines expliquent la grande précarité dans laquelle se retrouve actuellement le Rojava. Encerclées, condamnées à protéger un territoire indéfendable, les FDS ne peuvent compter ni sur le soutien de leurs homologues irakiens, ni sur celui des puissances occidentales, qui ont pourtant beaucoup contribué à la construction du Rojava.
Comme en 2019 lors de l’opération turque Source de Paix, le sort des Kurdes de Syrie pourrait être sacrifié sur l’autel de la Realpolitik, qui incite à privilégier l’entente avec les puissances régionales comme la Turquie ou la Syrie au détriment du respect du droit des peuples et du droit humanitaire international.
Cette approche, partagée par la Maison Blanche et en partie par l’Union européenne, saborde pourtant la crédibilité et l’implantation des puissances occidentales au Moyen-Orient qui, en abandonnant leurs alliés historiques comme les Kurdes pour des partenaires de circonstance, contribuent au recul des valeurs démocratiques dans le monde.
Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.02.2026 à 17:13
Le discours sur l’état de l’Union de Trump, ou la perversion des « mythes américains »
Le discours sur l’état de l’Union est censé exposer les priorités d’un président devant le Congrès et le pays. En 2026, Donald Trump en a fait tout autre chose : moins une feuille de route qu’un récit de restauration nationale, où se mêlent triomphe personnel, mythologie nationale et mise à l’épreuve publique des loyautés partisanes.
Note de la rédaction : cet article a été rédigé avant l'attaque contre l'Iran du 28 février.
Le discours annuel sur l’état de l’Union est l’un des grands moments institutionnels de la vie politique états-unienne. En principe, le président, devant l’ensemble des membres du Congrès, y expose ses priorités, justifie ses choix, annonce des mesures et tente de convaincre au-delà de son camp. Le 24 février 2026, Donald Trump a bien respecté le décor constitutionnel. Mais il a bien moins présenté un programme ou un agenda législatif que mis en scène un récit de restauration nationale centré sur sa personne. Il s’agit d’ailleurs du discours l’état de l’Union qui contient le moins de propositions programmatiques depuis cinquante ans, selon The Economist.
Dès les premières lignes, le ton est donné : « notre nation est de retour », puis « c’est l’âge d’or de l’Amérique ». Le discours ouvre donc sur l’annonce d’un retour à la grandeur. Trump n’est pas un chef de gouvernement décrivant des lignes politiques, il est le sauveur d’une nation qui était en perdition. Il affirme avoir hérité d’« une nation en crise », affligée par « une économie stagnante », « des frontières grandes ouvertes » et « des guerres et le chaos partout dans le monde ». Un an plus tard, affirme-t-il, tout aurait changé grâce à la « transformation sans précédent » et au « revirement historique » qu’il aurait impulsés. Dans son discours, la politique n’est pas racontée comme gestion, compromis ou promesse, mais comme retournement quasi miraculeux de l’histoire.
Pour comprendre ce récit, il faut se pencher sur la structure profonde du discours (écrit par ses conseillers Ross Worthington et Vince Haley). Il emploie un schéma ancien de la rhétorique politique états-unienne : celui d’une nation dévoyée, menacée, puis ramenée sur le bon chemin. C’est la structure classique de la jérémiade issue des sermons basés sur la figure biblique de Jérémie, puis reprise par les puritains de Nouvelle-Angleterre : la chute, le redressement, puis la destinée retrouvée.
Le premier temps est celui de la déchéance. Trump ne se contente pas d’évoquer des difficultés : il construit un imaginaire de crise totale. La frontière serait le point de passage d’une « invasion », le crime incontrôlé, l’économie humiliée, le monde livré au chaos. La nation n’aurait pas simplement traversé une période difficile ; elle aurait été, jusqu’à son retour à la Maison Blanche, « à l’agonie ».
