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Groupe d'Etudes Géopolitiques

23.02.2026 à 06:00

Le cercle vicieux des Médicis à Washington : brève histoire de l’énigme financière de Trump

Matheo Malik
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Pour capter les ressources des entreprises, la Maison-Blanche adopte une stratégie de terreur — mais qui pourrait se retourner contre elle.

Pour l’économiste Luigi Zingales, ce glissement vers la kleptocratie rapproche les États-Unis de Donald Trump de l’Italie de Berlusconi — voire de l’Indonésie sous la dictature de Suharto.

Entretien.

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Texte intégral (3420 mots)

En 2003, dans Saving Capitalism from the Capitalists 1, vous affirmiez que la principale menace pour le capitalisme venait des grandes entreprises elles-mêmes, lorsqu’elles cherchent à affaiblir la concurrence en s’appropriant la réglementation et en utilisant l’État pour protéger leurs positions établies. Est-ce ce à quoi nous assistons aujourd’hui aux États-Unis ?

Dans une certaine mesure, le cadre que nous avons décrit reste pertinent. Certaines entreprises dominantes cherchent toujours à influencer la réglementation afin de limiter la concurrence et de protéger leurs positions.

Prenons l’exemple d’OpenAI. C’était une entreprise plutôt libérale ; pourtant, après l’élection de Trump, elle a cherché à se rapprocher de lui et a commencé à plaider en faveur d’une réglementation plus stricte, ce qui, dans la pratique, signifie des règles susceptibles de rendre l’entrée sur le marché plus difficile pour les nouveaux concurrents.

Le gouvernement états-unien est aujourd’hui « capturé » par les grandes entreprises technologiques et c’était déjà le cas sous l’administration précédente. Cependant, je pense que quelque chose a profondément changé sous Trump dans la nature de la relation entre les entreprises privées et le pouvoir public.

Quelques jours après l’enlèvement de Maduro en janvier, nous avons assisté à un événement assez inhabituel. Lorsque le président a convoqué les PDG des grandes compagnies pétrolières pour les encourager à investir au Venezuela, et que l’un d’entre eux — le PDG d’Exxon — a indiqué qu’il n’y avait aucun intérêt, Donald Trump l’a humilié publiquement. Ce type de comportement n’est pas caractéristique d’un gouvernement traditionnel.

L’industrie pétrolière est puissante sous Trump : il suffit d’observer la façon dont il a pris en main l’Agence de protection de l’environnement (EPA). On ne peut cependant comprendre le président états-unien sous le seul angle, classique, de la capture réglementaire. Une dimension de peur s’ajoute aujourd’hui à celle-ci.

Assistons-nous alors à un phénomène de capture inversée, dans lequel le secteur privé ne chercherait plus à influencer la politique pour servir ses intérêts, mais où les grandes entreprises seraient réquisitionnées par le secteur public ?

En 2017, j’ai proposé de classer les régimes politiques en fonction de l’équilibre entre deux sources de pouvoir : le pouvoir économique privé et le pouvoir étatique. Un système sain repose sur un équilibre Goldilock 2 : l’État est trop faible vis-à-vis des entreprises et les entreprises ne sont pas non plus capables de façonner les règles à leur avantage.

Lorsque le pouvoir économique peut être converti en pouvoir politique — et vice versa — alors apparaît ce que j’appelle le « cercle vicieux des Médicis » : l’argent est utilisé pour acquérir du pouvoir politique, et le pouvoir politique est ensuite utilisé pour augmenter les rentes économiques.

C’est un mécanisme qui se renforce lui-même, liant l’accumulation de capital économique et l’influence politique.

Aujourd’hui, nous passons d’un système de lobbying diffus, dans lequel les entreprises influencent les règles pour protéger leurs intérêts, à quelque chose qui s’apparente davantage au sort qu’ont connu les grands groupes indonésiens sous la dictature de Suharto : le pouvoir politique est utilisé non pas pour discipliner les entreprises, mais pour exercer des représailles à leur encontre et leur soutirer des ressources. Depuis le début de son deuxième mandat, on estime que Trump et sa famille ont gagné 4 milliards de dollars en tirant profit des leviers de la Maison-Blanche 3.

Sous Obama — et même sous Biden —, le lobbying était une industrie structurée et institutionnalisée. Aujourd’hui, il est devenu personnel.

Luigi Zingales

Diriez-vous que nous nous éloignons du capitalisme libéral classique ?

Dans une certaine mesure, oui.

C’est pourquoi je ne pense pas qu’il soit exact de dire que le gouvernement est complètement « capturé ». S’il était totalement capturé, il ne chercherait pas constamment à obtenir des concessions d’ordre financier. D’une certaine manière, nous sommes plus proches d’une forme de kleptocratie que d’une simple capture réglementaire.

Dans un tel système, l’État devrait cependant agir de manière rationnelle — non pas démocratiquement rationnelle, mais économiquement rationnelle. Au lieu de cela, nous observons aujourd’hui aux États-Unis aussi un élément d’irrationalité, qui sert à terroriser divers acteurs.

En quel sens ?

L’administration Trump a découvert qu’il était beaucoup plus facile d’exercer le pouvoir de manière vague et intimidante — de terroriser tout le monde, afin que personne ne sache clairement ce qu’il est autorisé à faire.

Prenons l’attaque menée par Trump contre le président de la Fed Jerome Powell. Ce serait une erreur de la considérer comme une simple question relative à la banque centrale. Si Trump voulait vraiment des taux d’intérêt bas, ce serait la pire façon possible de les obtenir. Les dirigeants ont toujours essayé de faire pression sur les banques centrales pour qu’elles baissent les taux, mais frapper à coups de marteau ne donne pas de bons résultats.

Je pense plutôt que Trump se comporte ainsi pour que tout le monde le craigne. Et cela fonctionne. Les PDG et les fonctionnaires sont de plus en plus réticents à s’exprimer, par crainte des conséquences. Trump a réussi à créer un climat de peur.

Cette irrationalité détruit-elle toute cohérence politique ?

Pas entièrement. Car Trump a toujours un programme : utiliser les droits de douane pour obtenir des concessions et accumuler du pouvoir. Cette politique a également une dimension électorale car les droits de douane plaisent à une partie de la population. L’ensemble n’est pourtant pas toujours cohérent, il y a une part de folie dans tout cela.

Je me demande souvent si le chaos est un accident ou une stratégie, si Trump commet des erreurs ou si sa stratégie consiste à être si imprévisible que personne ne peut anticiper ses décisions.

Cette irrationalité pourrait être stratégique : en théorie des jeux, il existe une tactique consistant à paraître fou pour pousser l’adversaire à faire plus de concessions, ne sachant pas à quoi s’attendre. On peut considérer que Trump joue ce jeu. Pour adopter une telle stratégie, il faut aimer dominer, même si cela a un coût personnel. Trump a ce trait de personnalité et le montre ouvertement.

En italien, nous avons une expression pour ce genre de situation : ci è o ci fa ?, « est-il vraiment comme ça ou fait-il semblant » ?

À un certain point, la distinction importe peu. L’imprévisibilité donne du pouvoir à Trump.

Cette imprévisibilité a-t-elle transformé la manière dont le pouvoir et les intérêts circulent aux États-Unis ?

Oui, elle a révolutionné le lobbying.

Cette évolution est bien documentée par Brody Mullins, l’auteur de The Wolves of K Street 4, qui retrace l’histoire et la transformation du lobbying à Washington. Dans une interview que nous avons réalisée avec lui à la fin de l’année 2024, nous lui avons demandé à quoi pourrait ressembler un environnement de lobbying dans un contexte « Trump 2.0 ». Selon lui, cet environnement serait radicalement différent de celui des administrations précédentes.

Sous Obama — et même sous Biden —, le lobbying était une industrie structurée et institutionnalisée. Aujourd’hui, il est devenu personnel. Si vous voulez obtenir quelque chose, vous embauchez Jared Kushner dans votre entreprise. C’est une façon très italienne de faire les choses.

Dans mon livre Capitalism for the People, je dis que les États-Unis commencent à ressembler à l’Italie — à l’exception de la nourriture et du vin. Je pense n’avoir jamais eu autant raison qu’aujourd’hui. En fait, les États-Unis ont dépassé l’Italie et glissent vers le statut de « république bananière ».

Comment ce changement se manifeste-t-il ? Cette personnalisation du pouvoir transforme-t-elle également la relation des citoyens aux institutions ?

Ce changement se manifeste d’abord par une érosion de la confiance. Je l’ai ressenti dès la crise financière de 2008.

Ce qui m’avait toujours frappé aux États-Unis, c’était le degré remarquable de confiance des citoyens dans leurs institutions.

Lorsque j’étais étudiant au MIT, une alerte à l’ouragan avait été émise à Boston. Le maire avait donné des instructions précises : rester à l’intérieur et scotcher les fenêtres. En bon Italien, ma première réaction avait été le scepticisme : pourquoi scotcher les fenêtres ? Le frère du maire vend-il du ruban adhésif ?

En Italie, lorsque les autorités vous disent « rentrez chez vous », l’instinct est souvent de faire le contraire. Ce scepticisme peut, dans certaines circonstances, être une forme saine de vigilance. Mais d’une manière générale, il complique le fonctionnement d’une société et d’une économie saines.

