05.03.2026 à 16:26
Le groupe de Visegrad face à la guerre en Iran : une unité de façade
Les quatre années de guerre en Ukraine ont semblé épuiser les convergences et la complicité existant entre les quatre États du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Slovaquie et Tchéquie). La guerre en Iran sera-t-elle l’occasion de rassembler ce groupe ?
Alors que les États-Unis et Israël frappaient l’Iran le 28 février 2026, les quatre pays du groupe de Visegrad (V4) ont rapidement affiché des positions publiques similaires en surface, conjuguant condamnation de l’agression iranienne et soutien à Israël. Pourtant, l’analyse met en évidence des divergences profondes : leurs intérêts et leurs vulnérabilités, leurs cadres d’interprétation et leurs perceptions des menaces sont loin d’être identiques…
Le groupe de Visegrad (ou V4) est une plate-forme de coopération régionale créée en 1991 par quatre États d’Europe centrale : la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. Cette coopération est formalisée par des sommets réguliers des chefs de gouvernement, une coordination diplomatique, ainsi que par l’existence du Fonds international de Visegrad. Le groupe constitue ainsi un cadre institutionnel identifié de concertation politique au sein de l’Union européenne. Loin de n’être qu’un regroupement géographique (Europe centrale), il s’agit d’un espace de coordination politique revendiqué comme tel par les gouvernements concernés.
En quelques heures, Varsovie, Budapest, Prague et Bratislava ont toutes condamné les attaques de missiles et de drones iraniens contre Israël et les bases américaines dans la région, présentant l’Iran comme le principal facteur d’escalade. Ce front commun reflète une réalité géopolitique structurelle : les quatre capitales entretiennent depuis longtemps une relation étroite avec Israël et s’inscrivent dans le camp occidental face à ce qu’elles perçoivent comme un « arc révisionniste » allant de Moscou à Téhéran. Cette cohérence sur le Moyen-Orient n’est pas nouvelle : en 2003 déjà, elles avaient suivi Washington dans la guerre en Irak, malgré les conséquences catastrophiques qui allaient en découler, que ce soit en termes sécuritaires ou de crise humanitaire.
Mais sous ce vernis d’unité, les divergences sont plus notables qu’il n’y paraît. La Pologne lie explicitement la défense d’Israël à celle de l’Ukraine, réclamant des systèmes antimissiles pour les deux, quand bien même le risque d’un arbitrage défavorable à Kiev existe. Des retards de livraisons pourraient également concerner les Européens si les Américains jugent que reconstituer leurs stocks constitue leur priorité.
La position tchèque traditionnelle, majorité comme opposition, suit dans les grandes lignes la position polonaise, favorable à Israël.
La Hongrie de Viktor Orban soutient Israël dans les discours tout en maintenant des canaux diplomatiques actifs avec Téhéran, ce qui a notamment donné lieu à une invitation à intervenir dans une université à Budapest faite en 2024 à l’ancien président nationaliste-conservateur Mahmoud Ahmadinejad. En prévision des élections parlementaires d’avril 2026, Viktor Orban a relevé le niveau d’alerte terroriste du pays et renouvelé la pression sur l’Ukraine pour qu’elle autorise le transit du pétrole russe sur son territoire.
Quant au premier ministre slovaque Robert Fico, il a suivi Viktor Orban dans cette ligne visant à pousser les Ukrainiens à réparer l’oléoduc Droujba. Rappelons que Budapest comme Bratislava bénéficiant d’un régime d’exemption des sanctions relatives aux hydrocarbures russes.
La comparaison avec la position de ces mêmes États sur l’Ukraine est révélatrice. Sur le front russo-ukrainien, les pays du V4 (à l’exception partielle de la Hongrie) ont recouru à un juridisme maximaliste : dénonciation d’une agression caractérisée et de la violation de l’article 2(4) de la Charte de l’ONU, appel à la mise en place d’un tribunal international. Sur le front Iran-Israël, en revanche, ce langage juridique s’efface au profit d’une lecture sécuritaire et stratégique (la légitime défense, la menace nucléaire, l’instabilité régionale) qui permet d’accepter des frappes dont la conformité au droit international est pourtant discutée par de nombreux juristes.
