14.06.2026 à 10:32
Arménie : un scrutin sous le signe de la géopolitique
14.06.2026 à 10:32
Arménie : un scrutin sous le signe de la géopolitique
Les élections législatives, qui se sont tenues le 7 juin en Arménie (où l’essentiel du pouvoir est aux mains du premier ministre, le président jouant un rôle essentiellement protocolaire), se sont soldées par la victoire du parti du premier ministre sortant Nikol Pachinian, qui reste donc à la tête d’un pays encore traumatisé par la prise récente du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan. Les deux principaux partis d’opposition, réputés pro-russes, seront également représentés au Parlement.
L’orientation pro-européenne enclenchée par Pachinian est confirmée, mais son ampleur sera limitée : l’Arménie, qu’elle le veuille ou non, demeure largement tributaire de la Russie, explique dans cet entretien Anita Khachaturova, spécialiste de l’Arménie à l’Université libre de Bruxelles.
The Conversation : Quels sont les principaux enseignements des élections législatives ?
Anita Khachaturova : Contrat civil, le parti du premier ministre Nikol Pachinian, en poste depuis 2018, est arrivé en tête avec 49,8 % des voix. Deux principales formations d’opposition entrent également au Parlement ; il fallait pour cela obtenir au moins 4 % des suffrages pour un parti seul et 8 % pour une alliance de partis : Arménie forte, dirigée par le milliardaire Samvel Karapetyan, avec environ 23 %, et l’alliance de l’ancien président Robert Kotcharian, autour de 10 %.
La participation a atteint près de 59 %, un niveau exceptionnellement haut pour l’Arménie. Les projections tablaient sur une participation nettement plus faible en raison de l’apathie qui caractérise la société arménienne ces dernières années. Cette mobilisation explique les scores non négligeables obtenus par l’opposition, qui espérait faire voter des électeurs jusque-là démobilisés ou indécis.
Une question reste toutefois en suspens à ce stade : celle de l’entrée éventuelle au Parlement du parti Arménie prospère, qui a manqué le seuil requis de seulement quelques centièmes de point. Ce détail pourrait avoir des conséquences institutionnelles importantes.
Pachinian sort-il renforcé du scrutin ?
A. K. : Pas vraiment. Il conserve le pouvoir et peut former seul un gouvernement, mais il est moins fort qu’auparavant. Dans le Parlement précédent, son parti disposait de 71 sièges sur 107, soit une très large majorité. Aujourd’hui, il devrait obtenir entre 61 et 64 sièges, en fonction de l’entrée ou non du parti Arménie prospère.
La différence est essentielle : le chef du gouvernement sortant risque de perdre la majorité qualifiée qui lui permettait d’adopter certaines lois constitutionnelles ou de procéder à des nominations importantes au sein des institutions judiciaires et administratives.
Dans tous les cas, cela met en péril le projet de nouvelle Constitution, qui était l’un des axes majeurs de sa campagne.
Que veut-il changer à la Constitution ? S’agit-il d’abandonner officiellement toute prétention arménienne sur le Haut-Karabakh ?
A. K. : C’est plus subtil. La Constitution arménienne ne mentionne pas directement le Haut-Karabakh. En revanche, son préambule renvoie à la Déclaration d’indépendance de 1990 qui, elle, contient une référence au Karabakh.
L’Azerbaïdjan considère cette référence comme incompatible avec la signature d’un traité de paix définitif et fait de sa suppression une pré-condition à la normalisation des relations entre les deux États.
Pachinian affirme que son projet de réforme constitutionnelle répond à une logique interne de modernisation institutionnelle. Toutefois, dans les faits, ce processus est étroitement lié aux négociations avec l’Azerbaïdjan. Le premier ministre a d’ailleurs mis en garde les électeurs lors de sa campagne, affirmant que s’il n’était pas réélu avec une majorité constitutionnelle, c'est-à-dire les deux tiers des mandats, il faudrait s’attendre à une guerre en septembre.
Pour changer la Constitution, il faut organiser un référendum. Or, les conditions légales sont particulièrement exigeantes. Sans majorité des deux tiers au Parlement, Nikol Pachinian ne pourra pas mener ce projet à bien.
Peut-on résumer cette élection à un choix entre la Russie et l’Occident ?
