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02.03.2026 à 17:11

Frappes en Iran : le risque politique de Trump à quelques mois des midterms

Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po
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Diversion alors que l’affaire Epstein ne cesse de prendre de l’ampleur ? Volonté de s’inscrire dans l’Histoire ? Quel que soit le calcul de Donald Trump, l’opération « Epic Fury » pourrait se retourner contre lui.

Texte intégral (1860 mots)

Les frappes aériennes menées par les États-Unis en coordination avec Israël en Iran surviennent à un moment où Donald Trump, qui avait pourtant promis lors de sa dernière campagne électorale qu’il n’engagerait pas son armée sur des théâtres lointains, fait face à une pression politique croissante liée aux révélations qui s’enchaînent dans l’affaire Epstein. En cas d’enlisement et de pertes importantes dans les rangs de l’armée, le Parti républicain pourrait, lors des élections de mi-mandat, être sanctionné par ses sympathisants.


L’embrasement militaire contre l’Iran a eu l’effet d’un électrochoc politique à Washington, offrant à Donald Trump une échappatoire spectaculaire au moment précis où la pression judiciaire et parlementaire menaçait de l’encercler.

Au lendemain des auditions successives de Bill Clinton et de Hillary Clinton devant une commission de la Chambre des représentants consacrée, à l’affaire Epstein les 26 et 27 février, l’exécutif états-unien apparaissait fragilisé par une séquence politique défavorable. Plusieurs responsables du Parti démocrate venaient de réclamer l’audition du président lui-même, estimant que les éléments révélés au cours de ces dépositions justifiaient l’extension de l’enquête. La réapparition dans l’espace public de la question des cinquante-trois pages manquantes d’un ancien dossier judiciaire, impliquant l’accusation formulée par une plaignante mineure de treize ans à l’époque des faits contre l’actuel occupant de la Maison-Blanche, accentuait encore la vulnérabilité politique de la présidence, malgré l’absence de conclusion judiciaire définitive.

C’est dans ce contexte de tension intérieure maximale que, quelques heures après la déposition de Bill Clinton, Trump s’est adressé à ses concitoyens pour les informer du début de l’opération « Epic Fury » contre des cibles iraniennes.

Trump se pose en libérateur du peuple iranien

La soudaineté de l’opération a immédiatement déplacé l’attention médiatique et politique vers le registre stratégique et militaire. La concomitance entre la séquence des auditions parlementaires et l’engagement armé a nourri les interrogations sur l’articulation entre politique intérieure et action extérieure.

Le discours prononcé par Donald Trump le 28 février au matin constitue le pivot de cette reconfiguration.

Le président y présente l’opération non comme une démonstration de force, mais comme une entreprise morale visant à « rendre la liberté » au peuple iranien. La rhétorique mobilisée insiste presque exclusivement sur des valeurs positives : liberté, dignité, sécurité des populations civiles, avenir démocratique. En décrivant la mission comme « noble », il ajoute à la logique géopolitique une justification éthique, se positionnant explicitement en protecteur d’un peuple décrit comme victime de l’oppression de ses dirigeants. Cette construction discursive transforme l’intervention militaire en geste de libération, inscrivant « Epic Fury » dans une tradition messianique de politique étrangère où les États-Unis se perçoivent comme porteurs de principes universels et d’une responsabilité particulière en matière de défense des droits fondamentaux de par le monde.


À lire aussi : Donald Trump et les diverses traditions de la politique étrangère américaine


L’insistance sur la libération de l’oppression iranienne constitue le cœur de la nouvelle posture présidentielle. Donald Trump évoque à plusieurs reprises le « droit du peuple iranien à vivre libre », reprenant un vocabulaire rarement associé jusque-là à sa propre doctrine. Il affirme vouloir « ouvrir une ère nouvelle » pour la région, suggérant que l’action militaire pourrait provoquer une transformation politique interne en Iran.

Cette vision, qui fait de l’usage de la force un instrument de délivrance, vise à légitimer l’opération auprès de l’opinion internationale tout en redéfinissant l’image du président sur la scène intérieure. En se posant comme le défenseur d’une population étrangère contre le propre régime de celle-ci, il endosse un rôle de libérateur qui transcende les clivages partisans américains et mobilise un imaginaire politique puissant, fondé sur la promesse d’émancipation et de renouveau historique.