Dans l’ordre de l’analyse, il convient de distinguer trois plans : l’État, sujet du droit international ; le régime, forme d’organisation du pouvoir ; et le gouvernement, simple équipe dirigeante. Les pays du V4 tendent pourtant à confondre ces niveaux lorsqu’il s’agit de la Russie : dans ce cas précis, Poutine, le régime autoritaire et l’héritage impérial se confondent en une même réalité. À l’inverse, ils les dissocient volontiers dans le cas d’Israël, où la critique d’un gouvernement n’entame pas la latitude accordée à « l’État ».
Cette asymétrie ne relève pas d’une application rigoureuse des catégories juridiques, mais d’une lecture géopolitique du monde à géométrie variable, structurée par leurs affinités et leurs inquiétudes. Le risque, dès lors, est de voir se retourner contre eux un reproche désormais classique dans les relations internationales : celui du double standard occidental. Car, à mesure que ces distinctions fluctuantes entre État, régime et gouvernement deviennent lisibles, elles alimentent les critiques venues du Sud global, un ensemble dont l’unité est, certes, discutable, mais dont la sensibilité à l’incohérence normative est devenue un ressort politique majeur.
Inévitablement, l’imbrication avec le conflit ukrainien est centrale pour comprendre les calculs de chaque capitale, entre rejet de l’impérialisme russe et de soutien iranien à Moscou, faisant de Téhéran un maillon de la chaîne stratégique qui affaiblit l’Ukraine et menace la sécurité européenne.
Sur le plan stratégique, le commentateur polonais Marek Kutarba exprime le plus clairement les inquiétudes régionales dans un article paru dans le quotidien économique Rzeczpospolita : chaque missile Tomahawk ou JASSM utilisé contre l’Iran réduit d’autant les stocks américains disponibles pour l’Ukraine, et potentiellement pour la Pologne elle-même. Pour appuyer sa démonstration, il cite l’amiral Paparo, commandant du United States Indo-Pacific Command (Indo-PACOM), qui a reconnu publiquement que les transferts massifs d’armes vers l’Ukraine et Israël commençaient à peser sur les capacités disponibles pour le théâtre indo-pacifique.
Sur le plan économique, l’escalade au Moyen-Orient crée un choc asymétrique au sein du V4. Dans une situation tendue en matière d’approvisionnement, la Slovaquie, encore largement dépendante de l’oléoduc Droujba, est la plus exposée à une hausse durable du prix du pétrole, avec des risques d’inflation, d’augmentation des déficits publics et d’affaiblissement de la croissance. La Hongrie, malgré une dépendance similaire au brut russe (pour sa raffinerie MOL), tente de sécuriser des exemptions auprès de Bruxelles. La Tchéquie, davantage diversifiée depuis 2022, absorberait mieux le choc, même si son secteur automobile (Škoda) serait affecté. Cette asymétrie énergétique explique en partie les différences de posture diplomatique : là où la Pologne, moins dépendante des hydrocarbures russes et mieux intégrée aux réseaux atlantistes, peut se permettre un soutien ferme aux frappes, la Slovaquie et la Hongrie ont des raisons structurelles d’appeler à la désescalade.
L’opération contre l’Iran révèle moins un groupe de Visegrad uni qu’une alliance de circonstance sur un discours minimal (condamnation de l’Iran), dissimulant des fractures sur les cadres d’analyse, les intérêts économiques et le rapport au droit international. Varsovie joue la carte atlantiste totale ; Prague assume un alignement stratégique tout en ménageant les formes ; Budapest et Bratislava jouent sur plusieurs tableaux. Ces postures seront déterminantes dans les semaines à venir, à mesure que les conséquences humanitaires, économiques et militaires de la campagne contre l’Iran se préciseront.
