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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (2158 mots)

À quelques jours du début de la Coupe du monde 2026, organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, nous avons interrogé le spécialiste des relations internationales Cyrille Bret sur les enjeux géopolitiques de la compétition. Pour lui, le tournoi constituera une vitrine des rapports de force contemporains… et une arène où s’affronteront les récits contradictoires des puissances.


The Conversation : Cette Coupe du monde est organisée par trois pays. Ce choix est-il uniquement logistique ou revêt-il une portée politique particulière ?

Cyrille Bret : La coorganisation des grandes compétitions sportives devient une tendance de fond. On l’a vu avec l’Euro 2008 en Suisse et en Autriche, l’Euro 2012 en Pologne et en Ukraine, plus encore avec l’Euro 2020, décalé à l’année suivante pour cause de Covid et tenu dans pas moins de onze pays hôtes. On le verra encore en 2030, quand la Coupe du monde se déroulera en Espagne, au Portugal et au Maroc, avec aussi trois matchs en Argentine, au Paraguay et en Uruguay.

En ce qui concerne l’édition 2026, le choix des États-Unis, du Canada et du Mexique, entériné par un vote de la FIFA en 2018 traduit une volonté de construire un grand événement continental. Cette formule répond aussi à des impératifs économiques : les trois pays vont partager les coûts d’organisation, mutualiser les infrastructures et limiter la construction de nouveaux équipements – des aspects d’autant plus importants qu’il s’agira de la plus grande Coupe du monde de l’histoire, avec pour la première fois 48 équipes engagées en phase finale, qui disputeront en tout 104 matchs. Les sept éditions précédentes, depuis celle en France en 1998, réunissaient 32 équipes, pour 64 matchs au total ; auparavant, c’était encore moins, avec 24 équipes de 1982 à 1994, et 16 équipes seulement avant cela. On mesure l’inflation, qui n’est peut-être pas terminée puisque la FIFA envisage de passer à 64 équipes au départ dès 2030 !

Quand on parle de cette Coupe du monde, on a un peu tendance à négliger le fait que le Mexique et le Canada l’accueillent, l’attention se portant essentiellement sur les États-Unis…

C. B. : C’est indéniable. La majorité des rencontres – 78 sur 104 – et donc de l’exposition médiatique, se déroulera sur le sol des États-Unis. En matière de « nation branding », c’est un avantage considérable : pendant un mois, les images diffusées dans le monde entier montreront avant tout les grandes villes états-uniennes.

Dans le contexte actuel, l’administration Trump cherchera naturellement à exploiter cette visibilité pour rappeler que la puissance dominante du continent nord-américain reste les États-Unis et, aussi, pour faire avancer l’agenda MAGA.

Le Canada et le Mexique peuvent-ils malgré tout tirer leur épingle du jeu ?

C. B. : Bien entendu, ils chercheront à démontrer qu’ils disposent du même niveau d’excellence en matière de sécurité, de transports et d’infrastructures. L’organisation d’une manifestation sportive d’ampleur souligne le sérieux d’un pays.

Mais ils pourront surtout se distinguer par leur image. Les quelques minutes montrant les villes hôtes, leurs paysages ou leur patrimoine sont extrêmement précieuses. Elles participent directement à la construction d’une réputation internationale – ce fameux nation branding que je viens d’évoquer.

Il existe aussi une véritable compétition de l’hospitalité. Les supporters du monde entier compareront l’accueil reçu dans chacun des trois pays. Sur ce terrain, le Canada et le Mexique disposent d’atouts importants et devraient d’ailleurs bénéficier d’une image plus chaleureuse que celle des États-Unis.

Justement, la politique migratoire de Donald Trump semble pour le moins en contradiction avec l’idée d’une Coupe du monde ouverte sur le monde…

C. B. : C’est toute l’ambiguïté du trumpisme. D’un côté, il recherche une visibilité universelle ; de l’autre, il défend une fermeture des frontières particulièrement stricte, ce qui empêche les ressortissants de plusieurs pays qualifiés pour la Coupe du monde de se rendre aux États-Unis pour soutenir leur sélection…

Sur le plan intérieur, cette fermeté lui est politiquement utile. Une image d’intransigeance sur la protection des frontières reste populaire auprès d’une partie importante de son électorat.