Une place dans l’Histoire ?

Un autre aspect central du discours réside dans la volonté affichée de « faire l’histoire ». Trump inscrit explicitement son action dans une perspective mémorielle, affirmant que cette intervention sera jugée par les générations futures comme un tournant décisif.

Cette projection dans le temps long répond à une logique de présidentialisation du récit national : en se plaçant dans la lignée des dirigeants qui auraient redéfini l’ordre international, il cherche à transformer une décision conjoncturelle en moment fondateur.

La référence implicite aux grandes interventions américaines passées suggère une ambition de marquer durablement la politique étrangère des États-Unis et d’inscrire son mandat dans une chronologie héroïsée. Dans cette optique, la libération supposée du peuple iranien devient non seulement un objectif stratégique, mais aussi un instrument de construction d’une mémoire présidentielle destinée à survivre aux controverses du présent.

Un calcul de politique intérieure

Enfin, cette séquence peut également être interprétée comme une stratégie de communication visant à restaurer une image affaiblie et à préparer les échéances électorales de mi-mandat prévues en novembre.

En déplaçant le débat national vers la sécurité internationale et en adoptant la posture du chef de guerre humanitaire, Donald Trump pourrait chercher à recomposer une coalition électorale autour du patriotisme et du leadership présidentiel. La mise en scène d’une intervention présentée comme libératrice permet de marginaliser les controverses intérieures et de substituer au récit de la fragilité politique celui de la détermination historique. Dans cette perspective, la guerre en Iran ne serait pas seulement un épisode géopolitique, mais aussi un levier destiné à redorer le blason du locataire de la Maison-Blanche et à influencer le rapport de forces électoral à l’approche des élections de mi-mandat.

En effet, l’offensive contre l’Iran intervient en effet à un moment particulièrement sensible du calendrier politique aux États-Unis. En novembre prochain, les élections de mi-mandat détermineront l’équilibre du pouvoir au Congrès pour la seconde moitié du mandat présidentiel. En déclenchant une opération militaire d’ampleur sans autorisation préalable du Congrès, Donald Trump s’expose à une double contestation, institutionnelle et électorale. Plusieurs élus démocrates dénoncent une violation du War Powers Act, estimant que le président n’a pas le droit d’engager le pays dans un conflit sans l’accord du Congrès.

La controverse est renforcée par l’absence perçue d’une menace immédiate justifiant une action préventive, ce qui alimente l’idée d’une guerre de choix plutôt que d’une guerre de nécessité.

Dans ce contexte, l’opération iranienne pourrait devenir un enjeu central de la campagne de mi-mandat, les démocrates cherchant à transformer la question de la légalité et du contrôle parlementaire en argument électoral majeur contre l’administration.

Ralliement autour du drapeau ou rejet d’une intervention qui n’était pas indispensable ?

Sur le plan de l’opinion publique, les premiers indicateurs apparaissent ambivalents et potentiellement dangereux pour la majorité présidentielle. En effet, les conflits extérieurs peuvent produire un effet de ralliement patriotique à court terme, mais ils deviennent rapidement coûteux électoralement lorsque les pertes humaines s’accumulent sans victoire décisive. Trois militaires américains ont déjà été tués depuis le début de l’opération, et la perspective d’un nombre élevé de pertes constitue un facteur susceptible d’éroder le soutien à l’intervention et de fragiliser les candidats républicains dans les circonscriptions les plus disputées.

Si le conflit devait s’enliser ou provoquer une escalade régionale entraînant des attaques meurtrières contre des forces américaines, dont des dizaines de milliers se trouvent actuellement au Proche-Orient, le calcul politique initial pourrait se retourner contre le président. Les pertes militaires renforceraient la position de ceux qui reprochent à l’exécutif d’avoir engagé la vie de soldats sans débat national préalable. Pour les démocrates, l’argument serait stratégique : faire de la crise iranienne le symbole d’une présidence imprudente et d’un contournement des procédures constitutionnelles, afin de mobiliser un électorat inquiet d’un retour à des guerres longues et coûteuses au Moyen-Orient.