On peut se rappeler le naufrage du Costa Concordia. Le capitaine a ordonné aux passagers de regagner leurs cabines. Ceux qui ont reconnu l’absurdité de cette instruction sont partis et ont survécu ; les autres ont obéi et ont péri.

L’administration Trump a découvert qu’il était bien plus facile d’exercer le pouvoir de manière vague et intimidante — afin que personne ne sache ce qu’il est autorisé à faire.

Luigi Zingales

En Italie, la méfiance envers les institutions est profondément ancrée. Elle peut s’avérer utile dans des contextes extrêmes — par exemple sous une dictature. Mais dans la vie quotidienne, c’est un handicap : la confiance est le fondement qui permet aux règles de fonctionner.

Les États-Unis ont toujours reposé sur un niveau de confiance exceptionnel mais, après 2008, quelque chose s’est fissuré. Pour la première fois, les citoyens ordinaires ont commencé à douter que le système fonctionne véritablement dans l’intérêt général. Dire que « le gouvernement agit dans l’intérêt de Goldman Sachs » est devenu presque banal. La suspicion s’est progressivement installée.

Je me souviens d’une affaire dans laquelle j’ai témoigné : l’État risquait de payer entre cinq et sept milliards de dollars. J’ai demandé à un avocat quelles étaient, selon lui, les chances que le Trésor appelle le juge pour faire pression avant le verdict. Il m’a répondu qu’elles étaient nulles alors que mon instinct me disait plutôt qu’il était certain que cet appel serait passé.

Aujourd’hui, je sais que les chances d’une telle interférence ne sont pas nulles. Pourtant, de nombreux Américains continuent de croire que cette situation ne pourrait pas se produire.

Mon exemple préféré reste celui de la file d’attente : chacun ne la respecte qu’en étant convaincu que les autres la respecteront également. Si cette conviction disparaît, la file s’effondre.

Les institutions fonctionnent selon une logique similaire. Si la confiance dans l’État de droit s’affaiblit, tout le monde finit par se demander pourquoi il faudrait continuer à respecter les règles.

Une fois qu’un pays entre dans ce processus — un peu sur le mode « à la guerre comme à la guerre » —, il change de nature. Et je crains que les États-Unis ne s’orientent progressivement dans cette direction.

Une fois endommagée, la confiance peut-elle être rétablie ?

Il est possible que l’excès déclenche une réaction — comme après le Watergate. Il y a donc de l’espoir.

Mais ces phénomènes sont par nature non linéaires et imprévisibles. Et il est beaucoup plus facile de détruire la confiance que de la rétablir.

C’est comme effrayer des oiseaux perchés dans un arbre : il est facile de les faire fuir, mais beaucoup plus difficile de les faire revenir.

Le fascisme en Italie n’a duré que vingt ans, mais il a profondément endommagé les institutions en privilégiant la loyauté politique plutôt que la compétence. L’Italie ne s’en est jamais complètement remise.

Cette érosion de la confiance affaiblit-elle la position internationale des États-Unis ?

À court terme, les États-Unis conservent un avantage : il n’y a pas d’alternative crédible à leur rôle. S’il y en avait une, les capitaux se déplaceraient en conséquence. La même chose peut être dite du dollar : on ne lui fait peut-être pas entièrement confiance, mais en même temps, on ne peut pas tout mettre dans le franc suisse.

Paradoxalement, le fait qu’ils abusent de leur position dominante rend les États-Unis encore plus centraux, faute d’alternatives. Mais à long terme, si une autre option crédible émerge, elle prévaudra.

Le soft power est une chose qui met beaucoup de temps à être construite mais qui peut être détruite très vite. Ma mère aimait les Américains parce qu’ils avaient libéré le nord de l’Italie : ce fut le plus beau jour de sa vie. Je ne suis pas sûr de pouvoir transmettre ce sentiment à mes enfants.

Si l’équilibre entre le pouvoir politique et le pouvoir économique est rompu, où peut-il être rétabli ? Si l’État devient instable ou intimidant, les entreprises peuvent-elles devenir un contrepoids institutionnel ?

Absolument — et cela devient particulièrement urgent.

Tout d’abord, il faut rappeler un fait souvent sous-estimé : aux États-Unis, environ 60 % des ménages possèdent des actions, notamment par le biais de plans de retraite 401(k). Les citoyens disposent donc, en principe, d’un véritable levier sur le comportement des entreprises. Qu’ils en soient conscients ou non, ils constituent une base d’actionnaires diffuse, quasi « collective ». En conséquence, la gouvernance d’entreprise devrait logiquement s’aligner sur cette sociologie démocratique du capital.

Cet alignement ne se produit pas aujourd’hui, car quelques gestionnaires d’actifs concentrent un pouvoir de vote énorme, sans véritable légitimité démocratique — ni interne vis-à-vis des investisseurs, ni externe vis-à-vis de la société.

Or les compromis entre la valeur financière et les valeurs — environnementales, sociales, politiques — ne sont pas des décisions purement techniques : ce sont des décisions morales et politiques. Elles ne peuvent être laissées à une petite élite managériale et devraient plutôt être soumises à des procédures démocratiques.

Le gouvernement états-unien est aujourd’hui « capturé » par les grandes entreprises technologiques. 

Luigi Zingales

C’est pourquoi, avec Oliver Hart et Hélène Landemore, nous proposons la création d’assemblées d’investisseurs sélectionnés au hasard. Le principe est simple : plutôt que de déléguer les décisions aux gestionnaires ou aux conseillers de vote, un échantillon représentatif des investisseurs du fonds serait sélectionné au hasard. Ces investisseurs recevraient des informations, entendraient des experts opposés, délibéreraient, puis établiraient des lignes directrices de vote.

Ce mécanisme répond à deux problèmes. Premièrement, il permet de surmonter l’« apathie rationnelle » : la plupart des petits investisseurs n’ont ni le temps ni la motivation nécessaires pour s’informer, car leur vote individuel est marginal. Une petite assemblée concentre ainsi les efforts d’information et de délibération pour un coût minime par rapport à la taille du fonds. Deuxièmement, elle renforce aussi la légitimité : les décisions ne sont plus prises par quelques dirigeants, mais par un échantillon statistiquement représentatif des détenteurs de capitaux.

Ce mécanisme soumettrait à la logique démocratique les décisions d’entreprise, qui produisent des résultats au-delà des rendements purement financiers. Il « protégerait » également les PDG des pressions politiques : si je suis un dirigeant d’entreprise et que ma seule boussole est la maximisation stricte de la valeur financière pour les actionnaires, je deviens extrêmement vulnérable aux pressions politiques. Si le pouvoir politique peut menacer de répercussions financières, un PDG qui ne s’intéresse qu’aux intérêts des actionnaires cédera toujours.

En quel sens ?

Prenons l’exemple de Disney. Lorsque Trump a fait pression sur l’entreprise pour qu’elle licencie Jimmy Kimmel, elle ne l’a pas fait, peut-être en raison du risque que les abonnés quittent la chaîne. Une autre issue était cependant possible, dès lors qu’un PDG peut être tenté de protéger sa prime ou sa carrière en affichant d’excellents résultats financiers.

En revanche, si la question était soumise à une assemblée d’investisseurs correctement informés et si la majorité des actionnaires se souciaient de la liberté d’expression, ils accepteraient un petit sacrifice financier pour défendre cette liberté. La décision deviendrait explicite et légitime.

Une assemblée d’investisseurs n’a aucun intérêt personnel à faire carrière. Elle est temporaire, sélectionnée au hasard et délibère sur le fond. C’est un moyen politiquement neutre de redonner le pouvoir aux actionnaires eux-mêmes.

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20.02.2026 à 06:00

Faut-il se préparer à la fin du dollar roi ? Barry Eichengreen sur le futur de la monnaie mondiale

Matheo Malik
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C’est l’une des transformations les moins visibles et les plus profondes de notre temps.

Dans un ouvrage à paraître en mars aux presses de Princeton, l’économiste Barry Eichengreen décrypte les mutations du rôle géopolitique de la monnaie — « de Crésus aux cryptos ».

Entretien fleuve.

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Texte intégral (5459 mots)

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Dans la préface de votre prochain livre Money Beyond Borders, vous prévenez vos lecteurs qu’il ne s’agit pas d’un énième ouvrage sur l’histoire de la monnaie. Pourtant, par son ampleur et sa portée, votre ouvrage rappelle fortement celui de David Graeber, Dette : 5 000 ans d’histoire, qui était en réalité une histoire de la monnaie autant qu’une histoire de la dette. Comment vous situez-vous dans l’historiographie plus large de la recherche sur les monnaies mondiales ?

J’ai résisté à la tentation d’écrire une énième histoire de la monnaie. Il en existe déjà beaucoup. À la place, je me suis concentré sur les utilisations transfrontalières de la monnaie — en termes modernes : sur le statut des monnaies internationales.

En cela, j’espère avoir réussi à mettre en relief la tension entre, d’une part, les monnaies en tant que construction de l’État et, d’autre part, la nécessité d’une forme de liquidité internationale, un moyen de paiement mondial qui transcende l’État.