Le second temps est celui du sauvetage. « Aujourd’hui, notre frontière est sécurisée », proclame-t-il ; « notre esprit est restauré » ; « l’Amérique est à nouveau respectée ». Tout le vocabulaire du discours renvoie à la renaissance : retour, restauration, rétablissement, fierté retrouvée. L’idée n’est pas seulement qu’un changement de majorité a eu lieu, mais qu’un ordre perdu a été rétabli.
Le troisième temps est celui de la destinée. Trump relie explicitement son mandat au 250e anniversaire de l’indépendance, à « l’esprit de 1776 », puis conclut que « notre destin est écrit par la main de la Providence ». Cette tonalité religieuse n’a rien d’exceptionnel dans ce type d’allocution, tant les présidents états-uniens inscrivent souvent la nation dans une mission historique sous le regard de Dieu. Mais, chez Trump, elle sert aussi à suggérer que son retour au pouvoir s’inscrit lui-même dans cette destinée.
En réalité, Trump capte les grands mythes nationaux pour les mettre au service de sa propre personne. La foi, la grandeur « américaine » ou la mission historique des États-Unis ne servent plus à rassembler autour d’un destin commun : elles servent à ériger le président en sauveur indispensable, comme lorsqu’il déclare, n’hésitant pas à parler de lui-même à la troisième personne : « La seule chose qui se dresse aujourd’hui entre les États-Uniens et une frontière totalement ouverte, c’est le président Donald J. Trump. »
Le discours sur l’état de l’Union n’est jamais seulement un texte : c’est aussi une mise en scène. Depuis Ronald Reagan, les invités dans les tribunes, les récits individuels, les pauses et les réactions de la salle sont utilisés comme incarnation d’un mini-récit moral : victime innocente, héros ordinaire, mère endeuillée, vétéran exemplaire. C’est une succession de scènes émotionnelles dans une logique dramaturgique.
Le moment le plus révélateur est sans doute celui où Trump lance aux parlementaires : « Si vous êtes d’accord avec cette affirmation, levez-vous et montrez votre soutien. » L’affirmation est formulée de manière à piéger l’opposition : « Le premier devoir du gouvernement américain est de protéger les citoyens américains, pas les immigrés illégaux. » Si ses adversaires se lèvent, ils valident son récit. S’ils restent assis, il peut les présenter comme hostiles à la protection des citoyens.
On est là au cœur d’une rhétorique du test de loyauté. Lorsqu’il lance aux démocrates restés assis qu’« ils devraient avoir honte », puis les qualifie un peu plus loin de « fous », Trump ne cherche pas seulement à les discréditer ; il met en scène une opposition morale entre, d’un côté, les patriotes et, de l’autre, ceux qu’il présente comme les traîtres et les ennemis du bon sens. Le Congrès n’apparaît plus comme un lieu de délibération entre adversaires légitimes, mais comme une scène où l’opposition est sommée de se révéler publiquement.
L’une des clés du discours est qu’il raconte finalement toujours la même histoire, quel que soit le thème abordé.
Immigration, économie, sécurité, politique étrangère : tout est réorganisé autour d’une même matrice morale. Le pays aurait été trahi, exposé, affaibli ; des ennemis clairement identifiables en auraient profité et lui seul aurait la capacité de restaurer la grandeur de l’Amérique. Une grande partie de ce récit repose pourtant sur des affirmations fausses, exagérées ou trompeuses. Ces distorsions brouillent le débat public et fabriquent une perception altérée du réel. Peu importe puisqu’il s’agit moins d’établir des faits que de consolider une intrigue simple, dramatique et politiquement efficace.
Sur l’immigration, cette logique est particulièrement visible. Trump parle d’« invasion à la frontière », associe les « immigrés illégaux » au crime, au fentanyl et à la violence, puis relie cette question à celle des élections en demandant des mesures destinées à empêcher les « personnes non autorisées » de voter dans les « élections américaines sacrées ». La frontière, la citoyenneté et l’intégrité électorale fusionnent ainsi dans un même récit de protection du corps national.
