03.03.2026 à 16:56
Pourquoi les bombardements suffisent rarement à faire chuter un régime
De la Seconde Guerre mondiale à la guerre en Irak en 2003, l’histoire montre que les guerres aériennes ne sont pas forcément efficaces pour déstabiliser un pouvoir en place et briser le soutien que lui apporte une population.
Ukraine, Gaza, Syrie, et désormais Iran : les images de villes détruites saturent les écrans et montrent des destructions d’une ampleur extrême. Les bombardements contemporains poursuivent des objectifs très différents selon les contextes politiques et militaires. À Gaza, les frappes israéliennes visent officiellement à détruire le Hamas et à libérer des otages, mais on constate aussi une stratégie de terreur vis-à-vis des populations civiles. On retrouve aussi cette stratégie en Ukraine, avec pour objectif de briser le moral de la population, notamment avec le ciblage de la grille énergétique.
Dans le contexte plus large du conflit israélo-iranien, les frappes ont une logique partiellement distincte : Israël et les États-Unis ont mené des attaques contre des installations nucléaires et militaires iraniennes afin de détruire un programme perçu comme une menace stratégique, mais aussi afin d’amener à un changement de régime. 
Ces cas montrent que l’arme aérienne est utilisée pour atteindre des objectifs assez distincts. Or les réflexions sur l’usage des armes aériennes n’est pas nouvelle – elle a un siècle. Que nous enseigne cette histoire sur l’impact réel des stratégies de bombardements – notamment sur les populations ou les structures politiques – au-delà des pertes et des destructions matérielles ?
Pourquoi l’idée de campagnes aériennes à l’effet politique décisif est-elle toujours prisée, aujourd’hui encore, alors que de nombreux exemples montrent qu’elle est largement illusoire ?
Dans les années 1920, le général italien Giulio Douhet (1869-1930) théorise la suprématie aérienne. Selon lui, la prochaine guerre se gagnera dans le ciel. En frappant directement les centres urbains, en infligeant une terreur massive aux populations civiles, on provoquerait un effondrement moral rapide. Les gouvernements, sous la pression de leurs propres citoyens, seraient alors contraints de capituler.
Cette vision repose sur une hypothèse simple : la peur détruit la volonté collective. Si Douhet structure cette doctrine, elle est déjà présente dans l’imaginaire stratégique. Dans The War in the Air (1908), H. G. Wells imagine ainsi qu’une Allemagne dotée d’une supériorité aérienne écrasante contraint Washington à capituler. Mais le roman contient un détail souvent oublié : une fois débarqués, les Allemands affrontent une résistance populaire acharnée. Dès le début du XXᵉ siècle, on pressent donc à la fois la puissance et les limites du bombardement aérien.
Qu’en est-il réellement ? Que nous dit la recherche sur cette question décisive ?
À la fin du XXᵉ siècle, le politologue états-unien Robert A. Pape propose une analyse systématique des campagnes aériennes du XXᵉ siècle dans Bombing to Win. Air Power and Coercion in War (1996).
Il distingue trois stratégies qu’il est nécessaire de garder à l’esprit, car il s’agit d’une grille de lecture clé pour ce que nous vivons en ce moment dans le cadre des bombardements israélo-américains en Iran, mais aussi pour tout type de bombardement en général. L’idée ici est de déterminer dans un premier temps quelle est l’intentionnalité derrière le recours à l’arme aérienne, afin de pouvoir en évaluer les effets. Pour Pape, trois options sont offertes :
Punishment (la punition) Il s’agit ici de frapper les civils pour infliger des souffrances et provoquer une pression politique interne. C’est la version contemporaine du modèle douhétiste.
Risk (l’escalade graduelle) Il s’agit de menacer d’intensifier progressivement les frappes afin de créer incertitude et crainte d’une destruction totale.
Denial (le déni) Finalement, il s’agit de détruire les capacités militaires, logistiques et stratégiques pour empêcher l’adversaire d’atteindre ses objectifs.
Les conclusions empiriques de Pape sont sans ambiguïté, et on les retrouve dans la grande majorité des recherches menées sur les bombardements : les campagnes fondées sur la punition des civils échouent presque toujours, et les campagnes efficaces sont celles qui empêchent militairement l’adversaire d’agir.
Autrement dit la coercition fonctionne lorsqu’elle modifie un calcul stratégique, non lorsqu’elle cherche à briser un moral. La différence est fondamentale car si l’on se trompe d’objectif, l’effet attendu ne sera pas obtenu.