Certains craignent que les rassemblements de supporters, notamment de pays latino-américains, puissent servir de prétexte à des opérations contre les migrants clandestins. Ce scénario vous paraît-il crédible ?

C. B. : Avec Donald Trump, tout dépendra du contexte politique du moment. Si la priorité est d’afficher une ligne dure sur l’immigration, ce risque existe. À l’inverse, si l’administration souhaite préserver l’image d’un événement festif et rassembleur, elle pourra demander davantage de retenue à ses services.

Mais il y a aussi un risque politique pour la Maison Blanche : des opérations policières spectaculaires pourraient provoquer des contre-manifestations qui seraient, elles aussi, diffusées dans le monde entier. L’administration devra donc arbitrer entre bénéfice politique intérieur et coût d’image international.

La présence de la sélection nationale d’Iran est également très observée. Peut-elle devenir un enjeu diplomatique majeur ?

C. B. : Les grandes compétitions sportives ne créent pas les tensions internationales : elles les révèlent. Les modalités de la participation de l’Iran dépendront avant tout de l’état des relations entre Washington et Téhéran au moment du tournoi – des relations qui évoluent quasiment au jour le jour.

Cette question peut devenir, comme l’ont été dans le passé certains boycotts olympiques, un instrument de pression ou de négociation. On sait déjà que les Iraniens, qui disputeront leurs matchs sur le territoire des États-Unis, seront finalement basés au Mexique, à Tijuana, tout près de la frontière, et devront, chaque fois, faire l’aller-retour dans la journée. Mais la Coupe du monde n’est ici que le reflet d’un rapport de force qui lui préexiste.

Il en ira de même pour les éventuelles manifestations autour des droits humains ou des minorités. Les acteurs politiques et associatifs chercheront naturellement à profiter de la visibilité exceptionnelle de l’événement.

Justement, les fractures politiques internes des États-Unis risquent-elles aussi de s’inviter dans le tournoi ?

C. B. : Probablement. Beaucoup de grandes villes hôtes sont dirigées par des élus démocrates et entretiennent des relations très tendues avec Donald Trump. On pense à Los Angeles, à Seattle, à Boston ou encore à New York, où se déroulera la finale le 19 juillet, dirigée depuis peu par un maire qui incarne à peu près tout ce que Trump déteste, Zohran Mamdani…

La polarisation de la société américaine pourrait donc apparaître à travers les débats sur la sécurité, la gestion des manifestations – notamment celles organisées dans le cadre du « mois des fiertés », qui court jusqu’à fin juin – ou encore la politique migratoire. Les États-Unis sont une démocratie très décentralisée : le maintien de l’ordre dépend de plusieurs niveaux d’autorité qui peuvent être politiquement opposés.

Contrairement à des régimes plus autoritaires, où les grandes compétitions se déroulent dans un relatif silence politique, les États-Unis ne pourront pas occulter ces frictions au grand jour.

Peut-on s’attendre à voir émerger d’autres revendications politiques pendant la compétition ?

C. B. : Bien sûr. Une Coupe du monde rassemble un nombre considérable d’États, de peuples et de diasporas. Elle constitue donc une formidable caisse de résonance pour toutes sortes de causes : conflits régionaux, revendications identitaires ou manifestations de solidarité avec telle ou telle cause.

Mais il ne faut pas oublier l’autre dimension du sport. Ces événements peuvent aussi produire des images d’apaisement, de fraternité ou de rapprochement entre peuples. C’est tout leur paradoxe : ils mettent en scène la compétition tout en cherchant à rassembler.

Quel rôle la FIFA joue-t-elle dans cette dimension politique ?

C. B. : La FIFA revendique son apolitisme, mais elle entretient nécessairement des relations étroites avec les dirigeants politiques des pays organisateurs. Son objectif premier reste le développement et le financement du football mondial.