L’économie obéit à la même logique. Trump ne se présente pas comme un pédagogue expliquant des mécanismes ou des contraintes, mais comme celui qui aurait remis l’Amérique debout. Les prix « s’effondrent », les revenus « augmentent rapidement », le pays serait redevenu « le plus attractif du monde ». Là encore, la technicité – et la réalité des faits – importe moins que l’image du redressement.
La politique étrangère, enfin, est aussi abordée selon cette approche. Lorsqu’il parle de l’Iran, de l’OTAN, de l’Ukraine, du Venezuela ou des cartels latino-américains de la drogue, Trump développe moins une doctrine cohérente qu’un imaginaire de puissance. La formule la plus révélatrice est sans doute « la paix par la force ». L’international devient ainsi le théâtre où se mesure la crédibilité du chef.
Le dernier trait marquant du discours est la place accordée au religieux et au providentialisme. Trump se félicite d’« un immense renouveau de la religion, de la foi, du christianisme et de la croyance en Dieu ». Il appelle aussi à réaffirmer que « l’Amérique est une nation sous Dieu ». Puis il pousse encore plus loin cette logique en déclarant que, « quand Dieu a besoin d’une nation pour accomplir ses miracles, il sait exactement à qui s’adresser », et que « notre destin est écrit par la main de la Providence ».
À lire aussi : « Make Religion Great Again » : la place de la religion dans l’État trumpien
Ces formules ne sont pas de simples ornements pieux. Elles donnent au récit politique une intensité quasi sacrée. Trump s’inscrit ici dans la tradition états-unienne de la religion civile, où la nation est investie d’une mission historique. Mais il en accentue la dimension partisane et personnelle : ce registre sert moins à universaliser le consensus qu’à souder un camp et à suggérer que le redressement national passe par un leadership incarné.
Au fond, ce discours dit quelque chose de plus large sur le trumpisme en 2026. Il ne rompt pas avec la tradition des grands mythes présidentiels états-uniens ; il les transforme. Il reprend les thèmes les plus classiques – la nation trahie, la renaissance, la Providence, 1776, la mission, la grandeur – mais les réorganise autour d’une figure de sauveur plus personnelle, plus spectaculaire et plus conflictuelle que chez ses prédécesseurs.
Le discours sur l’état de l’Union cesse alors d’être un simple bilan institutionnel. Il devient un rite de restauration nationale – et, en même temps, un test public de loyauté.
Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.02.2026 à 15:27

Le 24 décembre 2025, lors de la messe de minuit, l’archevêque de Lubumbashi (le chef-lieu de la province du Haut-Katanga, au sud-est de la République démocratique du Congo) a prononcé une homélie à teneur très politique, comprenant des reproches véhéments à l’encontre du gouvernement de Kinshasa. Peu après, une fake news annonçant sa suspension s’est propagée sur les réseaux sociaux. Cet épisode en dit long à la fois sur le clivage Est-Ouest dans le pays, sur les tensions entre le gouvernement et l’Église catholique, et sur l’impact que les réseaux sociaux ont aujourd’hui sur la société congolaise.
Cet article a été co-écrit avec Marcel Ngandu Mutombo. Professeur d’histoire à l’Université de Lubumbashi, ses travaux portent principalement sur la vie sociale, les mouvements sociaux et les relations intercommunautaires au Katanga, thématiques auxquelles il a consacré plusieurs ouvrages.
En République démocratique du Congo, les relations entre l’Église et la politique ont été de longue date marquées par une tension permanente entre collaboration et confrontation, de la période coloniale où l’Église accompagnait l’État, au régime autoritaire de Mobutu Sese Seko où elle est devenue une voix critique, jusqu’aux crises récentes sous Joseph Kabila, où elle s’est imposée comme médiatrice et autorité morale influente dans le débat démocratique. Aujourd’hui, les Églises catholiques et protestantes proposent une initiative controversée qui permettrait de mettre fin à la guerre qui déchire le pays depuis plus de trente ans tout en refondant le lien social et politique en RDC.