Cette tension est au cœur du livre.

Et c’est en raison de cette tension que vous vous tournez immédiatement vers la géopolitique. Vous racontez ainsi l’histoire des succès et des échecs des monnaies globales. Y a-t-il un modèle ou un ensemble d’enseignements à tirer de l’histoire des succès et des échecs des monnaies qui nous permette de comprendre le passage d’une monnaie mondiale à une autre, et ces caractéristiques sont-elles pertinentes dans le contexte actuel ?

J’aime à penser que je suis à la fois économiste et politologue.

On pourrait dire que je suis un économiste professionnel et un politologue amateur — même si je travaille depuis longtemps à la frontière entre ces deux disciplines.

Le statut des monnaies globales est un exemple de sujet où l’on ne peut éviter d’examiner l’interaction entre l’économie internationale et la politique internationale.

Le statut de monnaie globale repose sur la solidité des liens commerciaux et financiers du pays émetteur avec le reste du monde — c’est-à-dire sur ses relations économiques internationales. Mais ce statut a également des fondements politiques. Les monnaies globales sont les monnaies d’États où existe une séparation des pouvoirs et où l’État de droit dissuade les comportements opportunistes de l’émetteur. Ce statut dépend également de la capacité de l’émetteur à forger et à maintenir des alliances géopolitiques durables puisque, dans toute alliance, on détient et on utilise les devises de ses alliés.

À paraître en mars 2026 au presses universitaires de Princeton

Ces trois dimensions de la monnaie ont été mises en évidence par la nouvelle administration Trump, mais les politologues réfléchissent à ces questions depuis longtemps. 

Je pense à Benjamin Cohen, docteur en économie qui a passé sa carrière universitaire dans des départements de sciences politiques et qui a réalisé d’importants travaux sur les monnaies globales 5. Je pense également à la politologue Susan Strange 6. Je pense aussi à Charles Kindleberger du côté de l’économie 7. Je m’inscris dans une longue tradition qui consiste à réunir la politique internationale et l’économie internationale autour de ce sujet.

Vous insistez beaucoup sur les institutions et l’État de droit, mais aussi sur la puissance militaire. L’une de ces dimensions est-elle selon vous plus importante que les autres ? Peuvent-elles se substituer les unes aux autres ? Quand on pense à l’histoire de la livre sterling, par exemple, il semble que son rôle en tant que monnaie internationale ait survécu bien au-delà de l’époque où le Royaume-Uni était une puissance militaire dominante, et peut-être grâce à la stabilité de son système juridique et de ses institutions. Aujourd’hui, les États-Unis pourraient chercher à remplacer la stabilité de leur système juridique et de leurs institutions par une plus grande démonstration de force afin de renforcer le rôle du dollar.

Vous avez raison : la livre sterling était encore la principale monnaie internationale dans les années 1930, bien après l’apogée géopolitique de la Grande-Bretagne.

La solidité de ses institutions, la profondeur et la liquidité de ses marchés financiers, le long siècle passé à faire de la City de Londres un centre financier international de premier plan : tous ces facteurs ont contribué à la pérennité de la devise. Mais un autre facteur tout aussi déterminant — et c’est à nouveau d’actualité aujourd’hui — était l’absence d’alternative significative. 

Pendant une grande partie des années 1930, les États-Unis ont été en proie à une profonde dépression. Ils ont subi trois graves crises bancaires. La Fed a cessé de soutenir le marché des crédits internationaux commerciaux.  C’est en grande partie pour cette raison que la livre sterling a retrouvé puis conservé sa position de principale monnaie internationale dans les années 1930. 

Finalement, la crise de Suez en 1956 a mis en évidence la faiblesse géopolitique de la Grande-Bretagne et scellé le sort de la livre en tant que monnaie de réserve internationale. Le Royaume-Uni a eu besoin de l’aide du FMI pour soutenir sa monnaie, et les États-Unis ont exigé que le pays se plie aux souhaits étatsuniens — pour le dire poliment — comme condition à leur soutien.

La crise de Suez marquait symboliquement le passage de la livre sterling au second rang des devises internationales. Mais dans ce cas précis, le point clef était que la Grande-Bretagne était financièrement faible et que cette faiblesse financière l’avait contrainte à accepter un recul militaire, et non l’inverse. En d’autres termes, l’interaction entre les faiblesses économiques et géopolitiques avait des effets dans les deux sens.

Tout au long de l’histoire, les principales devises internationales ont été les monnaies d’États qui disposaient à la fois d’une économie et d’institutions de gouvernance solides et de la capacité de défendre leurs frontières contre les menaces extérieures et de projeter leur puissance géopolitique.

Ces deux éléments devaient être cumulés et articulés pour maintenir la position internationale de leur devise.

Beaucoup pensent que la fin du dollar a réellement commencé en 1971 avec le choc Nixon. Pourtant, le dollar a survécu en tant que monnaie de réserve principale, sinon dominante, pratiquement jusqu’à aujourd’hui. Comment expliquez-vous ce qui s’est passé depuis lors ? Comment se fait-il que la dédollarisation, qu’on annonce depuis maintenant cinquante ans, ne soit jusqu’à présent pas advenue ?

Certains observateurs — par ailleurs avisés — avaient en effet conclu que la fin du système de Bretton Woods signifiait la fin du dollar comme monnaie globale.

Charlie Kindleberger a écrit en 1976 un passage malheureux, tristement célèbre, sur la mort du dollar en tant que monnaie internationale 8. Mais à l’exception de la seconde moitié des années 1970 — juste au moment où il écrivait et période durant laquelle les observateurs étaient profondément inquiets au sujet de la balance des paiements américaine, de la vigueur de l’économie américaine et de l’engagement des autorités américaines à maintenir ce qui allait finalement être appelé la « politique du dollar fort » — la gestion monétaire américaine n’était pas si mauvaise. Paul Volcker a rétabli la stabilité des prix et, sous la direction d’Alan Greenspan, la Fed a réagi rapidement aux menaces pesant sur la stabilité financière. Il en va de même pour les successeurs de Greenspan jusqu’à présent : leurs politiques ont peut-être eu d’autres coûts, mais elles ont contribué à préserver le rôle international du dollar.

Conjugué à l’absence d’alternative attrayante, cela explique pourquoi ceux qui prédisaient la disparition imminente du dollar ont continué à se tromper. 

Le statut d’une monnaie globale est une variable qui évolue très lentement. Seul un choc très important — plus important encore que l’effondrement du système de Bretton Woods — peut vraiment remplacer le statut d’une monnaie à l’échelle mondiale. Mais nous savons également qu’il peut y avoir des points de basculement où des variables qui évoluent lentement s’accélèrent de manière spectaculaire.

Pensez-vous donc que la chute d’une monnaie internationale fonctionne, un peu comme dans l’expression d’Hemingway pour la faillite personnelle, « graduellement, puis soudainement » ?  

Rudi Dornbusch a également eu une belle formule qui prolonge celle-ci : « les crises mettent plus de temps à se développer qu’on ne le pense ; puis, une fois qu’elles éclatent, elles progressent beaucoup plus vite qu’on ne l’aurait jamais imaginé » 9

C’est particulièrement vrai pour les crises monétaires.

Les effets de réseau, la persistance historique et la formation d’habitudes sont des facteurs puissants. Dans le domaine monétaire et financier, il est avantageux de détenir et d’utiliser la ou les mêmes devises que celles détenues et utilisées par les autres acteurs avec lesquels vous faites affaire. Mais il peut également y avoir des événements qui poussent les gens à s’éloigner massivement des pratiques établies au profit de quelque chose de nouveau. Les discussions nerveuses actuellement autour du dollar laissent entrevoir la possibilité qu’un tel moment approche.

Et peut-être que la différence avec les années 1970 est qu’aujourd’hui, nous pouvons plaider en faveur d’alternatives existantes ou en train de voir le jour. L’une d’entre elles pourrait être l’euro, l’autre le yuan. Considérez-vous que le paysage des monnaies alternatives possibles est aujourd’hui fondamentalement différent de ce qu’il était dans les années 1970 ?

Les « rivaux » du dollar sont certainement plus sérieux aujourd’hui que le mark allemand dans les années 1970 ou le yen japonais dans les années 1980 — lorsque les gouvernements allemand et japonais, pour des raisons qui leur étaient propres, s’opposaient à l’internationalisation de leur monnaie.

Aujourd’hui, les responsables de la zone euro et de la Chine encouragent activement l’internationalisation de leurs monnaies. Cela étant dit, ni l’euro ni le renminbi ne sont actuellement en mesure de remplacer le dollar.

Je suis probablement plus critique à l’égard de l’euro dans mon livre que ne le souhaiteraient mes amis européens, mais ce que l’Europe et la zone euro devraient faire pour renforcer l’attrait international de leur monnaie n’a rien de très mystérieux : achever l’union des marchés des capitaux européens, émettre davantage de dette commune et développer une politique étrangère et de défense commune plus forte. Les progrès dans ces domaines pourraient s’accélérer, compte tenu des provocations de l’administration Trump, mais ils partent de zéro. À première vue toutefois, la volonté politique nécessaire pour y parvenir dans la zone euro n’est pas là.

