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Groupe d'Etudes Géopolitiques

06.03.2026 à 20:04

La guerre en Iran est-elle en train de faire émerger un clivage mondial ? Carte exclusive des réactions internationales (mise à jour)

Matheo Malik
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La carte des réactions des pays à l’opération militaire lancée samedi 28 février par les États-Unis et Israël révèle la fragmentation accélérée de tous les espaces d’alliance.

Mais avec le développement de la guerre, une dynamique de fond semble s’installer : alors que l’alignement des pays occidentaux sur les États-Unis n’est pas unanime, autour de la Chine, l’Asie affiche des positionnements plus cohérents.

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Texte intégral (2180 mots)

+++ L’attaque d’Israël et des États-Unis contre l’Iran disrupte l’ordre mondial. Grâce à votre soutien, nous rassemblons les données pour essayer de comprendre cette recomposition   : si vous en avez les moyens, nous vous demandons de penser à vous abonner

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Dans la matinée du 28 février, les États-Unis et Israël ont lancé une guerre conjointe contre l’Iran, frappant des cibles militaires, nucléaires ainsi que les plus hauts dirigeants du régime. Le Guide suprême Khamenei a été tué par un missile israélien dès les premières heures de la guerre.

Les réactions internationales aux frappes américaines et israéliennes ne dessinent pas un clivage diplomatique linéaire, suggérant peut-être un positionnement attentiste de la majorité des pays — alors que les partisans du régime iranien ne sont pas nombreux. 

Le résultat de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran pourrait ainsi se mesurer aux effets internes qu’elle produira, notamment en ce qui concerne l’évolution du régime et les risques nouveaux que la situation pourrait engendrer. Cette question est particulièrement visible dans le positionnement des pays européens. Ainsi, l’Espagne insiste sur le souvenir de la guerre en Irak, qui a « entraîné une augmentation spectaculaire du terrorisme, ainsi qu’une grave crise migratoire et économique ». À l’inverse, la France et le Royaume-Uni condamnent les représailles iraniennes et rappellent la responsabilité du régime de Téhéran dans l’escalade en cours.

  • Les pays ayant apporté un soutien explicite à l’opération (en prenant en compte les États-Unis et Israël), représentent moins d’un quart du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat (23,1 %), et seulement 8,2 % de la population mondiale.
  • En revanche, les pays représentant près des deux-tiers (61,5 %) de la richesse mondiale ont soit condamné l’opération, soit appelé à la désescalade. Ces derniers représentent près des trois-quarts (72,9 %) de la population mondiale.

Éclatée entre soutien à l’opération, appel à la désescalade et condamnation de la riposte iranienne, l’Europe s’est adaptée à l’unilatéralisme de Trump 

L’Europe est, aux côtés de l’Amérique du Sud, l’un des continents où les positions sont les plus clivées.

  • Seulement deux pays — l’Espagne et le Bélarus — ont exprimé une condamnation claire de l’opération américano-israélienne.
  • Pedro Sánchez a déclaré mercredi 4 mars : « La position de l’Espagne est la même qu’en Ukraine ou à Gaza. Non à la violation du droit international qui nous protège tous. Non à la résolution des conflits par les bombes. Non à la guerre ».
  • Le dirigeant espagnol a notamment convoqué la mémoire de la guerre en Irak : « Il y a vingt-trois ans, une autre administration américaine nous a entraînés dans une guerre injuste. La guerre en Irak a entraîné une augmentation spectaculaire du terrorisme et une grave crise migratoire et économique. C’était le cadeau des « trois des Açores » (George W. Bush, Tony Blair et l’ancien Premier ministre espagnol José María Aznar) : un monde plus dangereux et une vie pire ».

C’est en Europe centrale et à l’Est du continent que l’on retrouve le plus grand nombre de soutiens à la guerre lancée contre le régime de Téhéran.

  • Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a affirmé que les États-Unis et Israël avaient de « bonnes raisons » d’agir contre l’Iran, à l’issue d’une rencontre avec Donald Trump cette semaine, tout en excluant une éventuelle implication militaire allemande.
  • Sur X, le président polonais Karol Nawrocki a loué lundi 2 mars « l’effondrement du régime iranien, qui a armé la Russie lors de son attaque contre l’Ukraine et menacé d’autres pays du Moyen-Orient », tout en affirmant que Varsovie était « solidaire de ses alliés », après la mort de plusieurs soldats américains.
  • Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a lui aussi apporté son soutien à l’opération en dénonçant un régime iranien « complice de la Russie ». Tout en reconnaissant qu’il était « essentiel d’empêcher l’extension du conflit », il a également affirmé qu’il était essentiel « que les États-Unis agissent avec fermeté. La détermination américaine affaiblit les criminels internationaux. Les Russes doivent également en prendre conscience ».
  • Parmi les autres soutiens des États-Unis et d’Israël figurent l’Albanie, la Tchéquie, la Lettonie et la Lituanie. 

Une majeure partie des pays européens — notamment la France, le Portugal, le Royaume-Uni, les pays scandinaves, les Pays-Bas, le Danemark et la Roumanie — ont condamné les frappes iraniennes qui ont notamment provoqué des dégâts sur une base britannique à Chypre. La Turquie a quant à elle été visée mercredi 4 mars par un missile intercepté par un destroyer de la marine américaine.

  • Depuis le 28 février et le lancement par les États-Unis et Israël des opérations Epic Fury et Roaring Lion, les territoires de 16 pays ont été frappés ou visés par des drones ou des missiles.
  • Ce sont principalement les frappes de riposte iraniennes qui ont contribué à l’embrasement de la région : on compte 12 pays visés par Téhéran au cours des cinq derniers jours.
  • Tous les pays du golfe Persique ont été la cible de frappes de drones ou de missiles. Seul le Yémen, dans la péninsule arabique, n’a pas été visé depuis le 28 février.