Gianni Infantino, qui préside la FIFA depuis 2016, s’apprête à vivre sa troisième Coupe du Monde à ce poste : après la Russie de Poutine en 2018 puis le Qatar en 2022, il chante désormais les louanges des États-Unis de Trump. On peut penser qu’il a parfaitement compris la personnalité de celui-ci et pratique à son égard une forme de diplomatie par la flatterie à laquelle le président américain est très sensible, aussi grossière soit-elle, comme on l’a vu avec l’invention par la FIFA d’un « prix de la paix » attribué à Trump quelques jours après l’annonce que, malgré ses espoirs, il n’avait pas reçu le Nobel de la paix

Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté : les grandes organisations sportives ont toujours cultivé des relations ambiguës avec les pouvoirs politiques – que l’on pense aux mandats de Joao Havelange à la tête de la FIFA ou de Juan Antonio Samaranch au CIO, entre autres…

Leur logique est avant tout économique. Les compétitions internationales sont devenues des produits mondiaux dont les recettes permettent de financer une partie du sport professionnel.

Finalement, cette Coupe du monde sera-t-elle surtout celle de Donald Trump ?

C. B. : Donald Trump essaiera sans aucun doute d’en faire une vitrine de sa vision du monde. Mais, je le répète, le sport est un objet profondément ambigu : il peut servir des récits très différents, parfois opposés.

On peut y voir un symbole d’inclusion ou au contraire de compétition et de hiérarchie. Un même événement peut être utilisé pour promouvoir des valeurs universalistes ou des discours nationalistes.

Au fond, le sport est un espace parmi d’autres où s’affrontent des narratifs concurrents. C’est déjà le cas sur les véritables théâtres de crise, en Ukraine, à Gaza ou autour de l’Iran ; cela se prolonge dans les grands rendez-vous médiatiques mondiaux.

Cette Coupe du monde sera donc bien plus qu’un tournoi de football : elle sera une immense bataille de récits, où chaque acteur cherchera à imposer sa propre lecture du monde.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Cyrille Bret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2661 mots)

Voilà plusieurs années que les démocrates états-uniens cherchent la formule magique pour reconquérir les travailleurs, électorat qui leur semblait longtemps acquis. Pour cela, ils insistent sur les questions économiques. Mais les enquêtes montrent que, entre les travailleurs et le parti, le fossé n’a cessé de se creuser depuis un demi-siècle sur des questions comme le rapport à l’équité et à l’effort individuel, sur les valeurs sociétales ou encore sur la confiance dans les institutions.


Depuis l’élection présidentielle de 2016 – année où Donald Trump a brisé le « mur bleu » des démocrates en remportant de nombreux suffrages de la classe ouvrière dans plusieurs États du Midwest –, la gauche cherche désespérément à répondre à cette question : comment regagner le soutien de la classe des travailleurs (working class) ?

Les réponses apportées prennent différentes formes. Le chevronné sénateur du Vermont Bernie Sanders fait campagne dans les circonscriptions républicaines, dénonçant l’oligarchie et la cupidité des entreprises. Son homologue du Connecticut Chris Murphy martèle que « les démocrates doivent se réapproprier leur identité de parti de la classe des travailleurs ». On a également assisté à l’émergence d’une nouvelle génération de candidats : Alexandria Ocasio-Cortez a été serveuse dans un bar, Marie Gluesenkamp Perez a travaillé en tant que mécanicienne, Graham Platner est un vétéran de l’armée arborant de nombreux tatouages… Leurs parcours de vie sont brandis en étendard pour reconquérir un électorat que le parti a longtemps cru acquis.

Graham Platner, candidat au Sénat du Maine qui apparaît comme le dernier sauveur des démocrates issu des cols bleus, a exprimé cette théorie sans détour : « Nous sommes dans une forme de guerre des classes », affirme-t-il.

« Et si le parti démocrate veut avoir un avenir auprès des travailleurs, il doit se ranger du côté des travailleurs. »

Mais qui est un « travailleur », selon lui ? Réponse :

« Essentiellement toute personne qui ne tire pas l’intégralité de ses revenus d’une immense fortune. »

La théorie est toujours la même : il existe quelque part une majorité latente de travailleurs, unie par des revendications économiques communes, qui attend d’être politiquement mobilisée pour voter en faveur des démocrates. Franklin D. Roosevelt y est parvenu avec son New Deal : ses lointains successeurs peuvent donc y parvenir à nouveau.