La création de l’euro a pris un demi-siècle. Je ne prédis pas qu’il faudra encore cinquante ans pour internationaliser véritablement cette monnaie — mais il est clair que cela ne se fera pas du jour au lendemain.

Et pour ce qui est du yuan ?

Si son internationalisation a connu un certain essor, elle semble avoir marqué le pas. 

Lorsqu’on examine les données relatives aux réserves détenues en yuan ou aux transactions transfrontalières transmises via SWIFT — car même le système chinois de paiements interbancaires transfrontaliers CIPS continue de s’appuyer sur SWIFT — les progrès sont pratiquement au point mort. Cela pourrait s’expliquer par le ralentissement de la croissance chinoise — qui est passée d’un taux à deux chiffres à une fourchette comprise entre 4 % et 5 %. Cela pourrait aussi être dû aux problèmes non résolus de la Chine dans le domaine de l’immobilier et des véhicules financiers des collectivités locales. Enfin, les mécanismes de contrôle et d’équilibre politiques qui ont caractérisé toutes les grandes devises internationales au cours de l’histoire sont absents en Chine : rien n’empêche en effet le Politburo ou le président Xi de se réveiller demain et de changer les règles du jeu monétaire. Lorsqu’on veut avoir une monnaie globale, c’est un problème.

Ces facteurs continueront à rendre les investisseurs internationaux, tant privés que publics, réticents à s’appuyer trop fortement sur le yuan.

Certes, le système CIPS est en pleine croissance. Les banques chinoises accordent davantage de prêts à l’étranger dans leur propre monnaie. Mais il est important de rappeler à quel point le renminbi reste loin derrière le dollar en tant que monnaie mondiale. Il ne représente que 2 % des réserves mondiales identifiées — contre 57 % pour le dollar. Et il pèse à peine 5 % du chiffre d’affaires mondial des changes — contre 90 % pour le dollar.

Il faut également garder à l’esprit que l’idée traditionnelle selon laquelle un pays et une monnaie ont besoin d’une large plateforme avant de pouvoir jouer un rôle financier mondial important est peut-être en train de changer. Les nouvelles technologies numériques ont réduit les écarts entre les cours acheteur et vendeur des monnaies des petits pays, qui étaient auparavant trop coûteuses à détenir et à utiliser : aujourd’hui, vous pouvez échanger des dollars australiens et des couronnes norvégiennes sur votre téléphone portable.

Par conséquent, une grande partie du terrain perdu par le dollar au cours des dernières décennies en tant que monnaie internationale et de réserve n’a pas été gagné par l’euro ou le yuan mais par les devises de ces petits pays ouverts, bien gérés et généralement axés sur la lutte contre l’inflation : en Scandinavie, il s’agit de la Norvège, du Danemark et de la Suède, en Asie de l’Est, de Singapour et de la Corée du Sud, et en Océanie, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande.

Les États-Unis semblent de plus en plus conscients des risques qui pèsent sur le dollar. Pour les contenir, le GENIUS Act semble être une stratégie visant à utiliser l’émission de stablecoins comme source alternative de demande internationale de dollars. Or cette évolution est intéressante quand on songe que l’écosystème des cryptomonnaies s’est largement construit en opposition au système financier traditionnel de Wall Street et aux monnaies fiduciaires. Avec le GENIUS Act, on assiste à une tentative de réconciliation entre ces deux mondes dans une relation symbiotique afin d’essayer ensemble de faire progresser la domination mondiale du dollar. Cette stratégie vous semble-t-elle viable dans un monde où l’écosystème des crypto-actifs est sous pression ?

Je mettrais en garde contre l’hypothèse selon laquelle il existerait une stratégie de la part du gouvernement américain. 

En tant qu’universitaires, nous sommes formés pour toujours chercher une stratégie sous-jacente. Or dans ce cas précis, je ne vois aucune preuve d’une approche cohérente visant à renforcer ou à maintenir le rôle international du dollar.

Même de la part du secrétaire au Trésor ?

Scott Bessent a tenu des propos contradictoires quant à savoir s’il souhaitait un dollar plus faible ou plus fort, et s’il serait prêt à sacrifier la position internationale de la monnaie en échange d’un taux de change « plus compétitif ».

Sur la question des stablecoins en dollars, si vous lisez le GENIUS Act et le communiqué de presse associé publié par le Trésor à la signature de Bessent, ils mentionnent diverses raisons de réglementer l’écosystème des stablecoins : protection des consommateurs, intégrité du marché, stabilité financière et… renforcement du rôle international du dollar. 

Mais c’est là essentiellement une approche fourre-tout visant à rationaliser les raisons pour lesquelles, en réponse au lobbying et aux contributions électorales des entreprises crypto, le gouvernement devrait accorder des licences et légitimer les émetteurs. Les stablecoins ont pour avantage secondaire de créer une demande supplémentaire pour les bons du Trésor américain — car ils sont détenus comme garantie par les émetteurs de stablecoins. Pour les États-Unis, c’est assez pratique — et c’est encore mieux si les stablecoins en dollars sont utilisés dans d’autres parties du monde. Mais je ne pense pas que le GENIUS Act soit une stratégie cohérente pour maintenir ou renforcer le rôle international du dollar.

Et quand bien même ce serait le cas, je ne suis pas convaincu qu’une telle stratégie sera couronnée de succès.

Pourquoi ?

En réalité, l’adoption des stablecoins dans le reste du monde n’a pas été si impressionnante. Les stablecoins sont principalement utilisés comme passerelles vers et depuis la sphère des cryptos pour les transferts de fonds et pour les transactions illicites. 

D’ailleurs, d’autres alternatives numériques feront concurrence aux stablecoins et pourraient très bien les dominer à long terme.

À quoi pensez-vous ?

Je pense notamment aux systèmes de paiement instantané interconnectés, très populaires en Asie, aux monnaies numériques des banques centrales, qui peuvent fonctionner sur une seule blockchain ou mBridge 10, et à la tokénisation des dépôts bancaires — sur lesquels SWIFT et les grandes banques misent actuellement.

Les stablecoins posent le problème de leur incompatibilité évidente avec l’unicité de la monnaie : pour schématiser, pourra-t-on utiliser le « Walmart coin » chez Amazon et le « Amazon coin » chez Walmart ? Autrement dit : les stablecoins seront-ils vraiment stables ? 

Leur capacité à conserver leur valeur dépendra de la conception et de l’application des réglementations associées au GENIUS Act — qui n’est en soi qu’un vaste cadre réglementaire.  Nous n’avons pas encore vu les réglementations concrètes, et encore moins leur application. Nous ne savons pas si les courtiers sur le marché des bons du Trésor disposent de la liquidité nécessaire pour faire face aux ventes précipitées des émetteurs de stablecoins, ni si ces rachats se répercuteront sur la sphère crypto, déclenchant une ruée sur les stablecoins.

En Europe, on présente de plus en plus l’euro numérique comme un moyen de renforcer le rôle international de la monnaie commune, dans la mesure où il peut créer un système de paiement véritablement public, souverain et potentiellement international. Mais ce projet se heurte également à une forte résistance de la part du système bancaire européen, qui craint que l’expansion de l’euro numérique à un large usage de détail ne prive les banques européennes d’une grande partie de leurs dépôts à vue. Les monnaies numériques de banques centrales (CBDC) peuvent soulever des questions quasi existentielles sur le système bancaire à réserves fractionnaires 11. Courrons-nous le risque de nous éloigner du système bancaire à réserves fractionnaires si nous nous orientons vers les CBDC ? Et quelles sont, selon vous, les conséquences pour l’évolution du système financier ?

Aux États-Unis également on craint que les stablecoins aient le même effet négatif sur le système bancaire à réserves fractionnaires. Concrètement, on a peur que les épargnants ne se débarrassent de leurs dépôts bancaires au profit de jetons stablecoins — surtout si les bourses sur lesquelles ces jetons sont négociés versent des intérêts.

Pour en revenir à votre question sur les CBDC, je dirais que tout dépendra de leur conception. Les CBDC ne seront probablement pas rémunérées, ce qui donnera aux banques une certaine marge de manœuvre. Il pourrait y avoir ainsi des plafonds sur le montant d’argent numérique que les particuliers peuvent détenir. Les banques seront-elles les intermédiaires entre le consommateur et la banque centrale ? La zone euro optera-t-elle pour une « CBDC de gros » distribuée aux banques commerciales et par celles-ci ou pour une unité de détail qui ira directement dans un portefeuille numérique sur votre téléphone ? À l’heure actuelle, de nombreuses options sont sur la table. 

Toujours est-il qu’une monnaie numérique en euros pourrait tout à fait être conçue de manière à ne pas nuire au système bancaire.

La BCE travaille à une extension de ses lignes de liquidité et de swap bilatérales. Considérez-vous cela comme un élément significatif pour l’expansion du rôle de l’euro ? Et pensez-vous qu’il soit logique que la BCE fasse cette distinction entre les lignes de liquidité et les lignes de swap de devises ?

Je ne pense pas que les risques associés aux lignes de swap en euros soient si importants. 