La Chine est-elle en train d’unir l’Asie contre la guerre lancée par les États-Unis et Israël ?

L’Asie centrale, mais également du Sud et du Sud-Est, affiche dans sa globalité une position relativement cohérente.

  • Dès le lendemain du lancement de l’opération, le ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi a condamné les frappes, qualifiant le « meurtre flagrant d’un dirigeant souverain » et l’incitation au changement de régime d’« inacceptables » lors d’un appel avec son homologue russe Lavrov.
  • Pékin appelle à une reprise des négociations entre les États-Unis et l’Iran et au respect des objectifs et principes de la Charte des Nations unies. Un représentant chinois devrait également arriver dans la région au cours des prochains jours « afin de mener des efforts de médiation ».

La Chine, qui cherche à projeter une image de stabilité face à une politique états-unienne interventionniste et débridée, pourrait être l’un des pays les plus touchés par la disruption du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, notamment en raison de ses importations de pétrole. 

  • Outre la Chine, la Russie, la Malaisie, l’Afghanistan et le Pakistan — également engagés dans un conflit — ont également condamné la guerre lancée par les États-Unis et Israël.
  • Taïwan et l’Australie, deux pays très proches des États-Unis sur tous les dossiers liés à la sécurité, ainsi que la Papouasie-Nouvelle-Guinée, sont les seuls pays à avoir explicitement exprimé leur soutien à l’opération.
  • Le Japon et la Corée du Sud, deux pays avec lesquels l’administration Trump a signé des accords commerciaux et qui cherchent à maintenir des liens de proximité avec Washington face à la Chine, ont appelé à la désescalade.

La logique sécuritaire prime sur l’illusion des blocs

La fragmentation du monde n’oppose pas un « Occident » à un « Sud global » : elle traverse tous les ensembles. 

  • Les BRICS, rejoints par l’Iran en 2024, ne sont pas parvenus — à l’image d’autres alliances, comme l’OTAN — à produire de position commune.
  • Tandis que la Chine, la Russie et le Brésil condamnent clairement l’attaque comme constituant une violation du droit international, l’Afrique du Sud, l’Inde, l’Indonésie et l’Égypte ont appelé à mettre fin à l’escalade.
  • Les Émirats arabes unis, pays le plus visé par les missiles et les drones iraniens depuis le 28 février, ont condamné la riposte de Téhéran, qui vise les bases américaines sur son territoire mais aussi des infrastructures civiles, tout comme l’Éthiopie, dont le dirigeant Abiy Ahmed a qualifié « d’attaque atroce » les frappes de représailles iraniennes.

La carte des réactions fait apparaître des positionnements tactiques — momentanés et non structurants.

  • La géographie militaire devient ainsi la nouvelle ligne de front diplomatique. 
  • La Turquie, membre de l’OTAN — qui partage une frontière avec l’Iran — prend ses distances avec les États-Unis et condamne les frappes comme constituant une « violation flagrante du droit international », tout en affirmant partager « la douleur du peuple iranien ».
  • Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères turc, Zeki Aktürk, a également déclaré jeudi 5 mars qu’Ankara « surveillait de près les activités du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) », considéré comme une filiale du PKK, et « que la Turquie soutenait l’intégrité territoriale des pays voisins », alors que la CIA et le Mossad ont discrètement apporté leur soutien à des groupes kurdes iraniens basés en Irak en amont du lancement des opérations Epic Fury et Roaring Lion.

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06.03.2026 à 06:00

« Les Iraniens ne sont pas les pions d’une histoire qui nous dépasse »,  une conversation avec Mitra Hejazipour

Matheo Malik
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Trump a joué — Khamenei est mort.

Mais le Moyen-Orient n’est pas un échiquier dont les hommes forts pourraient bouger les pions à leur guise.

Pour la championne d’échec iranienne exilée en France Mitra Hejazipour, après l’heure des prédateurs s’ouvrira le temps des sociétés.

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Texte intégral (2846 mots)

« Après cette nuit de ténèbres, l’Iran redeviendra une terre de prospérité, de liberté et de joie. » C’est par ces mots que s’achève le récit que la championne iranienne Mitra Hejazipour publie chez Albin Michel, La joueuse d’échecs

Grand Maître féminin, Mitra Hejazipour est aujourd’hui exilée en France et citoyenne française après avoir décidé de retirer son hijab en pleine partie lors du championnat du monde de 2019 à Moscou. 

Pourquoi ? 

« Je voulais marquer mon opposition à la République islamique. Parce que, depuis quarante-cinq ans, elle vole la vie et la jeunesse de tout un peuple. Parce que tant de familles vivent encore dans la peur et dans le silence. Et parce que j’étais consciente de porter la voix de celles qu’on n’entend pas, il fallait que j’exprime ma colère. » 

En persan ancien, « échec et mat » se dit Shāh māt (شاه مات) — « le roi est mort ». Face aux frappes américano-israéliennes, Mitra Hejazipour ne cache pas son espoir. Le coup d’après appartiendra-t-il à des sociétés libérées de leur tutelle ?

Dans votre livre, La joueuse d’échecs, vous racontez votre lutte contre la République islamique, les gestes de votre résistance et la construction d’une mobilisation — à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran. Comment avez-vous vécu les frappes américano-israéliennes le week-end dernier ?  

Cela faisait des décennies qu’on attendait un soutien international pour mener à bien une intervention et pour aider les Iraniens face à ce régime criminel.

Nous avons finalement reçu cette aide et nous avons, enfin, le soutien de la communauté internationale. Nous avons là une vraie chance pour renverser le régime. Nous pouvons aussi compter sur le soutien populaire ; nous l’avons vu dans les différentes manifestations, notamment en janvier lorsque des millions d’Iraniens sont descendus dans la rue en réponse à l’appel de Reza Pahlavi. 