A. K. : C’est la manière dont cette élection a été présentée dans la presse internationale, mais c’est plus compliqué que cela. L’Arménie a toujours dû mener une politique multilatérale du fait de sa géographie complexe et des conflits avec ses voisins azerbaïdjanais et turc. Avant Nikol Pachinian, on parlait de « politique de complémentarité » visant à concilier la prise en compte des intérêts de l’allié russe et le maintien de bonnes relations à la fois avec l’Occident et avec l’Iran. Toutefois, depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, la rupture profonde entre la Russie et les pays occidentaux a changé cette dynamique. L’influence de la Russie dans la région a connu un recul définitif.
Depuis l’offensive azerbaïdjanaise en septembre 2022 – ce qui a débouché sur l’occupation de plus de 200 kilomètres carrés de territoire arménien souverain – et le siège puis la capture du Haut-Karabakh l’année suivante, la Russie s’est révélée un allié peu fiable pour l’Arménie. La popularité de la Russie en Arménie a dégringolé.
Pachinian a progressivement engagé une politique de diversification stratégique et de rapprochement avec l’Union européenne et les États-Unis, mais également avec d’autres pays non occidentaux, comme l’Inde. Cette réorientation qui se veut démonstrative en faveur de l’Europe, souvent accompagnée d’un langage virulent, lui vaut d’être accusé par certaines franges de l’opposition et de la diaspora de compromettre la sécurité de l’Arménie. Cette fracture a été encore exacerbée durant la campagne électorale : Pachinian accuse toute opposition d’être aux mains du Kremlin, tandis que les formations réputées pro-russes et leurs soutiens l’accusent d’être à la solde de la Turquie et de l’Azerbaïdjan.
Cependant, il ne faut pas réduire la vie politique arménienne à cette seule opposition. Dix-neuf partis participaient au scrutin. Plusieurs petites formations, critiques aussi bien du gouvernement Pachinian que des figures oligarchiques pro-russes, défendaient un agenda démocratique. Elles n’ont toutefois pas réussi à franchir les seuils électoraux, ce qui produit un Parlement encore plus polarisé qu’auparavant.
Tout cela ne contribue pas à l’émergence d’un débat sain et constructif sur l’avenir de l’Arménie. On remarque, par ailleurs, que les enquêtes d’opinion ne font pas état d’une polarisation autour de l’orientation géopolitique, mais montrent plutôt que les Arméniens donnent la priorité à des sujets socioéconomiques et de sécurité, qui restent très souvent à la marge des agendas politiques des uns et des autres.
Les puissances étrangères ont-elles tenté d’influencer le scrutin ?
A. K. : Oui, et de manière très visible. Du côté occidental, plusieurs signaux ont été interprétés comme un soutien à Pachinian. Des responsables européens ont multiplié les rencontres avec les autorités arméniennes pendant la campagne. Deux sommets européens se sont tenus en mai en Arménie en l’espace d’une semaine, début mai : le huitième sommet de la Communauté politique européenne puis le sommet UE-Arménie, en présence par ailleurs du président ukrainien Volodymyr Zelensky.
Si, en France, on a souvent mis en avant la séquence où, en marge de ce sommet, Emmanuel Macron a chanté la Bohême, de Charles Aznavour, accompagné par Nikol Pachinian à la batterie, l’organisation à ce moment-là d’une telle réunion à Erevan signalait clairement un soutien à la candidature de Pachinian.
Les États-Unis ont également affiché leur soutien politique au gouvernement arménien. Le secrétaire d’État Marco Rubio s’est rendu sur place peu avant le scrutin et Donald Trump a appelé à voter en faveur de Pachinian.
Du côté russe, les méthodes ont été plus coercitives. Moscou a exercé des pressions économiques, notamment sur certaines exportations arméniennes, et a accompagné la campagne d’opérations d’influence et de désinformation en faveur de Samvel Karapetyan, milliardaire disposant de la nationalité russe.
L’Azerbaïdjan a également émis des menaces envers les électeurs arméniens au cas où ceux-ci choisiraient de voter en faveur de l’opposition.
Bref, il s’agit probablement de l’élection la plus géopolitique de l’histoire récente de l’Arménie.
Après ce scrutin, faut-il parler d’un basculement définitif d’Erevan vers l’Occident ?