Dès lors, les élections de mi-mandat apparaissent comme un test politique indirect de la guerre elle-même. Une défaite républicaine serait interprétée comme une sanction populaire de la décision d’entrer en conflit, tandis qu’un succès pourrait être présenté par la Maison-Blanche comme une validation de la posture de fermeté adoptée face à Téhéran. Le pari de Donald Trump consiste donc à obtenir des résultats stratégiques rapides – ou du moins une perception de succès – avant que la dynamique électorale ne cristallise les critiques. À défaut, l’intervention en Iran pourrait devenir non pas un instrument de consolidation du pouvoir présidentiel, mais le catalyseur d’un rééquilibrage institutionnel imposé par les urnes.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.03.2026 à 15:59

Pourquoi l’Iran a-t-il bombardé plusieurs États du Golfe ?

Andrew Thomas, Lecturer in Middle East Studies, Deakin University
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Frappes régionales, détroit d’Ormuz sous tension, mobilisation des alliés : face aux attaques américano-israéliennes, l’Iran élargit le conflit pour rappeler sa capacité de nuisance.

Texte intégral (1494 mots)

Détroit d’Ormuz, missiles balistiques, proxies régionaux : la République islamique joue l’extension du conflit pour survivre. Reste à savoir si cette stratégie de déstabilisation produira des effets politiques avant d’épuiser ses ressources.


Les frappes conjointes américano-israéliennes contre l’Iran au cours du week-end ont de nouveau plongé la région dans la guerre et ont entraîné la mort du guide suprême iranien. L’Iran a riposté par des salves de missiles balistiques et de drones visant Israël, mais aussi plusieurs de ses voisins du Golfe persique.

En lançant des centaines de missiles et de drones à travers le Golfe, Téhéran a ciblé des sites aux Émirats arabes unis (EAU), en Arabie saoudite, à Oman, au Bahreïn, au Koweït et au Qatar, clouant des avions au sol. Et ce, alors qu’aucun de ces pays n’avait officiellement pris part à des actions coordonnées avec les États-Unis et Israël lors des premières opérations.

Un voisin impopulaire

Malgré la taille relativement importante de l’Iran et sa puissance militaire dans la région, le gouvernement iranien est peu apprécié par ses voisins. Au mieux, le pays est perçu comme un rival ; au pire, comme un adversaire. L’Arabie saoudite et l’Iran se livrent ainsi depuis plus d’une décennie une guerre par procuration au Yémen. Et en décembre dernier, l’Iran a réaffirmé ses revendications historiques sur Bahreïn.

Les autres États du Golfe – à savoir les Émirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar – ont, pour leur part, entretenu des relations plus pragmatiques avec l’Iran, en maintenant des canaux diplomatiques réguliers et en proposant de jouer les médiateurs dans les différends au sein du Conseil de coopération du Golfe.

Malgré des tensions persistantes, l’Iran n’a jamais été engagé dans une confrontation militaire directe avec aucun de ces États.

Pourquoi bombarder ?

Presque tous les États du Golfe ont un point commun essentiel : ils bénéficient de garanties de sécurité américaines et accueillent des bases militaires américaines.

Pour l’Iran, frapper ces sites constitue l’un des moyens les plus efficaces de riposter, pour plusieurs raisons. D’abord, ces bases se trouvent clairement à portée de ses missiles balistiques les plus nombreux.

Les bases situées dans le Golfe revêtent également une importance stratégique majeure pour les États-Unis. Celle frappée à Bahreïn ce week-end abrite le quartier général de la Cinquième flotte de la marine américaine.

La base aérienne d’Al-Udeid, située à l’extérieur de Doha, la capitale du Qatar, a elle aussi été visée par des missiles balistiques iraniens. Al-Udeid accueille le commandement central américain (US-CENTCOM), chargé de coordonner les opérations militaires dans l’ensemble de la région. Elle abrite également 10 000 soldats américains – le contingent le plus important déployé dans la zone.

Téhéran est toutefois conscient du degré de sophistication des systèmes d’alerte américains et ne s’attend probablement pas à infliger des dommages significatifs aux infrastructures états-uniennes.

Quel est l’objectif, alors ?

La stratégie consiste plutôt à déstabiliser la région et à faire en sorte que tous ses voisins en ressentent les effets. En substance, Téhéran avertit que si les opérations se poursuivent, la relative paix et la prospérité dont le Golfe a bénéficié prendront fin.