Et la riposte du régime a été sanglante… 

Le régime a utilisé des armes de guerre et a massacré les gens. On parle de dizaines de milliers de gens qui sont tués par ce régime. 

Les Iraniens ont jusqu’ici tout fait pour renverser la République islamique. Mais il n’était pas possible de réussir les mains nues face à un régime criminel qui est lourdement armé et qui n’hésite pas à tuer les gens.

Le régime ne peut-il donc tomber que par une action extérieure ?

Ces frappes étaient nécessaires. Je suis contente qu’elles aient finalement lieu : cela montre que nous ne sommes pas seuls —  nous ne sommes pas seuls face au régime. 

Alors, en même temps, nous nous retrouvons maintenant dans une guerre — et personne n’aime la guerre. Mais pour nous, c’est un acte de libération. Nous avons compris qu’il faut passer par là pour se débarrasser de ce régime. 

Vous avez participé à Paris à des manifestations aux cris de « Mort à la République islamique », « Mort à Khamenei » (p. 238-239). Quelle a été votre réaction à la mort du Guide ? Pensez-vous qu’elle est susceptible de transformer l’Iran ?  

C’était une très bonne nouvelle que les frappes aient réussi à tuer dès le premier jour Ali Khamenei. Tout le monde est gagnant — à l’intérieur comme à l’extérieur. 

On a pu voir la joie du peuple iranien : on fêtait vraiment la mort prochaine d’une dictature bâtie sur le sang des Iraniens. Ce n’est pas encore fini car le système est encore là mais on a beaucoup d’espoir.

Pourquoi ? 

Nous sentons que nous sommes vraiment proches de la fin de ce régime. La plupart des dirigeants ont été écartés. 

Les Iraniens sont en train de se réunir et de s’organiser pour retourner dans les rues dès que les bombardements seront finalisés et auront atteint les objectifs. 

Quelles sont, à votre avis, les cibles restantes ?

Des bases militaires iraniennes doivent encore être détruites et les gardiens de la révolution doivent être éliminés. 

Une fois que tout cela sera fait, les Iraniens seront prêts pour répondre à l’appel de Reza Pahlavie en retournant dans la rue pour reprendre le pays.

Que peut représenter, pour les Iraniens, la mort d’Ali Khamenei ? Quelle était la place qu’il jouait jusqu’ici dans la vie personnelle de tous les Iraniens — à l’intérieur du pays comme à l’étranger — mais aussi dans leur imaginaire ? 

Il faut d’abord dire et répéter que la mort d’Ali Khamenei a été une très bonne nouvelle pour les Iraniens.  

Pour nous, elle a vraiment signifié le début de la chute du régime. 

Rappelons qu’il est notamment responsable de la mort de 40 000 Iraniens en seulement deux jours. Il a été coupable d’un massacre. C’est un crime sans précédent mais, au fond, peu surprenant car, après la révolution islamique, le régime a toujours été criminel. Ils ont toujours tué des gens.

Qu’est-ce qui a changé ces dernières années ? 

Du début de la Révolution jusqu’à ces dernières années, la technologie n’était pas aussi avancée et ne nous permettait pas de partager les informations comme nous pouvons le faire — dans une certaine mesure — maintenant. 

Aujourd’hui, le monde entier voit le vrai visage du régime. 

Mais, nous, cela fait 47 ans que nous vivons sous son joug. Il est donc difficile de ne pas dire que, pour nous, Iraniennes et Iraniens, le 28 février 2026 est sans doute le plus beau jour de notre histoire contemporaine. 

À l’annonce de la mort du guide, des cris de joie se sont élevés dans toutes les villes en Iran. Les gens étaient contents et dansaient dans la rue. Et face à eux, des milices Bassij qui les attaquaient. 

Il ne reste donc plus qu’à attendre la chute complète du régime.

Maintenant que l’aide internationale que vous appeliez de vos vœux est arrivée, que manque-t-il pour que le régime tombe ? 

Je pense que les États-Unis et Israël vont continuer à bombarder les bases militaires tout en démantelant et décapitant complètement le régime. 

Une fois que la mission sera accomplie, Reza Pahlavi donnera au bon moment le signal pour que les Iraniens retournent dans les rues et pour qu’ils mènent cette révolution — pour définir leur propre destin.

Nous attendons ce moment avec impatience. Pour l’instant, les gens restent chez eux et sont à l’écoute. Car ce n’est pas encore terminé : les Américains et les Israéliens sont encore en train de bombarder les bases importantes du régime. Ce n’est pas simple car les membres du régime se cachent dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les cinémas, dans les centres culturels, etc.

Vous évoquez ces bombardements, alors que la guerre prend une ampleur considérable. Les bombardements sur les villes iraniennes ne risquent-ils pas de renforcer un sentiment anti-américain qui existe au sein de la société iranienne ?

Je pense que les Iraniens opposés à ces frappes étaient minoritaires et cherchaient avant tout à maintenir ce régime. 

La guerre était inévitable avec ce régime belliciste, dont la stratégie est fondée sur la menace, le chantage et la brutalité vis-à-vis de sa population. 

Dès le premier jour de guerre, ils ont attaqué dix autres pays, en ciblant notamment des infrastructures civiles, des immeubles. Ils espèrent qu’en créant le chaos, le chaos les protégera. Ce raisonnement montre le danger que ce régime représente pour le monde entier. 

Les personnes qui étaient contre l’intervention n’avaient d’ailleurs pas de solution alternative à proposer. Que disaient-elles lorsque plusieurs dizaines de milliers de mes compatriotes ont été tués en deux jours ? Souhaite-t-on assister à de tels massacres pendant encore cinquante ans ? Les Iraniens souhaitent donc imaginer un Iran sans les mollahs.

Dans le cadre de ces transformations auxquelles vous aspirez, quels sont les espoirs qui reposent sur la nouvelle génération, notamment de jeunes femmes nées après la révolution, dont il est beaucoup question dans votre livre ? 