Je suis politologue et j’ai beaucoup travaillé sur les communautés rurales et ouvrières des États-Unis. À mon sens, l’une des questions essentielles est de savoir si ces démocrates réformistes sont réellement déterminés à comprendre les électeurs appartenant à ces catégories. Car ces derniers, comme ils le disent eux-mêmes, n’attendent pas simplement d’être mobilisés par le bon programme, le bon messager, la bonne formule. Les inviter à « combattre l’oligarchie » ne suffira probablement pas.

Les électeurs de cette classe sociale ont une vision du monde. Depuis cinquante ans, celle-ci s’est progressivement éloignée de celle du parti démocrate – non pas parce que les travailleurs ont fondamentalement changé, mais parce que les démocrates ne sont plus les mêmes.

L’identité de la classe ouvrière

Depuis le début des années 1950, l’institut d’enquêtes American National Election Studies demande aux personnes interrogées si elles se considèrent comme appartenant à la classe des travailleurs. Cet article s’appuie sur mon analyse des réponses.

Alors que la proportion des électeurs disposant d’un diplôme a augmenté, de même que les revenus des ménages, la part des Américains qui se considèrent comme appartenant à la classe des travailleurs est restée remarquablement stable : environ 35 % des électeurs au cours des soixante-dix dernières années, 38 % en 2024.

L’identité de cette classe ne se résume pas au fait de ne pas disposer d’une immense fortune personnelle. Se considérer aujourd’hui comme travailleur, c’est une façon spécifique de voir le monde.

Il existe des manières conventionnelles de définir la classe des travailleurs, mais elles passent souvent à côté de la manière dont les gens perçoivent leur propre place dans la société. En 2024, par exemple, 21 % de ceux qui s’identifient à la classe des travailleurs sont titulaires d’un diplôme universitaire, seuls 5 % appartiennent à un syndicat du secteur privé et 37 % possèdent des actions. À l’inverse, la plupart des Américains sans diplôme universitaire ne s’identifient pas à cette classe.

Les travailleurs n’ont jamais constitué un groupe votant de façon écrasante pour le parti démocrate, pas même à l’apogée de la coalition du New Deal. D’après les données recueillies par l’American National Election Studies, la part des travailleurs parmi les électeurs démocrates a atteint un pic d’environ 56 % en 1960 et n’a cessé de baisser depuis, pour s’établir aujourd’hui à un peu plus de 30 %. Parallèlement, la part des électeurs relevant de cette classe qui s’identifient comme démocrates est en baisse depuis un demi-siècle : c’était le cas de la majorité d’entre eux en 1958, ce n’est plus le cas depuis.

Ces électeurs ne sont pas devenus républicains pour autant. Ce n’est qu’en 2020 et en 2024 – une première depuis que ces enquêtes sont conduites – qu’un plus grand nombre d’électeurs de la classe des travailleurs se sont identifiés comme républicains plutôt que démocrates – et encore, avec une marge très faible. Les données dressent le tableau d’une classe ouvrière politiquement sans attache, éloignée des démocrates, non ralliée aux républicains, coincée entre les deux et éprouvant un attachement de moins en moins marqué à l’un ou l’autre des partis.

L’abandon économique

Alors, qu’est-ce qui les a poussés à se détourner du « parti de l’âne » ?

Une partie de la gauche progressiste a une réponse toute prête : les démocrates ont abandonné les travailleurs sur le plan économique – notamment sur les dossiers des échanges commerciaux, des salaires et de la politique industrielle. Les électeurs ont alors réagi de manière rationnelle. « Réglez les problèmes économiques et la coalition reviendra ». C’est sur la question des échanges commerciaux avec les pays étrangers que l’argument est le plus pertinent. En 1988, environ les trois quarts aussi bien des électeurs démocrates que des travailleurs étaient favorables à la mise en place de restrictions sur les importations pour protéger les emplois américains.