A. K. : Ce serait exagéré. L’Arménie reste très dépendante de la Russie sur les plans énergétique, économique et commercial. Cette dépendance s’est même renforcée depuis le début de la guerre en Ukraine, notamment du fait des flux financiers et humains venus de Russie, et aussi parce que l’Arménie a été utilisée par la Russie pour s’approvisionner en certains biens placés sous sanctions occidentales. Évidemment, l’Arménie fait formellement toujours partie du traité de sécurité collective, l’OTSC, dominé par la Russie, bien que sa participation y soit gelée, et maintient une base militaire russe sur son territoire.
À lire aussi : Erevan, le « refuge » russe au cœur de l’Arménie
Pachinian, je l’ai dit, a adopté pendant la campagne un discours très ambitieux sur le rapprochement avec l’UE mais, malgré l’enthousiasme des uns et des autres, aussi bien à Bruxelles qu’à Erevan, chacun comprend la réalité de la dépendance structurelle de l’Arménie à la Russie et des avantages qu’elle tire de sa participation à l’Union eurasiatique. L’UE ne peut pas, à ce stade, remplacer de manière durable la Russie, pas plus qu’elle ne peut parer aux pressions économiques que cette dernière pourrait exercer sur Erevan. Il est donc probable qu’à la suite de ces élections Pachinian retrouve un ton plus pragmatique face à Moscou.
La Russie, malgré sa réticence à reconnaître l’issue du scrutin – il n’y a toujours pas eu de déclaration officielle à cet effet –, n’envisageait pas sérieusement la perspective d’une victoire de l’opposition. Malgré l’asymétrie de cette relation, la Russie n’a pas non plus d’intérêt à pousser le gouvernement arménien dans ses retranchements en renforçant les sanctions. Elle risquerait de compromettre définitivement ses liens avec l’Arménie, ce qui la fragiliserait davantage dans la région.
On a beaucoup parlé d’Arméniens venus en masse de Russie pour voter, supposément en faveur de Karapetyan…
A. K. : Rappelons d’abord que la diaspora arménienne est considérable : environ 8 millions à 10 millions de personnes vivent à l’étranger, pour environ 3 millions d’habitants en Arménie même. Les principaux pôles diasporiques sont la Russie, les États-Unis et la France. Or le système arménien a une particularité : les citoyens vivant à l’étranger ne peuvent pas voter depuis leur pays de résidence. Ils doivent se déplacer en Arménie.
Des appels à la mobilisation ont effectivement circulé au sein de la diaspora russe, mais rien ne permet d’affirmer que cela a eu un impact déterminant sur le résultat.
Pourquoi les États-Unis s’intéressent-ils autant au dossier arméno-azerbaïdjanais ?
A. K. : L’enjeu principal est la question du corridor reliant l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan par le sud de l’Arménie.
Ce projet trouve son origine dans l’accord de cessez-le-feu de novembre 2020. À l’époque, la sécurité du corridor devait être assurée par la Russie.
Après la disparition du Haut-Karabakh arménien en 2023, cette formule est devenue politiquement inacceptable pour Erevan, alors que l’Azerbaïdjan continuait d’exiger un passage extraterritorial.
Les États-Unis ont alors proposé un nouveau mécanisme de supervision, présenté lors des négociations organisées à Washington en 2025. Ce projet, surnommé « la route Trump pour la paix et la sécurité internationale », vise à débloquer les communications régionales et à faciliter une normalisation entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Turquie, en octroyant des droits aux États-Unis pour le développement et le contrôle de la route, tout en préservant formellement la souveraineté de l’Arménie sur ce territoire.
Toutefois, sa mise en œuvre dépend toujours de la signature d’un traité de paix entre Erevan et Bakou. Et ce corridor longe l’Iran. Or, Téhéran voit d’un mauvais œil toute évolution susceptible de renforcer durablement l’influence américaine dans le Caucase du Sud, surtout au vu du contexte actuel où les États-Unis et Israël, un allié militaire de l’Azerbaïdjan, sont en guerre avec l’Iran.
La campagne électorale et le scrutin ont-ils été parfaitement démocratiques ?
A. K. : L’opposition conteste les résultats, après avoir passé la campagne à contester le placement en résidence surveillée de Karapetyan, mais les observateurs internationaux n’ont pas relevé d’irrégularités majeures dans le déroulement du scrutin. Cependant, plusieurs développements inquiètent.