Florent Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.03.2026 à 16:21
Les États-Unis, eldorado pour les riches Chinois qui souhaitent avoir une famille XXL par GPA
Certaines élites chinoises ont recours à la gestation pour autrui, ou GPA, pour avoir des enfants – et parfois des dizaines, voire des centaines d’enfants – aux États-Unis. Le marché de la GPA, en pleine expansion outre-Atlantique, où il représente plus de 17 milliards de dollars (plus de 14,6 milliards d’euros) de chiffre d’affaires, est alimenté en bonne partie par les élites de la République populaire. Dans une lettre adressée à la procureure générale des États-Unis Pam Bondi, ce 26 février, deux sénateurs républicains exhortent le Department of Justice à enquêter sur le phénomène. Le DOJ est appelé à en rendre compte d’ici le 13 mars. En attendant, et parce que la GPA soulève en soi de nombreuses questions éthiques, un récent rapport de l’ONU appelle à son interdiction universelle.
Le 13 décembre dernier, le Wall Street Journal révèle une information des plus insolites : Xu Bo, un milliardaire du secteur des jeux vidéo en Chine, affirme être le père d’une centaine d’enfants nés aux États-Unis par gestation pour autrui (GPA) – une convention par laquelle une femme (la mère porteuse) accepte de porter un enfant pour le compte d’un tiers (le ou les parents d’intention).
Le journal américain soutient également que d’autres magnats chinois ont régulièrement recours à des mères porteuses outre-Atlantique pour avoir des dizaines, voire des centaines d’enfants à l’instar de Xu Bo. Certains déclarent avoir acheté des dizaines d’ovocytes à des mannequins, des musiciennes ou des diplômées en finance, et vouloir exclusivement des filles « afin de les marier un jour à des hommes puissants ». D’autres souhaitent créer des « dynasties familiales inarrêtables ».
Comprendre les raisons qui poussent les riches Chinois à recourir à de nombreuses GPA outre-Atlantique invite d’abord à s’attarder sur la politique de natalité en Chine. Mais les États-Unis resteront-ils une destination prisée pour la GPA transnationale ? La pratique de la GPA, qu’elle soit nationale ou transnationale, restera-t-elle autorisée aux États-Unis et ailleurs ?
Au début des années 1970, le premier ministre chinois Zhou Enlai émet une directive de limitation des naissances. Une campagne sans relâche est alors menée, reposant sur le slogan « wan-xi-shao » (« Tard-Espacé-Peu »), afin d’encourager le mariage et la procréation tardifs ainsi que l’espacement et la réduction des naissances.
En 1979, la politique de l’enfant unique est instaurée sous le régime de Deng Xiaoping par crainte d’une explosion démographique et pour des raisons économiques. Très controversée, cette politique est accompagnée de mesures incitatives (avantages sociaux et médicaux) pour les parents ayant un seul enfant et coercitives (pénalités financières, privation d’aides sociales, avortements et stérilisations forcés, etc.) à l’encontre des contrevenants.
À partir de 1984, la loi est assouplie et certaines familles sont autorisées à avoir deux enfants. C’est le cas, par exemple, pour les familles rurales dans certaines provinces, lorsque l’aîné est une fille. L’objectif est de permettre aux couples d’essayer d’avoir un fils, non seulement pour assurer la lignée familiale, mais aussi pour garantir la main-d’œuvre dans les champs et la sécurité financière des parents dans leurs vieux jours (la femme chinoise, quant à elle, aura la charge de s’occuper de ses beaux-parents). Il en va de même à partir de 2013 pour les couples urbains dont l’un des deux conjoints est enfant unique.
Les enfants nés hors quotas ou en dehors des exceptions légales, appelés « enfants noirs », sont dépourvus de reconnaissance juridique et sociale à défaut de paiement d’une lourde amende – dénommée « taxe de maintenance sociale » –, pouvant aller de 500 à plus de 10 000 euros. Ces amendes permettaient, par la même occasion, de garantir à l’État des rentrées financières.
La politique de l’enfant unique aura été maintenue pendant trente-cinq ans, soit « une durée équivalant à une génération ».
En 2015, face au taux de natalité excessivement bas et au vieillissement accéléré de la population, la loi de l’enfant unique est abrogée. Dès 2016, tous les couples sont autorisés à avoir deux enfants, s’ils le souhaitent. Certains obstacles liés au retardement du mariage et de la procréation sont également levés. Cette nouvelle politique familiale n’eut toutefois pas l’effet escompté.