L’Iran espère que ses voisins percevront le conflit comme une guerre d’initiative menée par les États-Unis et Israël, dans laquelle ils se retrouvent entraînés malgré eux. Les États du Golfe seront alors contraints soit de renforcer encore leur alliance avec Washington, soit d’œuvrer à une désescalade.

Il n’est pas certain que cette stratégie porte ses fruits. Elle pourrait au contraire entraîner une pression militaire accrue sur l’Iran si les États du Golfe s’impliquent davantage dans les opérations.

Dans le même temps, les relations de plus en plus tendues entre les États du Golfe et Israël au cours des deux dernières années pourraient inciter plusieurs d’entre eux à hésiter à s’engager davantage.

Il est également impossible pour l’Iran de soutenir indéfiniment une telle stratégie. Même s’il dispose de l’arsenal de missiles le plus vaste et le plus diversifié de la région, il finira par épuiser ses stocks de munitions. Les autres pays pourraient alors choisir d’attendre que la situation s’essouffle.

Ce type d’action est devenu la signature de la doctrine iranienne de « défense avancée » : frapper loin de ses frontières pour démontrer sa capacité de projection. En mobilisant son arsenal de drones et de missiles, Téhéran entend ainsi signaler à la région – et au reste du monde – que le régime ne s’effacera pas sans riposter.

Entraîner toute la région dans le chaos

Parallèlement, l’Iran dispose d’un réseau affaibli mais toujours étendu de proxies indépendants à travers la région. Des groupes au Yémen, en Irak et au Liban devraient rester loyaux à la République islamique et mettre en œuvre, en son nom, des stratégies insurrectionnelles de long terme.

Le groupe paramilitaire libanais Hezbollah a déjà tiré des projectiles vers Israël. Cela a ravivé les hostilités le long de la frontière libanaise, ouvrant un nouveau front pour Israël.

Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % du pétrole mondial, constitue un autre levier que l’Iran peut instrumentaliser. Déjà, deux pétroliers ont été attaqués dans le détroit et le prix du baril de Brent a augmenté de 13 %.

Autrement dit, l’ampleur de ces attaques constitue un signal. Elles ne sont pas comparables aux frappes calibrées de désescalade que l’Iran avait menées en 2024 et 2025.

Cette guerre est existentielle pour la République islamique. Ses frappes à travers le Golfe visent à rappeler qu’elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour entraîner l’ensemble de la région dans le chaos, favoriser l’incertitude et l’instabilité, le tout afin d’assurer sa survie.

À tout le moins, l’Iran cherche à créer des conséquences politiques pour toutes les parties impliquées. Reste à savoir si le régime survivra suffisamment longtemps pour que ces conséquences produisent leurs effets.

The Conversation

Andrew Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.03.2026 à 15:56

Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole

Hussein Dia, Professor of Transport Technology and Sustainability, Swinburne University of Technology
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La sortie du pétrole est souvent présentée comme un impératif climatique. Mais les frappes sur l’Iran nous rappellent que c’est également un enjeu sécuritaire de premier ordre.

Texte intégral (2832 mots)

La sortie du pétrole est souvent présentée comme un impératif climatique. Mais les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran, qui paralysent le détroit d’Ormuz, nous rappellent que c’est également un enjeu sécuritaire de premier ordre.


Alors qu’Israël et les États-Unis attaquent l’Iran, les marchés mondiaux du pétrole sont sur les nerfs.

Les prix du pétrole ont commencé à augmenter avant même toute perturbation de l’approvisionnement. Les négociants en pétrole envisagent la possibilité que le détroit d’Ormuz soit fermé.

Le détroit d'Ormuz permet d'exporter une importante partie du pétrole saoudien, iranien et émirati.
Le détroit d'Ormuz permet d'exporter une importante partie du pétrole saoudien, iranien et émirati. Jacques Descloitres, MODIS Land Rapid Response Team, NASA/GSFC, CC BY

Environ 20 % du pétrole commercialisé dans le monde transite par cette voie navigable étroite entre l’Iran au nord et Oman et les Émirats arabes unis au sud. Un pétrolier a été bombardé et le trafic a pratiquement cessé. Or, sur les marchés mondiaux de l’énergie, la simple menace d’une interruption peut faire grimper les prix.