Le 13 janvier 2026, un post intitulé « Séisme au sein de l’Église catholique (RDC) » circule sur les réseaux sociaux congolais. Le message annonce la suspension de Mgr Fulgence Muteba, président de la Conférence nationale épiscopale du Congo (CENCO), une institution religieuse qui joue un rôle crucial en RDC comme autorité morale et spirituelle, mais aussi comme médiatrice lors des crises politiques.
Le lendemain, l’archidiocèse de Lubumbashi publie un communiqué dénonçant cette fausse information, appelant les fidèles à pardonner aux « frères égarés qui ne comprendraient pas le fonctionnement de l’Église catholique, ni ses structures institutionnelles » alors que « le pays s’efforce de trouver des voies de sortie de crise ».
Rappelons que les récents accords signés à Doha en novembre 2025 et à Washington en décembre de la même année n’ont réussi ni à faire taire les armes ni à mettre un terme à l’occupation des villes de Goma et de Bukavu par la rébellion (coalition entre l’AFC/M23 et l’armée rwandaise).
Or cette fake news survient moins d’un mois après une polémique suscitée par l’homélie prononcée par l’archevêque métropolitain lors de la messe de la nuit de Noël dans la cathédrale de Lubumbashi. Elle est à relier de façon plus globale aux différentes controverses autour du « Pacte social pour la paix et le bien vivre ensemble » mis en place par la CENCO et l’Église du Christ au Congo (ECC). Comment ce pacte est-il perçu par les membres du clergé et par les fidèles catholiques ? Et que révèlent ces polémiques sur l’institution et sur la bataille de l’information qui se déroule au sein dans la société congolaise ?
Dans son homélie du 24 décembre, Mgr Muteba peint un tableau sombre de l’état du pays, en proie au pillage de ses ressources. Il cite ces propos du Pape François, tenus en 2023 : « Retirez vos mains de la République démocratique du Congo ! Retirez vos mains de l’Afrique ! Arrêtez d’étouffer l’Afrique, ce n’est pas une mine à dépouiller ou un terrain à piller ! »
Enfin, il interpelle les fidèles sur les accords signés entre Kinshasa et les États-Unis, leur demandant s’ils savent que ces derniers ont été signés pour une durée de 99 ans :
« Il est inimaginable de gager ou de brader les minerais de toute une nation pour sauver un régime ou un système politique. De toute évidence, cela revient à sacrifier le développement de la population et à confisquer le bonheur des générations à venir. »
À la fin de l’homélie, quelques applaudissements se font entendre, mais l’atmosphère s’est alourdie. Le lendemain, les réactions des fidèles sont mitigées. Sur WhatsApp, les critiques fusent : « C’est pas une homélie de Noël ça » ; « Déjà, la cathédrale n’était pas pleine » ; « Les gens ne le supportent plus » ; « Hier, il n’était pas du tout dans la célébration… à part sa haine ».
Interrogés sur le parvis de l’église, d’autres voix défendent l’archevêque, qui aurait eu le courage de dire la vérité. Pour Kevin (33 ans, servant de messe), ceux qui critiquent l’archevêque sont des fanatiques du parti présidentiel (affiliés ou sympathisants de l’Union pour la démocratie et le progrès social, l’UDPS). Il dénonce la mauvaise gestion du pays – une critique du régime qui prend une coloration particulière dans l’ex-province du Katanga, fief des principaux opposants au régime.
De plus, l’homélie survient dans un contexte de fortes tensions dans la ville minière de Kolwezi (manifestations, affrontements violents, morts) suite à une décision administrative limitant l’accès des mineurs artisanaux aux marchés de traitement et de vente. Parallèlement à ce climat d’insécurité sociale, des accusations, soupçons et procédures judiciaires qui portent sur des enrichissements illicites dans les carrés miniers de la région pèsent sur des proches du président Félix Tshisekedi.