En 2021, la politique de planification familiale autorise finalement les familles à avoir jusqu’à trois enfants. En 2022, les pénalités financières appliquées aux familles ayant plus d’enfants que le nombre autorisé sont supprimées. On pourrait penser dès lors qu’il n’y a plus de politique de contrôle des naissances. Cependant, pour Isabelle Attané, spécialiste de la démographie de la Chine, il est à craindre que, dans la pratique, le gouvernement chinois continue d’appliquer certaines mesures coercitives du passé (amendes, sanctions professionnelles ou administratives, etc.) en cas de non-respect de cette limitation.
À lire aussi : Chine : quels effets peut-on attendre de la nouvelle politique de trois enfants ?
Les mesures incitatives mises en place ces cinq dernières années (chèques, exonérations fiscales, allongement de congés parentaux…) n’ont pas vraiment eu de succès, selon The Insider.
La dernière mesure instaurée par Pékin depuis le 1er janvier 2026 pour « réarmer » sa démographie, plus contraignante qu’incitative, consiste en l’application d’une taxe de 13 % sur les préservatifs et les pilules contraceptives (jusqu’ici exemptés de TVA).
En Chine, la GPA est interdite depuis 2001. Cette interdiction ne concerne toutefois que les établissements de santé et le personnel médical. Les contrevenants sont passibles d’une sanction pécuniaire de 30 000 yuans (environ 3630 euros).
Mais les pénalités financières sont peu dissuasives pour les cliniques, où le coût de la GPA peut aller de 40 000 à plus de 100 000 euros. Entre 2014 et 2019, on dénombrait plus de 400 agences de GPA, et plus de 50 000 enfants sont nés d’une mère porteuse durant cette période.
Ces dix dernières années, le marché clandestin de la GPA a connu un essor considérable dans le pays. Lorsque la politique de l’enfant unique a été supprimée, de nombreuses femmes qui étaient à un âge trop avancé pour avoir un deuxième enfant se sont alors tournées vers la GPA.
À cela s’ajoutent des raisons préexistantes telles que la demande de couples infertiles et homosexuels, l’importance accordée à la perpétuation de la lignée familiale, ou encore les situations où des familles ayant eu un seul enfant durant la période de la loi de l’enfant unique ont perdu cet enfant et sont trop âgées pour en avoir un autre.
Selon une étude publiée en 2024 dans Fertility and Sterility, 41,7 % des GPA gestationnelles (c’est-à-dire des GPA où la mère porteuse n’a aucun lien génétique avec l’enfant) aux États-Unis entre 2014-2020 étaient effectuées par des Chinois.
Le choix des Chinois de conclure une GPA aux États-Unis n’est pas anodin.
D’une part, en vertu du 14ᵉ amendement de la Constitution, tout enfant né sur le territoire des États-Unis est automatiquement un citoyen états-unien (à l’exception des enfants de diplomates). La nationalité états-unienne de l’enfant permet de contourner le quota d’enfants autorisé par famille en Chine. Qui plus est, dès sa majorité ce dernier pourra soumettre une demande de carte verte pour les membres de sa famille (parents, frères et sœurs) afin qu’ils puissent résider légalement aux États-Unis.
D’autre part, dans plusieurs États fédérés – la GPA n’étant pas réglementée au niveau fédéral –, un accès à la GPA sans condition d’état matrimonial, de nationalité, d’âge, d’orientation sexuelle ou de genre est possible. Les conventions de GPA sont également exécutoires, privant la mère porteuse du droit de changer d’avis et de garder l’enfant à sa naissance.
Dans les États les plus favorables, comme en Californie, la loi reconnaît automatiquement les parents d’intention comme étant les parents légaux de l’enfant dès sa naissance. Des ordonnances de filiation prénatales (pre-birth orders) peuvent également être obtenues par décision judiciaire.