Car, le pétrole n’est pas comme la plupart des matières premières. Le contrôle de ce combustible à haute densité énergétique façonne la géopolitique. Les trois quarts de la population mondiale vivent dans des pays qui dépendent des importations de pétrole pour leurs voitures, leurs camions et d’autres usages. Ainsi, le contrôle des flux de pétrole et, de plus en plus, de gaz, a longtemps été utilisé comme moyen de pression, depuis les chocs pétroliers des années 1970 jusqu’à la réduction des approvisionnements en gaz de la Russie à l’Europe en 2022.

Toute perturbation grave du trafic des pétroliers dans le Golfe aura donc des répercussions sur les marchés mondiaux du pétrole et menacera la stabilité économique. De longues files d’attente ont déjà été signalées en Australie, les automobilistes se précipitant pour faire le plein avant une éventuelle flambée des prix.

Alors que les tensions internationales s’intensifient, des pays tels que Cuba ou l’Ukraine en passant par l’Éthiopie accélèrent déjà leurs plans visant à réduire leur dépendance au pétrole et à renforcer leur sécurité énergétique.

Un demi-siècle d’influence pétrolière

Le pouvoir du pétrole est devenu évident lors de l’embargo pétrolier de 1973, lorsque les principaux producteurs de pétrole du Moyen-Orient ont réduit leur offre afin de remodeler la politique étrangère américaine. Les prix ont quadruplé, les économies ont stagné et la sécurité énergétique est devenue un enjeu politique central presque du jour au lendemain. Depuis lors, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) coordonne l’approvisionnement afin de faire grimper les prix.

Aujourd’hui, les mécanismes de contrôle ont changé, mais le pouvoir créé par la dépendance au pétrole demeure.

Même avant l’intervention militaire américaine, les sanctions contre les principaux producteurs tels que l’Iran et le Venezuela ont réduit l’offre et remodelé les flux commerciaux.

Les tensions actuelles près des points d’étranglement tels que le détroit d’Ormuz introduisent des primes de risque dans les prix.

Car les marchés pétroliers sont prospectifs, ce qui signifie que les prix reflètent non seulement l’offre et la demande actuelles, mais aussi les anticipations quant à l’évolution future.

Les frappes sur l’Iran ont ainsi entraîné une hausse du prix du pétrole brut Brent – la référence mondiale – qui s’échange [à l’heure où nous publions cet article] autour de 79 dollars américains (67,50 euros) le baril, contre environ 68 dollars américains (58,10 euros) quelques semaines plus tôt. Les prix étant mondiaux, l’instabilité politique dans une région donnée peut avoir des conséquences économiques partout ailleurs.

Qu’est-ce qui réduit la dépendance au pétrole ?

En 2015, l’Inde a bloqué les importations de pétrole du Népal, provoquant le chaos. En réponse, les autorités ont encouragé la croissance très rapide des véhicules électriques. Les importations de pétrole ont, elles, commencé à baisser.

Plus récemment, la guerre entre la Russie et l’Ukraine et les frappes américaines contre le Venezuela et l’Iran ont remis au centre des préoccupations la réduction des importations de pétrole et le renforcement de la sécurité énergétique nationale.

À Cuba, pays dépendant du pétrole, la pression exercée par les États-Unis a réduit de manière drastique l’approvisionnement en pétrole. Les coupures d’électricité sont fréquentes et les voitures restent immobilisées. En réponse, les autorités et les entreprises importent 34 fois plus de panneaux solaires chinois qu’il y a un an.

Ce n’est pas l’idéologie qui motive ce changement, mais la nécessité. Les importations de véhicules électriques sont également en forte hausse. « Cuba pourrait connaître la transition énergétique la plus rapide au monde », a déclaré un économiste cubain au magazine The Economist.

Pourquoi les énergies renouvelables changent la donne

Contrairement au pétrole, les panneaux solaires et les éoliennes peuvent éviter d’être transportés via des points d’étranglement maritimes tels que le détroit d’Ormuz. Les énergies renouvelables ne sont pas commercialisées de la même manière centralisée à l’échelle mondiale. L’électricité est produite localement et de plus en plus sur de nombreux sites de petite taille.