Depuis plusieurs années, les pratiques du gouvernement arménien face à ses opposants témoignent d’un recul démocratique. Celles-ci sont souvent justifiées au nom de la lutte nécessaire contre l’influence russe. Dans les faits, cela a consolidé la mainmise du gouvernement sur le pouvoir judiciaire, qui a engagé un certain nombre de poursuites controversées contre des membres du clergé, des blogueurs ou des opposants.
Après la perte du Haut-Karabakh, les réfugiés arméniens sont également régulièrement ciblés par le premier ministre et son entourage, qui en font des boucs émissaires de la corruption qui a caractérisé les gouvernements précédents et une cinquième colonne de la Russie. Ces discours versent souvent dans le stigmate voire, comme le pointent certains observateurs, dans le discours de haine.
Lors de la campagne législative, Pachinian en a même fait son fer de lance, en mettant en scène ses accès de colère contre les ressortissants du Karabakh ou toute autre personne lui reprochant sa responsabilité dans la perte de la région. Il a traité les réfugiés de « fuyards », imitant leur accent de manière dénigrante et proférant des menaces : ce style agressif, qui suscite certes l’approbation d’une partie de son électorat, l’a probablement desservi.
Plus récemment, l’arrestation d’un militant originaire du Haut-Karabakh, pourtant connu pour son engagement anticorruption et sans lien avec la Russie, a suscité de nombreuses critiques au sein de la société civile.
Ces développements mettent en péril la promesse démocratique formulée depuis la révolution de velours de 2018, mais la société civile arménienne a encore un potentiel de mobilisation, et il s’agira d’être vigilant quant à sa capacité de faire face aux défis posés à la fois par un gouvernement qui empiète de plus en plus sur les contre-pouvoirs et par une opposition parlementaire qui n’offre pas de voie démocratique. À travers mes propres observations et au vu des différents sondages d’opinion, il apparaît que les Arméniens sont en demande d’une troisième voie.
Propos recueillis par Grégory Rayko.
Anita Khachaturova a reçu des financements de FNRS-FRESH, ULB
14.06.2026 à 10:23
Le Japon attire toujours plus d’étrangers, mais l’opinion publique se durcit
Alors que le vieillissement démographique pousse le Japon à recourir davantage à la main-d’œuvre étrangère, deux tiers des Japonais souhaitent renforcer les contrôles et exigent un respect strict des normes et coutumes nationales.
Le Japon connaît aujourd’hui un nombre historiquement élevé d’étrangers sur son territoire. Alors que sa population diminue et que sa main-d’œuvre vieillit, le recours aux travailleurs étrangers a atteint des niveaux records.
Parallèlement, le nombre de touristes internationaux a lui aussi atteint des sommets inédits, transformant le quotidien dans de nombreuses régions du pays. Le Japon rivalise désormais avec, et dépasse parfois, Bali parmi les destinations de vacances préférées des Australiens.
Pourtant, malgré l’élargissement des dispositifs permettant le recours à la main-d’œuvre étrangère et l’installation durable de migrants au cours des deux dernières décennies, les gouvernements successifs ont évité de présenter le Japon comme une société d’immigration. Ils se sont également montrés réticents à adopter des politiques plus larges d’intégration des immigrés et d’inclusion sociale.
Mais avec la récente hausse du nombre d’étrangers, ces questions sont passées du statut de sujet marginal de politique publique à celui d’enjeu de débat à part entière. Que pensent donc réellement les Japonais de cette évolution ?
Une enquête représentative menée auprès de 1 500 adultes japonais, juste après les élections législatives de février 2026, met en lumière la manière dont les Japonais perçoivent les étrangers. Près des deux tiers des personnes interrogées se déclarent favorables à un encadrement plus strict des achats de terrains par des étrangers et estiment que ces derniers doivent se conformer aux règles et aux coutumes japonaises. Ces opinions restrictives se retrouvent dans la plupart des catégories sociales, quels que soient le sexe, le niveau d’éducation ou le revenu.
La principale exception concerne l’âge : les jeunes générations expriment généralement des attitudes plus ouvertes et plus tolérantes à l’égard des étrangers. L’afflux récent d’étrangers — qu’il s’agisse de travailleurs ou de touristes — semble ainsi entraîner une évolution des perceptions au sein de la société japonaise.