En 2024, seuls 26 % des démocrates étaient favorables à ces restrictions, tandis qu’une majorité – 54 % – des travailleurs continuait de l’être. Contrairement à la plupart des démocrates, les travailleurs, le plus souvent, ne considèrent pas que la mondialisation est dans leur intérêt.

Parallèlement à cet écart sur la question du protectionnisme, on observe un fossé grandissant en matière de valeurs – un fossé qu’aucun droit de douane ne peut combler.

Ce qu’exige l’équité

En 1984, les démocrates et les travailleurs s’accordaient largement sur l’idée qu’un traitement plus équitable des personnes réduirait les problèmes sociaux. Des divergences sont apparues après 2008 et se sont accentuées après 2016, les démocrates étant désormais à 28 % plus enclins que les travailleurs à penser que l’égalité devrait être une priorité plus importante.

En 1986, la moitié des démocrates modérés et un pourcentage légèrement inférieur de travailleurs partageaient l’idée selon laquelle les Afro-Américains ne réussissaient pas parce qu’ils ne faisaient pas assez d’efforts. En 2024, ce pourcentage n’était plus que de 13 % chez les démocrates. Il avait également baissé chez les travailleurs, mais seulement jusqu’à 32 %.

Le fossé qui s’est creusé entre eux ne s’explique pas principalement par une montée du ressentiment racial au sein de la classe ouvrière. La raison première est le glissement rapide opéré, après 2008, par le Parti démocrate vers une vision du monde qui accorde beaucoup plus d’importance aux barrières structurelles et beaucoup moins à l’effort individuel et à la responsabilité personnelle. Les travailleurs, qui ont toujours appréhendé leur propre vie à travers le prisme du travail acharné et de la récompense méritée, n’ont pas évolué sur cette question dans les mêmes proportions.

De l’alignement à la division

Sur les questions sociétales, la tendance se confirme. Ce ne sont pas les travailleurs qui ont dérivé vers la droite dans un élan de révolte réactionnaire ; ce sont les démocrates qui ont nettement mis le cap à gauche. En 1986, une proportion similaire de démocrates et de travailleurs adhérait à l’affirmation suivante : « Ce pays aurait beaucoup moins de problèmes si l’on accordait davantage d’importance aux liens familiaux traditionnels. » En 2024, un écart de 25 points s’est creusé.

Sur l’importance de la religion dans leur vie, l’écart entre démocrates et travailleurs, quasi nul au début des années 1990, est passé à 17 points en 2024. Sur l’avortement, l’écart était de 3 points en 1980 et de 30 points en 2024. Quant à la question de savoir si les niveaux d’immigration devraient être augmentés, les deux groupes étaient pratiquement sur la même ligne en 2000 – avec un soutien d’environ 8 % à cette idée –, mais, en 2020, les démocrates étaient 48 % à y être favorables, contre 24 % pour les travailleurs.

Cependant, même lorsque les électeurs de la classe ouvrière sont en principe d’accord avec un objectif politique démocrate, ils ne font pas confiance à l’institution chargée de le mettre en œuvre – une méfiance qui s’est construite au fil des décennies.

Comment fonctionne le « système »

En 1958, les électeurs issus de la classe ouvrière et les démocrates n’étaient séparés que de 5 points d’écart sur la question de savoir si le gouvernement gaspillait une partie considérable de l’argent des contribuables. En 2024, cet écart avait atteint 27 points – non pas parce que les travailleurs e avaient basculé vers un extrémisme anti-gouvernemental, mais parce que les démocrates modérés avaient considérablement renforcé leur confiance dans le gouvernement en tant qu’instrument de changement social.

Les électeurs de la classe ouvrière sont à 17 % plus susceptibles que les démocrates de considérer que les gens comme eux n’ont pas leur mot à dire sur ce que fait le gouvernement. En 2024, 88 % des travailleurs et 75 % des démocrates ont déclaré que le gouvernement était dirigé par quelques grands groupes d’intérêts. Les deux groupes s’accordent donc à dire que le système est sous emprise. Pourtant, la réponse politique des démocrates consiste invariablement à étendre le système.