La Russie cible depuis longtemps les infrastructures énergétiques et les centrales électriques ukrainiennes pendant la guerre. En réponse, l’Ukraine développe les énergies renouvelables aussi rapidement que possible, car la production d’électricité décentralisée est beaucoup plus difficile à détruire. Comme l’a déclaré un expert ukrainien en énergie à Yale360, un seul missile « peut détruire » une centrale à charbon, alors qu’il faudrait 40 missiles pour détruire un parc éolien.

L’énergie décentralisée est plus résiliente, ce qui signifie que les dommages causés à une ferme ne provoqueront pas l’effondrement du réseau.

La résilience grâce au transport électrique

L’électrification des transports est un autre élément clé de ces nouvelles approches en matière de sécurité énergétique.

Les véhicules électriques alimentés par de l’électricité produite localement réduisent la dépendance vis-à-vis des marchés mondiaux du pétrole. Cette réflexion transparaît dans la décision prise par l’Éthiopie d’interdire les nouvelles voitures à moteur à combustion interne.

De son côté, la Chine importe encore la majeure partie de son pétrole, dont une grande partie provient d’Iran. Mais Pékin accélère en parallèle sa transition rapide vers les véhicules électriques. L’année dernière, les véhicules électriques représentaient 50 % des voitures neuves en Chine et 12 % du parc automobile total. La Chine utilise de plus en plus le pétrole pour fabriquer des plastiques et non pour le transport. La hausse des importations enregistrée l’année dernière s’explique par la constitution de stocks considérables dans un contexte d’incertitude mondiale.

La vulnérabilité de nombreux pays

L’Australie importe la grande majorité de ses carburants raffinés. Le pays disposerait d’environ un mois d’approvisionnement d’essence avant d’être à court.

[En France, en 2024, les autorités assuraient que les réserves de pétroles bruts représentaient un peu plus de deux mois de consommation nationale, ndlr]

Si les guerres font grimper les prix du pétrole, la hausse des prix à la pompe se répercutera sur les coûts de transport, les prix des denrées alimentaires et l’inflation.

Alors que la transition vers les véhicules électriques s’accélère, l’Australie est à la traîne par rapport aux normes mondiales. Même si l’électricité se verdit rapidement, les transports restent massivement dépendants du pétrole étranger. Cela expose l’Australie à des risques.

[La France est dans une situation similaire avec des véhicules électriques et hybrides qui ne représentaient que 5 % environ du parc automobile français en 2025, ndlr]

La politique énergétique est une politique de sécurité

Les énergies renouvelables n’éliminent pas les risques géopolitiques. Les réseaux électriques sont exposés à des cybermenaces. Les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques introduisent de nouvelles dépendances, et une grande partie de la fabrication actuelle de panneaux solaires, de batteries et de véhicules électriques est concentrée en Chine.

Mais il existe une différence structurelle évidente. Les systèmes décentralisés sont plus difficiles à manipuler par le biais des goulets d’étranglement de l’approvisionnement. Une fois installés, les panneaux solaires produisent de l’énergie localement. La vulnérabilité passe alors des importations continues de combustibles à la dépendance initiale vis-à-vis de la fabrication.

Le pétrole façonne la politique mondiale depuis des décennies, car il est transportable, négocié à l’échelle mondiale et seuls quelques pays disposent d’importantes réserves.

La réduction de la dépendance au pétrole est souvent présentée comme une mesure de politique climatique. Mais elle est également essentielle pour la sécurité énergétique et la sécurité nationale. La réduction de la consommation de pétrole renforce la résilience face aux chocs et réduit l’influence d’autres nations.

La crise iranienne pourrait ne pas entraîner de hausse durable des prix. L’offre pourrait s’ajuster. Les marchés pourraient se stabiliser. Mais les dirigeants vont repenser l’opportunité de s’exposer au pétrole négocié à l’échelle mondiale dans un monde instable.

The Conversation

Hussein Dia a reçu des financements du Australian Research Council, du centre coopératif de recherche iMOVE Australia, de Transport for New South Wales, du Queensland Department of Transport and Main Roads, du Victorian Department of Transport and Planning, ainsi que du Department of Infrastructure, Transport, Regional Development, Communications, Sport and the Arts.

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