De plus, le couplage de la fécondation in vitro avec le diagnostic préimplantatoire, quasi généralisé aux États-Unis, permet aux parents d’intention d’obtenir des designer babies (bébés à la carte ou bébés sur mesure). Non seulement ils peuvent sélectionner le sexe de leur future progéniture, mais aussi certaines de ses caractéristiques physiques (couleur des yeux, des cheveux, etc.) avant l’implantation de l’embryon dans l’utérus de la mère porteuse.
Par ailleurs, si certaines agences de GPA proposent aux parents d’intention d’avoir des twiblings (une fratrie de deux enfants nés de deux mères porteuses presque au même moment), il est quasiment impossible pour ces agences de savoir si leurs clients ont déposé plusieurs demandes de twiblings, de triblings, de quadruplings… voire de centublings, en parallèle auprès d’autres agences.
Aussi, pour attirer les clients chinois, plusieurs sites de GPA en ligne proposent des services dans plusieurs langues dont le mandarin : Extraordinary Conceptions et The Surrogacy Law Center, à titre d’exemples.
Enfin, des rapports ont récemment révélé l’existence de plus de 107 agences de GPA gérées par des Chinois dans le sud de la Californie. Ces agences s’adressent presque exclusivement à la clientèle chinoise fortunée et certaines d’entre elles sont affiliées à des entreprises publiques en Chine.
Les États-Unis sont le leader mondial de la GPA. En termes de chiffres, alors que le marché mondial de la GPA était estimé à 22,4 milliards de dollars (19,3 milliards d’euros) en 2024, les États-Unis pesaient à eux seuls 17,47 milliards de dollars (15 milliards d’euros).
Le prix global de la GPA dans le pays varie entre 120 000 et 150 000 dollars (103 300 et 129 100 euros) et peut même atteindre 200 000 dollars (172 100 euros). Pour Courtney Harper Turkington, professeure assistante en droit à Loyola University New Orleans College of Law, le montant total de la GPA peut inclure différents coûts, dont :
le coût de la FIV : entre 15 000 et 30 000 dollars (entre 13 000 et 25 800 euros)
la rémunération de la mère porteuse : entre 30 000 et 60 000 dollars (entre 25 800 et 51 600 euros)
la compensation de la donneuse d’ovocytes : entre 10 000 et 40 000 dollars (entre 8 600 et 34 400 euros)
les frais d’agence : entre 20 000 et 40 000 dollars (entre 17 200 et 34 400 euros)
les frais juridiques : entre 3 000 et 15 000 dollars (entre 2 600 et 13 000 euros)
Selon l’étude publiée dans Fertility and Sterility (précitée), près de la moitié des enfants nés dans le cadre d’une GPA gestationnelle aux États-Unis entre 2014-2020 étaient conçus pour le compte de parents d’intention étrangers : 41,7 % par des Chinois, 9,2 % par des Français et 8,5 % par des Espagnols (rappelons que, à l’instar de la Chine, la France et l’Espagne interdisent également la GPA). Le nombre de ces GPA conclues par des étrangers avait d’ailleurs nettement augmenté entre 2014-2019, passant de 2 758 (22,0 %) en 2014 à 4 905 (39,8 %) en 2019.
Toutefois, la GPA transnationale outre-Atlantique et la pratique de la GPA en elle-même ont toutes deux un avenir incertain.
En effet, dès son investiture, le 20 janvier 2025, Donald Trump a signé un décret revenant sur le droit du sol. Ce décret, qui devait s’appliquer dès le 19 février 2025, vise à priver de la nationalité états-unienne les enfants nés après cette date lorsqu’aucun des parents biologiques n’est un citoyen états-unien ou un résident permanent légal. Bien que le décret ne précise pas si les enfants nés d’une mère porteuse sont concernés, il est à noter que jusqu’à cinq personnes peuvent être impliquées dans leur naissance :
La Cour suprême statuera sur la constitutionnalité de ce décret dans quelques mois.
Mais d’ores et déjà, ce 26 février, deux sénateurs républicains, Tom Cotton (Arkansas) et Rick Scott (Floride), ont adressé une lettre à la procureure générale des États-Unis, Pam Bondi. Ils demandent que le Department of Justice (DOJ) mène rapidement des enquêtes afin d’identifier d’éventuelles violations des lois fédérales (fraude à l’immigration, traite d’êtres humains…), d’obtenir des informations sur les nombreuses GPA conclues par des Chinois richissimes et sur les agences de GPA gérées par les étrangers (au-delà de celles opérées par les Chinois) dans le pays, etc. Le DOJ est appelé à en rendre compte d’ici le 13 mars.