Pendant le Blitz (1940-1941), le psychiatre canadien J. T. MacCurdy analyse les réactions des civils britanniques dans The Structure of Morale (1943). Il distingue trois catégories après une explosion : les morts, les near misses (frappés de près) et les remote misses (frappés de loin). Les morts n’ont d’impact qu’à travers la perception qu’en ont les survivants. Les frappés de près peuvent être traumatisés. Mais la majorité appartient aux frappés de loin : ils ont entendu l’explosion, vu les dégâts… et sont encore en vie.
MacCurdy montre ainsi qu’après une peur initiale un processus d’adaptation rapide s’enclenche. Les survivants développent des réponses variées – du fatalisme au sentiment d’invulnérabilité. En d’autres termes, les bombardements produisent plus de survivants que de victimes, et les survivants apprennent. Par ailleurs, les individus finissent par s’habituer : la peur intense du premier choc décroît si elle n’est pas constamment associée à une destruction personnelle.
L’enquête « United States Strategic Bombing Survey », menée après la Seconde Guerre mondiale, confirme ce constat. Au-delà d’un certain seuil, la destruction supplémentaire produit des rendements décroissants. Le moral allemand ne s’effondre pas ; il évolue vers l’apathie ou l’endurance, mais pas vers la capitulation ni le soulèvement contre le régime. Plus proches de nous, les mêmes effets produisent les mêmes conséquences, avec des bombardements russes qui renforcent la population ukrainienne.
Plus encore, certaines recherches montrent des effets contre-productifs. L’étude de M. A. Kocher et ses collègues sur la guerre du Vietnam (2011) démontre que le bombardement de villages a déplacé le contrôle territorial vers le Viet Cong. Les pertes civiles délégitiment l’autorité centrale et renforcent l’insurrection. Dans ce contexte, la terreur nourrit l’adversaire, et ce jusque dans les travaux récents menés sur les campagnes américaines de lutte contre les insurrections. Il en va de même dans le cadre de l’opération états-unienne « Inherent Resolve » (« Détermination absolue », 2014) en Irak et en Syrie, où la recherche a montré que les bombardements avaient des effets incertains, avec un risque de solidarité accrue autour des insurgés dès lors que des civils sont touchés. Finalement, la violence aérienne change rarement la loyauté dans le sens espéré.
Malgré un siècle de travaux empiriques montrant que la destruction matérielle se convertit rarement, à elle seule, en effondrement politique, l’idée que la pression militaire externe produisant un effet politique décisif demeure. Comment l’expliquer ?
Désormais, les dirigeants contemporains ne parlent plus de « briser une population », mais ils suggèrent souvent que la dégradation capacitaire ou la pression cumulative pourraient fragiliser durablement le pouvoir en place.
On peut d’abord expliquer la persistance de la croyance en l’efficacité de la pression externe par la fascination technologique. La puissance visible des bombes suggère une efficacité évidente. On peut mesurer les tonnes larguées, exhiber la précision des bombes dites bunker busters, compter les infrastructures détruites.
Ensuite, on peut l’expliquer par une confusion entre choc initial et effet durable. Le Shock and Awe (le choc et l’effroi) produit un impact spectaculaire, mais celui-ci ne se traduit pas nécessairement en capitulation politique. Le cas irakien est ici exemplaire : après la campagne d’ouverture extrêmement spectaculaire et l’effondrement initial du régime de Saddam Hussein (2003), la coalition a fait face dans la foulée à une guerre prolongée de contre-insurrection (2003-2011).
Il faut aussi rappeler que les effets d’un bombardement ne dépendent pas uniquement des capacités détruites mais de la nature de l’adversaire : régime autoritaire ou démocratie, guerre conventionnelle ou insurrection, société fragmentée ou fortement cohésive. Une même campagne peut produire des effets radicalement différents selon le contexte.
Enfin, la stratégie aérienne est séduisante politiquement. Elle promet des résultats sans engagement terrestre massif et sans les pertes qu’il implique. Elle offre l’illusion d’une coercition à distance. Autant d’éléments que l’on semble retrouver dans le cas du conflit en cours avec l’Iran.
La guerre aérienne peut détruire des infrastructures et des capacités militaires, paralyser une économie, modifier un rapport de forces militaire. Mais elle est beaucoup plus incertaine lorsqu’elle vise des effets politiques tels qu’un renversement de régime, un effondrement moral ou une insurrection populaire.