Deux jours après l’homélie, le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya parle de « contre-vérités » au sujet de la durée du contrat signé et verse lui aussi dans le registre spirituel en citant le verset biblique d’Éphésiens 4 :25 : « Renoncez au mensonge, et que chacun de vous parle selon la vérité à son prochain. »
Mgr Muteba représente une génération d’évêques congolais hautement formés, combinant rigueur académique en théologie morale et engagement pastoral dans la sphère publique, dans la continuité de la tradition d’intervention sociale de l’Église catholique en RDC. Depuis qu’il est archevêque de Lubumbashi, il influence fortement l’espace politique local en dénonçant la gestion des ressources minières et la pauvreté du peuple katangais, malgré la richesse de son sous-sol.
Interviewé en juillet 2025, il relie directement une tentative d’enlèvement de la garde républicaine dont il a été victime en 2023 à l’initiative de réconciliation qu’il avait initiée en 2022 entre Moïse Katumbi et Joseph Kabila, les deux poids lourds politiques de la région.
Dans un contexte de migrations internes et de tensions communautaires, l’Église locale avait fait du « vivre ensemble » un axe pastoral central (le thème de l’année liturgique 2021-2022) en organisant un Forum sur la réconciliation entre les Katangais et un Colloque sur le vivre ensemble. Pour les Lushois (habitants de Lubumbashi) interrogés, la première initiative était la bienvenue afin de réconcilier les Katangais fragilisés par le redécoupage territorial et la fin de l’unité administrative du Katanga.
L’ascendance morale de l’Église sur la société congolaise lui donnerait la légitimité de traiter des affaires publiques : c’est le « rôle prophétique » de l’Église catholique, une expression régulièrement utilisée par les fidèles.
Cette orientation dite prophétique s’est prolongée à l’échelle nationale et régionale avec le lancement, début 2025, du Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble en RDC et dans les Grands Lacs, porté conjointement par les Églises catholique et protestante, dans un contexte de recrudescence du conflit en Ituri et dans les Kivus.
Cette initiative propose un dialogue inclusif avec la rébellion armée, les forces politiques et celles issues de la société civile pour trouver une sortie de crise et réformer l’État congolais. Mais en dépit de sa bonne réception à l’international (ONG internationales de paix et de médiation, chancelleries occidentales et milieux diplomatiques) et de l’espoir qu’elle a suscité au sein de la société civile congolaise, notamment dans les Kivus, elle ne fait pas forcément l’unanimité.
Ces divergences ne sont pas perceptibles au niveau du clergé local de Lubumbashi. Les prêtres et religieuses interrogés disent avoir été informés en amont, avoir prié pour sa bonne réalisation et ne pas être surpris des consultations menées à Goma ou à Kigali. L’argument est pragmatique : le pays étant acculé militairement, il n’y aurait pas d’autre solution que d’ouvrir des canaux de négociation pour arrêter l’effusion de sang. Cette position coïncide avec celles d’une partie de l’opinion internationale et de plusieurs figures de l’opposition.
Au niveau de la société civile, la première critique est liée à l’ingérence politique. Des voix questionnent l’efficacité de l'initiative et soupçonnent les évêques d’avoir un agenda politique caché. Des désaccords s’expriment sur le financement du Pacte social et sur les voyages de ses membres. Certains minimisent les soutiens extérieurs et insistent sur l’esprit du projet, tandis que d’autres rappellent que l’origine des appuis (y compris rwandais) est devenue un point de contestation majeur.
La lecture de la guerre est elle-même polarisée : des enquêtés relativisent les violences des rebelles en opposant leurs pratiques à celles des milices alliées aux Forces armées de la République démocratique du Congo, voire décrivent l’occupation comme productrice d’« ordre ». À l’inverse, d’autres jugent la démarche du Pacte social incompréhensible si elle passe par Kigali : ils y voient une normalisation de l’agresseur présumé et une contradiction avec les appels pontificaux à « ôter les mains du Congo ».