Au niveau international, après la déclaration de Casablanca pour l’abolition universelle de la GPA signée par une centaine d’experts (médecins, juristes, psychologues, sociologues, philosophes…) de 75 nationalités différentes le 3 mars 2023, c’est au tour de l’ONU de plaider en ce sens.
Le 14 juillet 2025, la rapporteuse spéciale sur la violence contre les femmes et les filles, ses causes et ses conséquences, Reem Alsalem a présenté un rapport accablant sur la GPA à l’Assemblée générale des Nations unies. Après avoir analysé plus de 120 contributions et consulté plus de 70 parties prenantes de la GPA (parents demandeurs, agences, spécialistes de la médecine, mères porteuses, etc.), ce rapport développe un véritable plaidoyer pour l’abolition internationale de la GPA aux motifs de l’exploitation et de la marchandisation des mères porteuses et des enfants dans le cadre de cette pratique.
Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.03.2026 à 16:19
De l’accord de Paris à un capitalisme climatique porté par la Chine
En 2015, la COP21 se clôturait par la signature de l’accord de Paris, jugé alors historique pour sa promesse de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C avant la fin du siècle. Un peu plus de dix ans plus tard, l’objectif semble dur à tenir, mais le monde est désormais sur les rails d’un capitalisme climatique dont la Chine a pris la tête. C'est l'idée que défend Michel Damian dans son dernier ouvrage « Les capitalismes à l’épreuve du climat » paru en octobre 2025 aux Presses des mines, dont il présente ici l’une des principales idées.
« Paris est définitivement l’une des meilleures COP jamais organisées – les Français ont fait un boulot fantastique », écrivait, en 2015, le juriste Daniel Bodansky, qui a suivi les grandes conférences sur le climat depuis les négociations pour la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques signée en 1992.
Du 30 novembre au 12 décembre 2015, il y a dix ans, la France pilotait un accord unanimement salué comme un succès. Dans son discours de clôture, Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, président de la conférence, ne cachait pas sa satisfaction :
Son contenu majeur, à savoir des promesses de réductions strictement nationales des émissions, sans aucun engagement contraignant de la part des États (dans le langage onusien, des « contributions déterminées au niveau national »), n’a toutefois pas été impulsé par l’Hexagone : il s’agissait, pour l’essentiel, d’une construction sino-américaine.
À lire aussi : De Rio à Dubaï : les rivalités entre les États-Unis et la Chine dans les négociations climatiques
Pour la première fois, les pays parties à la Convention climat se sont officiellement dotés d’une cible d’augmentation des températures à ne pas dépasser.
L’objectif, porté dans les ultimes jours de la COP21 par une coalition de petits États insulaires et de pays particulièrement vulnérables, était désormais de « contenir le réchauffement climatique nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels et de poursuivre l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5 °C ».
La Conférence de Paris a ainsi franchi le pas d’inscrire la décarbonation de l’économie mondiale dans le temps long. Mais elle l’a fait sans imposer aux États le moindre engagement contraignant : simplement en se convainquant que le socle de transformations nationales volontaires suffirait.
Le problème, c’est que les « contributions nationales » communiquées par les parties à la COP, à supposer qu’elles ne restent pas de vaines promesses, emmenaient de toute façon vers un réchauffement bien supérieur à l’engagement fixé : environ +3 °C minimum sur le siècle.
L’écart donne le vertige : pour coller aux 2 °C – et a fortiori aux 1,5 °C – visés, il eût fallu que les contributions nationales ne soient rien moins que, respectivement, de 30 % et de 41 % plus ambitieuses d’ici à 2030.
S’était-on naïvement imaginé qu’elles seraient rapidement relevées après ce premier tour de chauffe ? L’accord de Paris ne s’était-il pas doté, dans l’ombre, d’une porte de sortie, ou d’une échappatoire, dont on n’a probablement saisi ni la subtilité ni la teneur en 2015 ?