Les frappes américaines contre des cibles iraniennes s’inscrivent officiellement dans une logique de dégradation capacitaire. Pourtant, elles nourrissent aussi l’espoir d’un affaiblissement politique interne. Or l’histoire nous invite à la prudence : la destruction matérielle ne se convertit pas mécaniquement en bascule politique, et les attentes placées dans ses effets indirects sont souvent exagérées.
Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de La Fabrique de la Cité, et du collectif Making Tomorrow. Lieutenant Colonel de réserve au sein du Commandement du Combat Futur de l’armée de terre, il a été animateur de la Red Team Défense du Ministère des Armées.
03.03.2026 à 16:55
Les frappes américano-israéliennes ont causé des dommages importants en Iran. Des centaines de personnes ont été tuées, de nombreuses villes ont été touchées, et plusieurs personnalités de premier plan du régime ont été éliminées, à commencer par le Guide suprême Ali Khamenei. Comment la société iranienne vit-elle cette séquence, qui intervient peu après l’écrasement extrêmement sanglant des manifestations de janvier dernier ? Entretien avec Caroline Azad, spécialiste de l’Iran, chercheuse associée à la Maison des sciences humaines de l’Université libre de Bruxelles.
Tout d’abord, une question personnelle : vos proches en Iran sont-ils en sécurité ?
Caroline Azad : Depuis samedi matin, nous n’avons eu que des bribes de nouvelles. Internet et le téléphone ne fonctionnent que par intermittence. Apparemment, tout le monde va bien, mais Téhéran est lourdement frappé, et beaucoup de gens ont quitté la capitale. L’inquiétude est évidemment très grande.
Le Guide suprême a été tué, de même que plusieurs personnalités de premier plan. Selon vous, le régime iranien peut-il tenir ?
C. A. : Le régime cherche à afficher un semblant de stabilité, notamment en annonçant l’instauration d’un conseil de direction intérimaire ; et il fait tout pour indiquer à la population qu’il n’entend rien céder, en poursuivant, malgré la situation actuelle, la répression épouvantable qu’il abat sur les Iraniens depuis fin décembre 2025. On sait qu’un certain nombre de personnes qui avaient célébré dans les rues l’annonce de la mort de Khamenei a été abattue par les forces de sécurité. Des vidéos nous sont parvenues montrant des gens, notamment des jeunes, qui exprimaient publiquement leur joie, avant même que la nouvelle soit officialisée par la télévision d’État.
Ce n’est pas étonnant : le massacre opéré par le régime contre les contestataires fin décembre et pendant tout le mois de janvier a entériné une rupture définitive entre le pouvoir et une grande partie de la population. Il n’y a pas de possibilité de retour en arrière. Tout au long du mois de janvier, les autorités ont fait tirer à balles réelles sur des civils désarmés, sur des familles, y compris sur des enfants. Les gens savaient qu’en sortant manifester, ils s’exposaient à un risque mortel. Souvent, avant d’aller rejoindre les cortèges, ils laissaient sur les réseaux sociaux des sortes de testaments, disant face caméra : « Je sors aujourd’hui, je sais que si je suis tué, je serai mort pour le salut de l’Iran et pour la liberté de mes compatriotes. »
J’insiste sur cette détermination absolue de très nombreux Iraniens à voir ce régime qu’ils honnissent disparaître. On parle de plusieurs dizaines de milliers de personnes tuées en quelques semaines. Ce carnage a généré un tel choc et un tel degré de désespoir au sein de la population qu’une bonne partie en est venue à demander, à exiger et à espérer une intervention extérieure sur son territoire.
Je crois qu’on n’a pas pris la pleine mesure, à l’extérieur du pays, de l’ampleur des crimes du régime. On parle là d’une véritable extermination de tous les segments de la population qui s’opposent. Mais les gens – et spécialement les jeunes qui n’ont pas connu l’Iran d’avant la révolution islamique, qui n’ont pas connu la longue et si meurtrière guerre contre l’Irak, qui n’ont même pas connu le vent d’espoir brièvement suscité en 2009 par le mouvement vert – continuent de protester, depuis 2022 et le mouvement Femme, Vie, Liberté, et jusqu’à aujourd’hui, malgré une répression d’une violence inouïe. La contestation de début 2026 a été plus massive que toutes les phases précédentes. Des foules colossales sont sorties dans la rue. Donc, pour répondre à votre question, même si le régime ne chute pas rapidement, il sait qu’il devra sans doute continuer de faire face à ce soulèvement généralisé.