Les élections sénatoriales de 2025 ont marqué un tournant. Le parti nationaliste Sanseito, qui avait fait de la restriction de l’immigration le cœur de son programme, a obtenu un résultat remarquable, remportant 14 sièges sur la base d’un slogan résolument tourné vers le « Japan First » (« le Japon d’abord »).
Ce résultat a montré que des positions explicitement hostiles à l’immigration pouvaient recueillir un soutien électoral significatif. Il a également accru la pression sur les partis traditionnels, contraints de traiter cette question de manière plus directe. Cette dynamique s’est prolongée lors des élections législatives de 2026. Le Liberal Democratic Party (LDP), dirigé par la Première ministre Sanae Takaichi, a remporté une victoire écrasante tout en durcissant sa position sur les questions migratoires.
Le gouvernement a notamment renforcé les critères d’accès à la résidence permanente et à la naturalisation, ainsi que resserré la réglementation concernant les achats de terrains par des étrangers.
Dans ce contexte politique, il devient de plus en plus important de comprendre comment les citoyens japonais perçoivent les étrangers, ainsi que les identités et les valeurs qui façonnent ces perceptions. L’enquête réalisée après les élections apporte des éléments de réponse particulièrement opportuns.
Mon analyse des données met en évidence un large consensus au sein de la population japonaise, toutes catégories sociales confondues. Interrogés sur l’opportunité de renforcer la réglementation des achats de terrains par des ressortissants étrangers ou des capitaux étrangers, 66,5 % des répondants se sont déclarés « d’accord » ou « plutôt d’accord » avec cette mesure.
Lorsqu’on leur demande si les ressortissants étrangers devraient accorder la plus haute priorité au respect des règles, des usages et des coutumes japonaises, 62,9 % des répondants se déclarent « d’accord » ou « plutôt d’accord ». Moins de 7 % expriment leur désaccord sur l’une ou l’autre de ces questions.
Ces résultats se retrouvent dans l’ensemble des groupes démographiques. Les diplômés de l’université et ceux du lycée expriment des opinions tout aussi restrictives ; les hommes et les femmes affichent des attitudes presque identiques ; et les personnes aux revenus élevés ne se montrent pas plus tolérantes que celles disposant de revenus plus modestes.
Comme indiqué plus haut, l’âge constitue toutefois une exception importante à ce consensus. Les jeunes Japonais se montrent sensiblement plus ouverts à l’égard des étrangers que leurs aînés. Cette différence laisse penser que les attitudes envers les étrangers au Japon pourraient évoluer lentement au fil des générations.
Les préférences partisanes influencent dans une certaine mesure les attitudes à l’égard des étrangers. Les électeurs du parti nationaliste Sanseito expriment ainsi les opinions les plus restrictives sur les deux questions étudiées, tandis que les électeurs de l'Alliance centriste pour la réforme se montrent les moins restrictifs.
Toutefois, les différences entre électorats portent davantage sur l’intensité de ces opinions que sur leur existence même : quelle que soit leur orientation politique, la plupart des groupes soutiennent, à des degrés divers, les mesures restrictives évoquées.
L’enquête comportait également des questions destinées à mesurer l’attachement aux valeurs traditionnelles — c’est-à-dire le respect de l’autorité et des normes sociales — ainsi que les valeurs autoritaires, qui renvoient à l’acceptation de la contrainte et du recours à la force.
Les valeurs traditionnelles varient peu selon l’âge, le sexe, le niveau d’éducation ou le revenu. En revanche, on trouve des différences marquées selon les générations sur la question des valeurs autoritaires : les jeunes se révèlent paradoxalement plus autoritaires.
Ce constat fait écho à une enquête menée auprès de collégiens de la région métropolitaine de Tokyo. La proportion de ceux estimant que « les personnes qui enfreignent les règles doivent être sévèrement punies » est passée de 59 % en 2018 à 79 % en 2025.
Par ailleurs, les électeurs du Parti libéral-démocrate (PLD) obtiennent les scores les plus élevés tant en matière de valeurs traditionnelles que de valeurs autoritaires. Cela correspond à la position historique du parti, principal vecteur du conservatisme dans la vie politique japonaise de l’après-guerre.