Si à l’époque de Kabila, les évêques engagés dans la contestation et la médiation étaient qualifiés d’« extrémistes » ou d’« opposants », l’Église ayant joué un rôle majeur dans la mobilisation pour lui faire quitter le pouvoir en 2018, un pas a été encore franchi : sous Tshisekedi, ces derniers sont qualifiés de « traîtres », de « rebelles » et même de « diables en soutane » tandis que des images circulent sur les réseaux sociaux pour nourrir la polémique (poignée de main entre Mgr Muteba et Paul Kagame, sourire et bénédiction de Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) devenu leader du mouvement rebelle AFC/M23).
Une des explications avancées par les sympathisants du pouvoir de Kinshasa aux critiques formulées à leur encontre par les hommes d’église est la décision, prise en 2019, de rendre l’enseignement primaire gratuit, ce qui aurait provoqué une perte financière pour l’Église catholique. Une autre est le tribalisme. Serge (42 ans, avocat) a quitté l’Église lorsque l’initiative du Pacte Social a été présentée aux fidèles :
« L’archevêque est dans une posture d’un homme politique, il est plus politique que religieux. Il est membre de l’opposition radicale contre le pouvoir en place. Le mal est dans l’Église. »
Pour ce dernier, l’opinion de l’archevêque est façonnée par la haine tribale et non portée par des raisons objectives vis-à-vis de l’appareil d’État congolais. Il fait ici référence à la tension entre Katangais et Kasaïens qui se trouve réactivée par l’élection d’un président kasaïen en 2018 et par l’arrivée massive des migrants kasaïens dans les 4 provinces de l’ex-Katanga.
Comme une bonne partie de la classe politique affiliée à l’UDPS, ce témoin qualifie les Katangais de traîtres acquis au gouvernement rwandais. Deux prêtres congolais interrogés en France soupçonnent certains évêques d’avoir été corrompus par les membres de la rébellion politico-militaire. Pour d’autres, la raison du soutien plus ou moins avoué de membres de la CENCO à la rébellion n’est pas économique mais plutôt morale ou idéologique. Benoît (68 ans, professeur) estime ainsi que « le Rwanda domine psychologiquement beaucoup de personnes parmi les élites congolaises ».
Ceux qui ne sont pas corrompus « pêcheraient » par naïveté et par soif du pouvoir, plusieurs d’entre eux avouant aimer la politique ou avoir hésité entre la vocation religieuse et une carrière politique ou militaire. Un autre fidèle laisse entendre que dans le contexte de redécoupage territorial et de perte de l’unité administrative et de l’identité katangaise, Mgr Muteba cherche à devenir le leader qu’ont pu incarner autrefois Gabriel Kyungu wa Kumwanza (mort en 2021) ou Moïse Katumbi, aujourd’hui en exil.
Que retenir de ces polémiques ? Sur le continent africain, l’Église catholique a souvent joué un rôle de médiation clé en période de stabilisation ou de guerre, de crise post-électorale ou encore lors des tensions post-apartheid en Afrique du Sud. Dans différents contextes, les initiatives du clerge étaient souvent ciblées et acceptées par les parties, voire mandatées par le gouvernement. En RDC, la crise est politique, sociale et institutionnelle, donc plus diffuse – et l’ambition du Pacte ECC-CENCO est très large, ce qui fait à la fois sa force et sa principale fragilité.
Ces controverses révèlent toutefois deux dynamiques majeures. D’un côté, une polarisation de l’opinion publique entre deux camps supposés : les pro-régime qui se qualifient de patriotes, et ceux soupçonnés d’être pro-M23-Rwanda. À Lubumbashi, ce clivage s’observe parmi les fidèles catholiques et revêt une coloration ethnico-régionale entre Kasaiens et Katangais. De l’autre, la désinformation comme arme politique.
En RDC comme ailleurs, la guerre n’est pas seulement militaire ; elle est aussi informationnelle, et les réseaux sociaux sont devenus le principal champ de bataille politique. L’absence de contrôle des énoncés diffusés sur WhatsApp pose, à cet égard, une question centrale, les agences de fact-checking congolaises se concentrant davantage sur les contenus diffusés sur TikTok et Instagram.
Annélie Delescluse ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.