Que souhaitent les contestataires en Iran ? La fin du régime ? Une réforme qui irait vers une sorte de démocratisation ?
C. A. : Il y a un constat qui est exprimé par de larges segments de la population, sinon la majorité depuis 2022 : c’est que ce régime est irréformable. Toute réforme de ce régime – et ça, la société, l’a compris – est incompatible avec sa survie. Résultat : le régime est dans une logique radicale de survie et la société a démontré sa détermination à refuser tout compromis avec ses bourreaux et demande un changement immédiat. L’appauvrissement croissant de la population depuis trente ans et le désespoir généralisé ont engendré une génération de jeunes qui n’ont rien à perdre puisqu’ils n’ont rien. Pour eux, la seule solution, c’est le changement total.
Ce changement peut-il passer par un retour, dans un rôle ou un autre, de la figure de Reza Pahlavi, fils du shah d’Iran renversé en 1979 ?
C. A. : S’il est resté actif durant toutes ses années d’exil et a maintenu le lien avec ses racines et son engagement patriotique, Reza Pahlavi a gagné en visibilité depuis 2022. Il a développé toute une stratégie de communication qui lui a permis de s’adresser directement à la nation iranienne à travers les réseaux sociaux. En janvier, c’est en large partie à son appel que les Iraniens ont répondu en descendant dans les rues en très grand nombre. Il n’incarne pas nécessairement le retour à la monarchie, mais il représente pour beaucoup d’Iraniens la possibilité d’un Iran différent, d’un Iran apaisé et qui aurait retrouvé sa dignité, où les droits civiques seraient respectés, où l’économie serait fonctionnelle et où la religion n’interférerait pas dans les affaires publiques et politiques.
Le système actuel est parvenu à tellement dégoûter la population que celle-ci le rejette en bloc. Et comme toute opposition organisée est impossible à l’intérieur, on regarde vers l’extérieur – et là, il y a, pour l’essentiel, deux mouvances : celle de Pahlavi, lequel affirme souhaiter contribuer à la mise en place d’un Iran démocratique à travers un plan de transition qu’il détaille sur son site et à propos duquel il communique depuis plusieurs années ; et celle de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI), mais celle-ci n’a aucune légitimité aux yeux de la population, aucun slogan n’y fait référence lors des mouvements.
Pahlavi, qui était très jeune au moment où son père a été renversé en 1979, n’a pas de sang sur les mains, alors que les Moudjahidines du peuple se sont ralliés à l’Irak de Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak et sont globalement perçus comme une organisation violente et sectaire qui a par ailleurs longtemps été classée comme organisation terroriste par plusieurs pays occidentaux, dont les États-Unis. Dans ce contexte, Pahlavi apparaît comme un acteur derrière lequel bon nombre d’Iraniens peuvent se ranger. Il dit depuis des décennies que ce qu’il veut, c’est accomplir sa mission patriotique et mettre en place une transition démocratique en Iran avec des points essentiels qui sont la laïcité, l’autodétermination du peuple et l’intégrité territoriale du pays. Ce sont des éléments qui résonnent très fort au sein de l’Iran actuel.
On a quand même vu aussi des rassemblements massifs, notamment à Téhéran, pour pleurer la mort de Khamenei. Est-il possible d’estimer quelle est la proportion d’Iraniens qui reste encore attachée à la République islamique, à son mode de gouvernement et à ses leaders ?
C. A. : Il est difficile d’avoir des chiffres précis puisqu’on ne peut pas réaliser de sondages crédibles dans le pays. Mais effectivement, en près de cinquante ans d’existence, le régime a travaillé à organiser une base loyale. Il y a des gens qui ont profité des largesses du régime en échange de leur loyauté. Sous la République islamique, un certain nombre de personnes ont obtenu un statut social, et toute une série d’avantages socio-économiques en échange de cette loyauté. Cette loyauté n’est pas gratuite, elle fonctionne car le ratio coûts-bénéfices semble encore à l’heure actuelle à leur avantage. Certains considèrent donc qu’ils auraient beaucoup à perdre en cas de changement. La République islamique s’est engagée depuis près d’un demi-siècle dans une vaste entreprise d’endoctrinement de la population. On constate aujourd’hui son échec. Même si certains continuent d’y croire, il reste difficile de mesurer leur proportion exacte ; elle n’est en tout cas pas majoritaire.
L’opposition n’est pas armée. Or le régime, vous l’avez dit, ne déposera pas les armes de lui-même. Est-il possible que des franges de l’armée, des forces de l’ordre, des pasdarans finissent par se retourner contre le pouvoir ?