La nouvelle génération iranienne est d’une audace et d’un courage qui m’impressionnent. 

Ils descendent dans la rue et mettent leur vie en danger. Même après un massacre, qui a fait des milliers de morts en deux jours, ils ont le courage de descendre à nouveau dans la rue ! 

Nous comptons sur eux pour transformer le pays. 

Quel pourrait être le rôle des  Iraniens de la diaspora, qui sont aussi très attachés encore au pays qu’ils ont parfois quitté très récemment, comme vous-même — pour contribuer au rayonnement des échecs en France avec votre compatriote Alireza Firouzja ! 

Comme vous le savez, les Iraniens éprouvent une immense fierté nationale, un patriotisme d’une profondeur que je n’ai vu dans aucun autre pays. On adore l’Iran. 

Les diasporas ont une grande responsabilité aujourd’hui, car internet est coupé en Iran, et nous devons donc servir de relais des voix iraniennes qui sont réduites au silence, alors que le discours officiel de la République islamique est toujours diffusé à l’international. 

En tant que diaspora, nous devons nous assurer que les informations qui sortent d’Iran ne soient pas manipulées par le régime, au détriment de la société iranienne et de ses aspirations réelles. 

Quand les Iraniens disent « vive le roi » ou « vive le Shah », ce n’est pas pour dire que l’on souhaite une monarchie ou une forme spécifique de régime politique, mais pour manifester notre patriotisme contre le régime islamique, et notre désir de retrouver la liberté et la possibilité de définir notre propre système politique. 

Vous avez évoqué à de nombreuses reprises Reza Pahlavi. Dans le scénario où la République islamique s’effondrerait, serait-il au cœur de la solution que vous préconisez pour l’Iran ? 

Tout à fait mais pour une période de transition, comme tous les Iraniens le demandent, avec le programme qu’il a déjà partagé, et qui repose sur la défense de l’intégrité du pays, la tenue d’élections démocratiques, et le respect des droits civiques ainsi que de l’égalité entre les hommes et les femmes. 

Cela permettrait la tenue d’élections, au cours desquelles les Iraniens pourraient choisir par exemple une monarchie constitutionnelle, ou une République comme la France. 

À partir de ce moment-là, l’Iran deviendrait un allié pour les pays occidentaux. 

On a vu que Donald Trump ne considérait plus vraiment Reza Pahlavi comme la première solution. Est-ce qu’il y a un risque à dépendre du soutien américain pour faciliter la transition démocratique en Iran ?  

Cela ne m’inquiète pas car il appartient au peuple iranien de choisir son destin. 

Les bombardements et frappes peuvent certes affaiblir la République islamique, en éliminant les forces de l’ordre qui répriment et tuent la population civile, mais la suite doit être définie par le peuple iranien. 

La question de la manipulation de l’information est au cœur de l’histoire de l’Iran – dont la population a souvent eu l’impression que leur histoire leur a été volée par des tyrans, par des puissances étrangères. Comment les sociétés peuvent-elles reprendre leur destin en main ? 

Le Moyen-Orient n’est pas un échiquier : les Iraniens ne sont pas les pions d’une histoire qui les dépasse. En revanche, les dirigeants occidentaux sont parfois manipulés par une mauvaise interprétation des faits, par la désinformation de la République islamique. 

Par exemple, avant l’intervention militaire, il fallait démontrer aux dirigeants occidentaux que les Iraniens souhaitaient une intervention extérieure contre leurs oppresseurs. 

La volonté de changement de l’Iran ne vient pas de l’extérieur mais de l’intérieur, de la société iranienne. 

C’est pourquoi, en tant que membre de la diaspora, mon rôle n’est pas de donner mon opinion, mais de diffuser les aspirations et les discours des Iraniens qui se trouvent en Iran. 


Je ne parle pas au nom de ma personne, mais en tant que reflet d’une société que je vois, que j’entends. 

Les Iraniens ne sont pas des pions, mais au contraire, des acteurs déterminés à renouer avec leur identité nationale contre ce régime islamique.

Vous racontez au début de votre livre comment vous vous êtes opposée au port du voile lors d’un tournoi d’échecs à Moscou en 2019. C’est le début de votre engagement qui a mené à votre exil. Quelle est la place des gestes individuels dans la formation d’une lutte collective ? 

Des mouvements d’opposition existent depuis 1979, que le régime a réussi à étouffer. Par conséquent, les Iraniens ont utilisé tout ce qui était possible pour chaque époque. 

Mais pour exemple, moi j’ai utilisé le hijab qui est un symbole de régime pour manifester contre le régime, contre ce qui me semblait un monstre. 

Vous avez grandi dans une ville très religieuse, à Mashhad, où se trouve le mausolée de l’Imam Reza, dans un environnement très fidèle aussi au régime islamique. À votre avis, quelle partie de la population est fidèle au régime ? Comment imaginez-vous les interactions avec cette partie-là de la population en cas de révolution ? 

Je suppose qu’il y a une minorité de personnes encore fidèles au régime après les massacres de janvier. Les personnes qui pensent que massacrer la population est une bonne marche à suivre ne peuvent pas être nombreuses. 

Certains sont prêts à tirer dans la foule de leurs concitoyens pour sauver un système politique : pour ceux-là, on ne peut rien. 

Par ailleurs, le régime a perdu sa légitimité religieuse, même parmi les religieux parce que la religion leur sert d’outil de justification de la répression, pour contrôler les gens, pour propager leur idéologie. 

C’est pourquoi les Iraniens sont considérés aujourd’hui comme le peuple le plus laïc dans tout le Moyen-Orient. Une partie importante de la population recherche certes la liberté, mais également la laïcité, c’est-à-dire la séparation de la religion et de la politique.  

Est-ce que vous auriez envie de pouvoir retourner en Iran un jour et dans quelles conditions cela vous semble envisageable ? 