Les valeurs traditionnelles comme les valeurs autoritaires sont fortement corrélées aux attitudes défavorables aux étrangers. Les répondants qui se montrent plus critiques à l’égard de l’autorité, moins attachés aux normes sociales et moins enclins à accepter le recours à la contrainte tendent à exprimer des opinions plus ouvertes envers les étrangers.
Mon analyse met en lumière une société où les attitudes restrictives à l’égard des étrangers sont largement répandues, marquées par des clivages générationnels et étroitement liées à des valeurs traditionnelles et autoritaires. Elle révèle une tension que les responsables politiques japonais, comme l’opinion publique, peinent à résoudre : la nécessité économique de recourir davantage à la main-d’œuvre étrangère est largement reconnue, mais elle se heurte à des conceptions profondément ancrées de la cohésion culturelle et de l’homogénéité ethnique.
De futures recherches pourraient affiner ce constat en distinguant plus clairement les perceptions des Japonais à l’égard des touristes étrangers, des travailleurs temporaires et des résidents de long terme.
La manière dont la population japonaise perçoit l’augmentation du nombre d’étrangers continuera de peser sur les prochaines échéances électorales. De même, les réponses apportées par le gouvernement constitueront un cas d’étude important pour les sociétés voisines d’Asie de l’Est, elles aussi confrontées à des tensions comparables entre besoins économiques et préoccupations identitaires.
Peter Chai ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.06.2026 à 14:49
En Bolivie, les « cholitas futbolistas » jouent aussi le match de la représentation
En Bolivie, les cholitas futbolistas gagnent en visibilité médiatique. Mais derrière ces images fascinantes, se jouent des enjeux de genre, d’indigénéité et de représentation.
À plus de 4 000 mètres d’altitude, sur les terrains poussiéreux d’El Alto à La Paz (Bolivie), une scène insolite se répète : des femmes en pollera, tenue traditionnelle andine, jouent au football. Surnommées cholitas futbolistas, leurs images circulent aujourd’hui largement dans les médias internationaux. Mais que dit réellement cette visibilité médiatique ?
Entre reconnaissance et folklorisation, ces figures révèlent les tensions qui traversent la représentation des identités autochtones.
La médiatisation à laquelle sont sujettes les cholitas futbolistas ne doit rien au hasard. Elle s’inscrit dans la logique de captation de l’attention propre aux médias contemporains. Le contraste visuel retient l’attention et devient un puissant levier narratif : des femmes en tenue traditionnelle jouent au football dans les paysages andins.
À titre d’exemple, en 2021, une vidéo publiée par The Guardian Football sur YouTube montre des cholitas escaladoras (alpinistes) jouant au football, sous un titre particulièrement accrocheur : « Bolivia’s Cholitas Climbers play football at 5,890m in the Andes. » Un reportage de CNN en Espagnol relaie ces images en insistant sur la dimension spectaculaire du lieu et de la pratique.
Ce regard médiatique ne s’est pas construit avec le football. Il s’inscrit dans une trajectoire plus longue : celle des cholitas luchadoras (catcheuses boliviennes) des années 2000, puis des cholitas escaladoras (grimpeuses), mises en lumière par le documentaire primé à plusieurs reprises Cholitas (2019), et dernièrement des cholitas skaters.
Ce succès a contribué à créer une forme de « matrice médiatique » : celle de la femme indigène en tenue traditionnelle accomplissant des performances physiques inattendues. Aujourd’hui, ce sont les cholitas futbolistas qui héritent de cette dynamique.
Les médias ne se contentent pas de montrer : ils sélectionnent, cadrent et construisent le sens. Comme l’ont montré les cultural studies des années 1960, la représentation médiatique est toujours une mise en forme du réel.
Ici, la circulation des images repose sur leur lisibilité immédiate : elles combinent genre, indigénéité et pratique sportive, ce qui rend la scène surprenante et incite à la partager.
Cette mise en visibilité repose sur un double standard : d’un côté, elle participe à rendre visibles des pratiques longtemps marginalisées ; de l’autre, elle accentue une esthétique de la différence, en insistant sur les marqueurs culturels (polleras, tresses, chapeaux) – au risque de simplifier les trajectoires sociales. On peut y voir l’expression d’un « regard colonial », qui fige la femme autochtone dans une altérité visuelle immédiatement identifiable. En se focalisant sur l’esthétique de la différence, les caméras risquent de figer ces actrices sociales dans un processus de folklorisation qui, comme le souligne la sociologue bolivienne Silvia Rivera Cusicanqui dans son ouvrage Colonialism and Ethnic Resistance in Bolivia (2008), rend les populations indigènes visibles tout en occultant les rapports de domination et les luttes qu’elles portent.