C. A. : Il apparaît que, lors du massacre de janvier dernier, l’ensemble des forces de répression et de sécurité n’ont pas accepté de tirer sur les gens. On sait que les dirigeants du pays ont fait venir des membres du Hezbollah libanais, des milices irakiennes, des milices afghanes, des milices pakistanaises pour tuer un maximum de personnes. Ce qui peut indiquer que la loyauté des forces de sécurité iraniennes n’est pas aussi totale qu’on le croit généralement.
Avant même les bombardements, qui ont encore affaibli un régime déjà exsangue et enlisé dans son idéologie, certaines figures des pasdaran avaient d’ailleurs reconnu qu’il y avait eu des défections au sein de l’appareil de sécurité. Il y a des fractures importantes au niveau du système iranien. Comment vont-elles se traduire concrètement dans les prochains jours et dans les prochaines semaines ? Il est encore trop tôt que pour pouvoir le dire. Mais le régime ne tombera que par la volonté des Iraniens. Et pour cela, il faudrait, comme le souligne l’historien Clément Therme que je rejoins dans son analyse, à la fois une rupture effective au sein du système et une articulation stratégique entre des forces désidéologisées et cette opposition extérieure.
Contrairement à ce qui prévalait encore il y a quelques années, les massacres récents ont fait émerger une dynamique de convergence : cette opposition est désormais massivement plébiscitée, tant par les Iraniens de la diaspora que par ceux de l’intérieur. Il faut souligner à cet égard que les services de renseignement israéliens ont une connaissance approfondie de la situation interne en Iran. Ce niveau de maîtrise remonte à l’époque impériale. Cela signifie qu’ils disposent de sources et de relais à l’intérieur même du régime – ce n’est pas le signe d’un régime monolithique qui ne se fissure pas, au contraire.
Propos recueillis par Grégory Rayko.
Caroline Azad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.03.2026 à 16:55
Oser enquêter face au pouvoir turc
En 1995, alors que le conflit entre la Turquie et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) s’intensifie, la sociologue Pinar Selek décide d’enquêter sur les origines du mouvement de résistance kurde. Ce travail de recherche lui vaut d’être arrêtée par la police d’Istanbul : refusant de livrer les noms des personnes interrogées, elle est torturée et emprisonnée, avant d’être acquittée à quatre reprises, puis de nouveau poursuivie. Depuis plus de vingt-sept ans, elle incarne le combat pour la liberté de penser. Dans son ouvrage Lever la tête. La recherche interdite sur la résistance kurde, qui vient de paraître aux éditions Université Paris Cité, Pinar Selek, aujourd’hui maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Nice Côte d’Azur et membre de l’Unité de recherche migrations et société (Urmis), revient sur ces années de persécution, et fait de son récit un acte de résistance intellectuelle. Extraits.
Depuis quelques mois, je vis une expérience renversante, poignante. Elle n’est ni amoureuse ni amicale… Je sens des choses qui se cassent, qui saignent énormément, qui crient à l’intérieur de moi, mais sans être pour autant une expérience corporelle. N’attendez pas un roman policier ou un conte de fées : j’ai ouvert les pages de ma recherche disparue. Sans l’avoir retrouvée. Je ne l’ai jamais retrouvée.
Je parle de ma recherche sociologique sur le mouvement kurde. La recherche dont on m’a dépossédée, qu’on m’a arrachée et qui a disparu. J’ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire. Jusqu’à maintenant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les matériaux de ma recherche sont devenus l’objet d’un délit politique : pour avoir prétendument porté atteinte à la nation, ils ont été confisqués par la police turque.
Tout a commencé en 1995. J’avais 24 ans et je vivais à Istanbul, dans un pays déchiré par un conflit que personne ne pouvait nommer. Depuis 1984, une guerre opposait l’État turc au mouvement kurde. Ce mouvement portait les revendications d’un peuple dont la langue s’est alors retrouvée interdite, l’histoire niée, l’existence même contestée par le pouvoir nationaliste et militariste turc.
Estimée à plus de 45 millions de personnes, cette population était divisée par les frontières nationales de la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Cette guerre s’accompagnait d’une mobilisation populaire sans précédent : malgré les 35 000 prisonniers politiques, la torture systématique, les disparitions quotidiennes, de plus en plus de jeunes Kurdes gagnaient le maquis, et les funérailles de guérilleros et guérilleras se transformaient en soulèvements. Mais il était interdit d’en parler. Il fallait employer les mots imposés par le pouvoir : ennemis, terroristes, diables. Parler d’un conflit social, ou même parler d’un conflit tout court constituait un acte dangereux.