Sur cette question de l’extension du rôle de l’État – des soins de santé à l’emploi en passant par les programmes environnementaux –, les démocrates et les travailleurs ont vu leurs positions diverger considérablement depuis les années 1980. En 2024, on observait des écarts de 20 à 30 points en matière d’approbation concernant la mise en place d’une assurance maladie publique, les dépenses environnementales et un programme d’emploi garanti. Sur tous les grands axes du programme économique progressiste, les démocrates se situent désormais nettement plus à gauche que les travailleurs qu’ils prétendent défendre.

Ce n’est pas seulement une guerre des classes

Depuis soixante ans, les travailleurs ne cessent de répéter aux sondeurs que le système politique ne les écoute pas. Au cours de cette même période, les démocrates se sont de plus en plus accommodés des institutions dans lesquelles les travailleurs ont de moins en moins confiance. Cette méfiance est le résultat cumulé d’expériences spécifiques : la désindustrialisation qui s’est produite sous l’œil du gouvernement, les accords commerciaux approuvés par les économistes et payés par les travailleurs, une réponse à la crise financière de 2008 qui a sauvé les banques et saisi leurs maisons, une épidémie d’opioïdes que les régulateurs n’ont absolument pas vue venir.

C’est précisément ce que la nouvelle vague de candidats réformateurs affirme vouloir rectifier. L’argument selon lequel « le bon candidat peut faire pencher la balance » n’est pas absurde. La qualité des candidats a son importance. La confiance en une personne peut se substituer à la confiance dans les institutions, du moins dans une certaine mesure. Mais les revendications économiques ne représente qu’une infime partie de ce qui ressort des réponses données par les travailleurs aux sondeurs.

Les données montrent une divergence profonde, qui dure depuis des décennies, entre la façon dont les travailleurs et les démocrates traditionnels appréhendent l’équité, le gouvernement, la responsabilité individuelle et le changement social.

Ne parler que de « guerre des classes » enferme les travailleurs dans un programme progressiste tout fait, au lieu de prendre au sérieux ce qu’ils disent réellement.

The Conversation

Nicholas Jacobs ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.06.2026 à 17:23

La Russie est-elle un État colonial  ?

Clémentine Fauconnier, Maîtresse de conférences, Université de Haute-Alsace (UHA)
Caucase du Nord, Tatarstan, Bouriatie, Iakoutie… : bien des régions de la Fédération de Russie ont été conquises par la force au cours des siècles.

Texte intégral (2335 mots)
*La conquête de la Sibérie par Ermak*, tableau de Vassili Sourikov peint en 1895, représente une bataille en 1582 entre les forces russes conduites par Ermak, un chef cosaque au service d’Ivan le Terrible, et l’armée du khanat de Sibérie. Musée Russe (Saint-Pétersbourg)

Si la Fédération de Russie est aujourd’hui l’État le plus étendu de la planète, c’est parce que, des siècles durant, l’empire russe dont elle est la descendante directe n’a cessé de s’agrandir à force de conquêtes vers l’Est et vers le Sud. Pour autant, si cette dimension impériale est bien connue et documentée, l’aspect colonial de l’État russe est longtemps demeuré un impensé. Or, impérialisme et colonialisme ne sont pas synonymes. Dans son ouvrage la Russie de Poutine. Du tournant autoritaire à la guerre, qui vient de paraître aux éditions Le Cavalier Bleu, la politiste Clémentine Fauconnier, maîtresse de conférences à l’Université de Haute-Alsace, chercheuse à l’UMR Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe et cofondatrice du Collectif de recherche sur la Russie contemporaine pour l’analyse de ses nouvelles trajectoires, CORUSCANT, met en lumière les tensions internes à la Russie – où vivent de nombreux peuples non russes qui, souvent, conservent un sentiment national spécifique – et participe au débat en cours sur le caractère colonial de la guerre que le Kremlin livre actuellement à l’Ukraine. Extraits.