Elles sont garanties au taux de change en vigueur à la date d’activation de la ligne : l’idée selon laquelle les swaps sont risqués est donc une perception erronée et je pense, en effet, que les swaps sont importants pour renforcer l’attrait de l’euro en tant que monnaie mondiale. Les banques centrales étrangères n’accepteront d’autoriser les entreprises et les banques de leur juridiction à emprunter, détenir et utiliser des euros que si elles peuvent agir en tant que prêteurs de dernier recours dans cette devise. Or pour cela, elles ont besoin de lignes de swap. 

Si je comprends bien, les lignes de liquidité sont conçues pour protéger les marchés de titres de la zone euro contre les chocs extérieurs. Or si les banques centrales étrangères détenant des titres en euros comme réserves ont besoin de liquidités, la vente précipitée de ces titres pourrait déstabiliser les marchés de titres en euros.  Les lignes de liquidité permettent à ces banques centrales étrangères d’obtenir des liquidités auprès de la BCE en lui remettant temporairement leurs titres en garantie, ce qui évite qu’elles soient contraintes de vendre ces actifs sur le marché et contribue ainsi à préserver sa stabilité. La BCE est ainsi plus encline à voir les banques centrales étrangères accumuler des réserves en euros et les banques centrales étrangères sont quant à elles plus rassurées — sachant qu’elles peuvent réellement utiliser ces réserves en euros.

Faut-il se préparer à un moment où les États-Unis commenceraient à traiter les lignes de swap de devises en dollars comme un instrument plus politique que par le passé ? Si l’on y réfléchit, elles ont toujours été un instrument politique : le choix des pays éligibles à ces swaps pendant la crise financière mondiale était une décision politique. Comment se préparer à ce type de risque ?

Je ne prédirais pas que les lignes de swap seront utilisées comme moyen de pression politique. Je ne prédirais pas non plus que les lignes de swap de la Fed disparaîtront. Mais ce sont là deux éventualités auxquelles l’Europe doit se préparer. 

La zone euro devrait rechercher d’autres sources de liquidités en dollars que la Fed, telles que des lignes de crédit auprès de banques commerciales. Elle pourrait détenir davantage de dollars ou d’autres réserves propres et elle pourrait renforcer la réglementation sur l’exposition au dollar des banques et des entreprises européennes.

La possibilité qui m’inquiète — ou du moins qui m’interroge — est l’hypothèse qu’une future Fed subisse des pressions de la Maison-Blanche pour n’accorder des swaps qu’aux « amis les plus chers des États-Unis » comme la Hongrie et l’Argentine.  Et à ce titre je m’inquiète — ou du moins je m’interroge — sur ce que pense Kevin Warsh, l’homme désigné par Trump pour prendre la tête de la Réserve fédérale, des swaps en dollars de la Fed. 

Il a déclaré vouloir réduire le bilan de la Fed. Est-ce compatible avec les swaps en dollars ? 

Il a déclaré vouloir que la Fed se recentre sur sa mission en se concentrant strictement sur son mandat. Les inquiétudes concernant la stabilité des institutions financières européennes sont-elles compatibles avec une concentration stricte sur le mandat de la Fed ? 

C’est une raison de plus pour que la zone euro élabore des plans d’urgence.

Les Européens disposent en réalité d’une quantité assez limitée de dollars dans les bilans de leurs banques centrales : une alternative pourrait être d’envisager des accords avec des banques centrales asiatiques plus favorables, qui disposent justement de beaucoup de dollars dans leurs bilans et en ont un peu moins besoin que le système bancaire européen. Conseilleriez-vous aux Européens de conclure une sorte d’accord avec les banques centrales de Corée, de Taïwan ou même éventuellement de Chine afin d’avoir accès à des liquidités en dollars si nécessaire ?

C’est un autre bon plan d’urgence à envisager.

Mais il faut envisager une autre possibilité : en cas de choc financier réel, ces banques centrales asiatiques ne feraient-elles pas tout pour conserver leurs réserves en dollars pour elles-mêmes ?

Votre hypothèse me rappelle ce qui s’est passé aux États-Unis pendant la Grande Dépression, en 1932-1933. Chaque banque de la Réserve fédérale détenait séparément ses propres réserves d’or. Lorsque les banques de New York ont été prises d’assaut et que la Fed de New York a eu besoin d’or, la Fed de Chicago — qui disposait d’un excédent de lingots — a refusé d’en expédier à New York, craignant d’en avoir besoin elle-même pour soutenir la liquidité et endiguer la ruée vers les banques dans son propre district.

Je peux imaginer le même type de dynamique se produire dans la relation que vous envisagez entre la zone euro et l’Asie.

Cela pourrait donc être le rôle de la BRI ou du FMI d’organiser des mesures de soutien à la liquidité en dollars si nécessaire.

Tout à fait.

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10.02.2026 à 16:16

La nouvelle grande transformation 

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En proposant une critique du dernier grand livre de l'économiste Branko Milanovic, Andrea Capussela montre comment une analyse réaliste des origines politiques et économiques de notre temps pourrait ouvrir une brèche vers des temps nouveaux.

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Texte intégral (7846 mots)

Je ne sais pas par quel miracle il a réussi à le faire poser aussi longtemps — vu les spasmes et les crises qui le secouent — mais le portrait du monde que Branko Milanović vient d’achever est remarquablement réussi. Et c’est bien là le problème : en se reconnaissant un peu trop fidèlement dans la toile, le monde pourrait bien réagir comme le pape Innocent X devant le chef-d’œuvre de Velázquez : « troppo vero ». Il faut dire qu’il ne s’y découvre pas sous son jour le plus flatteur.

Le plus difficile à accepter dans le dernier livre de Milanović est son pessimisme implicite à l’égard de la possibilité d’une réforme ou de tout changement positif. Cependant, avant de critiquer ce que l’ouvrage ne dit pas, il est préférable de dire ce qu’il dit, qui est souvent remarquable.

Il est particulièrement frappant de constater à quel point les dernières offensives de la Maison-Blanche — à l’extérieur : le Groenland, la capture de Maduro et du pétrole vénézuélien ; à l’intérieur : les assassinats de Minneapolis, la pression judiciaire sur la Réserve fédérale et la pression politique sur la Cour suprême — renforcent le cadre analytique proposée par The Great Global Transformations.

Milanović est un contributeur du Grand Continent et un ami, il faut le dire, mais les critiques faites à son livre confirment mes propos favorables ; la seule critique négative consiste à l’accuser de justifier Trump. Il est vrai qu’il ne dit jamais que l’homme orange est mauvais ou qu’il ne l’aime pas, mais fallait-il qu’il ajoute une autre accusation à celles déjà proférées ?

Même Tolstoï ne s’en prend pas à Napoléon ; il préfère le montrer sur le champ de bataille, indifférent au sang qu’il a versé. De même, Milanović explique quelles forces ont déterminé la victoire de Trump en 2017 et en 2024, les raisons de ses choix et pourquoi il est si dangereux. Je ne considère pas non plus comme élogieuse la remarque selon laquelle l’obscénité de Trump aurait permis de révéler la corruption qui restait auparavant hors de portée.

Une autre critique 12, par ailleurs favorable, soutient que Milanović confond capitalisme, mondialisation et néolibéralisme, et dévalorise ainsi la singularité du parcours de la Chine. Je n’entrerai pas dans cette discussion, qui ne concerne ni les thèses principales du livre ni les points que je vais commenter, mais je remarque que Milanović a consacré un autre livre, Capitalism, Alone 13, aux modèles occidental et chinois du capitalisme. Le dernier livre de Milanović, construit sur les bases posées par ce livre et par le précédent, Global Inequality 14, décrit plutôt les tendances qui ont façonné le dernier demi-siècle et qui jettent leur ombre sur les décennies à venir.

Milanović parle beaucoup des États-Unis et de la Chine, moins de la Russie, peu de l’Inde et du reste de l’Asie, très peu du reste de la planète. En décrivant les élites des pays retenus, il explique ainsi ce choix : les deux « géants » sont « paradigmatiques » des transformations mondiales en cours, et leur poids leur permet de les influencer 15. L’argument est donc plus général, et invite à voir dans l’évolution des États-Unis l’annonce de ce qui pourra se produire également en Europe.

La fin d’une hégémonie

La « grande transformation » qui donne son titre au livre résulte de l’essor économique et technologique de l’Asie, et en particulier de la Chine. Milanović rappelle qu’entre 1974 et 2022, la part de la Chine dans le produit mondial est passée de 2 % à 22 %, à pouvoir d’achat égal, avec une croissance annuelle moyenne par habitant de 7,7 %. Parallèlement, la part des États-Unis a chuté de 22 % à 15,5 %. En le rapportant à la durée qu’a exigée le développement d’autres pays — et à la taille de leur population — Milanović montre que ce bond en avant relève d’un tout autre ordre de grandeur que les épisodes jusqu’ici tenus pour exceptionnels (le Japon de 1952 à 1991, les États-Unis de 1865 à 1914).

Le réveil de l’Asie a largement comblé l’écart ouvert par la révolution industrielle, qui, il y a deux siècles, avait rompu un équilibre séculaire en propulsant la productivité, les revenus, la puissance militaire et l’influence politique de l’Europe occidentale — puis de l’Amérique du Nord — bien au-dessus de celles de l’Inde et de la Chine. Pour Milanović, ce rééquilibrage est un événement d’une importance comparable à cette rupture : il inaugure une nouvelle période historique.