Le pouvoir politique, en marginalisant la réflexion, en favorisant le mépris de la théorie, en banalisant l’irrationnel et l’absurdité, gouvernait les émotions. Tout cela faisait très peur. Pourtant, c’était une responsabilité de démontrer que les choses étaient plus compliquées qu’on ne le supposait et que les formulations réductrices qui résumaient la réalité étaient aveuglantes. Et pour le démontrer, il fallait d’abord enquêter. Je l’ai fait. Je refusais de plier devant cette folie. J’ai réfléchi, posé des questions.
Ainsi s’est construite une recherche-responsabilité qui m’a conduite à problématiser un mouvement social interdit, porté par une population minorisée et criminalisée, dans un contexte de guerre.
Le 11 juillet 1998, j’ai été arrêtée par la police d’Istanbul. Elle a confisqué tous mes matériaux concernant ce travail. Les cahiers, les disquettes… Elle exigeait que je livre les noms de mes interlocutrices et interlocuteurs. J’ai subi des tortures qui m’ont longtemps interdit toute activité physique ou intellectuelle.
Malgré la violence de mon supplice, j’ai réussi à préserver leur sécurité sans jamais révéler la moindre information et en respectant les règles de déontologie, à l’instar du secret professionnel de l’avocat. Devant ma résistance, l’étau de l’horreur s’est resserré : un mois après mon arrestation, alors que j’étais en prison, j’ai appris à la télévision que le pouvoir turc avait décidé de faire de moi une terroriste en m’accusant fallacieusement d’être impliquée dans l’attentat du bazar aux épices à Istanbul, alors même qu’il avait été établi que l’explosion était un accident. Après deux ans et demi de prison et quatre acquittements en 2006, 2008, 2011 et 2014, je subis, encore aujourd’hui, un harcèlement politico-judiciaire : le procès dure depuis 27 ans.
J’ai ouvert les pages de ma recherche disparue. Sans l’avoir retrouvée. Je ne l’ai jamais retrouvée. Je parle de ma recherche sociologique sur le mouvement kurde. La recherche dont on m’a dépossédée, qu’on m’a arrachée et qui a disparu. J’ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire.
Jusqu’à maintenant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les matériaux de ma recherche sont devenus l’objet d’un délit politique : pour avoir prétendument porté atteinte à la nation, ils ont été confisqués par la police turque. […]
J’avais tous les moyens nécessaires à la reprise de mon enquête inachevée. […] Mais jusqu’alors, je n’y avais pas pensé un seul instant. C’est comme si elle était terminée. Non, elle m’a été enlevée. Et je devrais l’abandonner ? Comment un travail que j’ai commencé avec une grande curiosité et que j’ai mené avec enthousiasme jusqu’à la dernière minute peut-il rester en suspens ? Pourquoi n’ai-je pas rédigé au moins tout ce que j’avais 12 appris ?
Ma recherche a vraiment été interrompue. Ce qui est étrange, c’est que je n’ai même pas pensé que ce travail était inachevé. Avais-je intériorisé l’interdiction de mes matériaux ? Est-ce mon point de non-résistance ? Si c’est le cas, comment expliquer que je m’exprime souvent sur cette question dans l’espace public ? Ça ne semble pas être la peur. Quoi d’autre ? La fatigue ? Peu probable. Mes troubles liés au stress post-traumatique ? Un blocage ?
Sinon quoi ?
J’ai réfléchi. Ma recherche est un organisme vivant. Elle est née et elle a continué à grandir. Elle a été enlevée et non pas avortée. La naissance d’une recherche n’est pas sa publication. Ses matériaux sont blessés mais toujours en vie, en transformation, en vibration. Pour les soigner, j’écris.
Pourquoi maintenant ? Comment se fait-il que je m’en sois rendu compte soudainement, après 27 ans ? Me rendre compte de ma recherche blessée en moi. Puisque rien ne tombe du ciel, comment s’est produite cette révélation ?
Je suis vraiment étonnée. Profondément étonnée. Et c’est ce profond étonnement qui me procure la force d’écrire. J’écris pour découvrir et pour me débarrasser du désarroi.
Je vais me découvrir en écrivant. Je l’écrirai, vous le lirez. Nous le découvrirons ensemble.
Pinar Selek ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.