J’ai très envie de retourner en Iran, mais je vous avoue ne pas y avoir pensé concrètement. 

Mon espoir intime serait que le régime soit renversé pour Nowrouz — le nouvel an iranien, le 21 mars, mais bien sûr, cela pose des questions sécuritaires. 

En tout cas, je sais que j’y retournerai un jour ! 

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05.03.2026 à 20:15

L’autre guerre : le Pakistan et l’Afghanistan face au chaos iranien

Matheo Malik
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Alors que la guerre d’Iran s’étend désormais à seize pays, le Pakistan et l’Afghanistan voisins sont eux aussi engagés dans un conflit ouvert.

Si ces deux théâtres sont distincts, leurs interdépendances pourraient créer un embrasement régional.

Pour comprendre la géopolitique de cette Asie intermédiaire, il faut revenir à l’histoire — Christophe Jaffrelot signe une étude fouillée.

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Texte intégral (6063 mots)

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La veille du lancement de la guerre contre le régime iranien lancée par Israël et les États-Unis — qui est en train de s’étendre à toute la région — le Pakistan et l’Afghanistan ont échangé des tirs de missiles.

Peu après les premières frappes de l’opération Epic Fury, Donald Trump a appelé les minorités iraniennes à se soulever contre le régime — notamment les Baloutches, un peuple également présent au Pakistan et en Afghanistan et travaillé par un fort irrédentisme.

En Iran, le fer de lance de cet irrédentisme baloutche est Jaysh al-Adl, un groupe sunnite aux accents djihadistes qui depuis le début des années 2010 multiplie les attentats contre les autorités iraniennes en utilisant le Pakistan et l’Afghanistan comme bases arrières. Alors que Téhéran accuse depuis longtemps Islamabad de ne pas réprimer ces terroristes avec assez de fermeté, l’Iran a bombardé en 2024 certains de leurs camps d’entraînement situés au Pakistan. En retour, celui-ci a bombardé certaines positions baloutches en Iran dans une opération de grande ampleur.

Ces opérations sont à la hauteur de l’inquiétude que le séparatisme baloutche suscite à Islamabad et Rawalpindi — où se situe le quartier général de l’armée pakistanaise. Depuis plus de vingt ans l’Armée de libération du Balouchistan (ALB), en dépit d’une répression féroce, a acquis une force de frappe remarquable. En janvier 2026, elle a été à l’origine d’une série d’attentats au Pakistan, visant plus d’une douzaine de cibles, dont des postes de police, des militaires et des prisons. À la suite de ces attaques, le Pakistan a accusé des puissances étrangères de soutenir l’ALB. Si l’Afghanistan et l’Iran étaient les premiers visés, Islamabad a aussi déclaré que l’Inde aurait infiltré des agents secrets au Pakistan, dans le but d’encourager le séparatisme 1.

Le conflit ouvert que l’on observe entre le Pakistan et l’Afghanistan est d’une intensité sans précédent.

Christophe Jaffrelot

Ces différents épisodes guerriers laissent apparaître un jeu d’influences : l’Inde cherche à utiliser l’Iran pour prendre le Pakistan en tenaille, comme elle s’efforce de le faire avec l’Afghanistan. Les développements récents montrent ainsi que les théâtres centre-asiatiques (afghano-pakistanais), sud-asiatiques (indo-pakistanais) et moyen-orientaux, tout en conservant une logique régionale, peuvent interagir entre eux. 

Dans cette recomposition, il est possible de voir apparaître deux coalitions. L’une regroupe les États-Unis, Israël, les Émirats arabes unis et l’Inde voire l’Afghanistan. L’autre l’Arabie saoudite, le Pakistan, la Turquie et la Chine.

Cette perspective, comme les conflits en cours dans d’autres parties du monde, impose aux observateurs de combiner une connaissance fine des sociétés en question à une analyse de leurs politiques étrangères et de défense. La nouvelle donne à la charnière du Moyen-Orient (Iran), de l’Asie centrale (Afghanistan) et de l’Asie du Sud (Pakistan et Inde) pourrait ainsi résulter tant du séparatisme baloutche que de la stratégie indienne dans la région.

Pakistan-Afghanistan : les sources historiques d’une guerre

Le conflit ouvert que l’on observe entre le Pakistan et l’Afghanistan est d’une intensité sans précédent : jamais encore les deux pays ne s’étaient ainsi fait la guerre.

Les ressorts de cet antagonisme sont cependant anciens, à au moins trois titres.

Premièrement, la question des frontières demeure une pomme de discorde pour les deux pays. Celle-ci se cristallise autour du sort dévolu à l’ethnie pachtoune, que chacune des deux parties cherche à incorporer dans les frontières de son État.

Deuxièmement, les vues de Kaboul et d’Islamabad sur l’islamisme sont de plus en plus incompatibles. Pour faire pièce à l’ethno-nationalisme afghano-pachtoune, le Pakistan a apporté son soutien aux premiers islamistes afghans, qu’il a ensuite armés — de même que les talibans — lors de la guerre d’Afghanistan. Après la défaite de l’Union soviétique, il a de même aidé les talibans à prendre le pouvoir.

Après le 11 septembre, le Pakistan a été forcé de jouer un double jeu en raison des pressions américaines, ce qui lui a aliéné des groupes parmi les plus radicaux. S’il a cependant continué à miser sur les talibans, leur retour au pouvoir après le retrait américain d’Afghanistan ne les a pas conduits à mettre au pas les organisations devenues hostiles à Islamabad. Cet antagonisme s’explique en partie par leur désir — déjà perceptible dans les années 1996-2001 — de s’émanciper de la tutelle de leur voisin.