L’adoption d’un objectif de stabilisation des températures appelait mécaniquement – c’est une contrainte physique imposée par la dynamique de la chimie atmosphérique – celui de zéro émission nette, c’est-à-dire un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre.
C’est par l’angle d’efforts de décarbonation colossaux que cet objectif de neutralité carbone a été introduit à l’article 4 de l’accord. Mais, insidieusement, il avait ouvert une brèche : pour faire tenir cette impossible balance entre un objectif aussi ambitieux et des « contributions nationales » aussi insuffisantes, la condition impérative était de retirer massivement du CO2 de l’atmosphère.
Et pour cela de recourir à des technologies comme la capture et le stockage du carbone. Cela n’a pas été crié sur les toits de Paris, mais sans le recours à des solutions technologiques, et en particulier à la capture du carbone, les ambitions de l’accord de Paris étaient absolument inatteignables.
Les premiers investissements dans la transition énergétique et les technologies bas carbone sont déjà anciens. Mais ils ne sont manifestes que depuis le début de la décennie 2000 et n’ont enfin décollé qu’à la suite de la COP21 de Paris.
Ils ont été multipliés par 15 entre 2004 et 2020, pour s’élever à 755 milliards de dollars en 2021, soit un peu plus de 648 milliards d’euros, dont au moins la moitié en Asie. Ils ont ensuite grimpé à 1 100 milliards de dollars (859 millions d’euros) en 2022, avec la Chine premier investisseur pour 546 milliards de dollars (469,4 milliards d’euros), contre 141 milliards de dollars (121,2 milliards d’euros) pour les États-Unis. En 2024, ces investissements atteignaient 2 000 milliards de dollars (1 718 milliards d’euros).
Ces investissements, qui portent ce que nous nommons « capitalisme climatique », ont été largement mobilisés par la Conférence de Paris.
Comme l’écrit l’économiste Jean Pisani-Ferry :
« Les engagements de réduction des émissions ont ensuite atteint une crédibilité suffisante pour qu’une fraction significative des entreprises mondiales investisse dans la construction d’une économie décarbonée. S’est ainsi engagée une guerre entre un capitalisme “brun” et un nouveau capitalisme “vert”, qui parie sur le développement de technologies propres. »
Par capitalisme climatique, nous entendons la reconfiguration des structures productives – technologies, institutions, comportements – qui inscrirait le changement climatique comme une dimension nouvelle de la production de valeur et de l’accumulation du capital, c’est-à-dire de la recherche de profit et de l’investissement.
Aujourd’hui, le capitalisme climatique chinois, alors que la Chine est le premier pays émetteur de gaz à effet de serre et le premier pays consommateur mondial de charbon, fait la course en tête pour la décarbonation et la transition écologique.
La stratégie chinoise a positionné la décarbonation industrielle comme une puissante arme géoéconomique. C’est manifeste pour la puissance installée en renouvelables, les marchés des terres rares, des panneaux photovoltaïques, des batteries, celui des véhicules électriques, mais aussi pour les dépôts de brevet sur les énergies propres et, depuis peu, l’installation et le marché des batteries géantes de stockage de l’électricité, parties pour rebattre les cartes de la transition énergétique.
Dès la fin de la décennie 2000, la Chine s’était lancée dans la diminution de la pollution atmosphérique (alors de grande ampleur), se proposant d’édifier une « société écologique », avec l’apparition des tout premiers deux-roues et bus électriques dans de grandes villes.
Dans les années précédant l’accord de Paris, elle a pensé et construit l’un des plus déterminants de ses plans de développement, officialisé au printemps 2015 sous le nom de plan « Made in China 2025 ». L’optique annoncée était de devenir un leader industriel, notamment dans le secteur des véhicules électriques et de l’énergie propre. Dix ans plus tard, ce plan s’affirme comme une réussite.
Le capitalisme climatique, qui est porté par la Chine et qui dame le pion au pétro-État que sont les États-Unis, se renforce et se sera certainement consolidé à l’horizon 2050.
Michel Damian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.