« Nous, les représentants des peuples autochtones et des régions colonisées de la Fédération de Russie, déclarons ouvert le processus de décolonisation complète et générale de la Russie. » Déclaration du Forum des peuples libres de la post-Russie, le 17 juillet 2022.

Fondé le 8 mai 2022 quelques semaines après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, le Forum des peuples libres de la post-Russie s’est fait connaître par la diffusion d’une carte intitulée « L’Eurasie du nord en 2030 » représentant le territoire actuel de la Fédération de Russie morcelé en 41 États.

« L’Eurasie du Nord en 2030 » (cliquer pour zoomer). Forum des peuples libres de la post-Russie

Aussi radicale dans ses aspirations que controversée dans sa réception, l’initiative a cependant bénéficié d’un certain écho en multipliant les interventions en Europe, y compris au Parlement européen, en Amérique du Nord mais aussi au Japon ou encore à Taiwan. Fondé par l’entrepreneur ukrainien Oleg Magaletskyi, fervent soutien des révolutions orange et du Maïdan, les activités de ce forum sont emblématiques des enjeux de la mise à l’agenda de la dimension coloniale de la politique conduite par l’État russe, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières.

Un processus constitutif de la construction de l’État russe : de la grille impériale à la grille coloniale

S’il y a aujourd’hui consensus pour considérer le poids de l’histoire impériale de la Russie dans sa politique intérieure et extérieure actuelle, la dimension coloniale fait en revanche l’objet de débats bien plus marqués (Colin Lebedev, 2022).

Fondé en 1721 par le tsar Pierre le Grand, l’État russe a officiellement été un Empire pendant près de deux siècles, jusqu’à la révolution bolchévique. Pour autant, les siècles précédents ont été très fortement marqués par la politique d’expansion territoriale des dirigeants de la Grande principauté de Moscou (1263-1547). De même, la création du Tsarat de Russie (1547-1721) fait explicitement référence aux empereurs romains et byzantins : le terme de tsar constituant une version russifiée de César – titre des empereurs romains – tandis que la qualification par Ivan le Terrible de Moscou comme une « troisième Rome » marque la continuité avec les centres impériaux de Rome et de Constantinople. Officiellement anti-impérialiste, l’État soviétique n’en présente pas moins un certain nombre de caractéristiques impériales : expansion territoriale, centralisation du pouvoir et reconnaissance du caractère plurinational de sa population tout en octroyant une prééminence à la langue et la culture russes.

Auto-désignée comme « État multinational » selon la Constitution de 1993, la Fédération de Russie a conservé une structuration du territoire reconnaissant un petit degré d’autonomie aux régions historiquement peuplées de minorités – dites « nationalités » dans la terminologie russe : les républiques, les okroug et oblast autonomes. De même, elle a introduit la distinction entre citoyenneté et nationalité russe. L’adjectif rossiiskiï – parfois traduit « russien » en français – désigne, en effet l’ensemble des citoyens de la Fédération, là où celui de rousskiï désigne les Russes au sens ethnique du terme. S’il n’y a pas de discrimination formelle entre les différentes composantes de la population, il y a bien la mise en place d’un processus de différenciation et de hiérarchisation associé à un statut particulier accordé à la langue russe, dont la réforme constitutionnelle de 2020 précise qu’elle est « la langue du peuple constitutif de l’État » (art. 68).

Alimentée par les tentatives plus ou moins fructueuses de la Fédération de Russie de maintenir une emprise sur les anciennes républiques soviétiques devenues États indépendants, l’apposition d’une grille de lecture coloniale à l’histoire de la Russie émerge à partir des années 2000 sans cependant réellement pénétrer le champ intellectuel russe lui-même. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine a modifié la donne. L’envoi massif de représentants des minorités ethniques, demeurant bien souvent dans les régions les plus éloignées et les plus pauvres, sur le front ukrainien agit comme un révélateur et suscite un mouvement de protestation d’une vigueur significative dans un paysage par ailleurs fortement marqué par la répression et le musellement de toute voix dissidente. En parallèle, on note l’apparition de différents médias en ligne – académiques, politiques ou culturels – et chaînes Telegram à destination du lectorat russe qui abordent désormais frontalement les enjeux liés au colonialisme (Vokuev, 2024).