Troisièmement, le Pakistan craint d’être pris en tenaille entre l’Afghanistan et l’Inde. Cette hantise demeure un facteur explicatif de l’attitude d’Islamabad vis-à-vis de Kaboul : la peur de voir les talibans d’aujourd’hui se rapprocher de New Delhi explique en grande partie les frappes en Afghanistan des derniers mois. Celles-ci ont pu surprendre les observateurs qui n’avaient pas suivi de près l’évolution de la situation régionale : Islamabad s’était en effet réjoui du départ des troupes états-uniennes ordonné par Biden en 2021 et du retour des talibans qui a suivi.

Ces trois raisons de conflit ne sont indépendantes qu’en apparence : elles procèdent en réalité les unes des autres. Cherchant à enrayer l’irrédentisme pachtoune depuis la création du pays, le Pakistan a contribué à renforcer ceux qui allaient devenir ses ennemis.

Tracer les frontières : l’importance du nationalisme pachtoune

L’un des désaccords les plus importants entre Afghans et Pakistanais touche aux logiques ethniques et territoriales. Tandis que, pour Kaboul, la totalité des Pachtounes ont vocation à se retrouver dans les frontières du pays, pour Islamabad, ceux qui se trouvent à l’est de la ligne Durand 2 sont des sujets de l’État pakistanais.

Cette divergence de vue structurelle est aussi vieille que le Pakistan lui-même.

En 1947, les leaders pachtounes de la North West Frontier Province, province du Raj britannique qu’ils dominaient, n’étaient pas en faveur de la Partition mais partisans des vues du Mahatma Gandhi qui s’opposait à la division du pays. Si leur résistance a vite été réduite à néant par la force, l’hostilité des Afghans était alors bien plus problématique. En juin 1947, le Premier ministre afghan, Mohammad Hashim Khan, avait en effet déclaré : « Si un Pachtounistan indépendant ne peut être établi, alors [la North West Frontier Province] devrait rejoindre l’Afghanistan. »

Il n’en a rien été. Alors que l’Inde est partitionnée en août 1947, le mois suivant, l’Afghanistan était le seul pays à voter contre l’adhésion du Pakistan aux Nations unies, pour les raisons avancées par le représentant afghan : le pays ne pouvait « reconnaître la North West Frontier Province comme faisant partie du Pakistan tant que [sa population] n’aura pas eu la possibilité, sans aucune influence, de déterminer elle-même si elle souhaite être indépendante ou faire partie du Pakistan ».

L’opposition du Pakistan à ce redécoupage était en partie motivée par une crainte de l’encerclement.

Comme l’a confié le général Ayub Khan,  homme fort du pays de 1958 à 1969, les dirigeants pakistanais étaient convaincus que Kaboul et New Delhi tentaient de circonscrire leur pays 3. En 1949, alors que l’Afghanistan rejetait officiellement la ligne Durand, le « jour du Pachtounistan », que Kaboul avait fixé au 31 août 4, était célébré dans de nombreuses villes indiennes.

Après une phase de reflux ou de stagnation, le nationalisme pachtoune est revenu en force en Afghanistan dans les années 1970, lorsqu’il a de nouveau été soutenu par la propagande émanant de Kaboul sous l’égide de Mohammad Daoud Khan, président du pays de 1973 à 1978.

Promoteur de cette ligne politique lorsqu’il était Premier ministre entre 1953 et 1963, Daoud avait été marginalisé par le roi Zahir Shah. De retour en 1973, il le destitue et devient président de l’Afghanistan. Au cours de ses premières années à la tête du pays, il dit vouloir œuvrer à la création d’un Pachtounistan indépendant sur le modèle du Bangladesh né en 1971, en coopération avec Ajmal Khattak, le secrétaire général des nationalistes pachtounes pakistanais en exil à Kaboul. Les relations avec Islamabad sont encore davantage fragilisées lorsque l’Afghanistan publie des cartes intégrant la région pachtoune du Pakistan dans les frontières du pays.

Enrayer l’irrédentisme : la carte islamiste du Pakistan

C’est en grande partie pour répondre à cette menace ethno-nationaliste afghane et pachtoune que Zulfikar Ali Bhutto apporte le soutien du Pakistan aux jeunes islamistes afghans qui se mobilisent contre Daoud — perçu par eux comme le fossoyeur de leur foi et le féal de l’Union soviétique qui cherche alors à s’étendre vers le sud.

Bhutto pensait que ces forces étaient susceptibles de déstabiliser le gouvernement en place à Kaboul. 

Parmi les islamistes figuraient trois noms appelés à devenir les chefs de file du djihad anti-soviétique : Burhanuddin Rabbani, Gulbuddin Hekmatyar et Ahmed Shah Massoud, tous étudiants à l’université de Kaboul. Tous trois ont été « sélectionnés pour suivre une formation de commando à Cherat », la base militaire où s’entraînaient les forces spéciales pakistanaises, à 50 kilomètres au sud-est de Peshawar 5.

L’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique donne au Pakistan l’occasion d’avancer sur deux tableaux.

D’une part, le pays pouvait espérer neutraliser le nationalisme afghano-pachtoune au nom de la défense de la religion. Outre les moudjahidines afghans, les Pakistanais ont ainsi équipé et entraîné des islamistes venus des quatre coins du monde lors de la guerre d’Afghanistan. Cette politique, qui a abouti au recrutement de militants arabes, ouzbeks, maghrébins, africains et autres, a été mise en œuvre à partir de 1983 avec l’aide de l’Arabie saoudite — le prince Turki, ministre saoudien du renseignement, jouant un rôle clef — et des États-Unis 6.

D’autre part, en soutenant un gouvernement qu’il aiderait à porter au pouvoir à Kaboul, le Pakistan espérait alors acquérir une « profondeur stratégique » par rapport à l’Inde en faisant de l’Afghanistan un protectorat 7. À partir de 1994, ce calcul a présidé au soutien apporté par Islamabad aux talibans qui, après le retrait soviétique et plusieurs années de guerre civile, apparaissent comme les plus sérieux candidats au pouvoir. À l’automne de cette même année, le gouvernement de Benazir Bhutto s’est ainsi rangé de leur côté 8.