Cette rupture relève peut-être moins de l’histoire économique — celle qui met le progrès technique au premier plan — que de l’histoire politique ; or c’est précisément sur ce terrain que Milanović s’aventure. La croissance chinoise a déplacé le centre de gravité de la production et du commerce mondial vers le Pacifique ; elle a créé les conditions d’un face-à-face géopolitique avec les États-Unis, redessiné la distribution mondiale des revenus et nourri, dans les pays occidentaux, un sentiment diffus d’insécurité économique et de mécontentement politique. À ce titre, l’écho du livre de 1944 de Karl Polanyi,  16, semble pour une fois parfaitement justifiée.

Pour Milanović, les sociétés occidentales sont désormais contraintes de choisir entre une droite d’inspiration trumpiste et les élites issues du néolibéralisme.

Andrea Capussela

L’autre phénomène qu’examine Milanović, en parallèle du réveil de l’Asie, est « la formation de nouvelles élites riches dans tous les grands pays du monde », toutes « bénéficiaires des politiques néolibérales » des quatre dernières décennies. Ces élites ont nourri, chez ceux que ces politiques ont laissés de côté, des « sentiments contre-révolutionnaires » croissants ; elles sont aujourd’hui la cible de l’« action rétrograde ou contre-révolutionnaire » menée par Trump, Xi Jinping, Vladimir Poutine et d’autres 17

Ici, Milanović ne fait pas référence au « double mouvement 18 » de Polanyi, mais en parlant de la réaction des classes moyennes et inférieures des pays occidentaux, frappées par « la stagnation des salaires réels, la perte d’emplois et la généralisation de la précarité 19 », il écrit :

« Il fallait peut-être un Polanyi pour rappeler que la question n’était pas seulement affaire d’argent. Il s’agissait de respect de soi : avoir un travail, savoir quoi faire chaque matin, être un modèle pour ses enfants, ne pas dépendre de l’argent des autres 20. »

C’est sur ce deuxième thème que je vais me concentrer, en partant de l’association inhabituelle de ces trois hommes politiques sous l’épithète de « contre-révolutionnaires ». Mais il convient d’abord d’évoquer les liens que Milanović établit entre l’ascension de ces nouvelles élites et le réveil de l’Asie.

La fin du néolibéralisme mondial

L’ascension de nouvelles élites et le réveil de l’Asie. sont la conséquence de la mondialisation néolibérale. Tous deux ont joué contre les classes moyennes et inférieures de l’Occident, dont les revenus et le statut ont perdu du terrain tant par rapport aux élites, qui s’éloignaient de plus en plus d’elles, que par rapport à la nouvelle classe moyenne mondiale, qui les pressait par le bas ; tous deux ont également provoqué « la fin du néolibéralisme mondial 21 ».

D’une part, la croissance chinoise a bouleversé l’ordre international unipolaire qui avait structuré la mondialisation pendant quatre décennies : hiérarchique et dominé par les États-Unis, cet ordre s’est montré incapable d’intégrer une puissance d’une telle ampleur ni d’absorber la tension géopolitique qui en a résulté. D’autre part, la mondialisation, la doctrine néolibérale qui l’a portée et les nouvelles élites qu’elles ont fait naître sont devenues la cible de la révolte populiste et des poussées contre-révolutionnaires évoquées plus haut. Ébranlé de l’extérieur comme de l’intérieur, le néolibéralisme mondial a fini par céder.

En Occident, ce néolibéralisme s’est transformé en « libéralisme national marchand (national market liberalism) ». Ce modèle conserve la matrice néolibérale dans l’organisation de l’économie intérieure, mais renonce à l’internationalisme et au cosmopolitisme pour adopter le nationalisme et le mercantilisme— au prix de l’abandon de plusieurs acquis essentiels du libéralisme classique.

C’est le portrait des politiques de Trump II : à l’extérieur, des droits de douane discriminatoires, des sanctions, des menaces, voire le recours illégal à la force ; à l’intérieur, des baisses d’impôts, la déréglementation, l’usage de la violence contre les indésirables et les opposants, ainsi que des pressions exercées sur toute forme de pouvoir indépendant.

Dans ce contexte, la question est de savoir si la conjonction du repli de la mondialisation et de la régression des régimes nationaux peut être enrayée, ou si elle est appelée à se généraliser — du moins en Occident.

Mondialisation, convergence et conflit

Après avoir illustré la redistribution géographique de la production et des revenus, Milanović aborde dans le deuxième chapitre ses effets sur les relations internationales.

Milanović commence par une revue critique des théories disponibles, en commençant par celles selon lesquelles le libre-échange international favorise la coopération et la paix, comme le « doux commerce » de Montesquieu, pour qui la paix est atteinte par l’interdépendance économique, ou l’idée d’Adam Smith, pour qui le commerce favorise la convergence économique et technologique entre les nations, créant un équilibre des forces et décourageant les conflits non pas par interdépendance, mais par crainte réciproque.

L’auteur aborde ensuite les théories qui affirment, au contraire, que le commerce génère instabilité et conflit : c’est d’abord la thèse de John Hobson, Lénine et Rosa Luxembourg, avancée avant la Grande Guerre puis reprise pour l’expliquer, selon laquelle la cause profonde du conflit était la « concurrence impérialiste », alimentée par la pression d’investir à l’étranger les capitaux que la faiblesse de la consommation intérieure ne rémunérait pas suffisamment. Plus tard, Joseph Schumpeter, bien qu’ayant affirmé l’irrationalité « atavique » de l’impérialisme, a reconnu de manière similaire la potentielle agressivité externe de la forme de capitalisme qu’il jugeait la plus efficace et prévoyait dominante : le capitalisme monopolistique 22.

Dans une large mesure, conclut Milanović, ce sont les conditions contingentes qui déterminent laquelle de ces logiques prévaut. Jusqu’à la première décennie de ce siècle, la Chine et les États-Unis ont coopéré pacifiquement, par intérêt mutuel et interdépendance, mais aussi souvent par aversion commune pour Moscou. Depuis s’est ouverte une phase de « concurrence impérialiste », non pas tant pour la domination des ressources, des marchés et des territoires extérieurs, comme dans la période précédant 1914, mais pour la domination « des règles qui régissent les relations économiques internationales 23 ».

Comme le prédit la seconde catégorie de théories, le passage de la coopération au conflit s’explique moins par la disparition d’un adversaire commun que par l’enchevêtrement de déséquilibres économiques internes : aux États-Unis, la stagnation des salaires réels et la perte d’emplois, largement liées aux importations chinoises et aux délocalisations ; en Chine, la pression exportatrice résultant d’un niveau de consommation intérieure trop faible. Le tournant survient lorsque, aux États-Unis, le mécontentement des classes moyennes commence à menacer le contrôle politique des élites structurées autour du duopole des centristes démocrates et républicains. Si la crise de 2008 en accélère la cristallisation, la victoire de Trump en 2016 en marque l’explosion.

À ce stade, les élites américaines avaient deux options pour se protéger : « changer les règles de la mondialisation afin qu’elle ne touche plus les classes moyennes » ou « augmenter leurs revenus en taxant davantage les riches 24 ». Elles ont choisi la première option, faisant peser sur l’ordre international le poids de leur tentative d’apaiser la révolte électorale à laquelle elles étaient confrontées. Cela explique à la fois les mesures protectionnistes ou hostiles à la Chine des administrations Trump I et Biden, ainsi que le déluge de droits de douane de Trump II et ses autres politiques « anti-mondialisation ».

L’Amérique n’est pas dans le piège de Thucydide

Milanović écarte implicitement une lecture thucydidéenne des relations sino-américaines, selon laquelle l’hégémon ne saurait tolérer l’ascension d’un rival. Il soutient au contraire qu’au moment du basculement de la coopération au conflit, « la Chine ne menaçait pas encore la domination américaine [en Asie] » et que, sans ces facteurs internes, « la rivalité géopolitique entre les États-Unis et la Chine serait apparue beaucoup plus tard — voire jamais 25 ».

Lorsqu’il aborde la perspective du « dépassement » chinois, en revanche, le raisonnement de Milanović change d’échelle. D’ici vingt ou trente ans, non seulement l’économie chinoise devrait représenter le double de celle des États-Unis en parité de pouvoir d’achat, mais le nombre de Chinois riches — en prenant pour seuil le revenu médian américain — excédera celui des « riches » américains. C’est ce second indicateur, précise-t-il, qui est le plus révélateur. Il ajoute aussitôt que la perspective de ce dépassement redonne une « base rationnelle » aux politiques hostiles à la Chine et à la mondialisation : même au prix d’un ralentissement de la croissance américaine, leur objectif est de « provoquer un ralentissement encore plus important de la croissance chinoise et de retarder le dépassement et la remise en cause plus sérieuse de la suprématie économique américaine par la Chine 26 ». Le même raisonnement vaut pour les relations politiques internationales : si rien ne l’entrave, la Chine pourra bientôt revendiquer un statut que Washington ne sera pas disposé à lui reconnaître 27.