Nier l’existence de la nation ukrainienne : l’invasion russe au prisme de la domination coloniale

Ne se recoupant que partiellement, les logiques impériale et coloniale supposent toutes les deux des processus de contrôle de la part d’un État sur un territoire et une population qui ne sont jamais totalement assimilés en restant dans une situation d’infériorité et d’altérité.

Si la domination impériale peut passer par la force et la conquête militaire, elle suppose néanmoins une certaine tolérance vis-à-vis des minorités, ainsi que des échanges entre cultures majoritaire et subordonnées. L’empire désigne un processus de formation de l’État, où le pouvoir est centralisé de façon autoritaire, bien souvent personnelle, mais où cette autorité s’exerce de façon hétérogène en incluant, de façon certes hiérarchique et différentielle, l’ensemble de ses composantes.

L’entreprise coloniale est, à l’inverse, davantage le fait d’une unité stabilisée – dont le régime politique interne peut-être autoritaire ou démocratique – qui s’engage dans une démarche de peuplement et d’exploitation unilatérale d’un territoire, éventuellement situé outre-mer, ainsi que de ses ressources. La frontière entre colons et colonisés est bien plus grande, la domination des premiers sur les seconds bien plus violente et systématique.

Comme le notent Adam Lenton et ses co-auteurs, le terme russe d’osvoienie (appropriation) utilisé par les autorités de la Grande principauté de Moscou au sujet de la conquête de la Sibérie au XVIᵉ siècle présente quelques points communs avec celui de colonisation tout en indiquant bien la volonté des dirigeants de se démarquer, en tout cas dans la terminologie, des entreprises menées en parallèle par les puissances européennes. C’est en revanche lors de la conquête de la Transcaucasie et de l’Asie centrale au XIXᵉ siècle que les vocables de koloniia et kolonizatsia font leur apparition, avec une connotation positive avant que le pouvoir soviétique n’inverse la donne en se réclamant anti-impérial et anti-colonial, deux syndromes alors exclusivement associés au bloc de l’Ouest (Lenton et al., 2025).

Néo-impériale, irrédentiste, coloniale : les différentes approches visant à mettre en perspective la guerre que la Russie fait à l’Ukraine ne sont pas mutuellement exclusives, mais elles permettent, chacune, d’insister sur des enjeux et des aspects particuliers. En affirmant que la guerre en Ukraine est coloniale, l’historien Timothy Snyder insiste particulièrement sur la volonté manifestée par Vladimir Poutine de nier l’existence même d’une nation ukrainienne et de qualifier son État d’artificiel. De même, la référence au colonialisme lui permet de dénoncer le peu de cas fait du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans les échanges russo-américains depuis le début du second mandat de Donald Trump qui évoquent un possible découpage pérenne du territoire sans associer de représentants ukrainiens.

De la violence impériale à la violence coloniale, il n’y a pas qu’une différence de degré mais aussi de nature. Qu’il soit tsariste, soviétique ou post-soviétique, l’appropriation brutale par l’État russe de territoires, accompagnée de l’exploitation de leurs ressources et leur population avait fait l’objet d’un retour réflexif et donné lieu à l’émergence d’une grille de lecture coloniale de l’histoire du pays.

L’invasion de l’Ukraine a considérablement accru et politisé des critiques venant aussi bien du peuple ukrainien que des minorités vivant sur le sol de la Fédération de Russie et qui dénoncent autant le pillage des ressources naturelles pratiquées par l’État central sur leur territoire que la sur-représentation de leurs ressortissants parmi les combattants envoyés au front parfois contre leur gré. Dans ce contexte, le prisme de la décolonisation permet d’inscrire les préoccupations liées à l’espace historiquement dominé par la Russie dans le cadre comparatif plus large des études et des revendications décoloniales ou postcoloniales, même si cela suppose un travail d’adaptation et de redéfinition dans la mesure où ces théories ont, pour l’essentiel, visé à comprendre la domination historique et multiforme des pays du Nord vis-à-vis des Suds.

The Conversation

Clémentine Fauconnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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