Moins de deux ans plus tard, les talibans prenaient Kaboul avec l’aide de la Direction pour le renseignement inter-services (ISI) du Pakistan 9. Ce pays a été le seul, avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, à reconnaître leur gouvernement.

Le Pakistan à l’épreuve du djihad international

Contrairement aux espoirs des Pakistanais, le gouvernement des talibans a cependant résisté à l’influence d’Islamabad au nom de la souveraineté nationale. 

Cette résistance des talibans aux pressions pakistanaises était particulièrement forte sur le volet territorial : ceux-ci refusaient de reconnaître la ligne Durand comme une frontière internationale.

Dans son autobiographie, Abdul Salam Zaeef, ambassadeur des talibans à Islamabad en 2000-2001, montre à quel point les relations entre l’Afghanistan et le Pakistan étaient tendues en raison des conflits entre souverainetés nationales ou nationalismes. Considérant cette relation d’un point de vue historique, il écrit : « Le loup et le mouton peuvent boire l’eau du même ruisseau, mais depuis le début du djihad, l’ISI a étendu ses racines en Afghanistan, comme un cancer s’enracine dans le corps humain ; tous les dirigeants afghans s’en sont plaints, mais aucun n’a pu s’en débarrasser. » 10

Cette situation a confronté le Pakistan, au tournant du XXIe siècle, à un véritable dilemme. 

D’un côté Islamabad se trouvait en butte au nationalisme afghan des talibans, d’un autre côté, la protection que le Pakistan leur offrait dégradait son image auprès de l’Occident : son soutien au djihad international qui, dès la guerre d’Afghanistan, avait élu domicile dans ce pays — à l’instar de Ben Laden, qui s’y est installé en 1996 avec le soutien de l’ISI 11 — était jugé répréhensible par les États-Unis dès 1998, suite aux attentats d’Al-Qaïda visant les ambassades américaines de Nairobi et Dar es Salam. 

Les attentats du 11 septembre 2001 ont obligé le Pakistan à choisir. Alors que les talibans continuaient de protéger Al-Qaïda, l’administration Bush a exigé du Pakistan qu’il aide les États-Unis à mener leurs opérations en Afghanistan pour démanteler les réseaux de Ben Laden et mettre fin au régime en place à Kaboul 12.

À la tête du Pakistan depuis le putsch de 1999, le général Musharraf a cherché à conserver une relation forte avec les talibans, mais contraint de donner des gages aux Américains, il a livré des responsables d’Al-Qaïda à Washington tout et ciblé certains groupes islamistes.

En 2007, cette politique l’a amené à prendre d’assaut la Mosquée rouge qui, à Islamabad, faisait partie intégrante de ce réseau. 

Cette opération a conduit les groupes islamistes des zones tribales en région pachtoune, ou « FATA » 13, enclavées dans la Province de la Frontière-du-Nord-Ouest, à se mobiliser en créant le Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP).

Lors de sa formation, le TTP a prêté allégeance au mollah Mohammad Omar, qui continuait à diriger les talibans depuis Kandahar. À partir du territoire pakistanais, il a mené des opérations de guérilla contre les troupes états-uniennes, qui se chiffraient à 130 000 hommes à partir de 2009.

Face à cette guerre irrégulière, les États-Unis ont obtenu des Pakistanais qu’ils leur fournissent les informations nécessaires pour conduire des attaques de drones. En réponse, le TTP a multiplié les attentats sur le sol pakistanais, jusqu’à viser la capitale.

L’armée pakistanaise a réagi en menant une répression féroce qui, dans les FATA, a connu son acmé dans les années 2013-2015 : les généraux pakistanais en étaient alors venus à lutter contre certains des groupes qu’ils avaient armés et entraînés dans les années 1980 et 1990.

Tout en donnant des gages aux États-Unis, Islamabad n’en continuait pas moins de soutenir les talibans afghans dont il espérait le retour au pouvoir. Celui-ci était d’autant plus désiré qu’à la faveur de l’intervention de Washington et de l’installation de Hamid Karzai puis d’Ashraf Ghani à la tête de l’Afghanistan, l’Inde était en train de prendre des positions importantes dans le pays. New Delhi ouvrait des consulats, construisait des routes, finançait des hôpitaux et s’employait à relier l’Inde à l’Afghanistan par l’Iran — Téhéran lui ayant cédé une partie du port de Chabahar.

Le Pakistan ne redoutait qu’une chose : être encerclé par ses trois voisins. 

Cette hantise a expliqué la recrudescence d’attentats terroristes en Inde à partir de 2016, à la suite de la décision de Narendra Modi de livrer des hélicoptères de combat à l’Afghanistan.

La « trahison » des talibans 

Lorsque les talibans sont revenus au pouvoir en 2021 après le retrait des États-Unis, le Pakistan a essayé à nouveau d’exercer son influence sur l’Afghanistan. Il s’est cependant heurté à des réticences plus grandes encore que dans les années 1996-2001.

Le nouveau gouvernement taliban s’est en effet montré encore plus jaloux de sa souveraineté nationale que le précédent : lui non plus n’envisage pas de reconnaître la ligne Durand comme une frontière internationale. Ce refus a conduit les Pakistanais à matérialiser la frontière en imposant à l’Afghanistan une véritable barrière dont la construction — commencée en 2013, notamment pour contrôler le trafic de drogue — a été achevée en 2022. Pour bien montrer que, désormais, le « chacun chez soi » était de rigueur, Islamabad a aussi renvoyé vers « leur » pays plus d’un million d’Afghans réfugiés au Pakistan et qui y avaient parfois trouvé asile il y a plus de quarante ans.

Cette catastrophe humaine et humanitaire a aussi constitué une manière de représailles. 