Une réaction s’est élevée contre les élites filles du néolibéralisme mondial : selon les mots de Milanović, le ressentiment populaire les a associées à ses « effets sociaux néfastes ».

Andrea Capussela

On retrouve là une lecture éminemment thucydidéenne qui, inversée, s’inscrit assez bien dans la logique d’Adam Smith : en cherchant à ralentir l’ascension chinoise, Washington tenterait d’empêcher l’établissement de cet équilibre des forces qui, une fois stabilisé, fait naître la paix de la crainte réciproque. Milanović ne coordonne pas explicitement ce récit thucydidéen avec celui — que je viens de résumer — centré sur les déséquilibres économiques internes ; mais les deux interprétations ne sont nullement exclusives 28.

La métamorphose des élites : l’esprit du nouveau capitalisme

La seconde moitié du livre, qui examine les élites et régimes nationaux, traite presque exclusivement des États-Unis, de la Chine et de la Russie.

En Occident, Milanović observe l’avènement de « nouvelles classes dirigeantes » et d’un « nouveau capitalisme ». Aux côtés de ceux qui sont riches grâce au capital qu’ils possèdent ou aux salaires qu’ils perçoivent, une figure presque inconnue du capitalisme classique s’est répandue : celle des personnes qui ont à la fois des revenus élevés provenant du capital et des revenus élevés provenant du travail. Ce phénomène apparaissait déjà dans Capitalism, Alone, et fait ici l’objet d’une analyse empirique approfondie : à l’issue d’une longue progression, aux États-Unis, 30 % du décile supérieur de la distribution des revenus est désormais composé de personnes qui appartiennent à la fois au décile supérieur de la distribution des revenus du capital et au décile supérieur de la distribution des revenus du travail.

Pour désigner ce phénomène, Milanović a forgé le terme homoploutia, qui renvoie à la contribution égale des deux sources de richesse. Aux États-Unis, « l’élite homoploutique » représente 3 % de la population (soit 30 % des 10 % les plus riches) ; dans un pays moins développé, le Mexique, « l’homoploutie » est beaucoup plus faible (moins de 10 % [des 10% les plus riches 29]) ». En Europe occidentale, elle atteint un niveau intermédiaire, situé entre 20 % et 25 %, en progression constante.

Milanović reconnaît deux voies vers l’homoploutie. L’une est héréditaire : le capital de la famille d’origine garantit des avantages en termes d’éducation et d’opportunités, qui se traduisent souvent par des salaires élevés. L’autre est la voie du succès individuel : « de bonnes études, de la chance, un travail acharné et un salaire élevé 30 », qui permettent de réaliser des économies substantielles et de percevoir des revenus du capital — ce qui, bien sûr, ouvrira également la voie héréditaire à la génération suivante.

La qualité de l’éducation reçue et les qualifications académiques obtenues jouent un triple rôle. Elles facilitent la reproduction de la nouvelle élite et, en même temps, elles érigent une barrière entre celle-ci et les classes inférieures, d’autant plus haute que l’éducation de qualité est coûteuse 31. L’ascension de cette nouvelle élite semble en effet avoir contribué au déclin de la mobilité sociale observé au cours des dernières décennies.

Associés à des revenus élevés et à la croyance dans le principe méritocratique, leur éducation et leurs qualifications académiques confèrent en outre une confiance en soi aux membres de l’élite homoploutique, convaincus que leur position dans la société « reflète leur grande valeur intellectuelle et morale 32 ». De manière cohérente, leur profil idéologique met en avant les valeurs de l’éducation, du dévouement au travail et de la propriété privée.

Si elle approche les 10 % de la population, conclut Milanović, cette élite sera « imprenable » : protégée des fluctuations des salaires réels et des rendements du capital, car bénéficiaire des deux, vaste, homogène, idéologiquement cuirassée, sûre d’elle-même. Dès à présent pourtant, son ascension marque une rupture, car elle révèle que la classe « professionnelle-managériale » n’a pas supplanté la classe des capitalistes — comme le prédisait la théorie de la société managériale — mais qu’elle s’est « fusionnée » avec son sommet 33. Cette fusion a créé une nouvelle forme de capitalisme, dont la singularité reflète la nature double de l’homoploutie : étant riche en facteurs de production, l’élite issue de cette fusion a « résolu » en son sein le conflit perpétuel entre le capital et le travail : « C’est peut-être la seule évolution du capitalisme moderne qui surprendrait Marx », commente Milanović 34.

En parallèle du cas occidental, la nouvelle élite chinoise, plus restreinte — elle représente environ 1,5 % de la population urbaine — présente des caractéristiques similaires. Contrairement aux élites précédentes, elle tire ses revenus pour partie du secteur privé et pour partie de la corruption, comme elle remplace les qualifications académiques de ses homologues occidentaux par l’appartenance au Parti communiste.

La contre-révolution contre les élites néolibérales

Une réaction s’est levée contre les élites issues du néolibéralisme mondial : le ressentiment populaire les a tenues pour responsables de ses « effets sociaux néfastes » et, avec la mondialisation elle-même, les a placées dans le viseur de trois expressions « contre-révolutionnaires » : Trump, Xi et Poutine.

Bien qu’ils aient fondamentalement grandi dans le même « système d’accumulation de richesse et de pouvoir » qui a produit ces élites, ces trois « contre-révolutionnaires » veulent désormais « les contenir, les repousser, les briser » et « renverser [leur] hégémonie idéologique 35 ». Le caractère défensif de leur réaction — qui mériterait d’être lue pour prolonger l’étude importante d’Arnaud Miranda sur les Lumières sombres — explique à la fois l’épithète que choisit Milanović pour les qualifier et le doute qu’il fait planer sur leurs chances de succès.

L’interprétation que Milanović propose du cas chinois tranche avec celles que l’on rencontre le plus souvent : l’objectif de Xi est d’affirmer le pouvoir du parti sur la nouvelle élite, qui menaçait d’en prendre le contrôle, tout en défendant « l’autonomie de l’État » face au secteur capitaliste de l’économie 36. Xi, lui aussi, mène une bataille « contre l’esprit du temps » : elle explique à la fois la campagne qui a été conduite contre la corruption et les brides imposées aux « nouveaux oligarques », la promotion du rôle des entreprises publiques dans les secteurs de haute technologie et la lutte contre la pauvreté rurale et les inégalités des chances 37.

Aux États-Unis, le ressentiment contre les élites issues du néolibéralisme mondial a nourri deux formes de populisme : l’une de droite, incarnée par Trump ; l’autre de gauche, portée par les principaux perdants des dernières primaires concurrentielles du Parti démocrate — Bernie Sanders en 2016 et 2020, et Elizabeth Warren en 2020.

Ces défaites répétées, l’élection de 2024 devant être comptée comme l’une d’entre elles à titre indirect, expliquent probablement pourquoi Milanović, après l’avoir mentionné, ne dit pas un mot sur le populisme de gauche : dans sa préface, il évoque brièvement 38 des coalitions « vagues » de « mécontents » qui se sont formées dans presque tous les pays occidentaux contre l’ordre néolibéral, sur la vague de la « révolte populiste » : il n’est donc pas fait uniquement référence à la droite démagogique.

Même lorsqu’elles sont parvenues au pouvoir, ces coalitions ont vu leur aspiration au changement se briser sur leur « confusion idéologique et leur incapacité à concevoir et à mettre en œuvre des politiques alternatives [à celles du néolibéralisme] ». Le cas du Mouvement 5 Étoiles italien — et des deux premiers gouvernements auxquels il a participé, l’un avec la droite xénophobe de Matteo Salvini, l’autre avec les centristes et les progressistes — en offre un exemple parlant. Pour Milanović, la pression des « mécontents » n’aura eu, pour l’essentiel, que cette portée : avoir « mis fin à l’hégémonie du néolibéralisme mondial et ébranlé le pouvoir ainsi que les bases idéologiques et culturelles des nouvelles élites ».

Leur pression a contribué à ouvrir la voie à Trump, qui a ensuite recomposé les ruines de l’ancien ordre selon le modèle du « libéralisme national marchand » — alliant dans une logique profondément impériale néolibéralisme à l’intérieur et mercantilisme à l’extérieur.

Les doutes que Milanović exprime quant à la réussite de ce modèle tiennent exclusivement à la force économique, idéologique et culturelle des élites issues du néolibéralisme 39. L’analyse implicite est la suivante : les sociétés occidentales seraient désormais sommées de choisir entre une extrême droite d’inspiration trumpiste et les élites néolibérales, entre le libéralisme national marchand et le retour au néolibéralisme. Aucune troisième voie n’est envisagée — pour reprendre la formule de Margaret Thatcher, there is no alternative.

L’ascension de nouvelles élites et le réveil de l’Asie sont la conséquence de la mondialisation néolibérale. Tous deux ont joué contre les classes moyennes et inférieures de l’Occident.