Longtemps marginalisées et cantonnées aux sphères domestiques ou au commerce informel (gremialistas), les cholitas ont progressivement investi l’espace public urbain, notamment à La Paz et El Alto, dans un contexte de transformations sociales et politiques. Cette évolution fait écho à l’émergence de figures indigènes féminines dans les domaines publics et médiatiques, à l’image de Remedios Loza, la première femme aymara élue au Parlement bolivien. C’est dans ce mouvement plus large d’appropriation de l’espace public que s’inscrit aussi leur présence dans le champ sportif.
Contrairement à ce que pourraient laisser penser certaines représentations, ces pratiques ne surgissent pas dans un vide sportif. Le football féminin existe depuis plusieurs décennies en Bolivie, notamment à travers les ligas de barrio ou ligas zonales, ces ligues de quartier qui structurent les pratiques populaires. Les travaux de Juliane Müller montrent que le football, pour ces femmes, ne se réduit pas à un loisir. Il constitue un espace de sociabilité, de solidarité et d’organisation collective. Former une équipe permet de consolider des réseaux, parfois liés à des systèmes d’entraide économique et sociale comme le pasanaku – un système d’épargne collective traditionnel, largement pratiqué en Bolivie, notamment par des groupes de femmes, où chaque participante contribue régulièrement à une cagnotte commune, redistribuée à tour de rôle – et de renforcer des formes de reconnaissance collective.
Dans ce cadre, le football devient un outil de space-making (création d’espace). En investissant les terrains souvent monopolisés par les hommes, ces femmes produisent de nouveaux usages de l’espace urbain et redéfinissent les frontières du possible. Le terrain devient un espace de négociation identitaire et de légitimation sociale. Ainsi, les cholitas futbolistas ne sont pas seulement des figures médiatiques : elles sont des actrices sociales qui transforment les normes.
La visibilité dont font l’objet les cholitas ne doit pas être interprétée comme une reconnaissance évidente. Les recherches sur le football féminin montrent que les femmes restent historiquement sous-représentées dans les médias sportifs, et que leur visibilité dépend souvent de leur capacité à incarner des figures singulières. Les cholitas futbolistas apparaissent comme un cas particulièrement révélateur : leur visibilité ne tient pas seulement à leur pratique sportive, mais à la manière dont celle-ci est mise en récit.
Elles deviennent visibles parce qu’elles se situent à l’intersection de plusieurs rapports de domination : genre, ethnicité et classe sociale, comme l’analyse le concept d’intersectionnalité développé par Kimberlé Crenshaw en 1989.
Cette hypervisibilité produit une forme de reconnaissance spécifique. Elle permet une circulation internationale, une valorisation symbolique et l’ouverture de nouveaux espaces d’expression, mais ne correspond pas nécessairement à une « reconnaissance sportive » au sens strict. Les cholitas ne sont pas seulement perçues comme des footballeuses, mais comme des figures exceptionnelles voire « exotiques ».
La sociologue mexicaine Rossana Reguillo souligne que la visibilité médiatique produit des subjectivités, fabriquant des figures socialement reconnaissables en sélectionnant certaines formes d’apparition plutôt que d’autres. Les cholitas futbolistas accèdent à la visibilité à travers des cadres qui rendent leur présence immédiatement lisible. Ainsi, la question n’est pas seulement de savoir si ces femmes sont reconnues, mais comment elles le sont, et à quelles conditions. Ce qui se joue ici dépasse le football : il s’agit de comprendre pourquoi certaines figures deviennent visibles, quand d’autres restent dans l’ombre.
Cette circulation numérique des images fait que les cholitas futbolistas incarnent un paradoxe : elles gagnent en visibilité tout en restant prises dans des cadres de représentation qui orientent la manière dont elles sont perçues.
Gooool (but) pour les cholitas, qui accèdent à de nouveaux espaces de reconnaissance. Pénalty pour les médias, qui en fixent les règles du jeu. Et si au fond, les deux se jouaient sur le même terrain ?
Nayra Vacaflor ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.