En effet, le gouvernement taliban avait choisi de protéger le TTP, qui avait déjà trouvé refuge dans les zones peu à peu abandonnées par les troupes états-uniennes à l’est de l’Afghanistan, d’où il frappait le Pakistan. Ces attaques ont redoublé d’intensité après que les Talibans ont libéré de nombreux prisonniers du TTP, capturés par les troupes états-uniennes et afghanes sous Karzai et Ghani. L’Afghanistan est ainsi devenue la base depuis laquelle le TTP frappe le Pakistan avec une vigueur renouvelée. Les attentats se sont multipliés, non seulement dans la zone pachtoune, mais aussi à Islamabad.

On assiste aujourd’hui à un rapprochement entre le Pakistan et l’Arabie saoudite.

Christophe Jaffrelot

Résultat  : le 9 octobre 2025, l’armée pakistanaise a lancé une opération militaire d’envergure visant le leader du TTP, Noor Wali Mehsud. En représailles, l’armée afghane a attaqué des postes de l’armée pakistanaise à la frontière. Celle-ci a répliqué en visant non seulement des camps d’entraînement du TTP, mais aussi des positions des talibans afghans dans les provinces de Kandahar et du Helmand.

Pour éviter une escalade et négocier une trêve, le Qatar et la Turquie sont intervenus pour ouvrir les pourparlers et lors de la trêve ainsi obtenue, Kaboul a annoncé qu’il cessait de soutenir le TTP.

La détente a cependant été de courte durée. 

Le 6 février dernier, un attentat à Islamabad visant une mosquée chiite a fait 32 morts et 160 blessés : il a été revendiqué par une branche de l’État islamique (EI), EI-K, créée en 2015, à partir d’un groupe de combattants recrutés par le TTP pour combattre en Syrie, à partir de 2012, aux côtés des troupes d’Abou Bakr al-Baghdadi.

L’EI-K a reçu l’aide du réseau Haqqani, une composante du mouvement des talibans pakistanais. À partir de 2016, elle a mené des opérations terroristes visant surtout le Pakistan et certaines minorités comme les Hazaras (chi’ites). Si, à partir de 2022, le gouvernement de Kaboul s’est officiellement efforcé de la réprimer, son leader Sanaullah Ghafari n’en a pas moins maintenu son quartier général à Kaboul.

Alors que les bases de l’EI-K se trouvaient dans les provinces de Kunar et de Logar en Afghanistan, l’armée pakistanaise a mené, en réponse à l’attentat du 6 février, des frappes aériennes de grande ampleur visant des camps d’entraînement du TTP et de l’EI-K. Le bilan communiqué par Islamabad fait état de quatre-vingts tués.

Le 26 février, l’armée afghane répliquait en ciblant des postes militaires pakistanais, faisant cinquante-cinq victimes. Cette riposte a conduit les Pakistanais à lancer l’opération « Ghazab Lil Haq » qui a fait selon les sources pakistanaises plus de quatre-cents victimes dans les rangs des talibans, tout en détruisant des armes et munitions laissées par les Américains en 2021.

Il est permis de douter que la force déployée par Islamabad suffira à réduire les menaces que les talibans, le TTP et l’EI-K font peser sur le Pakistan. Une telle évolution du rapport de force n’est sans doute envisageable qu’à condition que l’Inde n’intensifie pas ses relations avec les Talibans. 

Dans la guerre d’Iran, la recomposition des alliances

Si la proximité de Karzai et de Ghani avec New Delhi était l’une des principales raisons pour lesquelles Islamabad appelait de ses vœux le retour des talibans, le fait que ceux-ci se mettent à jouer la carte indienne pour mieux résister aux pressions pakistanaises a été vécu comme une trahison par Islamabad. À cet égard, la visite du ministre afghan des affaires étrangères Muttaqi à New Delhi en octobre 2025, a représenté un tournant : les escarmouches entre les armées afghane et pakistanaise ont aussitôt pris une nouvelle signification.

Dans l’intérêt du Pakistan, il est possible que des pays tiers s’entremettent dans ce conflit. Si le Qatar, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et la Turquie sont des candidats naturels, la Chine pourrait elle aussi représenter un « ami des mauvais jours ». Alors que celle-ci convoite les ressources naturelles de l’Afghanistan, la promesse d’un développement économique pourrait amener Kaboul à négocier un modus vivendi avec Islamabad.

En parallèle, on assiste aujourd’hui à un rapprochement entre le Pakistan et l’Arabie saoudite — qui avait pris ses distances avec Islamabad à la suite du refus pakistanais de participer à la coalition anti-Houtie en 2015, entre autres raisons. À l’issue de l’attaque israélienne sur le Qatar le 9 septembre  2025, les deux pays ont signé un pacte de défense, que facilite davantage encore aujourd’hui l’affaiblissement radical de l’Iran : Islamabad n’a plus besoin de ménager Téhéran et peut se rapprocher de Riyad sans scrupules. Cette dynamique est amplifiée par le rapprochement entamé par l’Inde avec les Émirats arabes unis — avec lesquels New Delhi a récemment signé un accord de défense au moment même où ceux-ci s’écartaient de l’Arabie saoudite —, mais aussi avec Israël. Juste avant le début de la guerre d’Iran, les 26 et 27 février, Narendra Modi s’est en effet rendu en visite officielle à Tel-Aviv pour signer de nouveaux accords commerciaux et des contrats d’armement.

Dorénavant, le Pakistan peut s’estimer rassuré quant au risque d’encerclement : en raison de l’opération militaire conduite par Israël et les États-Unis, celui-ci est moindre — les deux puissances ayant d’ailleurs obtenu de l’Inde qu’elle se retire du port iranien de Chabahar. Mais en donnant à Jaysh al-Adl de nouveaux moyens pour renforcer l’irrédentisme et le séparatisme baloutche, la situation actuelle pourrait étendre le chaos à l’est de l’Iran.

L’article L’autre guerre : le Pakistan et l’Afghanistan face au chaos iranien est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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