Andrea Capussela

Cette analyse sonne comme une gifle salutaire pour les progressistes occidentaux, populistes ou non, souvent prisonniers d’une sorte de confuse pureté idéologique et d’une faiblesse conceptuelle nées de leur incapacité à prendre au sérieux le phénomène trumpiste et les transformations géopolitiques en cours. À long terme, toutefois, l’exclusion de toute alternative progressiste paraît discutable : leur inconséquence peut être corrigée 40 et le libéralisme national marchand ne constitue pas un équilibre stable : même s’il résiste à la contre-réaction des élites néolibérales, les causes économiques du mécontentement persisteront, et rien ne dit que les croisades contre des boucs émissaires continueront longtemps de mobiliser l’électorat potentiel des progressistes.

L’exclusion des progressistes — absents de l’horizon analytique du livre — s’explique peut-être par le choix de Milanović, au terme d’une enquête minutieusement ancrée dans les données empiriques et entièrement centrée sur le jeu des forces structurelles, de ne pas faire place aux espoirs que pourrait porter le mouvement des idées.

Cupidité et nationalisme

Le chapitre final, bref et radical, tourne entièrement autour des passions de l’âme. Milanović développe ici un argument qui mène de la propriété à la guerre par le biais de la cupidité et du nationalisme.

L’idée de Milanović est la suivante : sous le régime du libéralisme national marchand promu par Trump, la défense de la propriété aurait pris une importance telle qu’elle a encouragé la cupidité individuelle et sa diffusion dans l’ensemble de la société. Si le passage où il avance cet argument me laisse perplexe, j’en accepte volontiers la conclusion ; il est en effet probable que la cupidité s’intensifie et se généralise lorsque, pendant deux générations, responsables politiques et intellectuels influents répètent chaque jour : « Enrichissez-vous ! »

Les passages suivants, étayés par des exemples éclairants, me semblent en revanche convaincants. Sur la cupidité, Milanović se réfère à Platon. La valeur que nous attribuons aux choses que nous désirons dépasse leur utilité intrinsèque, car elle inclut « l’image de richesse et de pouvoir » que leur possession transmet aux autres 41. Comme le désir de projeter cette image sur les autres est proprement illimité, il se traduit par une cupidité tout aussi illimitée. Dans tous les domaines de la vie, ce désir alimente « notre obsession pour la propriété » : l’acquérir est devenu « l’objectif suprême », non seulement pour le « plaisir hédoniste » que nous en tirons, mais aussi parce qu’elle « démontre la valeur de la personne 42 ». La cupidité, poursuit Milanović, est également la source du nationalisme. Celui-ci naît de la crainte que d’autres communautés aient plus que la nôtre, et du désir que notre relative abondance par rapport à elles se maintienne « pour toujours ».

Comme chez Tacite, les derniers mots du livre tombent comme une lame : « Les guerres sont notre moyen d’atteindre ce ‘pour toujours 43.’ »

Cette phrase éclaire tout ce qui précède. Si la plupart des critiques du livre de Milanović ne s’attardent pas sur ce dernier chapitre, peut-être intimidées par sa dureté calme mais inexorable, il me semble au contraire nécessaire de le commenter : non pas pour le démolir, mais pour ouvrir entre les blocs de granit qui le composent une fissure suffisamment large pour laisser passer un peu de lumière.

Faisons donc un pas en arrière.

Inverser les valeurs

χρήματα δ᾽ ἱμείρω μὲν ἔχειν, ἀδίκως δὲ πεπᾶσθαι | οὐκ ἐθέλω :

(Je désire avoir des richesses, mais je ne veux pas les posséder injustement)

(Solon, VIIe-VIe siècle av. J.-C., Élégie aux Muses, 7-8, trad. Louis Humbert 44)

Dans ses Operette morali, publiées en 1827 45, Giacomo Leopardi met en scène une conversation entre un professeur de lettres et Salluste, historien romain de l’époque de César. Devant ses étudiants, le premier critique un passage du second, qui surgit de nulle part et demande des explications. Sans sourciller, le professeur insiste sur le fait que ce passage viole la règle rhétorique selon laquelle, dans les circonstances données, celui qui invoque une série de valeurs de rang différent doit les disposer dans un ordre ascendant et non descendant.

Salluste objecte que sa série — richesse, honneur, gloire, liberté, patrie — est justement ascendante. Le professeur lui démontre que c’est le contraire qui est vrai : la richesse prime sur l’honneur et la gloire, la liberté « ne compte pas », et la patrie n’existe plus que « dans le vocabulaire ». Entre son époque et 1827, commente alors Salluste, il existe manifestement « un certain écart d’opinions et de mœurs ». Pourtant,  il demande au professeur d’effacer l’ancienne série et lui dicte la nouvelle, réduite et inversée.

Le réveil de l’Asie a largement comblé l’écart creusé par la révolution industrielle qui, il y a deux cents ans, a rompu un équilibre séculaire.

Andrea Capussela

Ici, Leopardi se moque de nous ou critique la désinvolture du très riche Salluste, qui, précisément dans l’œuvre que le professeur commentait — la Conjuration de Catilina, publiée quelques années après que Salluste eut été jugé pour concussion — fustigeait la cupidité et les richesses qui avaient bouleversé l’ancienne échelle des valeurs. Il se moque de même, ou nous invite à réfléchir, lorsqu’il met dans la bouche de son professeur la thèse de Théognis, poète grec du VIe siècle avant J.-C., selon laquelle il faut rechercher la richesse à tout prix.

Théognis soutenait pourtant l’inverse. Membre de l’aristocratie foncière de Mégare, ce poète aujourd’hui méconnu assiste à l’essor de l’économie monétaire et marchande qui érode la domination de sa classe. À la différence de Solon — aristocrate comme lui — il refuse toute médiation entre anciens et nouveaux groupes sociaux : réactionnaire plutôt que simplement conservateur, nostalgique et pessimiste, Théognis déplore la diffusion de la richesse nouvelle, qui mêle déjà le sang noble à celui du peuple. Mais il a la lucidité d’ajouter que la pauvreté est pire encore — et qu’il faut la fuir à tout prix.

La condamnation de la cupidité que fait Théognis est sans appel : nécessairement illimitée, elle ruine la personne et la société. Si, sur ce point, Théognis rejoint Milanović, faut-il soutenir que les deux ont raison ?

Leopardi comme Théognis rappellent que la cupidité est un problème ancien et jamais résolu : la guerre entre les cités grecques était d’ailleurs endémique. Si cette perspective n’a rien de très rassurant, comme le suggère l’épigraphe de Solon — « Je désire avoir des richesses, mais je ne veux pas les posséder injustement » —, il n’en reste pas moins qu’il existe de meilleures et de pires manières de gouverner ce problème.

Si nous la réduisons à ses termes les plus concrets, en effet, la justice à laquelle Solon fait référence dans son vers n’est qu’un ensemble de contraintes que la société impose au citoyen pour contenir sa cupidité, que nous supposons illimitée. Ces contraintes varient au cours de l’histoire, peuvent être plus ou moins efficaces, et sont influencées par d’autres institutions — règles écrites et normes sociales — que les sociétés héritent du passé ou choisissent de se donner.

Ébranlés par des tensions sociales menaçant de tourner à la guerre civile, les Athéniens confièrent à Solon, au début du VIe siècle, la tâche de réformer leurs institutions politiques et économiques — dans un contexte où, comme aujourd’hui, l’avidité des élites comptait parmi les causes de la crise. Solon suivit une voie résolument médiane entre les exigences des puissants et celles des citoyens ordinaires, mais ses réformes n’en furent pas moins radicales : sans doute ne procéda-t-il pas à une redistribution des terres, mais il annula ou allégea les dettes, abolit la servitude pour insolvabilité et ouvrit l’assemblée à l’ensemble des citoyens.

En Occident, à l’inverse, les dix-huit années écoulées depuis la crise de 2008 n’ont produit que peu de réformes — timides et discontinues. Le contraste avec les deux premières décennies de l’ère néolibérale, marquées par des transformations profondes et systématiques, est saisissant.

Alors même que la cupidité s’est intensifiée et diffusée, nous avons manqué de réformes capables de nous doter d’institutions aptes à contenir cette passion de l’âme et à l’orienter vers des fins socialement souhaitables. Autrement dit, le problème n’est peut-être plus tant la cupidité elle-même que la confusion idéologique, la faiblesse conceptuelle des progressistes et leur incapacité à parler aux classes moyennes et défavorisées — ayant peut-être oublié le mot de Talleyrand : « Les mécontents, ce sont des pauvres qui réfléchissent ».

Le pessimisme affiché dans le dernier chapitre de Milanović prolonge ainsi son pessimisme implicite quant à la possibilité d’une alternative progressiste et en fournit la clef. Mais la charge de démontrer la vanité d’une telle alternative incombe à ceux qui la proclament — et Milanović ne s’y est pas même essayé. Dans Capitalism, Alone, pourtant, il esquissait lui-même des pistes de réforme : sceptique quant au réalisme et à l’efficacité d’un relèvement substantiel de la fiscalité, il proposait des mesures destinées à réduire la concentration du capital et les inégalités d’accès à une éducation de qualité 46.

Il faut donc voir dans cette lacune un signe encourageant : tant que cette preuve n’aura pas été apportée, il vaudra la peine de chercher une alternative qui ne soit ni le libéralisme national trumpiste ni le simple retour au néolibéralisme.

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